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La vie à l’endroit De Rachid Boudjedra

2 mars 2012

Rachid Boudjedra

La vie à l'endroit - Rachid Boudjedra
Paru le :27/08/1997
Editeur :Grasset
Collection : 
ISBN :2246535212
EAN :9782246535218
Nb. de pages : 224

Quatrième de couverture

Alger, 26 mai 1995. Finale de la Coupe d’Algérie. Le CR Belcourt, le club de foot algérois, impose une victoire écrasante à l’Olympique Médéa dans une atmosphère de folie. La foule en délire réveille la ville pour l’associer à sa liesse. A la tête des supporters, un nain en guenilles multicolores, Yamaha, la mascotte des footballeurs algérois, tiendra le haut du pavé jusque tard dans la nuit… Belcourt champion d’Algérie, c’est un événement. Pour la première fois, la population algéroise a bravé le couvre-feu. Et prise de court, l’autorité entérinera la fin dudit couvre-feu. Depuis son balcon, Rac, ancien joueur de haut niveau, ne perd pas une miette du spectacle. Pour des raisons de sécurité, il est condamné à se cacher. Intellectuel engagé, Rac a épousé Flo, une française médecin. Mais la terreur religieuse tombée sur Alger a séparé les amants, comme elle va assassiner Yamaha, coupable de gaieté, ultime rempart contre la barbarie et le déshonneur. Du haut de son balcon, Rac revit sa propre existence, revisite les lieux magiques de son adolescence, revoit les personnages comiques ou cruels de ce passé proche : au fil des pages, c’est l’histoire cruelle d’une nation qui nous est donnée à lire.

Extrait du livre

Alger: 26 mai 1995. La pluie n’avait pas lavé la ville de ses cotillons, ses serpentins, ses débris de pétards, ses papiers gras, ses rubans en taffetas multicolores, ses mégots de cigarettes, ses canettes de bière, ses boîtes de sodas, ses pétales de roses et de jasmins fanés, ses détritus; mais elle avait laissé des traces humides sur les parois lisses des buildings et des marques écaillées, comme égratignées, sur les murs des vieilles maisons et des vieilles boutiques, y compris celles situées sous les arcades très anciennes de la ville arabe, ou celles, néomauresques, de la ville européenne.

Deux ou trois orages avaient déversé des pluies battantes mais la foule en liesse ne s’était même pas rendu compte qu’elle était trempée. Elle n’avait pas entendu, non plus, le fracas de ces orages qui éclataient par intermittence, tant elle était prise dans sa propre folie collective, dans ses embouteillages inextricables, ses hurlements, ses cris surexcités et hystériques, les sifflets stridents, affolés et contradictoires des policiers engoncés dans leurs cirés bleu pétrole, mêlés aux sifflets de Yamaha, la mascotte du C.R. Belcourt qui menait ce cortège délirant. L’heure du couvre-feu était passée depuis longtemps et personne n’y faisait attention; pas même les agents de police débordés, submergés et, parfois, portés en triomphe par cette masse compacte, interminable, déferlante et joyeuse, composée non seulement de supporters du club qui avait gagné la coupe mais de n’importe qui et de n’importe quoi.

Toute la ville était dehors, malgré la pluie. Alors qu’Alger était habituellement morte dès huit heures du soir, depuis toujours, autant qu’il s’en souvienne, comme tombée en léthargie après une longue journée d’une activité débridée, grouillante, épuisante et surfaite. Comme si les passants, les badauds et les enfants qui jouaient sans fin au football entre les voitures, n’étaient là que pour se faire valoir, se faire remarquer ou s’adosser, des heures durant, aux murs de toute la cité surpeuplée, encombrée, frénétique et bruyante, malgré les platanes, les pigeons, les squares, les collines criblées de taches blanches ou bleues ou ocre matérialisant les villas cossues des hauteurs ou tel hôtel luxueux ou tel palace redondant, dominant ce port fabuleux où les grues, les conteneurs et toute une machinerie extravagante étaient comme un rajout insupportable, voire douloureux, de ce qui fait communément un port: les quais, la mer et les bateaux.

La ville ne dormait plus depuis plusieurs jours en cette fin de mai pluvieux, déjà un peu moite, déjà délirant sous les débordements des jacarandas d’un bleu intense, exubérant, et, à la fois, vaporeux, fragile. La cité qui ne vivait que le jour découvrait des vocations de noctambules insatiables et intarissables que Rac regardait passer, défiler, s’écraser, chanter et hurler, de la fenêtre de cet appartement qu’on venait de lui prêter pour quelques mois et dans lequel il n’avait pas encore eu le temps de ranger les rares objets et effets qu’il avait apportés avec lui. Très peu de choses en vérité mais essentielles pour lui, même s’il n’allait s’en servir que très rarement. Parce qu’il aimait les espaces vides, blancs, impeccables, où il pouvait se déployer sans se heurter à un meuble ou à un objet. Parce qu’il n’aimait pas, non plus, changer trop souvent de vêtements par paresse ou nonchalance et préférait garder sur lui les mêmes vieilles choses, parfois si usées qu’il ne s’apercevait qu’elles étaient élimées, détramées ou trouées que par inadvertance, par hasard, comme ça.

Tapi derrière une fenêtre, Rac jubilait de voir cette foule bariolée, intempestive et délirante passer et repasser en bas de l’immeuble, au point qu’il en avait perdu le sommeil et vivait cet événement sportif dont l’exagération hystérique le dérangeait, bien qu’il aimât beaucoup le football, d’une façon quelque peu hallucinée, comme irréelle. Plusieurs fois il eut l’impression, pendant cette période carnavalesque, qu’il avait le vertige, mais un vertige où rien ne bougeait, ne tournait. Une sorte de vertige immobile. Solide. Compact.

A chaque passage comme rituel de cette masse humaine devant sa fenêtre, Rac était à la fois amusé et attendri par le meneur des supporters ou simples curieux, la mascotte du club vainqueur. Sorte de nain, de nabot au visage fripé plutôt, dont le corps tout cabossé disparaissait sous un amoncellement de tuniques flamboyantes, de chaussures outrageusement colorées, de chapeaux de paille incroyables qui en faisaient quelque chose de grotesque et de sublime à la fois. Il était d’autant plus bouleversant et impavide qu’il était la mascotte la plus célèbre du pays. Tous les clubs le convoitaient, mais en vain. Yamaha, dont le corps était comme démantibulé, déglingué, refusait de trahir son club et ce surnom étincelant, presque une onomatopée, emprunté à une marque de motocyclettes japonaises à la carrosserie compliquée et fabuleuse. Un surnom qui lui ressemblait vraiment. Qui lui allait très bien. Aérodynamique. Exotique. Rutilant.

Rac connaissait bien Yamaha, pour l’avoir vu, dans tous les stades du pays, orchestrer les chants, les musiques et les slogans de ses troupes, avec une minutie, une passion et, surtout, un sérieux sacerdotal. Yamaha ne souriait jamais. Aucune mimique. Aucune pantomime. Il était raide. Plutôt sévère. Austère. Rigide. Presque immobile. Il menait son monde avec un sifflet en or que les supporters issus d’un quartier pauvre et très populaire lui avaient offert, avec son surnom étincelant gravé dessus, au début de sa carrière de mascotte surdouée. Seules les lèvres remuaient dans ce corps informe que les déguisements variés, exubérants et astucieux rendaient irrésistible, à tel point que dans les cafés de la ville on racontait qu’il recevait une abondante correspondance de femmes tendrement amoureuses ou carrément déchaînées. Et depuis quelques années, des lettres de menaces d’intégristes fanatiquement jaloux, décidés à le liquider. Yamaha n’en avait cure. Il ne savait ni lire ni écrire. Il n’eut donc jamais le souci ou l’idée de répondre à ces lettres envoyées par fournées, selon la rumeur publique.

Maintenant qu’il vivait plus ou moins caché, Rac enviait à Yamaha ses déguisements, son surnom, voire son corps déformé, moitié nain joufflu, moitié géant fluet et imberbe. Et là, debout derrière la fenêtre, prostré dans le noir, Rac continuait à regarder cet immense cortège carnavalesque, juvénile, euphorique, insupportable et bruyant. Il ne s’en lassait pas. C’était la revanche populaire, spontanée, inattendue contre les interdits, les diktats, les mots d’ordre farfelus, les attentats sanglants (EXPLOSION D’UNE VOITURE PIÉGÉE HIER À BELCOURT. BILAN: TRENTE-SIX MORTS ET UNE CENTAINE DE BLESSÉS) et démentiels des intégristes.

A Flo qui lui rendit visite pendant cette période de folie populaire, il n’arrêta pas de parler. Il était subjugué par cette foule qui avait enfreint le couvre-feu officiel et les interdits des terroristes. En même temps. Une masse irrésistible, fougueuse et prête à en découdre. Flo, qui connaissait sa passion du football, n’ignorait pas, non plus, sa phobie des foules, des débordements de rues, des liesses et de tout ce qui avait un rapport avec la joie. Rac n’était pas quelqu’un de triste. Mais il répétait, depuis des années, que la joie était une réaction facile, au rabais. Il lui préférait l’exaltation plus métaphysique à son sens, plus mystique. Elle ne comprenait pas toujours son maniérisme mais l’approuvait souvent parce qu’elle lui ressemblait. «C’est cela! lui disait-elle. Je te ressemble. Nos histoires familiales, aussi, se ressemblent, s’imbriquent, se superposent.»

Flo s’était engouffrée, très jeune, dans cette passion algérienne. Attitude réactionnelle, peut-être, contre la trahison de son père qui passa, sans transition, des maquis de la résistance contre les Allemands à un arrivisme effroyable et cynique. Il devint sénateur dès 1946. Corrompu jusqu’à la moelle, il s’enrichit sans vergogne et abandonna Marie, son épouse, et Flo, sa fille, qui n’avait alors que quatre ans. Comme Rac dont le père répudia sa femme quand il avait cinq ans. Flo n’eut pas de père. Rac, non plus. Cette perte et ce manque les rapprochèrent aussitôt. Ainsi que le destin lamentable de leurs mères respectives.

Humiliée, Marie la mère de Flo tomba, après le divorce, sous la coupe de Jeanne, sa mère. Femme terrible et impitoyable qui perdit son mari à la guerre de 1914-1918 et rendit responsable de cette mort Marie dont elle était enceinte au moment du décès. Pour des raisons superstitieuses, tirées par les cheveux et abracadabrantes, Jeanne n’en démordit jamais: Marie, à sa naissance, avait apporté le malheur et la malédiction. Répudiée, humiliée, elle aussi, la mère de Rac tomba sous la houlette de sa belle-mère, horrible haridelle qui pesait son quintal et demi, était réputée pour sa méchanceté, son autoritarisme et ses dons culinaires exceptionnels. Flo, dès l’enfance, se révolta contre son père et sa grand-mère. Rac poussa cette révolte contre son père jusqu’à l’extrême: la haine. Il ne connut son horrible grand-mère qu’à travers des photos. Dont l’une, incroyable, avait été prise, le jour de sa mort et à sa demande, la représentant assise dans un immense lit à baldaquin, parée d’une robe rutilante en velours d’un rouge garance et agressif et d’une coiffe extravagante, de forme conique et d’une couleur orange flamboyant dont les strates n’en finissaient pas de monter à l’assaut du plafond, pourtant très haut. La mourante avait un air arrogant et suffisant mais on décelait à l’expression de ses yeux que la mort avait déjà envahi son corps bouffi de graisse et d’orgueil déplacé. Inutile. Rocambolesque.

Tout ce magma familial vécu par Flo et Rac avait tissé, aussitôt, entre eux des liens très forts. Une sorte de complicité étonnée de cette convergence entre deux destins, pourtant si éloignés l’un de l’autre. «Tu vis en marge des autres. Tu vis trop seul», lui disait Flo. Elle fit tout pour qu’il eût des amis. Elle échoua lamentablement parce qu’elle, aussi, était une grande solitaire. Seul son travail à l’hôpital la sauvait du désastre métaphysique. C’était une formule de Rac que Flo avait adoptée après quelques années de réflexion, d’une façon ironique. Perplexe.

Au téléphone, Rac, dans les rares communications qu’il donnait ou recevait, répétait à tous ses interlocuteurs combien il admirait et enviait Yamaha. Plus célèbre que toutes les vedettes du football national et plus cher certainement que les mieux payés d’entre eux si, un jour, il décidait de se faire rétribuer ou d’accepter d’être transféré à un autre club rival de la ville. Flo savait que cet attachement soudain pour Yamaha avait, en réalité, des origines plus profondes et plus complexes. Il n’était pas seulement lié à cette situation particulière qu’ils affrontaient tous les deux, chacun de leur côté. Séparément. Cette passion pour la mascotte du club de football n’était pas uniquement une façon de sublimer, de faire passer la peur quotidienne qui le tenaillait en permanence, tapie dans son ventre. Comme une habitude. Une manie. Un tic presque. Il y avait beaucoup d’autres choses, obscures et insondables derrière cet engouement quelque peu enfantin. Un tas de choses refoulées au fond de lui-même. Là où Flo n’aimait pas trop aller fouiller, parce qu’elle présentait les mêmes symptômes et souffrait des mêmes enfouissements, des mêmes fuites en avant.

Flo avait séduit Rac il y a plusieurs années de cela, à une terrasse de café pour étudiants qu’ils fréquentaient assidûment. Elle si timide, si peu loquace, lui déclara brusquement, brutalement presque, son envie de faire l’amour avec lui, le soir même. Ils se connaissaient à peine. Lui en fut si surpris qu’il bégaya une phrase restée légendaire entre eux: «Il faudrait que je passe auparavant chez ma mère prendre des serviettes de toilette propres.» Elle ne rit pas de cette façon qu’avait Rac d’appréhender sa propre timidité, sa propre pudeur, mais elle ôta les lunettes de soleil qu’elle avait mises pour la circonstance et se donner le courage de faire cette surprenante déclaration. C’était sa manière à elle, à la fois désinvolte, abrupte et crispée de lui dire qu’elle l’aimait depuis quelque temps déjà sans oser le lui avouer, d’atténuer la brutalité de cette franchise extravagante. Elle soutint son regard un long moment et le fixa de ses yeux immensément violets. Ce n’était ni de la provocation ni du défi. Elle était morte de honte mais décidée à dépasser sa timidité et sa gêne. Il lui donna rendez-vous plus tard. Passa chez sa mère prendre du linge de maison fraîchement lavé. A vingt heures, ils prirent tous les deux un autobus pour aller au studio de Rac perché sur la plus haute colline de la ville. Le trajet fut long. C’était sûrement une impression. Ils étaient silencieux et angoissés. Morts de trac.

A un moment, il aperçut un de ses amis de fac au volant d’une vieille voiture qui les avait repérés à l’arrière de l’autobus quasiment vide. Il leur tirait la langue et faisait le clown. Il ignorait l’atmosphère douloureusement tendue. Pénible. Un vrai désastre. Ils étaient crispés, noués, muets et maladroits.

Ils ne purent, cette première fois, calmer vraiment la fringale qui s’était emparée de leurs corps fiévreux. Le désir hargneux, impatient et vorace rendait la peau de Flo plus laiteuse encore, parcourue de petits grains violacés qui n’étaient que le résultat de l’intensité des caresses et de la violence de son désir: sorte de festin érotique de la chair. Parce qu’au lieu de faire l’amour, ils se happaient avec une telle virulence qu’ils eurent des éblouissements ponctués par les mêmes mots de l’amante, sincères et émouvants: «J’ai honte… j’ai honte… je n’aurais pas dû… tu n’es pas choqué au moins? On se connaît depuis si peu… que vas-tu penser de moi? J’ai honte, Rac…», Rac sut, cette nuit-là, que Flo était une femme. Une vraie femelle jaillie de sa propre honte et de ses propres orgasmes dont le liquide faisait des taches incroyablement larges sur le drap bleu foncé, sur lequel ils s’enchevêtraient et se désenchevêtraient sans cesse ni répit. Rac était ému. Il n’avait jamais connu cela auparavant avec une autre femme. Il avait été surpris par le déchaînement érotique de cette jeune fille si douce, si calme, si pudique et si peu bavarde. Il l’aima pour de bon et ne la quitta plus.

Cloué à sa vitre, donc, et à ce carnaval nocturne qui se déroulait à ses pieds, Rac pensait à Flo, cloîtrée dans son hôpital. Sur le qui-vive. Il la rencontrait mais il ne la voyait plus vraiment.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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