RSS

Oholiba des songes De Hubert Haddad

3 mars 2012

AUTEURS MAHGREBINS

Oholiba des songes - Hubert Haddad
Paru le :15/03/2007
Editeur : Zulma
Collection : Littérature
ISBN :2843044057
EAN :9782843044052
Nb. de pages :

Quatrième de couverture

Samuel Faun est photographe de guerre au Liban, en Irak, partout où il y a des enfants soldats et des villes en feu. Depuis longtemps, il se consacre avec courage à cette activité dangereuse lui qui, dans son enfance, en Europe centrale, a vu massacrer sa famille.
À New York entre deux reportages, il erre dans le Lower East Side, quartier juif de Manhattan, et entre par hasard dans un petit théâtre yiddish. On y joue une étrange pièce: Oholiba des songes. Il en ressort bouleversé par une actrice « au regard de revenante », Mélanie Roseïn.

Dans le New York d’aujourd’hui, Samuel Faun connaît alors une grande dérive amoureuse et identitaire, tournée vers Oholiba, autre nom de Jérusalem. Il arpente les rues, tente d’exorciser le destin, guette la ligne de fracture qui sépare l’illusion des décors et le néant des coulisses. À travers quelques personnages singuliers, tels Joseph Roseïn, vieil astrophysicien hanté par le secret de la Kabbale, Elfrid Schor, bouffon au mysticisme fiévreux, ou l’insaisissable Mélanie, il nous plonge dans la douceur toute nervalienne d’un roman d’une somptueuse beauté et d’une grande maîtrise.

Dans la presse

« Va-t-on oser dire que le thème central d’Oholiba des songes est celui d’Aurélia? »
Francine de Martinoir, La Quinzaine littéraire

« Le roman d’Hubert Haddad témoigne de la puissance et de l’unité de son univers romanesque. »
Patrick Kéchichian, Le Monde des livres

« Roman étrange et intempestif »
Jean-Didier Wagneur, Libération

Extrait du livre

La route s’arrache du sol. Elle s’enroule en fumée dans le ciel assombri. Samuel Faun se redresse à demi, les tympans douloureux, au milieu d’une culture dévastée par les criquets. À travers le nuage de cendres, il n’aperçoit que la terre crevassée et les hauts plants roussis du sorgho. Un instant, il associe ce désastre aux bombes, avant de se souvenir des kilomètres de champs morts parcourus depuis l’aube dans la Jeep des rebelles.
Mais la poussière retombe et la route se dessine à vingtmètres. Il titube, presque amusé tant sa confusion reste extrême : le lourd camion rempli de vivres qui précédait la Jeep s’est-il dissous dans l’air trouble ? À mieux voir, des chiffons de tôle et une roue intacte bordent un cratère encore fumant. La Jeep flambe à distance. Sur le talus, un homme décapité verse un dernier sang.
Brusquement, comme s’il s’éveillait, Samuel Faun palpe à pleines mains son buste et tourne sur lui-même pour vérifier des sangles, plus soucieux de ses étuis que de son propre corps. Dans la même seconde où il croit sentir une douleur à l’épaule, un vieux réflexe le jette au sol. Cette fois, nul séisme ne suit le passage des deux MiG: un terrible déchirement de l’azur, et puis ce silence de syncope en retour – les avions ne reviendront plus. De nouveau sur pied, Samuel court vers le tronçon bouleversé de la route. De ses compagnons du jour, il ne reconnaît que la face noire du chauffeur de la Jeep, lequel s’est traîné sur deux moignons de jambe avant de rendre l’âme entre les sorghos, les yeux ouverts sur l’ennemi, beau ciel d’Érythrée d’où est tombée la foudre.
À l’intérieur du véhicule, un homme de charbon est soudé à la ferraille ; le vent ranime une flammèche sur sa nuque.
Samuel contourne les cratères et piétine des résidus épars – blé et millet, conserves éventrées. Il prend soin d’éviter les bribes sanglantes qui s’amalgament aux reliefs du chargement. L’emplacement du camion se distingue par un dense étoilement de débris. Tranquille au fond de l’excavation, un visage de plâtre l’observe. Malgré ce masque de guerrier nègre, il identifie le vieil Amrad, son voisin de traversée à l’arrière de la Jeep. Le rebelle est tapi comme un fourmilion dans cet entonnoir.
—Viens t’abriter ! dit-il. Les bombes ne creusent pas le même trou…
—C’est fini, inutile de se cacher, répond Samuel d’une voix incrédule.
Il dévale le cratère et dépose son sac de cuir. Accroupi, il contemple l’ouverture du ciel. Un nuage flotte encore au-dessus de ces terres ingrates, mais aucune pluie n’en jaillira. Quelle pluie a jamais suivi un raid de bombardiers ?
Amrad effleure son épaule.
—Regarde, dit-il en montrant un doigt rougi.
La blessure aussitôt se met à battre. Samuel grimace. Tandis qu’il dénude son bras, l’indépendantiste crache sur le canon d’un fusil-mitrailleur qu’il s’applique à fourbir.
—Et les autres, demande-t-il, tous crevés, hein ?
Samuel Faun hoche la tête. Il comprime un mouchoir sur sa plaie. Amrad approche une main crasseuse.
—C’est rien, ironise-t-il, juste une morsure de sauterelle…
Il lui tend néanmoins sa gourde.
—Tu laves et tu oublies.
Après un long silence que l’un occupe à nettoyer son arme et l’autre à se panser, Samuel enfin s’inquiète :
—On devrait partir, maintenant…
—Qu’est-ce qui presse ?
—Ils vont nous envoyer la troupe !
—Leur plus proche cantonnement est à deux cents kilomètres. Tu as le temps de prendre quelques photos, en souvenir.
—Je ne fais pas de tourisme.
Amrad plisse les yeux, lementon appuyé sur le canon de son fusil.
—J’ai connu des touristes autrefois…
—Du temps de Mussolini ? lance nerveusement Samuel.
Le rebelle cette fois ne rit plus.
—Du temps des Italiens, des Anglais. Du temps du Négus aussi. Quelle différence ? Tous les Occidentaux sont des touristes. Leurs armées, leur Croix-Rouge, ceux des journaux comme toi.
—Tu t’imagines que je suis là pour mon plaisir ?
—Bien sûr ! Tu pourrais être ailleurs.
—Dans une autre guerre, oui. C’est mon travail.
—Moi, je n’ai que cette guerre. Ça fait trente ans que je me bats contre les Éthiopiens. C’est pire que jamais avec lesmilitaires d’Addis-Abeba. Pourtant, ce ne sera jamais mon travail.
Samuel n’insiste pas, décontenancé par l’Érythréen. Tout à l’heure, il voyait en lui un de ces bergers engagés de fraîche date dans la lutte d’indépendance pour un repas quotidien. Combattre est une manière comme une autre d’échapper à la famine. Le goût du sacrifice vient plus tard, après la faim, après même la soif de vengeance.Mais ce vétéran de la vie sauve relève d’une autre espèce : celle, amère, des réservistes du destin. Trente années de guérilla ont collé sur ses traits un suaire. Ramenés à la condition archaïque du chasseur, les combattants trop usés à la fin se ressemblent. Le métier de la mort donne les mêmes rides à l’intellectuel et au paysan, lamême allure d’animal rendu à l’état sauvage. Songeur, Samuel admet qu’il n’aura jamais vu plus de spiritualité que sur les champs de bataille, dans l’oeil de tous les estropiés, quand la face se voile du sourire fiévreux de l’agonie.
Amrad a clos les paupières ; il penche la tête comme un aveugle sur le qui-vive. Le froissement des graminées trouble à peine le silence. Un coup de vent suffit-il à mettre l’univers en péril ? Amrad n’est plus que muscles crispés sur un outil d’acier mortel, prêt à rompre illico avec l’infinité des sensations composant une mémoire d’homme. Toute l’attention de Samuel est suspendue à cette révulsion de la durée, une seconde plus tôt riche de la pérennité des choses et désormais abyssale, au bord du néant. Il observe le rebelled’unoeil absurdement complice. Le fusil-mitrailleur au poing, l’homme a bondi hors du cratère. Plus lent, Samuel glisse sur la pente. « Ton appareil, vite ! » entend-il crier. Mais il est prêt, en vrai professionnel.
De nouveau sur la route, Amrad lui désigne les champs :
—C’est l’Érythrée qui te salue !
À hauteur des cultures racornies, il semet en position sans comprendre quel événement a sorti le rebelle de sa torpeur. Ce dernier tient son canon bas, le genou plié, dans une attitude circonspecte.
—À ton tour de viser juste ! dit-il.
Les épaules basses, il fait quelques pas puis s’immobilise devant le cadavre d’un de ses compagnons, comme s’il s’interrogeait sur son identité.
Soudain, il part à psalmodier dans sa langue une sorte de comptine guerrière. Les sorghos bientôt s’écartent et des spectres terreux surgissent, exhumés de quel charnier de poussière ! Ils convergent de toutes parts vers la route. Ceux qui le peuvent s’essaient à courir et les autres trébuchent, squelettes en haillons, infirmes, enfants difformes.
Au bord du cratère, la gorge sèche, Samuel Faun les mitraille – et c’est bien une façon de s’en défendre, de pétrifier leur mol assaut dont il commence à soupçonner l’enjeu. Deux doigts sur l’objectif, il multiplie les cadrages entre terre et ciel avec, seule présente à ses yeux, cette nuit de visages que la lumière déchiquette. Minute atrocement familière. Par-delà l’effroi, il déplore de ne posséder pour mémoire qu’un appareil à fixer les images et de se soustraire ainsi lâchement au cours toujours plus dérélictueux d’une vie que l’irréalité menace. De ces gens abandonnés à leur désert, beaucoup périront quand il sera ailleurs,mais pourquoi s’en affecterait-il, lui dont l’unique fonction consiste à traverser chaque maraude de la longue guerre du temps et qui n’a de vigilance que pour le mystère partout égal de la disparition, comme s’il allait en tous lieux buter sur la même borne de douleur, indifférent aux tragiques aléas des passions humaines.
Il enclenche une pellicule vierge et arme son appareil.
Les villageois se sont agenouillés. Ils picorent les graines éparses. Si mal en point, savent-ils faire la part dans cet affreux mélange de sang, de fer et de céréales ?
Les squelettes rampent comme de grands oiseaux blessés. On les dirait privés d’entrailles, tout juste capables de se dessécher un peu plus au soleil. Devant ce festin demiettes, leur voracité contraste étrangement avec leur débilité extrême.Mais ils tamisent la poussière en chercheurs d’or. Le regard perdu, ils avalent une à une les paillettes organiques. Cet acharnement machinal à vivre colle si peu aux apparences : un leurre de vitalité dévorante stimule des esprits au seuil de la disparition. Lesmères trient les cailloux et gavent leurs petits d’invisibles bouchées ; cette tâche rassasie leur propre faim, tout entière nichée dans la gorge de leur progéniture. Samuel vague des uns aux autres ; ses mains tremblent. Il s’étonne d’éprouver avec un tel retard le contrecoup nerveux de la commotion subie comme en rêve au moment de l’explosion. Le souffle d’une bombe sur le camion l’avait projeté hors de la Jeep, qu’une deuxième enflamma l’instant d’après. En se relevant à vingt mètres, il s’était avant tout préoccupé de sa mallette pleine d’objectifs et de boîtiers. La tête vide, nullement surpris d’être sauf, il avait constaté la dévastation. Le hasard l’avait simplement déplacé à une distance raisonnable du spectacle. Hormis Amrad, les hommes qui l’avaient accepté dans leur expédition de secours ne se différenciaient plus des décombres, mais il ne s’en était guère attristé sur le coup, tout à la stupeur de reconnaître comment la mort brusque le monde en suspendant telle parole à jamais, en calcinant les plus beaux visages. Juste après l’éclat des bombes, il n’avait rien ressenti d’humain, ni peur ni déploration, seulement une froide exaltation au creux de la poitrine, comme s’il devait enfin toucher à l’essentielle énigme de son existence.
Maintenant que tout est consommé, un frisson parcourt ses membres et il s’irrite d’être là, au milieu d’une foule moribonde, à régler sa focale sur la lumière du jour. La peur remonte de trop loin pour être en accord avec l’acte banal d’arracher à ces misérables une image, peut-être la dernière. Elle trahit un retard qui l’exclut de toute vie immédiate. Les rebelles disparus et ces gens qu’il photographiait à l’instant ne lui inspirent que la pitoyable gratitude de l’homme de métier conscient de réussir sa prise de vue : des figurants de l’horreur dumonde se sont soumis aux circonstances sur un plateau improvisé.
D’une rafale de son fusil-mitrailleur, Amrad interrompt cette gauche pantomime. Les villageois se jettent au sol, les mains sur la nuque. Le silence qui suit paraît s’infléchir et ramène, plus rauque, l’écho des cris d’effroi que les femmes ont poussés.
Samuel Faun cligne des yeux du côté des montagnes. Un claquement d’aile accompagne ces clameurs. Lentement, comme une infiltration d’encre, une nuée de vautours endeuille l’azur.
Seul debout, Amrad attend qu’un cercle d’ombres survole la route pour haranguer les indigènes.
Quelques-uns parmi les plus valides redressent l’échine et viennent se grouper devant la Jeep. Docilement, avec des gestesmesurés, ils s’appliquent à décrocher de la ferraille les corps carbonisés des rebelles ou à recueillir les débris humains répandus. Amrad s’est rapproché du photographe ; la sueur ruisselle sur sa face qu’il ne cesse d’essuyer du revers de la manche.
—Ceux-là vont lesmettre en terre, dit-il sans quitter des yeux le vol des charognards.
Samuel a rangé ses appareils. Il considère la foule des affamés puis l’immensité aride. À l’est, une taie bleutée estompe les montagnes.
—La nuit ne tardera plus, murmure-t-il.
Devinant son angoisse, Amrad esquisse un sourire. Il lève une main lasse vers la route.
—Regarde bien ces gens, ces enfants. Presque tous vont mourir. Ils vont disparaître aussi sûrement que la poussière au vent. D’eux, ne restera que tes photos, rien de plus.
Il hausse les épaules et pointe son canon sur la lune diaphane qui se délie de l’horizon.
—C’est par là, dit-il.
Perplexe, Samuel le voit s’enfoncer parmi les sorghos. Les villageois se sont remis à leur dévorationminuscule. Une femme aux cheveux ras s’évertue à faire ingurgiter des graines mâchées à son nourrisson, lequel s’abandonne, la tête sans attaches. Elle ne pleure pas, trop absorbée par la nécessité de nourrir l’enfant mort. À quelques mètres de là, les hommes qui, sur l’ordre d’Amrad, creusaient une fosse au moyen de bouts de tôle, suivent d’un oeil morne le départ de cet étranger à la chemise rougie de sang qui s’est tellement complu à les photographier.
Samuel allonge le pas et rejoint sans tarder le rebelle.
—Où irons-nous maintenant ? demande-t-il.
—À Beylul, au-delà des montagnes.
—Il est temps que je quitte ce pays…
—C’est au bord de la mer Rouge, tu trouveras un bateau pour Djibouti.
Samuel contemple l’effacement brumeux desmassifs les plus distants, fasciné par l’apparente contiguïté des crêtes. Avec le crépuscule, une imagerie de vitrail remplace peu à peu la grisaille des lointains. Inspirées par l’épuisement, des figures géantes se modèlent, anges mauves et ocre, crânes de pierre et chevaux d’abîme. Que de fois aura-t-il assisté, d’un pays l’autre, à cette miraculeuse substitution des simples décors du monde, avec au coeur ce même pincement inexplicable. La promesse du soir, inlassablement reconduite, éveille en lui une espérance toujours insatisfaite, depuis longtemps muée en nostalgie.
Mais la nuit va tomber sur les images réelles, celles qu’il traque en somnambule du grand jour pour justifier de son état. Samuel s’avise soudain du fond de superstition qui voile quelque peu sa vie active, en sourd écho de la mémoire. Ainsi n’ a-t-il jamais ramené la moindre photo de ses reportages nocturnes, comme s’il redoutait d’être trahi par les flashes et, plus obscurément, de capter l’inactualité abyssale des ténèbres.
Samuel halète. Son manque de souffle l’effraie davantage que la blessure à son bras. Plus âgé, presque un vieillard, Amrad arpente sans peine le chemin devenu abrupt. Compte-t-il aller de ce pas jusqu’à la mer ? Rien sur ses traits n’avoue quelque émotion, deux heures après le massacre. Aurait-il perdu aujourd’hui ses meilleurs camarades qu’il montrerait un même masque de solitude. Cet homme, assurément, refuse d’arrêter sur quiconque la durée d’un sentiment. Il n’attend plus rien de l’idéal qui le meut.
Le chemin s’est rétabli sur une terrasse rocheuse. En contrebas, la nuit submerge les campagnes. Amrad s’est retourné ; il jette sur la plaine un regard circulaire. Samuel remarque le relâchement subit des muscles faciaux et le frémissement des paupières. Une balle fatale, quand le corps se décrispe, laisse passer sur les visages cette douceur inhumaine. Mais sans doute n’est-ce qu’un pressentiment d’adieu qui vient de frapper le rebelle devant la sombre terre de son pays. Déjà, il s’est ressaisi et désigne la voie de sa main libre. Au bout du plateau, une vallée s’échancre entre les chaînes de montagnes qui, de la route, donnaient l’impression d’une muraille infranchissable. Les deux hommes se faufilent dans les escarpements tandis que l’ombre s’accuse. Une pierre détachée sous le pied du photographe provoque une avalanche d’échos aussitôt saluée par un aboi de chacals. Un chemin d’étoiles se dessine entre les façades aveugles. L’étrangeté de cette avenue naturelle lui rappelle assez, mais dans la démesure d’un rêve, les chaussées de Manhattan lors d’une panne d’éclairage.
Samuel regrette l’aveu de sa lassitude, tout à l’heure. Ironique, le rebelle a promis un prompt retour à Djibouti. À bord d’un des innombrables cargos qui sillonnent la mer Rouge, il oubliera activement l’Érythrée comme hier l’Afrique du Sud ou le Salvador. À cinquante ans passés, c’est ainsi qu’il traverse, sans nouveaux dommages, l’horreur fastidieuse du monde. Son activité de mercenaire pacifique lui aura du moins appris comment sortir indemne, avec en poche une razzia d’images, du jeu meurtrier des nations.
Les deux hommes ont descendu le versant et s’engagent dans la gorge.De part et d’autre, découpées par un soleil enfoui qui empourpre l’issue du défilé, les cimes émergent encore de l’ombre.Cette échappée phosphorescente, là-bas, Samuel y reconnaît la frontièremagique où tous les combats s’annulent, où la vie débuterait à l’écart des apocalypses comme si la guerre n’avait jamais cessé d’être universelle.
Amrad ne perd pas des yeux la brèche du crépuscule. Sous sa foulée régulière, l’herbe a des craquements de feu vif. La nuit rattrape enfin la nuit : plus rien ne signale la contingence du jour. On pourrait être à l’antipode, sous un autre ciel d’astres, sans que l’impression de trêve sacrée diffère.
Fourbu par cette marche fantomale, Samuel ne distingue plus guère ceux qui furent de ceux qui demeurent, dans la foule décolorée du souvenir. Toutes les tombes s’ouvrent la nuit, fleurs grasses de l’oubli, et les visages diurnes s’étiolent et prennent une expression déjà révolue. Distrait, il songe à telle jeune femme connue vingt ans plus tôt dans une ville pacifiée de l’Algérie en guerre. Elle est morte à sa façon, la trop belle Leïla qui chantait l’espérance en sourdine, dans les caves des fellaghas. Peut-il l’imaginer un instant mariée et vieillie ? Au cimetière de la mémoire, seuls les défunts ont une chance de résurrection, tandis que les vivants errent d’un oubli l’autre, toujours plus méconnaissables, spectres aux fidélités grimaçantes.
Dans l’ombre épaissie, Samuel suit au plus près le sillage du rebelle parmi les herbes hautes. Le froissement de la marche, un souffle lui répond, plus ample et rythmé.
—Est-ce la mer ? dit-il.
—Elle nous envoie la tempête. Il va falloir s’abriter.
—Allons dans les rochers…
—Non ; il y a un village, pas loin.
L’ombre gagne le coeur de la vallée, les étoiles s’effacent par grands pans. Une agitation croissante brasse l’air, bientôt torrentueuse. Luttant contre la trombe, les deux hommes butent sur un mur à demi écroulé ; au-delà, ils tâtonnent entre d’autres ruines, passant par des béances et le long de fenêtres que le vent seul habite.
La tempête s’abat d’un coup sur eux. Des craquements les cernent, des sifflements dans les anfractuosités. Repoussés contre les murs, ils glissent d’un côté puis de l’autre sans discerner le dedans du dehors.Des broussailles volent et les entravent, des pierres se détachent à proximité. Prisonniers, ils déambulent dans les fondations d’un cyclone. Après maints cercles entre les bâtisses et les gravats des ruelles, un vague refuge s’offre à eux. Samuel s’est couché à même le sol ; il perçoit l’affaissement d’un corps.
—C’était un village…, soupire Amrad.
Les yeux ouverts sur les ténèbres qui s’agitent ici plus faiblement, Samuel écoute le chaos, le crâne zébré d’éclairs. Les frôlements de l’air sur sa peau sont ceux d’une lutte proche. Foules écrasées sous les bombes, villes incendiées, étau sanglant où s’opposent deux masses d’hommes et d’acier. Des heures durant, il tremble de fièvre, à chercher le silence du sommeil, l’éclat d’obus rêvé qui calmera le ciel. Trop vive est la mémoire, trop semblable à la furie des éléments. Un instant, parfois, l’ouragan se détourne et une sorte d’appel succède aux explosions, comme une mélodie née de cette rémission.
Du fond des ans, quelqu’un tente un signe, un être sans visage au creux de la tourmente ; mais le geste est si flou. La voix sombre déjà, tout se dissipe dans l’océan des vents.
Samuel se recroqueville, harcelé par la foule des villageois si bien tenue en respect quelques heures plus tôt. Les souffles de la nuit hurlent par leurs lèvres. Comment s’en défendre ? Comment, d’un froncement de sourcils, tenir loin de soi l’absolue détresse ? Les mains sur les tempes, il s’abandonne enfin au maelström. Il ne répond plus du monde. L’aile d’un songe le soulève au-dessus des charognes.
Quand il revient à lui, longtemps, il n’ose rouvrir les yeux. La tempête a molli ; une plainte cependant l’effraie, un sanglot qui n’en finit pas, comme le gémissement d’une femme rendue folle. Samuel a un sursaut ; il rejette de tout son être cette vulnérabilité du demisommeil encore pénétré de chimères. Ses paupières clignent sur un présage d’aube – mais la nuit demeure entière.
Couché dans un recoin, Amrad respire avec force ; sans doute poursuit-il sous un soleil louche le combat mortel des âmes. « C’était un village », grogne-t-il soudain.
Samuel étudie la distribution de l’espace, les hautes murailles, l’ombre massive de la charpente.
—Nous sommes dans l’église, murmure-t-il à l’adresse du dormeur.
Ce dernier tressaille ; il se redresse lourdement :
—Hein ? Qu’as-tu dit ?
—Rien. Le jour ne va pas tarder.
Amrad s’est levé. Il boucle son ceinturon et se frappe les côtes.
—C’est l’heure, dit-il.
—Nous partons ?
—Non, reste, nos routes se séparent. Tu n’auras qu’à suivre le défilé quand le soleil se décidera. La mer est au bout…
Samuel distingue mal sa silhouette. Il voudrait le retenir, faire durer une minute encore la douteuse actualité qui les réunit. Comme toujours, incapable d’assigner à ces instants la densité du réel, il se laisse subjuguer par les gestes du départ. L’Érythréen va le quitter, dernier compagnon en date d’une errance en forme d’énigme.
Les yeux clos, il écoute le pas qui s’éloigne. Amrad est parti. Qu’aurait-il pu comprendre des états d’âme d’un inconnu payé pour courir les champs de guerre ? Son pas maintenant tinte sur le sol cristallin d’un rêve. Tout a cessé, les combats, l’attente, l’espoir atroce. Seul un point douloureux rayonne dans la nuitmuette du corps. «Ce n’est rien qu’une morsure de sauterelle ! » articule une voix sans matière. L’insecte aussitôt croît démesurément ; il prend la place du monde. Entre ses mandibules coule un sang d’images. Ses élytres font un vacarme d’armes automatiques. Et lamémoire flambe à nouveau, vraie guerre que signale à peine une crispation des paupières. Des enfants pleurent, des gens sont bousculés, une jeune fille est blessée à mort par trois soldats qui l’étreignent…
Samuel s’éveille à demi, la main sur l’épaule. Il a cru percevoir une plainte, sorte d’appel minéral modulé par le vent. Le coeur battant, il épie le faux silence de l’aube. À force d’attention, il localise le gémissement, mais affaibli, au bord des lèvres. Les dents serrées, il n’entend plus siffler ses bronches. Cette menue activité achève de l’extraire des limbes. Il regarde les murs et le toit d’où filtre une lumière indécise. Sous les poutres chues de la charpente, une grande croix lui confirme la nature de l’édifice. Il se souvient avoir dormi, enfant, dans une église que les ténèbres rendaient pareille à ces ruines. Aurait-il pu oublier les visages livides sous les voûtes, l’odeur de cire et d’encens, la solitude tombée d’un coup, la peur après les cris ?
Il se relève péniblement et marche vers l’autel. Une eau bleue d’aurore inonde les gravats. Des statues de plâtre gisent, démembrées. Il ramasse une tête de sainte. Distrait par la mélopée, cette fois clairement audible, il lâche la figure au sourire équivoque et se précipite à l’extérieur. Lesmasures autour du clocher reçoivent une lueur oblique. Il court de l’une à l’autre, piégé par la tournure labyrinthique des décombres, comme si la des- truction, ouvrant des murs, coupant des voies, avait rebâti à son gré le village. Haletant, il s’y perd, l’oreille tendue vers un chant d’affliction. Mais l’endroit est désert ; il a longtemps couru par les chambres et les couloirs.
Revenu dans l’église, Samuel rassemble son bagage. C’est sans hâte qu’il cherche alors l’issue. L’horizon bientôt s’évase entre les montagnes.
Dans l’étroite vallée que le soleil illumine, il avale en marchant un vent âpre, au goût de sel. La mer au fond des yeux remplace la pierraille. « Je trouverai bien un bateau là-bas, songe-t-il, un bateau pour Djibouti…» Mais les montagnes semblent se resserrer après des heures de chemin sous la brûlure du ciel.
Samuel Faun chantonne un air yiddish dont il ignore le sens. Peu à peu, l’idée qu’il ait pu être trompé s’insinue en lui. Amrad, la veille, avait indiqué la direction de la mer Rouge d’un geste fort désinvolte. Au demeurant, par une sorte d’obstination, il poursuit sa route, heureux d’être sourd à la plainte du vent, heureux d’être seul malgré la menace du désert.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

Voir tous les articles de Artisan de l'ombre

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

liremapassion |
Le phaéton véloce |
S/S BOULAOUANE |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Des histoires plein la tête.
| Oaristys
| jonathanjoyeux