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Parcours scolaire et écriture : Mouloud Feraoun et l’Ecole Normale de Bouzaréah

4 mars 2012

Mouloud Feraoun

Parcours scolaire et écriture : Mouloud Feraoun et l’Ecole Normale de Bouzaréah dans Mouloud Feraoun Photo-Pr.-BENACHOUR-NEDJMADr. Nedjma Benachour
Université de Constantine

Résumé : Cet article s’inscrit dans une perspective d’analyse sociocritique
de la relation de l’écrivain à l’idéologie et plus précisément à l’impact de
l’appareil idéologique d’état scolaire sur la formation sociale et l’expérience
littéraire. Mouloud Feraoun et l’Ecole Normale de Bouzaréa – porte-parole de
l’idéologie colonialiste – ont été retenus pour montrer que l’enseignement
reçu par l’écrivain a laissé des traces dans sa vie et dans son oeuvre.
Mots-clés : Mouloud Feraoun, école normale Bouzaréa, écriture, idéologie,
colonialiste.

Introduction
Le discours littéraire d’un écrivain est un point de vue sur tel ou tel fait réel. La
réalité est une, les points de vue sont multiples. La spécificité d’un discours avec
son propre cachet, et ses propres stratégies d’écriture trouve son explication
dans les parcours, le vécu et les représentations de l’écrivain. Les parcours
sont d’ordre divers : social, familial, professionnel, politique, scolaire. Nous

privilégierons ce dernier en l’appliquant à l’exemple de Mouloud Feraoun. Cet
écrivain fait partie des intellectuels algériens de la fin des années 1940 dont
une tranche de leur formation scolaire s’est déroulée à l’Ecole Normale de
Bouzaréa. Ils furent nombreux et marquèrent une génération. Ils ont été, bien
entendu, des instituteurs mais aussi des directeurs d’écoles. En plus de cette
fonction socioprofessionnelle, certains se sont distingués par l’écriture en tous
genres : confection d’ouvrages scolaires, de dictionnaires, établissement de
corpus de la tradition orale des différentes régions d’Algérie, écriture littéraire
souvent romanesque. Pour cette dernière particularité, nous citerons au moins
deux noms, ceux de Mouloud Feraoun et de son condisciple Emmanuel Roblès
d’origine française mais natif d’Algérie.
Le parcours scolaire de Mouloud Feraoun
De tous les écrivains algériens de sa génération, Feraoun est le seul à avoir
étudié dans des cadres socio-éducatifs particuliers : la mission Rolland et l’Ecole
Normale de Bouzaréa. Ayant obtenu une bourse d’étude pour le collège de Tizi-
Ouzou, Feraoun est alors confronté à une difficulté : où loger ? L’internat était
au-dessus de ses moyens financiers. Par chance la solution est trouvée. Il loge
à la mission Rolland qui, dans le fils du pauvre (Feraoun, 1952, réédition 1954)
devient la mission Lembert. Marie-Hélène Chèze écrit dans un ouvrage consacré
à l’écrivain algérien ceci :
« Cette institution avait été fondée en 1908 par le pasteur Emile Rolland, son neveu
et beau-fils, le pasteur Alfred Rolland qui a connu Mouloud Feraoun, écrivait dans une
lettre du 5 juin 1977 : « C’est pour aider les jeunes Kabyles originaires de la montagne
que nous avons bâti et mis gratuitement à leur disposition, une dizaine de chambres
rustiques mais suffisantes » et M-H Chèze poursuit « on enseignait l’Evangile aux jeunes
pensionnaires et on les initiait au scoutisme mais sans excès de prosélytisme. »1
Est-ce parce que l’initiation à l’Evangile n’était pas du prosélytisme religieux
exacerbé ou est-ce parce que Feraoun avait d’autres visées en entrant à la
mission Rolland (pouvoir étudier au collège2) que l’enseignement de ce culte
n’eut aucun impact sur l’écrivain ?
Youcef Nacib dans son ouvrage3 consacré à Feraoun récuse complètement cette
allégation : la mission Rolland a permis à l’écrivain dont les parents étaient
démunis, de trouver un toit sans contrepartie financière, car le jeune adolescent
avait « la farouche détermination de percer ». Nacib poursuit en déclarant « on
imagine assez difficilement Feraoun converti au protestantisme … seul le travail
compte. Feraoun n’est pas un contemplatif. (Nacib, 1982 : 21)
Les quatre années passées dans cette mission furent relatées dans les chapitres
V et VI du Fils du pauvre (FP). Ce texte est, sans conteste, une autobiographie
à la limite du témoignage ; aussi les propos tenus par les personnages Fouroulou
Merad et son ami Azir sont-ils très proches du référentiel : voici ce que pense
ce dernier « Azir expliqua qu’un missionnaire est un homme de bien, fait pour
aider les pauvres.» (FP, p. 121)

Ayant accepté ce gîte à la mission, Fouroulou Menrad dut se plier, comme
tous les pensionnaires à la discipline et aux principes recommandés. Les deux
compagnons se prirent à aimer la religion protestante non par conviction
religieuse, mais pour « sa simplicité et son indulgence ». Ces qualités sont,
souvent, attribuées à Feraoun par ceux qui l’ont connu et côtoyé, comme à
titre d’exemple, Emmanuel Roblès. Ce dernier rapporte dans la revue Présence
francophone4 ce qui suit « Ces lettres5, en effet nous restituent un Mouloud
Feraoun vivant, avec son scepticisme amusé, son indulgence pour les êtres, son
humour aussi et son inépuisable générosité.» (Roblès, 1970 :150 )
Par ailleurs, nous avons à l’esprit l’enquête menée par l’écrivain – journaliste,
Tahar Djaout, dans « Algérie Actualité »6. Les propos tenus par les villageois
de Tizi-Hibel, le village natal- louent les mêmes qualités : « Feraoun était très
attaché à sa famille, à ses amis : il était d’une bonté et d’une gentillesse
exemplaires, d’une probité intellectuelle totale », dit l’un d’eux.
Le séjour de Feraoun à la mission Rolland, sans qu’il lui ait laissé une empreinte
religieuse, l’a, sans doute, prédisposé à un certain humanisme fait de bonté et
d’abnégation sur le plan, essentiellement, professionnel. Mais nous connaissons
le rapport éloigné de l’écrivain à cette religion. Le protestantisme auquel furent
initiés certains Algériens par le biais des missions d’évangélisation fut un fardeau
lourd à porter car les individus étaient exclus par leur groupe. Cette exclusion
est admirablement représentée par le déchirement et la souffrance endurés par
le personnage Dehbia dans le roman Les chemins qui montent (Feraoun, 1957).
L’humanisme chez Feraoun s’est traduit par une ouverture sur les hommes et
toute l’humanité qu’ils portent en eux. Cela expliquerait, en partie, le choix
des instances narratives dans les romans de l’écrivain : en effet dans ces textes
il n’y a pas de héros unique mais des personnages qui montrent les divers visages
de l’être humain fait de bonté et de cruauté, de beauté et de laideur.
L’humanisme de Feraoun s’est aussi exprimé par la non- violence et la nonadhésion
aux partis politiques. Cette neutralité qu’on remarque chez son ami
Albert Camus trouve son origine dans l’enseignement de certains principes
initiés par l’Ecole Normale de Bouzaréa.
L’Ecole Normale de Bouzaréa
Sur l’Ecole Normale de Bouzaréa et l’incidence, surtout idéologique, qu’elle
eut sur certains milieux intellectuels algériens de la fin du 19ème siècle et de
la première moitié du 20ème siècle, nous retenons l’excellente étude menée
par Fanny Colonna7 ainsi que la partie « Fouroulou Merad » s’ouvrant sur le
chapitre « Bouzaréa » de L’Anniversaire8. Précisons que cette partie formée
de trois chapitres figurait dans l’édition originale du Fils du pauvre (Le Puy,
Cahiers du nouvel humanisme, 1950) mais supprimée par Feraoun, lui-même,
dans la réédition (Le Seuil 1954) « avec le dessein de les (les trois chapitres)
incorporer plus tard dans le second ouvrage autobiographique » (Feraoun,
Anniversaire 1972: 103). Feraoun a, par ailleurs, formulé ce voeu dans une
lettre envoyée de Fort-National le 17 juillet 1956 à son ami E. Roblès « Je
voudrais aussi terminer la suite du Fils du Pauvre si la vie est longue. »9.

Pour F.Colonna la suppression de ce chapitre de la réédition trouve son
explication dans une pudeur éprouvée par l’écrivain face à une autobiographie
trop « naïve » :
« Cette partie sera supprimée dans la réédition du Seuil de 1954, probablement parce
que trop naïvement autobiographique. En 1954 le public français du Seuil s’intéresse
sans doute plus à la société traditionnelle kabyle qu’à l’itinéraire d’un membre de
l’élite moyenne algérienne. » (Colonna, 1975 :178).
Ce point de vue nous paraît rigide car Feraoun était conscient de la part
que l’autobiographie – naïve ou subtile – occupait dans son oeuvre. Le récit
« Bouzaréa » est coloré d’une sensibilité car, sans doute, réellement ressentie
et vécue ; elle est si profonde qu’elle a fait du séjour à l’Eole Normale un
souvenir intériorisé qu’il garde enfoui dans sa mémoire : « Fouroulou entra à
l’Eole Normale et y passa trois ans. Il semble qu’on ne pas dire plus. Il accorde
une telle importance à ses trois années, elles comptent tant dans sa vie, que
c‘est presque un sacrilège que d’essayer d’en parler surtout lorsqu’on n’est pas
habile pour les lui faire revivre par la plume comme il les a exactement vécues
ou comme il aime les revivre par le souvenir ». (Feraoun, 1954 :105)
Face à ce souvenir, le personnage adopte une attitude très humble : les mots
sont incapables de rendre compte de la réalité telle qu’elle fut vécue. Cette
école, fondée en 1883, avait pour but premier de changer «les conditions de
la vie intellectuelle des indigènes, jeter une heureuse perturbation dans le
cours de leurs idées, saper les fondements de leurs croyances arriérées et
grossières, de leurs coutumes barbares et honteuses, de leurs préjugés étroits
et tenaces. »10 A la lecture de ce passage, nous remarquons que le premier
objectif visé par cet appareil scolaire était, avant toute chose, un remodelage
idéologique selon le moule de l’appareil socio-éducatif colonial. Ce dernier
avait pour tâche d’effacer les structures culturelles d’origine (« croyances,
coutumes, préjugés ») des élèves autochtones.
Ayant à l’esprit la nature de l’enseignement dispensé, nous comprenons
aisément que Feraoun ne soit pas sorti « indemne » de l’expérience vécue dans
cette institution. L’Ecole Normale lui a forgé et donné un métier, en échange,
elle est intervenue sur sa formation idéologique. A une période où l’Algérie
vivait des affrontements aussi bien culturels que politiques, Feraoun pensait,
parce que Bouzaréa le lui a appris, qu’il n’y avait pas de « barrières » entre les
différentes cultures et entre les hommes :
« Là-bas, plus de barrières, il n’y trouva ni des Français, ni des Indigènes, mais
seulement des élèves-maîtres et des maîtres qui veillaient à leur formation avec un
soin jaloux » (Feraoun, 1954 :106).
L’un des instituteurs interrogé par F. Colonna déclare quant à lui : « Les instituteurs
indigènes après la première guerre mondiale étaient des hommes-frontières ». A
cette absence de « barrières » qui est, sans doute une utopie, vient se substituer
l’idée que ce sont les instituteurs formés à Bouzaréa qui assurent la transition :
ils sont les « hommes- frontières ». D’ailleurs ce qualificatif sera repris par

Jean Déjeux pour intituler le chapitre de son ouvrage11 consacré à M. Feraoun.
L’Ecole Normale recrutait ses candidats, après concours, dans les espaces socioéconomiques
et ethniques les plus divers : les élèves étaient de milieux aisés
ou pauvres, urbains ou ruraux, autochtones ou européens. Du milieu rural, F.
Colonna a noté un fort pourcentage d’élèves kabyles : « Une très forte proportion
des normaliens d’origine rurale venait à l’époque de quelques villages privilégiés
du point de vue scolaire, essentiellement kabyles » (Colonna, 1975 : 159). Cette
hétérogénéité n’était pas innocente : elle devait apprendre aux normaliens,
aux futurs instituteurs qu’il n’y avait aucune inégalité sociale : tous les hommes
quelles que soient leurs origines ethnique, sociale et économique sont égaux face
à la vie dans une société, qui plus est, colonisée : « On apprend aux élèves de
Bouzaréa comme on apprenait aux normaliens des différentes provinces du 19ème
siècle en France que, fils du peuple au service du peuple, ils sont investis d’une
mission libératrice, celle justement de réduire les inégalités ; cette conviction
est si forte chez tous les sujets, qu’on a le plus grand mal, dans la situation
d’interview à faire procéder à une évaluation économique de la famille. »
(Colonna, 1975 : p 181)
Ce monde où existait une parfaite harmonie socioculturelle est fort heureusement
qualifié par Feraoun de « petite société » (Feraoun, 1954 : 110) qui parce que
« belle » n’avait rien de commun avec l’autre société en effervescence, prête
à exploser que Bouzaréa et ses élèves occultaient. Cette position en porteà-
faux se prête à la production littéraire de Feraoun de laquelle se dégage
une idéologie humaniste forgée par un enseignement mêlé de morale rigide
établissant une nette dichotomie entre le bien et le mal. Nous lisons dans
l’Anniversaire ceci : « Ensuite ils (les maîtres) leur apprirent à tous à aimer le
bien, à détester le mal. » (Feraoun, 1972 : 106)
La nature de l’enseignement était en parfaite adéquation avec l’idéologie que
désirait véhiculer le système éducatif colonial en Algérie. Les autochtones
suivaient le cours normal pour être ensuite orientés vers une filière spécialement
conçue pour eux. Cette orientation est en contradiction avec l’un des principes
de cette institution : effacer les différences et les inégalités ! La filière spéciale
« indigènes » insistait sur certains points dits « scolaires » à savoir la morale et
la culture passées à travers le tamis de l’idéologie colonialiste. Le programme de
l’enseignement ne stipulait-il-pas : « La France a été de tous temps, au siècle
des croisades comme à l’époque de la Révolution ou au siècle des Lumières,
l’éducatrice du genre humain.»12
L’instruction destinée aux élèves autochtones, d’origine berbère ou arabe, se
faisait en français : l’enseignement des langues et cultures arabes ou berbères
était insignifiant quand il n’était pas absent. L’ingérence de Bouzaréa dans la
formation idéologique des futurs instituteurs autochtones était très subtile. Sous
son apparence d’école libérale et libératrice13 , car «elle conseille plus qu’elle
ne punit » elle masquait le but essentiel de son enseignement : l’assimilation
sociale et culturelle des Algériens. Cet objectif se considérait comme une
mission civilisatrice, prônant les bienfaits de la culture européenne.
Cette mission qui repose sur une égalité de tous en gommant de l’esprit des
élèves toute idée d’individu colonisé ou dominé acclamait, par ailleurs, une

autre valeur : l’anti-militantisme. Celui-ci, comme l’écrit Y. Nacib, devait : « Sur
le plan politique, l’Ecole ne peut qu’endormir les consciences sous les caresses
langoureuses des idéaux humanitaires : fraternité universelle, accès des opprimés
à l’instruction, égalité des races et des croyances. » (Nacib, 1982 :18)
Condisciple de Feraoun à l’Ecole Normale, Emmanuel Roblès, lors d’une
intervention aux journées d’études consacrées par l’université d’Oran à
l’écrivain algérien rappelle dans sa communication, (intitulée « M. Feraoun et
les années de formation »), le côté anti-militariste de l’institution pour toute
cause où germerait l’idée de guerre ou de révolte. Cette attitude, expliquée,
en partie, par le ressentiment vécu par les maîtres suite à leur participation
à la première guerre mondiale eut de l’emprise sur Feraoun, « pacifiste par
tempérament et pacifiste par raison ». Ce pacifiste, poursuit E. Roblès , « nourri
par ses maîtres, le fut aussi par ses lectures, celles de Barbusse, de Duhamel. Ce
pacifisme, on ne peut s’étonner de le retrouver plus tard lié à sa vie d’adulte,
car il adhérera à une association internationale.»14
L’idéologie véhiculée par l’Ecole Normale Bouzaréa qui loue la supériorité de
la culture française, l’égalité et la fraternité universelles (quelles que soient
les particularités sociales ou politiques) et qui éloigne les esprits de toute
réalité politique a, inévitablement, laissé une empreinte sur la propre formation
idéologique de Feraoun. Cette institution, en dispensant un enseignement gratuit
et accessible à tous -autochtones ou européens- a développé chez l’écrivain un
sentiment de reconnaissance. La vénération vouée à Bouzaréa et aux maîtres
était une manière de s’acquitter envers eux d’une dette. Ne devait-il pas
dédicacer la réédition du Fils du pauvre à ses maîtres du Cours Normal ?15 Ce
sentiment de gratitude est propre à cette génération d’instituteurs qui a marqué
culturellement la période des années 30 à 50, parmi lesquels il y eut beaucoup
d’écrivains : Les Zenati, Feraoun, Salhi…Ils se sont, d’ailleurs tous exercés,
en premier lieu, à l’écriture autobiographique avec une importance accordée
à l’école, à la formation et au métier d’instituteur. Ace sujet il faut avoir à
l’esprit l’un des titres (3ème manuscrit) du Fils du Pauvre qui devait être « Le
fils du pauvre : Merad instituteur kabyle » ; ce que souligne J. Adam dans sa
communication16 : « Le premier ouvrage de Feraoun semble s’inscrire dans un
certain courant littéraire car dans l’Algérie de 1947, le thème romanesque de
l’instituteur indigène, le plus souvent Kabyle n’est pas absolument nouveau. »
Conclusion
L’Eole Normale de Bouzaréa a joué un rôle certain sur la formation idéologique
des instituteurs algériens de l’époque, fraction sociale importante, puisque
c’est elle qui devait transmettre le savoir et assurer à son tour l’instruction.
Les buts escomptés furent plus ou moins atteints. Les instituteurs formés à
l’Eole Normale étaient très souvent méfiants vis-à-vis des mouvements de
contestation politique. La devise, portée sur la couverture de leur revue –La
voix des Humbles – fondée en 1922 par S. Faci, recommandait:
« Pour l’évolution des Indigènes
- Par la culture française
Synergies Algérie n° 7 – 2009 pp. 191-199
Dr. Nedjma

- Loin des partis
- Loin des dogmes »
L’humanisme « profond » comme le qualifie Mohammed-Salah Dembri 17 fait de
neutralité politique et de non-violence qui a particularisé Feraoun et transmis à
certains personnages romanesques – tel Amer N’Amer des Chemins qui montent
- a provoqué de vives controverses, fort heureusement, partagées :
Certaines, modérées, intègrent la position idéologique de Feraoun au contexte
socioculturel où fut, en partie, modelée la personnalité de l’écrivain. D’autres
polémiques se montrent accablantes, telle celle de Maurice Tarek Maschino qui taxe
Feraoun de « faux-monnayeur »18
Les deux repères scolaires dans la vie de Feraoun,- surtout Bouzaréa -, ont eu
une incidente indéniable sur l’oeuvre romanesque tant au niveau des stratégies
d’écriture qu’au niveau des instances narratives. Si la formation scolaire a
été marquante dans la vie et dans l’oeuvre, il faut néanmoins préciser que,
consciemment ou non, l’impact s’est fait dans la tourmente. Existait-il dans
l’Algérie de l’époque un intellectuel aussi déchiré que Feraoun ? Ce malaise
est visible à travers les personnages et les situations, souvent, tragiques : les
relations inter-humaines se défont dans le départ, l’absence ou la mort.
Feraoun homme paisible était en fait un romancier inquiet. Dans le diptyque
La terre et le sang et Les chemins qui montent l’écrivain s’interroge sur luimême
et sur le monde qui l’entoure. Questions restées sans réponse, doutes,
scepticisme, inquiétudes se profilent, sans fracas, dans la trame de la toile
ethnographique pour y tisser des reliefs qui attestent l’absence d’uniformité
comme pour remettre en cause l’enseignement reçu.
La fin tragique, souvent violente – des meurtres, des suicides déguisés – des
personnages de ces deux romans (Slimane, Amer, Rabah, Amer N’Amer) traduit
l’un des projets idéologiques le plus représentatif de la pratique discursive de
Feraoun. L’ouverture sur le monde extérieur, les mains tendues à l’alliance
entre les cultures et aux différents visages de l’humanité (- selon les principes
de Bouzaréa -) que Feraoun souhaitait dans sa vie réelle sont refusées aux
personnages de son univers fictionnel. « L’homme frontières » qui s’est situé
entre les cultures, entre les passions politiques a construit dans ses romans
un univers fermé. Cet enfermement traduit moins une incompréhension de
l’histoire19 qu’un malaise existentiel.
Les personnages en rupture avec la société dégradée et réifiée dans laquelle
ils vivent et qu’ils veulent transformer en lui imposant- mais sans succès- leurs
propres valeurs (venues d’ailleurs ?) représenteraient-ils le réel visage de
l’homme-écrivain ?
A cette question nous proposons une réponse, celle de Boris de Schloezer sur le
thème « l’oeuvre, l’auteur et l’homme »:
« Ainsi c’est l’homme de culture qui nous révèle l’homme de nature, parce que c’est
le premier qui nous parle du second, et que celui-ci n’existe pour nous que posé,
proféré par l’homme de culture. » 20

Notes
1 M-H. Chèze. Mouloud Feraoun : la voix et le silence, Paris, 1982, p. 21.
2 Le pasteur Rolland confie ce qui suit à M-H Chèze : « c’était alors un garçon studieux, gros
travailleur, discret et concentré avant tout sur la réussite aux examens qui déterminaient sa vie
d’enfant pauvre », op. cit., p. 22.
3 Nacib Youcef . Mouloud Feraoun. Alger-Paris, SNED –Nathan, 1982, p. 21.
4 Automne 1970, n°1.
5 Rassemblés dans Lettres à ses amis, Paris, Le seuil, 1969.
6 N°863, 29.4 au 5.5.1982.
7 F. Colonna. Instituteurs algériens 1883-1939. Paris, Alger, Presses de la Fondation nationale des
sciences politiques et OPU, 1975.
8 M. Feraoun. L’anniversaire. Paris, Le Seuil, 1972.
9 Lettres à ses amis, op. cit., p. 127.
10 Extrait du rapport proposé au Sénat en 1892 rapporté par F. Colonna in Les Instituteurs…, op.
cit., p. 148.
11 Jean Déjeux. Littérature maghrébine de langue française, Ottawa, Naaman, 1973.
12 Nacib, op. cit., p. 18.
13 Elle revendiquait son appartenance à la Philosophie des Lumières.
14 Le service civil international.
15 Lire la lettre adressée à Roblès le 6.2.1953 (Esprit, décembre 1962). Jeanne Adam dans sa
communication « Genèse du Fils du Pauvre », présentée lors des journées d’études consacrées
à Feraoun par l’université d’Oran (2 au 5 mai 1982) dit à ce sujet : « Pourquoi Feraoun tient-il
tellement à faire publier son ouvrage…. outre l’hommage qu’il rend à l’école laïque et notamment
à l’Ecole Normale de Bouzaréa, le souci de porter témoignage. »
16 idem.
17 Voir l’article de Dembri dans An Nasr du 27 mai 1967 : « Un écrivain dans la tourmente »
18 Lire l’article « Les chemins qui montent ou le roman d’un faux-monnayeur », Démocratie avril
1957.
19 Ce que lui reprochait Maschino à propos des Chemins qui montent : « un village bouclé sur luimême
plaqué du haut d’une colline, en dehors de l’histoire. » op. cit.
21 Communication au colloque de Cerisy, septembre 1966, sur « Les tendances actuelles de la
critique » in Les chemins actuels de la critique, Paris, Union générale d’éditions, 1968, p. 128.
Bibliographie
Algérie-Actualité, Alger, n°863, 1982.
An Nasr, Constantine, 27 mai, 1967.
Chèze, M-H. 1982. Mouloud Feraoun : la voix et le silence. Paris : Le Seuil.
Collectif . Les chemins actuels de la critique.1968. Paris : Union générale d’édition.
Colloque Mouloud Feraoun, 1983. Université d’Oran 2 au 5 mai 1982, publication
CRIDSSH. Université d’Oran.
Colonna, F. 1975. Instituteurs algériens de 1883- 1939. Alger-Paris : OPU – Presses de la
fondation nationale des sciences politiques, Naaman, Québec.
Déjeux, J. 1973. Littérature maghrébine de langue française. Ottawa : Naaman.
Démocratie, Avril 1957.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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