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Béatrice, la Canadienne Par Maâmar FARAH

9 mars 2012

Maamar Farah

Béatrice, la Canadienne  Par Maâmar FARAH dans Maamar Farah signature_12Chronique du jour : LES CHOSES DE LA VIE

maamarfarah20@gmail.com
Je suis seul dans l’appartement. C’est au moment où j’entre dans le séchoir pour actionner le bouton du moteur alimentant le réseau domestique d’eau, qu’une douce voix féminine m’interpelle. Au début, je pense que c’est un coup d’une des filles qui passe son temps à me jouer des tours. Mais la voix est étrange. Elle parle en français, avec un accent bizarre. Je me concentre : c’est un accent canadien !
Je le reconnais parce que je regarde beaucoup d’émissions du Québec qui passent sur TV 5, la chaîne francophone mondiale. Je cherche la source de cette énigmatique voix. Dans le coin, il y a un meuble de rangement en plastique, vous savez ces bacs en étages qui servent généralement à caser les légumes. De plus en plus bizarre ! Je m’approche : la voix sort d’un petit filet contenant des pommes de terre ! Je l’avais acheté la veille, chez un vendeur qui a eu la géniale idée de s’installer à un carrefour stratégique de la route que j’emprunte deux fois par semaine pour aller superviser les travaux de ma petite maison dans la prairie. Je m’étais arrêté pour acheter de l’ail dont les grappes séduisantes attiraient beaucoup de monde. Et voilà que je tombe sur une montagne de sacs de pommes de terre vendues à 40 DA le kilogramme. J’achète un sac de dix kilos et poursuit ma route. La voix est plus nette : «Approchez, monsieur ! Le vendeur est un menteur. Je ne suis pas une pomme de terre de chez vous. Je me prénomme Béatrice et je viens du Canada !» Il faut vous dire qu’en quarante années de métier, j’en ai vu des vertes et des pas mûres, mais c’est la première fois que je tombe sur une pomme de terre qui parle ! Ma première réaction est de balancer le sac du quatrième étage. Mais, ma curiosité professionnelle l’emporte. Et si je faisais l’interview de Béatrice ? Bon, je sais. A la rédaction, ils vont me prendre pour un barjot, mais ce n’est plus un scoop ! Dans ce boulot, il faut être un peu fou pour oser, innover, sonder des chemins nouveaux et originaux. Je vois le titre en pleine première page : «Une pomme de terre venue du Canada se confie au Soir» ou «Béatrice, la belle patate québécoise ouvre son cœur à notre chroniqueur»… Bon, trêve de plaisanterie : voyons voir ce qu’elle veut la Béatrice venue de si loin… Je la sors du sac, la nettoie et la dépose sur la table de cuisine. Je me prépare un bon café express et j’ouvre mon calepin. Béatrice me demande d’ouvrir la fenêtre. Je m’exécute. Elle lance un cri qui me donne la chair de poule : «Oh ! Quel massacre ! Vous avez des architectes dans ce pays ?» Elle avait reçu en pleine gueule le spectacle horrible de cette cascade de maisons appelées pompeusement «villas» et qui font ressembler la colline qui fait face à notre immeuble à une nouvelle Casbah ! Je rappelle à Béatrice qu’il y a certainement autre chose qu’elle doit me raconter en priorité, bien avant ses préoccupations «architecturales». Elle s’exécute. Mon stylo court sur la feuille blanche. Voici son histoire : «Je suis Béatrice De la Patate, de descendance noble. On dit que mes aïeux ont émigré au Canada, fuyant la révolution. Dans les soutes du navire qui les transportait, ils avaient pris le soin d’emmagasiner quelques plants des meilleurs fruits et légumes de leurs domaines. Les tubercules de la lignée De la Patate étaient soigneusement rangés dans un coffret. Une fois au Canada, ces précieuses racines furent rapidement plantées et donnèrent de belles patates qui firent la renommée de la région de la Côte de Beaupré ! Si un jour vous partez au Québec, n’oubliez pas de rendre visite à cette région si agréable où vous pourrez passer des moments intenses de contemplation de la nature, avec l’impérial Saint- Laurent s’offrant à la vue entre la ville du Québec et le cap Tourmente. Arrêtez-vous dans notre ferme et profitez des produits du terroir. Les propriétaires ne sont pas racistes : ils nous traitent avec le même égard qu’ils réservent aux belles pommes célèbres pour leur goût raffiné. Ils ne font aucune différence entre les pommes et les pommes de terre ! Bien plus, pour cette dernière catégorie, ils traitent celles destinées à la table et celles réservées aux animaux avec le même égard !» Je l’arrête net. Je lui dis que j’avais lu dans le quotidien El Khabarqu’une grande quantité des pommes de terre importées du Canada était impropre à la consommation parce que destinée aux porcs ! Elle me dit d’attendre la suite : «Oui, effectivement, nous sommes des pommes de terre de la deuxième classe. La noblesse de nos origines n’est plus qu’un souvenir ! Nous ne finissons jamais dans les assiettes des humains. On nous réserve pour la bouffe des animaux. L’autre jour, alors que je faisais ma cure de rajeunissement dans une chambre froide de la ferme, j’ai entendu l’un des agents deviser avec une dame. Il était question de ventes massives à un pays dont je n’avais jamais entendu parler : l’Algérie. Ils disaient que le voyage allait se faire en bateau. Ils parlaient d’importateurs aidés par l’Etat de ce pays qui avait un grave problème avec la patate. Ils étaient tellement pressés qu’ils voulaient beaucoup de pommes de terre immédiatement. Ils avaient le Ramadan, qui est un mois où les gens jeûnent mais, chaque soir, mangent le triple de ce qu’ils ont l’habitude de bouffer. C’est comme Noël chez nous ! Il ne faut surtout pas rater les ventes ! Mais, au Canada, certains malins se sont mis à exporter de la patate réservée aux cochons. Et c’est ainsi que je fus mise, avec mes sœurs, dans un bateau voguant vers l’Afrique du Nord. Toute ma vie, j’avais rêvé de voir la Méditerranée ! Mais, c’est quoi cette Casbah qui n’en a pas l’air que je vois de votre cuisine ! Quelle horreur ! Fermez la fenêtre, s’il vous plaît ! » Béatrice vient de me dire que j’ai déboursé 400 dinars dans l’achat de pommes de terre impropres à la consommation ! Ou, plutôt, de la patate pour cochons ! Je me pose la question : «Qu’est-ce qui peut nous arriver si nous bouffons un légume réservé aux porcs ?» Certainement pas plus de mal que si nous mangeons de la viande d’âne ! Oui, je suis sérieux, une association de bouchers a publié un communiqué dans lequel elle attire l’attention des Algériens sur la vente de viande d’âne. Et quand vous achetez un kilo de viande rouge pour votre pot-au-feu, comment savoir si ce n’est pas une épaule d’âne ? Vous pouvez faire la différence ? C’est bien, bravo ! Et si c’étaient des merguez, hein ? Vous donnez votre langue au chat ! Tiens, le chat, vous savez que son anatomie ressemble à celle du… lapin ? La prochaine fois que vous commanderez un civet de lapin, faites bien attention ! Comment le savoir ? Comment savoir que telle patate est réellement pour les humains, que la viande vient effectivement du mouton et que le civet n’est pas celui du matou du coin ? Faites comme moi : réservez un petit lopin de terre hérité de vos parents, plantez-y des légumes et fruits bio, construisez une petite étable pour une vache, quelques moutons, des lapins, des poules, des canards, des dindes et ne bouffez que ce que vous produisez ! Faites du pain complet avec la semoule du blé entier que vous aurez récolté sur votre propre terre, récupérez le lait et le formage de votre étable, égorgez un beau coq pour un repas entre amis, bouffez des œufs frais cueillis le matin même, mangez de belles pommes de terre bio et utilisez à profusion les herbes de votre potager ! Tout cela est encore au stade de projet, mais je m’y mets sérieusement. Et c’est pour cette raison que je vais au bled deux à trois fois par semaine, en passant par ce vendeur de patates qui m’a refilé Béatrice et ses copines pour 400 dinars. On sonne à la porte. Je m’empresse de ramasser Béatrice et la mets rapidement dans son sac. J’ouvre la porte. Je ne dis pas mot de ce que je viens de vivre. D’ailleurs, personne ne me croirait, à commencer par ces futés lecteurs qui doivent penser que je déraille. Peut-être. Ne vivons-nous pas dans un immense asile ? Et d’ailleurs, dans un asile qui se respecte, on ne donne pas aux pensionnaires de la patate pour cochons, ni de la viande d’âne d’ailleurs ; ni un programme aussi débile que celui de l’ENTV…
M. F.

P. S. : un petit repos de quelques jours. L’occasion de découvrir ou redécouvrir d’anciennes chroniques. Celle que vous lisez ici a été publiée le jeudi 1er novembre 2007, en pleine période de pénurie de pomme de terre. Signalons que l’exportateur canadien de ces pommes de terre, recherché par Interpol suite à une plainte de l’Algérie, a été arrêté récemment au Liban.
Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2012/03/08/article.php?sid=131309&cid=8

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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