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Guéguerres mémorielles Par Mohamed Djeraba

17 mars 2012

Contes, Contribution

Contribution : 

Ma dernière contribution, à travers la presse, consistait en un message adressé à Monsieur Saïd Sadi, lui témoignant mon soutien et mes encouragements à continuer d’écrire et de s’exprimer à propos de l’histoire de la guerre de Libération nationale tout en lui signifiant que cette attitude n’équivalait pas à une adhésion totale et inconditionnée au contenu de ses écrits. Je lui apportais mon soutien au milieu d’une campagne frôlant sinon l’hystérie, du moins l’indécence.
Je lui apportais mon soutien, qui demeure établi, malgré la différence de nos parcours, de nos perceptions, de nos positions, de nos positionnements, car je jugeais — et je le maintiens encore — que cette différence est source d’enrichissements. Si je devais lui contester une prise de position, le rapport de faits historiques ou bien encore l’interprétation ou la qualification de ces faits, cela ne pouvait se faire que par une réplique argumentée, raisonnée, voire rationnelle et surtout sereine, franche et sincère, loin de toute invective, de tout sensationnalisme, de toute instrumentalisation postérieure de l’objet, de tout «marketing engluant».

Mon adresse envers Monsieur Saïd Sadi procédait d’abord d’une position principielle ensuite d’un constat à la suite de la lecture de son ouvrage dont la force et l’honnêteté intellectuelle résident dans l’identification des sources, condition première d’une démarche scientifique nous avait-on appris lorsque nous étions étudiants. Monsieur Sadi a construit à partir et autour de témoignages émanant d’acteurs privilégiés ayant vécu directement les faits et aux «premières loges» en me permettant l’expression. Ces témoignages sont le fait d’acteurs responsables assumant leurs positionnements et assurant la crédibilité de leurs témoignages. C’est là un véritable cadrage référentiel qui fait la force du livre de Monsieur Sadi et s’il faille lui contester quoi que ce soit ou lui dénier toute crédibilité ou une part de celle-ci, c’est envers ces sources identifiées et identifiables qu’il faut s’adresser. Certains témoins qu’il cite sont encore en vie et jouissent de tout leur potentiel mémoriel et intellectuel pour asseoir la crédibilité de leurs propos. Cette longue introduction à ma présente contribution ne vise pas uniquement à rappeler ou à justifier ma position à l’égard du livre de Monsieur Sadi mais s’inscrit surtout comme un rappel de la trame qui sous-tend tous mes écrits — articles ou ouvrages — publiés pour apporter ma part de témoignage comme rudiments, «matières premières» à l’écriture de l’histoire de la guerre de Libération nationale. Je n’ai de compte à régler avec personne ni une quelconque parcelle de mon âme à soulager ou à absoudre de quelque péché. Dans cet ordre d’idées, je voudrais rappeler deux autres contributions parues dans les colonnes de ce même quotidien : la première date du 08 juin 2005 relative à la loi n°2005-158 du 23 février 2005 adoptée par le Parlement français(*). La seconde contribution était adressée à Monsieur Ahmed Benbella, publiée le 20 mai 2009. A propos de la contribution relative à la loi française suscitée, je veux dire toute ma fierté d’avoir été le premier à avoir réagi et je regrette le silence observé pendant longtemps à son égard car les autres réactions ont été bien tardives. Cela étant dit, je soumets aux lecteurs la teneur de ma réaction. J’ai commencé ma contribution par certaines remarques préliminaires dont la plus importante est, je cite : «Il n’est guère dans mon intention de porter un quelconque jugement sur la pertinence de cette loi française qui reste exclusivement de la compétence et de la souveraineté françaises d’autant plus que je suis profondément et farouchement jaloux du respect intangible de la souveraineté nationale et de la non-ingérence, même à l’ère de la mondialisation.» Une autre remarque préliminaire consistait à justifier ma contribution par ma position d’acteur d’une époque et témoin d’événements ayant fait l’objet d’une partie de cette loi. En ce sens, bien que n’étant pas historien, je me devais de porter contradiction à son contenu malgré la formulation de la première remarque citée précédemment. Ainsi tout le contenu de ma contribution consistait à établir l’ineptie, la falsification des faits contenus dans cette loi par la formulation principielle ou le détail factoriel. Je n’ai à aucun moment usé d’un style revanchard, insultant ou de qualificatifs propres aux slogans. J’ai toujours opté et milité pour l’affirmation ou la réplique argumentée et sereine. A propos de la lettre adressée à Monsieur Ahmed Benbella, premier président de l’Algérie indépendante, j’avais tenu à mettre en exergue de l’article deux citations, la première est une sorte de testament de Mourad Didouche («Si nous venions à tomber au champs d’honneur, racontez-nous et dites ce que nous fûmes»). La seconde est de Monsieur Benbella, au début des années 1980 : «Si j’avais fauté, alors j’ai suffisamment payé et si j’étais innocent, alors je leur pardonne. » L’objet de ma lettre à Monsieur Ahmed Benbella était relatif à «l’affaire Chaâbani». J’écrivais : «Monsieur le président, la présente adresse vous est particulièrement et personnellement destinée, par ce que vous fûtes et ce que vous êtes. En conséquence, elle ne peut absolument pas être l’expression d’un comportement politicien ou même politique de ma part (…). Mon adresse à vous concerne le martyr Mohamed Chaâbani, ce jeune colonel de la glorieuse ALN puis de l’ANP et membre du Bureau politique du FLN, au lendemain de l’Indépendance. Je tiens tout de suite à préciser que mon propos ne s’inscrit nullement comme une tentative de demander la révision du procès qui lui fut intenté et encore moins le procès de son procès (…). Il n’est nullement dans mon intention d’en faire le Dreyfus algérien et pour moi, de m’inspirer d’Emile Zola. Non je n’accuse point qui que ce soit ni quoi que ce soit…» Les lecteurs auront apprécié d’eux- mêmes ma démarche et le feront d’autant plus lorsqu’ils sauront que j’étais l’un des protagonistes de cette affaire et que je fus condamné et emprisonné et les miens réprimés par le pouvoir de Monsieur Benbella. Devrais-je pour autant aujourd’hui rouvrir les plaies et déverser tout le fiel pour ces faits ? J’y reviendrais plus loin. Ces trois exemples (le livre de Monsieur Saïd Sadi, la réplique à la loi française et la lettre à Monsieur Benbella) expriment toute ma démarche et constituent la trame de ma présente contribution. Dans tous mes écrits relatifs à la guerre de Libération nationale, je me faisais une religion de souligner trois fondamentaux préalables : primo, tout en étant un acteur — modeste parmi tant d’autres — de ce formidable mouvement historique que fut la guerre de Libération nationale, je ne prétendais nullement faire valoir d’œuvre historique mon témoignage. Le métier d’historien est toute une autre affaire obéissant à ces critères que je ne peux nullement faire valoir ou prétendre atteindre «autodidactiquement». C’est dans cet esprit que j’écrivais dans l’adresse à Monsieur Ahmed Benbella, à propos de Mohamed Chaâbani : «Monsieur le président , vous conviendrez aisément et indubitablement avec moi que les jeunes historiens d’aujourd’hui et que les futurs historiens éprouveront d’immenses difficultés à appréhender l’histoire de Mohamed Chaâbani (…) Ils se demanderont fatalement (le) comment et (le) pourquoi (de cette histoire) et orienteront leurs préoccupations à déterminer les auteurs et les circonstances de ce cas (…) Ils verseront alors dans le «dryfusionnisme » (…).» Secundo, mon (mes) témoignage (s) se rapportent naturellement à une période et un espace bien déterminés et très limités ne peut (ne peuvent) donner lieu à une quelconque généralisation ou une hypothétique extrapolation, fatalement non crédibles. En apportant mon témoignage, je le circonscrivais à ma vérité ou ce que je croyais être ma vérité de l’époque, en fonction de mes connaissances de l’époque tout en m’appliquant à ne pas les polluer, les travestir par des connaissances ultérieures aux faits. Certes la démarche n’étant guère aisée, donc je ne peux attester et garantir ce témoignage que par la probité intellectuelle, sa sincérité. En d’autres termes, ce n’est qu’un témoignage. En tant que juriste de formation, je n’ai jamais été partisan de la formule : «dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité» et je lui préfère celle qui consiste à dire : «Ma vérité (ou ce que je crois sincèrement en être ainsi), toute ma vérité et rien que ma vérité», étant entendu que la formule possessive n’équivaut point le déterminatif définitif, pour plagier les grammairiens. Tertio, la guerre de Libération nationale étant un formidable mouvement historique, né de la volonté conjuguée des hommes et des événements, transcende dans un rapport intéractif cette même volonté voire cette conjugaison. C’est pourquoi, toute œuvre, toute contribution visant à décrire, rapporter, transcrire, narrer, raconter cet impétueux mouvement de l’histoire érige une vigilance extrême de la part de tout prétendant à pareil ouvrage. C’est le seuil du monde de l’histoire et du métier d’historien qu’on ne peut franchir aisément et surtout impunément et je ne le franchirai pas pour ma part. Néanmoins, en tant qu’acteur modeste de ce vaste mouvement, mais surtout en tant que témoin ayant rédigé et publié ses mémoires, je me devrais de préciser, et cela revenait à chaque fois comme un refrain («témoignez ! témoignez ! témoignez !»), comme un leitmotiv, qu’en tant qu’acteurs, «nous n’étions ni anges ni démons». C’est aussi dans cet esprit que j’avais intitulé mes mémoires Monologue, dialogue, un homme face à l’histoire, chaque vocable ayant sa charge sémantique. Ce sont ces fondamentaux qui motivent ma présente contribution et en ce moment précis où nous célébrons le cinquantième anniversaire de la victoire (19 Mars 1962) et dans quelques semaines le cinquantième anniversaire du recouvrement de la souveraineté nationale. A cette occasion, on nous annonce de part et d’autre une profusion de livres, de films, de documentaires, de reportages audio-visuels et écrits. Ce sera, j’imagine, un réveil torrentiel des mémoires. Tant mieux et je m’en félicite même si je regrette que ce «débit» sera plus fort de l’autre côté que chez nous. Il y aura fatalement et assurément dans cette «profusion mémorielle» du très bon et du très mauvais, des témoignages avisés, profanes, intéressés, désintéressés, probes, orientés à des fins avouées ou inavouées, en somme du mielleux et du fielleux. Bref, les «guéguerres» mémorielles sont déjà entamées, et l’on nous «conseille» déjà la sécurité et la mesure dans la célébration. Paradoxalement, et au fond de moimême, j’adopte et j’adhère à ce «conseil» mais pour des raisons tout à fait autres. Tout ce torrent mémoriel, avec tout ce qu’il charrie, n’exprime en fait que la grandeur de notre guerre de Libération nationale qui fut un moment privilégié du siècle passé. Chez nous, ce mouvement mémoriel a déjà commencé même timidement. Des témoignages sont régulièrement publiés par la presse nationale. Ils émanent d’acteurs directs de ce mouvement de libération qu’un célèbre chroniqueur qualifiait récemment de «Has been» et quoi de plus normal car ne peuvent témoigner que les «Ras been». C’est la loi de la nature. La véritable et pertinente question est celle du contenu du témoignage et des postures de son auteur. C’est à propos de ce mouvement que j’interviens tout en répétant à l’envi ma totale adhésion et ma profonde conviction de la nécessité d’une telle démarche. Point de place à la censure ni à l’autocensure. Néanmoins, une telle liberté requiert une vigilance à toute épreuve et une pédagogie constructive. On a pendant trop longtemps critiqué à tort ou à raison et beaucoup à raison la politique officielle à cet égard. Cette critique fort fondée ne doit nullement le «droit» à une démarche, apparemment antinomique, qui aboutit au même résultat. Si la politique officielle en matière d’histoire s’est, en permanence, fondée une vision, une présentation idyllique, angélique, épique de la guerre de Libération nationale, le réveil et la libération de la parole et des mémoires doivent éviter l’autre écueil, celui de la vision, de la présentation «démoniaque». La réalité historique n’appartient ni à la vision officielle ni à celle qui lui est opposée. Les témoignages publiés dernièrement peuvent donner lieu à des interprétations et à des lectures très dangereuses de certaines étapes de la guerre de Libération nationale et de là ouvrent la voie à la généralisation et l’extrapolation. Pour la clarté de l’exposé, je me permets de résumer la thématique de ces témoignages sans juger leur valeur ou la véracité des faits qui y sont rapportés. La quasi-totalité de ces témoignages s’articule de ce qu’on appelle communément les «affaires». Je cite pêle-mêle les «affaires» Abane Ramdane, Amirouche, El Haoues, Chaabani, Lamouri, Chihani, Adjel Adjoul, Si Zoubir, Si Salah, ou encore celles des «complots », celle des «3B» (Boussouf, Krim Belkacem, Bentobal), de l’EMG, du GPRA, du CNRA, etc. Pour mieux cerner cette thématique, posons quelques préalables, en premier lieu, je précise que je ne remets nullement en cause les aspects factuels. «Nous n’étions ni anges ni démons» est une affirmation que j’utilise pour dire que la révolution ou la guerre de Libération nationale fut l’aboutissement d’un long processus où les hommes furent à la fois sujets et objets de l’histoire. Ils influencent le cours de l’histoire et en subissent le contre-coup. Leurs actions furent à la fois pesées, réfléchies, justes, spontanées, réactives, erronées, fausses, braisées. Enormément de facteurs entrent en jeu, certains parfois à la fois farfelus et décisifs, sans compter les effets du hasard, heureux ou malheureux. En tant que moudjahidine, nous avions certes mené des actions héroïques dignes des épopées légendaires, mais nous avions eu aussi à avoir peur, à flancher par moment, à avoir le spleen, à languir sur nos proches, nos villages et villes. Nous avions battu et vaincu l’ennemi comme nous avions subi de lourdes pertes. Nous avions réussi, failli et défaillé. Nous avions pleuré, eh oui, pleuré de peine comme de joie. Nous avions ri ensemble, les uns des autres, des situations tragicomiques. Nous nous chamaillions, parfois pour si peu et même nous nous jalousions pour des broutilles. Nous avions nos noms de guerre mais aussi des sobriquets. Nous n’étions ni anges ni démons. Aurions-nous été meilleurs que les prophètes ? Aurions-nous été plus infaillibles ? La réponse coule de source. Pour revenir à certaines «affaires» évoquées épisodiquement, je ne veux en retenir que deux : Amirouche et Chaabani, deux colonels légendaires. On reproche au premier — et a posteriori — ses méthodes martiales de commandement, sa discipline d’airain. De là, certains franchiront impudemment le Rubicond, en le qualifiant de sanguinaire. En fait, Amirouche fut foncièrement un révolutionnaire au plan mental et disciplinaire, menant et subissant une guerre impitoyable. S’était-il trompé ? Aurait-il commis des erreurs, des fautes ? Assurément oui et cette réponse est d’ordre principiel et postérieur. N’aurais-je pas moi-même ou tout autre homme commis les mêmes erreurs et fautes dans les mêmes conditions et circonstances ? Etait-il sanguinaire, dictateur, injuste ? Assurément non ! Non et non ! Il était simplement un homme, un immense militant ; et un révolutionnaire accompli avec ses propres limites et les limites imposées par le cours de l’histoire. Avait-il massacré des centaines d’étudiants ayant rejoint le maquis ? Au-delà de cette comptabilité macabre (dizaines ou centaines, un seul aurait été de trop), il y a lieu d’analyser objectivement la situation de l’époque. Avancer péremptoirement de tels faits, c’est travestir, ou mieux, méconnaître l’histoire. La «bleuite» n’est pas un simple détail de l’histoire comme dirait l’autre. Elle a été menée par un gigantesque arsenal déployé par les autorités coloniales (hommes, finances, plans et un art consommé de la guerre psychologique). Amirouche a dû lutter sur plusieurs fronts et combattre plusieurs ennemis (armée coloniale et forces supplétives, groupuscules messalistes, collaborateurs connus et clandestins). Par ailleurs, pourquoi certaines mémoires, certains témoignages seraient-ils si sélectifs en occultant le fait que ce même Amirouche avait orienté des dizaines, sinon des centaines de jeunes ayant rejoint le maquis vers les universités des pays solidaires de notre révolution? Certains sont encore en vie et peuvent en témoigner loin de toute surenchère et instrumentalisation (cf les témoignages dans les écrits de Saïd Sadi, Rachid Adjaoud ou Djoudi Toumi). Toujours à propos d’Amirouche, et dans un autre registre, on voudrait attribuer le martyr d’Amirouche en compagnie du Colonel Si El- Haouès à une trahison émanant de certains cercles de la révolutions. Je ne voudrais pas polémiquer à ce propos car n’ayant pas de connaissances précises, vérifiées et verifiables à cet égard mais j’ai eu à vivre, en tant que moudjahid dans la région où sont tombés les deux valeureux colonels. C’est une région de tous les dangers où séjournent ou transitent de plusieurs forces hétéroclites (harkis, groupuscules messalites, partisans et débris de Bellounis) ; ceci sans parler de la structure socio-culturelle de la région. C’est une région de transhumance pastorale où l’organisation tribale et la pensée tribaliste prévalaient. Lors de ma présence dans cette région (1955- 1956), j’avais appris à me méfier tout le temps et de tout. Un simple jeune berger pouvait, consciemment ou inconsciemment, volontairement ou pas, vous sauver la vie ou courir à votre perte. Une tente de nomades pouvait être aussi un refuge réconfortant ou un piège mortel. Dans ces conditions, avancer la thèse d’un complot envers les deux colonels me paraît hasardeux, faute de preuves palpables, vérifiables et vérifiées. Au total et concernant le colonel Amirouche dont le nom, la stature et la célébrité me semblent outrageusement instrumentalisés selon les circonstances, toute démarche probe, tout témoignage honnête et sincère doivent s’inscrire dans un cadre historique, bien maîtrisé, précisément analysé et loin de toute considération politicienne. Amirouche avait une profonde foi dans le combat qu’il menait. «L’affaire Chaabani». Venons-en ! Je l’évoque pour la première fois en ces termes bien qu’étant un des protagonistes. Auparavant, je voudrais m’interroger sur une certaine tendance à vouloir insinuer qu’elle eut lieu durant la guerre de Libération en la collant à d’autres «affaires». «L’affaire Chaabani» est un moment de l’Algérie indépendante. Ainsi, je ne veux pas l’évoquer dans ses multiples péripéties — et je suis dans une posture favorable pour le faire — mais dans sa logique, dans sa dynamique. Mohamed Chaabani, je l’ai connu lorsqu’il avait rejoint le maquis dans une zone de la Wilaya I, qui deviendra plus tard la Wilaya VI. C’était un jeune étudiant de l’institut badissien. Sage, instruit, pondéré, voire très doux. On l’avait surnommé Taleb (au double sans du terme arabe en usage, à savoir étudiant et sage). Tout le monde recherchait sa compagnie et il faisait l’unanimité. Il n’était lié à aucune tendance, sinon à ses propres convictions culturelles et civilisationnelles. Malheureusement, notre compagnonnage ne dura pas longtemps puisque j’étais appelé à me diriger vers le sud puis vers l’ouest, sur ordre de Si El Haoues. Je ne l’ai plus revu jusqu’à l’indépendance. Ses seules qualités intrinsèques lui permirent jusqu’au commandement d’une wilaya. On oublie souvent de souligner un fait important : on dit qu’il fut le plus jeune colonel de l’ALN puis de l’ANP mais on oublie qu’il fut aussi le seul colonel sans passé politique militant, ni MTLD-PPA, ni UDMA, ni PCA, ni Oulémas. Il n’avait que ses convictions patriotiques scellées, intangibles et non négociables. C’est là le secret de l’origine de son action — et de sa perte — au lendemain de l’indépendance. Il n’était mû par aucune soif de pouvoir, ni par un quelconque esprit partitionniste, claniste. Il ne voulais simplement pas marchander ses convictions et ses principes. Aurait-il voulu une responsabilité civile, militaire ou diplomatique qu’il l’aurait obtenue sur le champ. C’est uniquement sur une base d’affinité personnelle que je l’avais rejoint, affinité provoquée par la pureté de ses convictions. La suite des événements a conforté la justesse et la noblesse de ses convictions, même à titre post-mortem. Le colonel Tahar Zbiri empruntera vainement la même démarche. Etant un acteur direct de ce moment de l’histoire, serais-je tenté ou m’appartient-il aujourd’hui d’exciper cette qualité pour «régler certains comptes» ? Assurément non ! Je refuse une telle posture pour de multiples raisons historiques objectives et intellectuelles, je n’ai aucun intérêt à défendre, aucun sentiment de revanchard. En interpellant le président Ben Bella, comme souligné précédemment, je lui signifiais mon intention de défendre uniquement une mémoire et non pas d’intenter un quelconque procès envers qui que ce soit ou quoi que ce soit. J’avais adopté la même démarche concernant un autre monument de l’histoire : le colonel Lotfi. Bien de choses se disent sur son martyr, sur son commandement. A bien des égards, il me rappellait Chaabani par son instruction, sa sagesse, son engagement inébranlable. Aujourd’hui, je défends sa mémoire. Somme toute, pourquoi témoignons- nous ? Sommes-nous condamnés à ne rapporter que des «histoires» ? Je ne le crois pas et je ne suis pas de cette école. Le seul vrai témoignage digne d’être étalé, c’est celui de l’histoire de l’Algérie, de la guerre d’indépendance d’Algérie. Pour qui témoignons-nous ? Certes pour l’histoire, pour les jeunes générations. Si tel est le cas, alors soyons très vigilants et pédagogiques dans la présentation de nos témoignages, nobles dans nos desseins et ne pas commettre de confusion de genres et d’époques. Ne réagissons pas à une négation par une négation, à une falsification par une autre falsification. Les résultats pourront être plus catastrophiques. Une excuse peut être plus vile pour expliquer un impair, un délit, dit le proverbe arabe. Que dirait un jeune de 20 ou 30 ans en prenant connaissance de certains témoignages autour des «affaires de X ou Y»? N’y a-t-il pas risque de faire assimiler la guerre de Libération à une lutte mafieuse, à une lutte de mafiosi pour l’accaparement des postes de responsabilité et de pouvoir? N’est-il pas en droit de conclure et penser que ces légendaires dirigeants (Amirouche, et autres), longtemps ensencés, ne sont en fait que des assoiffés de pouvoir, prêts à tout pour le «koursi»? N’est-il pas loisible pour lui de voir en Amirouche ce grand révolutionnaire, obsession de tous les stratèges colonialistes, un simple tueur d’étudiants alors qu’en réalité il fut un grand promoteur de la formation des cadres pour l’Algérie indépendante ? Lorsqu’on présente au jeune Algérien la décision de décréter la grève des 8 jours comme une erreur catastrophique pour la Révolution, que peut-il penser alors de son auteur Larbi Ben M’hidi dont la grandeur fut reconnue en premier par l’ennemi ? Que peut penser ce jeune de Zighoud Youcef lorsqu’on lui dit que le 20 Août 1955 était aussi une action catastrophique ? Il faut lui présenter les faits avec leurs tenants et leurs aboutissants. Il n’est guère dans mon intention de prôner la censure, de travestir la réalité ou de taire quoi que ce soit mais seulement de prôner une pédagogie du témoignage, expurgée de tout sensationnalisme, de narcissisme, de règlements de comptes. Malheureusement, certains témoignages, volontairement ou involontairement, ne sont qu’un chapelet d’objectifs les uns plus insultants, de jugements de valeur postérieurs où le fait cède le pas à l’appréciation. Je ne joue pas au moralisateur mais je veux simplement attirer l’attention sur les désastres incommensurables que provoque ce type de témoignage parmi les nouvelles générations. Faisons honneur à l’appel du 1er Novembre dont l’entame fut : «A vous qui êtes appelés à nous juger.» Nous n’étions ni anges ni démons. Alors aux générations actuelles et futures de n’être ni les uns ni les autres. Ayons ensemble de la hauteur de vue, digne de cette glorieuse guerre de Libération et évitons les «gueguerres mémorielles ». Elles nous viennent d’ailleurs et cela nous suffit amplement.
M. D.
Rappels : (écrits de l’auteur)
- Monologue, dialogue, un homme face à l’histoire. 3 vol.
- Lettre à Monsieur Ben Bella, Le Soir d’Algérie, 20/05/2009.
- Lettre à Monsieur Saïd Sadi.
- Proclamation du 1er Novembre, un appel aux armes, un hymne à la paix.
- Nul ne pourrait y songer, ensemble d’articles publiés entre 1985 et 2000.

PS. Monsieur Saïd Sadi a décidé de ne plus briguer un nouveau mandat à la tête de son parti. Je tiens à saluer l’homme pour l’œuvre qu’il a accomplie, à plusieurs titres et j’ose espérer maintenant qu’il est plus libre qu’il continuera à écrire et à susciter des débats constructifs.
M. D

.Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2012/03/17/article.php?sid=131637&cid=41

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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