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Un homme de plume, une vie d’écrivain écourtée

18 mars 2012

Mouloud Feraoun

IL A ÉTÉ ARRACHÉ À LA VIE À COUPS DE BALLES À UN ÂGE OÙ UNE PAGE DÉTERMINANTE DE L’HISTOIRE DE L’ALGÉRIE ALLAIT ÊTRE IRRÉVERSIBLEMENT TOURNÉE.

Dommage ! Feraoun était déjà arrivé à l’âge où un écrivain devient prolifique. Feraoun est mort le 15 mars 1962 après avoir été criblé de balles OAS avec d’autres martyrs : Ali Hamoutene, Salah Ould Aoudia, Max Marchand, Marcel Aymard et Marcel Basset. Les six qui étaient inspecteurs des centres sociaux créés par Germaine Tillon s’étaient réunis à El-Biar. C’est là qu’un groupe OAS était venu les aligner contre un mur pour les fusiller. Son destin n’avait pas voulu qu’il continuât à écrire, alors qu’il avait commencé timidement à faire ses premiers pas dans le roman pour terminer tristement par la Cité des roses, s’inspirant de sa nouvelle vie à Salembier, cité urbaine populaire et surpeuplée. Ce dernier roman aux dires des connaisseurs n’a pas le même style et ne suscite pas la même envie de lire, d’autant qu’il a été édité à titre posthume. Faraoun qui avait en tant que déraciné un autre rythme de vie, un temps des loisirs tout à fait différent, n’a pas fignolé cette dernière œuvre romanesque. De 1957, année de son installation à Alger à 1962, année de l’indépendance, l’auteur devait vivre dans la nostalgie de sa région natale. Ce qui n’est pas facile à 44 ans dans le bruit perpétuel et la pollution d’une grande ville comme Alger. C’est sûrement l’auteur qui a choisi de mettre en épigraphe au Fils du pauvre, premier roman, la phase de Tchekov applicable à toutes les sociétés traditionnelles comparables à celle qui lui a donné naissance et qui l’a façonné à son image. Mouloud Feraoun appréciait les œuvres de l’auteur russe pour choisir une de ses phrases d’une beauté incomparable : «Nous travaillons pour les autres jusqu’à notre vieillesse et quand notre heure viendra, nous mourrons sans murmure et nous dirons dans l’autre monde que nous avons souffert que nous avons pleuré, que nous avons vécu de longues années d’amertume et Dieu aura pitié de nous.» Qui eût dit que cet extrait, dont Feraoun ne cite pas le titre de l’ouvrage, est construit par quelqu’un qui a vécu à des milliers de kilomètres de chez nous et qui reflète bien notre vécu d’antan. Emmanuel Roblès qui était camarade notre romancier à l’école normale de Bouzaréah disait de lui qu’il était «doux, calme, très studieux et celui qui lisait le plus. Il avait un culte pour les Russes qui l’ont beaucoup marqué. C’est moi qui lui avait fait découvrir les auteurs américains», ajoutait Roblès, comme Dos Passos, Faulkner alors qu’Hemingway lui était familier. Mise à part la formation musicale à vocation religieuse qui lui a ouvert la voie de l’écriture talentueuse et d’avoir appartenu à une famille nombreuse et traditionnelle du 19e siècle en Russie, Tchekov a souffert de la pauvreté mais cela ne l’a pas empêché de porter un intérêt pour le théâtre et la littérature grâce à des parents instruits, soucieux de l’avenir des enfants. Ceci contrairement aux parents de Feraoun pauvres et ignorants. Le Fils du pauvre n’a pas pris une ride depuis qu’il a été écrit ; il est d’une lecture agréable parce qu’on y trouve des anecdotes ancestrales, l’histoire de la société des personnages porteurs de marques d’un temps. C’est un véritable voyage que l’auteur nous fait faire dans le temps lorsqu’on relit son roman bien écrit dans la simplicité, la clarté, la concession. Les lecteurs d’aujourd’hui et de toutes les générations, tous niveaux confondus, ont beaucoup apprécié la Terre et le Sang, qui rappelle toute la symbolique des rites, croyances, couleurs d’une société restée intacte pour n’avoir pas subi d’influence. Feraoun a failli devenir un berger comme son père et son grand-père. Avant de partir en France, son père lui tient à peu près ce langage : «Mon fils, tu restes au pays pour travailler les propriétés, tu élèveras deux chèvres qui vont procurer du lait à tous, maintenant du sais écrire, tu vas pouvoir m’informer de la situation au bled. Plus tard, nous allons te marier et notre famille sera d’une présence importante au village, malgré mon absence.» Il faut rappeler qu’à l’époque, on mariait les jeunes hommes à 18 ans au plus tard en prévision de l’avenir devant exiger plus de force pour la famille et plus de bras pour travailler la terre. La femme devait être issue du clan ou de la famille. Dans la Terre et le Sang, c’est l’esprit de vengeance, le sens de l’honneur, le courage à affronter l’ennemi qui sont le propre de l’homme en Kabylie de ces temps-là et qui ont été des thèmes privilégiés. Amer qui a focalisé tous les regards sur lui est un enfant du village, mais un fils ingrat. Il s’est longtemps absenté de son milieu naturel. Et après ses meilleures années de jeunesse, gâchées en France, il rentre au village flanqué d’une Française, Marie. Le couple va habiter la maison paternelle, seul bien que ses parents lui avaient laissé — après avoir vendu tous les champs pour avoir de quoi vivre — de quoi faire face à la misère. Slimane accuse Amer d’avoir tué son frère dans la mine. Il a juré de se venger, mais un vieux sage lui avait conseillé de temporiser. Nous avons là un auteur qui, au fil de ses publications, donne la preuve de ses capacités à peindre dans ses dimensions et sa complexité une société conservatrice des valeurs anciennes, mais tout de même assez bien organisé pour nous poser des questions sur son devenir dans les années cinquante. Tout dans l’œuvre de Feraoun, romans, nouvelles, journal, contes, essai, renvoie à l’univers d’une Kabylie dont la vie n’a pas toujours été facile. Les habitants ont toujours été à l’image de cette terre ingrate, leur lieu de naissance d’où sont sortis des hommes de lutte de la trempe de Feraoun. «Les poèmes de Si Mohand», dont il a fait un recueil avec une assez copieuse introduction, ont fait partie de son histoire, de son identité. S’il n’y avait pas eu la guerre, jamais il n’aurait accepté de quitter cette terre montagneuse qui l’a vu naître. On a tort de lui coller l’étiquette de régionaliste, d’assimilé et de kafer (incroyant). Persister dans ces accusations, c’est vouloir le tuer une 2e fois après son assassinat.Que d’écrivains dans le monde se sont intéressés à leur ville ou à leur région et ont connu la consécration sans qu’aucun n’osât les mettre à l’index.

BOUMEDIENE ABED

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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