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Avant-midi Par Daghrour Nourredine*

19 mars 2012

Non classé

Contribution : 

C’est une histoire authentique et bigrement savoureuse. Vu mon goût pour les nouvelles, j’ai adoré l’écrire pour la faire connaître. C’est une plongée passionnante dans l’histoire revisitée d’un attentat parfaitement orchestré par la résistance, en cette matinée d’une journée historique ; celle d’un certain 19 Mars 1962 : celle-là même qui était apprêtée par les accords d’Evian…
Il n’était pas encore midi ; la place de la Brèche fourmillait de monde, c’est le centre de la ville vers lequel convergent, tous les matins, les habitants de la ville de Constantine. Parmi eux, un homme, au teint basané et à l’allure peu avenante, le dénommé Chérif Tbessi ; c’est ainsi qu’il était communément appelé, sans doute par référence à son origine abandonnée de l’antique ville de Tebessa. Un homme macabre et ignominieux, que les gens de la ville craignaient. Il se dirigeait, d’un pas hardi, vers l’agence de voyages située à la place de la Brèche. Actuellement, c’est la même agence qui se trouve au-dessous de la banque, à côté du théâtre. En face, sur le côté droit, les anciens cafés chics de la ville : l’Alex et l’Excelsior. Se sentant constamment menacé, il avait décidé, la veille, de partir, de quitter soudainement la ville pour rejoindre la métropole, avant qu’il ne soit trop tard. Sans doute, c’est ce jour même qui avait précipité sa partance, parce qu’il avait peur de mourir, plutôt, de subir la vindicte populaire. Chérif ! C’était un homme égocentrique, au tempérament autoritaire et agressif, aussi bien dans ses gestes que dans la parole. Il avait une réputation malpropre, celle d’un terrible tortionnaire et tous ceux qui sont passés par lui, vous diront combien il excellait dans l’art de la torture et de la géhenne. C’est l’un des bourreaux le plus sournoisement connu, parmi d’autres, des Français et des Corses, de la funeste «ferme Ameziane» ; tous des spécialistes de l’atrocité et de l’horreur. Ils interrogent les prisonniers, les torturent et les assassinent ou les font disparaître. Ce centre de torture, c’était un mouroir pour les militants emprisonnés et qui subissaient les affres de la mort données par les tortionnaires coutumiers de la ferme. Sans oublier la fameuse chienne du camp. Cette bête, à force de mordre la chaire humaine, s’est mutée en un fauve capable de déchiqueter le corps d’un homme. C’était un cantonnement militaire baroque, aménagé à la place de la ferme du même nom et qui se trouve en contrebas de la ville, dans un lieu funèbre, à proximité immédiate de trois cimetières. C’est le territoire des morts. En y passant, la vision foudroyante des tombes et des caveaux qui s’étalent, de part et d’autre de sa route, n’inspire qu’appréhension de la mort et une grande frayeur. A l’intérieur du camp, Chérif était le barbouze. Certains vous diront que c’est un renégat qui s’est rangé du côté de la «France» pour casser les vaillants patriotes ; il préférait les vivants pour mieux en extirper leurs âmes, car il leur faisait atrocement mal. Chez tous les prisonniers du camp, il suscitait une répulsion qui frisait la phobie. Tel un sadique, il jouait avec leurs émotions et leurs douleurs, jusqu’à ce qu’ils trépassent. Morts, alors, ils ne l’intéressaient plus. Il jetait aux oubliettes leurs corps meurtris et ensanglantés. Le lendemain, la corvée matinale les chargeait sur une charrette en bois, pour les déposer à la décharge. Les familles qui guettaient ce manège, depuis le haut de la colline, accouraient pour reconnaître leurs proches et récupérer leurs corps inanimés. Indubitablement, il s’était fait une réputation malencontreuse. Selon la rumeur, «les frères» avaient projeté, maintes fois, de lui régler son compte, de mettre fin à ses jours, de l’abattre… En ce début d’année, la ville connaissait des tensions extrêmes. Après des années de lutte, la haine était à son comble. La ville était encerclée par les militaires, les rues et les venelles étaient barricadées par d’immenses grilles en fer forgé, coiffées de fils barbelés et les riverains étaient obligés de les contourner. Il y avait des postes militaires à chaque entame de rue. Les gens étaient glacés de terreur, angoissés et cruellement éprouvés ; les familles accablées ; les êtres chers disparus et beaucoup de «braves» assassinés. C’était le temps de la délation et de la proscription. Les fameuses «cartes blanches» pointaient du doigt et les soldats français organisaient fréquemment des rafles pour contrôler l’identité des gens et débusquer les militants. Par leurs faciès, c’étaient uniquement les Algériens qui subissaient les exactions et l’opprobre de cette armée. Pourtant, dans la ville, il y avait des colons, des Français, des juifs et des français musulmans, symboliquement des Algériens, qui n’étaient pas considérés comme des citoyens à part entière, simplement des indigènes. Ce ralliement forcé était ressenti par la majorité de la population indigène comme une profonde atteinte à leur dignité et à leur raison d’être. Ainsi, pour désapprouver la rhétorique de l’Algérie française, le cheikh A. Benbadis disait : «Le peuple algérien est musulman…» Dans la ville, les relations entre tous ces habitants étaient régies par un rapport de dominants-dominés ; car, si les Français s’imposaient aux autres, par le biais de leur armée, il arrive, parfois, que le signalement d’une action brillante ou justicière perpétrée par une personne ou un groupe de personnes, secrètement appelés «Fidaïs», sème la terreur parmi ces derniers. Ils avaient une frousse atroce de ces compatriotes qui hantaient, jour et nuit, leur moral. Il n’y avait point de salut et aucune tolérance n’était permise. La cohabitation était devenue impossible. De part et d’autre, les gens s’évitaient, parce qu’on craignait la haine de l’autre. Cet autre, c’était l’ennemi dont on se méfie inlassablement. Durant cette période, les habitants de la ville étaient traumatisés par la chronique tumultueuse de la guerre d’indépendance et tous les maux qui sont à l’origine de cette société coloniale avaient atteint leur paroxysme. C’était une année de bouleversement et de crise. Les Algériens aspiraient farouchement à reconquérir leur indépendance et recouvrer leur identité ; en revanche, les autres craignaient de perdre fatalement l’asile qu’ils avaient conquis depuis 1830. Il n’était pas encore midi, ce matin du 19 mars et il n’avait pas plu, seuls quelques nuages avaient assombri le ciel. Chérif Tbessi, ce jour-là, n’était pas le même. Intérieurement, il était tourmenté et son visage reflétait une grande panique. On dirait qu’il était habité par la mort. Il avait empoché son billet de voyage et s’apprêtait à quitter le bureau de l’agence. Bien entendu, il avait pris, uniquement, un aller simple, parce qu’il ne pourrait, jamais, songer y revenir dans cette ville. A ce moment-là, le sort de ce pourri était irréparablement scellé car la fin de son chemin approchait. Discrètement, les patriotes avaient planifié sa mise à mort avant l’instant T. Malgré les risques, il ne fallait pas qu’il reste en vie. Pas lui. En quittant l’agence de voyages, il s’arrêta un instant devant l’entrée pour scruter les alentours immédiats, avant de se fondre dans la foule. Il était attentif au moindre détail. Loin de son campement, il se savait vulnérable et il était conscient qu’il risquait de perdre grossièrement la vie. Il porta sa main sur le cœur et effleura tendrement l’arme qu’il portait habituellement sous le veston. Comme toujours, il y avait du monde sur la place de la Brèche et les bus de la défunte R.M.T.C déversaient, par saccades, les flots des usagers arrivés au terminus. La place de la Brèche lui semblait spacieuse et traversée par un courant d’air frisquet. Seul, au milieu de la foule, il entama son chemin d’un pas résolu, en surveillant ses arrières. Parfois, il appréhendait que certains regards se posent sur lui, chose qui le faisait frissonner. En face, il aperçoit le palais de justice, populairement appelé «tribunal » ; un immeuble imposant qui trône sur l’autre côté de la place. Il décida, cependant, de s’y rendre. Chemin faisant et le cœur battant la chamade, il ne savait pas qu’il avançait vers une fin inéluctable. Une voix badine l’interpella par derrière son dos : «Hé, Chérif !» Au moment où il se retourna en direction de la voix, une rafale, tirée à bout portant, lui creusa la poitrine ; aussitôt, il flancha et s’écroula par terre. Comme d’habitude, les gens fuyaient l’endroit à chaque fois qu’ils entendaient le bruit violant des coups de feu, sans chercher à comprendre. Tout d’un coup, la place était devenue vide. Bien après l’afflux, des policiers et des soldats dépêchés sur les lieux découvrirent une place déserte. Il ne subsistait que le cadavre d’un homme gisant sur la chaussée et baignant dans une mare de sang, depuis un moment. Il paraît qu’il ne s’était même pas débattu, sa mort était immédiate. Debout sur sa tête, ils foulaient le pavé et ils n’en revenaient pas. Peut-être qu’ils eussent pensé, sans ce jour précis, rien ne lui serait arrivé ! Soudain, dans le ciel, le carillon de l’horloge de la poste se mettait à exécuter son air, pour marquer les douze coups de midi. Bienvenue au cessez-le-feu proclamé à Evian. La nouvelle de cet attentat a été rapidement colportée dans la ville et ses environs. Comme par enchantement, les gens stupéfiés disaient tout simplement, sans élever la voix : «Il y a eu, aujourd’hui, un attentat à la Brèche ; il paraît qu’on a abattu l’inspecteur Tbessi ce matin.», c’est, ainsi, qu’on le désignait généralement. Ils s’interrogeaient les uns les autres. Au fond d’eux, ils pensaient que la mort de ce proscrit ne relevait que d’un miracle, et le miracle a eu lieu, grâce à la ferveur complice d’un brave qui, malgré la présence des policiers et militaires sur les trottoirs de la place, a pu s’enfuir, c’est-à-dire quitter les lieux et se fondre dans l’inconnu pour effacer les traces. Cette année, j’avais à peine dix ans. Dans mon entourage, j’avais entendu, souvent, conspuer ce nom. Je ne l’ai jamais rencontré ; mon père si, plusieurs fois encellulé à la ferme Améziane. Subséquemment, Tbessi le connaissait assez bien. Souvent, il l’interpelle vigoureusement, par la fonction qu’il exerçait alors, en fronçant les sourcils : «Hé, le Facteur». Un militant engagé à fond dans la résistance. A vrai dire, un rebelle, qui avait tenu la dragée haute aux soldats français et qu’à force de provocations et de détentions, il était formellement identifié en tant que tel, chez les Français, les juifs et les Arabes. De nos jours, cette reconnaissance traumatique peut paraître anodine mais, en ces temps de rigueur et surtout de grande prudence, il était périlleux d’être présenté en tant que tel. Ils se méfiaient de lui, en même temps, ils le craignaient, car, pour eux, il représentait symboliquement la résistance ; ce mot tabou, qu’il ne fallait surtout pas prononcer publiquement. Enfin, tous ceux qui savaient, vous diront combien à son corps défendant, il avait, particulièrement, souffert, plus qu’aucun autre, le martyre dans les geôles de la ferme. Dans l’esprit de l’enfant que j’étais, Tbessi représentait le diable en personne et cet ogre me faisait terriblement peur. A l’instar des gens de la ville, la saga de sa mort, restée ancrée dans la mémoire collective, m’avait énormément fasciné, depuis…
D. N.

* Fils de feu Zouaoui D., alias «le Facteur» à Constantine.

Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2012/03/19/article.php?sid=131717&cid=41

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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Une réponse à “Avant-midi Par Daghrour Nourredine*”

  1. courtier Dit :

    fabuleux article, merci bien.
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