RSS

Grand désordre au Sahel : Mali, année zéro

29 mars 2012

Contribution

le 29.03.12 | 10h00

Si, de longue date, le temps nous était compté, il nous a été pratiquement arraché ces jours-ci. Nous avions très peu de temps avec nos tergiversations infinies, du jour au lendemain, nous n’en avions plus du tout. Ce n’est pas que le temps n’est plus avec nous, c’est qu’il semble définitivement contre nous.

Ce n’est pas que nous ne soyons plus dans le temps. C’est plutôt que nous sommes propulsés hors du temps. Surpris, encore une fois, par la «grande nuit»(1). Nous sommes dans un état d’extrême urgence. Mais ça, nous l’avons dit à maintes reprises déjà. Donc, ce serait plutôt l’état de l’ultime urgence. Face au temps, nous sommes, comme le dit le narrateur dans La vingt-cinquième heure (Ora 25, 1949) de l’auteur roumain, Constantin Virgil Gheorghiu, «il ne s’agit plus de la dernière heure, mais d’une heure après la dernière heure.»

C’est par hasard que je suis tombé sur ce livre en errant dans les allées de Habu Ganda, mon marché préféré à Niamey, un jour d’octobre 1989. Je ne me rappelle plus ce qui m’a poussé à l’arracher des mains de la vendeuse qui voulait le dépecer pour y emballer des condiments. Je suis rentré avec le livre et un exemplaire du Magazine littéraire d’octobre 1986, dédié au poète argentin, Jorge Luis Borges. Un vieux livre ratatiné peut sauver une vie, c’est-à-dire guérir l’esprit, la durée de son séjour dans un corps. La vingt-cinquième heure projette l’existence absurde d’un jeune Roumain, qui, par un jeu de circonstances, va acquérir toute une série d’identités d’opportunité pour lesquelles il paie cher : il devient juif quand le fascisme atteint la Roumanie au début de la Seconde Guerre mondiale, puis un Roumain ou Transylvanien lorsque les déplacements l’amènent en Hongrie et finalement suspect aux yeux des Américains à la fin de la guerre, lorsqu’un ressortissant de l’Europe de l’Est doit prouver son innocence, c’est-à-dire faire sa «lustration» par rapport à un passé nazi. Donc, implicitement, en un laps de temps, la même personne va être soupçonnée d’être l’ennemi sur chaque territoire sur lequel l’errance de la persécution le force à séjourner.

A la fin, il n’y a pas de bons ou de mauvais persécuteurs, qu’ils soient à l’Est ou à l’Ouest. Je trouve là le caractère subversif de ce roman sur la condition humaine, qui en fait notre récit également, lorsque chacun est sommé de déclarer son identité, de la coller à un paysage, à un territoire. Dire, en plus, que l’histoire se fait de circonstances, de coïncidences, d’illusions d’optique, d’erreurs de jugement, d’occasions prises et d’opportunités relâchées. Notre histoire actuelle étale sa part de tous ces bouts de ficelle qui se resserrent et forment une mèche qui gagne en longévité une fois allumée. Nous avons déjà compilé notre anthologie de regrets, de tous les malentendus qui nous ont amenés, pieds et mains liés, aux mésaventures du moment.

Tout cela est bien logique. Il faut le faire, faire face à une réalité effrayante dans sa complexité et sa dangerosité. Il en a fallu de toutes les erreurs imaginables, et même des plus étonnantes pour que nous arrivions à ce stade. Nous nous retrouvons ainsi au bord du précipice. La question n’est plus tellement de décrire la profondeur et le diamètre du gouffre qui nous attend, mais plutôt de réfléchir le plus rapidement possible à la manière d’échapper à ses profondeurs. Que faire pour ne pas perdre les quelques centimètres qui nous séparent de la chute finale ? Et là, comme dans une certaine semaine du 22 au 26 mars 1991, nous n’avons aucune réponse évidente au préalable.

Entre le sursaut salvateur et le saut dans le néant, nous n’avons aucune certitude sur la nature du geste à commettre. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille rester éternellement tétanisé par l’effroi. D’ailleurs, c’est le moment de dire ce qu’il faut, de faire quelque chose, de remuer soit la langue, une idée dans la tête, ou, pourquoi pas, oser un acte de courage verbal ou physique. Oui, le courage – car on ne croule pas sous un excès de courage civique ces derniers temps, comme les événements actuels viennent nous le rappeler. Le discernement, non plus, lorsque des chefs de parti qui se disent responsables se précipitent pour se mettre «à disposition» s’ils sont appelés par les nouveaux maîtres apparents. Il s’agit de plus d’un déficit d’élégance, c’est une aphasie agonisante qui finit en croassement  pitoyable. «Dérèglement verbal» ?

On se dit que peut-être il faut encore une génération, on l’espère assez courte, pour produire les femmes et les hommes, qui, dans de telles circonstances, se projetteront au-delà du quotidien, qui accepteront le sacrifice et le proposeront à leurs concitoyens, pour les motiver à exceller pour s’affranchir de la pauvreté, de l’illettrisme et de la médiocrité. De la peur, de la vanité (dans le sens d’être vain), de la tentation de la méchanceté dont le stade ultime est d’aider à finir celui qui est tombé, c’est-à-dire la lâcheté. Le dépassement de ce réflexe et de l’habitus qui l’enveloppe reste d’une urgence existentielle pour nous. Pourtant, depuis plus de deux mois, l’incurie de tous les protagonistes enfonce le pays chaque jour dans une fosse insondable.

Depuis le début de cette guerre perfide, chaque jour semble fait pour sauter le dernier garde-fou contre l’inimaginable. La nébuleuse rebelle, qui se gargarise de victoire totale imminente, a imposé au peuple malien un régime sadique et manichéen, une démonstration de cruauté et de cynisme sans précédent. La situation actuelle ne lui est guère défavorable. Bien au contraire. Mais, à long terme, sa logique n’aboutira que si tout le monde se couche, tire les pieds et retire la langue. Ce serait le grand miracle qui permettrait à un groupuscule, à maints égards, d’occuper les 2/3 du territoire malien qu’il réclame, pour en faire on ne sait quoi. Pour le moment, l’œuvre s’exécute avec succès et le Nord se vide d’une bonne partie de sa population ; comme s’il fallait nettoyer la bande sahélienne du soufre pour la «libérer». Et dans tout cela, il est évident que le coup de théâtre des soldats mutins prolonge la tragi-comédie inédite à laquelle les Maliens sont conviés, malgré eux.

Annus horribilis du nord au sud. Le pays est maintenant pris dans l’étau de quatre groupes armés, livré au pillage et à une déshérence croissante. Nos concitoyens, forcés hors de leurs villes et campagnes, condamnés à l’errance, abandonnés au bord de nombreuses routes qui ne finissent pas dans des vérandas. La clochardisation spontanée happe chaque semaine quelques milliers de personnes jetées sur des pistes et sentiers inconnus. Voilà la moisson amère de ces deux premiers mois, aussi riches en atrocités et tragédies diverses que la saison des récoltes de céréales fut exceptionnellement maigre. La faim qui tenaille est devenue une affaire secondaire. Il faut d’abord sauver son souffle, faire ce qu’il faut pour rester en vie. Dans ce sens, la rébellion partie de Ménaka le 17 janvier et celle de Kati du 21 mars font une jonction funeste pour le Mali. La troisième pathologie dans cette constellation de l’incurie – et peut être, au fond, le mal le plus ancien, le plus enraciné – est le déficit de clairvoyance et de discernement qu’illustrent les prises de position hâtives de certains leaders politiques.

Sinon, comment se fait-il qu’un certain Oumar Mariko, chantre de la démocratie populaire, qui ne tarit pas sur son dévouement au petit peuple dans ses harangues, soit le premier à accourir au poste de collaborateur de la junte adjudante ? N’est-ce pas pathétique d’entendre le vénérable Younouss Hamèye Dicko s’embrouiller dans une tirade totalement déplacée sur le président de la République qui vient d’être victime d’un coup de force et dont le renversement annule les institutions laborieusement bâties depuis 21 ans ? Ou même le compte-rendu de l’intrépide imam, Mahmoud Dicko, président du Haut conseil islamique, de l’entretien accordé par le chef des sous-officiers mutins qui l’ont pris à témoin pour exposer leurs doléances. On est curieux de savoir s’il a défié ses interlocuteurs à abandonner une voie sans issue – celle de l’annulation d’une Constitution qu’ils ne semblent pas avoir eu le temps de lire. Heureusement que, même en retard, le reste de la classe politique se ressaisit de sa torpeur et commence à dire non à cette aventure anticonstitutionnelle qui est particulièrement curieuse, dans la mesure où l’actuel président  – oui, il reste le président légitime devant la loi et la communauté internationale tant qu’il ne décide autrement – a longtemps affirmé qu’il organisera les élections dues dans six petites semaines et laissera la place à son successeur.

L’intrusion d’une junte qui isole et paralyse la chaîne de décision expose le pays aux attaques des rebelles pour lesquels tout a marché mieux que dans un conte de fées depuis deux mois. Ainsi, les forces armées perdent déjà plus rapidement du terrain que la rébellion occupe souvent sans gaspiller la moindre cartouche. Nous sommes dans la région où sont concentrés les grands édifices inscrits au registre du Patrimoine universel de l’Unesco et des fonds d’anciens manuscrits d’importance également globale, mais surtout essentielle pour connaître l’histoire et les sciences dans l’Ouest africain du Haut Moyen-Âge à la période coloniale.

Mais, de deux choses l’une est essentielle : le retour à l’ordre constitutionnel avec la libération des personnalités politiques détenues de façon illégale et arbitraire par un groupe de mutins et le rétablissement des institutions républicaines dont la Présidence, le Parlement et la Justice, aussi bien que les structures administratives qui assurent le fonctionnement du pays.
Les déclarations des partis politiques ne suffisent pas pour autant. Il faut que la population soit empêchée de se leurrer comme on l’entend sur les ondes depuis le jeudi. Si elle n’est pas patiente pour les 1-2 mois qui la séparent d’une nouvelle présidence élue, elle devrait se brasser pour une période indéterminée sans aucune représentation légitime au niveau international, sans appui diplomatique ou économique pour relever les multiples défis de survie et de sécurité, sans coopération militaire pour contrer la rébellion séparatiste et ses alliés djihadistes, sans investissement et sans commerce normal. Elle comprendra ce que signifie «quand la misère chasse la pauvreté»(2).

Donc, il faut bien que tous apprennent à refuser à jouer sur les termes imposés par les chefs de ces guerres d’usure parallèles au Nord comme au Sud. C’est le moment de refuser la proposition délirante que la situation va se normaliser dans les conditions actuelles avant que la rébellion n’achève son œuvre de dépeçage du pays. Il n’est pas interdit de se leurrer, mais chacun aura ses deux yeux pour pleurer pendant longtemps. Pas plus. Il faut refuser la «reprise», refuser la détention illégale de la direction politique du pays, toute autre servitude volontaire. Il est essentiel de comprendre la force de ce geste et sa capacité réparatrice au-delà de capitale nationale. C’est la seule consolation d’un peuple blessé, d’avoir acquis ce sixième sens pour détecter les pièges et prolonger sa survie collective.

La brèche supplémentaire ouverte pour la rébellion est regrettable, mais à long terme, quels que soient les déboires actuels, le cadre du conflit changera. Ni la démographie ni la géographie n’offrent un scénario convaincant de longue durée par lequel un groupe parti d’une base ethnique et tribale si étroite va s’imposer sur une telle mosaïque de communautés, sur de telles étendues.  Le scénario du pire pour le pays est que le coût matériel et humain serait beaucoup plus élevé et les rapports sociaux dangereusement délabrés. Mais, face à un défi existentiel, sous le stress et dans l’angoisse de survie, l’esprit humain – individuel ou collectif – fonctionne autrement. Plus que jamais, on se rend compte du prix de sous-estimer les risques et périls, d’ajourner les décisions essentielles, de subir les conflits. Dans de telles circonstances, un peuple mûrit aussi.

L’épreuve rabote les légèretés et tempère le noyau dur de l’être, en le dotant de sang-froid, de créativité et de capacité d’anticipation. Pour finir, je fais aujourd’hui et les jours à venir le parti pris de ne pas ajouter une seule once aux charges qu’on met quotidiennement sur le dos du président malien. Je ne le connais pas en personne et j’ai critiqué autant de décisions et de façons de faire que les prochaines chroniques reprendront exactement les rubriques de mes anciens mécontentements(3). Mais, aujourd’hui, il s’agit d’un principe fondamental d’éthique publique. Il n’y a aucune justification pour l’usurpation de la fonction de président du Mali après juin 1992.

Les auteurs, complices et apologistes d’un tel acte doivent se sentir concernés par le bras long de la justice nationale et internationale. Les auteurs, complices et apologistes de rébellions armées, meurtres et exils forcés de citoyens innocents doivent se sentir également, tôt ou tard, concernés par la justice. Les grands espaces dont ils bénéficient aujourd’hui ont vocation à se réduire en peau de chagrin. Dans ce sens, chacun d’entre nous doit se sentir concerné dans ses propos et ses actes. Pour le reste, je reprends une phrase de Mohamed Bazoum, ministre nigérien des Affaires étrangères, de passage à Bamako au début de février : «Le Mali s’en sortira.» Ce n’est pas un vœu pieux à mon avis. Nous sommes un vieux pays avec ses défauts, dont l’habitude de somnoler à un moment inopportun. Mais, j’ai comme l’impression que nous allons veiller pour un moment dorénavant. Nous en souffrirons dans la chair et l’âme, mais il y a de bonnes chances que nous en sortirons plus vigilants, rigoureux, cohérents et confiants en nous et face au monde.

 

Notes : 
1) Achille Mbembé, Sortir de la grande nuit (La Découverte, 2010)
2) Majid Rahnema, fonctionnaire international iranien ayant servi au Mali, auteur de Quand la misère chasse la pauvreté (Actes Sud, 2003)
3) Le présent essai fait écho à la lettre du 22 septembre 2002,  «Parce que le temps nous est compté».

Mohomodou Houssouba : écrivain et chercheur à l’université de Bâle (Suisse)

© El Watan

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

Voir tous les articles de Artisan de l'ombre

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Les livres de K79 |
liremapassion |
Le phaéton véloce |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Des histoires plein la tête.
| Oaristys
| jonathanjoyeux