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Le politique et la pensée politique en Algérie !

31 mars 2012

Contribution

Le politique et la pensée politique en Algérie ! dans Contribution Yazid-Haddarle 31.03.12 | 10h00

C’est la lutte (la guerre de Libération nationale) pour la renaissance d’un Etat algérien sous la forme d’une République démocratique et sociale et non la restauration d’une monarchie ou d’une théocratie révolue.»
Congrès de la Soummam

Un simple observateur constatera que certains débats dans les médias publics, en particulier dans les médias d’Etat, sont vides de discours politique. Les animateurs de cette campagne sont divisés entre ceux qui soutiennent le projet de l’actuel Président et ceux qui critiquent le gouvernement, mais qui soutiennent toujours le Président ! Un double discours ! Que sera la finalité de ce charivari sans auditeurs ? L’absence du dialogue creuse l’abîme qui sépare le peuple de la classe politique et aussi entre une élite productrice et une élite abrutissante.  Quelques partis de l’opposition brillent par leur absence, à force de laisser le terrain aux idées pauvres, le pays se prive d’un débat de société porteur d’un réel changement. Les citoyens qui aspirent aux valeurs républicaines et démocratiques se sentent orphelins, sans leadership. Cependant, les valeurs républicaines ne sont pas encore ancrées dans notre société, elles sont fragiles, voire en état «de gestation embryonnaire», dans l’espace public et privé.

L’appauvrissement de ces valeurs est de la responsabilité de l’Etat en premier lieu, car la politique poursuivie par l’actuel, et les précédents gouvernements, autrement dit les orientations politiques depuis l’indépendance, n’encourage guère l’enracinement de ces valeurs ni dans l’espace public, ni dans l’espace privé. Il ne peut pas exister de classe politique dans un pays où il n’existe pas de champ politique ouvert durablement, écrit l’éditorialiste du Quotidien d’Oran(1), et non le temps des campagnes pour les postes de députés, poursuit-il. Les citoyens, cibles présumées de ces campagnes, ne se rendent même pas compte de leur existence. Et ce n’est pas la «mobilisation» factice et rémunérée de jeunes, ce que nous verrons prochainement, selon toute probabilité, qui va changer y quelque chose, conclut l’éditorialiste du Quotidien d’ Oran. En second lieu, cette absence est de la responsabilité de chacun : des partis politiques, y compris l’opposition, à la société civile et tout citoyen. Les débats entamés par le parti du FFS, qui ont pris fin le 2 mars 2012, sont un bel exemple pour consulter la base afin de faire une opinion qui s’enracine et s’imprègne des idées de la base. Espérons que les débats entamés ont été réellement décisifs dans la décision finale. Néanmoins, l’expérience de ce parti pourra-t-elle relancer le débat politique ? Tirera-t-il vers le haut les autres partis ?

La pauvreté du discours politique reflète également l’impécuniosité de certains partis politiques de proposer des débats qui susciteront l’intérêt des citoyens. J’ai lu la chronique d’Amine Zaoui dans le quotidien Echourouk, où il s’est interrogé sur les lectures des hommes politiques en Algérie, intéressant comme interrogation ; cependant, les auteurs cités dans la chronique ne sont pas forcément les penseurs de la politique, disons qu’ils sont d’autant plus dans la pensée identitaire et nationale que dans la pensée politique.
Les références de la philosophie politique moderne se trouvent dans la philosophie occidentale et ce n’est pas dans l’histoire nationale, celle-ci pourrait être un moteur et un socle commun qui mobiliseraient les citoyens à espérer à un nouveau projet de société en tirant les leçons des expériences antérieures et également ancreraient les acquis démocratiques dans l’identité nationale. Néanmoins, l’histoire nationale ne pourrait en aucun cas faire évoluer les institutions, mais elle peut les consolider par l’appartenance à une histoire commune.

Sortir de la pensée affective et appauvrie par des idéologies réductrices me semble fondamental pour l’évolution de notre société. Nous trouvons des prémices d’un projet de société dans la déclaration du 1er Novembre(2) et de la plate-forme de la Soummam où l’accès à la citoyenneté est fondé sur les droits et les devoirs, et ce n’est pas sur les bases ethniques.  Je désignerai par ethnie les groupes d’hommes qui se vivent comme les héritiers d’une communauté historique et culturelle (souvent formulée en termes d’ascendance commune : les constantes nationales, c’est-à-dire les langues et la religion) et partagent la volonté de la maintenir. Selon Dominque Schnapper(3), l’ethnie se définit par deux dimensions : la communauté historique et la spécificité culturelle. Cependant, la Nation se distingue des groupes ethniques qui, eux, ne sont pas organisés politiquement. La Nation l’a définie «comme toute unité politique, la nation se définit par sa souveraineté qui s’exerce, à l’intérieur, pour intégrer les populations qu’elle inclut et, à l’extérieur, pour s’affirmer en tant que sujet historique dans un ordre mondial fondé sur l’existence et les relations entre nation-unités politiques. Mais sa spécificité est qu’elle intègre les populations en une communauté de citoyens, dont l’existence légitimise l’action intérieure et extérieure de l’Etat.»(4)

L’attribution de la nationalité est ancrée dans l’intégration à la Nation et pas à l’ethnie. Le cas de Frantz Fanon est parlant, la presse francophone réclame son algérianité, mais quelques titres arabophones ne cessent de le présenter comme un étranger. Frantz Fanon, rappelons-le, a représenté l’Algérie au Congrès panafricain d’Accra en 1958, à la deuxième Conférence des peuples africains en janvier 1960, puis auprès de l’ONU à New York. L’élite francophone formée à la notion « de la Nation » au sens moderne se distingue de certaines élites arabophones qui n’arrivent pas à intégrer dans son évolution le concept «la Nation»(5). Finalement, la déclaration du 1er Novembre et la plate-forme de la Soummam(6) étaient émancipatrices et plus proches d’un projet de société ancré dans les valeurs républicaines desquelles nous sommes loin aujourd’hui.

Pour en revenir à la chronique de A. Z., on peut s’interroger sur la formation de notre élite et en particulier la place accordée à la philosophie dans la préparation des nouveaux cadres et/ou élites de la nation et aussi dans le débat politique national. Dans un rapport de l’Unesco, en 2009, sur l’enseignement de la philosophie dans la région arabe, qui conclut que la philosophie ne trouve pas sa vraie place dans l’enseignement secondaire, ni universitaire. A ce propos, l’Algérie n’est pas en marge de ces pays, car on constate un vrai recul de l’enseignement de la philosophie dans le secondaire, qui est en réalité un prolongement de l’enseignement religieux, mais aussi à l’université, que parfois absente dans la quasi-totalité des matières scientifiques et sciences humaines. Selon Mahmoud Yakoubi : «Le problème de l’enseignement de la philosophie en Algérie n’est pas d’ordre méthodologique, car il est lié à une faiblesse du niveau de connaissances des enseignants et des étudiants orientés vers cette filière.» Ceci dit, le constat est généralement biaisé par un décalage perceptible au niveau linguistique et au niveau des concepts qui impliquent les choix de projet de la société espéré.
Pour finir, dans sa «lettre à Gogol» Bielinski a écrit (1847) : «…Vous n’avez pas dit que le salut de Russie résidait non le mysticisme, l’ascétisme, ou le piétisme, mais dans les réussites de la civilisation, de l’éducation, de l’humanitarisme. Ce qu’il faut à la Russie, ce ne sont pas des sermons (elle en a assez entendu), ce ne sont pas les prières (elle n’en a que trop dit), mais que s’éveille dans le petit peuple le sentiment de la dignité humaine, enfoui et appliqués aussi rigoureusement que possible des droits et des lois conformes non aux enseignements de l’Église mais au bon sens et à la justice». Si nous essayons de méditer ce texte et de l’adapter au cas algérien, il sera toujours d’actualité !
- Notes de renvoi :

-1 – Quotidien d’Oran du 15/02/2012.
-2 – Dans la déclaration voire le but : L’Indépendance nationale par : 1) La restauration de l’Etat algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques ; 2) Le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de races et de confessions.
-3 – Cf. la communauté des citoyens, Editions Gallimard, 1994, p 29.
-4 – Idem p 28.
-5 – On peut étendre cet exemple à d’autres concepts. A mon avis, la différence devient de plus en plus visible entre arabophones et francophones, à tous les niveaux. L’exemple entre Canal Algérie francophone et les autres chaînes qui s’expriment en langue arabe est fort marquant.
-6 – Je précise à l’occasion qu’on trouve dans cette plate forme un paragraphe qui pourrait être une vraie émancipation dans les valeurs républicaines. «C’est la lutte (la guerre de Libération nationale) pour la renaissance d’un Etat algérien sous la forme d’une république démocratique et sociale et non la restauration d’une monarchie ou d’une théocratie révolue»

Yazid Haddar

© El Watan

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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Une réponse à “Le politique et la pensée politique en Algérie !”

  1. Artisans de l'ombre Dit :

    Yazid Haddar. Auteur du roman Le Hasard parlant (2009) et de l’essai L’Algérie en attente (2009).
    L’enfant face à la violence
    le 05/09/2009 | 17:06

    Chaque semaine, la presse nationale nous rapporte des informations sur la violence et, semble-t-il, cette violence est devenue le seul langage dans notre société. Des kidnappings, des assassinats à la hache à profusion, des personnes poignardées pour des raisons futiles…

    La violence devient-elle le seul mode d’expression? Sommes-nous devenus insensibles à la violence ? La violence est-elle banalisée ? Que penser alors de la mort ? Mais quand la violence touche des enfants, ceci est encore plus alarmant. Marcel Conche parle du mal absolu lorsque la violence les touche. Selon lui, c’est la souffrance, dans ce qu’elle a d’intolérable, d’injustifiable, la souffrance sans recours, sans médiation, sans défense. Le pire, c’est la souffrance des enfants. Qu’est-ce que le mal absolu ? C’est un mal, répond Marcel Conche avec Kant, tel qu’«une sagesse ne peut permettre ou désirer ni comme fin, ni comme moyen ». Et pourtant, dans notre société, ce mal absolu existe, même si ce sont des cas isolés, mais les faits sont là ! Le cas de l’enfant Aymen de la wilaya de Souk Ahras, cet enfant de dix ans, brûlé à 25% et torturé à mort par trois jeunes, ses propres voisins. Ces jeunes sont-ils déshumanisés ? Sont-ils des monstres vivants ? La mort de cet enfant devrait susciter un débat national sur la violence dans notre société et sur les raisons qui font que nos jeunes sont violents à ce point. Les agresseurs d’Aymen devraient être jugés sévèrement et leur procès devrait être exemplaire et médiatisé. Et la société devrait manifester sa solidarité avec la famille de la victime qui semble désorientée. Les dernières statistiques de la Gendarmerie nationale sur les agressions sexuelles sur les mineurs sont alarmantes. Pour les seuls premiers trimestres de l’année dernière, on a enregistré 179 cas. Au premier trimestre de cette année, 193 cas d’abus sexuel sur mineurs – 76 garçons et 113 filles – ont été enregistrés. Ces chiffres prennent en compte uniquement les agressions qui sont déclarées, mais combien d’enfants et de familles préfèrent se taire plutôt que de dénoncer ? Plus de 840 enfants auraient été kidnappés en Algérie depuis 2001 . Sans oublier les enfants nés illégalement (c’est-à-dire hors mariage), leur sort reste toujours tabou dans notre société et pourtant, ce sont des femmes qui ont été violées ou ont été victimes de relations incestueuses, mais aussi parfois lors de relations amoureuses avec un homme incapable de respecter ses engagements. Dans une étude sur l’attouchement sexuel dans cinq wilayas, réalisée par le Centre de recherche d’économie appliquée pour le développement, les résultats sont alarmants dans certaines régions isolées (22,2% dans une wilaya du Sud). La tranche d’âge la plus touchée se situe entre 6 et 12 ans, c’est-à-dire à l’école. S’ajoute à cette violence physique celle que subissent 10% des élèves obligés de déserter l’école pour subvenir aux besoins de leur famille pauvre. Et la liste est encore longue… Certes, les années 1990 ont laissé des séquelles qui subsistent dans tous les domaines qui touchent le quotidien des Algériens. Sur le plan individuel, l’Algérien n’est pas encore guéri de tout ce qu’il a vécu. Il faudra deux décennies pour que la violence cesse sur le plan moral à condition que ces personnes soient prises en charge. Nous assistons, cependant, impuissants, à l’absence de politique claire et de stratégie nationale pour faire face à ce fléau. Il semble que le gouvernement actuel ait plus urgent à faire que de s’occuper de la génération future. Comme d’habitude, le gouvernement algérien a remis aux calendes grecques cet aspect, c’est-à-dire la prise en charge des enfants victimes de violence ou qui ont assisté à des scènes de violence. L’aspect qui a émergé après la réconciliation nationale est celui de la légitimation de la violence sur le plan moral. La réconciliation nationale devrait œuvrer à l’arrêt de la violence, pas seulement physique, mais aussi sur le plan éthique. Ceci pourrait se faire par la multiplication des rencontres populaires lors desquelles des témoins et victimes de cette violence livreraient leurs témoignages, elles devraient être organisées par des associations civiles et médiatisées par les médias lourds, en l’occurrence l’ENTV. Si le gouvernement actuel poursuit cette politique du «tout va bien et nous maîtrisons tout», les actes de violence sur les enfants autant que sur les personnes faibles comme les femmes et les personnes âgées vont encore durer et ce sont de futurs candidats à l’exil. Autrement dit, le phénomène de la harga va encore s’amplifier car, si nous essayons d’analyser ce phénomène, nous nous rendons compte qu’il s’agit aussi d’une forme de violence contre soi et contre les politiques. Il existe un numéro vert au niveau d’Alger et cette initiative devrait être généralisée au niveau national. D’autre part, il devrait y avoir des institutions pour prendre en charge ces enfants, pas seulement des cellules d’écoute, mais aussi des centres socio-psychologiques au niveau de chaque commune pour répondre aux besoins de la population. Ces centres devraient travailler avec les centres d’accueil pour les enfants, les femmes, les personnes âgées, etc. Dans ces centres, on trouverait des psychologues, des assistantes sociales, des éducateurs spécialisés, des médiateurs et des conseillers juridiques. Ces centres prendraient en charge, en premier lieu, les cas urgents mais répondraient également, statistiques à l’appui, aux besoins de la population. De plus, les cours d’éducation civique devraient intégrer dans leur programme un chapitre sur les droits de l’enfant. Et la société civile devrait sensibiliser les parents et avertir les autorités en cas d’actes déviants. Mais le statu quo actuel nous indique tout le contraire, car on ne sent pas la volonté du gouvernement pour l’émergence d’une société civile. Il veut tout contrôler au risque de tout perdre. Que reste-t-il à faire ?

    © El Watan

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