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- Publié le Jeudi, 12 Avril 2012 09:05
- Écrit par Didi Baracho

Par Didi Baracho
Je suis triste. Oui je suis en deuil ! J’ai envie d’arrêter de vivre. Hier, j’ai fait tomber une bouteille de Chivas que m’avait offert un ami émigré en France. Elle s’est cassée en mille morceaux et le liquide s’est répandu par terre. Elle n’a eu droit ni à une douce agonie ni à un massage cardiaque. La vie ne lui a même pas offert l’occasion de se casser dans la dignité. Mon divin breuvage, une rareté de dix ans d’âge, s’en est allé brutalement rejoindre le Paradis des produits éthyliques gaspillés et non consommés.
J’ai regardé le précieux liquide et je lui ai dit : de vapeur tu es fait et à la vapeur tu retourneras. Quant à moi j’aurais aimé être cette terre qui maintenant t’absorbera.
Malgré le drame, je n’ai fait aucun communiqué de presse. Je n’ai donc reçu aucun appel téléphonique et personne ne m’a présenté ses condoléances. Il est difficile de perdre une bouteille si précieuse dans l’indifférence.
Le plus dur, c’est de ne pas trouver de réconfort lorsque surgissent de tels drames. Personne ne s’est soucié de ma bouteille de Chivas alors que tout le monde aurait accouru s’il s’agissait d’un presque centenaire sénile transformé en héros national par la suite d’une falsification de l’histoire.
Qu’on le veuille ou pas : Ma bouteille de Chivas était un authentique liquide précieux. Cette boisson n’a jamais usurpé de fonctions ni confisqué quoi que ce soit. Elle n’a causé le malheur de personne et elle a, au contraire, dégagé tous ses arômes pour donner du plaisir autour d’elle.
J’ai essayé d’expliquer mes états d’âme à mes amis H’mida Layachi, Lounès Guemache, Ali Fodhil et Anis Rahmani, les quatre journalistes que nous envient les rubriques nécrologiques de la planète, mais en vain. Ils ont été incapables de me comprendre. Pour eux, une bouteille de Chivas, c’est comme les femmes, une de perdue, dix de retrouvées. Non ! Ce qui est vraie pour les femmes de la Corée Saoudite n’est pas vrai pour les bouteilles de Chivas. Parce que si les femelles des Indigènes sont toutes identiques, faussement pieuses, toutes hidjabisées ou djelbabisées, grosses et rondes, chaque bouteille de Chivas est une personnalité unique. Et ça, il n’y a que les amateurs de Chivas qui le savent.
Pour rendre hommage à ma bouteille, j’ai voulu enterrer ses morceaux à El-Alia. J’ai donc contacté mon ami, le ministre de la marmite intérieure, Daho « la magouille », mais celui-ci m’a très vite rappelé pour me dire que les généraux M. dit T. et T. dit B., les deux vrais patrons des cimetières, me refusaient l’autorisation. Impossible donc d’avoir un permis d’inhumer. On a considéré que ma bouteille de Chivas n’était pas assez connue.
J’ai donc décidé de l’enterrer dans un champ abandonné où parfois l’on enterre les chiens et les Indigènes. J’ai organisé une cérémonie à laquelle j’ai été tout seul à assister. Après les funérailles, je suis rentré en espérant trouver du réconfort auprès d’une bouteille de Vodka qui se reposait chez moi. Adieu ma bouteille de Chivas !
Sur le chemin du retour, quelqu’un m’apprit qu’une rumeur circulait dans tout Alger. Ahmed Ben Bella serait mort. J’allais répondre en disant : comme vous ne vous souciez jamais de mes malheurs, je me soucie très peu des vôtres. Et d’ailleurs, chez nous, lorsque les salauds disparaissent, on les rend sympathiques. C’est la raison pour laquelle, je prie pour que notre calife Abdelaziz Bouteflika reste en vie.
Finalement, dans la nuit, la fille de Ben Bella, Mahdia, celle qu’il avait importé de Cuba, a démenti l’information auprès des chaînes françaises en affirmant que ce n’était là que des propos mensongers. Elle a précisé que son père adoptif était revenu de l’hôpital, certes un peu fatigué, mais en très bonne santé. Cela dit, on s’en fout ! Moi, je suis en deuil pour huit mois après la mort de ma bouteille de Chivas. Mais ça, c’est une autre histoire. Alors, malgré tout, vive les Indigènes !












12 avril 2012
Didi Baracho