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Juste un mot : l’ami malgache

26 avril 2012

Contribution

le 26.04.12 | 10h00

Devant le guichet de la police algérienne des frontières, à l’aéroport d’Alger, le nouveau débarqué attendit longtemps la restitution de son passeport que l’agent de la PAF regardait, tournait et retournait, scrutait encore et, s’impatientant quelque peu, il ne se décontracta que lorsque le policier, le regardant d’un air presque amusé, l’interpella en ces  mots :«Vous n’êtes pas Algérien, n’est-ce pas, car je n’ai jamais vu de ma vie, ni ici ni ailleurs, un nom d’Algérien comme le vôtre.» Le passager lui rétorqua calmement, lui aussi amusé : «Non, je ne suis pas Algérien, je suis Malgache.» Précisons pour la compréhension de toute cette scène, digne d’un grand film comique, que notre voyageur avait pour nom Laurent Radaody Rakotondravo, dit Lolo ! Nous étions alors au début des années 1970, lorsque ce jeune futur ami débarqua chez nous pour prospecter, pour chercher un emploi et un logement, tant l’Algérie l’intéressait depuis longtemps, et il avait toujours espéré y résider. Sa mission fut menée  bon train,  et il atteignit très vite ses objectifs, ce qui permit à sa famille de le rejoindre.

C’est à croire que notre pays était béni en ces années fastes, puisque son épouse, sociologue, trouva un emploi très vite, elle aussi, pour faire équipe avec son mari, économiste et journaliste dans une grande société nationale florissante à cette époque. Leur maison au bord de l’eau, leur 2CV, leurs nombreux amis, l’entente avec les voisins et la découverte de la Cinémathèque algérienne, lieu de notre rencontre, leur apportèrent joie et bonheur. Ils demeurèrent en Algérie cinq années, puis nous quittèrent pour Madagascar. Laurent sera ramené en Algérie, par la force de sa destinée, à deux autres reprises. La première lorsque, membre de l’équipe du président Ratsiraka, il occupa de hautes fonctions à Madagascar et en Europe, et qu’il fut par la suite nommé ambassadeur à Alger.

Laurent, qui n’attendait que cela, était absolument ravi. Il s’avérera être un intelligent et authentique diplomate, dans le sens originel du mot. Il comprit très vite que son rôle et sa mission étaient d’aider au rapprochement et à l’entente entre les peuples, quelles que soient les circonstances, et pour cela, la culture et l’amitié étaient les seules armes. C’est ainsi qu’il devint familier de tous les milieux culturels algérois, cinématographiques, littéraires, artistiques, et il mobilisa tous ses efforts pour la concrétisation d’une coproduction cinématographique algéro-malgache, Mad-47, et c’est encore lui qui nous fit découvrir et aimer la littérature de son pays. Ses amis algériens, de plus en plus nombreux, lui apportèrent sans relâche amitié et fraternité.

Son engagement et son sens de l’organisation étaient tels qu’avec l’aide de son ami Omar le Cubain, il fit découvrir à plusieurs autres ambassadeurs — le Hongrois, le Turc, le Sud-Africain, le Sénégalais, le Polonais, l’Argentin — la Cinémathèque algérienne, ses projections et ses débats. Toutes ces personnalités amies concoururent par la suite à l’enrichissement des collections de la Cinémathèque en offrant des films de leur pays et en contribuant à l’invitation de leurs cinéastes. Laurent alla plus loin en leur faisant aimer un restaurant fameux, La Marine,  à la Madrague, géré par Liès le commandant. Et quand ce dernier était à la barre, toujours aussi généreux, les fêtes étaient grandioses. Les violences, les souffrances et les chagrins de l’époque, semés par les ignobles terroristes, ne firent jamais baisser les bras à notre ami qui distillait amitié et intelligence. La seconde, une fois sa mission d’ambassadeur terminée, et son équipe évincée du pouvoir à Madagascar, il décida de demeurer en Algérie, comme ami, et jamais comme étranger. Ses nombreux amis, algériens et autres, appréciaient beaucoup les moments passés chez lui en sa compagnie.

La culture et l’amitié régnaient toujours en maîtres. Nous n’oublierons jamais comment, assis au milieu de sa cour, il offrait sa tête à une amie, belle et généreuse, pour se faire couper les cheveux, et comment, tournoyant autour de lui, et alors que nous n’entendions plus que le bruit des ciseaux, elle accomplissait une véritable œuvre d’art. On baignait alors dans cette atmosphère quelque peu lourde et chargée d’un après-midi d’été où des langueurs méditerranéennes nous enveloppaient tous. Lolo alors heureux, se trouvant plus beau que jamais, expliquait à tous que seuls les êtres humains qui s’aiment et qui s’apprécient peuvent arriver à de telles relations. Là encore, il continuait son travail de diplomate et d’humaniste, lorsqu’il réconfortait et tranquillisait d’autres amis, mal en point en ces temps troublés, en leur disant tout simplement : «Ouvre les yeux, regarde, la mer est bleue, le ciel aussi, et tous deux sont aussi beaux l’un que l’autre.»

Nous ne terminions jamais une soirée chez lui sans écouter avant de partir cette chanson de Slimane Azzem, qui redonnait courage et patience à tous : Algérie, mon beau pays. Cet authentique homme de culture a aimé deux pays, le sien et l’Algérie, deux pays presque jumeaux, disait-il, qu’il qualifiait l’un de 47, l’autre de 45, car tous deux vécurent une répression sauvage et féroce en ces années d’une même armée, l’armée coloniale française. Et tous deux revivaient à nouveau des temps abominables. Aujourd’hui qu’il nous a quittés, trop jeune, trop tôt, nous l’évoquons chaque jour pour qu’il reste vivant parmi nous, et rien ne nous fera oublier deux événements qui lui apportèrent fierté et dignité. L’un, lorsque jeune étudiant en France, à la fin des années 1950, il découvrit notre guerre de libération, et qu’il s’engagea dans des actions avec la Fédération de France du FLN. L’autre, quand aujourd’hui, ses deux filles, belles et intelligentes, résidant toutes deux à l’étranger, l’une en Europe, l’autre aux USA, ne communiquent entre elles qu’en malgache.

Boudjemaâ Karèche

© El Watan

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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