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Jules Vallès (1832-1885)-LE BACHELIER (1879)

27 avril 2012

Auteurs FRANCAIS, EXTRAITS

Jules Vallès (1832-1885)-LE BACHELIER (1879) dans Auteurs FRANCAIS Jules-Vallès-187x300DÉDICACE
À CEUX
QUI
NOURRIS DE GREC ET DE LATIN
SONT MORTS DE FAIM
JE DÉDIE CE LIVRE.
Jules VALLÈS

En route
J’ai de l’éducation.
« Vous voilà armé pour la lutte – a fait mon professeur en me
disant adieu. – Qui triomphe au collège entre en vainqueur dans
la carrière. »
Quelle carrière ?
Un ancien camarade de mon père, qui passait à Nantes, et est
venu lui rendre visite, lui a raconté qu’un de leurs condisciples
d’autrefois, un de ceux qui avaient eu tous les prix, avait été
trouvé mort, fracassé et sanglant, au fond d’une carrière de
pierre, où il s’était jeté après être resté trois jours sans pain.
Ce n’est pas dans cette carrière qu’il faut entrer ; je ne pense
pas ; il ne faut pas y entrer la tête la première, en tout cas.
Entrer dans la carrière veut dire : s’avancer dans le chemin de
la vie ; se mettre, comme Hercule, dans le carrefour.
Comme Hercule dans le carrefour. Je n’ai pas oublié ma
mythologie. Allons ! c’est déjà quelque chose.
Pendant qu’on attelait les chevaux, le proviseur est arrivé
pour me serrer la main comme à un de ses plus chers alumni. Il a
dit alumni.
Troublé par l’idée du départ, je n’ai pas compris tout de suite.
M. Ribal, le professeur de troisième, m’a poussé le coude.

« Alumn-us, alumn-i », m’a-t-il soufflé tout bas en appuyant
sur le génitif et en ayant l’air de remettre la boucle de son
pantalon.
« J’y suis ! Alumnus…. cela veut dire « élève », c’est vrai. »
Je ne veux pas être en reste de langue morte avec le
proviseur ; il me donne du latin, je lui rends du grec :
« (ce qui veut dire : merci, mon cher
maître). »
Je fais en même temps un geste de tragédie, je glisse, le
proviseur veut me retenir, il glisse aussi ; trois ou quatre
personnes ont failli tomber comme des capucins de cartes.
Le proviseur (impavidum ferient ruinae) reprend le premier
son équilibre, et revient vers moi, en marchant un peu sur les
pieds de tout le monde. Il me reparle, en ce moment suprême, de
mon éducation.
« Avec ce bagage-là, mon ami… »
Le facteur croit qu’il s’agit de mes malles.
« Vous avez des colis ? »
Je n’ai qu’une petite malle, mais j’ai mon éducation.
Me voilà parti.
Je puis secouer mes jambes et mes bras, pleurer, rire, bâiller,
crier comme l’idée m’en viendra.

Je suis maître de mes gestes, maître de ma parole et de mon
silence. Je sors enfin du berceau où mes braves gens de parents
m’ont tenu emmailloté dix-sept ans, tout en me relevant pour me
fouetter de temps en temps.
Je n’ose y croire ! j’ai peur que la voiture ne s’arrête, que mon
père ou ma mère ne remonte et qu’on ne me reconduise dans le
berceau. J’ai peur que tout au moins un professeur, un marchand
de langues mortes n’arrive s’installer auprès de moi comme un
gendarme.
Mais non, il n’y a qu’un gendarme sur l’impériale, et il a des
buffleteries couleur d’omelette, des épaulettes en fromage, un
chapeau à la Napoléon.
Ces gendarmes-là n’arrêtent que les assassins ; ou, quand ils
arrêtent les honnêtes gens, je sais que ce n’est pas un crime de se
défendre. On a le droit de les tuer comme à Farreyrolles ! On vous
guillotinera après ; mais vous êtes moins déshonoré avec votre
tête coupée que si vous aviez fait tomber votre père contre un
meuble, en le repoussant pour éviter qu’il ne vous assomme.
Je suis LIBRE ! LIBRE ! LIBRE !…
Il me semble que ma poitrine s’élargit et qu’une moutarde
d’orgueil me monte au nez… J’ai des fourmis dans les jambes et
du soleil plein le cerveau.
Je me suis pelotonné sur moi-même. Oh ! ma mère trouverait
que j’ai l’air noué ou bossu, que mon oeil est hagard, que mon
pantalon est relevé, mon gilet défait, mes boutons partis – C’est
vrai, ma main a fait sauter tout, pour aller fourrager ma chair sur
ma poitrine ; je sens mon coeur battre là-dedans à grands coups,
et j’ai souvent comparé ces battements d’alors au saut que fait,
dans un ventre de femme, l’enfant qui va naître…

Peu à peu cependant l’exaltation s’affaisse, mes nerfs se
détendent, et il me reste comme la fatigue d’un lendemain
d’ivresse. La mélancolie passe sur mon front, comme là-haut dans
le ciel, ce nuage qui roule et met son masque de coton gris sur la
face du soleil.
L’horizon qui, à travers la vitre me menace de son immensité,
la campagne qui s’étend muette et vide, cet espace et cette
solitude m’emplissent peu à peu d’une poignante émotion…
Je ne sais à quel moment on a transporté la diligence sur le
chemin de fer1 ; mais je me sens pris d’une espèce de peur
religieuse devant ce chemin que crèvent le front de cuivre de la
locomotive, et où court ma vie… Et moi, le fier, moi, le brave, je
me sens pâlir et je crois que je vais pleurer.
Justement le gendarme me regarde – du courage. Je fais
l’enrhumé pour expliquer l’humidité de mes yeux et j’éternue
pour cacher que j’allais sangloter.
Cela m’arrivera plus d’une fois.
Je couvrirai éternellement mes émotions intimes du masque
de l’insouciance et de la perruque de l’ironie…
J’ai eu pour voisine de voyage une jolie fille à la gorge grasse,
au rire engageant, qui m’a mis à l’aise en salant les mots et en me
caressant de ses grands yeux bleus.
Mais à un moment d’arrêt, elle a étendu la main vers une
bouquetière ; elle attendait que je lui offrisse des fleurs.

J’ai rougi, quitté ce wagon et sauté dans un autre. Je ne suis
pas assez riche pour acheter des roses !
J’ai juste vingt-quatre sous dans ma poche : vingt sous en
argent et quatre sous en sous… mais je dois toucher quarante
francs en arrivant à Paris.
C’est toute une histoire.
Il paraît que M. Truchet, de Paris, doit de l’argent à
M. Andrez, de Nantes, qui est débiteur de mon père pour un
M. Chalumeau, de Saint-Nazaire ; il y a encore un autre
paroissien dans l’affaire ; mais il résulte de toutes ces explications
que c’est au bureau des Messageries de Paris, que je recevrai de la
main de M. Truchet la somme de quarante francs.
D’ici là, vingt-quatre sous !
Vingt-quatre sous, dix-sept ans, des épaules de lutteur, une
voix de cuivre, des dents de chien, la peau olivâtre, les mains
comme du citron, et les cheveux comme du bitume.
Avec cette tournure de sauvage, une timidité terrible, qui me
rend malheureux et gauche. Chaque fois que je suis regardé en
face par qui est plus vieux, plus riche ou plus faible que moi ;
quand les gens qui me parlent ne sont pas de ceux avec qui je puis
me battre et dont je boucherais l’ironie à coups de poing, j’ai des
peurs d’enfant et des embarras de jeune fille.
Ma brave femme de mère m’a si souvent dit que j’étais laid à
partir du nez et que j’étais empoté et maladroit (je ne savais pas
même faire des 8 en arrosant), que j’ai la défiance de moi-même
vis-à-vis de quiconque n’est pas homme de collège, professeur ou
copain.

Je me crois inférieur à tous ceux qui passent et je ne suis sûr
que de mon courage.
J’ai de quoi manger avec des provisions de ma mère. Je ne
toucherai pas à mes vingt-quatre sous.
La soif m’ayant pris, je me suis glissé dans le buffet, et
derrière les voyageurs, j’ai tiré à moi une carafe, j’ai rempli mon
gobelet de cuir. Je l’achetai au temps où je voulais être marin,
aventurier, découvreur d’îles.
Il me faut bien de l’énergie pour sauter au cou de cette carafe
et voler son eau. Il me semble que je suis un de ces pauvres qui
tendent la main vers une écuelle, aux portes des villages.
Je m’étrangle à boire, mon coeur s’étrangle aussi. Il y a là un
geste qui m’humilie.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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75 Réponses à “Jules Vallès (1832-1885)-LE BACHELIER (1879)”

  1. Artisans de l'ombre Dit :

    Paris, 5 heures du matin.
    Nous sommes arrivés.
    Quel silence ! tout paraît pâle sous la lueur triste du matin et
    il y a la solitude des villages dans ce Paris qui dort. C’est
    mélancolique comme l’abandon : il fait le froid de l’aurore, et la
    dernière étoile clignote bêtement dans le bleu fade du ciel.
    Je suis effrayé comme un Robinson débarqué sur un rivage
    abandonné, mais dans un pays sans arbres verts et sans fruits
    rouges. Les maisons sont hautes, mornes, et comme aveugles,
    avec leurs volets fermés, leurs rideaux baissés.
    Les facteurs bousculent les malles. Voici la mienne.Et le personnage aux quarante francs ? l’ami de M. Andrez ?
    J’accoste celui des remueurs de colis qui me paraît le plus bon
    enfant, et, lui montrant ma lettre, je lui demande M. Truchet, –
    c’est le nom qui est sur l’enveloppe.
    « M. Truchet ? son bureau est là, mais il est parti hier pour
    Orléans.
    – Parti !… Est-ce qu’il doit revenir ce soir ?
    – Pas avant quelques jours ; il y a eu sur la ligne un vol
    commis par un postillon, et il a été chargé d’aller suivre l’affaire. »
    M. Truchet est parti. Mais ma mère est une criminelle ! Elle
    devait prévoir que cet homme pouvait partir, elle devait savoir
    qu’il y a des postillons qui volent, elle devait m’éviter de me
    trouver seul avec une pièce d’un franc sur le pavé d’une ville où
    j’ai été enfermé comme écolier, rien de plus.
    « Vous êtes le voyageur à qui cette malle appartient ? fait un
    employé.
    – Oui, monsieur.
    – Voulez-vous la faire enlever ? Nous allons placer d’autres
    bagages dans le bureau. »
    La prendre ! Je ne puis la mettre sur mon dos et la traîner à
    travers la ville… je tomberais au bout d’une heure. Oh ! il me vient
    des larmes de rage, et ma gorge me fait mal comme si un couteau
    ébréché fouillait dedans…
    « Allons, la malle ! voyons ! »
    C’est l’employé qui revient à la charge, poussant mon colis
    vers moi, d’un geste embêté et furieux.
    « Monsieur, dis-je d’une voix tremblante… J’ai pour
    M. Truchet… une lettre de M. Andrez, le directeur des
    Messageries de Nantes… »
    L’homme se radoucit.
    « M. Andrez ?… Connais ! Et alors c’est d’un endroit où aller
    loger que vous avez besoin ?… Il y a un hôtel, rue des Deux-Écus,
    pas cher. »
    Il a dit « pas cher » d’un air trop bon. Il voit le fond de ma
    bourse, je sens cela !
    « Pour trente sous, vous aurez une chambre. »
    Trente sous !
    Je prends mon courage à deux mains et ma malle par l’anse.
    Mais une idée me vient.
    « Est-ce que je ne pourrais pas la laisser ici ? je viendrais la
    reprendre plus tard ?
    – Vous pouvez… Je vais vous la pousser dans ce coin…
    Fichtre ! on ne la confondra pas avec une autre, dit-il en
    regardant l’adresse. J’espère que vous avez pris vos précautions. »
    C’est ma mère qui a cloué la carte sur mon bagage :
    Cette malle, souvenir
    de famille, appartient à
    VINGTRAS (Jacques-Joseph-Athanase), né le jour de la
    Saint-Barnabé, au Puy (Haute-Loire), fils de Monsieur
    Vingtras (Louis-Pierre-Antoine), professeur de sixième, au
    collège royal de Nantes. Parti de cette ville, le 1er mars,
    pour Paris, par la diligence
    Laffitte et Gaillard,
    dans la Rotonde,
    place du coin. La renvoyer,
    en cas d’accident,
    à Nantes (Loire-
    Inférieure), à l’adresse
    de M. Vingtras, père,
    quai de Richebourg, 2,
    au second, dans la maison
    de Monsieur Jean
    Paussier, dit « Gros
    Ventouse ».
    Veillez sur elle !
    C’est arrangé comme une épitaphe de cimetière sur une croix
    de village. Le facteur me regarde de la tête aux pieds, et moi je
    balbutie un mensonge :
    « C’est ma grand-mère qui a fait cela. Vous savez, les bonnes
    femmes de village… »
    Il me semble que je me sauve du ridicule, en attribuant
    l’épitaphe à une vieille paysanne.
    « Elle a un serre-tête noir, et sa cotte en l’air par-derrière, je
    vois ça, » dit le facteur d’un air bon enfant.
    S’il avait vu le chapeau jaune, avec oiseaux se becquetant, qui
    était la coiffure aimée de ma mère !… ma mère que je viens de
    renier…
    Enfin, on a remisé la malle. – Je salue, tourne le bouton et
    m’en vais.
    Me voilà dans Paris.
    C’est ainsi que j’y entre.
    Je débute bien ! Que sera ma vie commencée sous une
    pareille étoile ?
    Je sors de la cour ; je vais devant moi… Des voitures de
    bouchers passent au galop ; les chevaux ont les naseaux comme
    du feu (on dit en province que c’est parce qu’on leur fait boire du
    sang) ; la ferblanterie des voitures de laitier bondit sur le pavé ;
    des ouvriers vont et viennent avec un morceau de pain et leurs
    outils roulés dans leur blouse ; quelques boutiques ouvrent l’oeil,
    des sacristains paraissent sur les escaliers des églises, avec de
    grosses clefs à la main ; des redingotes se montrent.
    Paris s’éveille.
    Paris est éveillé.
    J’ai attendu huit heures en traînant dans les rues

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    Répondre

  2. Artisans de l'ombre Dit :

    ——————————02————————————–
    Matoussaint ?
    Que faire ?
    Je n’ai qu’une ressource, aller trouver Matoussaint, l’ancien
    camarade qui restait rue de l’Arbre-Sec. S’il est là, je suis sauvé.
    Il n’y est pas !
    Matoussaint a quitté la maison depuis un mois, et l’on ne sait
    pas où il est allé.
    On l’a vu partir avec des poètes, me dit le concierge… des gens
    qui avaient des cheveux jusque-là.
    « C’est bien des poètes, n’est-ce pas ? et puis pas très bien
    mis ; des poètes, allez, monsieur, fait-il en branlant la tête. »
    Oh ! oui, ce sont des poètes, probablement !
    Dans les derniers temps, Matoussaint faisait la cour à la nièce
    d’une fruitière qui demeurait rue des Vieux-Augustins.
    N’avait-elle pas aussi, à ce que m’a confié Matoussaint, un
    oncle qui avait pris la Bastille ? Il avait gardé un culte pour la
    place et il était toujours au mannezingue2 du coin, d’où il partait
    tous les soirs soûl comme la bourrique de Robespierre, en
    insultant la veuve Capet. Je le trouverai peut-être le nez dans son
    verre, et il me mettra, en titubant, sur la trace de mon ami.
    Hélas ! le marchand de vin est démoli. C’est tombé sous la
    pioche, et je ne vois qu’un tireur de cartes qui m’offre de me dire
    ma bonne aventure.
    « Combien ?
    – Deux sous, le petit jeu. »
    Je tire une carte – par superstition – pour avoir mon
    horoscope, pour savoir ce que je vais devenir. Deux ou trois
    personnes en font autant.
    Au bout de cinq minutes, l’homme nous racole, une bonne,
    deux maçons et moi, et nous fait marcher comme des recrues que
    mène un sergent, jusqu’au mastroquet voisin. Là, nous regardant
    d’un air de dégoût :
    « L’as de coeur !
    – C’est moi qui ai l’as de coeur.
    – Monsieur, me dit le sorcier en m’attirant à lui, voulez-vous
    le grand ou le petit jeu ? »
    Je sens que si je demande le petit jeu il me prédira le suicide,
    l’hôpital, la poésie, rien que des malheurs ; je demande le grand.
    « Quinze centimes en plus. »
    Je donne mes vingt-cinq centimes.
    « Payez-vous un verre de vin ? »
    Je suis sur la pente de la lâcheté. Il me demanderait une
    chopine, j’irais de la chopine, je roulerais même jusqu’au litre.
    On apporte des verres.
    « À la vôtre ! »
    Il boit, s’essuie les lèvres, renfonce son chapeau et
    commence :
    « Vous avez l’air pauvre, vous êtes mal mis, votre figure ne
    plaît pas à tout le monde ; une personne qui vous veut du mal se
    trouvera sur votre chemin, ceux qui vous voudront du bien en
    seront empêchés, mais vous triompherez de tous ces obstacles à
    l’aide d’une troisième personne qui arrivera au moment où vous
    vous y attendrez le moins. Il faudrait pour connaître son nom,
    regarder dans le jeu des sorciers. C’est cinq sous pour tout
    savoir. »
    L’homme se dépêche de m’expédier.
    « Vous tirerez le diable par la queue jusqu’à quarante ans ;
    alors, vous songerez à vous marier, mais il sera trop tard : celle
    qui vous plaira vous trouvera trop vieux et trop laid, et l’on vous
    renverra de la famille. »
    Il me pousse dans le corridor et appelle le dix de trèfle.
    Il n’y a plus qu’à aller du côté de l’amoureuse à Matoussaint.
    Je ne connais malheureusement que sa figure et son petit
    nom. Matoussaint l’avait baptisée Torchonette.
    Je bats la rue des Vieux-Augustins en longeant les trottoirs et
    cherchant les fruitières : il y en a deux ou trois. Je me plante
    devant les choux et les salades en regardant passer les femmes ;
    toutes me voient rôder avec des gestes de singe, car je fais des
    grimaces pour me donner une contenance et je me tortille comme
    quelqu’un qui pense à des choses vilaines… je dois tout à fait
    ressembler à un singe.
    Je ne puis pas aller vers les fruitières et leur dire :
    « Avez-vous une nièce qui s’appelle Torchonette et qui aimait
    M. Matoussaint ? Avez-vous un parent qui se soûlait tous les
    jours à la Bastille ? »
    Je ne puis qu’attendre, continuer à marcher en me traînant
    devant les boutiques, avec la chance de voir passer Torchonette.
    J’ai eu cette bêtise, j’ai eu ce courage, comptant sur le hasard,
    et je suis resté des heures dans cette rue, toisé par les sergents de
    ville ; mon attitude était louche, ma rôderie monotone,
    inquiétante.
    Il y avait justement une boutique d’horloger et des montres à
    la vitrine voisine. Si dans la soirée on s’était aperçu d’un vol dans
    le quartier, on m’aurait signalé comme ayant fait le guet ou pris
    l’empreinte des serrures. J’étais arrêté et probablement
    condamné.
    À l’heure du déjeuner, j’ai eu vingt alertes, croyant vingt fois
    reconnaître l’amoureuse à Matoussaint, et vingt fois faisant rire
    les filles sur la porte de l’atelier ou de la crémerie.
    « Quel est donc ce grand dadais qui dévisage tout le
    monde ? »
    Elles me montraient du doigt en ricanant et je devenais rouge
    jusqu’aux oreilles.
    Je m’enfuyais dans le voisinage, j’enfilais des ruelles sales qui
    sentaient mauvais ; où des femmes à figures violettes, à robes
    lilas, à la voix rauque, me faisaient des signes et me tiraient par la
    manche dans des allées boueuses. Je leur échappais en me
    débattant sous une averse de mots immondes et je revenais,
    mourant de honte et aussi de fatigue, dans la rue des Vieux-
    Augustins.
    Il y en a qui m’ont pris pour un mouchard.
    « C’en est un, ai-je entendu un ouvrier dire à un autre.
    – Il est trop jeune.
    – Va donc ! Et le fils à la mère Chauvet qui était dans la
    Mobile, n’est-il pas de la rousse maintenant ? »
    Il faisait chaud. Le soleil cuisait l’ordure à la bouche des
    égouts et pourrissait les épluchures de choux dans le ruisseau. Il
    montait de cette rue piétinée et bordée de fritures une odeur de
    vase et de graisse qui me prenait au coeur.
    J’avais les pieds en sang et la tête en feu. La fièvre m’avait
    saisi et ma cervelle roulait sous mon crâne comme un flot de
    plomb fondu.
    Je quittai mon poste d’observation pour courir où il y avait
    plus d’air et j’allai m’affaisser sur un banc du boulevard, d’où je
    regardai couler la foule.
    J’arrivais de la province où, sur dix personnes, cinq vous
    connaissent. Ici les gens roulent par centaines : j’aurais pu mourir
    sans être remarqué d’un passant !
    Ce n’était même plus la bonhomie de la rue populeuse et
    vulgaire d’où je sortais.
    Sur ce boulevard, la foule se renouvelait sans cesse ; c’était le
    sang de Paris qui courait au coeur et j’étais perdu dans ce
    tourbillon comme un enfant de quatre ans abandonné sur une
    place.
    J’ai faim !
    Faut-il entamer les sous qui me restent ?
    Que deviendrai-je, si je les dépense sans avoir retrouvé
    Matoussaint ? Où coucherai-je ce soir ?
    Mais mon estomac crie et je me sens la tête grosse et creuse ;
    j’ai des frissons qui me courent sur le corps comme des torchons
    chauds.
    Allons ! le sort en est jeté !
    Je vais chez le boulanger prendre un petit pain d’un sou où je
    mords comme un chien.
    Chez le marchand de vin du coin, je demande un canon de la
    bouteille.
    Oh ! ce verre de vin frais, cette goutte de pourpre, cette tasse
    de sang !
    J’en eus les yeux éblouis, le cerveau lavé et le coeur agrandi.
    Cela m’entra comme du feu dans les veines. Je n’ai jamais
    éprouvé sensation si vive sous le ciel !
    J’avais eu, une minute avant, envie de me retraîner jusqu’à la
    cour des Messageries, et de redemander à partir, dussé-je étriller
    les chevaux et porter les malles sous la bâche pour payer mon
    retour. Oui, cette lâcheté m’était passée par la tête, sous le poids
    de la fatigue et dans le vertige de la faim. Il a suffi de ce verre de
    vin pour me refaire, et je me redresse droit dans le torrent
    d’hommes qui roule !
    Un accident vient d’arriver. On court. Je m’approche. Un
    cheval s’est abattu, une charrette cassée. Il faut relever un timon,
    hue-ho ! Ils n’y arrivent pas. Je m’avance et me glisse sous le
    timon. Il m’écrase, je vais tomber broyé. Tant pis je ne lâcherai
    pas ! – et la charrette se relève.
    Ce qu’il m’est revenu de confiance en moi pour avoir eu le
    courage de ne pas lâcher quand je croyais que j’allais être tué sur
    place sans bruit, sans gloire, je ne puis l’écrire et quand à côté de
    moi ensuite on eut l’air de croire que c’était mon coup d’épaule
    qui avait enlevé le morceau, alors quoique je singeais la modestie
    et fisse l’hypocrite, je crus que j’allais étouffer d’orgueil.
    Il me reste douze sous. Il est deux heures de l’après-midi.
    J’ai les pieds qui pèlent, je n’ai pas aperçu Torchonette chez
    les fruitières.
    Que devenir ?
    Dans l’une des ruelles que j’ai traversées tout à l’heure, j’ai vu
    un garni à six sous pour la nuit. Faudra-t-il que j’aille là, avec ces
    filles, au milieu des souteneurs et des filous ? Il y avait une odeur
    de vice et de crime ! Il le faudra bien.
    Et demain ? Demain, je serai en état de vagabondage
    Encore un verre de vin !
    C’est deux sous de moins, ce sera mille francs de courage de
    plus !
    « Un autre canon de la bouteille », dis-je au marchand d’un
    air crâne, comme s’il devait me prendre pour un viveur enragé
    parce que je redoublais au bout d’une halte d’une heure ; comme
    s’il pouvait me reconnaître seulement !
    Je donne dix sous pour payer – une pièce blanche au lieu de
    cuivre ; quand on est pauvre, on fait toujours changer ses pièces
    blanches.
    « Cinquante centimes : Voilà six sous. » L’homme me rend la
    monnaie.
    « Je n’ai pris qu’un verre.
    – Vous avez dit : Un autre…
    – Oui…. oui… »
    Je n’ose m’expliquer, raconter que je faisais allusion au verre
    d’avant ; je ramasse ce qu’on me donne, en rougissant, et
    j’entends le marchand de vin qui dit à sa femme :
    « Il voulait me carotter un canon, ce mufle-là ! »
    Je ne puis retrouver Matoussaint !
    Si je frappais ailleurs ?
    Est-ce que Royanny n’est pas venu faire son droit ? Il doit être
    en première année, je vais filer vers l’École, je l’attendrai à la
    porte des cours.
    Allons ! c’est entendu.
    Je sais le chemin : c’est celui du Grand concours, au-dessus
    de la Sorbonne.
    M’y voici !
    Je recommence pour les étudiants ce que j’ai fait pour les
    fruitières. Je cours après chacun de ceux qui me paraissent
    ressembler à Royanny ; je m’abats sur des vieillards à qui je fais
    peur, sur des garçons qui tombent en garde, je m’adresse à des
    Royanny, qui n’en sont pas ; j’ai l’air hagard, le geste fiévreux.
    Ce qui me fatigue horriblement, c’est mon paletot d’hiver que
    j’ai gardé pour la nuit en diligence et que j’ai porté avec moi
    depuis mon arrivée, comme un escargot traîne sa coquille, ou une
    tortue sa carapace.
    Le laisser aux Messageries c’était l’exposer à être égaré, volé.
    Puis il y avait un grain de coquetterie ; ma mère a dit souvent que
    rien ne faisait mieux qu’un pardessus sur le bras d’un homme,
    que ça complétait une toilette, que les paysans, eux, n’avaient pas
    de pardessus, ni les ouvriers, ni aucune personne du commun.
    J’ai jeté mon pardessus sur mon bras avec une négligence de
    gentilhomme.
    Ce pardessus est jaune – d’un jaune singulier, avec de gros
    boutons qui font un vilain effet sur cette étoffe raide. Cet habit a
    l’air d’avoir la colique.
    On ne le remarquait pas, ou du moins je ne m’en suis pas
    aperçu, dans la rue des Vieux-Augustins ou sur les boulevards,
    mais ici il fait sensation. On croit que je veux le vendre ; les
    jeunes gens se détournent avec horreur, mais les marchands
    d’habits approchent.
    Ils prennent les basques, tâtent les boutons, comme des
    médecins qui soignent une variole, et s’en vont ; mais aucun ne
    m’offre un prix. Ils secouent la tête tristement, comme si ce drap
    était une peau malade et que je fusse un homme perdu.
    Et il pèse, ce pardessus !
    Avec mes courses vers l’un, vers l’autre, le grand air, et ce
    poids d’étoffe sur le bras, j’en suis arrivé à l’épuisement, à la
    fringale, à l’ivrognerie !
    J’ai déjà mangé un petit pain, bu deux canons de la bouteille,
    et j’ai encore soif et j’ai encore faim ! La boulimie s’en mêle !
    Pas de Matoussaint, pas de Royanny !
    Je me suis décidé à entrer dans les amphithéâtres. J’ai
    produit une émotion profonde, mais n’ai pas aperçu ceux que je
    cherchais.
    Les salles se vident une à une. Un à un les élèves s’éloignent,
    les professeurs se retirent. On n’a vu que moi dans les escaliers,
    dans la cour, – moi et mon paletot jaune.
    Le concierge m’a remarqué, et au moment de faire tourner la
    grosse porte sur ses gonds, il jette sur ma personne un regard de
    curiosité ; il me semble même lire de la bonté dans ses yeux.
    Il a dû voir bien des timides et des pauvres depuis qu’il est
    dans cette loge. Il a entendu parler de plus d’une fin tragique et
    de plus d’un début douloureux, dans les conversations dont son
    oreille a saisi des débris. Il me renseignerait peut-être.
    Je n’ose, et me détourne en sifflotant comme un homme qui a
    mené promener son chien ou qui attend sa bonne amie, et qui a
    pris un pardessus jaune, parce qu’il aime cette couleur-là.
    La porte tourne, tourne, elle grince, ses battants se
    rejoignent, ils se touchent – c’est fini !
    Elle me montre une face de morte. Je ne sais où est
    Matoussaint, je n’ai pu retrouver Royanny. J’irai coucher dans la
    rue où est le garni à six sous.
    Je montre le poing à cette maison fermée qui ne m’a pas livré
    le nom d’un ami chez lequel je pourrais quêter un asile et un
    conseil.
    Pourquoi n’ai-je pas parlé à ce portier qui me semblait un
    brave homme ? Poltron que je suis !
    Ah ! s’il sortait !…
    Il sort.
    Je l’aborde courageusement ; je lui demande – qu’est-ce que
    je lui demande donc ? – Je ne sais, j’hésite et je m’embrouille ; il
    m’encourage et je finis par lui faire savoir que je cherche un
    nommé Royanny et que l’École doit avoir son adresse, puisque
    Royanny est étudiant en droit.
    « Allez voir le secrétaire de la Faculté, M. Reboul. »
    Il rentre dans l’École avec moi et m’indique l’escalier.
    M. Reboul m’ouvre lui-même – un homme blême, lent, l’air
    triste, la peau des doigts grise.
    « Que désirez-vous ? Les bureaux sont fermés… Vous avez
    donc quelqu’un avec vous ? »
    Il regarde au coin de la porte. C’est que j’ai planté là mon
    paletot jaune qui a l’air d’un homme ; M. Reboul a peur et il me
    repousse dans l’escalier.
    Le gardien me recueille, je ressaisis mon paletot comme on
    lève un paralysé et je m’en vais, tandis que M. Reboul se
    barricade.
    « Écoutez, me dit le concierge, je vais prendre sur moi de
    regarder dans les registres, en balayant. Faites comme si vous
    étiez domestique et descendez dans la salle des inscriptions. »
    Je fais comme si j’étais domestique. Je mets ma coiffure dans
    un coin et je retrousse mes manches. Ah ! si j’avais un gilet rouge
    au lieu d’un paletot jaune !
    Nous entrons dans la salle du secrétariat et l’on cherche à l’R.
    Ro… Ro… Royanny (Benoît), rue de Vaugirard, 4.
    Le concierge s’empresse de fermer le registre et de le remettre
    en place.
    Je le remercie.
    « Ce n’est rien, rien. Mais filez vite ! M. Reboul va peut-être
    venir et il est capable de crier au secours s’il voit encore votre
    paletot ! »

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  3. Artisans de l'ombre Dit :

    —————————————-03—————————————————–
    Hôtel Lisbonne
    4, rue de Vaugirard… Hôtel Lisbonne ? C’est au coin de la rue
    Monsieur-le-Prince.
    Je demande M. Royanny.
    « Il n’y est pas. Qu’est-ce que vous lui voulez ? Vous êtes de
    Nantes, peut-être ?… »
    La concierge qui est une gaillarde me questionne
    brusquement et d’affilée.
    « Je ne suis pas de Nantes, mais j’ai été au collège avec lui.
    – Ah ! vous avez été à Nantes ? Vous connaissez
    M. Matoussaint ?
    – M. Matoussaint ? oui. »
    Je lui conte mon histoire. C’est justement après
    M. Matoussaint que je cours depuis cinq heures du matin !…
    « En voilà un qui est drôle, hein ! Il demeure en haut, à côté
    de M. Royanny – qui répond pour lui, vous sentez bien –
    Matoussaint n’a pas le sou… c’est un pané… ça écrit. »
    Les concierges m’ont l’air tous du même avis pour les
    écrivains.
    « Et Matoussaint est chez lui ?
    – Non, mais il ne ratera pas l’heure du dîner, allez ! vous le
    verrez rentrer avec sa canne de tambour-major et son chapeau de
    jardinier quand on sonnera la soupe. »
    Je vois, en effet, au bout d’un instant, par la cage de l’escalier,
    monter un grand chapeau sous lequel on ne distingue personne –
    les ailes se balancent comme celles d’un grand oiseau qui emporte
    un mouton dans les airs.
    « C’est toi ?…
    – Matoussaint !
    – Vingtras ! »
    Nous nous sommes jetés dans les bras l’un de l’autre et nous
    nous tenons enlacés.
    Nous sommes enlacés.
    Je n’ose pas lâcher le premier, de peur de paraître trop peu
    ému, et j’attends qu’il commence. Nous sommes comme deux
    lutteurs qui se tâtent – lutte de sensibilité dans laquelle
    Matoussaint l’emporte sur Vingtras. Matoussaint connaît mieux
    que moi les traditions et sait combien de temps doivent durer les
    accolades ; quand il faut se relever, quand il faut se reprendre. Il y
    a longtemps que je crois avoir été assez ému, et Matoussaint me
    tient encore très serré.
    À la fin, il me rend ma liberté : nous nous repeignons, et il me
    demande en deux mots mon histoire.
    Je lui conte mes courses après Torchonette.
    « Il n’y a plus de Torchonette : celle que j’aime maintenant se
    nomme Angelina. Je vais t’introduire. Suis-moi. » – Et il
    m’emmène devant mademoiselle Angelina.
    « Je te présente un frère – un second frère, Vingtras, dont je
    t’ai parlé souvent, et qui vient rompre avec nous le pain de la
    gaieté, (se tournant vers moi), tu viens pour ça, n’est-ce pas ?
    « Notre avenir doit éclore
    Au soleil de nos vingt ans.
    Aimons et chantons encore,
    La jeunesse n’a qu’un temps !
    « Tous au refrain, hé, les autres !
    « Aimons et chantons encore,
    La jeunesse n’a qu’un temps ! »
    Angelina est une grande maigre, pâle, au nez pointu, mais aux
    lèvres fines.
    « Ah ! tu sais, dit-elle, après être allée au refrain, le boulanger
    est venu, et il a dit qu’il ne monterait plus de jocko3 si on ne lui
    payait pas la dernière note.
    – Et Royanny ?
    – Royanny ! il est sorti pour voir si on voudrait lui prendre
    son pantalon au clou de la Contrescarpe, on n’en a pas voulu au
    Condé. »
    Matoussaint, qui vient d’accrocher son chapeau immense à
    une patère dans le mur (comme un Grec accroche son bouclier),
    Matoussaint se gratte le front.
    « Tu vois, frère, la misère nous poursuit. »
    Frère ? – Ah ! c’est moi ! – Je n’y pensais plus. Je n’ai jamais
    eu de frère et je ne puis pas me faire à cette tendre appellation, du
    premier coup.
    « Mais, dis-donc, fait-il en changeant de ton, tu débarques ?
    Tu dois avoir de l’argent ? Les arrivants ont toujours le sac. »
    Je dépose mon bilan.
    Angelina me regarde d’un air de mépris.
    « Et ça, dit Matoussaint en se précipitant sur ce qui me suit et
    qu’on a pris tour à tour, depuis ce matin, pour un malade et pour
    un voleur ; ça, ça peut se mettre au clou. »
    Angelina hausse les épaules jusqu’au plafond.
    « On peut le vendre, toujours ! Veux-tu le vendre ? Tiens-tu à
    cette jaunisse ?
    – Non… »
    Un « non » hypocrite.
    Pauvre vieux paletot ! il est bien laid et il m’a valu aujourd’hui
    bien des humiliations, mais j’étais habitué à lui comme à un
    meuble de notre maison. Il m’a tenu trop chaud et il était trop
    lourd sur mon bras toute cette après-midi, mais la nuit il m’a empêché de grelotter. J’aurai encore des nuits froides dans la vie !
    Les hivers qui viendront, il pourrait me servir de couverture si
    mon lit n’en a qu’une. Puis, il a été sur le dos de mon père, le
    professeur, avant de m’être abandonné ! Les élèves en ont ri, mais
    c’était une gaieté d’enfants ; ce n’était pas la brutalité d’une vente
    au rabais, ni la mise à l’encan d’une vieille chose, qui, toute
    ridicule qu’elle fût, avait son odeur de relique…
    Cela n’a duré qu’un instant. C’est bien mauvais signe, si j’ai de
    ces sensibilités-là, à l’entrée de la carrière !
    « Pstt, pstt, ho ! hé ! marchand d’habits ! »
    Le marchand d’habits est monté et nous a donné quarante
    sous de la relique.
    Ces quarante sous, ajoutés aux huit sous qui me restent,
    apportent la gaieté dans la mansarde.
    Du pain, un litre, et des côtelettes à la sauce : il y a tout cela
    dans nos quarante-huit sous !
    C’est moi qui irai commander. – Je dirai : « Des côtelettes
    avec beaucoup de cornichons », et, quand le garçon viendra avec
    la boîte en fer-blanc, je lui donnerai deux sous de pourboire ; je
    lui donnerai même trois sous au lieu de deux, j’ai le droit de faire
    des folies au péril de mon avenir.
    Nous avons bien dîné, ma foi !
    On a tiré au sort à qui aurait la dernière rondelle de
    cornichon, on a trouvé encore de quoi acheter un gros pain, de
    quoi prendre son café, et l’on a braillé, ri et chanté, jusqu’à ce
    qu’Angelina ait dit qu’il était temps de chercher où me coller pour
    la nuit.
    La concierge à qui l’on a parlé de l’affaire Truchet me logerait
    bien s’il y avait de la place, et me ferait crédit d’une demisemaine.
    Mais tout est pris.
    Elle se rappelle heureusement que les Riffault lui ont parlé
    d’un cabinet qui est libre. Les Riffault tiennent un hôtel rue
    Dauphine, 6, près du café Conti.
    Elle écrit avec son orthographe de portière un mot pour les
    Riffault qu’elle connaît, et qui ont été concierges, comme elle,
    avant de s’établir.
    Avec ce mot, gras comme les doigts du charcutier qui a vendu
    les côtelettes, je vais en compagnie de Matoussaint, rue
    Dauphine, et quoiqu’il soit minuit, on m’ouvre et l’on me conduit
    au cabinet libre.
    J’y arrive par une espèce d’échelle à marches pourries qui a
    pour rampe une corde moisie et graisseuse ; au sommet, entre
    quatre cloisons, une chaise dépaillée, une table cagneuse, un lit
    tout bas, en bois rouge, recouvert d’une couverture de laine
    poudreuse – poudreuse comme quand la laine était sur le dos du
    mouton ; – l’air ébranle la fenêtre disjointe et passe par un
    carreau brisé.
    Matoussaint lui-même semble effrayé ; il a failli se casser les
    reins en descendant l’échelle.
    « Tu es tombé ?
    – Non. »
    Mais je sais que Matoussaint n’aime pas à avouer qu’il est
    tombé, et il riait toujours (bien jaune) quand il lui arrivait de prendre un billet de parterre au collège ; il disait que c’était
    exprès.

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  4. Artisans de l'ombre Dit :

    ——————————————–JE SUIS CHEZ MOI !……………………………
    Ce cabinet est misérable, mais je n’ouvrirai cette porte qu’à
    qui il me plaira, je la fermerai au nez de qui je voudrai ;
    j’écraserais dans la charnière les doigts de ceux qui refuseraient
    de filer, je ferais rouler au bas de cette échelle le premier qui
    m’insulterait, dussé-je rouler avec lui, si je ne suis pas le plus fort,
    ce qui est possible, mais on dégringolerait tous les deux.
    JE SUIS CHEZ MOI !
    Je rôde là-dedans comme un ours, en frottant les murs…
    JE SUIS CHEZ MOI !
    Je le crierais ! Je suis forcé de mettre ma main sur ma bouche
    pour arrêter ce hurlement d’animal…
    Il y a deux heures que je savoure cette émotion.
    Je finis par m’étendre sur mon lit maigre, et par les carreaux
    fêlés je regarde le ciel, je l’emplis de mes rêves, j’y loge mes
    espoirs, je le raye de mes craintes ; il me semble que mon coeur –
    comme un oiseau – plane et bat dans l’espace.
    Puis, c’est le sommeil qui vient… le songe qui flotte dans mon
    cerveau d’évadé…
    À la fin mes yeux se ferment et je m’endors tout habillé,
    comme s’endort le soldat en campagne.
    Le matin, au réveil, ma joie a été aussi grande que la veille.
    Il venait justement un soleil tout clair d’un ciel tout bleu, et
    des bandes d’or rayaient ma couverture terne ; dans la maison
    une femme chantait, des oiseaux piaillaient à ma fenêtre.
    On m’a fait cadeau d’une fleur. C’est la petite Riffault à qui
    l’on avait donné plein son tablier d’oeillets rouges, et qui, voyant
    ma porte ouverte, m’a crié du bas de l’échelle : « Veux-tu un
    oeillet, monsieur ? »
    Je l’ai mis dans un gros verre qui traînait sur la table
    boiteuse.
    C’eût été une fiole de mousseline, une coupe de cristal, que
    j’aurais été moins heureux : dans le fond de ce verre je relisais les
    pages de ma vie de campagne et j’entendais vibrer des refrains
    d’auberge.
    On avait de ces gros verres-là dans les cabarets de la Haute-
    Loire…
    Quand je quitte la maison Riffault, lorsque je sors de cet
    hôtel, ce chez moi, je trouve la rue bourrée, pleine de monde et
    pleine de vie.
    Je regarde l’heure dans une boutique, deux heures. Je me suis
    réveillé à huit, j’ai entendu l’horloge. Mais depuis lors, le bruit des
    horloges a été couvert par le bourdonnement de mes pensées et
    de mes rêves.
    J’arrive chez Matoussaint. On me croyait mort, ou reparti, on
    ne savait que penser ! « Qu’as-tu fait tout ce temps-là ?
    « Et tu n’as pas faim ?
    – Non. »
    Et c’est vrai, je n’ai pas faim. Une fièvre de liberté nouvelle
    m’a nourri et soutenu. Je consens pourtant à rompre le pain béni
    de la gaieté, si pain il y a. Il n’y a pas que la gaieté, et l’appétit.
    Mais Truchet est peut-être revenu ! Allons voir Truchet !
    Comme Mercadet4 dit : « Allons voir Godeau ! »
    Truchet est peut être revenu. Il a peut-être retrouvé le
    postillon. Il y a peut-être quarante francs qui attendent aux
    Messageries ! Quarante francs, et ici nous n’avons pas de pain !
    On reste pourtant jusqu’au soir dans le quartier parce qu’il y a
    quelqu’un qui doit apporter cinq francs. On atteint la nuit en
    l’attendant.
    On est allé voir si Truchet était de retour.
    – Dans trois jours.
    Comment on a fait pour manger ces trois jours-ci, je ne sais
    pas. Mais on a mangé ; seulement il a fallu du temps pour
    trouver, c’est un travail comme un autre de recueillir son dîner
    dans la bohème et qui finit par être payé comme tout travail mais
    on ne peut faire autre chose et l’estomac ne passe à la caisse qu’à
    des heures irrégulières. La vie de nous tous passe à cela. Et il a
    fallu courir, engager, emprunter !
    Ce n’est pas assez pour moi – et déjà je souffre de ce tapage
    en l’air, de ces courses pour du saucisson, de ces haltes devant les
    bocaux de prunes ; je souffre de plus, encore… et je n’ose leur
    dire.
    Il me semble qu’on ressemble un peu à des mendiants, sur
    notre carré.
    Enfin j’ai touché mon argent ! M. Truchet est revenu.
    J’ai gardé six francs pour les Riffault. Mon chez moi me coûte
    six francs ; il faut ce qu’il faut !
    J’ai donné le reste à Angelina pour la pot-bouille.
    Dès le premier jour on a détourné de la caisse à pot-bouille
    six autres francs pour aller au théâtre. Après un bon dîner, on est
    descendu sur la Porte-Saint-Martin où se joue la pièce qu’on veut
    voir : la Misère, par M. Ferdinand Dugué.
    On boit en route et Matoussaint est très lancé.
    Le rideau se lève.
    Le héros (c’est l’acteur Munié) arrive avec un pistolet sur la
    scène.
    Il hésite : « Faut-il vivre honnête ou assassiner ? Sera-ce la
    vie bourgeoise ou l’échafaud ? »
    Matoussaint crie : « L’échafaud ! l’échafaud ! »
    Les quarante francs y ont passé.
    On s’est bien amusé pendant dix jours, et je n’ai pas songé
    une minute au moment où l’on n’aurait plus le sou.
    Ce moment est arrivé ; il ne reste pas cinquante centimes à
    partager entre l’hôtel Lisbonne et l’hôtel Riffault.
    Je viens de remonter mon échelle, de fermer ma porte. Je n’ai
    mangé que du bout des dents à dîner, il y avait trop peu, mais j’ai
    acheté un quignon de pain bis pour le croquer dans mon taudis.
    Il n’est que huit heures.
    La soirée sera longue dans ce trou, mais j’ai besoin d’être
    seul ; j’ai besoin d’entendre ce que je pense, au lieu de brailler et
    d’écouter brailler, comme je fais depuis huit jours. Je vis pour les
    autres depuis que je suis là ; il ne me reste, le soir, qu’un
    murmure dans les oreilles, et la langue me fait mal à force d’avoir
    parlé ; elle me brûle et me pèle à force d’avoir fumé.
    Ce verre d’eau, tiré de ma carafe trouble, me plaît plus que le
    café noir de l’hôtel Lisbonne ; mes idées sont fraîches, je vois clair
    devant moi, oh ! très clair !
    C’est la misère demain.
    Matoussaint assure que ce n’est rien.
    Est-ce que Schaunard, Rodolphe, Marcel, n’en ont pas de la
    misère, et est-ce qu’ils ne s’amusent pas comme des fous en ayant
    des maîtresses, en faisant des vers, en dînant sur l’herbe, en se
    moquant des bourgeois ?
    Je n’ai pas encore dîné sur l’herbe ; je n’ai presque pas dîné
    même, pour bien dire.
    Pauvre mère Vingtras, elle m’a prédit que je regretterais son
    pot-au-feu ! Peut-être bien…
    Je lui ai écrit pour lui annoncer mon installation à l’hôtel
    Riffault, dans une chambre très propre. J’avais ajouté que j’avais
    fait connaissance de gens qui pourraient m’être très utiles ( !).
    Je veux parler de Matoussaint, d’Angelina, de Royanny. – Ils
    m’ont été utiles, en effet, pour le paletot jaune, et ils peuvent me
    donner l’adresse de tous les monts-de-piété du quartier.
    Ma mère m’a répondu.
    Il tombe de sa lettre un papier rouge. Bon pour quarante
    francs, écrit en travers. C’est un mandat de poste !
    Un mot joint au mandat :
    « Ton père t’enverra quarante francs tous les mois. »
    Quarante francs tous les mois !
    Je n’y comptais pas, je croyais que les quarante francs du père
    Truchet étaient quarante francs une fois pour toutes.
    Quarante francs !…
    On peut payer son loyer, acheter bien du pain et des côtelettes
    à la sauce, et même aller voir la Misère à la Porte-Saint-Martin
    avec quarante francs par mois !…
    J’ai eu de l’émotion, en présentant mon mandat rouge à la
    poste.
    J’avais peur qu’on me prît pour un faussaire.
    Non ! j’ai reçu huit belles pièces de cinq francs !…
    Je les ai emportées dans mon grenier, et toute la journée, j’ai
    fait des comptes.
    J’ai établi mon bilan.
    DÉPENSES
    indispensables
    fr. c.
    CAPITAL
    mensuel
    fr. c.
    Tabac 4 50 40 00
    Journaux 1 50
    Cabinet de lecture 3 00
    Chandelle 1 50
    Blanchissage 1 00
    Savon de Marseille 0 20
    Entretien (fil, aiguilles) 0 10
    Chambre 6 00
    Total : 17 80 17 80
    Reste : 22 20
    NOURRITURE
    À midi
    Demi-viande 0 20
    Deux pains 0 10
    Le soir
    Demi-viande 0 20
    Légumes 0 10
    Deux pains 0 10
    0 70
    Total par jour
    30 X 70 cent. = 21 fr. 21 00
    Reste pour dépenses imprévues 1 20
    Revoyons cela !
    TABAC. – Trois sous à fumer par jour.
    JOURNAUX. – Le Peuple, de Proudhon, tous les matins.
    CABINET DE LECTURE. – Si je rayais cet article, ce ne serait
    pas seulement 3 francs, ce serait 4 fr. 50 c. que j’économiserais,
    puisque je compte trente sous de chandelle pour pouvoir lire, en
    rentrant chez moi, les ouvrages de location. Mais non ! C’est là le
    plus clair de ma joie, le plus beau de ma liberté, sauter sur les
    volumes défendus au collège, romans d’amour, poésies du peuple,
    histoires de la Révolution ! Je préférerais ne boire que de l’eau et
    m’abonner chez Barbedor ou chez Blosse.
    BLANCHISSAGE. – Mon blanchissage de gros ne me coûtera
    rien. Tous les dix jours, je confierai mon linge au conducteur de la
    diligence de Nantes, qui se charge de le remettre sale à ma mère
    et de le rapporter propre à son fils. Mais je consacre un franc à
    mes faux cols ; je voudrais qu’ils ne me fissent qu’une fois, mes
    parents voudraient deux. Vingt sous pour le fin, ce n’est pas trop.
    ENTRETIEN. – Je puis me raccommoder avec un sou de fil et
    un sou d’aiguilles.
    CHAMBRE. – C’est six francs.
    NOURRITURE. – 21 francs. C’est assez.
    Il me reste 1 fr. 25 cent. pour dépenses imprévues. Il faut
    toujours laisser quelque chose pour les dépenses imprévues. On
    ne sait pas ce qui peut arriver.
    J’étouffe de joie ! j’ai besoin de boire de l’air et de fixer Paris.
    Je tends le cou vers la croisée. Je la croyais ouverte : elle était fermée, et je casse un carreau. Comme j’ai bien fait d’ouvrir un
    compte pour le casuel !
    Je suis allé changer mes pièces de cent sous pour faire des
    petits tas, sur lesquels je pose une étiquette : Tabac, savon de
    Marseille, Entretien.
    Il faut de l’ordre, pas de virements.
    J’ai filé chez Barbedor, passage du Pont-Neuf. C’est lui qui a
    le plus de pièces et de romans.
    « Je veux un abonnement.
    – C’est trois francs.
    – Les voilà.
    – Et cent sous pour le dépôt. »
    Malheureux, je n’avais pas songé au dépôt !
    J’ai dû balbutier, me retirer… Faut-il remonter chez moi et
    prendre sur les autres tas ?
    J’entrerais là dans une voie trop périlleuse ! Mieux vaut
    attendre et tâcher d’amasser pour ce petit cautionnement.
    Ces cent sous me firent bien faute ! Je dus vivre sur mon
    propre fonds, pendant que les autres, qui avaient cent sous de
    dépôt, avaient à leur disposition tous les bons livres. Il est vrai
    que j’eus trois francs de plus à consacrer à ma nourriture ou à
    mes plaisirs ; j’économisais aussi sur la chandelle ; mais je ne
    pénétrai dans la littérature contemporaine que tard, faute de ce
    premier capital.

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  5. Artisans de l'ombre Dit :

    —————————–04
    L’avenir—————————-
    Et maintenant, Vingtras, que vas-tu faire ?
    Ce que je vais faire ? Mais le journaliste, que j’ai connu avec
    Matoussaint, n’est-il pas là, pour me présenter comme apprenti
    dans l’imprimerie du journal où il écrivait ?
    Je cours chez lui.
    Il me rit au nez.
    « Vous, ouvrier !
    – Mais oui ! et cela ne m’empêchera pas de faire de la
    révolution – au contraire ! J’aurai mon pain cuit, et je pourrai
    parler, écrire, agir comme il me plaira.
    – Votre pain cuit ? Quand donc ? Il vous faudra d’abord être
    le saute-ruisseau de tout l’atelier ; à dix-sept ans, et en en
    paraissant vingt ! Vous êtes fou et le patron de l’imprimerie vous
    le dira tout le premier ! Mais c’est bien plus simple, tenez !
    Passez-moi mon paletot, mettez votre chapeau et allons-y ! »
    Nous y sommes allés.
    Il avait raison ! On n’a pas voulu croire que je parlais pour
    tout de bon.
    L’imprimeur m’a répondu :
    « Il fallait venir à douze ans.– Mais à douze ans, j’étais au bagne du collège ! Je tournais la
    roue du latin.
    – Encore une raison pour que je ne vous prenne pas ! Par ce
    temps de révolution, nous n’aimons pas les déclassés qui sautent
    du collège dans l’atelier. Ils gâtent les autres. Puis cela indique un
    caractère mal fait, ou qu’on a déjà commis des fautes… Je ne dis
    point cela pour vous qui m’êtes recommandé par monsieur, et qui
    m’avez l’air d’un honnête garçon. Mais, croyez-moi, restez dans le
    milieu où vous avez vécu et faites comme tout le monde. »
    Là-dessus, il m’a salué et a disparu.
    « Que vous disais-je ? a crié le journaliste. Vous vous y prenez
    trop tard, mon cher ! Des moustaches, un diplôme !… Vous
    pouvez devenir cocher avec cela et avec le temps, mais ouvrier,
    non ! Je suis forcé de vous quitter. À bientôt. »
    Je suis resté bête et honteux au milieu de la rue.
    Eh bien non ! je n’ai pas lâché prise encore ! et dans ce
    quartier d’imprimerie j’ai rôdé, rôdé, comme le jour où je
    cherchais Torchonette.
    J’ai attendu devant les portes, les pieds dans le ruisseau ;
    dans les escaliers, le nez contre les murs ; il a fallu que deux
    patrons imprimeurs m’entendissent !
    Ils m’ont pris, l’un pour un mendiant qui visait à se faire
    offrir cent sous ; l’autre pour un poète qui voulait être ouvrier
    pendant quatre jours afin de ressembler à Gilbert ou à Magut.
    Il ne faut pas songer au bonnet de papier et au bourgeron
    bleu !
    Quel autre métier ? – Celui de l’oncle menuisier, celui de
    Fabre cordonnier ? Je me suis gardé d’en rien dire au journaliste
    ni à Matoussaint, ni à sa bande, mais je suis allé dans les gargotes
    m’asseoir à côté de gens qui avaient la main vernissée de
    l’ébéniste ou le pouce retourné du savetier. J’ai lié connaissance,
    j’ai payé à boire, j’ai dérangé mon budget, crevé mon bilan, quitte
    à ne pas manger les derniers du mois !
    Tous m’ont découragé.
    L’un d’eux, un vieux à figure honnête, les joues pâles, les
    cheveux gris, m’a écouté jusqu’au bout, et puis, avec un sourire
    douloureux, m’a dit :
    « Regardez-moi ! Je suis vieux avant l’âge. Pourtant je n’ai
    jamais été un ivrogne ni un fainéant. J’ai toujours travaillé, et j’en
    suis arrivé à cinquante-deux ans, à gagner à peine de quoi vivre.
    C’est mon fils qui m’aide. C’est lui qui m’a acheté ces souliers-là.
    Il est marié, et je vole ses petits enfants. »
    Il parlait si tristement qu’il m’en est venu des larmes.
    « Essuyez ces yeux, mon garçon ! Il ne s’agit pas de me
    plaindre, mais de réfléchir. Ne vous acharnez pas à vouloir être
    ouvrier !
    « Commençant si tard, vous ne serez jamais qu’une mazette,
    et à cause même de votre éducation, vous seriez malheureux. Si
    révolté que vous vous croyiez, vous sentez encore trop le collège
    pour vous plaire avec les ignorants de l’atelier ; vous ne leur
    plairiez pas non plus ! vous n’avez pas été gamin de Paris, et vous
    auriez des airs de monsieur. En tous cas, je vous le dis : au bout
    de la vie en blouse, c’est la vie en guenilles… Tous les ouvriers
    finissent à la charité, celle du gouvernement ou celle de leurs
    fils…
    – 46 –
    – À moins qu’ils ne meurent à la CroixCroix-Rousse !
    – Avez-vous donc besoin d’être ouvrier pour courir vous faire
    tuer à une barricade, si la vie vous pèse !… Allons ! prenez votre
    parti de la redingote pauvre, et faites ce que l’on fait, quand on a
    eu les bras passés par force dans les manches de cet habit-là.
    Vous pourrez tomber de fatigue et de misère comme les pions ou
    les professeurs dont vous parlez ! Si vous tombez, bonsoir ! Si
    vous résistez, vous resterez debout au milieu des redingotes
    comme un défenseur de la blouse. Jeune homme, il y a là une
    place à prendre ! Ne soyez pas trop sage pour votre âge ! Ne
    pensez pas seulement à vous, à vos cent sous par jour, à votre
    pain cuit, qui roulerait tous les samedis dans votre poche
    d’ouvrier… C’est un peu d’égoïsme cela, camarade !… On ne doit
    pas songer tant à son estomac quand on a ce que vous semblez
    avoir dans le coeur ! »
    Il s’arrêta, il m’étreignit la main et partit.
    Il doit être depuis longtemps dans la tombe. Peut-être
    mourut-il le lendemain. Je ne l’ai pas revu.
    C’est lui qui a décidé de ma vie !
    C’est ce vieillard me montrant d’abord le pain de l’ouvrier sûr
    au début, mais ramassé dans la charité au bout du chemin, puis
    accusant ma jeunesse d’être égoïste et lâche vis-à-vis de la faim ;
    c’est lui qui me fit jeter au vent mon rêve d’un métier. Je rentrai
    parmi les bacheliers pauvres.

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  6. Artisans de l'ombre Dit :

    J’ai été triste huit grands jours, mais c’est l’automne ! Le
    Luxembourg est si beau avec ses arbres dorés sur bronze, et les camarades sont si insouciants et si joyeux ! Je laisse rire et rêver
    mes dix-sept ans !
    Nous arrosons notre jeunesse de discussions à tous crins, de
    querelles à tout propos, de soupe à l’oignon et de vin de quatre
    sous !
    Le vin à quat’ sous,
    Le vin à quat’ sous.
    « Comme il est bon ! » disait Matoussaint en faisant claquer
    sa langue.
    Matoussaint le trouvait peut-être mauvais, mais dans son rôle
    de chef de bande il faisait entrer l’insouciance du jeûne, comme
    des punaises, et la foi dans les liquides bon marché.
    Il n’était pas à jeter après tout, ce petit vin à quatre sous !
    Comme j’ai passé de bonnes soirées sous ce hangar de la rue
    de la Pépinière, à Montrouge, où il y avait des barriques sur
    champ, et qui était devenu notre café Procope ; où l’on entendait
    tomber le vin du goulot et partir les vers du coeur ; où l’on ne
    songeait pas plus au lendemain que si l’on avait eu des millions ;
    où l’on se faisait des chaînes de montre avec les perles du petit
    bleu roulant sur le gilet ; où, pour quatre sous, on avait de la
    santé, de l’espoir et du bonheur à revendre. Oui, j’ai été bien
    heureux devant cette table de cabaret, assis sur les fûts vides !
    Quand on revenait, la mélancolie du soir nous prenait, et nos
    masques de bohèmes se dénouaient ; nous redevenions nous,
    sans chanter l’avenir, mais en ramenant silencieusement nos
    réflexions vers le passé.
    À dix minutes du cabaret on criait encore, mais un quart
    d’heure après, la chanson elle-même agonisait, et l’on causait –
    on causait à demi-voix du pays ! – On se mettait à deux ou trois
    pour se rappeler les heures de collège et d’école, en échangeant le
    souvenir de ses émotions. On était simples comme des enfants,
    presque graves comme des hommes, on n’était pas poète, artiste
    ou étudiant, on était de son village.
    C’était bon, ces retours du petit cabaret où l’on vendait du vin
    à quatre sous.
    Nous avons fait une folie une fois, nous avons pris du vin fin,
    un muscat qu’on vendait au verre, un muscat qui me sucre encore
    la langue et qu’on nous reprocha bien longtemps.
    Nous tenions la caisse, cette semaine-là, Royanny et moi.
    Boire du muscat, c’était filouter, trahir !
    Nous fûmes traîtres pour deux verres.
    Si toutes les trahisons laissent si bon goût, il n’y a plus à avoir
    confiance en personne.
    Voilà le seul extra, la seule folie, le seul luxe de ma vie de
    Paris, depuis que j’y suis.
    Il y a aussi l’achat d’un géranium et d’un rosier, puis d’une
    motte de terre où étaient attachées des marguerites. Chaque fois
    que j’avais trois sous que je pouvais dérober à la colonie – sans
    voler (c’était assez du remords du muscat) – chaque fois, j’allais
    au Quai aux fleurs cueillir du souvenir. Pour mes trois sous
    j’emportais la plante ou la feuille qui avait le plus l’odeur du Puy
    ou de Farreyrolles ; j’emportais cela en cachette, entre mon coeur
    et ma main, comme si je devais être puni d’être vu ! tant j’avais
    envie – et besoin aussi – dans cette boue de Paris, de me réfugier
    quelquefois dans les coins heureux de ma première jeunesse !
    Un malheur !
    Mon petit cabinet de l’hôtel Riffault m’a été pris un mois
    après mon arrivée. Les propriétaires ont fait rafraîchir la maison,
    et l’on a renversé mon échelle, profané ma retraite ; on a fait un
    grenier de ce qui avait été mon paradis d’arrivant… J’ai dû partir,
    chercher ailleurs un asile.
    Je n’ai rien trouvé à moins de dix francs. Les loyers montent,
    montent !
    J’ai fait toutes les maisons meublées de la rue Dauphine,
    chassé de chacune par l’odeur des plombs ou le bruit des
    querelles. Je voulais le calme dans le trou où j’allais me nicher. Je
    suis tombé partout sur des enfants criards ou des voisins
    ivrognes.
    Je n’ai eu un peu de sérénité que dans une maison où ma
    chambre donnait sur le grand air ! J’étais bien seul et je voyais
    tout le ciel ; mais il y avait au rez-de-chaussée un café par où je
    devais passer pour rentrer : ce qui m’obligeait à revenir le soir
    avant que l’estaminet fermât, et me privait des chaudes
    discussions avec les camarades. Elles étaient bien en train et dans
    toute leur flamme au moment où il fallait partir. C’était une
    véritable souffrance, et deux ou trois fois je préférai ne pas
    regagner mon logis, sortir de l’hôtel Lisbonne à deux heures du
    matin, et m’éreinter à battre le pavé jusqu’à ce que le café ouvrît
    l’oeil et laissât tomber ses volets.
    J’étais bien las de ma rôderie nocturne, et j’avais la tristesse
    pesante et gelée de la fatigue. J’avais, en plus, à soutenir le regard de la patronne qui m’avait attendu un peu, malgré tout – qui
    attendait même ma quinzaine quelquefois !…
    Elle avait l’air de me dire, quand je rentrais grelottant, fripé et
    traînant la jambe, que je trouvais bien de l’argent pour passer les
    nuits, que je ferais mieux d’en trouver pour payer ma chambre.
    Elle avait l’habitude de me jeter mes bouquets dans les
    plombs, si je me permettais d’avoir des bouquets lorsque je
    restais à devoir encore 4 ou 5 francs.
    Son mari était malheureusement un brave homme.
    Malheureusement ! Oui, car je l’aurais battu s’il avait été
    comme elle et je lui aurais fait payer à coups de bottes mes
    bouquets jetés dans les plombs.
    Notre avenir doit éclore ! etc., etc.
    Je ne voyais pas éclore mon avenir, et je voyais pourrir mes
    fleurs.
    J’aurais pu prendre du crédit, aller dans des hôtels où étaient
    les étudiants, à qui on demandait le nom de leurs pères plutôt que
    la couleur de leur argent. Mon père avait été jugé bon pour une
    chambre de vingt francs. Tous les camarades faisaient ainsi, mais
    je ne me croyais pas le droit d’engager le nom de mon père pour
    avoir quelques punaises de moins, un peu de bonheur de plus !
    Si petite qu’elle fût, j’ai pourtant partagé une de mes
    chambres de dix francs.
    Matoussaint avait fait connaissance, je ne sais où, d’un ancien
    cuirassier – qui attendait de l’argent. C’était sa profession ; il
    devait nous faire des avances à tous avec cet argent ; il avait
    promis à Matoussaint d’éditer son Histoire de la Jeunesse à
    laquelle il avait semblé prendre un intérêt puissant.
    « C’est écrit avec des balles », avait-il dit.
    Il avait achevé de séduire Matoussaint en lui fournissant des
    détails militaires, des mots techniques, pour rendre émouvante
    une attaque de barricade en Juin trente-neuf.
    Aussi était-il du bivouac et mangeait-il à notre cantine, au
    hasard de notre fourchette.
    Il manqua de logement à un moment – il lui en fallait un
    cependant – pour faire adresser l’argent.
    « Tu comprends, c’est à toi de le prendre, m’a dit
    Matoussaint. Royanny et les camarades ont tous des femmes… ils
    ne peuvent pas faire coucher le cuirassier avec eux. Moi, j’ai
    Angelina. Mets-toi à ma place. »
    À sa place, non. – Angelina était trop maigre !
    C’était donc moi, le célibataire, qui devais rendre ce service à
    la communauté : je n’ai pas osé refuser.
    Oh ! quel supplice ! Toujours ce grand cuirassier avec moi ! Il
    a dit au propriétaire qu’il était mon frère, pour expliquer notre
    concubinage.
    Que dirait ma mère chargée d’un autre fils ? – accusée d’avoir
    un enfant que mon père ne connaît pas !
    Oui, c’est du concubinage ! Ce cuirassier se mêle à mes
    pensées, entre dans ma vie, m’empêche de dormir, si j’en ai envie,
    de marcher si ça me prend ; ses jambes tiennent toute la place ! Il
    a une pipe qui sent mauvais et un crâne qui me fait horreur,
    dégarni du milieu comme une tête de prêtre ou un derrière de
    singe. Il me tourne le dos pour dormir, je vois cette place
    blanche… je me suis levé plusieurs fois pour prendre l’air ; j’avais
    envie de l’assassiner !
    Mais, un beau matin, je n’ai plus senti son grand cadavre près
    de moi. Il était parti ! parti en emportant mes bottines. J’ai dû
    attendre la nuit noire pour remonter, en chaussettes, à l’hôtel
    Lisbonne, j’avais l’air d’un pèlerin, – d’un jeune marin qui avait
    promis dans un naufrage de porter un cierge, pieds nus ou en bas
    de laine, à sainte Geneviève.
    J’étais le seul célibataire de la bande. Il y a eu bien des
    raisons !
    D’abord, les autres préféraient que je vécusse seul pour que je
    reste celui qui ferait les plus longues courses et les commissions.
    « Toi, tu n’as pas une femme qui t’attend, toi ! tu n’as que toi
    à nourrir. Un homme, pourvu qu’il ait un pantalon ! mais quand il
    faut acheter des robes. Tu mangeras avec nous. Quelle économie !
    Va chez un tel lui emprunter cent sous, moi je ne peux y aller à
    cause de son épouse. Angelina en est jalouse… Et ci, et ça ! »
    Du jour où je me mettais en ménage, mes jambes, mes idées,
    mes sous étaient perdus pour la colonie ! L’hôtel Lisbonne ne
    voudrait pas d’un autre couple, il n’y avait pas de place : d’ailleurs
    le propriétaire en avait assez. Puis je m’entendais jusqu’à présent
    à peu près avec chacun. Ma moitié me brouillerait avec tout le
    monde. Il y avait donc une conspiration en faveur de mon célibat.
    La femme d’un petit gros qui venait quelquefois nous voir
    était la plus enragée à me détourner de toute alliance, chaque fois
    qu’une rencontre, un bout de causette avec une blonde, donnait
    lieu à quelque plaisanterie et excitait des craintes.
    « Mais qu’est-ce que ça vous fait donc, Emma, que je me
    mette ou ne me mette pas avec une femme, lui dis-je un soir, où
    étant seuls, nous parlions de ça, faute de mieux.
    – Ça me fait peut-être quelque chose », dit-elle avec un
    sourire et en baissant les yeux.
    J’ai eu l’air de ne pas comprendre. Elle a voulu mettre les
    points sur les i.
    « Et Adolphe ? Si Adolphe savait ! …
    – Pourquoi voulez-vous qu’il sache, est-ce vous qui lui
    direz », et elle se renversait la tête en montrant son cou blanc
    comme du lait – le cou de la Polonie ! et de ses doigts doux
    comme de la soie tiède, elle écartait mes cheveux sur ma joue.
    J’ai bien eu comme une lueur de remords, mais Adolphe n’est
    pas mon ami, une connaissance du Quartier latin, voilà tout.
    Elle est de la campagne et nous parlons ruisseau, cerises du
    jardin, bout de prairie, nous parlons du foin et des mûres.
    « Tiens, sais-tu pourquoi je t’aime ! Je t’aime parce que tu
    aurais fait un beau bouvier. »
    Je ne sais si je dois être fier ou fâché, mais j’éprouvais à
    l’écouter et à l’embrasser le plaisir que j’éprouvais à sentir l’odeur
    de miel et à frotter mon nez contre des feuilles vertes.
    – 54 –
    Je vais quelquefois au bal, je m’y bats toujours. Une fois
    lancé, dès que je ne veille plus sur moi, j’arrive à la sauvagerie des
    gestes, au vertige de la brutalité. Dès que je ne suis plus poli, je
    suis casseur, violent, aveugle. Dans les poussées, je trouve une
    joie bestiale, j’entre dans le tas comme un ours fou de raisin. C’est
    la revanche des écrasements paternels, de l’emmaillotage de
    famille, je me détends dans les querelles de toute la force de ma
    haine contre les roulées que j’ai reçues par respect filial, contre les
    avanies que j’ai subies de disciples à maître. Et je me suis fait
    presque une popularité de batailleur dans ces bals.
    Au fond d’une cour, rue Saint-Honoré, dans une caverne où
    l’on danse aussi et où Matoussaint m’a amené, j’ai laissé mon
    paletot, ma chemise, presque ma peau entre les mains de quatre
    hommes à qui j’ai voulu tenir tête. On m’avait appelé provincial et
    enfoncé mon chapeau sur les yeux. Provincial, c’est que j’en avais
    l’air sans doute et voilà bien pourquoi je tapais si fort, c’était de la
    honte dans la fureur ! ce coup pour la honte, celui-ci pour la
    fureur, et les deux sentiments se mêlant, des camarades s’en
    mêlaient aussi, on s’était roulé dans la poussière !
    On m’a battu pendant toute mon enfance, cela m’a durci la
    peau et les os, – point le coeur, je ne pense pas ! mais je trouve je
    ne sais quelle joie féroce à m’aligner avec les fanfarons de
    vigueur.
    À ceux qui ont eu la folie de me provoquer, je crie :
    « Mais vous ne savez donc pas que j’ai dû me laisser rosser
    pendant dix ans… que les commandements de Dieu et de l’Église
    le voulaient… Je m’en serais bien moqué, mais si j’avais crié trop
    fort, on aurait destitué papa… Allons, rangez-vous, que je le
    corrige, ce fou qui me cherche querelle, à moi, l’échappé des
    mains paternelles !… J’ai dix ans de colère dans les nerfs, du sang
    de paysan dans les veines, l’instinct de révolte… Je ne voudrais
    pas être méchant, mais j’ai à faire sortir les coups que j’ai reçus…
    Ne me touchez pas ! Prenez garde !… Laissez-moi, vous dis-je !
    j’ai trop d’avantage sur vous ! »
    Autant je suis brutal avec qui effleure ma douleur ou ma
    fierté, avec qui veut prendre la succession du père Vingtras pour
    le coup de poing, autant je suis humble et routinier avec les
    camarades.
    J’ai nommé Matoussaint le chef de notre clan – et, sans être
    enthousiaste de lui, tout en le blaguant à part moi, je le suis
    comme un séide. J’ai lu qu’il fallait s’entendre, être un cénacle. Je
    l’ai lu dans Mürger comme dans Dumas, et j’ai accepté le rôle de
    Porthos des Mousquetaires, presque le rôle de Baptiste dans la
    Vie de Bohème : parce que je suis nouveau, parce que mon
    enfance n’a rien vu, parce que je me sens gauche et ignorant, non
    pas comme un provincial, mais comme un prisonnier évadé,
    comme un martyrisé qui étire ses membres.
    J’ai pris parti derrière Matoussaint et les autres, dans la
    grande guerre entre calicots et étudiants. Il paraît qu’il faut
    tomber sur les calicots, que les calicots sont des bourgeois et des
    réac, – et je tombe dessus. Je dépense là mon énergie, et je mets
    ma gloire à passer pour l’hercule de la bande.
    Je ne fais rien : paresse dont je rends mon éducation
    responsable ! Il faut que je batte l’air de mes bras quelque temps
    encore, avant de pouvoir enfiler mon vrai chemin et appliquer au
    travail ma tête trop calottée.
    Je ne fais rien, – pardon ! je gagne dix sous cinq fois par
    semaine. Je donne une leçon à un fils de portier. J’ai ainsi, avec
    mes quarante francs mensuels, douze francs cinquante centimes
    par semaine. Je ne dépense pas un radis de plus !

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  7. Artisans de l'ombre Dit :

    ——————————-05
    L’habit vert…………………………………
    Un camarade m’a conduit dans une crémerie où se trouve une
    fille dont tout un cénacle est amoureux.
    Elle est, en effet, bien jolie, cette brune à tête de juive, et je
    n’ai jamais éprouvé, à côté de femme de professeur ou de grisette,
    une impression pareille à celle que m’a donnée le froissement de
    sa jupe. Puis elle me regarde d’un oeil si gai, avec un sourire qui
    montre de si belles dents blanches !
    Elle me regarde encore, toujours – avec une persistance qui
    commence à me flatter.
    Ai-je le charme, décidément ? Elle rit. – Voilà qu’elle éclate !
    « Pardon, monsieur, oh ! je vous demande bien pardon ; c’est
    que vous avez l’air si drôle avec votre habit vert et votre gilet
    jaune ! »
    Et elle repart d’un rire fou qui lui fait venir les larmes aux
    yeux et serrer les genoux.
    Moi, je ressemble à une poupée de coiffeur, à une figure
    mécanique. Je me retourne sur ma chaise, du mouvement d’un
    empalé qui peut encore rouler les yeux, mais en est aux derniers
    frémissements… Je fais aller mes prunelles à droite, à gauche,
    une, deux, – sans oser les fixer sur rien ni sur personne… Il me
    passe dans le cerveau l’idée que je suis un jeu de foire, où l’on
    envoie des palets, une boule, et j’ai l’air de dire : Visez dans le
    mille.

    Enfin, la gaieté de la demoiselle s’est calmée, et elle vient me
    retirer de ma chaise comme on désempale un mannequin qui
    garde, un moment encore, quelque chose de raide et de presque
    indécent.
    « Vous ne m’en voulez pas trop, n’est-ce pas ? C’était plus fort
    que moi. »
    Elle met un peu de honte joyeuse dans sa voix, et, me prenant
    les doigts dans les siens :
    « Une poignée de main, une bonne poignée de main pour me
    prouver que vous n’êtes pas fâché… »
    Je ne suis pas encore bien déraidi et je procède par signes,
    pour indiquer mes intentions de marionnette indulgente ;
    j’avance et retire ma main, je fais « oui » avec ma tête – comme
    l’infâme Golo, au théâtre des marionnettes, à la Foire au pain
    d’épice.
    C’est mon habit et mon gilet qui m’ont valu cela !
    Un habit et un gilet flambant neufs, qui me sont arrivés de
    Nantes ce matin, dans une malle expédiée par ma mère.
    Moi qui croyais que j’avais l’air très comme il faut avec ce
    costume !
    Le collet m’inquiétait bien un tantinet ; il me semblait qu’il
    montait beaucoup pour l’époque ; le gilet me paraissait de
    quelques doigts trop long ; mais je me rappelais les théories du
    cossu si souvent exprimées par ma mère, et j’étais sorti, point
    faraud, point fat, point avec l’intention d’humilier les autres, mais
    avec la pointe d’orgueil qui est permise à un jeune homme bien
    élevé, qui étrenne une jolie toilette.
    – 58 –
    C’est la faute de ma glace, sans doute, une glace de quatre
    sous où l’on ne se voit pas.
    Si j’avais pu me voir !… Je n’ai pas mauvais goût, allons ! Je
    sais bien ce qui est coquet et ce qui ne l’est pas ! En attendant, j’ai
    été ridicule jusqu’à la racine des cheveux.
    J’ai envie d’aller me jeter à l’eau, de quitter la France !
    Si c’était un homme qui s’était moqué de moi !… Je le
    souffletterais… un duel !
    Mais pas un de ceux qui étaient là ne m’a insulté. D’ailleurs,
    comme je roulais les yeux pour ne pas regarder, je n’ai pu rien
    voir.
    Je vais donc me jeter à l’eau ou quitter la France !
    Me jeter à l’eau ?… Disons plutôt adieu à la patrie !… Et
    encore, non !
    J’ai l’air de fuir la conscription, de me refuser à payer l’impôt
    du sang ! C’est mal.
    Je m’endors là-dessus.
    Je suis réveillé par le facteur.
    « Une lettre, monsieur Vingtras ! »

    En croirai-je mes yeux !
    Avec Matoussaint, j’ai tellement pris l’habitude de la
    solennité qu’au lieu de dire : « Bah ! est-ce possible ! » je dis
    quelquefois : En croirai-je mes yeux !
    Voyons cette lettre !

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  8. Artisans de l'ombre Dit :

    « Hôtel des Quatre-Nations.
    « Cher monsieur,
    « Je suis encore toute honteuse de moi, si honteuse !… J’ai
    peur de vous avoir blessé. Je ne serai tranquille que quand vous
    m’aurez dit (sans être gêné par votre bel habit) que vous avez vu
    là une gaieté de jeune fille, et voilà tout.
    « Faites-moi donc l’amitié, pour me montrer que vous ne me
    gardez pas rancune, de venir nous revoir ce soir à cinq heures.
    Nous sommes seules avec maman. Il n’y a pas encore les
    pensionnaires, et il me sera plus facile de vous demander pardon.
    Vous dînerez ensuite avec nous, et c’est moi qui vous invite pour
    ma pénitence.
    « ALEXANDRINE MOUTON. »

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  9. Artisans de l'ombre Dit :

    Elle a été charmante.
    Je regretterais bien maintenant que ma mère ne m’ait pas
    envoyé cet habit vert et ce gilet jaune.
    – 60 –
    L’Hôtel Mouton qui va tenir une place si grande dans mon
    coeur en tient une assez étroite dans la rue. Il a la façade peinte en
    jaune café au lait, et une enseigne peinte en jaune omelette. C’est
    à la fois un hôtel et une crémerie. On débite dans la salle du bas
    du café au lait, du chocolat, etc., et aussi des prunes et des cerises
    à l’eau de vie. Mademoiselle Alexandrine, qui trône au comptoir,
    sert les cerises et les prunes et laisse sa mère apporter les bols et
    les tasses du fond de la cuisine.
    Au fond de cette salle, à droite, un escalier en colimaçon qui
    mène dans la chambre de la mère et de la fille – oh ! cette
    chambre ! mais tais-toi, mon coeur…
    Je l’aime !
    Comment cela est-il venu ? Je ne sais plus !
    Je sais seulement que le soir de ce qu’elle appelait la
    pénitence, où, pour se punir, elle voulait m’avoir à dîner, et pour
    se punir davantage encore, me tenir près d’elle ; je sais que ce
    soir-là je n’essayai pas de jouer au poète, ni au bohème, ni même
    au républicain (pardonnez, morts géants !) ; je n’essayai pas
    d’avoir l’air héroïque, ni fatal, ni excentrique, ni artiste, ni rien de
    ce qu’on essaye de paraître quand on est près d’une femme et
    qu’on a dix-sept ans.
    Je parlai simplement de mon habit et de mon gilet, de mon
    air bête, et de mon envie de me jeter à l’eau, remplacée par ma
    résolution de quitter la France ; je contai que ce n’était pas la
    première fois que ma mère me poussait dans la voie du suicide
    avec des gilets trop longs ou des collets trop hauts, et je la fis rire
    encore – mais pas si fort que l’autre fois – rire d’un rire doux et
    clair, qui, à un moment, se mouilla même d’une petite larme. Une
    de mes histoires d’enfance avait détaché cette perle de ses yeux
    attendris.
    – 61 –
    « Oh ! je m’en veux bien plus de ce que j’ai fait », dit-elle, et
    elle prit ma main comme celle d’un enfant, et la serra.
    Avant le dîner, on avait fait des tours de force, et cette mainlà
    avait courbé quelques poignets et soulevé des poids dans les
    coins. Maintenant elle tremblait comme la feuille.
    À un moment, nos yeux se dirent ce que ne voulaient pas se
    dire nos lèvres ; nos doigts se quittèrent, mais nos coeurs se
    joignirent…
    Je vins là tous les soirs ; j’y vins prendre mon café, puis mes
    repas ; un matin, j’apportai ma malle ! C’est elle qui le voulut.
    Je passe à l’hôtel du père Mouton une vie bien heureuse,
    entre l’amour et la politique, entre la tête brune d’Alexandrine et
    le buste de la Liberté.
    La mère Mouton espère-t-elle que j’épouserai sa fille, le père
    Mouton croit-il à mon avenir ?…
    Ils me font crédit. Ils m’ont même proposé à un Russe, qui est
    leur locataire, comme professeur de français.
    Ce Russe me donne trente francs par mois. – Je ne lui
    apprends pas beaucoup le français, mais je lui écris en style
    enflammé une lettre tous les deux jours pour une actrice des
    Délassements dont il est fou.
    Quarante francs et trente francs font soixante-dix francs
    partout.
    J’ai soixante-dix francs !… J’en donne cinquante au père
    Mouton, qui est content et paye encore la goutte. J’en garde vingt
    – 62 –
    pour mon blanchissage, mon tabac et mes folies ! Sur ces vingt-là,
    il faut dire aussi que je porte tous les dimanches quarante sous à
    mon ancien petit élève, le fils du portier. Son père est mort, et
    sans moi et son oncle, un vieux cartonnier pauvre, il serait à la
    charité.
    Je gagne ma vie, je suis aimé, et j’attends la Révolution.

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  10. Artisans de l'ombre Dit :

    —————————————06
    La politique——————————————–
    J’aime ceux qui souffrent, cela est le fond de ma nature, je le
    sens – et malgré ma brutalité et ma paresse, je me souviens, je
    pense, et ma tête travaille. Je lis les livres de misère.
    Ce qui a pris possession du grand coin de mon coeur, c’est la
    foi politique, le feu républicain.
    Nous sommes un noyau d’avancés. Nous ne nous entendons
    pas sur tout, mais nous sommes tous pour la Révolution.
    « 93, CE POINT CULMINANT DE L’HISTOIRE ; LA
    CONVENTION, CETTE ILIADE, NOS PÈRES, CES GÉANTS ! »
    Quand je dis que nous sommes d’accord, nous avons failli
    nous battre plus d’une fois : j’ai, un jour, appelé Robespierre un
    pion et Jean-Jacques un « pisse-froid ».
    « Pisse-froid » a failli me brouiller avec toute la bande.
    On me passait la pionnerie de Robespierre, quitte à y revenir
    et à discuter ça plus tard, mais « pisse-froid » appliqué à
    Rousseau était trop fort.
    Que voulais-je dire par là ? Quand on lance des mots pareils,
    il faut les expliquer… Que signifiait « pisse-froid » ?
    Eh ! mon Dieu, je ne suis pas médecin, mais j’ai entendu
    toujours appeler pisse-froid, même par ma mère, les gens qui
    – 64 –
    n’étaient pas francs du collier – qui avaient l’air sournois, en
    dessous !
    « Alors, Jean-Jacques était en dessous ? »
    J’ai eu bien du mal à m’en tirer et j’ai dû faire quelques
    excuses, j’ai dû retirer pisse-froid. Je l’ai fait à contrecoeur et pour
    avoir la paix. Il ne rit jamais, ce Rousseau, il est pincé, pleurard ;
    il fait des phrases qui n’ont pas l’air de venir de son coeur ; il
    s’adresse aux Romains, comme au collège nous nous adressions à
    eux dans nos devoirs.
    Il sent le collège à plein nez.
    Pisse-froid, oui, c’est bien ça !
    Je tiens pour Voltaire. Je préfère Voltaire à Rousseau.
    « Voltaire ? » crie Matoussaint.
    Il me lance à la tête les vers d’Hugo…
    … Ce singe de génie !
    Je laisse passer l’orage et maintiens mon dire, en aggravant
    encore mes torts ; le Voltaire qui me va, n’est pas le Voltaire des
    grands livres, c’est le Voltaire des contes, c’est le Voltaire gai, qui
    donne des chiquenaudes à Dieu, fait des risettes au diable, et s’en
    va blaguant tout…
    « ALORS TU ES UN SCEPTIQUE ? ? » dit Matoussaint,
    s’écartant de deux pas et croisant les bras en me fixant dans les
    deux yeux.
    – 65 –
    J’ai retiré pisse-froid pour Rousseau, je maintiens sceptique
    pour moi.
    « Et tu te prétends révolutionnaire !…
    – Je ne prétends rien. Je prétends que Rousseau m’ennuie,
    Voltaire aussi, quand il prend ses grands airs, et je n’aime pas
    qu’on m’ennuie ; si pour être révolutionnaire il faut s’embêter
    d’abord, je donne ma démission. Je me suis déjà assez embêté
    chez mes parents. »
    « Tu fais donc de la révolution pour t’amuser ? » reprend
    Matoussaint en jetant un regard circulaire sur toute la bande,
    pour montrer où j’en suis tombé.
    Je suis collé et je balbutie mal quelques explications. Mon
    embarras même me sauve. Matoussaint, qui a peur que je ne
    trouve à la fin quelque chose à répondre, me déclare qu’il sait
    « que j’ai été plus loin que je ne voulais, que ce n’est pas moi qui
    traiterais la Révolution comme une rigolade et qui promènerais le
    drapeau de nos pères comme un jouet…
    « Seulement, vois-tu, tu as la manie de contredire, tu t’y
    trouves pris quelquefois, dame ! » et il rit d’un air de vainqueur
    indulgent.
    On trouve généralement que je n’ai pas d’enthousiasme pour
    deux sous.
    Pas d’enthousiasme ! Que dites-vous là ?
    À l’heure où la Voix du peuple paraît, je vais frémissant la
    détacher de la ficelle où elle pend contre les vitres du marchand
    – 66 –
    de vin ; je donne mon sou et je pars heureux comme si je venais
    d’acheter un fusil. Ce style de Proudhon jette des flammes, autant
    que le soleil dans les vitres, et il me semble que je vois à travers
    les lignes flamboyer une baïonnette.
    Pas d’enthousiasme ? Ah ! qu’on soulève un pavé et vous
    verrez si je ne réponds pas présent à l’appel des barricadiers, si je
    ne vais pas me ranger, muet et pâle, sous la bannière où il y aurait
    écrit : Mourir en combattant !
    Pas d’enthousiasme ! Mais je me demande parfois si je ne suis
    pas au contraire un religieux à rebours, si je ne suis pas un
    moinillon de la révolte, un petit esclave perinde ac cadaver5 de la
    Révolution.
    Pourquoi ce frisson toujours aux premiers mots de rébellion ?
    Pourquoi cette soif de bataille, et même cette soif de martyre ? Je
    subirais le supplice et je mourrais comme un héros, je crois, au
    refrain de la Marseillaise…
    Ils trouvent à l’hôtel Lisbonne que je n’ai pas la foi ! Ils m’en
    veulent de ne pas croire aux gloires et aux livres. – J’ai peur d’y
    croire trop encore ! Il me semble qu’il se mêle à mon
    enthousiasme le romantisme de lectures ardentes qui font voir
    l’insurrection pleine de poésie et de grandeur, et qui promettent
    aux cadavres républicains une oraison funèbre scandée à coups
    de canon.
    Est-ce que je sais au juste pourquoi je voudrais la bataille et
    ce que donnera la victoire ? Pas trop. Mais je sens bien que ma
    place est du côté où l’on criera : Vive la République démocratique
    et sociale ! De ce côté-là, seront tous les fils que leur père a
    suppliciés injustement, tous les élèves que le maître a fait saigner
    sous les coups de l’humiliation, tous les professeurs que le
    proviseur a insultés, tous ceux que les injustices ont affamés !…
    5 Comme un cadavre.
    – 67 –
    Nous, de ce côté.
    De l’autre, ceux qui vivent du passé, de la tradition, de la
    routine, les Legnagnas, les Turfins, les patentés, les fainéants
    gras !
    J’ai assez des cruautés que j’ai vues, des bêtises auxquelles j’ai
    assisté, des tristesses qui ont passé près de moi, pour savoir que
    le monde est mal fait, et je le lui dirai, au premier jour, à coups de
    fusil… Pas d’enthousiasme de commande, non ! Mais la fièvre du
    bien et l’amour du combat !
    L’hôtel Mouton a remplacé l’hôtel Lisbonne. L’hôtel Lisbonne
    est mort ; c’est un marchand de vin restaurateur qui a succédé au
    marchand de vins mastroquet, et qui a pris pour lui toute la
    maison.
    Les chambres des bohèmes se sont converties en cabinets
    particuliers. Où nous épluchions nos haricots, on sert des poulets
    marengo et des filets aux truffes ; les buissons d’écrevisses –
    emblème du recul – fleurissent où hurlaient des hommes d’avantgarde
    ! Cette maison, où l’on cassait la coquille aux préjugés, a
    pris pour enseigne : À la renommée des escargots.
    L’hôtel Lisbonne est mort.
    Chacun est allé de son côté ; Royanny a pris pour maîtresse la
    fille de la concierge et vit avec elle, comme un bourgeois, dans le
    coin de la rue Madame.
    Voilà ce qu’est devenu Royanny ! Ainsi s’en vont les tapageurs
    d’antan ! Du reste Royanny voulait être notaire ; il n’était
    échevelé que par complaisance, et se promettait bien d’être
    chauve, au besoin, – ses examens une fois passés, – si cela lui
    était utile pour avoir une étude achalandée.
    – 68 –
    Matoussaint, lui, s’est attaché au tombeau d’un philanthrope,
    d’un homme de bien, qui distribuait des soupes dans la rue, et à
    qui sa famille veut élever une statue ; elle a pensé qu’un livre, où
    seraient les anas de sa bonté, aiderait à consolider la gloire du
    défunt, que sa renommée tiendrait là-dedans comme une cuiller
    dans une soupe d’auvergnat, et c’est Matoussaint qui a été chargé
    de tremper le bol. Il s’en acquitte consciencieusement, écumant
    les bonnes actions, les traits de charité qui surnagent dans la vie
    du défunt, comme des yeux sur un bouillon.
    Il vit chez les héritiers, où il est très bien, sauf qu’on est obligé
    de manger la soupe à tous les repas – par respect pour la
    mémoire du philanthrope – ce qui lui fait venir du bedon.
    Matoussaint le cache en vain ; il a du bedon, ce qui ôte beaucoup
    d’étrangeté à sa physionomie.
    Du reste, il est entré carrément dans le pot du bonhomme ; il
    a le vêtement arrondi des sages – comme en portent aussi les
    baillis dans les pantomimes ; il a un chapeau bas et des souliers
    lacés.
    Je crois qu’Angelina l’a quitté et trompé. Il prétend qu’elle est
    en villégiature chez une parente ; mais cette parente-là a des
    moustaches et un chapeau pointu, à ce qu’il paraît.
    La coiffure nouvelle de Matoussaint soupophore a semblé à
    Angelina une bassesse et l’habit de bailli une trahison.
    « Puis, a-t-elle confié à quelques-uns, il n’avait plus que des
    gestes d’homme qui écume le pot-au-feu. »
    Mais non ; Matoussaint n’a pas trahi, et quoiqu’il ait cette
    odeur de soupe et ces habits ronds, il n’en reste pas moins attaché
    aux idées avancées – de toute la longueur de ses cheveux, qu’il n’a
    pas sacrifiés, mais qu’il coiffe en rouleaux tombant sur un col
    blanc, large comme une assiette.Il a fait connaissance d’un poète.
    Boulimier, notre poète, a le teint rougeaud d’un Bourguignon
    et l’oeil à lunettes d’un Allemand, les dents de cheval d’un Anglais.
    Il est grand, s’habille mal avec des redingotes de lazariste qui
    ridiculisent sa charpente de grenadier. Il a des pieds énormes, il
    produit sur nous un grand effet. C’est drôle ! Nous parlons de la
    jeunesse tout le temps, nous portons des habits courts, de longs
    cheveux, nous ridiculisons les lunettes, nous voudrions être pâles,
    verts même. Boulimier est brique, a des conserves blancs, le poil
    en brosse, des lévites de quaker, quarante ans. Il est grand
    homme, le vates du cénacle.
    Matoussaint nous amène Boulimier deux fois par mois ; on
    met ce jour-là les petits plats dans les grands. Les pieds de
    Boulimier tiennent beaucoup de place et gênent sous la table –
    pendant le dîner, mais au dessert on oublie ses pieds et on lui
    demande de réciter ses pièces. Il en a de deux tonneaux. Il a une
    série de petites sur son village qui font pâmer Matoussaint, qu’on
    ne peut accuser de jalousie, il fait mousser son poète. Boulimier
    dit-il en vers attendris qu’il aimait à dormir sur l’herbe,
    Matoussaint appuie mollement sa main sur sa joue et fait mine de
    sommeiller. Est-ce la pêche, il a l’air d’attacher un ver rouge,
    quand vient le vers où le poisson est pris, on croit voir
    Matoussaint prendre le fil de la ligne, puis passer dans les ouïes
    de l’ablette l’humble paille des champs ! Boulimier nous montret-
    il un petit âne qui pétarade dans les champs, Matoussaint fait
    celui qui pétarade sur sa chaise.
    Les pièces natales de Boulimier ne me font pas désirer voir
    son pays – ça n’a pas le bouquet du vin de Bourgogne, les vers de
    ce Bourguignon. C’est le vin des livres et pas des caves. Boulimier
    est de Tournus. C’est Tournus qu’il chante. Au refrain, il a fait
    rimer Tournus et Bacchus.
    – 70 –
    « Mais puisqu’il dit Tournus, il ne devrait pas dire
    Bacchusse », dit dans un coin une petite femme qui s’attire des
    yeux terribles de Matoussaint.
    Je n’aime pas ce Boulimier-là, mais j’aime le Boulimier des
    pièces à la Barthélémy. Il en a trois ou quatre de cette couleur qui
    sentent par moments le pain noir, l’outil dur, qui sentent le
    peuple et la révolte.
    Matoussaint n’a pas besoin de souligner celles-là ! les vers
    sonnent comme des coups de tambour.
    Cela fait venir le sang à la peau et le vin dans les verres. On
    boit à la Révolution, l’on trinque à 93. On en a pour huit jours
    après à boire de l’eau parce qu’on s’est ruiné dans cette heure de
    trinquerie républicaine, mais cette heure là a été bonne et nous a
    empourpré les cerveaux pour cinq mois ! On y gagne encore.
    Tout le monde n’est pas de notre opinion dans l’hôtel ; et il
    faut la situation exceptionnelle que m’a créée mon amour pour
    que nous puissions faire le tapage que nous faisons, les jours
    d’enthousiasme. On monte sur les chaises, on attaque la
    Marseillaise – en basse d’abord – mais bientôt les voix grondent,
    le père Mouton aussi, et les locataires se fâchent.
    Un soir, on s’est battu et l’on nous a menés au poste. En
    route, Matoussaint a été rencontré par les héritiers de l’homme à
    la soupe qui lui ont signifié son congé le lendemain.
    Il se vengea, a-t-on dit.
    Des bruits ont couru qu’il était descendu en cachette à la
    cuisine et avait déshonoré la soupe – déshonoré ! comment ? de
    quelle façon ? – Il ne s’en ouvrit jamais à personne ; on sait
    seulement que ce jour-là on trouva un drôle de goût au bouillon,
    dans la famille du Petit Gilet bleu.
    – 71 –
    Collège de France.
    Depuis que Matoussaint est libre, on n’entend que nous dans
    le quartier et nous sommes en vue dans tous les tapages.
    Le cours de Michelet est notre grand champ de bataille. Tous
    les jeudis, on monte vers le Collège de France.
    On a fait connaissance de quelques étudiants, ennemis des
    jésuites, qu’on ramasse en route, et nous arrivons en bande dans
    la rue Saint-Jacques.
    Laid, bien laid, ce temple universitaire, enserré entre ces rues
    vilaines et pauvres où pullulent les hôtels garnis ; tout cerné de
    bouquinistes misérables qu’on voit au fond de leur boutique
    noire, éternellement occupés à recoller des dos de vieux livres.
    Collège ! c’est bien un collège, quoique les écoliers aient des
    moustaches. Cela ressemble beaucoup aux corridors et vestibules
    silencieux qui menaient aux études ou aux classes. On s’attend à
    voir passer le proviseur causant avec l’économe, puis croisé par
    l’aumônier qui rentre vite, comme si les péchés l’appelaient, et
    qui fait, avec un sourire mécanique et blanc, un grand salut.
    C’est triste ! Matoussaint refuse d’en convenir :
    « Tu trouves tout triste. Ne voudrais-tu pas qu’il y eût des
    haricots avec des fleurs rouges ?
    – J’aimerais mieux ça, et aussi que Michelet fût plus clair
    quelquefois !
    – 72 –
    – Alors, riposte-t-il d’une voix sourde et avec un rire de pitié,
    Zoïle n’a pas encore été content de lui à sa dernière leçon ?… »
    Content ? mais il ne comprend rien, ce Matoussaint, et s’il n’y
    avait pas l’esprit de corps, l’esprit de discipline, ce serait à lui
    flanquer des gifles ! Content ! – Eh si ! je suis content ! Je sais
    bien que Michelet est des nôtres et qu’il faut le défendre.
    L’avant-dernier jeudi, est-ce que je n’ai pas à moitié assommé
    un réac qui disait juste comme moi – à cette différence près que,
    lui, il était enchanté que le cours eût été ennuyeux ; moi, j’en étais
    triste, parce que j’aurais préféré que ce fût moins élevé, plus terre
    à terre. – Oui, Matoussaint – plus terre à terre. Je me figure qu’il
    y en a beaucoup qui sont aussi terre à terre que moi dans cette
    foule…
    Je parie que les trois quarts de ceux qui applaudissent ne
    comprennent pas.
    On attend toujours pour applaudir.
    Quand ce n’est pas tout indiqué par l’intonation ou le geste du
    maître, deux grands garçons – un qui a de longs cheveux, un
    autre qui n’en a pas – donnent le signal ; pas seulement pour
    l’applaudissement mais pour le rire aussi ; pas seulement pour le
    rire mais pour le ricanement.
    J’ai ricané à faux, deux ou trois fois, croyant bien faire, ce qui
    a produit un très mauvais effet : les voisins qui avaient ricané
    d’après moi, de confiance, croyant que j’obéissais au signal du
    Chauve ou des Longs cheveux m’en veulent beaucoup et me le
    montrent.
    Aussi j’attends maintenant que le ricanement soit absolument
    adopté ; que le rire soit indiscutable ; que le bravo soit bien le
    bravo qu’il faut, avant de faire n’importe quoi qui indique
    – 73 –
    l’enthousiasme, ou la joie, ou l’amertume. Je ne pars jamais avant
    les autres.
    Je pars après quelquefois !
    Je viens trop tard, et ma manifestation attardée, solitaire, me
    compromet encore. Toute la salle se tourne vers ce monsieur qui
    semble se moquer du monde.
    J’y mets de l’orgueil ; je n’ose pas avoir l’air de n’être qu’un
    écho stupide, et je continue tout seul à faire des gestes ou à
    pousser de petits cris.
    « Mais taisez-vous donc ! me crie-t-on de toutes parts. Est-il
    bête, cet animal-là ! »
    Pourquoi Michelet a-t-il, de temps en temps, comme des
    absences ?
    J’ai lu ses Précis, ses Histoires. Ça vivait et ça luisait, c’était
    clair et c’était chaud. Je partais quelquefois dans ma chambre
    avec du Michelet, comme on va se chauffer près d’un feu de
    sarment.
    Quelquefois aussi, quand il parlait, il avait des jets de flamme,
    qui me passaient comme une chaleur de brasier, sur le front. Il
    m’envoyait de la lumière comme un miroir vous envoie du soleil à
    la face. Mais souvent, bien souvent, il tisonnait trop et voulait
    faire trop d’étincelles : cela soulevait un nuage de cendres.
    Cendres ou étincelles, les idolâtres saluaient tout.
    À moi, il me semble que ce n’est pas honnête et que c’est
    hypocrite de mentir pour rien ; de s’aveugler et d’aveugler ainsi le
    maître. Ce n’est pas la peine de crier contre les jésuites.
    – 74 –
    Quelle belle tête tout de même, et quel oeil plein de feu ! Cette
    face osseuse et fine, solide comme un buste de marbre et mobile
    comme un visage de femme, ces cheveux à la soldat mais couleur
    d’argent, cette voix timbrée, la phrase si moderne, l’air si vivant !
    Il a contre le passé des hardiesses à la Camille Desmoulins ; il
    a contre les prêtres des gestes qui arrachent le morceau ; il
    égratigne le ciel de sa main blanche.6
    6 Vallès supprima sur épreuves le passage suivant :
    « Mais il y a du comédien dans tout cela. Je me dis en l’écoutant
    qu’il laisse son coeur chez lui et qu’il n’est plus ici qu’un instrument
    qui veut sonner, vibrer comme à l’orchestre d’un théâtre.
    – C’est ce qu’il faut pour l’acoustique de la bataille, a dit à côté de
    moi un gars qui n’a pas l’air d’un gobeur pourtant, ses gestes muets se
    rencontrent quelquefois avec les miens pour exprimer du
    désappointement quand montent les nuages de cendres.
    « Le mot m’a frappé, je comprends ce qu’il signifie : les acteurs
    antiques avaient un masque, il faut peut-être que la voix de ce lutteur
    soit conduite comme une voix de comédien, traînante maintenant,
    brusque ensuite, sifflante à ce moment, caverneuse à cet autre, mais
    ces sonorités de masque vibrent à faux dans mon oreille de convaincu.
    Tant pis si l’acoustique révolutionnaire veut cela ! Il faut qu’on me
    dise que c’est utile pour la foule. Cependant elle est faite de trois mille
    Vingtras cette foule et tous ces Vingtras-là ne peuvent pas se sacrifier
    chacun en particulier à un Vingtras à grosse tête qui n’a qu’à acclamer
    et à applaudir !
    « Enfin j’en veux à cet homme dont les livres m’enfièvrent, d’avoir
    à cette table où il est assis un geste qui vient de la phrase et non de la
    pensée ; d’avoir une voix qui prend des temps au lieu de
    s’abandonner, qui est plus bizarre que chaude, une pantomime
    excessive des lèvres c’est une voix de tête, ça, ce n’est pas une voix de
    coeur. »
    – 75 –
    Les journaux s’en sont mêlés, on a reproduit des passages de
    quelques leçons – passages à mine ridicule. Le professeur a
    protesté, il a rebouté les citations, refait le nez de ses phrases.
    Pourquoi ?
    Au lieu de dépenser son éloquence et son ironie à se défendre,
    je voudrais qu’il me parlât de choses que je n’entrevois point, qu’il
    me jetât à la tête des idées que j’emporterais – même pour les
    trouver mauvaises, sans en rien dire à personne – mais
    auxquelles je penserais en me couchant.
    « Il y a des jésuites, a-t-il dit, qui viennent ici écouter mes
    leçons et les dénaturent. »
    Tous ceux, dans la salle, qui n’ont pas de barbe, qui ont le
    teint un peu blême, le nez un peu gros, des redingotes un peu
    longues et des souliers noués ; ceux-là sont fouillés d’un oeil
    menaçant et soupçonnés d’être des échappés du séminaire, qui
    viennent faire le jeu de l’ennemi. L’orage gronde au-dessus de
    leurs têtes, il est question de les aplatir. Ils entendent murmurer
    autour d’eux : « Rat d’église, punaise de sacristie, mange bon
    Dieu ! tête de cierge, on sait bien où sont les cafards, à bas les
    calotins ! »
    Un garçon à lunettes, qui prend des notes, est désigné par
    une main inconnue comme un des suppôts du jésuitisme.
    « Celui-là ?…
    – Où, où donc ?
    – Au troisième banc.
    – Ce grand ?
    – Oui… quelqu’un vient de dire qu’il était toujours avec les
    prêtres. »
    C’est tombé dans l’oreille d’un pur, qui s’est levé, a demandé
    ce que faisait l’homme là-bas, l’homme à lunettes…
    « Il prend des notes. »
    Il y en a bien d’autres qui en prennent – et des Micheletiers
    enragés – mais le vent est au soupçon.
    « À bas le preneur de notes ! – Fouillez-le – Sa carte
    d’étudiant ! sa carte ! Qu’il montre sa carte !… »
    Il n’a pas de carte, moi, non plus ! Sur les deux mille
    individus qui sont là, qui donc a sa carte ? Personne ! Mais tout le
    monde demande celle de la redingote longue, qui ne sait pas ce
    qu’on lui veut, qui croyait d’abord qu’on parlait d’un autre.
    À la fin on lui explique. Il se lève et répond.
    « Je m’appelle Émile Ollivier, le frère d’Aristide Ollivier, tué
    en duel, l’autre jour, à Montpellier, dans un duel républicain. »
    Il avait bien l’air d’un jésuite, pourtant !

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  11. Artisans de l'ombre Dit :

    —————————————–07 Les écoles———————————————-
    Un matin, une rumeur court le quartier.
    « Vous savez la nouvelle ? On a interdit le cours Michelet.
    C’est au Moniteur. »
    Nous l’apprenons à l’hôtel Mouton, où se produit tout de
    suite une agitation qui se communique aux petits cafés et
    crémeries environnantes.
    On sait que l’hôtel est républicain, on connaît nos crinières ;
    sur le pas de la porte, on nous a vus souvent discuter, crier ; nous
    avons notre popularité sur une longueur de quinze maisons et de
    trois petites rues.
    On vient nous trouver.
    « Que faire ? Que dit Matoussaint ?
    – Et vous, Vingtras ?
    – Que faire ? mais protester, parbleu ! Allons, Matoussaint,
    mets-toi à cette table et rédige-nous ça. On ira ensuite en bande
    au Collège de France, et on fera signer tous ceux qui viendront se
    casser le nez à l’heure du cours.
    – À qui enverra-t-on la protestation ?
    – ON IRA LA PORTER À LA CHAMBRE. »
    L’idée m’est venue tout d’un coup. Elle fait sensation. (Oui !
    oui !)
    Matoussaint a déjà sauté sur un morceau de papier.
    – 78 –
    « Aide-moi ! dit-il.
    – Eh bien ! est-ce fait ? » demande-t-on au bout d’un
    moment.
    Non. – Il y a des adjectifs qui se disputent, et trois adverbes
    en ment qui font très vilain effet.
    Je finis par déchirer nos longs brouillons et par écrire d’un
    trait quatre lignes, pas plus.
    « Les soussignés protestent, au nom de la liberté de pensée et
    de la liberté de parole, contre la suspension du cours du citoyen
    Michelet, et chargent les représentants du peuple, auxquels ils
    transmettront cette protestation, de la défendre à la tribune. »
    « Ajoute : À la face de la nation.
    – Si tu veux.
    – Citoyens ! la protestation est ainsi conçue ! »
    Il lit.
    « Bien ! bien ! »
    Nouveaux cris de « Vivent les Écoles ! À la Chambre ! À la
    Chambre ! »
    Ceux qui ont une belle main copient des exemplaires de la
    protestation. La première transcrite est offerte aux citoyens
    Matoussaint et Vingtras ; ils signent sur la même ligne, en tête et
    en gros ; et tout le monde de se presser pour mettre son nom
    après le leur.
    – 79 –
    Il y eut même une crémerie, sur laquelle on ne comptait pas,
    qui vint et demanda à avoir des feuilles : crémerie d’opinions
    pâles, où l’on en était encore à l’adjonction des capacités !
    Comment osait-elle se lancer dans le mouvement ? Il fallait qu’il
    fût irrésistible. Cependant elle garda dans cette occasion – tout en
    apportant son contingent – les traditions bien connues de
    prudence, qui l’avaient fait surnommer : Au Chocolat pacifique.
    Sachant bien que dans les poursuites, ce sont toujours les
    premiers signataires qui étrennent, ils signèrent en rond.
    On se rend, muni de tout ce qu’il faut pour écrire, à la porte
    du Collège de France.
    Matoussaint est l’homme en vue ; il se donne un mal de tous
    les diables, pérorant, protestant, emplissant la rue.
    C’est vraiment lui le boute-en-train de cette foule d’étudiants,
    jeunes ou vieux, qui viennent se joindre au rassemblement.
    Il pleut des adhésions.
    – 80 –
    C’est décidé – MERCREDI. Citoyens, voulez-vous
    MERCREDI ? (Oui ! oui !) À MERCREDI !
    Mercredi.
    Aujourd’hui la manifestation !
    Nous sommes sur la place du Panthéon. L’hôtel Mouton est
    en avance d’une heure ; personne ne se montre encore.
    Le ciel est gris, le soleil se voile.
    On vient lentement, regardant de loin s’il y a du monde, les
    uns par modestie, les autres par timidité, tous par peur de ne pas
    être dans la tradition. Enfin, la place se garnit et l’on est déjà une
    cinquantaine devant l’École de droit.
    On est prêt ! En avant !
    Nous descendons en silence – la consigne a été de ne pas jeter
    un cri et on l’observe comme des gens de caserne ou d’église.
    C’est même un peu triste, cette promenade sans bruit et sans
    drapeaux.
    Les drapeaux, comme les cris, ont été défendus ; d’abord il n’y
    avait pas de drapeaux ; on aurait été obligé de les faire faire. Il
    fallait commander l’étoffe et les ourler. Mais il n’y en avait pas de
    tout prêts, comme je le croyais d’après les livres, pas de drapeaux
    des écoles, pas un.
    On dirait qu’il pleut !
    – 81 –
    « Il tombe de grosses gouttes, dis-je à Matoussaint en
    étendant la main.
    – Ce ne sont pas des gouttes, c’est quelqu’un qui a craché »,
    répond-il tout haut ; mais tout bas, à l’oreille, il me souffle ses
    craintes.
    Il n’est plus permis de nier les gouttes sans être taxé
    d’impudence ; d’ailleurs nous voyons de loin s’arrondir des
    parapluies. Le premier qui s’arrondit fit pâlir Matoussaint !
    Nous nous regardons trois ou quatre, avec des yeux tristes,
    mais nous nous contentons de relever les collets de nos habits –
    comme des colonels qui, contre les balles, en tête des régiments,
    redressent seulement la tête de leur cheval, et vont crânes sous le
    feu.
    Ça tombe, ça tombe !
    Les sergents de ville ne se fâchent pas ; au lieu de barrer la
    révolte, ils s’écartent ; ils se mettent à l’abri sous les portes et font
    même signe qu’il y a encore de la place pour un.
    Nous arrivons sur la place Bourgogne.
    La sentinelle crie : Qui vive ? Le poste a couru aux armes.
    « Ceignons nos reins, dit Matoussaint. Êtes-vous bien
    trempés ? ajoute-t-il d’une voix de héros en se retournant vers
    ceux qu’il croit les plus résolus.
    – Trempés !… Mais oui, pas mal comme ça ! »
    – 82 –
    Dans la Chambre on s’est ému de ce qui se passe sur la place.
    La nouvelle a couru de bouche en bouche. D’ailleurs, nous avons
    fait demander des députés républicains.
    Il n’en vient pas ; il pleut trop ! Ils veulent bien mourir
    fusillés, mais pas noyés.
    Tout d’un coup, cependant, un cri s’élève :
    « Crémieux ! Crémieux ! »
    Ma foi oui, c’est Crémieux qui arrive – l’avocat Crémieux.
    Il s’appuie sur le bras d’un homme jeune, modeste et frêle,
    qui est aussi, assure-t-on, représentant du peuple ; on l’appelle
    Versigny.
    Ils approchent, le pantalon retroussé.
    Matoussaint va à eux, ouvre son paletot et retire la pétition
    qu’il avait mise sur sa poitrine ; malheureusement la pluie a
    traversé son paletot et la pétition est toute verte ; le vêtement de
    Matoussaint est couleur d’herbe et il a déteint sur le papier. On ne
    peut rien lire, mais Matoussaint sait la pétition par coeur, il la
    récite.
    Le jeune représentant paraît vouloir répondre !
    Non, il remue le nez, les lèvres et éternue. Il dit :
    « Atchoum ! » seulement.
    « Citoyen, reprend Matoussaint en allant à Crémieux, je ne
    vous demande pas de m’embrasser. »
    – 83 –
    Oh, non ! Il est trop mouillé.
    « Mais je vous demande une poignée de main que je
    transmettrai à toute la jeunesse des écoles. »
    Le vieillard fin et indulgent donne la poignée de main – qui
    lui déraidit toutes ses manchettes.
    « Vive la République !
    – Atchoum ! Atchoum ! » fait le jeune représentant. Et tout le
    monde fait atchoum ! comme on se mouche, même sans en avoir
    envie, quand le prédicateur se clarifie le nez avant le sermon.
    Les feuilles réactionnaires se sont amusées de la promenade
    dans la boue, sous l’averse, et l’on a baptisé cette manifestation,
    déjà tant baptisée par le ciel : la Manifestation des parapluies.
    Il faut une revanche. Matoussaint et moi, nous avons juré de
    l’organiser sous forme d’une protestation nouvelle.
    Nous courons dans tous les coins, nous grattons tous les
    enthousiasmes, nous mettons les convictions à vif, nous
    chatouillons la plante des pieds à toutes les passions – petites ou
    généreuses – qui peuvent aider à rassembler de nouveau les
    écoles.
    Je suis dépêché près des anciens du quartier qui ont été
    témoins et acteurs dans les protestations célèbres.
    Un petit homme me frappe beaucoup par l’étendue de son
    dévouement et de son nez.
    – 84 –
    Il s’appelle Lepolge et jouit d’un certain prestige, parce qu’il
    passe pour être ou avoir été secrétaire de Cousin. On dit qu’il fait
    partie en même temps des sociétés secrètes.
    Par un hasard singulier, il appartient à ma race, il est né dans
    le même département, la même ville, presque la même rue.
    « Dans mes bras ! » s’écrie-t-il, quand il l’apprend.
    Son nez qui est colossal me gêne beaucoup pour cette
    embrassade. Il a une habitude bien gênante aussi : il fait chut !
    dès que vous voulez parler et vous met le doigt sur la bouche.
    C’est qu’il est des sociétés secrètes ; voilà pourquoi !
    « J’amènerai des hommes des Saisons. »
    J’ouvre la bouche pour le remercier, il met son doigt.
    « Et de l’Aide-toi, le ciel t’aidera », répond-il.
    Je fais un geste, il remet son doigt ; il le laisse même trop
    longtemps. J’ai envie de respirer, tiens !
    Quand je dis au Comité directeur (le noyau a pris le nom de
    Comité depuis l’averse) que nous aurons des hommes des sociétés
    secrètes, l’effet est énorme.
    « Alors ce n’est plus une manifestation, c’est une
    révolution ! »
    Quelques mots graves sont prononcés : « J’aurais voulu
    embrasser ma mère avant ce jour-là ! – N’avoir encore rien connu
    de la vie ! – Nous irons souper chez Pluton ! »
    – 85 –
    Le grand jour est arrivé.
    Je vais chez Lepolge en longeant les murailles, ce qui me salit
    beaucoup.
    « Les Saisons sont-elles averties ? »
    Il me remet le doigt sur la bouche comme la première fois.
    « Chut !… »
    « Que t’a-t-il répondu ? » me demande Matoussaint, le soir,
    quand je rentre.
    Chut ! – Mais je ne lui mets pas le doigt sur la bouche. Je le
    préviens seulement qu’on m’a défendu de parler à âme qui vive.
    Chut… – Et comme si tout en ne voulant rien dire, je tenais
    pourtant à l’avertir que les hommes d’action sont prêts, je chante
    avec des couacs qui me désolent moi-même :
    Il y avait des hommes sur des pavés !
    Trois hommes noirs qui étaient masqués…
    Matoussaint devine tout de suite que ce chant d’allure naïve
    est un mot d’ordre ! et à son tour comme un simple pâtre qui
    rentre à la ferme, il continue :
    Ces hommes-là furent rejoignis,
    Par des escholiers de Paris…
    – 86 –
    Matoussaint sait bien que rejoindre fait « rejoints » au
    participe passé : « rejoints » et non pas « rejoignis ». Mais
    « rejoignis » a l’air pâtre (ce qui déroute la police ; et en même
    temps m’indique qu’il a compris).
    En rentrant dans sa chambre, on entend sa voix qui meurt. Il
    a interverti :
    Par des escholiers de Paris
    Ces hommes-là furent rejoignis !
    Oh ! il est né conspirateur !

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  12. Artisans de l'ombre Dit :

    ——————————————-31—————————————————–
    -Je veux te voir, insiste mon frère aîné.
    - Non, après le mariage !
    - Alors je vais t’épouser demain !
    - Non ! Je ne suis pas prête !
    - Sors que je te parle ou je t’enlève demain.
    Obligée, elle sort et est agressée littéralement par les interrogations de mon frère très jaloux, car ma cousine est médecin, et elle rencontrait beaucoup de gens dans son travail.
    La nuit s’achève, en cette exhortation qui libéra enfin mon cœur.
    Et c’est ainsi que j’ai épousé Donya, l’amour de ma vie, en un somptueux double mariage : mon frère et moi nous liant avec les deux filles “Arfawil”. Aujourd’hui, j’ai arrêté le métier d’acteur et suis devenu scénariste, je travaille à la maison, dans le quartier qui m’a vu pousser. Avec ma femme, on reste dans la cuisine à ressasser notre passé oublié, et je l’interroge : chérie, quand est-ce que tu as su que tu m’aimais pour la première fois ?
    Donya en posant le café qu’elle avait préparé sur cette table ornée des pâtisseries qui ne manquent pas de rappeler Hadja Sadia, m’avoue en prenant place à mes côtés : tu te souviens quand mon cousin du côté de mon père voulait que je joue avec lui de force et qu’il m’agrippait par le bras si fort que je pleurais ?
    - Oui ! Je m’en souviens ! Je suis venu vers lui, l’ai poussé et lui ai crié de te laisser, je lui ai dit de ne pas te toucher.
    - Oui… mais tu as aussi divulgué ces mots qui enchaînèrent mon cœur au tien, je me rappelle comme si c’était hier… Il t’a dit : qui es-tu pour la défendre, son cousin ? Et après ? Moi aussi je suis son cousin !
    - Ah, je m’en rappelle !
    - Oui, tu lui as dit : Donya n’est pas seulement ma cousine, Donya est ma moitié. Elle et moi nous ne faisons qu’un ! Elle m’appartient ! Elle et moi c’est plus fort qu’aucun lien au monde !
    - Oui, je peux l’avouer maintenant, j’étais jaloux !
    - Oh ! Il ne fallait pas ! Tu sais que c’est toi que j’aime.
    - Non ! Je veux dire, jaloux de sa force, il m’a bien corrigé !
    - Arrête de me taquiner ! Ce souvenir est précieux pour moi !
    Déambulant dans la cuisine, mes deux jumelles de six ans : Houda et Sonya, l’une attrape ma main et me murmure : papa, ta main me dit que tu vas m’acheter plein de bonbons ! Quant à mon autre petite blonde, elle pose sa tête sur mon genou et dit : papa ton pied dit que tu vas nous emmener au parc !
    -Votre mère vous a appris ce jeu, et je n’ai plus le dernier mot dans cette maison !
    Donya sourit et demande que je les emmène se promener. À ce moment, la porte d’entrée claque, le petit Amir de huit ans, entre boudeur, ronchon, s’assoit à table avec nous et révèle : je veux aller dans une école privée.
    Je l’interroge pourquoi, il répond : les élèves de l’école n’arrêtent pas de dire que mon père est déjanté, mais drôle, et que ma mère est bizarre, et qu’elle leur fait trop peur.
    - N’écoute pas ce qu’ils disent, dis-je pour le consoler.
    - Ryma et Khalil sont fous, ils vont souvent en voyage et me laissent avec vous !
    - Il ne faut pas dire de méchancetés sur tes parents, le sermonne Donya.
    - Mes parents me laissent toujours avec vous, alors que je préfèrerais rester chez moi lire des romans policiers.
    Donya regarde nos filles en haussant les sourcils, ces dernières comprirent le code, et en souriant allèrent attraper chacune le bras de Amir et le tirer chacune de son côté en lui demandant avec emphase : moussaillon, quel est le mot de passe ?
    Amir crie, ordonne qu’on gronde nos filles, menace d’en référer à son père mon frère, mais au final, il cède à leurs dires en souriant : capitaine, c’est moineau !
    Et ainsi je les emmenais tous au parc d’attraction s’amuser, et profiter de cette enfance dont ils ne doivent pas être privés. Tout finit bien dans le meilleur des mondes, à qui sait attendre. Souvenez-vous : ne jugez point les personnes, qui sait ce que leur cœur a à vous dire. Confortez ceux qui sont seuls, qui sait ce qu’ils ont à offrir. N’enfermez point votre âme d’enfant, car au fond, c’est ce qui vous garde innocent. Devenez de bons parents, car le temps saura attester de votre enseignement. Laissez ce moineau s’envoler, moussaillon ne le retenez pas, car votre capitaine est épris de liberté. Et si aimer était une bénédiction… pourquoi se priver… de dénommer son nom ? Ainsi s’achève mon récit, j’espère que les confessions d’un orphelin parleront à votre cœur et ne resteront pas un fugace souvenir.
    Fin
    H.B

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  13. Artisans de l'ombre Dit :

    ————————————————-08 La revanche————————————————
    Place du Panthéon.
    Noire de monde, la place, cette fois !
    Noire avec des taches de couleur, il y a des habits dont la
    couleur crie dans l’ensemble, il y a des chapeaux pointus verts et
    de loin en loin des bérets écarlates. Comme des fleurs de pourpre
    en l’épaisseur des blés…
    C’est plein de mouvement et de vie.
    La première manifestation, malgré son malheur, a été un bon
    champ de manoeuvre. On a déjà fait campagne. Il pleuvait alors ;
    aujourd’hui le soleil flambe. On était trois cents, on va être deux
    mille !
    Nous verrons ce que c’est que les Écoles sans la pluie !
    Est-on prêt ? Tous ceux qu’on attend sont-ils venus ?
    Y a-t-il encore des pelotons de libres penseurs qui ne soient
    pas en place et qui fassent languir la Révolution ?
    On y est !
    Matoussaint monte les marches du Panthéon, met sa main en
    abat-jour sur ses yeux, embrasse la foule d’un regard et descend,
    – 88 –
    grave comme un Grecque venant du Capitole : il va donner le
    signal.
    Mais voilà qu’un autre homme que Matoussaint monte
    comme lui les marches et observe la place ! Un grand garçon à
    moustaches et barbiche brunes, teint blême, oeil louche…
    « C’est DELAHODDE, le mouchard, murmure une voix près
    de moi.
    – Plus bas, dis-je instinctivement, en écrasant la main de
    celui qui a parlé ; plus bas ; on va l’assassiner !… »
    Notre émotion est grande dans le groupe où a éclaté la
    révélation et où je plaide le silence.
    « Si l’on veut le châtier, il faut aller lui brûler la cervelle sur
    place, tirer au sort à qui s’en chargera ; mais si on le livre à la
    foule, chacun en prendra un morceau, et ce sera odieux et sale,
    vous verrez ! il sera tué à coups de poing, à coups de pied, à coups
    d’ongle ! – Et l’on nous accusera de scélératesse et de lâcheté !… »
    Il paraît que je parle comme il faut parler et que j’ai dans la
    voix une émotion qui porte, car on se range à mon avis ;
    seulement, par curiosité de paysan qui regarde se traîner un
    crapaud, on se presse sur le chemin du signalé.
    « C’est lui, c’est bien lui ! » répète le garçon qui ne l’avait vu
    que de loin.
    Ce suspect a-t-il remarqué qu’on le dévisageait ? toujours estil
    qu’il tourne sa face blême de notre côté et il écarte ses lèvres
    dans un rire muet, sinistre. Je n’oublierai jamais ce rire-là. – J’ai
    vu un jour un chien enragé qui agonisait : il avait l’oeil boueux, la
    lèvre retroussée et montrait ainsi sa mâchoire blanche…
    – 89 –
    Si ce n’est pas Delahodde, c’est un misérable sûrement ; ce
    rire le dit. A-t-il eu peur, a-t-il eu honte ? – Il s’écarte de la foule
    et disparaît dans la petite rue qui est derrière l’École de Droit…
    J’ai peut-être été lâche de ne pas le laisser écharper.
    « Où va-t-on ?
    – À la Sorbonne pour sommer le doyen de paraître et lui lire
    la protestation contre la fermeture du cours », répondent les
    meneurs.
    Nous sommes dans la grande cour de la Sorbonne – elle est
    pleine.
    J’aperçois tout d’un coup Lepolge, vers lequel je vais, mais
    qui d’un geste me fait signe de ne pas le reconnaître.
    Est-il avec les Saisons7 ? Les hommes de Aide-toi le ciel
    t’aidera8 sont-ils là ? Y a-t-il des armes sous les habits ? Je ne le
    saurai pas de la journée ; au moment où nous nous croisons avec
    Lepolge, je le questionne à l’oreille.
    « Chut ! »
    Et il avance son fameux doigt, il m’agace, à la fin !
    Je le mords, s’il y revient.
    7 Société secrète, fondée en 1836 par Blanqui, dont les membres
    jouèrent un rôle actif durant la Révolution de Février.
    8 Société secrète qui eut un rôle déterminant dans la préparation
    de l’insurrection de Juillet 1830 et de la Révolution de 1848.
    – 90 –
    Je m’agite donc sans savoir si je coudoie des hommes chargés
    de cartouches, vieux chefs de barricades, qui vont tout d’un coup
    crier : « Vive Barbès ! » et planter le drapeau rouge.
    Le rouge, il s’étale en fromage sur la tête de quelques
    étudiants à cheveux longs.
    Sont-ce des chefs, ces porte-bérets ? Si ce sont des chefs,
    qu’ils le disent ! Mais ils sont bien jeunes et ont diablement l’air
    de première année !
    Cependant, dans le tas – comme dessus du panier – un de ces
    bouchons rouges couvre une bouteille, où il m’a l’air d’y avoir du
    vin généreux. Cette bouteille est un garçon blond, aux grands
    yeux gris, au front large, à la mine un peu pensive.
    Il n’a pas le bouchon sur l’oreille ; il l’a planté droit ; comme
    s’il ne voulait pas crâner avec sa coiffure, mais arborer du rouge,
    simplement parce que c’est la couleur républicaine. Ce portebéret
    me va et je le suis d’un oeil ami dans la foule.
    Il n’est pas seul, il a avec lui un autre béret et quelques
    camarades qui me bottent aussi. Ce groupe-là m’inspire de la
    confiance ; si on se bûche, je suis sûr qu’ils en seront.
    On se bûche !
    Le feu a pris aux poudres par une provocation des Saint-
    Vincent de Paul.
    Les Saint-Vincent se sont insolemment plantés sur les
    marches du grand escalier.
    – 91 –
    Ils n’ont encore rien dit, mais voilà qu’ils applaudissent !
    Il y avait des mouchards dans la foule, qui, tout d’un coup, se
    sont jetés sur les bérets ; les têtes coiffées de rouge sont traquées
    par les policiers en bourgeois.
    C’est alors que les Saint-Vincent ont crié « bravo ! » du haut
    des marches :
    « Emballés, les coquelicots ! »
    Où est donc mon béret aux yeux gris ?
    Ah ! je l’aperçois avec son ami brun.
    Ils gagnent les escaliers d’où la Saint-Vincenterie hue les
    coquelicots emballés.
    Ils ne regardent pas si on les suit ; ils vont gifler les Saint-
    Vincent… J’en suis !

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  14. Artisans de l'ombre Dit :

    SCRUPULES
    Je ne me rappelle plus bien ce qui s’est passé, ce qu’on a
    donné de gifles ; je sais que je n’en ai pas reçu, mais il y a eu une
    bousculade et l’on s’est perdus tous dans la foule.
    Moi, je tiens une oreille ! – Je la tiens entre le pouce et
    l’index. Cette oreille appartient à un de ceux qui ont applaudi.
    « Tu vas demander pardon. »
    Je tutoie ce jeune homme sans le connaître.
    – 92 –
    L’oreille fait la sourde ; j’abaisse encore un peu le museau.
    Le Saint-Vincent crie, moi je parle et je dis :
    « Tu crieras après… Tu vas demander pardon, d’abord. Ah !
    tu applaudis quand les sergents de ville nous arrêtent !
    – Ce n’est pas moi.
    – Ce n’est pas toi ? Eh bien ! jure par le saint-père le pape
    que ce n’est pas toi. »
    Je l’ai surpris criant bravo. Nous allons voir s’il osera jurer.
    « Vous me lâcherez si je jure que ce n’est pas moi ?
    – Oui.
    – Je vous jure…
    – Par le saint… Allons, faut-il épeler ?
    – Par le saint…
    – Père le pape.
    – Perlepap. »
    Il marmotte, il va trop vite. Ce n’est pas du jeu. Il faut un père
    le pape plus sérieux : – PET-REU-LEU-PAPP !
    Il le donne aussi sérieux que je le veux ; je suis bien forcé de le
    lâcher.
    – 93 –
    Mais je me ravise au même moment !
    Ai-je été parjure en cette occasion ? Ai-je violé la foi des
    serments, manqué à la parole promise ? Je me le suis demandé
    souvent depuis. Je ne sais pas encore si j’eus tort de courir après
    le Saint-Vincent et de le ramener par l’oreille.
    « Que me voulez-vous ?
    – Viens, que je te donne encore un coup de pied au cul. »
    Le Dieu qu’il adore m’est témoin que je n’y mis point de
    brutalité. Ma voix ne s’enfla pas pour réclamer de lui cette faveur,
    et je le plaçai sans violence dans la position qui convient le mieux
    au but que je voulais atteindre. J’avais plutôt l’air de lui faire un
    cadeau qu’une menace ; et je visai avec la froideur et la précision
    d’un tireur qui a un beau coup de fusil.
    Le trouble s’est mis dans la manifestation. Que va-t-elle
    devenir ?
    « Chez Michelet ! » crie une voix.
    Je m’étonne et je proteste.
    « Chez Michelet ? Non ! Restons ici ! »
    On me demande de développer mon plan.
    « Le voici : Nous ne laissons entrer ni sortir personne ; c’est
    nous qui allons arrêter les suspects et chercher les mouchards.
    – La police viendra.
    – Eh bien ?
    – 94 –
    – Ils tireront l’épée !
    – Tant mieux !
    – On enverra la troupe !
    – Qu’on l’envoie ! qu’on pusse dire qu’il a été nécessaire de
    dégainer contre nous, de dépêcher une brigade, de faire venir des
    soldats ! »
    Je rêve ce tumulte, les officiers arrivant au pas de course, les
    tambours battant, les sommations faites. Reculera-t-on ? les
    étudiants tiendront-ils ? Je ne sais ; mais il y aura eu au moins
    une odeur de révolte et de révolution. La foule continue à crier :
    chez Michelet ! chez Michelet !
    « Allez-y si vous voulez, moi je reste ! »
    Il m’a fallu du courage pour parler ainsi et il m’en faut encore
    plus pour ne pas les suivre, mais je me suis entêté dans ma
    déclaration et j’ai sacrifié ma curiosité, mon amour de voir, ma
    passion de la foule, à la conviction que j’ai que cette promenade
    chez Michelet est une bêtise.
    Je me suis trouvé bien sot tout de même quand les derniers
    traînards ont eu passé devant moi, et que j’ai été seul dans la rue,
    avec les bourgeois qui se moquaient ou s’irritaient de la
    démonstration.
    « Vous n’allez pas avec ces braillards ? » m’a dit un gros
    ventre…
    Quand Matoussaint, de qui j’ai été séparé dès le début par le
    remous, a entendu dire que je ne venais pas, il a paru atterré,
    – 95 –
    mais autant, je crois, parce que je lui manque que parce que je
    manque à la manifestation. C’est beaucoup d’avoir quelqu’un qui
    ne recule pas devant le coup de poing dans ces occasions-là et il a
    confiance en moi de ce côté.
    Pour le coup de pied aussi il pourrait avoir confiance. S’il
    n’avait vu tout à l’heure avec le Saint-Vincent de Paul, j’ose croire
    qu’il aurait été content, ou alors il est très difficile.
    Me voilà bien avancé maintenant ! J’avais consacré ma
    journée à la Révolution et je me trouve sans emploi, au milieu de
    l’après-midi, dans le Quartier latin désert ; devant les cafés vides
    j’ai l’air de sortir de l’hôpital. Je traîne le long des maisons
    comme un chien qui cherche une piste et ceux qui me connaissent
    se demandent comment moi, le rouge, celui qui fait toujours tant
    de boucan quand je passe et qui ai l’air de vouloir tout manger, je
    suis là à rôder comme un fainéant, les mains dans les poches, le
    jour du boucan général !
    Ah ! il en coûte de se séparer des foules. On passe pour capon
    auprès de quelques-uns ou bien pour vaniteux et enfin, on
    s’embête énormément. Car je m’embête énormément. Le malheur
    est qu’Alexandrine a profité de ce que tout le monde serait dehors
    toute la journée, de ce qu’il n’y aurait pas de clients à la crémerie,
    pour aller voir une parente qui reste au diable, sans cela !… Nous
    aurions été sous les toits. J’aurais pu passer ma tête par la lucarne
    si j’avais voulu pour regarder du côté de la manifestation. Je ne
    sais pas si j’aurais voulu.
    Où vais-je aller ?
    Je n’ai pas encore, depuis que je suis à Paris, été seul dans
    l’après-midi. Je suis tout dérouté l’après-midi quand je ne suis
    pas deux ou trois – avec Alexandrine ou avec les camarades. Je
    n’ai rien à me dire. Causer avec moi-même ! Pas dans le jour ! Le
    jour, je ne me trouve pas espiègle.
    – 96 –
    Je vais au Luxembourg, dans la Pépinière, je m’assieds sur un
    banc, à côté de vieux qui racontent des histoires du temps de
    l’ancien, et au milieu de jeunes mères que je gêne pour donner à
    téter à leurs enfants ! Oh ! si c’était à refaire, j’irais chez Michelet !
    Si par hasard ça avait tourné à l’émeute sous ses fenêtres ! S’il
    y avait eu du sang ! Mon Dieu, que je voudrais qu’il y eût du sang.
    Oh ! s’il y a eu du sang, mon devoir est d’aller où il coule. Je
    n’étais pas pour la promenade ; je suis pour l’insurrection.
    Matoussaint, as-tu perdu un membre ? As-tu un des hommes
    de ta barricade mort ?
    Je flaire si ça sent la poudre… Ça sent le lait, l’enfant… je ne
    sais quoi… tout, excepté la poudre.
    Tant pis, je vais me mentir à moi-même, manquer de fermeté.
    Personne ne le saura ! Je vais aller voir ce que devient la
    manifestation.
    Une débandade ! Des gens qui fuient !
    Je reconnais toute ma crémerie qui a les talons près du
    derrière.
    « On arrête, on arrête ! » crient les fuyards.
    Je suis reconnu par l’un d’eux.
    « Filez, filez, mon cher ! les sergents de ville pincent tout le
    monde, ON CERNE, ON CERNE ! »
    Je ne fuirai pas !
    – 97 –
    Et je m’engage dans la rue même qui, au dire des fuyards, est
    cernée.
    Mais je ne vois personne.
    On ne cerne pas ! Où cerne-t-on ?
    Je cherche, je vais de droite, de gauche, je ne me sens pas
    cerné ; je patauge, je prends cette rue-ci, celle-là, je demande à
    tous ceux que je rencontre si l’on a vu cerner.
    « A-t-on seulement aperçu une manifestation ?
    – Plaît-il ?
    – Avez-vous vu une manifestation ? »
    Je fais un cornet avec mes mains pour qu’on entende mieux.
    On n’a rien vu !…
    Je reviens comme je peux vers le quartier, pour y retrouver
    des échappés, avoir des nouvelles ; quitte à reprendre l’omnibus
    pour retourner du côté de la manifestation. Avec un bon plan de
    la banlieue, je la déterrerai peut-être !
    J’apprends à l’hôtel que les fuyards avaient raison.
    On a vraiment cerné et arrêté ; mais pas du côté où j’étais.
    « Et tenez, les voici qui viennent !…
    – Combien sont-ils ?
    – 98 –
    – Presque un bataillon. Ils descendent ! Regardez donc ! »
    Je regarde.
    Les prisonniers marchent entre deux haies de sergents de
    ville. Je reconnais les camarades.
    Je m’élance ! on me retient.
    « Qu’est-ce que vous voulez faire ?
    – Aller délivrer mes frères !
    – Tu es donc devenu fou ? me dit tout bas Alexandrine, qui
    vient de rentrer et me tire par les basques de ma redingote, – et
    tout haut elle ajoute :
    – Tenez, monsieur Vingtras, voilà ce qu’on en fait, de ceux qui
    veulent délivrer leurs frères ! »
    Elle me montre une chose qui a l’air d’un torchon et qui a
    voulu délivrer ses frères. Je reconnais la tête de Championnet, un
    des locataires, – ce qui reste du moins de la tête de Championnet,
    enveloppée dans des serviettes comme un pain qu’on veut garder
    frais.
    Il ne peut pas parler ; on lui a recousu la langue au galop – un
    point en attendant ; – mais ceux qui l’ont amené ont conté son
    histoire.
    C’était au parc aux Moutons, à l’endroit où la police s’est jetée
    sur la manifestation.
    Championnet a vu là une atteinte au droit de parole sous les
    fenêtres, et s’élançant au-devant du brigadier qui commandait :
    – 99 –
    « Savez-vous bien ce que vous allez faire ?
    – Parfaitement ! » et, se tournant vers les agents, le brigadier
    leur a dit : « Pilez-moi cet homme-là ! »
    On a pilé Championnet.
    Je lui demande si le récit est exact ; les serviettes se remuent
    pour répondre. Il y en a malheureusement une qui se dégomme,
    Championnet demande par signe qu’on le recolle et paraît décidé
    à ne plus vouloir essayer de déposer.
    Je voudrais savoir pourtant !
    Championnet ne peut pas parler.
    Veut-il écrire ?
    Il écrit en allant de la cave au grenier, avec des airs de
    somnambule. Les caractères tracés par Championnet en bouillie
    sont tellement confus à certains moments que je ne puis pas trop
    démêler les détails. Je me contente donc du gros et du demi-gros.
    Il semblerait établi, par quelques balancements de tête de
    Championnet en réponse à des questions (que je pose d’ailleurs
    avec la prudence d’un médecin qui ne permet pas au juge
    d’instruction d’aller trop loin), il semblerait établi qu’on a crié
    sous la fenêtre d’un monsieur qui n’était pas Michelet, qu’on s’est
    trompé, et que quand on s’est aperçu de l’erreur il n’en restait
    plus pour Michelet ; Michelet a eu une petite ovation très enrouée
    où perçait beaucoup de mauvaise humeur.
    Peu à peu cependant le jour se fait, – les renseignements
    arrivent. On accourt pour avoir de mes nouvelles, pour savoir si je
    suis arrêté.
    – 100 –
    « Ah ! vous avez eu bon nez ! Vous nous l’aviez bien dit ! »
    Je triomphe, – triomphe douloureux en face des torchons
    ensanglantés qui représentent Championnet, douloureux encore
    à cause de l’arrestation de Matoussaint.
    « A-t-il été blessé ?
    – Non ! Ils se sont mis à cinq pour le prendre ! »
    Je me gratte la tête là-dessus et je me demande si ce ne sont
    pas toujours les Championnet qui écopent et les Matoussaint
    qu’on ménage dans ces bagarres ! Il faut un corps à l’accusation,
    et si on présentait un corps pétri par le bout comme celui de
    Championnet, le gouvernement serait accusé de barbarie.
    Matoussaint chef, s’il est blessé, envoie sa tête aux journaux, ou
    fait un effet tragique au banc des accusés, tandis que
    Championnet que personne ne connaît peut être aplati comme
    beurre, il peut et doit être aplati parce que la vue de sa motte de
    beurre sanglante, un peu répugnante même il faut le dire,
    effraiera et dégoûtera. Il est politique d’arrêter Matoussaint sans
    lui faire de mal, il est bon de pétrir Championnet. Voilà à quoi je
    pense, l’idée qui me vient ! Avec ça, quand Matoussaint sortira de
    prison, tout le monde ira lui serrer la main, tandis que
    Championnet sera négligé, à cause de son obscurité, fui même à
    cause de ses boutons.
    Ce n’est pas seulement Matoussaint qui est arrêté, ils sont
    une dizaine des nôtres.
    « Frères, aux charcuteries ! »
    – 101 –
    J’ai toujours vu que, quand quelqu’un était arrêté, on lui
    envoyait du saucisson.
    Mais je trouve dans un étudiant à lunettes qui suit les cours
    de chimie un adversaire inattendu.
    « Du saucisson ! dit-il, toujours du saucisson !… N’est-il donc
    pas temps de songer aux rafraîchissements, citoyens ?… »
    Il convoque les amis et propose qu’un comité spécialement
    élu s’occupe, non pas seulement de recueillir les secours en
    nature, mais de leur donner une direction intelligente.
    « Le saucisson, prolongé, enfièvrerait, … le laitage
    débiliterait. – Et même… Ah ! que diraient nos ennemis ! » (Vive
    émotion.)
    On constitue le comité, qui entre immédiatement en
    délibération et se distribue les rôles. L’un ramassera les
    cotisations en argent, l’autre les cochonnailles, celui-ci les
    fromages.
    Ce fut un de ceux de l’hôtel qui fut chargé des fromages, –
    pour le malheur de l’hôtel ! car il empesta la maison avec des
    produits trop faits, et je lui trouvai toujours, à lui
    personnellement dans la suite, une petite odeur de Camembert.
    Il paraît qu’ils sont soixante-dix arrêtés, on les a entassés au
    Dépôt.
    Il y avait de la vermine, mais Matoussaint n’en était point
    triste, et il disait en se grattant :
    – 102 –
    « Ces insectes laisseront des germes républicains dans les
    jeunes têtes, et les punaises s’écraseront plus tard – en gouttes de
    sang – sur le front de Bonaparte ! »
    Sur les soixante-dix, soixante-neuf ont été mis en liberté ; on
    garde Matoussaint tout seul. Le pouvoir a donc peur de
    Matoussaint ?
    On est bien forcé de le relâcher, pourtant. Mais on nous a
    laissé le temps de boucaner autour de son arrestation : il nous
    revient consacré par la souffrance.
    « Comme Lazare, nous dit-il au punch qu’on lui offrit le soir ;
    comme Lazare, je viens de soulever, après dix jours, le couvercle
    de mon tombeau. Je rentre fortifié par le supplice ! Ils ont cru
    m’abattre, ils m’ont bronzé. Ombre du divin Marat, je te jure que
    je n’ai pas faibli ! »
    Il est même un peu plus boulot qu’auparavant, il me semble.
    Je le lui fais remarquer avec plaisir.
    « Graisse de prison, dit-il avec un sourire amer et en hochant
    la tête ; – c’est soufflé, tiens, tâte, c’est soufflé ! Pourvu que ça ne
    me gêne pas pour la lutte ! »
    Un groupe particulier a pris place à nos côtés : celui qui avait
    pour guidon, dans la cour de la Sorbonne, le béret du blond au
    front large, aux beaux yeux gris.
    Ils m’ont remarqué, paraît-il, quand, détaché des miens, j’ai,
    sans consigne, par fureur, sauté sur les Saint-Vincent qui
    applaudissaient. Nous nous sommes trouvés côte à côte dans
    cette bagarre.
    Au Dépôt, ils ont fait connaissance avec Matoussaint, ils ont
    partagé le fromage et le saucisson, rompu le pain noir de l’amitié,
    et quand Matoussaint sort du tombeau, il les invite à dîner avec
    nous – à la fortune du pot !
    « Disons, m’écriai-je en faisant allusion à la résurrection de
    Matoussaint et à son image biblique : Au Lazare de la
    fourchette !… Le calembour n’empêche pas les convictions !
    Qu’en dis-tu, Béret rouge ?… On se tutoie, n’est-ce pas ? Vive la
    Sociale ! »

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  15. Artisans de l'ombre Dit :

    —————————————–09
    La maison Renoul……………………..
    Nous voilà donc amis comme tout avec le Béret rouge et sa
    bande !
    Le Béret rouge s’appelle Renoul. Son père est un professeur
    de faculté de province qui connaît Béranger ; gloire dont le fils a
    le reflet auprès de ses camarades, mais qui ne m’éblouit pas assez,
    paraît-il.
    Quand on m’a parlé, je n’ai pas eu l’air bouleversé.
    « Tu entends, me dit-on, son père connaît Béranger. Béranger
    l’a fait sauter sur ses genoux quand il était petit.
    – Oui, j’entends bien. »
    On attend toujours une marque de satisfaction sur ma figure,
    on regarde mon nez, mes yeux, on compte sur une petite grimace.
    On répète :
    « Béranger l’a fait sauter sur ses genoux !…
    – Et après ? »
    Renoul n’aurait pas été bercé sur les genoux de cette tête
    vénérée, comme dit Matoussaint, que je n’en aimerais pas moins
    sa tournure de garçon franc, loyal et droit, – un peu grave quand
    il parle de ses idées, mais gai comme un moutard quand on est à
    la farce et qu’il lui part sous le nez quelque mot bizarre ou
    quelque blague joyeuse.
    – 105 –
    Il a pourtant contre lui deux choses qui, au premier abord,
    m’ont terrifié.
    Quand j’étais sur le carré, à la première visite que je lui ai
    faite, j’ai vu sortir un homme avec une robe de chambre, et qui
    prisait. Il faisait noir, nous nous sommes heurtés, demandé
    pardon, heurtés encore. Chaque fois que nous nous heurtions, je
    trouvais qu’il sentait la fève. Après nous être très difficilement
    débarrassés l’un de l’autre, nous avons reconnu en nous
    redressant qui nous étions : lui Renoul, moi Vingtras.
    Renoul avec une robe de chambre à glands et une tabatière de
    corne !
    Eh bien ! moi, je vous dis que c’est la faute de Béranger !
    Il y a une autre raison à l’air propriétaire de Renoul. Renoul
    n’est pas seul. Le coeur de Renoul a déjà battu – le mien aussi,
    mais en garni.
    Celui de Renoul bat dans ses meubles, et ces meubles sont
    époussetés, cirés, vernis par la main d’une compagne, avec
    laquelle il vit depuis qu’il est à Paris. Ils sont dans leurs meubles !
    Ils font leur cuisine chez eux ! ! Ils mettent le pot-au-feu le
    dimanche ! ! !
    Ces révélations jettent d’abord une ombre et comme un
    discrédit sur la réputation révolutionnaire de Renoul.
    Un béret rouge dans la rue, – chez lui une douillette !
    Que signifie ce double masque ?
    Cependant la stupeur fait place à la réflexion ; et à
    l’inquiétude que donnait la douillette succède même – en y
    – 106 –
    pensant – une sorte de respect pour ce jeune républicain qui,
    ayant des meubles et une robe de chambre, ne craint pas de se
    lancer dans la mêlée tout comme un autre.
    Je n’ose pas dire qu’il ne me reste pas un peu de défiance ! Je
    n’ai vu dans aucun poème les héros de dix-sept ans avoir une
    tabatière et priser. Mais je sens au fond de mon coeur d’homme
    une certaine envie de cette existence tranquille et claire, dans un
    appartement dont on est le maître, dont on a la clef, où l’on est
    roi !
    Roi ! – Mon Dieu ! est-ce que déjà le spectacle de ce bonheur,
    l’égoïsme qui reste toujours tapi au fond du meilleur de nous, me
    ramèneraient aux idées monarchiques ?
    Un mobilier de rien du tout, mais si propre, si frais, avec des
    reflets luisants et une odeur de cire ! Sur le lit, une courtepointe
    aux dents roses. Aux fenêtres, des rideaux qui tamisent le jour. Je
    n’ai jamais vu cela depuis que je suis libre ! Je ne l’ai vu
    qu’autrefois en province, et seulement sous les toits de bourgeois,
    comme chez nous. Mais chez ce jeune républicain, chez ce
    souffleteur de Saint-Vincent !…
    Puis, la saison est belle, – le printemps est venu plus tôt cette
    année, – et il tombe du soleil par belles plaques dorées sur les
    meubles et sur nos têtes.
    Je garderai longtemps le souvenir d’une de ces plaques d’or
    qui se teintait de rouge en traversant les grands rideaux ; c’était la
    poésie des églises où les vitraux jettent des reflets sanglants sur
    les dalles, et le charme intime et doux d’une chambre d’ami ; mes
    regards se noyaient et mon coeur se baignait dans ce calme et
    cette clarté.
    Dans toutes les maisons que j’ai habitées jusqu’ici, – dans
    l’hôtel même du père Mouton, – les chambres n’ont qu’un lit
    – 107 –
    pauvre, deux chaises vilaines, une table grasse, un lavabo
    ébréché. Les réduits de dix francs donnent sur la cour, on croirait
    voir une gueule de puits humide et noire ! Si le soleil vient, c’est
    tant pis ! il sert à chauffer le plomb ; si la brise entre, elle apporte
    de la cuisine et de la table d’hôte des odeurs de friture et de
    graisse.
    Dans cette maison de Renoul, la croisée ne s’ouvre pas sur
    une rue boueuse, mais sur un espace planté d’arbres tout couverts
    de pousses fraîches comme des petits haricots verts, et où sautent
    des oiseaux en liberté.
    Je n’ai rencontré jusqu’à présent que des oiseaux qui
    sentaient la vieille femme, la suie ou le cuir : – pies, perroquets,
    merles, avec des becs qu’on dirait faits à la grosse. Ici j’ai l’oreille
    chatouillée et le choeur effleuré par de grands froufrous d’ailes !…
    La maîtresse de ce petit appartement a deux pièces, dont
    l’une, meublée par un lit assez grand, l’autre par une bibliothèque
    toute petite.
    Madame Renoul trouve bien que nous faisons un peu de
    bruit ; que moi, en particulier, j’ai une voix qui casse les vitres et
    des souliers qui rayent tout son parquet : elle trouve bien que
    Matoussaint, en levant les bras, pour faire comme Danton,
    s’expose à renverser l’étagère où il y a de petits bibelots de foire :
    – un chat en chocolat et un bonnet phrygien en sucre rouge –
    mais nous l’amusons quelquefois ; on n’imite pas Danton tout le
    temps ; on n’est pas tribun éternellement, on est un peu farce
    aussi ; et après le tocsin de 93, c’est le carillon de nos dix-huit ans
    que nous sonnons à toute volée !
    C’est le grésil du rire après les tempêtes d’éloquence.
    Puis, on fait le café.
    – 108 –
    Renoul reçoit tous les mois, de sa mère, des provisions de
    moka en grain qu’on moud à tour de rôle, et le bruit de ce moulinlà,
    l’odeur de ce café, qui sent les îles, adoucissent nos colères
    plébéiennes et nous rendent, jusqu’au dernier grain, indulgents
    pour la société mal faite ; ou tout au moins il y a trêve – on met
    du sucre.
    Le pli est pris ; tous les soirs on vient discuter, crier et
    moudre. On verse, on sirote, on fume, on rit – puis l’on se remet
    en colère et l’on remonte sur les chaises comme à la tribune.
    « Pas sur celle-là ! crie la maîtresse de la maison en
    s’arrachant les cheveux ; là-dessus si vous voulez ! »
    Et elle indique un tabouret infirme d’où l’on est sûr de tomber
    chaque fois qu’on y grimpe.
    On salit beaucoup le dessus des chaises.
    Quelqu’un propose d’ôter ses souliers chaque fois qu’il y aura
    une discussion un peu chaude. On vote.
    « Non, non ! »
    C’est la femme qui a protesté le plus énergiquement, elle a
    levé les deux mains – je présidais, je l’ai bien vu.
    Elle préfère encore qu’on garde ses souliers et que l’on abîme
    ses chaises.
    Matoussaint a voté contre le déchaussage. Pourquoi ? lui qui
    n’est pas pour les préjugés. C’est une faiblesse, voyons ! mais il
    s’en explique.
    – 109 –
    « Si j’ôtais mes souliers, me dit-il tout bas, je ne pourrais plus
    les remettre, ils ne tiennent qu’avec des ficelles par dessous ; ce
    n’est pas des semelles, c’est du crochet. »
    Ah ! les bonnes heures, les belles soirées ! – avec le soleil, la
    brise, les colères jeunes, les rires fous ; avec le tabouret qui boite
    et le café qui embaume !
    Ce printemps dans les arbres, ce printemps dans nos têtes !…
    Les oiseaux qui battent la vitre, nos coeurs qui battent la
    campagne !
    Je garderai la mémoire de ces jours-là toute ma vie.
    J’ai eu du bonheur de tomber sur ce béret rouge.
    Je ne me figurais un intérieur qu’avec un père et une mère
    qui se disputaient et se raccommodaient sur le derrière
    ensanglanté de leurs enfants. Je croyais qu’on ne pouvait être
    dans ses meubles que si l’on avait l’air chagrin, maître d’école,
    que si l’on paraissait s’ennuyer à mort, et si l’on avait des
    domestiques pour leur faire manger les restes et boire du vin
    aigre.
    Chez Renoul on ne s’ennuie pas, on ne fouette personne – du
    moins je n’ai rien surpris de pareil – on ne se dispute pas, on ne
    fait pas boire des choses aigres aux domestiques. Il n’y a pas de
    domestiques, d’abord.
    Ah ! le foyer paternel, le toit de nos pères !
    Je ne connais qu’un toit, je ne connais qu’un père, mais je
    préfère n’être pas sous son toit et moudre le moka chez Renoul,
    entre une discussion sur 93 et une partie de colin-maillard !

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  16. Artisans de l'ombre Dit :

    IL FAUT LANCER UN JOURNAL.
    Ce mot, un jour, a traversé l’espace.
    « Allons, que faisons-nous donc ? (Nous moulions du café.)
    Nous n’avons donc rien là ! crie Matoussaint.
    – Où ça ?
    – Là !… » Il frappe en même temps sur son coeur.
    « Tu vas casser ta pipe !… Il faudrait peut-être aussi quelque
    chose ici. – Je tape sur mon gousset.
    – Bourgeois, va ! »
    On m’accuse de semer la division. – J’ai voué un culte aux
    intérêts matériels.
    Je suis un adorateur du veau d’or !
    Je me défends comme je peux.
    « Je ne parle pas pour moi ; ma plume, on le sait, est au
    service de la Révolution ; mais l’imprimeur ! est-ce qu’on trouvera
    un imprimeur ? »
    J’emprunte une comparaison à Shakespeare pour imager
    mon idée :
    – 111 –
    « L’imprimeur de nos jours ! savez-vous comment il
    s’appelle ? Il s’appelle Shylock. Shylock, l’intéressé, l’avare, le juif,
    le rogneur de chair !
    – Non, dit Matoussaint, sautant comme un ressort sur le
    tabouret ; il s’appelle « Va de l’avant ! » Oui, oui ! Va de l’avant,
    ou encore Fais ce que dois. Il s’appelle Le Courage, il s’appelle La
    Foi. »
    Je redescends de ma chaise au milieu de l’émotion générale,
    après m’être couvert d’impopularité.
    Je suis mis à l’index pour toute la soirée, et quand on verse le
    café, je n’en ai qu’une toute petite goutte !
    Je demande s’il n’en reste pas.
    « Non », dit Renoul qui verse.
    Un non sec, qui m’attriste venant d’un compagnon d’armes,
    et puis j’avais bien envie de café ce soir-là !
    J’en ai trop envie ! Tant pis ! Je fais amende honorable.
    « Eh bien, oui, j’ai eu tort ! L’imprimeur s’appelle
    Fessequedoit ou Vadelavant ! J’ai eu tort… il faut d’abord agir, et
    ne pas jeter des bâtons dans les roues du char qui porte la
    Révolution. »
    On revient à moi, on me serre la main.
    « Donne ta tasse ! Il en reste encore un peu au fond de la
    bouilloire. »
    On a retrouvé du café sur ma déclaration, mon aveu m’a
    raccommodé.
    – 112 –
    Je regagnai toute leur estime et j’eus à peu près – pas tout à
    fait – la valeur d’une demi-tasse.
    Donc, il n’est plus question de l’imprimeur ; ce n’est pas moi
    qui en parlerai ! Il n’est question ni de l’imprimeur, ni du papier,
    ni du cautionnement. Il est décidé qu’on fera un journal, qu’on
    aura un organe, voilà tout.
    La grosse question est de prendre chacun sa partie, celle qui
    rentre dans nos tempéraments, qui est le mieux dans nos cordes.
    « Moi, dit une voix qui a l’air de sortir de dessous terre, je
    ferai la PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE. »
    On cherche, on regarde.
    C’est Championnet qui a parlé.
    Championnet, penseur ! – Avant la scène de la manifestation
    il n’était guère connu de nous que parce qu’il tournait ses souliers
    en marchant, mais il les tournait, c’est effrayant ! Il les tourne
    encore. Une paire de bottines neuves lui fait trois jours ; les
    bottines de ce jeune homme ont toujours l’air de vouloir s’en aller
    de droite, de gauche, comme si elles étaient dégoûtées de ses
    pieds…

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  17. Artisans de l'ombre Dit :

    Il veut faire la PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE.
    Comment l’entend-il ? A-t-il une vue d’ensemble sur le
    déluge, sur les khalifes, sur Omar, sur les croisades, sur Louis-
    Philippe ?
    – 113 –
    « Citoyens, fait Renoul qui préside, personne ne dit rien ?
    Matoussaint, tu n’as pas d’observation à faire ?… Vingtras ?…
    Rock9 ?… On ne demande pas la parole ? »
    Non, on se tortille sur ces chaises seulement ; on a l’air de
    chercher au fond de sa poche et de ne pas pouvoir atteindre son
    diable de tabac qu’on a dans le creux de la main… On se tortille
    beaucoup ; il y a de petites toux et un grand silence, troué de rires
    qui pétillent…
    Championnet a perdu la tête ; il fait comme beaucoup de gens
    embarrassés qui regardent le bout de leurs souliers. Il ne peut pas
    voir le bout des siens, c’est impossible ! il attraperait un torticolis.
    Il a justement tourné énormément, ces jours-ci.
    « Citoyen Championnet, reprend Renoul d’un air doctoral,
    c’est bien la philosophie de l’histoire que vous avez voulu dire, ce
    n’est pas l’histoire de la philosophie ?
    – Non, non, c’est bien la philosophie de l’histoire, c’est assez
    clair !
    – Sans doute, mais pourriez-vous indiquer au comité de
    rédaction (murmures flatteurs dans l’assemblée) comment vous
    prendrez la chose ! Montez sur ce tabouret. »
    On a justement ciré le plancher. Championnet a l’air de
    patiner.
    « Ôtez vos souliers !
    – Oui, oui.
    9 Rock : Arthur Ranc (1831-1908), l’un des fondateurs de la Ligue
    des Droits de l’Homme.
    – 114 –

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  18. Artisans de l'ombre Dit :

    ————————————–10
    Mes colères………….
    « Et toi, Vingtras, que feras-tu ?
    – Je ferai les Tombes révolutionnaires. »
    L’idée m’est venue de visiter les cimetières où sont enterrés
    ceux qui sont morts pour le peuple. Je suis parti de bonne heure
    souvent, pour aller réfléchir devant ces tombes de tribuns et de
    poètes.
    J’ai rôdé autour des grilles, j’ai dérangé des veuves qui
    apportaient des bouquets.
    Je ferai l’histoire de ces morts, je citerai les phrases gravées
    au couteau sur la pierre – en essayant de jeter un éclair dans le
    noir de ces cimetières. Il y a des fleurs qui piquent de rouge
    l’herbe terne : je mettrai des phrases rouges aussi.
    « Ce Vingtras qui blague toujours, il choisit ce sujet là !… »
    Je blague toujours – mais quand nous sommes entre nous, il
    ne servirait à rien d’avoir l’air de croque-morts. Il faut être grave
    quand on parle au peuple.
    On ne fait pas le journal, bien entendu.
    On aurait un imprimeur qu’on ne le ferait pas davantage.
    Tout le monde veut écrire le Premier Paris, avoir les plus grosses
    lettres, et un titre très noir dans une masse de blanc. Il n’y aurait
    que des grosses lettres et des titres énormes. Pas de place pour les
    articles !
    Puis on se battrait deux jours après.
    – 116 –
    Je serais accusé sûrement de baver sur les tombeaux ; car il y
    a des morts que je jugerais à l’égyptienne et dont je souffletterais
    le crâne.
    Quelques phrases de Matoussaint m’ont fait personnellement
    bondir ; je n’oublie pas que c’est lui qui a dit, à propos de Renoul
    caressé par Béranger : « Bercé sur les genoux de cette tête
    vénérée. »
    Mais est-ce que nous saurions faire un article tout du long ? –
    Des vers, oui, – un article, je ne crois pas !
    J’ai bien vu, quand j’ai commencé mes Tombes
    révolutionnaires. – Je répétais toujours la même chose, et
    toujours en appelant les morts : « Sortez, venez, rentrez,
    entendez-vous ! Ô toi, ô vous ! » Et j’avais mis du latin et cherché
    en cachette dans les discours de 93…
    Sparte, Rome, Athènes… J’en plaisantais au collège et je
    trouvais que c’était inutile, bête, les républiques anciennes,
    grecques, romaines !… Lycurgue, Solon, Fabricius, et tous les
    sages, et tous les consuls !… Je vois à quoi cela sert maintenant.
    On ne peut pas écrire pour les journaux républicains sans
    connaître à fond son Plutarque. Est-ce qu’il y a une seule page des
    nôtres, de nos écrivains jacobins, où il ne soit pas question
    d’Hannibal, de Fabricius, d’Aristogiton, de Coriolan, de Cléon,
    des Grecs ? On ne peut pas s’en passer. Ce serait une impolitesse
    à faire aux hommes de 93 que de ne pas leur dire qu’ils
    ressemblent aux grands hommes de nos livres de classe.
    Ceux qui se sont retirés dans un village ou ont donné leur
    démission sont des Cincinnatus. Ceux qui n’ont pas de femme de
    ménage et fendent leur bois, des Philopoemens.
    – 117 –
    Je sens bien au fond de moi-même que je ne suis pas né pour
    écrire. J’ai surpris cela, un matin, en relisant des pages que j’avais
    brouillonnées la veille au courant de la plume.
    Je disais que j’avais remarqué la fille du concierge du
    cimetière penchée à sa fenêtre, arrosant des fleurs, en camisole
    blanche, que j’avais failli pleurer en voyant une enfant, à petite
    robe courte, qui enterrait sa poupée là où sa maman dormait.
    Failli pleurer, oui – alors que j’étais devant la tombe d’un martyr
    qui réclamait, au nom de la tradition, toute l’eau de mes yeux.
    J’avais oublié mon drapeau pour regarder cette enfant auprès
    de son père en deuil.
    J’avais écouté un chien hurler sur la tombe de son maître.
    Je mettrais ces bêtises dans nos articles, si je ne me retenais
    pas !
    Il vaut mieux qu’on n’ait pas fait le journal. Je n’aurais pas pu
    m’en tirer, je ne sais pas causer de ce que je n’ai pas vu. Ah ! je ne
    suis pas fort, vraiment !
    Je ne m’en suis ouvert à personne. – J’emporterai ce secret
    avec moi dans la tombe. – Mais, je le sens bien, je n’ai rien dans la
    tête, rien que MES idées ! voilà tout ! et je suis un fainéant qui
    n’aime pas aller chercher les idées des autres. Je n’ai pas le
    courage de feuilleter les livres. Je devrais mettre de la salive à
    mon pouce, et tourner, tourner les pages, pour lire quelque chose
    qui m’inspire. Je ne trouve pas de salive sur ma langue, et mon
    pouce me fait mal tout de suite.
    Rien que MES idées À MOI, c’est terrible ! Des idées comme
    en auraient un paysan, une bonne femme, un marchand de vin,
    un garçon de café ! – Je ne vois pas au-delà de mes yeux, pas au–
    118 –
    delà, ma foi non ! Je n’entends qu’avec MES oreilles – des oreilles
    qu’on a tant tirées !
    J’ai envie de parler de ceux qui se promènent dans les
    cimetières pendant que j’y suis, plutôt que de parler de ceux qui
    reposent sous terre.
    Requiescant in pace !
    Le Béret rouge et les autres croient que je suis intelligent – il
    paraît qu’ils le croient… Ils n’ont pas vu mes brouillons ! Ils ne se
    doutent pas du chien, de la poupée, de la fille du cimetière !
    Nous sommes pourtant simples quelquefois. Les Grecs
    étaient simples à leurs heures, les conventionnels aussi.
    Nous jouons à colin-maillard.
    On laisserait passer la Chambre des représentants sous les
    fenêtres, sans se pencher pour la regarder, lorsqu’on est en plein
    jeu.
    Il n’y a que Matoussaint qui ne veut pas convenir qu’il
    s’amuse. Il prétend qu’il joue parce que colin-maillard apprend à
    se cacher, à dépister les mouchards, à tromper l’ennemi.
    – C’est un bon exercice pour les conspirateurs,
    l’apprentissage des Sociétés secrètes.
    Quand il a le bandeau – quand c’est lui qui l’est – il se figure
    être le Comité de Salut public qui cherche les ci-devant dans
    l’ombre ; quand on le poursuit, il croit échapper comme les
    – 119 –
    Girondins ; il a envie de demander une omelette comme
    Condorcet, ou bien il marmotte tout bas le nom du gendarme qui
    arrêta Robespierre.
    Il rigole autant que les autres, quoi qu’il en dise, quand il se
    cache les pieds sous le lit et la tête dans la table de nuit.
    Il y en a un qui l’est bien souvent ; c’est Championnet, à cause
    de ses souliers. On le devine tout de suite. Il n’y a pas une heure
    qu’il joue, que ses talons sont tournés, et l’on n’a qu’à tâter ses
    chaussures. On me devine aussi très vite, car je sens toujours la
    poudre de riz ; j’ai toujours un peu embrassé Alexandrine.
    Nous avons dix-huit ans, nous sommes un siècle à nous cinq ;
    nous voulons sauver le monde, mourir pour la patrie. En
    attendant, nous nous amusons comme une école de gamins.
    Robespierre, s’il apparaissait soudain – ainsi qu’on le voit dans
    les bons articles – Robespierre trouverait que nous n’avons rien
    des Spartiates et nous ferait sans doute guillotiner.
    Nous passons nos soirées à cela ; quelquefois nous allons au
    café – rarement, bien rarement.
    Renoul reste dans sa robe de chambre, je demeure auprès
    d’Alexandrine ; Championnet pioche dans son coin la philosophie
    de l’histoire.
    Il n’y a que Rock et Matoussaint qui, n’ayant ni Alexandrines,
    ni robes de chambre, ni la manie de la philosophie de l’histoire,
    aiment à jouer aux cartes en prenant leur gloria.
    Ils ont, paraît-il, découvert un petit café intime où vont des
    étudiants en médecine, avec des femmes dont ils ont des enfants.
    – 120 –
    C’est prodigieux ! Cela me paraît presque contre nature !
    Avoir des enfants dans le Quartier Latin ! L’odeur de lait et de
    couches m’en éloigne comme d’une crèche. Je n’y suis entré
    qu’une ou deux fois pour prendre Rock, et j’ai failli chaque fois
    m’asseoir sur un moutard qu’on avait mis une seconde sur une
    chaise, pour pouvoir marquer dix de blanches.
    On se rend cependant en bande, de temps en temps, à un
    grand estaminet qui, tous les soirs, s’emplit d’une foule bruyante
    et républicaine.
    C’est au haut de notre rue justement, au coin de la place
    Saint-Michel, contre la fontaine. On l’appelle le café du Vote
    universel.
    Il y va des célébrités.
    Nous sommes un peu dépaysés dans cette atmosphère de
    démocratie autorisée, où les têtes sont déjà mûres ; où il y a des
    gens qu’on dit avoir été chefs de barricades à Saint-Merry,
    prisonniers à Doullens, insurgés de Juin ; qui ont le prestige de
    l’enrégimentation révolutionnaire, du combat et de la prison.
    Ont-ils tous cette auréole ? On ne peut pas bien voir les
    auréoles dans cette fumée.
    Mais il y a vraiment des figures sympathiques et vigoureuses.
    Ce qui me frappe le plus, c’est l’air bon enfant de ceux qui ont un
    nom, dont on dit : « Un tel, c’est lui qui en février tirait sur les
    municipaux, au Château-d’Eau. – Cet autre, là-bas, a fait six mois
    de ponton après Juin. »
    Je passe et repasse devant ces tables pour voir comment on
    est fait quand on a reçu ces baptêmes de feu. Oui, ce sont ceux-là
    qui crient le moins et qui rient le plus.
    – 121 –
    Un jour Rock m’a tiré la manche.
    « Tu vois bien ce grand ?
    – Là à gauche ?
    – Oui, ne fais pas semblant de le regarder.
    – Qui est-ce ?
    – Un représentant de la Montagne, X…
    – Il ne parle jamais à la Chambre ?
    – Non, il se réserve. »
    C’est bien de Rock ce mot-là !
    « Il se réserve ! pour quand ?
    – Pour la Convention… »
    Rock a l’air convaincu qu’il y aura une Convention ; on dirait
    qu’il en a reçu la nouvelle ce matin ; il aurait dû nous en prévenir
    cette après-midi ! Il répète en parlant du représentant X…
    « Oui, il se réserve comme Robespierre, qui attendait muet, à
    la Constituante, … qui attendait son heure. »
    Muet ? Non ! Il se leva une fois pour demander l’abolition de
    la peine de mort. Sais-tu ça ?
    – 122 –
    Il y a un indiscipliné, dans un coin, qui hausse les épaules et
    crie :
    « Toute votre Révolution, vos longs cheveux, Robespierre,
    Saint-Just, tout ça c’est de la blague ! Vous êtes les calotins de la
    démocratie ! Qu’est-ce que ça me fout que ce soit Ledru ou
    Falloux qui vous tonsure ?… À la vôtre tout de même, les
    séminaristes rouges ! »
    Comme ces mots m’entrent dans le coeur ! C’est qu’il m’arrive
    souvent, le soir quand je suis seul, de me demander aussi si je n’ai
    pas quitté une cuistrerie pour une autre, et si après les classiques
    de l’Université, il n’y a pas les classiques de la Révolution – avec
    des proviseurs rouges, et un bachot jacobin !
    Par moments, j’ai peur de n’être qu’un égoïste, comme le vieil
    ouvrier m’appela quand je lui parlai d’être apprenti. Je voudrais
    dans les discours des républicains trouver des phrases qui
    correspondissent à mes colères.
    Ils ne parlent pas des collèges noirs et cruels, ils ne parlent
    pas de la loi qui fait du père le bourreau de l’enfant, ils ne parlent
    pas de ceux que la misère rend voleurs ! J’en ai tant vu dans la
    prison de chez nous qui allaient partir pour le bagne et qui me
    paraissaient plus honnêtes gens que le préfet, le maire et les
    autorités.
    Égoïste ! Oh ! non ! Je serais prêt – je le jure bien – à souffrir
    et à mourir pour empêcher que d’autres ne souffrent et meurent
    des supplices qui m’ont fait mal, que je n’ai plus à craindre, mais
    que je voudrais voir crever devant moi…
    Matoussaint ne parle que de commissaires à écharpe tricolore
    ou de tribuns à cocarde rouge, qui prendront la place des rois et
    des traîtres… Je m’en moque, de ça !
    – 123 –
    Quand donc brûlera-t-on le Code et les collèges !
    Ils ne m’écoutent pas, me blaguent et m’accusent d’insulter
    les saints de la République !
    Ce sont des scènes ! – Il y en a eu de terribles à propos de
    Béranger !
    Béranger !
    Oui, c’est lui qui est cause que Renoul prise et a une robe de
    chambre, on ne me l’ôtera pas de l’idée.
    C’est lui qui est cause aussi que Renoul est en ménage.
    Avec ses vers, il a mis dans la tête de celui qu’il faisait sauter
    sur ses genoux, d’avoir une Lisette comme il en avait une.
    Je lui en veux moins pour cela.
    Cette Lisette est bonne fille. Grâce à elle, nous avons notre
    salon, avec la gaieté des robes claires qui emplissent la chambre
    de grâce aux jours d’été et tranchent en bleu ou en rose sur notre
    rouge sombre.
    Nous jouissons de tous les riens qu’une femme éparpille de
    droite et de gauche de sa main blanche.
    Nous avons un moulin à café, des tasses à fleurs, et l’on nous
    fait même un point à notre habit, quand il y a une déchirure.
    Lisette coud aussi de petits drapeaux républicains et nous
    promet d’être ambulancière s’il y a des blessés.
    Encore du Béranger !… les Deux Anges de charité !
    – 124 –
    N’importe, il me semble que Renoul, aux grands beaux yeux
    honnêtes, au coeur droit, plein de courage, aurait le langage plus
    jeune et plus vivant encore, s’il n’avait pas, à dix-sept ans, Lisette,
    la tabatière et la douillette. Tout cela ramassé dans la
    houppelande et les poésies de Béranger !
    Béranger !
    Mon père avait un portefeuille qui en était plein.
    À côté de vers bachiques imitant un verre, une gourde, il y
    avait les Gueux :
    Les gueux, les gueux
    Sont des gens heureux,
    Qui s’aiment entre eux,
    Vivent les gueux !
    « Les gueux sont des gens heureux, qui s’aiment entre eux » –
    mais on se cogne et l’on s’assassine entre affamés !
    « Les gueux sont des gens heureux ! » Mais il ne faut pas dire
    cela aux gueux ! s’ils le croient, ils ne se révolteront pas, ils
    prendront le bâton, la besace, et non le fusil !
    Et puis, et puis – oh ! cela m’a paru infâme dès le premier
    jour ! – ce Béranger, il a chanté Napoléon !
    Il a léché le bronze de la colonne, il a porté des fleurs sur le
    tombeau du César, il s’est agenouillé devant le chapeau de ce
    bandit, qui menait le peuple à coups de pied, et tirait l’oreille aux
    – 125 –
    grenadiers que Hoche avait conduits sur le Rhin et dans la
    Vendée : Hoche qu’il fit peut-être empoisonner, comme on dit
    qu’il fit poignarder Kléber !…
    Ce poète en redingote longue baise les pans de la redingote
    grise !
    Deux redingotes sur lesquelles je crache !
    Tiens, imbécile ! tiens, lèche-éperons !
    Ah, ma foi, je l’ai dit tout haut à Renoul lui-même un jour
    qu’il vantait la sagesse de Béranger donnant sa démission de
    député le lendemain de Février.
    « Cette sagesse-là, mais c’est de la sagesse de lâche.
    – Ne répète pas ! a crié Renoul, sautant sur moi.
    – Je ne répéterai pas si c’est toi que je blesse, mais si j’ai le
    droit de dire ce que je pense, je le crierai en pleine rue. Est-ce que
    tu crois qu’il n’y en a pas d’autres qui voudraient n’être pas à la
    Chambre et qui y restent par devoir. – Il ne savait pas parler, distu
    ! Pas besoin de savoir parler ; il aurait toujours pu en juin se
    lever, avec ses longs cheveux, sa tête de vénérable, et crier après
    Lamennais « Anathème, anathème aux fusilleurs ! ». Il aurait pu
    au moins aller aux barricades comme l’archevêque. Il aurait pu
    obliger les bourgeois de la Chambre à lancer un sergent contre lui
    pour le détacher de la tribune et crocheter ses soixante ans
    déguenillés par la lutte. Il aurait pu de sa voix de vieillard,
    pendant qu’on l’entraînait, crier : Armistice, armistice ! »
    Béranger a presque creusé un abîme entre nous ! Tant pis ! Je
    ne croirais pas être honnête si je ne parlais pas comme je le fais.
    – 126 –
    Je serai peut-être forcé de ne plus revenir ; je perdrai ce coin
    de camaraderie et de bonheur ; mais je ne puis cacher mon
    étonnement, ma douleur, ma colère, de voir saluer cet homme par
    des révolutionnaires de dix-sept ans.
    C’est à faire rire vraiment !
    Avec son allure de vicaire de campagne, prenant l’air bon
    enfant et patriote, il va en mission chez les simples, dans les
    mansardes, dans les cabanes, pour mettre de la pâte sur les
    colères, les empêcher de fermenter et d’éclater en coups de feu !
    Et il se moque de nous !
    Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !
    On y est bien, comme un évadé qui, contre un coin de mur, a
    une minute pour se reposer, mesurer l’espace et bander sa
    blessure. On y est bien comme moi chez Alexandrine – quand on
    est l’amoureux de la fille d’en bas, et qu’on ne reste jamais en
    haut, où il fait trop triste, trop chaud ou trop froid, pour y vivre
    autrement qu’enfoncé sous les draps, l’hiver, et étendu sur le lit,
    l’été : où l’on ne travaille pas, parce que l’odeur est horrible, parce
    qu’on n’a pas de livres, parce qu’on a des puces ! – Blagueur de
    bonhomme !
    Eh ! misérable, si l’on était bien dans un grenier à vingt ans,
    pourquoi es-tu allé demander une place à Lucien Bonaparte !…
    Personne ne pense comme moi. Je parais un brutal et un fou.
    « Montre-nous quelqu’un parmi les avancés, qui dise, qui ose
    dire ce que tu dis ! »
    – 127 –
    En effet les plus écarlates même saluent Béranger ! : « Ah !
    celui-là par exemple ! » – et ils se découvrent.
    Les plus indulgents, quand ils m’entendent, sourient et me
    donnent des tapes sur l’épaule d’un air qui signifie : « tu ne sais
    pas ce que tu dis – allons, mon garçon !… »
    « C’est pour se faire remarquer, se singulariser », insinuent
    en ricanant les autres !
    Éternelle bêtise que j’entends sortir de la bouche des jeunes
    comme de la bouche des vieux ! Mais se singulariser, c’est très
    bête ! On se brouille avec tout le monde. J’aimerais bien mieux
    être de l’avis de la majorité ; on a toujours du café, et avec ça des
    politesses ; les gens disent : « Il est intelligent » parce que vous
    êtes de leur avis.
    Me faire remarquer, me singulariser ! Quand cela m’empêche
    d’avoir mon gloria et ma goutte de consolation !
    Seul, seul de mon opinion !
    Pas un homme, connu ou obscur, pas un livre, gros ou mince,
    à tranches fades ou violentes, n’a laissé échapper un mot –
    comme un souffle d’écrasé – contre cette popularité qui met son
    pied mou, chaussé de pantoufles, sur le coeur du peuple, et qui lui
    enfonce du coton tricolore dans les oreilles !
    Au secours, donc, les fils de pauvres ! ceux dont les pères ont
    été fauchés par la Réquisition ! Au secours, les descendants des
    sans-culottes ! Au secours, tous ceux dont les mères ont maudi
    l’ogre de Corse ! ceux qui étouffent dans les greniers, ceux dont
    les Lisettes ont faim ! Au secours !…
    – 128 –
    J’en suis pour mon ridicule et ma rage, et l’on est arrivé à
    traiter mon indignation de manie.
    La compagne de Renoul m’en veut avec fureur ! c’est à elle
    que je touche en fripant le bonnet de la Lisette du chansonnier.
    « Personne ne paie vos toilettes pourtant, lui ai-je dit un soir.
    – Insolent ! »
    Elle a pris contre moi de la haine, et si je n’étais pas un bouteen-
    train, à mes heures, un rigolo qui sait la faire rire, elle
    m’aurait déjà chassé.
    Renoul, pourtant, l’empêche de me faire trop ouvertement la
    mine, et c’est lui qui verse le café quand mon tour arrive.
    Elle se rattrape sur Hégésippe.
    J’oppose Moreau à Béranger, la Fermière à Lisette, la pièce
    sur les Conventionnels aux tirades sur Napoléon.
    Lisette Renoul hausse les épaules :
    « Ah ! tenez ! vous me faites rire avec votre Hégésippe ! »
    Je ne suis pas fou d’Hégésippe – j’en conviendrais s’il ne
    fallait me défendre à outrance. – Il y a de la pleurarderie ; il me
    semble, par-ci, par-là ; mais quelle différence tout de même !
    Le soir, quelquefois, quand j’étais seul, je relisais ses vers ; et
    il me semblait que je trempais mes mains, qui sentaient le tabac,
    dans une eau vive comme celle qui coulait à travers les prés de
    Farreyrolles, en faisant trembler l’herbe et les clochettes
    jaunes !…
    – 129 –
    Qu’es-tu donc en politique ? Tu n’es pas pour les Girondins,
    tu détestes Robespierre, tu dis que Chaumette était un
    bondieusard tout en insultant le bon Dieu, parce qu’il voulait la
    fête de l’Être Suprême. Qu’es-tu donc ?
    Je suis bien embarrassé pour répondre. Cependant je me
    résume.
    « Je suis pour la guillotine. »
    C’est mon opinion. Je suis pour qu’on monte sur l’échafaud,
    pour que les têtes tombent, pour qu’il y ait un comité de salut
    public, c’est clair. On n’a qu’à lire l’histoire des Montagnards
    d’Esquiros, celle de Villiaumé, de M. Thiers même, qui couronne
    la grosse tête de Danton… mais je ne veux pas qu’on s’arrête en
    route. Il paraît que les Montagnards tombèrent parce qu’ils
    s’arrêtèrent en chemin. Le 9 Thermidor, Robespierre fut vaincu
    parce qu’il ne monta pas à cheval…
    Je vais apprendre à monter à cheval et je suis Montagnard.
    Les Girondins rêvaient une liberté aux yeux bleus. J’ai les yeux
    noirs. Ils étaient d’Athènes, la Montagne était de Sparte. Je suis
    de Sparte au brouet noir. C’était le brouet noir dans la maison
    Vingtras.
    « Tu veux avoir un habit à revers, un chapeau à plumes, et
    une ceinture tricolore, m’a dit un gros qui mange avec nous et qui
    n’a pas d’opinion, mais qui est tout de même – c’est drôle – très
    bon garçon et très brave.
    – Je suis prêt à me battre, je veux mourir, ai-je dit
    embarrassé et pensant que c’était réponse à tout.
    – Je le crois, si tu n’avais pas cela, tu mériterais qu’on te gifle
    et te tue ! Heureusement tu as le courage de ton orgueil et
    l’héroïsme de ta bêtise. Tu n’es qu’un gamin qui se trompe, un
    – 130 –
    petit cuistre qui s’égare : tu te fera casser la tête au premier jour.
    Soit ! Si on ne la fracasse pas tout entière, s’il en reste un
    morceau, ça mettra du plomb dedans. »
    Pourtant, je ne crois pas faire mal et je pense bien à affranchir
    le peuple au milieu de tout ça.
    C’est vrai que j’aimerais bien un grand chapeau à plumes, un
    sabre au bout d’une ficelle et la large ceinture tricolore. J’ai été si
    mal mis quand j’étais petit…
    « Tu voudrais la vie des camps parce que c’est encore du
    bouzin, du grand bouzin, parce que tu sors du collège, que tu
    n’aimais pas, mais que tu as la haine des pions, parce que tu as
    été battu, fouetté, humilié, et que tu voudrais fouetter à ton tour.
    Tu as été fouetté dans les coins, tu voudrais fouetter devant
    l’histoire. On te mettrait au séquestre ; tu voudrais envoyer à
    Sinnamari, moutard qui crois que tu songes à sauver le monde ;
    tu veux faire payer tes pensums à l’humanité. »

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  19. Artisans de l'ombre Dit :

    —————————————–11
    Le comité des jeunes————————————————-
    On n’a pas de journal. Du moins, faudrait-il un Comité !
    Quelqu’un prend l’initiative, et au moment du café, chez
    Renoul, nous trouvons un soir, devant nous, des petits bouts de
    papier attachés avec des épingles.
    « Pour minuit ! (sans femmes). »
    Lisette arrive juste à ce moment. Nous mangeons tous notre
    bout de papier ; Championnet a failli avaler l’épingle avec et s’est
    à moitié étranglé.
    Qui nous a convoqués ? Les masques sont impénétrables.
    Mais à l’heure de minuit, Renoul, ayant envoyé sa femme se
    coucher, nous conduit à pas lents dans le cabinet du fond, ferme
    la porte, pose la lampe sur la table et attend.
    Nous avons l’air très bête à nous regarder comme ça.
    « C’est moi, citoyens, qui ai pris sur ma tête de vous réunir ! »
    dit Matoussaint se levant tout d’un coup.
    Il est malheureusement à côté de Championnet, qui tient la
    bouche ouverte depuis l’après-midi à cause du mal que lui a fait
    l’épingle ; Matoussaint le heurte avec son coude. Championnet
    referme la bouche précipitamment et se mord la langue. Il ne
    pourra que voter – mais pas parler. – Il lui est défendu de parler !
    – 132 –
    « C’est moi qui ai pris l’initiative d’une convocation, citoyens,
    reprend Matoussaint : convocation nécessaire, je crois, au salut
    de la Révolution…
    – Oui, oui », disent tous ceux qui peuvent parler (pas
    Championnet).
    « Je vous propose, au nom de l’UNE ET INDIVISIBLE, de
    nous constituer en Comité secret, et je demande qu’on lui donne,
    dès à présent, un nom ! »
    Personne ne dit mot pendant un moment, enfin quelqu’un
    crie : « Le Comité des Jeunes… »
    – Oui, oui ! le Comité des Jeunes !…
    – Silence ! fait Matoussaint avec un geste et une voix de vieux
    de la montagne ; sachons bien que nous nous appelons le Comité
    des Jeunes, mais sachons-le seuls ! Que nul sur terre ne nous
    connaisse ! Ne nous révélons que le jour où nous déploierons
    notre bannière dans la bataille, où nous écrirons ce nom, tout du
    long, avec du sang, sur une guenille de drap noir.
    – Pourquoi une guenille ? »
    On me fait taire et Matoussaint reprend, avec une modestie
    digne des temps antiques :
    « Mon rôle est fini. Vous vous êtes constitués – le Comité des
    Jeunes vit. À vous maintenant de nommer votre président ; celui
    qui, en cas de danger, doit mourir et marcher à votre tête.
    – À demain, à demain pour l’élection, crient plusieurs voix. À
    demain ! »

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  20. Artisans de l'ombre Dit :

    Samedi, minuit un quart.
    On vient de dépouiller les votes ; on a voté sur de vieilles
    cartes prises dans un jeu de bézigue qui restera dépareillé ; on ne
    fera plus le cinq cents. J’avais le valet de carreau, et j’ai allumé ma
    pipe avec.
    Vingtras, Vingtras, Vingtras. Trois Vingtras. C’est la majorité.
    Nous sommes cinq.
    (Frémissement.)
    Je suis appelé à prendre place au fauteuil. Je passe derrière la
    table, très pâle…
    « Citoyens ! Je sais à quoi m’engage l’honneur que vous
    m’imposez. Le président du Comité des Jeunes doit mourir et
    marcher à votre tête – ensuite être digne de vous, digne, digne… »
    J’ai l’air de sonner les cloches.
    « Digne, digne… En attendant, je vous crie : sentinelles,
    prenez garde à vous ! »
    Hou, hou !…
    Chacun se retourne ! C’est le coucou de Renoul que sa mère
    lui a envoyé. On voit un petit oiseau qui ouvre une porte avec son
    bec et qui fait : Hou, hou !
    Hou ! hou ! Je m’empare de ce hou, hou-là !
    « Hou ! hou ! L’oiseau de nuit dit « hou, hou ! » mais nous
    verrons bien ce que dira l’alouette gauloise, celle de nos pères
    – 134 –
    (toujours nos pères !) quand elle partira vers le ciel en effleurant
    de son aile, la tête, peut-être fracassée déjà, du Comité des
    Jeunes ! »
    J’ai lancé ces mots en relevant fièrement mon front, comme
    s’il venait d’être effleuré par la queue de l’alouette, et en
    menaçant du doigt le coucou.
    Nous nous assemblons en séance ordinaire quelquefois, en
    séance extraordinaire presque toujours.
    On se réunit maintenant chez Rock qui a une grande chambre
    au fond d’un jardin.
    C’est commode, on peut y entrer sans être vu. On prend un
    corridor où il y a des araignées, on trouve la porte des lieux à
    droite ; à gauche, on avance à travers des gravats ; on y est.
    Je me fatigue vite de tout. Je suis un drôle de garçon !
    Au bout de deux mois, ça finit par m’ennuyer de passer par ce
    corridor où il y a des araignées, de pousser la porte des lieux (on
    dérange toujours quelqu’un), de marcher sur ces gravats qui
    usent les souliers.
    Je me relâche comme conjuré.
    Quelquefois, je ris comme si l’Histoire ne me regardait pas !
    Matoussaint nous a assuré maintes fois que l’Histoire nous
    regardait.

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  21. Artisans de l'ombre Dit :

    Fin novembre 51.
    – 135 –
    Mauvaises nouvelles, privées et publiques !
    J’ai perdu la leçon de mon Russe… L’actrice des
    Délassements est partie au diable, il l’a suivie.
    Je reste avec mes quarante francs par mois et des habits
    râpés. C’est dur !
    En politique, le ciel est noir.
    La République sera assassinée un de ces matins au saut du lit.
    Les symptômes sont menaçants, la patrie est en danger. Nous
    n’avons peut-être pas été si fous et tellement gamins de nous
    constituer en Comité, quoique j’en aie rougi de temps en temps
    tout seul, et mes camarades aussi, je crois bien.
    Mais cependant, cependant ! ne vaut-il pas mieux que nous
    ayons joué au soldat, même au tribun, et que nous soyons là, ne
    fût-ce que nous cinq, pour sauter dans la rue et appeler aux
    armes, si Napoléon fait le coup !
    Nous pouvons entraîner, réunir dix, vingt, trente étudiants.
    Auprès des jeunes gens, ces mots de « Comité » font bien ; ils
    croient être dans un cadre d’armée, suivre un mot d’ordre venant
    de chefs élus. Je sens bien que je marcherais, moi, plus confiant,
    devant un groupe d’hommes qui se seraient triés, qui auraient la
    gloriole du danger, l’émulation du courage, l’air crâne et un bout
    de drapeau !
    Nous aurons cela – et nous nous surveillerons l’un l’autre. –
    Nous pensons bien que nous ne sommes pas des lâches, mais
    nous ne savons pas ce que c’est qu’un coup de fusil, un coup de
    canon. Seul devant les balles, sous les boulets, on aurait peut-être
    peur – il ne faut pas se vanter d’avance – mais je sais bien que
    – 136 –
    devant mes amis je ne voudrais pas reculer ; et mon courage me
    viendra beaucoup de ce que j’ai juré d’être brave dans ces séances
    à la chandelle.
    Ces discours, ces phrases, ce latin, ces images, tout cela a eu
    du bon si nous nous sentons engagés vis-à-vis de nous, sinon visà-
    vis du drapeau !
    Ne rions pas trop du Comité des Jeunes !
    Rire ? – C’est fini de rire !
    Tous les matins le journal apporte une menace de plus, et
    tous les matins nous trouvent plus simples et plus graves.
    Tout ce qui était fantasmagorie, parodie de 93, s’est évanoui ;
    la mise en scène des séances de nuit a disparu, nous faisons
    moins de phrases. On ne se moque plus de Championnet.
    Nous sentons venir le froid du danger et nous en avons le
    frisson. Ce n’est pas la crainte du combat, ni des blessures, ni de
    la mort, je ne crois pas ; mais il y a dans l’air la fièvre de l’orage…
    Que fait donc la Montagne ?
    Elle est, en grand, un Comité des Jeunes.
    On dirait qu’ils n’ont que l’envie d’être éloquents et que cela
    suffit pour écarter le péril. – Révolutionnaires de 4 sous !
    Le fla fla des phrases, que signifie-t-il à côté du clic clac des
    sabres ?

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  22. Artisans de l'ombre Dit :

    Dimanche, 25 novembre.
    Quelle journée celle d’aujourd’hui !
    Nous étions tous réunis chez Renoul.
    Lisette était là ; on n’avait plus à se cacher d’elle, à voiler ses
    paroles. Elles étaient rares, les paroles, et de celles que tout le
    monde peut entendre : rares et tristes.
    Pendant que nous étions au coin du feu, on votait dans Paris
    – pour nommer un député dans je ne sais quel arrondissement,
    en remplacement d’un autre.
    Lugubre farce ! Le vote, par ce temps de menace et de haine,
    avec ce bruit d’éperons dans les couloirs de la Chambre !
    La neige assourdissait les pas dans la rue.
    Sans savoir pourquoi, nous avions tous le front chagrin, la
    poitrine serrée.
    On ne s’est point disputé ce dimanche-là ; au contraire, il me
    semble qu’il y avait un rapprochement de coeur entre nous et
    qu’on se demandait pardon tout bas, l’un à l’autre, de ce qu’on
    avait pu se dire de blessant et d’injuste depuis qu’on se
    connaissait, comme si l’on allait être tout d’un coup appelé à se
    joindre contre le malheur !

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  23. Artisans de l'ombre Dit :

    ————————————–12 -
    2 Décembre————————–
    « Vingtras ! »
    On casse ma porte !
    « Vingtras, Vingtras ! »
    C’est comme un cri de terreur !
    Je saute du lit et je vais ouvrir, étourdi…
    Rock ! pâle et bouleversé !
    « Le coup d’État… »
    Il me passe un frisson dans les cheveux.
    « Les affiches sont mises ; l’Assemblée est dissoute ; la
    Montagne est arrêtée…
    – Rendez-vous chez Renoul, tous, tous ! »
    Je grimpe au sommet de l’hôtel et je tire de dessous une
    planche un pistolet et un sac de poudre. J’ai ce pistolet et cette
    poudre depuis longtemps, je les tenais en réserve pour le combat !
    Alexandrine s’accroche à moi, – je l’avais oubliée.
    – 139 –
    Elle ne compte plus, elle ne comptera pas un moment, tant
    que la bataille durera ; elle ne pèse pas une cartouche dans la
    balance.
    Je ne lui dis que ces mots :
    « Si je suis blessé, me soignerez-vous ?
    – Vous ne serez pas blessé, – on ne se battra pas ! »
    On ne se battra pas ? – Je la souffletterais. Elle m’en fait venir
    la terreur dans l’âme !
    C’est qu’au fond – tout au fond de moi, – il y a, caché et se
    tordant comme dans de la boue, le pressentiment de
    l’indifférence publique !…
    L’hôtel n’est pas sens dessus dessous ! Les autres locataires
    ne paraissent pas indignés, on n’a pas la honte, la fièvre. Je
    croyais que tous allaient sauter dans la salle, demandant
    comment on allait se partager la besogne, où l’on trouverait des
    armes, qui commanderait : « Allons ! en avant ! Vive la
    République ! En marche sur l’Élysée ! Mort au dictateur ! »
    On ne se battra pas ?
    La rue est-elle déjà debout et en feu ? Y a-t-il des chefs de
    barricades, les hommes des sociétés secrètes, les vieux, les jeunes,
    ceux de 39, ceux de Juin, et derrière eux la foule frémissante des
    républicains ?
    À peine de maigres rassemblements ! des gouttes de pluie sur
    la tête, de la boue sous les pieds, – les affiches blanches sont
    – 140 –
    claires dans le sombre du temps, et crèvent, comme d’une lueur,
    la brume grise. Elles paraissent seules vivantes en face de ces
    visages morts !
    Les déchire-t-on ? hurle-t-on ?
    Non. Les gens lisent les proclamations de Napoléon, les
    mains dans leurs poches, sans fureur !
    Oh ! si le pain était augmenté d’un sou, il y aurait plus de
    bruit !… Les pauvres ont-ils tort ou raison ?
    On ne se battra pas !
    Nous sommes perdus ! Je le sens, mon coeur me le crie ! mes
    yeux me le disent !… La République est morte, morte !
    Dix heures.
    On est assemblé chez Renoul.
    « Y sommes-nous tous ? »
    Oui, tous, et encore quelques amis. Il doit en venir d’autres à
    midi…
    À midi ? Mais d’ici là, il faut commencer le branle bas !
    Il faut qu’à midi la rue soit en feu, que la bataille soit engagée,
    qu’on sache le mot d’ordre, et qu’on crie de barricade en
    barricade, et pour tout de bon, cette fois : Sentinelles ! prenez
    garde à vous !
    – 141 –
    On ne se battra pas !
    Voilà qu’il vient d’arriver un grand garçon brun, long et gras,
    frère d’un célèbre de 1848.
    Plus vieux que nous, couvert de son nom, il a la parole, on
    l’écoute.
    Que dit-il ?
    « Citoyens, je vous apporte le mot d’ordre de la résistance. –
    « Ne pas se lever ; attendre ; laisser se fatiguer la troupe ! »
    Et on l’écoute ! et on ne le prend pas par les épaules, et on ne
    le jette pas dans la rue pour faire le premier morceau de la
    barricade ?
    Je m’indigne !
    « Proclamons plutôt que c’est fini, perdu ! Rentrez chez vous,
    faisons-en notre deuil ! Est-ce cela que vous voulez ?… »
    On se récrie.
    « Non ? – eh bien faites voir, comme un éclair, que tous les
    bras, toutes les âmes protestent et se révoltent… À l’oeuvre, tout
    de suite ! Je vous le demande au nom de la Révolution !
    – Que veux-tu donc faire ?
    – Faire ce que nous pourrons, descendre l’escalier, entamer le
    pavé, crier aux armes ! aux armes !… Camarades, croyez-moi !… »
    On m’arrête. L’homme brun, long et gras, se tourne vers les
    amis et demande si l’on veut suivre le mot d’ordre qu’ont donné
    – 142 –
    les députés que l’on a vus ; ou bien si l’on veut m’écouter, moi :
    descendre l’escalier, entamer le pavé, crier aux armes !…
    « Il faut obéir aux Comités », dit la bande.
    Un autre arrive encore.
    Est-il aussi pour fatiguer la troupe ?
    Oui… et il apporte quelque chose de plus.
    « On fera passer, dit-il, un mot d’ordre pour ce soir. Ce soir,
    rendez-vous place des Vosges… »
    Mes camarades me regardent ; suis-je convaincu, cette fois ?
    « Convaincu ? Je suis convaincu que nous sommes perdus…
    Convaincu que nous sommes des enfants, convaincu que si nous
    étions des hommes d’action, nous aurions déjà une barricade
    commencée…
    – Nous serions tout seuls… hasarde Renoul, le plus prêt à se
    ranger de mon avis, et la voix frémissante.
    – Tout seuls ! Mais si tout le monde en dit autant, c’est la
    lâcheté sur toute la ligne ! Que ceux qui parlent de fatiguer la
    troupe aillent derrière les soldats, les mains dans leurs poches,
    avec des chaussettes de rechange !…
    « Allez chercher des chaussettes, monsieur, moi je dis qu’il
    faut aller chercher des combattants et en faire venir en
    commençant le combat.
    – Où le commencer ?
    – 143 –
    – Où nous voudrons, encore une fois ! Sous ces fenêtres…
    n’importe où ! Et je m’offre à arracher le premier pavé. »
    Ce n’est pas pour montrer que j’ai du courage, c’est pour
    indiquer que je sens venir la défaite à pas de loup ! Je ne crois pas
    que nous pouvons, à nous dix, sauver la République, mais nous
    monterons sur un tas de pierres, sur le plus haut tas, et nous
    crierons : « À nous ! à nous ! Voyez, nous sommes dix ; dix
    hommes de dix-huit ans en redingote… dix des Écoles ! Que les
    Blouses viennent nous commander ! »
    Je m’accroche aux habits, aux regards de mes camarades… Il
    paraît que je dis une folie. On me blâme, on me parle même avec
    colère.
    « Tu commences par insulter ceux qui viennent avec nous.
    – Je n’insulte pas. Je dis que c’est insensé de croire que la
    troupe sera fatiguée avant nous ; je dis que nos souliers seront
    usés, nos bas percés, nos talons mangés, nos voix cassées avant
    que les soldats aient une ampoule… – Fatiguer la troupe !… »
    Le dégoût et la douleur m’étranglent.
    On ne se battra pas !
    Je reviens à Renoul et aux autres :
    « Pour la dernière fois, je vous en supplie. Pas besoin de mot
    d’ordre ! Partons ensemble, prenons un bout d’étoffe rouge,
    arrachons ces rideaux, déchirons ce tapis et allons planter ça au
    premier carrefour ! Mais tout de suite ! Le peuple perd confiance,
    la troupe devient notre ennemie, Napoléon gagne du terrain à
    chaque minute qui s’envole, à chaque phrase que nous faisons, à
    – 144 –
    chaque bêtise que dit cet homme, à chaque cri que je jette en
    vain !… »
    On ne m’écoute plus ; on fait même autour de moi un cercle
    de fureur. J’ai trouvé le moyen d’exaspérer mes amis…
    Il y en a un qui m’a dit déjà :
    « Si nous survivons, tu te battras avec moi. »
    Si nous survivons ? Mais nous en prenons le chemin.
    Il faut se rendre pourtant à l’avis de tous ! – Je serais seul,
    tout seul, et désavoué par les miens. Les étudiants qui me
    connaissent me demanderont où sont les autres, où est ma
    bande ?
    J’ai pensé à aller quand même me planter, comme je l’ai dit,
    devant la porte, avec une barre de fer pour soulever les pierres.
    Où la prendrai-je, cette barre ? Il faut que je l’arrache à la
    boutique et aux mains de quelqu’un ; on se mettra vingt pour
    m’assommer et on me la cassera sur le dos. – Puis, avant tout, le
    tort d’être isolé ! Je n’aurai pas qualité d’envoyé de barricade, ni
    de délégué de résistance…
    « Il va faire remarquer la maison, et l’on viendra nous
    assassiner ! voilà ce qui arrivera », a dit Lisette, pendant que je
    criais si fort.
    Il faut se rendre !…
    Se rendre à la merci de ce frère d’adjoint !
    – 145 –
    Je lance encore un suprême appel.
    « Vous croyez qu’il faut de la discipline… la discipline,
    toujours la discipline… mais c’est l’indiscipline qui est l’âme des
    combats du peuple !… Ah ! bourgeois !… »
    On me met la main sur la bouche ; un peu plus, ils
    m’étrangleraient. Ils ont leur énergie de leur côté, c’est leur
    conviction qui parle ; mais pourquoi a-t-elle ce caractère
    d’obéissance, ce respect des mots d’ordre à attendre et du signal à
    recevoir ? Ils veulent des chefs ! et pourquoi ? C’est le plus brave
    qui commande.
    3 décembre.
    Depuis hier, onze heures, nous courons, cherchant le danger
    et sentant la déroute.
    Nous nous sommes réconciliés, pour appeler aux armes,
    publiquement. On s’est battu, de-ci, de-là, avec une écharpe rouge
    au bout d’une canne – point comme il fallait pour vaincre.
    Alexandrine avait raison.
    Les redingotes ont pris le fusil ; les blouses, non !
    Un mot, un mot sinistre m’a été dit par un ouvrier à qui je
    montrais une barricade que nous avions ébauchée.
    « Venez avec nous ! » lui criais-je.
    Il m’a répondu, en toisant mon paletot, qui est bien usé
    cependant :
    – 146 –
    « Jeune bourgeois ! Est-ce votre père ou votre oncle qui nous
    a fusillés et déportés en Juin ? »
    Ils ont gardé le souvenir terrible de Juin et ils ont ri en voyant
    emmener prisonnière l’assemblée des déporteurs et des
    fusillards.
    Quelques hommes de coeur ont fait le coup de feu – les
    ouvriers n’ont pas bougé.
    Cinq cents gantés qui tirent et meurent, ce n’est pas une
    bataille !…
    Le frère de l’adjoint se promène toujours et dit :
    « Allons fatiguer la troupe. »

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  24. Artisans de l'ombre Dit :

    ——————-4 décembre, au soir.————————-
    Nous n’avons pas fatigué la troupe, et je ne puis plus me tenir,
    je n’ai plus de voix dans la gorge ; à peine s’il peut sortir de ma
    poitrine des sons brisés, tant j’ai crié : « Vive la République ! à bas
    le dictateur ! » tant j’ai dépensé de rage et de désespoir, depuis
    que Rock a frappé à ma porte…
    Il est je ne sais quelle heure. J’ai regagné l’hôtel j’ignore
    comment – en m’attachant aux murs, en traînant les pieds, en
    soutenant de mes mains ma tête, pesante comme s’il y était entré
    du plomb, et je suis tombé sur mon lit.
    Je n’ai pas reçu une blessure, je ne saigne pas ; je râle…
    – 147 –
    Le sommeil me prend, mais il me semble qu’une main
    m’enfonce la bouche dans l’oreiller ; je me réveille suffoquant et
    demandant grâce, j’ouvre ma fenêtre.
    J’entends un roulement de coups de fusil !
    On se bat donc encore ? On m’avait dit que c’était fini, que
    tous ceux qui avaient du coeur étaient épuisés ou morts.
    C’est sans doute des prisonniers qu’on achève ; on dit qu’on
    tue à la Préfecture…
    Si la lutte avait recommencé !
    Je dois y être !… Ma place n’est pas dans ce lit d’hôtel. Je vais
    essayer de repartir, d’aller voir…
    Mais le sommeil m’accable, mais mes jambes refusent le
    service, mais j’ai le bras droit qui est lourd comme si j’avais un
    boulet au bout.
    Encore des coups de fusil !
    Oh ! je descendrai tout de même !
    Tout le monde dort dans la maison, excepté deux ou trois
    personnes qui jouent aux cartes.
    Il y en a un qui dit : « Quatre-vingts de rois ! » et l’autre qui
    répond : « Dis plutôt quatre-vingts d’empereurs ! »
    Et je croyais qu’on se battrait, que les jeunes gens se feraient
    hacher jusqu’au dernier ! – Cinq cents de bésigue, quatre-vingts
    d’empereurs…
    – 148 –
    J’ai pu me traîner jusque dans la rue. Comme elle est noire !…
    Je descends jusqu’au pont. Des factionnaires montent la garde.
    « Où allez-vous ? »
    Si j’avais du courage, si j’étais un homme, je leur dirais où je
    vais… où je crois de mon devoir d’aller. Je crierais : À bas
    Napoléon !
    Je regretterai plus d’une fois peut-être dans l’avenir, de ne
    pas avoir poussé ce cri et laissé là ma vie…
    J’ai balbutié, tourné à gauche…
    La Seine coule muette et sombre. On dit qu’on y a jeté un
    blessé vivant et qu’il a pu regagner l’autre rive en laissant derrière
    lui un sillon d’eau sanglante. Il est peut-être blotti mourant dans
    un coin. N’y a-t-il pas quelque part une flaque rouge ?
    Je n’entends plus la fusillade, mais les factionnaires
    reparaissent, victorieux et insolents.
    C’est fini… fini… Il ne s’élèvera plus un cri de révolte vers le
    ciel !
    Je suis rentré, le cerveau éteint, le coeur troué, chancelant
    comme un boeuf qui tombe et s’abat sous le maillet, dans le sang
    fumant de l’abattoir !

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  25. Artisans de l'ombre Dit :

    ———- 13
    Après la défaite—————————-
    8 décembre.
    Il y a trois jours que c’est fini…
    Il me semble que j’ai vieilli de vingt ans !…
    La terreur règne à Paris.
    Renoul, Rock, Matoussaint, tous les camarades sont comme
    moi écrasés de douleur et de honte. On se revoit – mais en osant à
    peine se parler et lever les yeux. On dirait que nous avons commis
    une mauvaise action en nous laissant vaincre.
    Qu’allons-nous devenir ?
    Moi, je vais partir. Mon père m’a écrit qu’il fallait revenir –
    revenir sur-le-champ !
    On prétend à Nantes que j’étais parmi les insurgés et que j’ai
    été blessé à une barricade. – Il est destitué si je n’arrive pas pour
    démentir ce bruit par ma présence.
    Devant cette peur de destitution, je dois obéir, quoique
    cependant je sois malade.
    Dans le froid de ces trois nuits de décembre, mon bras droit
    s’est glacé. Je n’ai pas une plaie glorieuse, j’ai un rhumatisme bête
    qui me supplicie l’épaule gauche.
    N’importe, je retournerai. Mais il y a une question qui me
    rend bien malheureux.
    – 150 –
    Je dois à l’hôtel ; c’est grâce à Alexandrine que j’ai eu crédit.
    Je pensais payer à la première éclaircie de journalisme ou de
    professorat libres. Je ne dois pas beaucoup. Je dois un peu plus
    de cent francs. Voilà tout.
    Depuis le départ du Russe je mangeais à trente deux francs
    par mois – le café au lait le matin ; le boeuf, le soir.
    J’écris la situation à Nantes, en suppliant qu’on m’envoie de
    quoi m’acquitter avant que je parte. J’aurais honte de rester le
    débiteur du père après avoir été l’amoureux de la fille.
    On me répond qu’on verra quand je serai revenu.
    J’ai pleuré de tristesse et de colère ; j’oublie la bataille perdue
    pour ne voir que ma situation pénible et fausse.
    J’écris et supplie encore.
    On envoie cinquante francs, en répétant que tout sera réglé
    dès que j’aurai remis le pied au foyer paternel.
    Il faut s’humilier – demander à Alexandrine d’intercéder
    auprès de son père et de faire accepter la convention.
    « Ce n’est rien, dit-elle, et elle me console et m’engage à partir
    vite pour revenir plus tôt – vous me retrouverez comme autrefois,
    ajoute-t-elle doucement. »
    Je l’ai remerciée, mais je donnerais mon bras malade pour
    ces cent francs !
    Enfin, c’est fait.
    – 151 –
    Elle m’a dit adieu dans un coin. Je tenais la tête baissée et
    j’avais comme de la boue dans le coeur.
    J’ai pris le train, les troisièmes. Mon épaule se gèle dans ces
    wagons ouverts au vent. Je ne puis plus lever mon bras ; il est
    comme mort quand j’arrive.
    « Mais avec ce bras mort, tu as l’air d’avoir été blessé comme
    on le dit, me crie mon père d’un air furieux. Tu peux bien le lever
    un peu, voyons !
    – Non, je ne puis pas, mais j’essaierai, je te le promets ;
    seulement j’ai un poids sur la conscience. Qu’on m’en débarrasse
    pour me donner du courage ! Envoie dès ce soir à Paris l’argent
    de l’hôtel. »
    Je montre la lettre où est sa promesse de payer dès que je
    serai revenu ; il me répond à peine et cela dure un jour, deux
    jours.
    Mon père n’est pas un méchant homme. Je me rappelle ses
    sanglots, le matin où après que je m’étais battu pour lui j’allais
    être arrêté, saignant encore, sur une demande qu’il avait faite huit
    jours avant.
    Mais, la frayeur de perdre sa place, – que serait-il devenu ? –
    la colère de me voir lui répondre, comme un écolier rebelle – il se
    vantait de les mater tous – la fièvre d’ignominie qui était alors
    dans l’air ! et aussi – je l’ai su depuis – une aventure de femme à
    la suite de laquelle il avait été ridicule et malheureux ; tout cela
    avait affolé cet homme qui avait déjà, de par son métier, l’âme
    malade et appauvrie.
    Ma mère, depuis le jour où je lui avais crié combien ma vie
    d’enfant avait été douloureuse près d’elle, ma mère avait ménagé
    mon coeur avec des tendresses de sainte. Seulement elle était si
    – 152 –
    loin de comprendre les révoltes, les barricades, les coups de fusil
    sur l’armée !
    Elle ne me reprochait rien, mais au fond, je crois, me trouvait
    criminel. Malgré elle, ses pensées de bourgeoise honnête
    donnaient raison à son mari et m’accusaient. Sa main prenait la
    mienne dans les coins quelquefois, mais ses yeux se tournaient en
    même temps vers le ciel, comme pour demander pitié ou pardon
    pour moi ! Pauvre femme !
    Elle promène sa douleur muette entre nos deux colères.
    « Je vais chercher le médecin, dit-elle un jour.
    – Je suis mieux.
    – Laisse-moi faire, mon enfant. C’est pour qu’il voie bien que
    ce n’est pas une blessure. Il le fera savoir dans la ville. »
    Le docteur arrive, me demande ci, ça… – Je ne vais pas lui
    conter ce que j’ai dans le coeur. À lui de voir ce que j’ai à l’épaule.
    Il prononce je ne sais quels mots, ordonne je ne sais quoi, et
    s’en va.
    Ma mère de faire l’ordonnance et de me veiller comme un
    agonisant.
    « Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ! Ma maladie, la belle
    affaire ! un rhumatisme, et après ! C’est de ma dette de Paris qu’il
    faut parler – dette sacrée !
    – Pourquoi sacrée ? » fait ma mère.
    – 153 –
    Pourquoi ? – Je ne peux pas, je ne veux pas leur conter que,
    Alexandrine et moi, nous nous sommes aimés !… ils seraient
    capables d’avertir le père Mouton. Je ne puis que rappeler à mon
    père sa promesse, et, comme il me répond presque avec ironie, je
    me dresse devant lui et je lui jette – le bras pendant, la tête haute
    – ces mots d’indignation.
    « Tu m’as menti alors, en m’écrivant ! »
    J’ai répété le mot sous son poing levé ! Il ne l’a pas laissé
    retomber sur mon épaule endolorie, mais il a lâché ces paroles :
    « Tu sais que tu n’as pas vingt et un ans et que j’ai le droit de
    te faire arrêter. »
    Encore cette menace !…
    Me faire arrêter, ce n’est pas ce qui guérirait mon bras…
    Il y a songé sérieusement. On me laisserait quelque temps en
    prison, le temps de laisser tomber les bruits qui ont pu courir sur
    mes folies barricadières de Paris.
    L’exemple de ces expédients paternels a été donné, et plus
    crânement encore, par un collègue du lycée. Son fils aussi a crié
    publiquement : « À bas le dictateur ! » dans une ville de province,
    au Mans, je crois.
    Qu’a fait le père ? Il a dit qu’il fallait pour cela que son fils eût
    perdu la tête, et il l’a fait empoigner et diriger sur l’hospice où l’on
    met les fous.
    Au bout de deux mois on l’a délivré, mais sa soeur a été
    tellement émue d’entendre dire que son frère était fou qu’elle est
    tombée malade et va, dit-on, en mourir.
    – 154 –
    La peur courbe toutes les têtes, la peur des fonctionnaires
    nouveaux et des bonapartistes terrorisants ! Ils promènent la faux
    dans les collèges, et jettent sur le pavé quiconque a couleur
    républicaine.
    Au dernier moment mon père a hésité cependant… mais mon
    bras est déjà guéri, mon rhumatisme envolé depuis longtemps,
    qu’on n’a pas encore payé ma dette de Paris.
    J’en reparle. Je ne puis vivre avec cette idée, il me semble que
    je n’ai plus d’honneur.
    Mon père, à la fin, me jette la nouvelle qu’il va payer ; mais il
    accompagne cette nouvelle d’observations amères, sanglantes, qui
    font de nous deux ennemis, et la vie va s’écouler sournoise et
    horrible dans la maison Vingtras. C’est comme avant mon
    premier départ pour Paris.
    Je demande à m’éloigner… je vivrai au loin comme je
    pourrai… Ou bien veut-on me laisser entrer en apprentissage ici
    pour être ouvrier ?
    « Toujours démoc-soc, n’est-ce pas ? Va-t’en dire au
    proviseur que tu veux te faire savetier, te remêler à la canaille !
    Arrive en blouse au collège, devant ma classe ! C’est ce que tu
    veux, peut-être ! »
    Je passe mes journées dans ma chambre. Mon père exige de
    moi que j’abatte un devoir grec ou latin, tous les jours.
    Voilà à quoi j’occupe mon temps, moi, l’échappé de
    barricades.
    Est-ce pour me châtier ? Est-ce une farce de bourreau ?
    – 155 –
    Quand j’ai latinassé, je suis libre – libre de regarder le quai.

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  26. Artisans de l'ombre Dit :

    Quai Richebourg.
    Oh ! ce quai Richebourg, si long, si vide, si triste !
    Ce n’est plus l’odeur de la ville, c’est l’odeur du canal. Il étale
    ses eaux grasses sous les fenêtres et porte comme sur de l’huile
    les bateaux de mariniers, d’où sort, par un tuyau, la fumée de la
    soupe qui cuit. La batelière montre de temps en temps sa coiffe et
    grimpe sur le pont pour jeter ses épluchures par-dessus bord.
    C’est plein d’épluchures, ce canal sans courant !
    C’est le sommeil de l’eau. C’est le sommeil de tout.
    Pas de bruit. Trois ou quatre taches humaines sur le ruban
    jaunâtre du quai.
    En face, au loin, des chantiers dépeuplés, où quelques
    hommes rôdent avec un outil à la main, donnant de temps en
    temps un coup de marteau qu’on entend à une demi-lieue dans
    l’air, lugubre comme un coup de cloche d’église.
    À gauche, la prairie de Mauves brûlée par le givre.
    À droite, la longueur de la rivière, qui est trop étroite encore à
    cet endroit pour recevoir les grands navires. On y voit les
    cheminées des vapeurs de transport, rangées comme des tuyaux
    de poêle contre un mur ; et les mâts avec les voiles ressemblent à
    des perches où l’on a accroché des chemises – espèce de hangar
    abandonné, longue cour de blanchisseur, corridor de vieille usine,
    ce morceau de la Loire !
    – 156 –
    Le ciel, là-dessus, est pâle et pur : pureté et pâleur qui
    m’irritent comme un sourire de niais, comme une moquerie que
    je ne puis corriger ni atteindre… C’est affreux, ce clair du ciel !
    tandis que mon coeur saigne noir dans ma poitrine…
    Oh ! ce silence ! – troublé seulement par le bruit d’une
    conversation entre les mariniers ! ou le ho, ho ! lent de ceux qui
    tirent sur la corde, dans le chemin de halage, pour remonter un
    bateau…
    Pourquoi le train qui me ramenait n’a-t-il pas sauté !
    Pourquoi n’ai-je pas eu le courage de me jeter, la tête la première,
    sous la locomotive, au lieu de m’installer dans le wagon comme
    un condamné à mort dans la charrette qui le prend et le mène, à
    travers champs, à l’endroit de l’exécution ! Il y en a qui vont ainsi
    trois heures en voiture, côte à côte, avec le bourreau ! Mais,
    quand ils arrivent, ils n’en ont plus que pour un moment, ils sont
    près de la délivrance ; moi, je suis arrivé et je ne sais pas quand
    mon agonie finira !
    J’avais à mes côtés, dans le train, un homme qui ne devait
    descendre de wagon que pour s’embarquer sur un paquebot ; il
    allait dans le pays des aventures et du soleil, où l’on se poignarde
    dans les tavernes, où l’on se tue à coups de pistolet dans les rues.
    Il fallait lui dire :
    « Emmenez-moi ! je me jetterai à côté de vous dans les
    mêlées – payez mon passage, et je vous vends ma peau pour le
    temps qui servira à m’acquitter ! Je ne serai pas chien, j’ai du
    sang de reste à vomir. »
    Pourquoi ne le lui ai-je pas dit ?
    C’est affreux ! il me semble que mon coeur s’en va et je pousse
    comme des aboiements de douleur.
    – 157 –
    Donc, par-devant, c’est le quai vide, la rivière lente, le canal
    sale ; à gauche, la prairie pleine de mélancolie…
    Par-derrière s’étend la rue mal pavée, bordée de maisons de
    pauvres, pleine – comme toutes les rues misérables – d’enfants
    déguenillés, de femmes débraillées, de vieillards qui se traînent !
    Il y a un nègre qui a cinq enfants dans ce tas, et qui va sans
    souliers et tête nue demander de l’ouvrage et du pain…
    Il y a un estropié qui criait l’autre jour sous une fenêtre : « Ma
    femme a faim, ma femme a faim ! »
    Et cela ne fait pas plus dans cette rue, que le hennissement
    d’une bête dans un pré ou le cri d’un geai dans un arbre !

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  27. Artisans de l'ombre Dit :

    ———————————-15
    Legrand———————–
    Je suis tombé sur Legrand !
    Au collège, Legrand était d’une classe au-dessous de la
    mienne et nous ne nous rencontrions que dans la cour ; mais il
    m’avait remarqué à cause de mon air embêté, éternellement
    embêté.
    J’avais remarqué, moi, qu’il était grand comme un officier :
    qu’il avait tout autant – sinon plus que moi – le mépris le plus
    parfait et le plus convaincu pour les versions, les thèmes, les vers
    latins, le grec, la philosophie.
    Oh mais ! un mépris !…
    Il n’apprenait jamais une leçon, ne faisait jamais un devoir, il
    opposait à toute question sur ce sujet, point l’injure, point le
    mensonge ; il opposait le sommeil et l’ahurissement…
    Pendant sept ans, quand on lui demandait ses leçons ou
    qu’on s’étonnait qu’il ne fit jamais un devoir, Legrand répondit en
    se frottant les yeux et en ayant l’air d’être pris au saut du lit.
    Lorsqu’on insistait, quand les pensums venaient, et que le
    professeur voulait absolument avoir une explication… alors on
    assistait à un spectacle vraiment lamentable… celui de Legrand se
    levant et regardant du côté de la chaire, d’un oeil terne, la bouche
    ouverte, comme s’il se passait là quelque chose de curieux et qu’il
    aurait bien voulu comprendre, mais il ne jetait que des sons
    inarticulés : pas moyen d’en tirer autre chose !
    – 173 –
    Il n’avait pas l’air de se moquer, ni d’être méchant ! – Non ! Il
    voulait bien rendre service, s’il le pouvait, mais il indiquait par
    des gestes sans suite qu’il n’était pas à la conversation et qu’il
    vaudrait mieux qu’il fût dans un hospice de sourds ou
    d’innocents, plutôt que de faire ses études.
    Il était parvenu à les faire tout de même de cette façon ; mis à
    la porte de la classe, mais point du collège.
    On avait pitié de lui.
    « Sortez ! allez-vous-en ! »
    Il ne bougeait pas ; ou bien, si on le mettait dehors par les
    épaules, il allait s’asseoir tranquillement dans la cour entre les
    colonnes : souvent en hiver, il entrait où il y avait du feu, – chez le
    concierge, qui ne pouvait pas le renvoyer ; car Legrand faisait
    paquet, et devenait trop lourd.
    Il allait aussi dans la classe de spéciales ou d’élémentaires, où
    il n’y avait jamais que sept ou huit élèves qui travaillaient en
    famille avec le professeur ; on laissait Legrand se mettre comme
    un vieux près du poêle.
    J’avais conçu une grande admiration pour lui.
    Cette patience, tant de simplicité ! – Se frotter les yeux ou
    faire heuh ! heuh ! et de cette façon, éviter le grec et le latin ! Que
    n’avais-je eu cette idée-là ! J’aurais passé pour un idiot ; mais je
    ne trouvais pas grand avantage à passer pour avoir beaucoup de
    moyens.
    On ne me saluait pas dans la rue pour mes moyens, et je
    recevais mes raclées tout pareil quand j’étais petit.
    – 174 –
    « Mais comment ça t’est-il venu ? lui demandai-je un jour,
    avec le respect qu’on a pour l’inventeur et la curiosité qui se mêle
    à l’étude d’une découverte nouvelle.
    – Je m’en vais te le conter. Je connais Janet qui joue les
    ganaches au théâtre. J’ai voulu être acteur et faire les ganaches
    aussi… Voilà comment l’idée m’est venue. Je n’ai même pas fait
    exprès au commencement, je t’assure.
    – Ah ! tu voulais être acteur ! »
    J’aurais dû m’en douter. Il avait toujours des gilets à revers,
    des vestes en velours, des pantalons à carreaux ; il marchait, dès
    qu’il n’était plus forcé d’avoir l’air ahuri – il marchait comme j’ai
    vu marcher au théâtre ; il secouait ses cheveux en arrière.

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  28. Artisans de l'ombre Dit :

    ———————-IL AVAIT UNE CANNE.——————————
    C’était le seul probablement dans tous les collèges de France !
    Il avait une canne pour laquelle il payait deux sous de location par
    semaine : pour deux sous on la lui gardait chez le savetier en face
    pendant les classes.
    Il m’a mené chez lui.
    Il a bien la plus drôle de famille qu’on puisse voir – et je
    comprends qu’il ait le goût du théâtre.
    La maison est une comédie.
    On n’entend que des cris, des gémissements et des appels à la
    Divinité. On boit là-dedans trente tasses de café par jour, ce qui
    met tout le monde dans un état d’exaltation impossible à décrire.
    – 175 –
    Sa mère et sa soeur – deux créatures excellentes – le
    dévouement et la vertu même – croient au Bon Dieu d’une façon
    bruyante. Elles l’appellent à chaque instant en faisant bouillir
    l’eau, en portant le marc, en remplissant les demi-tasses ! On me
    confond quelquefois avec la bonne. Je m’y laisse moi-même
    prendre de temps en temps ! « Monsieur Jacques encore une
    goutte ! – Oh ! versez-nous ! – Je ne comprends pas bien qu’on
    me demande une demi-tasse avec des larmes dans la voix et en
    crevant la plafond avec ses yeux ! – Versez-nous la consolation !
    – Comme en Normandie alors ? – Je vais chercher l’eau-devie
    ! Mais c’est du Bon Dieu qu’il s’agit, et elles repoussent la
    topette avec un geste religieux !
    – Donnez-nous du sucre ? – Je ne m’y laisse plus prendre.
    C’est bon une fois. – Monsieur Jacques, vous ne voulez donc pas
    nous donner du sucre ? – C’est bien du sucre qu’elles veulent.
    – Bénissez-nous, bénissez-nous. – Je vous en prie, bénisseznous.
    » Est-ce à moi, est-ce à Lui ?
    Ils demeurent sur la cour et on ne voit pas très clair. Elles ont
    l’air positivement de se tourner vers moi pour que je les bénisse.
    Faut-il faire le geste de les bénir ? Comment bénit-on ? « Il est
    moins fort que l’autre fois ! » C’est du café qu’elles parlent !
    Chaque fois que la bonne rentre des courses, c’est comme si la
    Nonne sanglante apparaissait – chaque fois que quelqu’un
    frappe, c’est comme s’il arrivait un revenant… Tout ce café qu’on
    boit a donné aux nerfs de toute la maison une sensibilité
    extrême ; un coup de sonnette, le chant de coq, le miaou des
    chats, une armoire qui craque, un hanneton qui bat la vitre, un
    rien, fait partir un cri vers le ciel, – le ciel qu’on voit très peu, pas
    assez ! c’est décidément trop sombre sur le derrière, des gens si
    religieux devraient rester sur le devant – pas à un entresol – ou
    tout à fait en haut, avec une tabatière. Quand elles disent : « Nous
    – 176 –
    en appelons à toi, Dieu qui vois tout ! » pour croire qu’il les voit
    là-dedans, il faut lui supposer une bonne vue.
    Le père croit peut-être en Dieu, mais il cause moins souvent
    avec lui, et il n’est pas toujours à le tirer par la manche pour lui
    parler.
    Sa spécialité est de donner le moins possible pour l’entretien
    de la maison. Il prétend que le café soutient énormément et il est
    chien pour la viande. Il prétend encore que Dieu ne regarde pas à
    l’habit et il est vraiment rat pour les vêtements.
    Mais, au fond, il a aussi bon coeur que la mère et la fille et je
    vis près d’eux comme dans une nouvelle famille.
    Je suis arrivé tout de même à deviner quand c’est à moi ou au
    ciel qu’on s’adresse. Je ne crois plus qu’il est arrivé un malheur
    quand on me demande l’heure sur le ton d’une douleur profonde
    et avec des déchirements dans la voix ! Je sais qu’un moment
    après on va me dire : « Je crois que Pinaud l’épicier met de la
    chicorée ! » ou bien : « Si nous achetions un melon pour ce
    soir ! » Cela sera dit sur le ton d’un missionnaire qui prie Dieu de
    le faire manger par les sauvages bien vite pour aller plus vite au
    paradis.
    Mais on a tout de même un bon melon et l’on a très bien
    balancé Pinaud parce qu’il continuait à mettre de la chicorée.
    Nous nous entendons bien avec Legrand. Il est tant soit peu
    catholique, mais il n’en est pas moins une belle plante d’homme,
    – 177 –
    libre et forte, qui ne repousse pas la chicorée sceptique qui pousse
    près de lui, dans ma personne10.
    Nous nous disputons, c’est clair – il y a des malentendus, c’est
    sûr – mais nous sentons bien, tous deux, que nous avons du
    ridicule à venger et que nous avons besoin de nous détendre plus
    que d’autres, tant nous avons été étouffés : lui, entre les feuillets
    d’un paroissien ; moi, entre le dictionnaire latin-français de mon
    père et l’éducation paysanne de ma mère !
    Aussi, comme nous nous en donnons ! Ma foi, ma douleur
    pesante et laide, ma douleur qui sentait le canal aux épluchures et
    la rue aux pauvres ; qui sentait aussi la pommade des femmes à
    matelots et l’eau-de-vie des bouges ; ma douleur d’hier s’est
    changée en une fièvre qui n’a plus la sueur si sale et si noire !
    Nous cherchons querelle dans les cafés. C’est notre
    occupation, à mon élève et à moi – car Legrand est mon élève.
    C’est en qualité de camarade que je suis entré dans l’entresol de la
    famille, et que j’ai pris la première demi-tasse ; c’est en qualité de
    préparateur au baccalauréat que je suis resté.
    Je suis censé préparer Legrand au baccalauréat !
    10 Variante du manuscrit :
    « Le fils n’a rien de tout cela. Je ne sais pas s’il a pu échapper
    complètement à l’influence de tant de gouttes et de tant de larmes, de
    tant de piété et de café ? Je ne jurerais pas qu’il n’a pas pris un peu de
    l’odeur de la bouilloire catholique, et qu’il ne trempe pas son doigt
    avec un reste de religion dans ce bénitier de famille et ce gloria
    d’église. Mais il n’en est pas moins une plante d’homme, libre et forte,
    qui toute imprégnée qu’elle puisse être d’une odeur de cierge, ne
    repousse pas la chicorée qui pousse près de lui, et se moque qu’il y ait
    des Pinauds de l’impiété ! »
    – 178 –
    Je fais bien ce que je peux – lui aussi ! Il voudrait se
    débarrasser de cela, ramasser ce diplôme ! Et j’essaie de lui faire
    entrer cette bachellerie dans la tête, puisque je me connais mieux
    en bachellerie que lui, – moi nourri dans le sérail, fils de
    professeur, âne chargé des reliques des distributions !…
    Je paie donc ainsi mon café, ma part de melon. Mon père et
    ma mère n’ont rien dit, parce que je ne fais pas baisser les prix
    des répétitions en buvant du café et en mangeant du melon.

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  29. Artisans de l'ombre Dit :

    ————————–Café Molière.—————————-

    Nous allons au Café Molière.
    Un café célèbre, le café de la jeunesse dorée. Là se trouvent
    toutes les têtes brûlées de la ville. Des garçons qui mangent leur
    fortune.
    Je ne savais pas qu’il y eût cette race de gens dans ce pays.
    Je n’aurais pas eu des évanouissements de courage et d’espoir
    si profonds, si j’avais connu ce monde inquiet et fiévreux –
    bourreaux d’argent, creveurs de chevaux, entreteneurs de filles,
    crânement batailleurs et duellistes.
    Je ne puis pas vivre toujours dans ce milieu – je n’ai pas de
    fortune à manger – mais ce voisinage me va !
    Il y a ici la comédie de la misère frottée de blanc d’argent,
    avec des impures dans le fond, et les émotions du tapis vert, la
    nuit.
    Il en est, parmi ces rieurs, quelques-uns dont le père s’est fait
    sauter la cervelle le lendemain de sa ruine ou à la veille de son
    – 179 –
    déshonneur ! Il en est qui vont être ruinés ou déshonorés pour
    leur compte, avant d’avoir eu – comme leur père – la vertu de la
    lutte : déshonorés avec des cheveux blonds et une rose à la
    boutonnière…
    Mais je me suis senti à l’aise tout de suite dans ce café, avec
    ces gens. Ils n’auraient pas l’idée de se moquer d’un paletot mal
    fait – ils ne s’amuseraient pas de si peu.
    Ces viveurs méprisent la pauvreté, point les pauvres : je le
    sens. Ils sont tous les soirs trop près de l’abîme… ils savent trop
    combien la ruine arrive vite… combien les créanciers deviennent
    facilement insolents !… Aussi mon habit ne me gêne pas. C’est la
    première fois peut-être.
    On ne laisse pas traîner un soufflet sur la joue au café
    Molière.
    J’ai vu des cimes d’herbes se gommer de rouge, l’autre matin.
    C’était le frère d’un de nos anciens condisciples qui se battait ;
    nous avions été prévenus du combat. Nous pouvions tout voir,
    abrités derrière un bouquet d’arbres.
    Il m’est venu des idées folles par la tête. J’aurais voulu être le
    témoin du blessé, prendre l’épée tombée de ses mains.
    J’ai honte de vivre comme un crapaud dans une mare ; je
    voudrais sortir de mon silence et de mon obscurité – par besoin
    d’action ou par orgueil, je ne sais pas !…
    Legrand est comme moi – pis encore…
    C’est un homme de théâtre.
    – 180 –
    Je crois sur ma parole qu’il préférerait être blessé, pour avoir
    un plus beau rôle, une plus belle scène, pour tâter la place qu’a
    fouillée l’épée, et tourner sa tête sur son cou comme cela se fait
    dans les beaux moments des mélodrames.
    Il le voudrait, il en crève d’envie, j’en suis sûr !
    Je suis plus lâche…
    Je ne comprends pas pourtant qu’on ait peur d’un duel.
    Est-ce parce que je trouverais là l’occasion d’être l’égal d’un
    riche, et même de faire saigner ce riche, de le faire saigner dur, si
    le fer entrait bien ?…
    Est-ce parce que je me figure qu’on ne peut pas me tuer ? Je
    me sens trop de force ! Mourir, allons donc ! J’ai encore à faire
    avant de mourir !
    En me tâtant, j’ai vu que j’avais autant que ces viveurs ce
    qu’ils appellent le courage du gentilhomme. Je ne manquerais
    pas de toupet sur le terrain.
    Ah ! je crois bien ! Il y a eu deux ou trois occasions de se
    montrer. Nous nous sommes jetés dessus, Legrand et moi.
    Nous sommes arrivés, gourmands de la querelle, avides
    d’empoigner l’occasion. Il me semble que cela me grandirait de
    tenir cette belle lame d’acier, que cela m’apaiserait aussi de tuer
    un homme, un de ceux qui trouvent niais les gens qui ont un
    drapeau.
    Nous serions certainement arrivés à un duel avec n’importe
    qui, si un jour le père Legrand n’avait dit à son fils :
    – 181 –
    « Tu tiens à aller à Paris ? – Eh bien, vas-y ! Je t’y ferai cent
    francs par mois. »
    Legrand voulait m’emmener.
    J’en ai parlé à mon père, qui a repris son masque de glace,
    son geste menaçant – les gendarmes sont au bout. Je ne suis pas
    majeur encore !
    J’ai souhaité bonne chance à Legrand, en lui donnant des
    lettres pour les camarades, et de la fenêtre de notre maison triste
    j’ai suivi le panache de fumée qui flottait au-dessus du paquebot ;
    j’ai regardé du côté de Paris, pâle, irrité. – Pourquoi me retienton
    ici ?
    Loi infâme qui met le fils sous le talon du père jusqu’à vingtet-
    un ans !

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  30. Artisans de l'ombre Dit :

    ————————-UNE OUBLIÉE———————————
    Mais la physionomie de la maison change tout à coup…
    Mon père me parle presque avec bonté depuis quelque temps.
    La barrière de glace qui séparait Vingtras senior et Vingtras
    junior est trouée, et désormais la vie est moins pénible ; toujours
    aussi bête, mais point si gênée et si cruelle.
    Qu’est-ce que cela veut dire ?
    J’ai oublié qu’il y avait au pays jadis une créature qui
    m’aimait, qui fut la protectrice de ma vie d’enfance… qui depuis
    – 182 –
    notre départ ne nous a donné de ses nouvelles que deux fois –
    deux fois seulement – mais qui n’a pas cessé de penser à moi.
    Bonne mademoiselle Balandreau !
    On a appris, je ne sais comment, à la maison, qu’elle est
    depuis longtemps souffrante et paralysée, ne pouvant écrire, mais
    qu’elle parle de Jacques et qu’elle a fait venir le notaire pour lui
    annoncer qu’elle voulait – quand elle mourrait – laisser au petit
    Vingtras ce qu’elle avait.
    Mon oncle m’avait parlé aussi autrefois de me faire son
    héritier. Est-ce que les douleurs des enfants les font aimer des
    vieillards ?
    Toujours est-il qu’on connaît à la maison – sans m’en rien
    dire – la maladie et le voeu de mademoiselle Balandreau, et voilà
    pourquoi on me ménage maintenant.
    Un jour ma mère m’appelle.
    « Jacques, ton père a à causer avec toi. »
    Elle dit cela d’une voix grave et me conduit jusqu’au salon
    dont les volets sont baissés. Une lettre encadrée de noir est sur la
    table, mon père me la montre et dit :
    « Tu te rappelles mademoiselle Balandreau ? »
    Oh ! J’ai compris… et les larmes me sortent des yeux.
    « Morte… Elle est morte ?…
    – Oui : mais elle te fait son héritier. »
    Mes larmes coulent aussi fort. – Je regarde à travers ces
    larmes dans mon passé d’enfant.
    – 183 –
    « Elle te laisse treize mille francs et son mobilier. »
    Son grand fauteuil ? La table où elle mettait la nappe pour
    moi tout seul ? Sa commode avec des crochets dorés ? La chaise
    où je m’asseyais – meurtri quelquefois !… Brave vieille fille !
    Ma mère reprend :
    « Mais tu es mineur. »
    Ah ! je m’en aperçois bien ! Si j’avais vingt-un ans, je ne serais
    pas ici. Pourquoi n’ai-je pas vingt-un ans !… Avec ces treize mille
    francs-là je retournerais à Paris – on aurait de quoi acheter des
    armes pour un complot, de quoi payer un gardien pour faire
    évader Barbès…
    Il m’en passe des rêves par la tête ! Des rêves qui brûlent mes
    pleurs et me font déjà oublier celle qui a songé à moi en mourant.
    Ma mère me ramène à la lettre encadrée de noir… mais je l’arrête.
    Je me suis enfermé seul avec ma douleur.
    J’ai pleuré toute la journée comme un enfant !

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  31. Artisans de l'ombre Dit :

    ——————————7 juin.——————————–
    Dix heures cinq minutes, sept juin !
    J’ai ma liberté ! J’ai le droit de quitter le quai Richebourg, de
    lâcher Nantes, de filer sur Paris.
    Je l’ai payé, ce droit ; il est à moi ; on me l’a vendu. Me l’a-ton
    vendu cher, bon marché ? Je n’y ai pas regardé.
    – 184 –
    On m’a dit : « Tu es mineur, il te faudra attendre des années
    avant d’être maître de ton argent ; si tu veux t’arranger avec ton
    père, il te laissera libre dès aujourd’hui, tu pourras partir. »
    « Mais, mineur, est-ce que j’ai le droit de signer ?
    – Pourvu que tu écrives une lettre. Nous avons confiance en
    toi. Tu ne manqueras pas à ta parole, nous le savons. »
    Vous le savez ? – Je sais, moi, que vous avez souvent manqué
    à la vôtre ! Je me rappelle la dette du père Mouton… Oh ! le sang
    m’en bout dans les veines, à y penser !
    Allons, faisons l’acte, écrivons la lettre que vous voudrez,
    demandez-moi la promesse qu’il vous plaira – et que je tiendrai.
    Ouvrez-moi la porte. Que je sorte pour ne jamais revenir ! Les
    gendarmes ne m’arrêteront pas maintenant que j’ai hérité. Je ne
    suis plus un gredin et un vagabond.
    On a terminé, je ne sais comment. Je me rappelle seulement
    que j’ai transcrit une lettre dont le brouillon a été mis sous ma
    main. Mon père gardera l’argent de la succession, mais me servira
    quarante francs par mois – plus cinq cents francs d’un coup pour
    m’habiller et m’installer à Paris.
    J’oubliais ; on m’assurera pour un billet de mille ou quinze
    cents contre la conscription.
    « Quand aurai-je ces cinq cents francs ?
    – Dans huit jours. »
    C’est long !…
    Je commande des habits chez le tailleur en vogue.
    – 185 –
    Qu’ils soient prêts samedi, surtout !
    Ils arrivent à l’heure, les cinq cents francs aussi.
    Je les prends et je regarde mon père. Il tremble un peu.
    « Tu vas donc me quitter en me haïssant ?
    – Non, non… Vous voyez bien qu’il me vient des sanglots…
    mais nous ne pouvons vivre ensemble, vous m’avez rendu trop
    malheureux !… »
    Adieu ! adieu !
    Je ne suis pourtant pas parti encore ! Ma foi, de le voir
    pleurer, j’en ai eu le coeur attendri et j’ai tout pardonné !
    J’ai passé avec eux la dernière soirée.
    « Je vous paie le spectacle : voulez-vous ? »
    Nous sommes allés au théâtre. Je les y ai menés en leur
    donnant le bras à tous deux.
    Il me semblait que c’était moi le père, et que je conduisais
    deux grands enfants qui m’avaient sans doute fait souffrir, mais
    qui m’aimaient bien tout de même !

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  32. Artisans de l'ombre Dit :

    ——————————16 Paris——————————-
    Nous voici dans la cour Laffitte et Gaillard.
    Je reconnais l’homme qui brusqua ma malle lors de ma
    première arrivée à Paris ; il me parla alors d’un hôtel rue des
    Deux-Écus, où je ne pus aller parce que je n’avais que vingtquatre
    sous. Allons à cet hôtel-là maintenant que je suis riche !
    « Cocher, connaissez-vous un hôtel, rue des Deux-Écus ?
    – Oui, hôtel de la Monnaie. »
    Mais je suis très mal à l’auberge de la Monnaie. Je n’y resterai
    que le temps de chercher un logement définitif.
    J’ai écrit de Nantes, à Alexandrine : elle ne m’a pas donné
    signe de vie. J’ai prié Legrand d’y passer ; il m’a répondu qu’elle
    avait eu l’air de ne pas se rappeler M. Vingtras.
    J’en ai souffert d’abord ! Mais peu à peu son souvenir s’est
    noyé tout entier dans mes colères de province.
    En remettant le pied sur le sol de Paris, j’ai de nouveau
    pourtant un petit battement de coeur.
    Je vais rue de La Harpe.
    Elle est là – le père, la mère aussi. La mère me dit qu’il reste
    encore vingt-cinq francs de dus ; elle les avait oubliés dans le
    compte.
    « Les voici. »
    – 187 –
    La fille est gênée, et me reçoit froidement. Elle a un autre
    amoureux, elle va se marier, paraît-il.
    Qu’elle se marie ! Elle fait bien. Je sens que je suis guéri. Mon
    compte est réglé. Son caprice est mort. N’en parlons plus !
    J’ai été bien heureux avec elle tout de même, jadis, et elle
    était bonne fille.

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  33. Artisans de l'ombre Dit :

    ————————Hôtel Jean-Jacques Rousseau.————————

    J’ai lu mon Balzac, et je me rappelle que Lucien de Rubempré
    demeurait rue des Cordiers, hôtel Jean-Jacques Rousseau.
    M’y voici.
    Une vieille femme – à tête de paysanne corrigée par un
    bonnet à rubans verts – est assise et tricote dans le fond du
    bureau.
    Ce bureau est une pièce noire, humide, bien triste. Cette
    vieille n’a pas l’air gaie non plus ; rien de la femme de roman.
    Je la fais causer tout en demandant si elle a quelque chose de
    libre.
    Causer ? – Elle cause peu ; on dirait même qu’elle redoute de
    montrer sa maison aux voyageurs, et qu’elle craint qu’on n’y
    découvre un mystère comme dans une pièce que Legrand m’a
    racontée : on versait du plomb fondu dans l’oreille des gens
    quand ils étaient couchés, puis on les coupait en morceaux, et on
    les donnait à manger aux cochons ! Je crois même que le voile se
    déchirait sur une exclamation d’un voyageur qui s’écriait :
    « Comme vos cochons sont gras ! » L’aubergiste se troublait, le
    – 188 –
    voyageur le remarquait, et l’on remontait ainsi à la source du
    crime.
    La vieille me montre une chambre qui est toute chaude
    encore du dernier locataire. Le lit est défait, la table de nuit trop
    ouverte. Il y a un faux-col éraillé sur le carreau.
    « Combien ?
    – Dix-huit francs. »
    Elle reprend :
    « Vous avez une malle ? Qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes
    étudiant ? »
    Va pour étudiant ! – J’écris « étudiant » sur le livre de garni.
    Ah ! ce livre ! où il y a de toutes les écritures, où les doigts ont
    fait des marques de toute crasse et de toute fièvre !…
    Balzac, sans doute, a choisi l’hôtel qui lui paraissait répondre
    le mieux à l’ambition et au caractère de son héros… – C’est à
    donner la chair de poule !
    Je suis gelé par l’aspect misérable de cette maison. Ma fenêtre
    donne sur un mur. Je ne puis pas regarder Paris et le menacer du
    poing comme Rastignac ! Je ne vois pas Paris. Il y a ce mur en
    face, avec des crottes d’oiseaux dessus. Dans un coin – sur une
    tuile rongée – un chat qui me regarde avec des yeux verts.
    Je suis installé.
    On a refait le lit, mis des draps blancs, fermé la table de nuit,
    effacé la tache d’encre. On a même apporté sur la cheminée un
    – 189 –
    vase en albâtre avec lequel j’ai envie de me frotter : il ressemble à
    du camphre. On a ajouté à mes gravures un Napoléon au siège de
    Toulon, qui a vraiment l’air d’avoir la gale. Je voulais le renvoyer
    d’abord, à cause de mes opinions ; mais je le garde, tout bien
    réfléchi – je cracherai dessus de temps en temps.
    Je meurs d’ennui chez moi !
    J’avais été si heureux, jadis, à ma première arrivée, hôtel
    Riffault. Il me restait dans un morceau de journal, un bout de
    côtelette que m’avait laissé Angelina, dans le cas où j’aurais faim
    la nuit… J’étais heureux parce que je me sentais libre !
    Je me sens à peine libre aujourd’hui dans cette chambre trois
    fois plus grande, où je puis faire les cent pas.
    C’est que je suis plus vieux, c’est que j’ai déjà été mon maître
    dans Paris !
    Hôtel Riffault, je sortais du collège : voilà tout, aujourd’hui
    j’entre dans la vie.
    Maintenant, c’est pour de bon, mon garçon !
    J’ai de l’argent, heureusement ! – Courons après les
    camarades !
    Nous irons à Ramponneau prendre des portions à dix sous,
    boire du vin à douze… je demanderai le cabinet qui donnait sur le
    jardin et où l’on met des nappes sur la table. Tant pis si les purs
    se fâchent !
    – 190 –
    Nous appellerons par la fenêtre la marchande de noix et la
    marchande de moules. Nous mangerons des moules tant que
    nous voudrons.
    Je m’étais toujours dit : – « Dès que tu auras de l’argent, il
    faudra que tu te paies des moules jusqu’à ce que tu gonfles ! »
    Nous allons tous gonfler, si ça nous fait plaisir.
    Ohé ! la marchande de moules !
    Je demanderai du veau braisé – je n’ai jamais mangé mon
    content de veau braisé.
    Nous filerons vers Montrouge sous le hangar où l’on buvait le
    vin à quatre sous. Nous en boirons pour cinq francs ! On invitera
    les carriers du voisinage !…
    Je tombe dans la rue sur un de nos anciens condisciples qui
    venait quelquefois fumer une pipe avec nous. Il est tout étonné de
    me revoir.
    « On disait que tu étais parti pour les Indes !
    – Où sont les amis ? Quel est le café où l’on va ?
    – On ne va pas au café, mais il y a le restaurant de la mère
    Petray, rue Taranne, où l’on dîne en bande le soir. »
    Je cours rue Taranne au restaurant Petray.
    Ce n’est pas le chand de vin du quartier. Ce n’est pas la
    crémerie non plus. Il n’y a ni la fumée des pipes d’étudiants, ni
    l’odeur de plâtre des maçons ; ils n’y viennent pas à midi faire
    tremper la soupe.
    – 191 –
    Au comptoir se tient madame Petray ; elle a les cheveux
    blonds, le teint fade, elle ressemble à un pain qui a gardé de la
    farine sur sa croûte.
    Je n’ai jamais été à pareille fête, dans une salle à manger si
    claire.
    Il y a un bouquet sur une table du milieu, qui domine l’odeur
    des sauces. Cela sent bon, si bon !…
    Il me semble que je suis à Nantes, aux jours calmes, quand on
    avait un grand dîner, lorsque ma mère rendait d’un seul coup ses
    invitations de trois ans.
    C’était presque toujours aux vacances de Pâques quand
    renaissaient le printemps, les lilas, et j’étais chargé d’aller
    chercher des fleurs en plein champ.
    On en décorait la grande chambre qui reluisait de fraîcheur et
    avait un grand parfum de campagne.
    Par le soleil d’aujourd’hui, avec ce linge blanc et ce bouquet,
    le petit restaurant, où je viens d’entrer, a l’air de gaieté honnête
    qu’avait par exception tous les trois ou quatre ans la maison
    Vingtras !
    Les joies du foyer, mais les voilà ! Je n’ai pas besoin de ma
    famille pour les savourer ; madame Petray peut me servir un bon
    dîner sans m’avoir donné le jour ; le père Petray a l’air plus
    aimable que mon père : il a une toque aussi et un uniforme, mais
    c’est beaucoup plus joli que le costume de professeur, son
    costume de cuisinier.

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  34. Artisans de l'ombre Dit :

    « Garçon, l’addition !
    – Vingt-quatre sous ! »
    J’ai eu une julienne, une côtelette Soubise, un artichaut
    barigoule, un pot de crème, mon café. Les puissants ne dînent pas
    mieux, voyons !
    Quelle demi-heure exquise je viens de passer !
    Je m’essuie la bouche en lisant un journal, le dos contre le
    mur, un pied sur une chaise ; je fais claquer entre mes dents de
    marbre le bout de mon cure-dent.
    L’égoïsme m’empoigne !
    Si je gardais pour moi, si je caressais, encore une heure, cette
    sensation du premier repas fait sans autre convive que ma
    liberté ?
    Je retrouverai les camarades demain, rien que demain.
    Le ciel est si clair et il fera si bon marcher dans les rues ! Oui,
    sortons !
    « Garçon, payez-vous ! »
    Payez-vous : avec de l’argent qui n’est ni à la famille, ni à la
    communauté, ni à la maison Vingtras, ni à l’hôtel Lisbonne, avec
    cette belle pièce de cinq francs qui a de grosses soeurs blanches et
    de petites soeurs jaunes.
    Il y a encore des roues de derrière par ici et dans cet autre
    coin quelques louis. Je suis sûr qu’ils y sont, car je tâte à chaque
    instant la place où dort ma fortune.
    – 193 –
    « Payez-vous, et gardez ces trois sous pour vous ! »
    J’en ai une petite larme d’orgueil au bout des cils.
    Un salut à madame Petray ; un dernier coup d’oeil – jeté par
    pose – sur le journal, de l’air d’un homme qui regarde le cours de
    la rente ; un signe de tête au garçon ; et je m’esquive de peur
    d’incidents qui couperaient ma sensation dans sa fleur.
    Tous les bonheurs !
    J’achète un trois sous : blond, bien roulé, et qui donne une
    fumée bleue…
    « La bouquetière ! Vite un bouquet ! »
    Mes bottes reluisent et sonnent comme des bottes d’officier ;
    mon habit me va bien, on dirait.
    Je vois dans une glace un garçon brun, large d’épaules, mince
    de taille, qui a l’air heureux et fort. Je connais cette tête, ce teint
    de cuivre et ces yeux noirs. Ils appartiennent à un évadé qui
    s’appelle Vingtras11.
    11 Variante du manuscrit :
    « …Mais je ne connais pas ce sourire !
    « C’est que je ne l’avais pas jadis. J’avais le rire aigu et dur, quand
    il venait dans nos discussions échauffées et brutales. Je n’ai pas
    encore eu ce luxe du bien mis et de l’argent en poche depuis que je
    suis au monde, été à l’aise dans mes habits ni dans mon coeur !
    Toujours la peur des plis dans le dos ou le soucis de la quinzaine à
    payer. J’en vieillissais de dix ans quand j’étais en retard de trois jours
    pour cette quinzaine. Dix ans de plus ça me devait donner l’air vieux !
    – 194 –
    Je me dandine sur mes jambes comme sur des tiges d’acier.
    Il me semble que j’essaie un tremplin : j’ai de l’élasticité plein
    les muscles, et je bondirais comme une panthère.
    Je donne à tous les aveugles ; la monnaie qu’on m’a rendue
    chez Mme Petray y passe.
    Je préférerais un autre genre d’infirmes, soit des sourds ou
    des amputés qui pourraient voir au moins la mine que j’ai quand
    je suis habillé à ma manière, et que je marche sans peur de faire
    craquer ma culotte.
    Les Tuileries ! Ah ! voilà le SANGLIER ! – C’est là qu’on
    faisait les parties de barres, au temps du collège.
    Je déteste ce sanglier de marbre, truffé de taches noires faites
    par la pluie. Legnagna, mon maître de pension, avec son nez
    rouge, ses joues bleues, ses jambes cagneuses, son air de
    sacristain, me revient à la mémoire et va me gâter ma journée !…
    J’aime mieux passer de côté où le pion défendait d’aller et où
    étaient les femmes.
    Oh ! ces remous de jupe, ces ondulations de hanches, ces
    mains gantées de long, ces éclairs de chair blanche, que laisse voir
    le corsage échancré !… Il n’y a ni ces hanches, ni ces remous en
    province… Au quartier Latin non plus !
    Les plis dans le dos me faisaient venir des rides sur le front. Puis la
    politique ! Ranc arrivant, le canon, la boue, le silence… N’y pensons
    pas ! Je veux aujourd’hui vivre comme l’arbre qu’on a emmailloté de
    toile et cravaté de fer et qu’on a tout d’un coup déshabillé, dont on a
    cassé le tuteur. Il se redresse et s’étire et il boit par toutes ces feuilles
    l’air et le soleil. Moi aussi ! Je veux boire l’air et le soleil. »
    – 195 –
    Et dire que je ne suis jamais venu m’asseoir sur un de ces
    bancs pendant tout le temps que j’ai habité autour du Panthéon !
    Je regardais sauter, au Prado, des filles de vingt ans ; les
    promeneuses d’ici en ont trente. Je préfère leurs trente ans, et
    leurs reins souples, leur corsage plein et leur peau dorée.
    Elles s’en vont une à une. Il y en a qui s’attardent un moment
    avec des hommes à tête de capitaines, après avoir dit à leur
    enfant : – « Va, va, fais aller ton cerceau. »
    Les femmes de chambre aussi disent à leurs ouailles : « Faites
    à celui qui sera le plus tôt à la grille ! » – et, tandis que les gamins
    courent, elles se retournent pour embrasser des moustachus.
    Tout ce monde a l’air heureux et amoureux ! Oh ! je
    reviendrai et je tâcherai de retenir en arrière, moi aussi, une de
    ces robes de soie ou d’indienne…
    J’ai dîné au café !
    Un bifteck avec des pommes soufflées roulées autour, comme
    des boucles de cheveux blonds autour d’une tête brune.
    Ici encore je retrouve des femmes qui parlent plus haut, qui
    rient plus fort que celles des Tuileries, qui ressemblent davantage
    aux filles du quartier Latin, mais, dans cet éclat de lumières
    dorées, dans ce poudroiement du gaz et dans ce scintillement de
    vaisselle d’argent, le criard de la voix ou de la robe ne fait point
    trop vilain effet.
    Elles ont de la poudre de riz sur les joues, comme il y a du
    sucre sur les fraises.
    – 196 –
    Mon dîner m’a coûté trente-cinq sous – sans vin. Je n’ai pas
    bu de vin ce matin non plus ; je veux prendre l’habitude de n’en
    pas boire. J’aime mieux pour le prix acheter des bouquets, et
    m’étendre sur une chaise verte près du Philipoemen12.
    Je n’ai pas besoin – comme jadis, quand je cherchais
    Torchonette – de me donner du courage.
    Je pris un canon sur le comptoir, ce jour-là… J’ai de quoi me
    payer une bouteille aujourd’hui. – Mais pourquoi ?
    J’ai eu mon ivresse, je me suis grisé à respirer cet air, à voir
    ces femmes, à lécher les fourchettes d’argent !… Cela vaut mieux
    que dix canons de la bouteille.
    Je vois passer tout Paris ! Il ne me fait plus peur comme
    jadis !
    Peur ?…
    J’ai appelé aux armes sur ce boulevard même. C’est sur ce
    banc, en face, devant le passage des Panoramas, que je montai et
    criai, le 3 décembre : « Mort à Napoléon ! »
    Encore ce souvenir ! – Faiblesse !… Regret d’enfant !…
    « Garçon ! le Journal pour rire !… »
    Où irai-je finir ma journée ?
    On donne Paillasse à l’Ambigu. Va pour Paillasse !
    12 Général grec, 253-184 av. J.C., dont la statue est aux Tuileries.
    – 197 –
    Sacrebleu, c’est beau, la scène où Paillasse dit, en
    s’évanouissant : j’ai faim ! – C’est beau, l’acte de la maison vide, la
    femme partie, les enfants qu’il faut faire souper, le coup de
    couteau dans le coeur, le coup de couteau dans le gros pain !
    En sortant, je suis allé m’asseoir à l’Estaminet des
    Mousquetaires, plein d’hommes de lettres, plein de comédiens,
    plein de femmes encore !
    J’emporte avec moi, rue des Cordiers, un monde de
    sensations douces et fortes.
    Est-ce le vent de la nuit qui secoue mes cheveux sur mon
    cou ? Est-ce l’émotion de ces heures si saines ?
    Je ne sais ! – mais j’ai un frisson qui me va jusqu’au coeur :
    frisson de froid ou frisson d’orgueil.
    Le ciel est clair et dur comme une plaque d’acier…
    Quelques jupons éclairent de blanc les trottoirs ; on voit à
    cent pas devant soi… mon ombre s’allonge aux rayons de la lune
    et emplit toute la chaussée…
    Il s’agit de me faire une place aussi large au soleil !

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  35. Artisans de l'ombre Dit :

    ———————————-17 Les camarades————————————–
    J’arrive chez Petray.
    Personne encore. Le garçon me demande si je veux un
    journal, en attendant.
    Je prends le journal, comme s’il devait y être question de moi,
    de mon bonheur d’hier, d’un monsieur qu’on a vu se promener,
    cigare aux dents, fleur à la boutonnière, poitrine en avant : qui est
    allé aux Tuileries, puis au spectacle le soir, un De Marsay chevelu,
    trapu, et qui va compter dans Paris.
    Parole d’honneur, je cherche entre les lignes s’il n’y a pas
    trace de ma promenade si inondée de soleil, de joie intime,
    d’insouciance robuste et de confiance en moi !
    C’est Legrand qui paraît le premier, mais Legrand
    méconnaissable. – L’air d’un homme épié par le Conseil des Dix,
    regardant de droite et de gauche comme s’il avait peur de la
    Bouche de fer, vêtu d’un paletot sombre et coiffé d’un chapeau
    triste.
    Il me reconnaît, comme dans une conspiration, avec des
    gestes de conjuré. Je lui serre la main et lui lâche mon impression
    sur sa mine et son costume.
    « Je t’aime encore mieux dans les rôles de cape et d’épée, tu
    sais ! Tu ressembles à un ermite, tu as l’air d’un capucin de
    baromètre.
    – Rôles de cape et d’épée ! fait-il avec un sourire de Tour de
    Nesle : cinq manants contre un gentilhomme – ce temps-là est
    passé – c’est maintenant dix sergents de ville contre un
    – 199 –
    républicain, un officier de paix par rue, un mouchard par
    maison ! On voit bien que tu arrives de Nantes ! Vingtrassello, il
    n’y a plus qu’à se cacher dans un coin et à rêvasser comme un
    toqué ou à faire de l’alchimie sociale comme un sorcier… J’ai le
    costume de la pièce ! »
    Il a dit juste, le théâtral !
    Le souvenir de la défaite m’est revenu deux ou trois fois hier,
    pendant que je me promenais, – mais j’ai chassé ce souvenir, je
    lui ai crié : « Ôte-toi de mon soleil ! »
    N’ai-je pas dit une bêtise ? Ne viendra-t-il pas toujours, ce
    souvenir, jeter son ombre noire et sanglante sur mon chemin ? Il
    enténèbre déjà ce restaurant !
    Nous, qui parlions toujours si haut, voilà que nous parlons
    tout bas !…
    Je n’y pensais plus, je n’en savais rien. Je suis parti le
    lendemain de la bataille, n’ayant vu que les soldats, la tragédie, le
    sang ! Je n’ai pas respiré la fange, je n’ai pas senti derrière moi
    l’oeil des espions.
    La police avait une épée et tuait en plein jour au coup d’État ;
    maintenant c’est autre chose.
    On ne peut pas parler, on ne peut pas se taire… Les mots sont
    saisis au vol… les gestes et le silence sont mouchardés… Oh je
    sens la honte me monter, comme un pou, sur le crâne ! Mes
    impressions d’hier, mes espoirs de demain, tout cela est fané,
    rayé de sale tout d’un coup…
    Quelle pitié !
    – 200 –
    Les bouches se ferment machinalement, nos yeux se baissent,
    nos faces s’essaient à mentir – parce qu’un homme à mine
    douteuse vient d’entrer et s’est mis dans ce coin…
    Legrand m’a fait signe, et nous avons dû jouer la comédie
    comme au collège on criait : Vesse ! quand on croyait que le
    surveillant arrivait.
    Je me sens plus malheureux que quand j’avais mes habits
    grotesques, que quand ma mère faisait rire de moi, que quand
    mon père me battait devant le collège assemblé ! Je pouvais faire
    le fanfaron alors, ici il faut que je fasse le lâche !
    « Tu as raison, Legrand. Trouve-moi, comme à toi, un
    chapeau qui me tombe sur les yeux, une souquenille d’ermite, un
    trou de sorcier !
    – Plus bas, plus bas donc ! »
    Justement, le garçon a cligné de l’oeil du côté de la mine
    douteuse, pour nous faire signe qu’on écoutait, et tout le monde a
    dit : « Plus bas, plus bas ! »
    Voici d’autres camarades !
    Mais ils n’ont plus les mêmes têtes, le même regard, les
    mêmes gestes que la dernière fois où je les vis !…
    Les mains dans les manches, eux aussi : le pied traînant, la
    lèvre molle…
    Ils trouvent que je fais trop de bruit, ils le trouvent pour tout
    de bon. Leur poignée de main a été chaude, mais leur
    conversation est gelée.
    – 201 –
    Ils m’envoient des coups de genou sous la table.
    Est-ce la rancune du passé, de nos querelles de Décembre, qui
    revient malgré tout, et qui a creusé entre nous un abîme ? Il y a
    peut-être des mots irréparables, même ceux prononcés sous le
    canon !…
    Non ! c’est bien Décembre qui pèse sur nous ; mais point le
    souvenir de ce que j’ai dit en ces heures de désespoir : c’est la
    peur de ce que je puis dire dans le milieu d’espionnage et de
    terreur que Décembre a créé.
    L’homme à mine douteuse regarde toujours de notre côté.
    Nous avons dîné ainsi, sur le qui-vive !
    Je tire ma bourse.
    « C’est moi qui paie, voulez-vous ?
    – Allons, si tu es riche !
    – J’offre des petits verres, un punch. Ça va-t-il ?
    – Non, non », disent-ils d’une voix fatiguée, d’un air
    indifférent, et nous sortons.
    J’étais entré dans ce restaurant joyeux et rayonnant. J’en sors
    désespéré.
    Cette séance d’une heure m’a montré dans quel ruisseau
    j’avais à chercher ma joie, mon pain, un métier, la gloire !…
    – 202 –
    « Eh bien ! tenez, je crois qu’il aurait mieux valu nous faire
    tuer au coup d’État… »
    Je n’ai pas eu le temps de parler en particulier à personne,
    avec tout cela, et je n’ai pas vu les intimes.
    Pourquoi Renoul et Rock n’étaient-ils pas là ?
    « Où est Renoul ? Que fait-il ?
    – Entré au ministère de l’instruction publique comme
    surnuméraire.
    – Où demeure-t-il ?
    – Encore rue de l’École-de-Médecine, mais non plus au 39 ;
    plus haut, près de chez Charrière. »
    J’y vais :
    La concierge me reçoit mal – on dirait qu’elle croit que j’en
    suis.
    « C’est au cinquième. »
    Je suis venu le soir, pensant que Renoul serait de retour de
    son bureau.
    En effet, il est là, en redingote, il ne porte plus de robe de
    chambre.
    – 203 –
    Mais c’est la peste du chagrin, la gale du désespoir !… Il a l’air
    si las et si triste ! Sa robe de chambre le vieillissait moins. Où
    donc a-t-il pris ce teint gris, ce regard creux ?
    « Tu as été malade ?
    – Non… »
    Lisette arrive.
    Oh ! non, vous n’êtes plus Lisette !
    « Quel vent a donc passé, qui vous a changés ainsi tous
    deux ?… Vous ne m’en voulez pas ?… Ce n’est pas parce que ma
    visite vous déplaît ?
    – Mais non, non ! »
    Un « non » qui jaillit du coeur.
    « Nous sommes si heureux de te revoir, au contraire ! Nous te
    croyions perdu, enlevé, mort.
    – J’ai eu ma part de supplice, en effet… »
    Je leur racontai ma vie de Nantes.
    Je file chez Rock, qu’on ne voit que par hasard chez Petray,
    parce qu’il reste trop loin.
    Il ne demeure plus où il demeurait, lui non plus.
    – 204 –
    Tout le monde a délogé. On était connu comme républicain
    par le concierge et les voisins ; ils savent qu’on a été absent
    pendant les événements de Décembre. Il y a à craindre les
    dénonciations et les poursuites, et l’on a porté ailleurs ses hardes,
    sa malle et sa douleur.
    J’aborde Rock plus difficilement encore que je n’avais abordé
    Renoul. C’est lui-même, qui à la fin, après avoir regardé par le
    trou de la serrure, vient m’ouvrir en chemise.
    Il me paraît bien changé.
    Il est un peu moins abattu que les autres, cependant. Il trouve
    à la défaite une consolation.
    Il a le goût du complot, l’amour du comité dans l’ombre. Estce
    croyance ou manie ? Il est vraiment maniaque et il tourne la
    tête de tous les côtés avant de parler. Même il regarde sous le lit
    et fait toc toc à tous les placards. Il sait que, s’il y avait quelqu’un
    dedans, le son serait plus sourd.
    Rock s’ouvre à moi – autant qu’il peut – il ne peut pas
    énormément. – Plus tard, il me dira tout, dès qu’il aura reçu du
    « centurion » le droit de me communiquer le mot d’ordre.
    Comme il répondra de moi, ça ne sera pas long.
    « Tu feras bien de ne pas rester longtemps, par exemple. On
    doit savoir ton retour, à la préfecture de police ! »
    Il regarde de nouveau, par surcroît de précaution, entre le
    mur et la ruelle, et ouvre carrément un placard dont il n’était pas
    sûr.
    Il n’y a personne.
    – 205 –
    N’importe ! il me reconduit sur les orteils et je rentre chez
    moi découragé.
    Je m’accoude à ma fenêtre dans le silence du soir, et je
    réfléchis à ce que j’ai vu et entendu depuis deux jours !
    Oh ! ma jeunesse, ma jeunesse ! Je t’avais délivrée du joug
    paternel, et je t’amenais fière et résolue dans la mêlée !
    Il n’y a plus de mêlée ; il y a l’odeur de la vie servile, et ceux
    qui ont des voix de stentor doivent se mettre une pratique de
    polichinelle dans la bouche. C’est à se faire sauter le caisson, si
    l’on ne se sent pas le courage d’être un lâche !
    Quand j’ai lâché en fermant ma porte, le cri que j’avais gardé
    au fond de ma gorge, dans les cafés, chez mes amis, le long du
    chemin plein d’agents et de soldats ; à ce bruit, on a dû se
    demander dans la chambre à côté, s’il y avait par là un sanglier
    mangé par des chiens !
    Ah ! ils disaient au collège que les gamins de Sparte se
    laissaient dévorer le ventre par le renard ! Je me sens le coeur
    dévoré, et il faudra que, comme le Spartiate, je ne dise rien ?
    Que je ne dise rien ?… de combien de semaines, de combien
    de mois, de combien d’années ?…
    Mais c’est affreux ! Et moi qui avais pris goût à la vie !… qui
    avais trouvé le ciel si clair, les rues si joyeuses !…
    Malheureux ! Il n’y a plus qu’à se tapir comme une bête dans
    un trou, ou bien à sortir pour lécher la botte du vainqueur !
    – 206 –
    Je le sens !… c’est la boue… c’est la nuit !…
    J’ai fermé ma fenêtre du geste d’un dompteur qui boucle la
    porte de la cage où est le tigre et s’enferme avec lui

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  36. Artisans de l'ombre Dit :

    RÉGICIDE.
    Il m’est venu une pensée !…
    Elle me serre le crâne et me tient le cerveau. Je n’en dors pas
    de la nuit.
    Plus de calme, voyons ! Tes amis ont raison – il faut voiler ton
    oeil, cacher ta fièvre, étouffer tes pas.
    Il faut marcher à ton but prudemment, pour pouvoir arriver,
    sauter et faire le coup…
    Je n’oserai pas tout seul !
    Il faut que j’aille consulter ceux qui ont de l’expérience et qui
    approchent les hommes influents du parti.
    Il y a Limard, Dutripond, dont j’ai fait connaissance en 51.
    Je les trouve gris, en face d’une absinthe qui est la cinquième
    de la soirée, et ils s’avancent vers moi en titubant ; ils me
    prennent les mains et me tirent par les basques, baveux et laids,
    l’oeil écarquillé, la bouche béante.
    « Laissez-moi !… »
    – 207 –
    Je les écarte d’un geste trop fort, l’un d’eux va rouler dans le
    coin ; il se relève gauchement avec des allures d’estropié.
    C’est qu’aussi j’ai été irrité et indigné en les voyant ivres, moi
    qui venais parler du salut de la patrie !… Oui, je venais pour cela !
    Le salut de la patrie ! – Et qui donc veut la sauver ?
    Ce n’est ni celui-ci, ni celui-là ! À aucun je n’ose confier ce que
    j’ai rêvé, ni dire que j’épargne mon argent pour réaliser mon
    projet !… Car je l’épargne, je ne vis de rien.
    Je regrette les sous que je donnai aux aveugles, que je
    dépensai en bouquets.
    …………………
    Personne qui m’écoute, ou qui m’ayant écouté, m’encourage…
    « Faites le coup ! nous verrons après », répondent quelquesuns.
    D’autres s’indignent et s’épouvantent.
    « Ne les écoutez pas !… Vous inspirerez l’horreur simplement
    et cela ne mènera à rien, à rien – me dit avec sympathie et effroi
    un vieillard qui a déjà fait ses preuves, et au courage duquel je
    dois croire. Chassez cette idée, mon ami ! Réfléchissez pendant
    dix ans ! IL Y SERA encore dans dix ans, allez !… »
    Et comme je murmurais : « C’est pour qu’IL n’y soit plus !
    – 208 –
    – Vous n’avez pas, en tout cas, le droit, dit-il en dernier
    argument, parce que vous joueriez votre vie comme un fou, de
    jouer la vie de ceux que votre action fera, le soir même,
    emprisonner et déporter en masse ! Vous n’avez pas ce droit
    là !… »
    Il ne faudrait écouter personne.
    Le courage me manque.
    J’offre d’avancer le premier, de donner le signal. Je l’offre ! Je
    commanderai le feu en tête du groupe ; mais voilà tout… Et
    encore, je demande que l’insurrection soit prête derrière… moi ;
    que ce soit le commencement d’un combat !…
    Je tiendrais Bonaparte sous ma main que je ne lèverais pas le
    bras, que je n’abaisserais pas l’arme si j’étais seul à avoir décrété
    la mort !…
    J’ai voulu avoir l’opinion et l’appui de ceux qui font autorité,
    avant de confier aux intimes l’idée qui avait traversé mon esprit et
    me brûlait le coeur.
    Puisqu’il n’y a rien à attendre de ce côté, rien que la peur, la
    pitié ou le soupçon, je vais retourner aux amis sans nom, mais
    sûrs et braves, et leur conter mon projet et mon échec.
    Rock me répond comme on m’a répondu déjà :
    « Cela ne servirait à rien, à rien !… N’y pense plus ! »
    Mais il ajoute : « Il y en a de plus braves que ceux que tu as
    vus qui s’en occupent. On te préviendra. Ne tente plus de
    démarches, ne bouge pas !… Tu te ferais arrêter, et nous ferais
    peut-être arrêter aussi !… »
    – 209 –
    Ah ! il a raison !… Il n’est pas facile de tuer un Bonaparte !
    Donc il n’y a pas à jouer sa tête pour le moment, au nom de la
    République.
    Mon rêve est mort !
    Maintenant que la fièvre du régicide est passée, il me semble
    que c’eût été terrible, et je me figure du sang tiède me sautant à la
    face – un homme pâle, que j’ai frappé… Il aurait fallu être en
    bande et que personne ne fût spécialement l’assassin !
    Il n’y a plus qu’à rouler sa carcasse bêtement, tristement,
    jusqu’au moment où elle sera démantibulée par la maladie plutôt
    que par le combat – j’en tremble13 !…
    Je gardais mes pièces de cent sous, mes pièces d’or, pour
    acheter des armes, pour avoir aussi de l’argent dans mon gilet
    quand on m’arrêterait, afin qu’on ne crût pas que j’avais du
    courage par misère et que j’avais attendu mon dernier sou pour
    agir.
    13 Variante du manuscrit :
    « Je respire mieux maintenant que je n’ai plus devant moi comme
    toutes ce nuits dernières, cette tête blême et la figure du bourreau. Ces
    nuits-là et les jours passés m’auront servi. J’ai vu, vu à ne pas s’y
    méprendre, j’ai vu que tout espoir était perdu, irrémédiablement
    perdu, qu’il n’y avait plus de parti républicain, plus de trace de colère,
    plus de chance de révolte, on a arraché tout cela du sol. Rock espère,
    me dit : « Attends. » Je sens, je sais qu’il faudra attendre le temps
    d’avoir des cheveux gris. Mais je n’ai plus foi dans le triomphe – et il
    n’y a plus qu’à vivre, à couler sa vie bêtement, tristement jusqu’au
    moment où elle sera prise par la maladie plutôt que par le combat –
    j’en tremble ! Je comprends que tu te saoules, Dutripond ! »
    – 210 –
    Puisque je n’ai plus besoin de cet argent pour cela, il me
    servira au moins à me consoler.
    Mais la consolation ne vient pas !
    Il y a par les rues autant de soleil et autant de bouquetières ;
    dans les Tuileries, autant de femmes à la peau dorée ; il y a autant
    de bruit et d’éclat dans les cafés ; pour trois sous on a toujours un
    cigare blond qui lance de la fumée bleue – mais je n’ai plus le
    même regard, ni la même santé ! Je n’ai plus l’insouciance
    heureuse, ni la curiosité ardente ; j’ai du dégoût plein le coeur.
    Je dois avoir l’air vieux que je reprochais à mes amis ; j’ai
    vieilli, comme eux, plus qu’eux peut-être, parce que j’étais monté
    plus haut sur l’échelle des illusions !
    Oh ! je voudrais oublier cela… en rire… m’enfiévrer d’autre
    chose !
    Contre quoi se cogner la tête ?
    Voilà huit jours que nous courons les restaurants de nuit en
    cassant des chaises et du monde ! Nous nous rattrapons sur les
    civils de ne pouvoir nous mettre en ligne contre les soldats. Nous
    courons après les heureux qui sont contents de ce qui se passe et
    qui s’amusent ; nous leur cherchons querelle avec des airs de
    fous !
    Nous campons dans les restaurants des Halles où l’on passe
    les nuits.
    On siffle du vin blanc, on gobe des huîtres. Mais ce vin nous
    brûle et fait bouillir dans nos veines le sang caillé de Décembre !
    – 211 –
    La nostalgie des grands bruits, le regret des foules
    républicaines me revient en tête, se mêle à mon ivresse bête, et la
    rend méchante.
    Malheur à qui me regarde et me donne prétexte à insulte !
    On nous défend de faire tant de bruit.
    Mais nous venons pour en moudre, du bruit ! C’est parce que
    dans Paris, écrasé et mort, nous ne pouvons plus élever la voix,
    jeter des harangues, crier : « Vive la République ! » que nous
    sommes ici et que nous poussons des hurlements.
    Notre colère de bâillonnés s’y dégorge, nos gorges se cassent
    et nos coeurs se soûlent…
    Le reste de mes cinq cents francs file vite dans cette vie-là !
    L’achat des habits, le prix du voyage, le reliquat dû au père
    Mouton, avaient déjà fait un trou.
    Il ne me reste plus que quelques pièces de cinq francs ; je les
    retrouve au milieu de gros sous qui se sont entassés dans mes
    poches.
    Oh ! j’ai eu tort !
    Maintenant que l’argent est parti, je me dis qu’en mettant le
    pied sur le pavé il fallait aller acheter tout de suite – le soir de
    mon arrivée – un mobilier de pauvre, et porter cela dans une
    chambre de cent francs par an dont j’aurais payé six mois
    d’avance.
    J’avais cent quatre-vingt-deux nuits assurées – bien à moi !
    clef en poche !
    – 212 –
    Je pouvais regarder en face l’avenir.
    Ah bah ! – Je ne pouvais pas être heureux ! Quelques sous de
    plus ou de moins !
    Petit à petit, d’ailleurs, la fièvre tombe, et il me reste de ma foi
    meurtrie, de ma crise de désespoir, une douleur blagueuse, une
    ironie de crocodile.
    Je me retrouve avec mes quarante francs par mois – la même
    somme que lorsque j’arrivai rejoindre Matoussaint en pleine
    république et en pleine bohème.
    Mais on ne vit plus maintenant avec quarante francs comme
    on vivait avant décembre. On ne vivait pas d’ailleurs. Il fallait
    s’endetter chez les fournisseurs d’Angelina, ou chez le père
    Mouton.
    Je pourrais avoir crédit dans un hôtel du quartier Latin.
    Non. Pas de dettes !
    J’ai trop souffert avec le compte Alexandrine.
    D’ailleurs il me faudrait vivre près de ces fils de bourgeois qui
    n’ont ni passion ni drapeau. Je les méprise et je veux les fuir.
    Je préfère me réfugier dans mon coin : travaillant le jour pour
    les autres, afin de gagner les quelques sous dont j’ai besoin en
    plus de mon revenu misérable ; le soir, travaillant pour moi seul,
    cherchant ma voie, méditant l’oeuvre où je pourrai mettre mon
    coeur, avec ses chagrins ou ses fureurs.
    Allons, Vingtras, en route pour la vie de pauvreté et de
    travail ! Tu ne peux charger ton fusil ! Prépare un beau livre !

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  37. Artisans de l'ombre Dit :

    ———————-18 Le garni————————————–
    Je donne congé à la mère Honoré. Il faut chercher une
    chambre qui soit au niveau de mes ressources. Il s’agirait de
    trouver quelque chose dans les cinq francs par quinzaine.
    Je cours beaucoup. Je ne puis mettre la main sur ce que je
    désire. Dans ce cours-là, il n’y a que les garnis de maçons – du
    côté de la place Maubert.
    Comme j’ai une redingote, quand j’entre dans les maisons, on
    croit que je vais acheter l’immeuble, et l’on est prêt à me faire un
    mauvais parti. – Je ferais blanchir, tapisser, coller du papier… Où
    irait donc se loger le pauvre monde ?…
    On me regarde de travers. Mais quand je dis ce que je veux –
    à savoir : un cabinet, qui me revienne à six sous par jour comme
    aux maçons – on me toise avec défiance et l’on me renvoie
    lestement. Si l’on m’accueille, il faudrait coucher à deux avec un
    limousin.
    J’en fais de ces garnis, j’en monte de ces escaliers !…
    Je me trompe quelquefois du tout au tout.
    Rue de la Parcheminerie, je croyais avoir découvert ce qu’il
    me faut, quand la propriétaire m’a posé une question qui
    équivalait à celle-ci : « Est-ce que vous vivez des produits de la
    prostitution ? »
    Sur ma réponse négative :
    – 214 –
    « Mais alors quelles sont vos ressources, vous n’avez donc pas
    d’état ? »
    Du haut de l’escalier, elle m’a encore regardé avec mépris :
    « Va donc ! Hé ! feignant ! »
    Enfin je suis tombé sur un logement qu’on ne voulait pas me
    montrer d’abord.
    Le propriétaire me regardait du haut en bas et consultait sa
    femme au lieu de répondre à mes questions. – Quel étage ? Est-ce
    libre tout de suite ?…
    Il se grattait les cheveux sous sa casquette et avait l’air de
    faire de grands calculs.
    « Je crois que ça pourra aller », a-t-il dit cependant, au bout
    d’un moment.
    Se tournant vers moi :
    « Combien avez-vous ? »
    Je crois qu’il me demande mes ressources et m’apprête à
    répondre.
    « Je te dis qu’il ne pourra pas entrer », dit la femme.
    Est-ce qu’ils veulent me mettre dans une malle ?… Non, c’est
    bien d’une chambre qu’il s’agit. On m’y conduit. J’entre.
    « Tenez-vous courbé. Tenez-vous donc courbé, je vous dis ! »
    – 215 –
    Ah ! quel coup ! – Je ne me suis pas courbé à temps, mon
    crâne a cogné contre le plafond ; ça a fait clac comme si on cassait
    un oeuf.
    Le propriétaire instinctivement et doucement me frotte la
    place comme on fait rouler une pilule sous le bout du doigt.
    « La hauteur, dit-il, en retirant son doigt de dessus ma tête
    qu’il paraît avoir assez caressée pour son plaisir, la hauteur, c’est
    entendu… Je sais qu’il faut se courber, vous le savez aussi
    maintenant, mais c’est de la longueur qu’il s’agit… Voulez-vous
    vous mettre dans le coin de l’escalier ? Nous avons plus court de
    mesurer, ôtez votre chapeau ! »
    Il me mesure.
    « Je le disais bien ! Vous avez encore deux pouces de marge. »
    Deux pouces de marge ! Mais c’est énorme ! Avec deux
    pouces de marge, je serai comme un sybarite. Il ne faudra pas
    laisser pousser mes ongles, par exemple !
    Il y a de la bonhomie et une grande puissance de fascination
    chez cet homme, qui n’est pourtant qu’un simple friturier ; il a ses
    poêles au rez-de-chaussée et ses cabinets garnis au quatrième.
    J’ai tant trotté, traîné, j’ai été si mal reçu, si mal jugé, depuis
    que je cherche des logements, que j’ai hâte d’en finir. Puisque j’ai
    deux pouces de marge, c’est tout ce qu’il m’en faut !…
    « Je ne pourrai pas me promener, dis-je en riant.
    – Ah ! si vous voulez vous promener, n’en parlons plus ! »
    – 216 –
    Il ne veut pas m’induire en erreur. Si je veux me promener, il
    me conseille de ne pas louer ce cabinet.
    Je me gratte la tête pour réfléchir, – et aussi parce qu’elle me
    fait encore mal, – et je me décide.
    « Vous dites neuf francs ? Mettons huit francs.
    – Huit francs cinquante, c’est mon dernier mot.
    – Tenez, voilà vingt sous d’acompte, je vais chercher ma
    malle. »
    C’est petit la pièce, mais la rue est centrale, c’est très central.
    J’ai toujours entendu dire : Logez-vous autant que vous pourrez
    dans un endroit central. Vous vous en trouverez bien.
    J’ai longtemps vécu la bride sur le cou, sans écouter les
    autres. Je crois qu’il faut mettre un peu d’eau dans son vin, et
    finir comme tout le monde. Quand on tombe sur un endroit
    central, ne pas le lâcher.
    Mon Dieu, pour ce que j’ai à faire, ce n’est pas absolument
    nécessaire d’être dans le centre et d’avoir la rue des Noyers
    devant moi, la rue de la Huchette à gauche et la rue de la
    Parcheminerie à droite ! Je n’en aperçois pas tout de suite le
    grand avantage. C’est que je suis un sceptique aussi, j’ai des
    habitudes de bohème qui me dominent. Ce cabinet les resserrera !
    Je ne pouvais décidément pas trouver mieux.
    Avant de partir, nous causons encore une minute en bas, dans
    l’escalier, avec le friturier qui me félicite de ma décision.
    – 217 –
    « Je crois que vous serez bien, dit-il ; et puis, vous savez… si
    un soir… j’ai été jeune aussi, je comprends ça ; si un soir… (il
    cligne de l’oeil et me donne un coup de coude), si un soir l’amour
    s’en mêle !… eh bien, pourvu que ma femme n’entende pas, moi je
    fermerai les yeux… »
    J’ai apporté ma malle. Il y a une place dans un renfoncement
    où on peut la mettre. On peut même faire une petite pièce de ce
    renfoncement.
    « Celui qui y était avant s’asseyait là, le soir, pour réfléchir,
    m’a expliqué le friturier. Je ne vous ai pas fait remarquer ça tout à
    l’heure… Je me suis dit : « Il a l’air intelligent, il le remarquera
    tout seul » ; puis, on ne peut pas tout dire en une fois ! »
    Pour un petit cabinet comme ça, je crois que si. Mais je sais
    que j’ai l’esprit trop critique et que je cherche des poux où il n’y
    en a pas.
    Pourvu qu’il n’y ait pas de punaises !… Ce n’est pas probable.
    S’il y en a, c’est deux ou trois tout au plus : Les autres ne
    pourraient pas tenir.
    C’est que c’est l’exacte vérité ! Il n’y a que deux pouces de
    marge – et malheureusement je gagne beaucoup dans le lit.
    Je suis forcé de recroqueviller mes doigts quand je veux être
    tout de mon long. C’est une habitude à prendre.
    Le jour vient par une tabatière, qui s’ouvre en grinçant
    comme celle de Robert Macaire.
    Je puis rentrer à l’heure où je veux. J’ai ma clef.
    Je pourrai amener… Ô amour !
    – 218 –
    J’ai ce renfoncement où je n’ai qu’à méditer – pas autre
    chose ! et à méditer sérieusement et longtemps – car on ne
    s’amuse pas là-dedans, et c’est le diable pour en sortir.
    Quand je n’ai que du pain pour mon souper, je passe mon
    bras dans l’escalier, et je fais prendre l’air à ma tartine qui
    s’imbibe de l’odeur de friture dont la maison est empestée.
    Je ne vole personne et j’ai un petit goût de poisson qui me
    tient lieu d’un plat de viande. De quoi me plaindrais-je ?
    J’aurais pu tomber sur une de ces grandes chambres tristes
    où l’on a toute la place qu’on veut pour se promener !
    Se promener, et après ? Flâner, toujours flâner, au lieu de
    réfléchir ! Se dandiner, faire aller ses jambes de droite et de
    gauche dans un grand lit – comme une courtisane ou un
    saltimbanque !
    Vendredi, 7 heures du soir.
    Ils ont dû laisser tomber une sole dans le feu, en bas ! C’est
    une infection – elle ne devait pas être fraîche… non plus !…
    Samedi, 7 heures du matin.
    Tiens ! une de mes deux punaises !
    Pas de fla fla.
    – 219 –
    Je vis comme cela sans faire de fla fla, dans mon petit
    intérieur.
    « Et vous avez trouvé un logement, me demande M. C., mon
    correspondant, qui savait que j’en cherchais un.
    – Oui, Monsieur, rue… entre la rue de la Parcheminerie et la
    rue des Noyers.
    –Ah ! c’est très central ! »
    Je ne le lui fais pas dire ! Aurais-je le génie du logement,
    l’instinct de la topographie ; la bosse du central : les bosses ne
    manquent pas, tous les matins une. Je ne sais pas si j’ai celle de la
    topographie. On le dirait. C’est peut-être celle qui saigne.
    Tout s’arrange bien. Je n’ai pas de quoi manger beaucoup,
    mais je me dis que si je menais une vie de goinfre, j’engraisserais
    et ne pourrais plus entrer dans mon réfléchissoir.
    Il me reste vingt et un sous pour attendre la fin de la
    semaine ; samedi l’on doit me rendre deux francs que j’ai prêtés à
    un garçon sûr. Sûr ? Aussi sûr qu’on peut être sûr de quelqu’un en
    ce monde !
    J’ai heureusement un petit crédit en bas. Je crois bien que le
    friturier me donne les raies dont on ne veut pas – en tout cas il
    me donne des têtes, beaucoup de têtes.
    « Vous les aimez, m’avez-vous dit ? »
    J’ai fait croire que je les aimais, pour avoir crédit. Je n’osais
    pas demander crédit d’une friture avec des poissons comme on
    les pêche, ayant une tête, un ventre et une queue. C’est le poisson
    – 220 –
    de ceux qui paient comptant, celui-là ! C’est le poisson des
    arrivés !
    J’ai dit :
    « Quand vous aurez des têtes, vous m’en donnerez : c’est le
    morceau que je préfère. »
    J’ai même eu bien peur, l’autre jour. Il y avait un homme, à
    face de mouchard, dans la boutique. On m’a appelé devant lui :
    l’homme qui demande des têtes ; c’était assez pour me faire
    arrêter.
    Où est Legrand ?
    Si l’on en croit des « on-dit » il vit dans le grand monde. Il est
    venu des gens de Nantes qui lui auraient apporté, de la part de sa
    mère, une malle bourrée de chaussettes, avec un vêtement de
    fantaisie complet, et un chapeau mou tout neuf !
    On-dit !… Il y a bien des bruits qui courent.
    Un vêtement complet, un chapeau mou tout neuf !
    On parle aussi de cinq livres de beurre salé.
    Si Legrand a reçu cinq livres de beurre salé, il aurait bien fait
    de m’en apporter un peu, avant d’aller dans le monde ! On va
    dans le monde, on étale ses grâces, on fait le talon rouge, et on
    laisse des amis seuls dans leur renfoncement.
    Je n’ai rien fait à Legrand pour qu’il me cache son beurre. Il
    sait pourtant qu’un demi-quart m’aurait rendu service !
    – 221 –
    Je passe des journées bien longues et des nuits bien courtes –
    trop courtes de jambes, décidément. – Ce n’est pas tout à fait
    assez, deux pouces de marge !… C’est monotone, presque
    humiliant de vivre en chien de fusil, l’estomac vide… Il crie, cet
    estomac, mes boyaux font un tapage ! Et comme c’est tout petit,
    ça vous assourdit.
    Je n’ai toujours comme ressource habituelle que le poisson
    d’en bas. Il commence à me faire horreur ! J’ai eu l’énergie de
    demander des queues – pas toujours des têtes ! On m’a donné des
    queues, mais c’est la même pâte ; il me semble que je mange de la
    chandelle en beignets. Je suis sûr qu’avec une mèche un merlan
    m’éclairerait toute la nuit.

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  38. Artisans de l'ombre Dit :

    Qui est là ?
    Je dormais les jambes en l’air ! J’ai arrangé un petit appareil
    – comme on met dans les hôpitaux pour que les malades
    accrochent leurs bras. Ce n’est pas mes bras, moi, que j’ai envie
    d’accrocher, c’est mes jambes.
    Je leur ai fait une petite balançoire – ça les délasse beaucoup.
    Je dormais, les jambes en l’air…
    Et l’enfant prodigue revint
    (Bible, vers 11.)
    On frappe à ma porte – on la pousse – c’est Legrand ! Je ne
    me dérange pas ! Un homme qui a reçu de province deux
    douzaines de chaussettes – un vêtement complet – un chapeau
    mou – tout neuf – cinq livres de beurre salé – et qui a disparu
    – 222 –
    sans donner de ses nouvelles pendant un mois !… Je ne me déran-
    ge-pas !…
    À lui de comprendre ce que ça veut dire ; tant pis s’il se sent
    blessé.
    Mais il n’a pas son vêtement neuf, il est très râpé, Legrand.
    Il faut tout pardonner à qui a souffert.
    Legrand ne s’est pas jeté dans mes bras – il n’y avait pas de
    place, c’est trop bas. – Je ne le lui demandais point. – Une foule
    de raisons ! – Il ne s’est pas jeté dans mes bras, mais il m’a tout
    conté ; il m’a mis son coeur à nu !…
    L’histoire de Legrand est lamentable ! C’est un béguin qui l’a
    perdu !
    Legrand, sans en dire rien, aimait. Ayant reçu ces choses de
    chez lui, il les a portées dans la famille de sa connaissance qui a
    pris son beurre, ses vêtements, son chapeau, ses chaussettes, et
    puis l’a flanqué dehors.
    Il pourrait plaider, il ne veut pas ; il lui répugne de salir un
    souvenir de tendresse.
    En attendant, il n’a plus rien à se mettre sur le dos ni sous la
    dent, et il vient me demander un bout d’hospitalité.
    Une petite sole aussi, s’il y a moyen… il a bien faim…
    Je lui ai pardonné.
    – 223 –
    Je voudrais bien tuer le veau gras ! Je ne puis !
    J’obtiens même, à grand-peine, d’en bas, la petite sole pour
    lui et des têtes de merlan pour moi.
    Il veut se coucher maintenant.
    « Tu n’as pas peur de te coucher comme ça après dîner ? »
    Se coucher ? Il n’y a pas moyen ! Il faudrait qu’il y en eût
    toujours un ou la moitié d’un sur l’escalier !
    J’avais deux pouces de marge… Legrand a la tête de trop ! Il
    la met dans ses mains, il voudrait pouvoir la mettre dans sa
    poche !
    « C’est inutile, mon ami ! Mais il ne faut pas se décourager,
    allons ! Cherchons. »
    En cherchant, on trouve qu’il peut garder ses jambes à
    l’intérieur, s’il consent à ouvrir la tabatière en haut pour y passer
    sa tête.
    Il essaie. On pourrait croire à un crime, à une tête déposée là ;
    mais cette tête remue ; les voisins des mansardes, d’abord
    étonnés, se rassurent et on lui dit même bonjour le matin.
    Legrand a peur d’être égratigné par les chats.
    Tout n’est pas rose certainement. Il ne faut pas non plus
    demander du luxe quand on en est où nous en sommes !
    Et Legrand vit ainsi, tantôt la tête sur le toit, tantôt les jambes
    dans le corridor, les jours où il n’est pas d’escalier. On lui
    chatouille la plante des pieds en montant, et ça le fait pleurer au
    – 224 –
    lieu de le faire rire, parce que sa bonne amie le chatouillait aussi
    (c’était pour avoir le beurre) et lui faisait ki-ki dans le cou.
    Il a faim tout de même et il est incapable de faire oeuvre
    lucrative de ses vingt doigts, dont dix sont bien crispés pour le
    moment.
    Il n’est pas né dans le professorat et perd la tête à l’idée d’être
    pion… Le jour où il aura de l’argent, il le jettera sur la table en
    disant : c’est à nous ! il n’est pas seulement long, il est large, dans
    le beau sens du mot. En attendant, moi qui suis plus pauvre que
    lui, je puis, comme enfant de la balle universitaire, apporter plus
    à la masse.
    Il faut que je me remette en route pour trouver une place où
    je gagnerais notre vie, avec mon éducation. C’est que j’en ai, de
    l’éducation !

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  39. Artisans de l'ombre Dit :

    ———————-19 La pension Entêtard—————————–
    Oui, il faut gagner la vie de Legrand et la mienne ; j’ai charge
    d’âmes ; c’est comme si j’avais fait des enfants.
    Je me rends chez le père Firmin, le placeur que j’ai vu avec
    Matoussaint, jadis, mais qui ne me reconnaît pas d’abord – il
    m’est venu des moustaches.
    Je lui fais part de mon intention d’entrer dans
    l’enseignement.
    « Mais ce n’est pas la saison ! Malheureux garçon, vous ne
    trouverez rien pour le moment. »
    Il faut que je trouve ! Legrand a faim – j’ai faim aussi…
    Le père Firmin continue à me déconseiller l’enseignement à
    une si mauvaise époque de l’année.
    Il ne sait pas que Legrand a aimé et que nous en portons le
    châtiment. Tout le beurre salé est resté dans les mains de la
    connaissance et le pain manque !
    « Enfin, puisque vous y tenez, nous allons vous chercher
    quelque chose. »
    Il feuillette son registre.
    « Voulez-vous aller à Arpajon ?
    – Je voudrais ne pas quitter Paris.
    – 226 –
    – Ah ! ils sont tous comme ça… Paris ! Paris !… »
    Il continue à feuilleter le registre…
    « Mon cher garçon, rien à Paris – rien !… qu’une place au
    pair, rue de la Chopinette – chez Ugolin – nous l’appelons Ugolin
    parce qu’on y crève la faim. »
    Je ne puis accepter le pair – le pair, c’est la vie pour moi, mais
    pour Legrand, c’est la mort.
    Madame Firmin intervient.
    « Dis donc, Firmin ? dans les places où l’on siffle ?…
    – Mais M. Vingtras ne veut peut-être pas d’une place où l’on
    siffle ? »
    Je ne sais de quoi ils parlent. Mais de peur d’embarrasser la
    situation, je déclare qu’au contraire j’adore ces places-là. « C’est
    ce que je rêvais, une place où l’on siffle. » Nous verrons ce que
    c’est ! En attendant, il faut que Legrand mange ; je ne voudrais
    pas retrouver son cadavre froid dans mon lit : je ne pourrais pas
    dormir de la nuit.
    « Eh bien, voici une lettre pour M. Entêtard, rue Vanneau.
    Vous avez le déjeuner au pupitre et quinze francs par mois. »
    Le déjeuner au pupitre !… quinze francs par mois – c’est dix
    sous par jour. Oh ! mon Dieu ! le mois a trente et un jours !…
    Je prends la lettre pour M. Entêtard, et je me dirige rue
    Vanneau.

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  40. Artisans de l'ombre Dit :

    —————-INSTITUTION ENTÊTARD——————-
    Une immense porte cochère avec deux battants.
    À gauche la loge.
    J’entre. – La concierge est en train de faire cuire du grasdouble.
    « M. Entêtard ? »
    Elle me toise d’un air de défiance et ne se presse pas de
    répondre. À la fin elle se figure me reconnaître.
    « Ah ! c’est vous qui êtes déjà venu pour les caleçons ?
    – Vous faites erreur…
    – Si, si, je vous remets bien !
    – Je vous assure, madame…
    – Pour les saucisses alors ? »
    J’essaie d’expliquer le but de ma visite.
    « Je répands l’éducation…
    – Nenni, nenni ! » elle secoue la tête d’un air malin.
    Il n’y a pas moyen de pénétrer. Impossible !
    Je rôde devant la porte désespéré ! Je cherche si je ne pourrai
    pas monter par-dessus le mur !…
    – 228 –
    En rôdant, je vois un gros homme qui entre, et une minute
    après, la portière au gras-double qui sort.
    C’est le concierge mâle, ce gros homme. Il sera peut-être plus
    accommodant que sa femme. Je retourne vers la loge et je lui
    débite mon cas très vite, en mettant en avant le nom du placeur
    cette fois.
    « Je viens… »
    Il m’interrompt d’un air entendu :
    « Vous venez pour les saucisses ?
    – Non, je suis envoyé par un bureau de placement comme
    professeur. On a le déjeuner au pupitre et quinze francs par mois.
    – Ah ! ah ! C’est bien vrai, ce que vous dites là ? »
    Je proteste de ma sincérité.
    « Eh bien ! allez là-bas, au fond de la cour à droite.
    M. Entêtard doit y être, lui ou sa femme. Vous leur expliquerez
    votre affaire. »
    Je traverse la cour. – Quel silence !…
    Je crois apercevoir une forme humaine qui fuit à mon
    approche. Il me semble entendre : « Il vient pour les
    confitures ! »
    Je vais frapper à la porte que la concierge m’a indiquée.
    – 229 –
    J’y vais tout droit – tant pis !
    Je crois deviner un oeil qui se colle contre la serrure – un gros
    oeil, comme ceux qui sont au fond des porcelaines : « Ah ! petit
    polisson ! »
    On ouvre au petit polisson…
    Je me précipite dans la place, et à peine entré, je crie de
    toutes mes forces le nom du placeur :
    « Monsieur Firmin !… »
    Je crie ça, comme on appelle un numéro de fiacre à la porte
    d’un bal ! Je le crie sans m’adresser à personne, la tête en l’air, et
    fermant les yeux pour prouver que je ne suis pas un espion et que
    je ne viens pas pour les caleçons, ni pour les saucisses, ni pour les
    confitures.
    Je répète en fermant encore plus les yeux, comme s’il y avait
    du savon dedans :
    « Monsieur Firmin, monsieur Firmin ! »
    Une main me prend, et je sens que l’on me conduit dans une
    petite salle.
    « Ne criez pas si fort !… »
    Je le faisais dans une bonne intention.
    Je suis enfin devant M. Entêtard, qui regarde la lettre de
    Firmin et me dit :
    – 230 –
    « Monsieur, vous savez les conditions ? quinze francs par
    mois, le déjeuner au pupitre et vous fournissez le sifflet. »
    Je m’incline – décidé à ne m’étonner de rien.
    M. Entêtard a encore un mot à ajouter.
    « Une observation ! Êtes-vous fier ? »
    Je pense qu’il aime les natures orgueilleuses, ardentes.
    « Oui, monsieur, je suis fier. »
    J’essaie d’avoir un rayon dans les yeux. Je redresse la tête
    quoique mon col en papier me gêne beaucoup.
    « Eh bien ! si vous êtes fier, rien de fait. Il ne faut pas de gens
    fiers ici. »
    Je tremble pour Legrand, je joue sa vie en ce moment !
    « Il y a fierté et fierté… »
    Je mets des demandes de secours pour les noyés dans ma
    voix !
    « Allons, je vois que vous ne l’êtes pas – pas plus qu’il ne faut,
    toujours. Venez demain à sept heures ; ayez votre sifflet… »
    Un gros, un petit sifflet ? – je ne sais pas.
    J’achète ce que je trouve, en bois jaune, avec des fleurs qui se
    dévernissent sous ma langue.
    – 231 –
    J’arrive le lendemain à sept heures du matin.
    « Vous sonnerez, puis vous sifflerez trois fois ! » m’a dit le
    concierge la veille.
    J’arrive, je sonne et je siffle ! J’ai l’air d’un capitaine de
    voleurs.
    On m’ouvre. Je suis venu un peu plus tôt qu’il ne fallait.
    « Il n’y a pas de mal, dit le concierge, je m’habille ; asseyezvous.
    »
    Il me parle en chemise.
    « Tel que vous me voyez, je suis concierge de l’Institution
    depuis dix ans ; pendant neuf ans c’était un autre que M. Entêtard
    qui tenait la boîte. – Il y faisait de l’or, monsieur ! – Mais
    M. Entêtard est un maladroit qui a perdu la clientèle, qui a tout
    de suite fait des dettes, et va comme je te pousse !… Il s’est
    enferré au point d’acheter des caleçons à crédit pour les revendre,
    et de nourrir ses élèves avec un lot de saucisses allemandes qui
    leur ont mis le feu dans le corps. Ma femme s’en est aperçue,
    allez !… Il n’a pas encore payé les caleçons, pas davantage les
    saucisses ! Il n’a payé, il ne payera personne, personne ! Il doit à
    Dieu et au diable, au marchand de caleçons, au marchand de
    saucisses, au marchand de lait et au marchand de fourrage…
    – Au marchand de fourrage ?
    – C’est pour le cheval – il y a un cheval et une voiture, vous ne
    saviez pas cela ? On va chercher les élèves le matin dans la
    voiture, on les ramène le soir. Je suis concierge et cocher. C’est
    vous alors qui allez être professeur et bonne d’enfants ? »
    – 232 –
    En effet, je suis bonne d’enfants, le matin et le soir. Je suis
    professeur dans le courant de la journée.
    À midi, je déjeune au pupitre, cela veut dire déjeuner dans
    l’étude.
    Ma stupéfaction a été profonde, immense, le premier jour. On
    m’a apporté du raisiné dans une soucoupe, avec une tranche de
    pain au bord.
    La confiture en premier ?…
    En premier et en dernier ! Du raisiné, rien de plus…
    Le second jour, des pommes de terre frites.
    Le troisième jour, des noix !
    Le quatrième jour, un oeuf !…
    Cet oeuf m’a refait – on me donne un oeuf après tous les cinq
    jours, pour que je ne meure pas.
    Heureusement, un gros croûton – mais les Entêtard ne paient
    pas souvent le boulanger, et celui-ci leur fournit des pains qui ont
    beaucoup de cafards. La maison n’a que des demi-pensionnaires
    qui apportent leur déjeuner dans un panier et qui le mangent en
    classe à midi – un déjeuner qui sent bon la viande !
    Moi je dévore mon croûton avec une goutte de raisiné qui me
    poisse la barbe, ou avec mon oeuf qui me clarifie la voix. Ce serait
    très bon si je voulais être ténor ; mais je ne veux pas être ténor.
    J’ai bien plus faim, je crois, que si je ne mangeais rien.
    – 233 –
    Au bout de huit jours, je suis méconnaissable ; j’ai eu, c’est
    vrai, l’albumine de l’oeuf, – et l’on dit que l’albumine c’est très
    nourrissant. – Mais l’albumine d’un seul oeuf tous les quatre
    jours, c’est trop peu pour moi.
    Le soir, Legrand et moi nous dépensons neuf sous pour le
    dîner-soupatoire, neuf sous !… Nous avons vendu à un usurier
    mon mois d’avance, et il nous donne neuf sous pour que nous lui
    en rendions dix à la fin du mois.
    C’est le père Turquet, mon friturier maître d’hôtel, qui nous
    l’a fait connaître. Nous aurions bien voulu avoir les treize francs
    dix sous d’avance et d’un coup. On aurait pu faire des provisions ;
    ça coûte bien moins cher en gros ; l’achat en détail est ruineux.
    Mais si je mourais…
    L’homme qui nous prête l’argent n’aventure ses fonds qu’au
    fur et à mesure ; je suis forcé de passer à la caisse tous les soirs.
    Les jours d’oeuf, j’ai assez bonne mine et il paraît tranquille…
    mais les jours de raisiné, il tremble…
    Je vais donc en voiture prendre et reporter les enfants à
    domicile.
    J’ai déjà usé un sifflet.
    Mon rôle est de siffler dans les cours, pour avertir les parents.
    V’là vot’ fils que j’vous ramène…
    Je siffle. Les enfants descendent.
    – 234 –
    La mère a fait la toilette à la diable… Elle n’a pas que lui,
    n’est-ce pas ? On a oublié de petites précautions !… Elle me crie
    souvent de la fenêtre :
    « Voulez-vous le moucher, s’il vous plaît ! »
    Je prends le petit nez de ces innocents dans mon mouchoir et
    je fais de mon mieux pour ne pas les blesser…
    Les enfants ne se plaignent pas de moi, généralement ;
    quelques-uns même attendent pour que je les mouche, et
    s’offrent à moi ingénument ; beaucoup préfèrent ma façon à celle
    de leur mère.
    Il y a toujours des gens injustes… quelques parents qui
    crient :
    « Pas si fort ! Voulez-vous arracher le nez d’Adolphe ? »
    Non, qu’en ferais-je !
    En dépit de quelques ingratitudes, je suis aimé, bien aimé.
    On me donne même des marques de confiance qu’on ne
    donne pas à tout le monde.
    Beaucoup de ces enfants sont jeunes – tout jeunes – ils ont
    des pantalons fendus par-derrière, comme étaient les miens, mon
    Dieu !
    « Monsieur, voudriez-vous lui rentrer sa petite chemise ? »
    Je suis nouveau dans l’enseignement, il y a une belle carrière
    au bout, il faut faire ce qu’il faut, et s’occuper de plaire au début !
    – 235 –
    Je remets en place la petite chemise.
    On a l’air content – j’ai le geste pour ça, presque coquet, il
    paraît, un tour de main, comme une femme frise une coque ou
    une papillote d’un doigt léger. On reconnaît quand c’est moi qui
    ai opéré.
    « Ce monsieur Vingtras ! (on me connaît déjà, cela m’a fait un
    nom) il n’y a pas son pareil, il a une façon, une manière de
    rouler… À lui le pompon !…
    On attaque la voiture de l’institution quelquefois.
    L’autre jour, un homme s’est jeté à la tête du cheval : c’étaient
    les Caleçons. Un second s’est précipité à la portière : c’étaient les
    Saucisses : les Saucisses, violentes, fébriles, qui se dressaient
    menaçantes et prétendaient qu’elles avaient faim !… Les Caleçons
    disaient qu’ils avaient froid.
    On s’en prenait à moi, comme si c’était moi qui eusse
    commandé saucisses et caleçons.
    La scène a duré longtemps.
    On aurait cru à un vol de grand chemin, il y avait
    attroupement… heureusement la police est intervenue.
    J’ai dû faire taire mes opinions, abaisser mon drapeau,
    m’adresser – moi républicain – à un sergent de ville de l’empire…
    J’aurais préféré moucher quatorze nez d’enfants sur un théâtre et
    rentrer dix petites chemises dans la coulisse. On ne fait pas
    toujours ce que l’on préfère.
    À moi le pompon !
    Chose curieuse, et dont je suis content comme philosophe, je
    n’en ai point pris d’orgueil ; j’ai même gardé toute ma modestie.
    Je fais tranquillement mon devoir dans les cours avec mon sifflet,
    mon mouchoir… et je donne mon petit tour de main sans en être
    pour cela plus fier, et sans faire des embarras comme tant
    d’autres, qui ont toujours leur éloge à la bouche et jamais la main
    à l’ouvrage.

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  41. Artisans de l'ombre Dit :

    Fin de mois.
    La fin du mois est arrivée. Je dois toucher mes quinze francs
    ce soir.
    Joie saine de recevoir un argent bien gagné – je puis dire bien
    gagné, puisque ces quinze francs représentent l’effort de deux
    personnes – un travail d’homme et un travail de femme :
    l’éducation répandue, les petites chemises rentrées.
    J’ai ce matin exagéré plutôt que négligé mes devoirs.
    Pas un nez, pas un pan de chemise ne peut se retrousser et
    m’accuser ! On est bien fort quand on a sa conscience pour soi.
    J’attends pourtant inutilement que M. Entêtard m’appelle ;
    l’heure de monter en voiture arrive, et je n’ai pas vu le bout de son
    nez.
    Je pars sans mes appointements.
    La rentrée est terrible.
    L’usurier est là : Turquet aussi. Oh ! ils doivent être associés !
    – 237 –
    J’explique qu’il y a eu oubli, retard… que c’est pour demain…
    « Il faut bien se contenter de paroles quand on n’a pas
    d’argent ! » grogne le juif.

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  42. Artisans de l'ombre Dit :

    Jeudi, 5 heures.
    M. Entêtard n’a pas paru !…
    Autre signe : c’était mon jour d’oeuf, j’ai eu du raisiné. C’est le
    troisième raisiné de la semaine. On veut m’affaiblir.
    Je guette à travers les carreaux de la classe… les quarts
    d’heure passent, passent… Entêtard ne revient pas.
    Que dira le juif ?…
    Je n’ose reparaître, je descends les quais, je longe la Seine.
    Quand je reviens, il est minuit. Je pense qu’ils seront couchés !…
    Peut-être Legrand sera mort…
    Ils sont couchés, Legrand est encore vivant ; mais Dieu seul –
    qui voit sa tête par la tabatière – Dieu seul sait ce qu’il a souffert !
    Il me confie ses angoisses.
    « Les heures étaient des siècles, vois-tu ! »
    C’était mon tour d’être de lit, mais je me suis mis d’escalier
    pour être réveillé de bonne heure par la bonne qui nous gratte
    toujours les pieds en descendant.

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  43. Artisans de l'ombre Dit :

    6 heures du matin.

    Le ciel est tout pâle, la nuit est à peine finie. Je vais partir,
    descendre à pas de loup, éviter Turquet, fuir l’usurier ! Ce soir,
    j’aurai l’argent, mais, ce matin que leur répondrais-je ?

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  44. Artisans de l'ombre Dit :

    Vendredi.
    Quelle journée !
    J’ai vu Entêtard. Je me suis avancé pour lui parler.
    « Trop, trop pressé en ce moment ! »
    Il m’a éloigné d’un geste rapide…
    « Ce soir, alors ?
    – Oui, oui ! ce soir, ce soir !… » et il a disparu.
    Six heures sont arrivées ! – Où est Entêtard ?…
    Le cocher m’appelle…
    Que faire ?
    Le mieux est de ne pas donner prétexte à un retard de paye.
    Je ramènerai les enfants chez eux, et je reviendrai.

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  45. Artisans de l'ombre Dit :

    7 heures.
    – 239 –
    Les enfants sont ramenés. Je rentre au gaz, dans l’institution.
    Où est Entêtard ? J’appelle !
    J’appelle, comme, dans les contes du chanoine Schmidt, on
    appelle l’enfant qui s’est égaré dans la forêt.
    L’écho me renvoie Têtard, rien que Têtard ! Entêtard ne
    vient pas.
    Mais sa femme doit être là.
    Je vois de la lumière à travers les volets. Je vais frapper à ces
    volets…
    On ne m’ouvre pas.
    Une fois, deux fois !
    J’enfonce la porte. Tant pis ! Il me faut mon dû !

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  46. Artisans de l'ombre Dit :

    Lanterne rouge.
    Je suis chez le commissaire, accusé de m’être introduit chez
    Mme Entêtard par violence et de l’avoir poursuivie jusque dans sa
    chambre à coucher, où elle s’était réfugiée pour m’échapper.
    Elle a fermé une porte, deux portes ! Je les ai forcées ; je
    criais : Quinze francs ! Quinze francs !
    En fuyant, elle ôtait ses vêtements, je ne sais pourquoi.
    – 240 –
    Quand on est arrivé au bruit de ses cris, elle n’avait plus
    qu’un jupon et un petit tricot.
    Nous sommes donc chez le commissaire.
    M. Entêtard paraît…
    Il sort de je ne sais où, l’air accablé, et plonge dans le cabinet
    particulier du commissaire. On a évité de le faire passer près de
    moi ; on craint une scène de honte et de douleur.
    Le chien du commissaire est entré, derrière lui, mais ce chien
    revient un moment après, se glisse vers moi, s’assied d’une fesse
    sur mon banc et me dit à demi-voix d’un air sympathique et
    entendu :
    « Avez-vous de la fortune ? ! ! ! ! !
    – C’est que si vous aviez de la fortune, ça pourrait s’arranger.
    – Ça ne s’arrangera donc pas ?… »
    Une voix à travers la porte :
    « Introduisez le sieur Vingtras. »
    Je pénètre.
    Le commissaire me fait signe de m’asseoir, et commence :
    « Vous avez été arrêté sur la plainte de Mme Entêtard qui,
    pour échapper à vos obsessions, a dû fuir de chambre en
    chambre, jusqu’à ce qu’elle ait réussi à fermer une porte sur vous
    et à vous tenir prisonnier dans un petit cabinet. C’est là que la
    police est venue vous trouver.
    – 241 –
    – Monsieur… »
    Le commissaire n’a pas fini, il a une phrase à placer.
    « Nous avons des personnes qui, emportées par la passion, se
    précipitent sur les honnêtes femmes ; mais ils les choisissent
    généralement jolies. Madame Entêtard est laide… »
    Je fais un signe de complète approbation.
    « Vous dites cela maintenant, fait le commissaire en hochant
    la tête… Mais il reste un point à éclaircir ! On vous a entendu crier
    « Quinze francs, Quinze francs ! » Offriez-vous quinze francs, ou
    demandiez-vous quinze francs ? Nous devons ne voir ici que des
    faits. Si Mme Entêtard était dans l’habitude de vous donner
    quinze francs pour vos faveurs coupables, cela vaudrait mieux
    pour vous ; votre cas serait plus simple ; vous vivriez de
    prostitution, voilà tout ; l’accusation perdrait beaucoup de sa
    gravité. »
    Vivre de prostitution ! – comme rue de la Parcheminerie,
    alors ! – Cela eût mieux valu, c’est le commissaire qui le dit !
    Ah ! mais non !
    Je ne m’appelle plus Vingtras, mais Lesurques.
    Je demande à être réhabilité. Je commence mes explications
    – « le sifflet, le mouchoir, la chemise, le raisiné ! »
    Le commissaire voit bien à mon geste de rouler la chemise
    que j’ai des habitudes de coquetterie plutôt que de libertinage.
    Il sourit.
    – 242 –
    Je dévoile tout !… Je lève les caleçons, j’éventre les saucisses,
    je montre par des chiffres que mon mois tombait avant-hier. Je
    puis invoquer des témoignages précis. M. Firmin, le placeur,
    déposera qu’on avait fait prix pour quinze francs !
    Voilà pourquoi je criais : Quinze francs, quinze francs ! –
    mais ce n’était ni une offre pour acheter des faveurs, ni une
    réclamation pour faveurs fournies par moi antérieurement.
    « J’aurais pris plus cher, dis-je avec un sourire.
    – Hé ! c’est un prix !… Mais c’est question à débattre entre les
    deux sujets. »
    Le commissaire réfléchit un moment et reprend :
    « Je vous crois innocent. Avec des noix, des pommes de terre
    frites et du raisiné, vos passions devaient plutôt être calmes
    qu’ardentes… Vous aviez un oeuf, à la vérité, tous les quatre jours,
    mais si ce que vous dites est vrai, – si vous pouvez faire constater
    qu’il y avait trois jours que vous n’aviez pas eu d’oeuf – aucun
    médecin ne conclura en faveur de l’attentat par la violence.
    – N’est-ce pas, monsieur ?
    – Éteignons l’affaire ! Je vous conseille seulement de leur
    laisser les quinze francs.
    – Mais, monsieur, je ne suis pas seul !
    – Vous êtes marié, diable !
    – Non, mais je nourris un orphelin. »
    Je fais passer Legrand pour orphelin – j’espérais attendrir !
    mais il a fallu laisser les quinze francs ; les Entêtard
    – 243 –
    poursuivraient, si je ne les laissais pas ! J’en suis donc pour un
    mois de raisiné, de chemises roulées, d’enfants mouchés, et je
    serai traité de voleur ce soir par le juif, chassé demain par
    Turquet ; et ce sera le second jour que Legrand n’a pas mangé !…
    S’il est mort, je ne pourrai même pas le faire enterrer !
    Voilà mes débuts dans la carrière de l’enseignement !…
    Legrand ne peut résister au coup qui nous frappe et il
    demande à sa famille – dans une lettre qui sent la queue de
    merlan – de lui tendre les bras. Il ira s’y jeter quelques semaines.
    Les bras s’ouvrent en laissant tomber l’argent du voyage.
    Il part, un peu contrefait et un peu fou à l’idée qu’il pourra
    étendre ses jambes la nuit. – Étendre ses jambes !
    Il part, me laissant généreusement quelque argent pour
    liquider la friture.
    Je liquide et repars, Paturot maigre, à la recherche d’une
    nouvelle position sociale.

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  47. Artisans de l'ombre Dit :

    ———————-BAHUTS—————————————
    « Mais, mon cher garçon, me dit M. Firmin, – qui est de
    retour et que je suis allé revoir pour mettre de nouveau mon
    avenir entre ses mains – mon cher garçon, vous ne trouverez
    jamais une place de professeur dans une pension de Paris avec
    votre diplôme de bachelier !… C’est trop pour les pensions où il
    faut faire la petite classe ; c’est trop peu pour les grandes
    institutions. Dans les grandes institutions, vous pourrez être
    pion, pas professeur…
    « Croyez-moi, il vaut mieux, si vous voulez entrer dans cette
    voie-là, faire comme Fidèle vous a dit, retourner près de votre
    papa, commencer dans son lycée… Vous secouez la tête, vous avez
    l’air de dire : « Jamais ! »
    En effet, je secoue la tête et je dis : « Jamais ! »
    Je veux bien donner mes journées, me louer comme un
    cheval, mais je ne veux pas rentrer dans la peau d’un maître
    d’études. J’ai trop vu souffrir mon père. Je ne veux pas être
    enchaîné à cette galère. Coucher au dortoir, subir le proviseur,
    martyriser à mon tour les élèves, pour qu’ils ne me martyrisent
    pas ! Non.
    Je remercie M. Firmin ; je le quitte d’ailleurs avec l’idée qu’il
    se trompe ou me trompe.
    Je frapperai à d’autres portes… J’irai chez Bellaguet, Massin,
    Jauffret, chez Barbet ou chez Favart, et je leur dirai :
    « Je n’ai besoin que de gagner 30 francs par mois ; je vous
    donnerai trois heures, deux heures par jour pour 30 francs – je
    sais bien le latin, vous verrez ! – essayez-moi, faites-moi faire un
    thème, un discours, des vers… »
    – 251 –
    J’ai commencé par Bellaguet.
    Il tient une grande boîte, rue de la Pépinière, et mène les
    élèves à Bonaparte. Je me recommande de mon titre d’ancien
    « Bonaparte ».
    – VOUS ÊTES TROP JEUNE.
    M. Benoizet m’avait dit que j’étais trop vieux !
    « Vous êtes trop jeune, reprend M. Bellaguet ; il faudrait
    sortir de l’École normale ! Plus âgé, déjà connu, avec des
    recommandations et des cheveux gris, je ne dis pas !… Il y a des
    routiniers qui gagnent, non pas trente francs par mois, mais trois
    cents et quatre cents francs même ! et qui ne sont pas bacheliers ;
    mais ils ont une façon qui est connue, on sait qu’ils s’entendent à
    seriner les élèves. »
    C’est ce que le père Firmin m’avait dit !
    Je suis trop vieux pour les uns, trop jeune pour les autres.
    Le professorat libre m’est défendu ! Il faut absolument
    commencer par le bagne du pionnage.
    « Merci, monsieur. »
    M. Bellaguet me reconduit, poli, bienveillant, en murmurant,
    avec grande tristesse, comme si lui-même était un meurtri de
    l’Université, las de sa chaîne :
    – 252 –
    « Si vous pouvez ne pas mettre les pieds dans cette galère, ne
    les mettez pas ! »
    Je ne me laisserai pas abattre ; je ne dois pas encore céder !
    J’ai couru tous les bahuts, je me suis offert à vil prix ; on n’a
    voulu de moi nulle part.
    Je n’ai pas de certificats ; – trop jeune ou trop vieux, c’est
    entendu !
    Enfin, j’ai découvert un chef d’institution râpé, qui veut bien
    m’embaucher à 50 francs par mois pour quatre heures par jour.
    C’est justement dans mon quartier, c’est rue Saint-Jacques.
    On doit être là à six heures du matin pour corriger, puis
    revenir le soir de sept à huit.
    Six heures du matin, que m’importe ! J’aurai toute la journée
    et presque toute la soirée à moi !
    « Seulement, dit le patron du bahut, il faut me laisser le
    temps de congédier celui que vous devez remplacer : un
    professeur qui a refusé le serment en Décembre et qui vit d’être
    répétiteur chez moi et chez les autres. Il me prend cent francs,
    mais il a une réputation, des titres… il écrit et il est agrégé.
    – Vous l’appelez ?… »
    Il me donne le nom.
    C’est celui d’un républicain connu. Son refus de serment a fait
    du bruit. Il a une réputation, en effet.
    – 253 –
    C’est donc lui que je remplacerais !
    « Mettez, monsieur, que je n’ai rien dit. Je refuse de prendre
    la place de cet homme… S’il s’en va, voici mon adresse, écrivezmoi
    ; mais je ne veux pas lui voler son pain. »
    Le chef de pension râpé semble surpris et blessé de ma
    décision et de ma phrase ; je ne trouverai plus de place chez lui, il
    ne m’écrira jamais, certainement.
    N’importe !
    Je songe à cela le soir, dans le silence de ma chambre.
    On est lâche.
    Je regrette presque ce que j’ai fait. J’avais l’occasion de
    m’exercer, je cueillais un certificat, il me restait du temps, je
    pouvais m’acheter des habits et des livres… J’ai posé pour le
    généreux, j’ai fait le crâne ; jamais je ne retrouverai cette
    occasion-là !
    Partout, de tout côté, c’est la même réponse.
    « Pas normalien, pas licencié ! Pour un maître d’études, nous
    ne disons pas… Quoique nous soyons au complet, et qu’il y ait dix
    candidats pour une place. On pourrait voir, cependant… puisque
    votre père est professeur, et que vous paraissez aimer la carrière
    de l’enseignement !… »
    Je parais l’aimer ? – Je la hais !
    Vous invoquez la position de mon père ? – J’en rougis !
    – 254 –
    Mes prières et mes lâchetés ont été inutiles. Je ne trouve que
    des places pour coucher au dortoir ! J’aimerais mieux être
    porteur à la Halle !
    Je puis encore tenir la campagne d’ailleurs avec mes 40
    francs par mois.
    Mes souliers se décollent, mon habit se découd…
    Eh bien, j’irai pieds nus et déguenillé. Je ne fais de tort à
    personne ; je rôderai par les rues sans logement, si je n’ai pas
    l’héroïsme de rogner ma ration et de prendre sur mon estomac
    pour payer une chambre… mais je ne serai pas pion et je ne
    coucherai pas au dortoir.
    On est mieux dans un lit de collège, on a chaud dans l’étude,
    on fait trois repas par jour – Je préfère crever de faim et crever de
    froid.
    Je n’aurais enseigné que si j’avais pu être l’employé d’un chef
    d’institution sans porter l’uniforme et sans prêter serment.
    Le serment ?
    Celui que je devais remplacer chez le maître de pension râpé
    n’est pas le seul qui, ayant refusé de jurer fidélité à Napoléon, ait
    trouvé de l’ouvrage dans les institutions libres. Un tas de portes
    se sont ouvertes devant leur malheur et leurs titres.
    L’enseignement libre appartient à ces vaincus, et les simples
    bacheliers, comme Vingtras, n’ont qu’à moisir chez les Entêtards
    et les Benoizets, pour être chassés à la fin du mois, comme des
    domestiques !
    Mon bonhomme, recommence ta course et remonte les
    escaliers noirs des placeurs !…
    Je vais chez tous.
    C’est pour l’acquit de ma conscience, c’est pour pouvoir me
    dire que je ne me suis pas acoquiné dans la misère ; c’est pour
    cela que je cherche encore ! Mais je n’ai fait que perdre mon
    temps, user mes souliers, ma langue, avoir des espoirs niais,
    éprouver de sales déboires !
    Professeur libre ! – Cela veut dire partout : petite salle qui
    empeste… dîner au raisiné, les créanciers interrompant la classe…
    les appointements refusés, rognés, volés !…
    Quelqu’un m’a dit : – « On s’y fait, on finit par aimer cette
    vie-là. »
    Est-ce vrai ?…
    Oh ! alors je ne remonte plus un des escaliers ; je raye mon
    nom des livres des placeurs !
    C’est fini !… Je préfère chercher ailleurs le pain dont j’ai
    besoin.
    À bas le raisiné ! À BA, BE, BI, BO, BU. – À bas BA, BA, BU,
    BA !
    J’en ai bé-bégayé pendant huit jours.

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  48. Artisans de l'ombre Dit :

    —————————–21 Préceptorat. Chausson —————————-
    Si, ne pouvant réussir dans les petites places, je visais plus
    haut ?
    Reste le métier de précepteur ou de secrétaire.
    Secrétaire ?
    Des amis m’ont déniché un emploi de secrétaire chez un
    Autrichien riche qui a besoin de quelqu’un pour écrire ses lettres
    et lui tenir compagnie le matin. J’aurais 50 francs par mois, j’irai
    de huit heures à midi.
    C’est ce que je rêvais ! – J’aurais mes soirs à moi pour
    piocher.
    J’arrive chez l’Autrichien.
    Il est couché ; ses habits traînent à terre au milieu de
    bouteilles vides et de bouts de cigares.
    On a dû faire une fière noce hier soir.
    « Ah ! c’est vous qui m’avez été recommandé, fait-il en se
    tournant dans son lit. Voudriez-vous ramasser mes vêtements ? »
    Il doit confondre, il attend probablement un domestique.
    Moi, je viens comme secrétaire.
    – 257 –
    Je le lui dis.
    « Qu’est-ce que vous me chantez ? »
    Je ne chante pas – je lui rappelle que c’est pour être
    secrétaire !
    « Je le sais. Passez-moi mon pantalon. »
    J’hésite.
    Il était peut-être gris. – Il a mal aux cheveux… Il est impoli
    quand il est en chemise, mais redevient gentleman quand il est
    habillé.
    Je pose le pantalon sur le lit.
    L’Autrichien sort des draps, met ses chaussettes, enfile son
    pantalon.
    « Voulez-vous me donner ma jaquette ? »
    Non, je ne veux pas lui donner sa jaquette – je lui donnerai
    une raclée, s’il y tient – c’est tout ce qu’il aura s’il insiste.
    Il insiste – ah ! tant pis ! – Je n’y tiens plus ! et je lui tombe
    dessus et je le gifle, et je le rosse !
    J’y vais de bon coeur, mille misères !
    J’ai pu réussir à m’échapper en bousculant voisins et portier.
    – Pourvu qu’il ne pense pas que j’emporte sa montre en partant !
    – 258 –
    C’est ma dernière tentative d’ambitieux !
    Les places de secrétaire que je suis capable de trouver seront
    toutes chez les Autrichiens ivrognes ou des Français compromis,
    dans des maisons de comédie ou de drame.
    Précepteur ? Éleveur d’enfants dans une famille riche ?
    Je voudrais bien !
    Je voudrais connaître le monde, savoir leurs vices et leurs
    faiblesses, à ces riches, pour pouvoir les blaguer ou les sangler un
    jour ! J’aurai bien ma minute tôt ou tard !
    Voyons à décrocher une place de précepteur !
    J’ai remué ciel et terre. J’ai fait des demandes d’une
    incroyable audace.
    Il faut se donner du mal, frapper partout, n’avoir pas peur,
    disent les livres de maximes et les gens de conseil.
    Je ne dis pas que je n’ai pas eu peur – au contraire ! Mais j’ai
    frappé partout, et je me suis donné du mal, un mal douloureux et
    héroïque.
    J’ai couru au-devant du ridicule ; j’ai avancé ma tête et mon
    coeur, mes suppliques et ma fierté entre des portes qui se sont
    refermées avec mépris !… Courage, fierté, coeur et tête sont restés
    déchirés et saignants !
    J’ai fait des sauts de grenouille sur l’échelle des chiffres.
    « Demandez cher ! » me disait-on
    – 259 –
    J’ai demandé cher.
    « C’est trop, ont répondu les payeurs.
    – Demandez moins ! »
    J’ai demandé moins.
    « C’est un gueux », a-t-on murmuré en me toisant.
    Chaque fois qu’une lettre de recommandation, prise je ne sais
    où, arrachée par mon génie à celui-ci ou à celui-là, m’a amené
    jusqu’à un salon ; dès que j’ai rencontré une oreille forcée de
    m’écouter, j’ai offert mes services au prix le plus haut ou le plus
    vil, suivant qu’il semblait répondre au cadre dans lequel vivaient
    les gens à qui je m’adressais.
    Mais on m’a toujours éconduit !
    Ces recommandations étaient toutes de hasard – de bric et de
    broc. Je ne connais personne haut placé ou puissant.
    Puissant, haut placé ! Il faut appartenir à l’empire ! Je ne
    puis pas, je ne dois pas, je ne veux pas être protégé par les gens de
    l’empire. Plutôt l’hôpital !
    Il ne manque pas de pieds à lécher. Pour me payer de la
    lècherie, on me jetterait peut-être une situation. Je n’ai pas la
    langue à ça !
    Par mon origine, je n’ai de racines que dans la terre des
    champs – point dans la race des heureux ! Je suis le fils d’une
    paysanne qui a trop crié qu’elle avait gardé les vaches et d’un
    professeur qui a bien assez de chercher des protections pour luimême
    !… Il fait une petite classe, d’ailleurs, ce qui ne lui donne
    pas d’autorité et le prive de prestige.
    – 260 –
    Où ramasser les introductions, par ce temps de
    banqueroutisme triomphant, de républicains exilés ?
    ……………
    J’ai eu une veine !
    Près de moi est venu demeurer un maître de chausson
    misérable. Il est du Midi, communicatif, bavard, pétulant. Je suis
    la seule redingote de la maison, et il me recherche. Il me poursuit
    de ses bonjours, même de ses visites. Je ne puis m’en débarrasser
    et je prends le parti de causer boxe et savate avec lui pour ne pas
    trop souffrir, pour profiter plutôt de son encombrant voisinage.
    Quelquefois, le soir, il me donne rendez-vous dans une espèce
    d’écurie où il enseigne deux pelés et un tondu – et je me livre à la
    savate, faute de mieux ! J’ai des dispositions, paraît-il.
    J’arrive à être un tireur – ce qui ne me donne pas mes entrées
    dans le grand monde et ne m’aidera pas à être de l’Académie,
    mais ce qui me met en relation avec des saltimbanques.
    Mes professeurs, mes recommandeurs, ne m’ont pas jusqu’ici
    trouvé pour un sou d’ouvrage. Les saltimbanques m’en procurent.
    Ceux qui ont une médaille de charlatan, un écriteau de
    monstre, prenant la place de mes maîtres chargés de diplôme et
    d’hermine, m’offrent honnêtement de leur rédiger des boniments,
    des parades, des affiches pour la lutte, Au tombeau des hommes
    forts, et des récits de prophéties miraculeuses pour des élèves de
    Mlle Lenormand à trois sous la séance !…
    – 261 –
    Je me suis lié avec ce monde-là dans la salle de chausson.
    Un champion du pujullasse antique, comme il est dit à la
    parade, est venu tirer (en manière de rigolade), avec deux ou
    trois prévôts de régiment, camarades du père Noirot, mon voisin.
    Je me suis moi-même aligné, et l’on s’est touché la main, comme
    on fait en public, sur la sciure de bois.
    Le saltimbanque m’a emmené après l’assaut à la Barrière du
    Trône, où est sa baraque.
    Pour rire, je suis entré avec lui un dimanche matin chez les
    monstres ; je les ai vus en déshabillé. De fil en aiguille, nous
    sommes devenus deux amis et l’on a fini par me faire des
    commandes dans les caravanes célèbres.
    C’est surtout pour les Alcides que j’ai à travailler.
    On me demande des affiches d’avance pour faire imprimer les
    soirs de grande séance en province. J’en prépare qui sont des
    épopées.
    Mes connaissances classiques me profitent enfin à quelque
    chose ! Je puis placer de l’Homère par-ci, par-là ; parler de Milon
    de Crotone, qui faisait craquer des cordes enroulées sur sa tête ;
    parler d’Antée qui retrouvait des forces en touchant la terre !
    Il ne m’avait servi à rien dans la vie, jusqu’à présent, d’avoir
    fait mes classes, mais ça me devient très utile à la Foire au pain
    d’épice.
    J’ai refait un théâtre pour cette foire. M. Nisard n’en parlera
    pas dans sa prochaine édition de l’Histoire de la littérature.
    – 262 –
    M. Magnin non plus dans son Histoire des marionnettes. C’est
    vrai cependant. Pour une trentaine de francs, récoltés d’ici et là,
    j’ai rajeuni les Buridans et l’infâme Golo des baraques. Et cela
    m’amusait ! Quelles soirées comiques j’ai passées au milieu des
    paillasses vivants et des patins en bois, entre les géants et les
    nains, tout friand, osant manger à la gamelle et presque fier ma
    foi d’être classé par les lutteurs et les savetiers dans la bonne
    moyenne des tireurs de chausson et des leveurs de poids… Un
    jour je suis tombé sur un livre de Dickens où il parle des pauvres
    saltimbanques. Il les aime autant que moi, mais il ne les connaît
    pas si bien, j’ose le dire.
    Il ne lui est pas arrivé cette bonne fortune de recevoir comme
    moi un timide aveu d’amour écrit par une femme qui pesait
    quatre cents… C’est même cela qui me sépara de ce monde dans
    lequel j’aimais à rôder et où je conduisais des camarades ébahis.
    Le caprice de ce colosse m’effraya et je m’éloignai, mais j’avais
    bien gagné une centaine de francs dans le pays des entre-sorts et
    je m’étais régalé les oreilles et les yeux des spectacles dont je ferai
    peut-être un jour mon profit. Il n’est pas inutile d’avoir assisté au
    petit lever des lions de ménagerie ou des sorcières de baraque !
    Nous verrons à en faire un roman ou une pièce un jour !
    Puis un hasard m’a mis sur le chemin d’une relation aimable.
    Le Savatier mon voisin n’était pas un maladroit et connaissait
    les gloires du chausson. Il pria Lecourt, le célèbre Lecourt, de
    venir figurer dans une salle au bénéfice d’une veuve de confrère.
    Lecourt vint. Il eut contre un brutal de régiment un triomphe de
    politesse, d’élégance et de force !
    Je fis passer dans un petit journal un article qui racontait la
    séance et saluait le vainqueur.
    Je lui portai la feuille, il me remercia, nous nous revîmes et
    j’eus mes entrées dans sa salle de la rue de Tournon, que
    – 263 –
    fréquentait un monde distingué, composé de jeunes médecins,
    d’avocats stagiaires, de rentiers bien musclés, qui allaient là se
    distraire à l’anglaise de leurs travaux sérieux.
    J’ai une société maintenant. – Il faut bien le dire, ce n’est pas
    à M. Vingtras, le lettré, que s’adressent les politesses ou les
    amitiés, c’est à M. Vingtras le savatier : à M. Vingtras qui, paraîtil,
    porte le coup de pied de bas comme personne, et se tire de
    l’arrêt chassé avec une vigueur et une maestria qu’il n’a jamais
    eues dans le discours latin, même quand il faisait parler Catilina
    ou Spartacus.
    J’ai essayé dans cette salle de briller sur des sujets classiques ;
    on m’a toujours ramené au coup de pied et à la parade. Je veux
    causer des Grands siècles, on m’arrête pour me demander
    comment je fais pour fouetter si fort. J’ai envie de dire que c’est
    de famille ! J’ai ce coup de fouet-là comme j’avais le tour de main
    chez Entêtard – et j’entends répéter ce mot flatteur : « À lui le
    pompon ! »
    Un des tireurs de l’endroit possède un neveu qui est au
    collège et a besoin d’être pistonné pour le grec.
    Il me demande si je voudrais pistonner le môme.
    « Comment donc !
    – Nous ferons en même temps de la savate », me dit-il.
    Il ne me procure la leçon que pour tirer avec moi, prendre
    mon entrain, ma furie d’attaque. Je m’en aperçois dès le premier
    jour. – Il dit au bout d’une demi-heure de grec :
    « C’est assez, ça fatiguerait Georges. »
    – 264 –
    Il ferme bien vite les cahiers, m’accroche par la manche et
    m’emmène dans une grande pièce, où il tombe en garde. « Allonsy
    ! »
    Il me paye les leçons de son neveu cinq francs, m’en laisse
    donner pour trente sous, et me demande trois francs cinquante
    de chausson.
    Je dois à mes pieds de gagner ces 5 francs deux fois par
    semaine.
    C’est mes pieds qu’il faudrait couronner, s’il y avait encore
    une distribution de prix.
    « Y êtes-vous ? Pan, pan, pan.
    – Dans l’estomac, houp ! à moi, touché.
    – Oh ! là ! là ! J’ai laissé la peau de mon nez sur votre gant… »
    C’est vrai – la peau est sur le cuir, le nez est à vif.
    J’ai avancé le nez exprès : En me le laissant écraser de temps
    en temps, j’aurai la répétition, toute ma vie.
    Malheureusement, ce fanatique du chausson a voulu faire le
    brave, un soir, contre des voyous. Ils lui ont cassé la jambe…
    Je ne suis plus bon à rien, le neveu n’a plus besoin de
    répétitions.
    On règle avec moi, et je n’ai plus que ma tête pour vivre ; ma
    tête avec ce qu’il y a dedans : thèmes, versions, discours, empilés
    comme du linge sale dans un panier !…
    – 265 –
    Trouverai-je encore un savatier amateur ?
    Si j’avais assez d’argent, j’ouvrirais une salle de chausson. Il
    me faudrait une petite avance, un capital !
    J’enseignerais le chausson dans le jour, je lirais les bons
    auteurs et je préparerais les matériaux de mon grand livre le soir.
    L’éternel rêve du pain gagné dans l’ennui, même la sciure de bois,
    de huit à six heures, mais du talent préparé par le travail, de sept
    à minuit !

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  49. Artisans de l'ombre Dit :

    ————————-22 L’épingle——————————–
    Y aurait-il un Dieu pour les petits professeurs ? Un Dieu avec
    une longue barbe et un faux col de deux jours ?
    Boulimart, un lancé, qui a des leçons dans la Haute, arrive un
    matin dans un atelier de peintre où je vais quelquefois, et où je
    suis seul pour le moment, le peintre cuisant chez la voisine.
    « Dites donc, il y a une place vacante chez Joly, l’homme des
    Cours de dames. On cherche un garçon jeune comme il faut, bien
    tourné… »
    Eh ! eh !
    « J’ai promis de trouver quelqu’un, et je ne connais personne.
    (Il a l’air de fouiller ses souvenirs.) Des jeunes, parbleu, il n’en
    manque pas ! Il suffit d’avoir vingt ans, mais comme il faut et
    bien tournés !… Où trouver ça ? »
    Pas si loin ! Voyons ! Je sais quelqu’un qui n’est pas mal
    tourné – il est dans la peau d’un bon ami à moi, ce monsieur-là.
    « Vous ne pourriez m’indiquer personne, reprend Boulimart,
    quelqu’un qui n’ait pas l’air bête comme tous ceux que je
    fréquente ? »
    Malhonnête, va !
    Il poursuit ses recherches avec conscience – « Un tel, un
    tel ! » – Je l’entends qui tout bas fait son énumération en se
    parlant à lui-même : « Thérion, Meyret, Bressler », mais il passe
    outre, en secouant la tête.
    – 267 –
    « Allons, je serai forcé de prendre le premier imbécile
    venu !… Avez-vous du tabac, une pipe ?
    – Voilà… »
    Il bourre sa pipe, tire quelques bouffées, se gratte encore la
    tête… On voit qu’il cherche. À la fin, il se tourne vers moi.
    « Je ne trouve rien, mon cher, et j’ai promis d’envoyer pour ce
    soir ! (Après une pause.) Dites donc, vous, voulez-vous y aller ? Si
    c’est le père qui vous reçoit, lui, ça lui est égal qu’on ne soit pas
    distingué. Vous courez chance de tomber sur le père… Qu’en
    pensez-vous ?
    – J’ai peur de paraître trop peu comme il faut et mal tourné…
    – Si c’est le père qui vous reçoit, je vous dis, vous pouvez
    passer. Il préfère même les gens communs, lui ! Ça y est, n’est-ce
    pas ? Vous y allez ?… »
    Je balbutie un peu et je finis par accepter.
    C’est se reconnaître mal tourné, mais il y a quelques sous à
    gagner et je ferais le cagneux pour trente francs par mois.
    Il faut s’habiller pour se rendre là.
    Quoique le père n’exige pas qu’on soit distingué, je ne puis y
    aller comme je suis. – Pantalon qui a deux yeux par-derrière,
    redingote à reflets de tôle…. souliers à gueule de poisson mort.
    J’ai un vieil habit noir ! – Il n’y aura qu’à mettre un peu
    d’encre sur les capsules des boutons.
    Je me promène dans ma chambre, nu en habit.
    – 268 –
    Un coup d’oeil dans la glace !…
    Ce n’est décidément pas assez.
    Il s’agit de recueillir des vêtements, comme un naufragé.
    C’est le diable !
    Je cours chez un ancien camarade de Nantes, Tertroud,
    étudiant en médecine :
    « As-tu un pantalon ?
    – Tiens, si j’ai un pantalon !… Regarde ça ! »
    Il me fait tâter l’étoffe sur sa cuisse.
    « Peux-tu me le prêter pour deux heures ?
    – Mais moi !…
    – Tu n’en as pas d’autres ?
    – J’ai le vieux. Si tu peux t’en servir… »
    On le peut, en le réparant comme une masure…
    Tertroud m’aide lui-même à ma toilette avec toute la
    sollicitude d’une mère.
    Il se place derrière moi. Son attitude me fait venir la sueur
    dans le dos. Je le vois qui se gratte le front, je le sens qui agace le
    fond… Je lui demande des nouvelles !
    – 269 –
    Tertroud n’ose pas s’avancer. Cependant il ne me décourage
    pas.
    Il continue ses études et son travail, il tourne, examine, l’oeil
    au guet, l’épingle aux dents. Il finit par déclarer que cela ira –
    mais avec un vêtement long, pour cacher les réparations.
    Il n’a pas de vêtement long.
    Lui, il apporte le pantalon – Qu’un autre y aille du pardessus !
    « Eudel te donnera peut-être ce qu’il te faut. »
    On va chez Eudel.
    Eudel fait des difficultés, il a déjà prêté des paletots qu’on ne
    lui a pas rendus ou qu’on lui a rendus tachés et décousus – avec
    des allumettes dans la doublure et une drôle d’odeur dans le drap.
    « Cependant, si c’est indispensable !
    – Merci, à charge de revanche ! »
    J’essaie le vêtement, qu’il a décroché de son armoire.
    J’entends un petit craquement ! Je ne dis rien… Eudel me
    retirerait son paletot tout de suite, je le sens, si je parlais du petit
    craquement.
    Me voilà ficelé.
    Je n’arriverai jamais à pied ; c’est tout au plus si j’ai pu
    descendre les escaliers en sautant.
    – 270 –
    Quand il faut marcher, c’est une affaire ! Je vais me partager
    en deux, sûrement – payer double place, alors ?… J’ai juste six
    sous.
    On est forcé de me mettre en omnibus, on le fait avec plaisir,
    on a assez de moi, on n’en veut plus.
    Quel ennui pour descendre ! Je sue – tout le ventre de
    Tertroud est mouillé sur ma poitrine.
    Je marche comme je peux – avec des airs bien équivoques !
    Je finis par arriver à la maison où l’on attend un professeur, qui
    ait l’air comme il faut et bien tourné…
    Je sonne. Oh ! je crois que la bretelle a craqué !
    « Monsieur Joly.
    – C’est ici.
    – Y est-il ? »
    Ah ! s’il pouvait ne pas y être !
    Il y est : il arrive. Est-ce le fils difficile ? est-ce le père
    insouciant ?
    C’est le fils !
    « Vous venez pour la leçon ? »
    Je ne réponds pas ! Quelque chose a sauté en dessous…
    – 271 –
    Le monsieur attend.
    Je me contente d’un signe.
    « Vous avez déjà enseigné ? »
    Nouveau signe de tête très court et un « oui, monsieur », très
    sec. Si je parle, je gonfle – on gonfle toujours un peu en parlant.
    Cet homme ne se doute pas de ce qu’il est appelé à voir si le
    paletot craque.
    Il continue à parler tout seul.
    « Je voudrais, monsieur, – mais prenez donc la peine de vous
    asseoir, j’ai besoin de vous expliquer mon intention… »
    Je m’assieds tout juste ! C’est encore trop ! une épingle s’est
    défaite par-derrière. Il m’expose son plan.
    « Quelques mères s’adonnent à l’éducation de leurs enfants
    jusqu’à l’héroïsme. Elles regrettent de ne pas savoir les langues
    mortes pour pouvoir suivre les travaux du collège. J’ai pensé à
    créer un cours, où un garçon du monde – habitué aux belles
    manières – leur donnerait, avec grâce, des leçons de latin, même
    de grec. Je sais ce qu’en vaut l’aune, vous pensez bien, mais il y a
    là une idée qui peut séduire, pendant quelque temps, des jeunes
    mères amoureuses de leurs petits. »
    Le sang est venu sous mon épingle, je dois avoir rougi le
    fauteuil…
    Il faut cependant que je réponde quelque chose !…
    « Sans doute… »
    – 272 –
    Je m’arrête, l’épingle s’est mise en travers – c’est affreux ! Je
    remue la tête, la seule chose que je puisse remuer sans trop de
    danger.
    « Eh bien ! monsieur, vous réfléchirez… Vous me paraissez
    sobre de gestes et de paroles… c’est ce que j’aime. Nous pouvons
    nous entendre… C’est dix francs le cachet de deux heures. Les
    dames fixeront le jour. Mais vous avez peut-être vos jours
    retenus ? »
    Je voudrais dire « oui » pour faire des embarras, mais la
    pomme d’Adam me fait trop de mal et j’ai besoin de remuer la
    tête en largeur pour me soulager d’un col en papier qui
    m’étrangle : je remue en largeur – ce qui veut dire : « non » dans
    toutes les pantomimes.
    « Bon, c’est bien ! Veuillez revenir ou m’écrire. »
    Il se lève. Je n’ai qu’à m’en aller !
    Je souffrirai moins debout.
    Je m’éloigne à reculons.
    Le lendemain, Boulimart arrive chez moi.
    « Savez-vous que vous avez plu comme tout à M. Joly ? Il
    vous a trouvé une distinction !… – un peu de raideur – trop la
    manière anglaise – pas desserré les dents… assis comme sur un
    trotteur dur… des gestes un peu secs… – mais il ne déteste pas
    cette froideur, à ce qu’il a dit.
    « Bref, mon cher, l’affaire est dans le sac si vous voulez. Mais
    montrez-moi donc comment vous vous êtes présenté !
    – 273 –
    – Eh ! eh ! maître Boulimart, vous m’envoyiez comme pisaller…
    Vous voyez qu’ils se connaissent mieux que vous en
    distinction… Et qu’aurait-ce été si je n’avais pas eu d’épingles ?
    – Quelles épingles ?
    – N’insistez pas ! ou je vous mets en face d’un affreux
    spectacle » et je fais (à moitié) un geste qui le déconcerte.
    « Revenez ou écrivez-moi », m’a dit le monsieur qui me
    trouve la raideur anglaise.
    J’écris. – Je ne puis apparaître encore. Je n’ai toujours
    comme habits de visite que le pantalon de Tertroud et le paletot
    d’Eudel, si seulement ils veulent me les prêter de nouveau. J’ai
    cela – et les épingles…
    J’aurais encore l’air distingué, c’est possible, si je m’assieds
    sur la pointe, mais je préfère avoir l’air plus commun et ne plus
    souffrir comme j’ai souffert. La place est encore si sensible !
    M. Jolyme fait savoir que j’ai à ouvrir mon cours le lundi
    suivant.
    Quelles luttes tous les lundis !
    Dès le vendredi, l’inquiétude me prend, et je tremble de ne
    pas pouvoir arriver !
    Je vais emprunter des habits comme il faut chez l’un, chez
    l’autre.
    Je me lie avec des gens qui ne sont ni de mon éducation, ni de
    ma race, mais qui sont de ma grosseur et de ma taille. Il faut être
    – 274 –
    de ma grosseur maintenant, avoir ma ceinture, pour devenir mon
    ami.
    « Que pensez-vous d’un tel, me demande-t-on quelquefois ?
    – Un tel ? – Ses pantalons pourront-ils m’aller ? »
    Moi, si difficile comme opinions, moi, le pur, je porte des
    vêtements appartenant à des nuances bizarres comme couleurs,
    ce qui n’est rien, mais dissemblables aussi comme opinion ! – ce
    qui est grave !
    Des vêtements de républicains modérés, que j’aurais fait
    fusiller si j’avais été vainqueur, et qui me tiennent maintenant par
    là : ils me tiennent par le revers de leur paletot ou le fond de leur
    culotte.
    Je parviens tout de même à être à peu près proprement vêtu,
    à force de me boutonner haut – parce que je suis souple, que je
    puis me crisper pendant deux heures, et ne pas respirer
    beaucoup, comme si je voulais faire passer le hoquet.
    Mais c’est dur ; il faut que je me surveille bien !
    On n’aime pas mon caractère. « Drôle d’homme, nature si
    peu ouverte, trop boutonnée. » Voilà les bruits qui se répandent.
    Mais je ne puis pas m’ouvrir, ni me déboutonner !
    Je n’ai déjà plus personne qui veuille m’habiller, c’est trop
    long, – il me faudrait une femme de chambre, tous les camarades
    y ont renoncé.
    Les camarades !… C’est tout feu au début, ça vous mettrait
    des épingles partout, si on les laissait faire ; puis, peu à peu,
    l’indifférence arrive – l’indifférence, la fatigue – je ne sais quoi !
    et ils ne sont plus là quand on a besoin d’eux, – on ne les trouve
    plus pour remonter la boucle, replier le fond – ils sont loin, les
    camarades !…
    Il me faudrait un tailleur, même au prix d’un crime.
    Je L’AURAI.
    Je ne rêve plus que toilette ! Je voudrais toujours maintenant
    avoir une culotte qui ne tire-bouchonne pas, et qui ne me fasse
    pas mal entre les jambes.
    Où cela me mènera-t-il ?
    N’ai-je pas le vertige ? Icare, Icare, Masaniello, Masaniello !…
    C’est Eudel qui, pour se débarrasser de mes emprunts de
    frusques, a préféré me présenter à son tailleur M. Caumont.
    Mais il m’a demandé l’épingle qui s’était mise en travers de
    mon avenir, en m’entrant dans la pelote.
    « Je la vendrai à des Anglais, le jour où tu seras célèbre.
    – Ce jour-là je te la rachèterai et la mettrai dans mon
    blason. »

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  50. Artisans de l'ombre Dit :

    23
    High life
    J’arrive chez M. Caumont que je trouve dans son salon avec
    sa femme.
    Il m’accueille comme si j’avais quarante mille livres de rente.
    C’est la première fois que je suis si bien reçu et qu’on est si poli
    avec moi.
    Il me gêne presque… Je me crois obligé de lui avouer ma
    pauvreté.
    « M. Eudel vous a dit que je ne savais pas au juste quand je
    pourrais vous payer… »
    M. Caumont a l’air étonné au possible.
    J’insiste encore. « Ah ! cela se gâte !… »
    « M. Vingtras !… Si vous parlez encore d’argent, nous nous
    fâchons ! Qu’allons-nous vous faire, voyons ?
    – Une redingote… »
    Une redingote ?… M. Caumont est ahuri ; madame Caumont
    aussi. Ils se consultent des yeux.
    J’ai peur d’avoir été trop loin. – J’aurais dû demander un peten-
    l’air.
    Je tâche de réparer ma maladresse et je fais des gestes qui me
    viennent à mi-fesse ; je me scie la fesse avec la main.
    – 277 –
    « Avec de toutes petites basques. J’aime les basques
    courtes. »
    Ce n’est pas vrai ; j’aime les basques longues. C’est comme
    pour les têtes chez Turquet – mais il faut moins de drap pour les
    basques courtes, et on me fera plus facilement crédit si l’habit est
    taillé comme pour un nain.
    M. et madame Caumont poussent un cri, ils semblent délivrés
    d’un grand poids.
    « Vous parlez d’une jaquette ! Nous nous disions aussi !… une
    redingote, c’est bon pour les gens de bureau et pour les vieux,
    mais pour un jeune homme comme vous ! Il vous faut quelque
    chose dans le genre de ceci… »
    On me montre un vêtement qui attend sur une chaise et qui a
    une tournure élégante ! Boutons mats, doublure de soie marron,
    nuance grise, d’un gris doux et vif comme de la poussière d’acier…
    On me donne le drap à choisir.
    Que c’est souple sous la main ! Il me semble que je caresse et
    compte des billets de banque.
    Je joue le blasé et j’ai l’air de cligner de l’oeil et de faire le
    connaisseur.
    À la fin, je me décide pour une étoffe très sombre, je déteste le
    sombre ; mais je me figure que je parais plus sérieux et par
    conséquent que je présente plus de garantie de solvabilité en
    choisissant des étoffes tristes. Je regrette de n’avoir pas mis des
    lunettes bleues.
    – 278 –
    « Voyons, décidément, vous voulez être de l’Académie ! dit
    M. Caumont en souriant avec finesse. Mais il faut avoir quarante
    ans pour une étoffe comme celle-là ! Autant vous prendre mesure
    d’un cercueil ! »
    Je fais fausse route : « Vingtras, tu fais fausse route ! Tu vas
    rater ta pelure ! »
    Je saute dans l’éclatant et je prends une étoffe qui me fait mal
    aux yeux ! Je la prends comme les chiens savants prennent la
    carte dans le jeu étalé à terre, du bout des dents, en regardant de
    côté et la queue entre les jambes si le maître est content. J’ai l’air
    d’un Munito, d’un Munito des rues, qui sait qu’il lui en cuira de
    ramasser le neuf de carreau au lieu de la dame de trèfle ! Si je
    commets encore un impair, il m’en cuira aussi. M. Caumont
    regarde mon choix. Que va-t-il me dire ? « Oui, oui ! – mais ça
    date. » Sa femme jette un petit coup d’oeil et dit aussi : « Ça
    date. » Je fais comme eux, et je dis : « Ça date. » Je ne comprends
    pas – je ne sais pas si c’est un substantif ou un verbe. Mais je ne
    veux pas avoir l’air d’un ignorant ni les contrarier. « Ça date peutêtre
    un peu trop, répètent-ils. – Vous trouvez ? » Je dis vous
    trouvez, comme un homme qui a eu sa hardiesse et qui n’en
    rougit pas, qui a ses idées à lui, son genre, sa crânerie. Je finis par
    choisir une étoffe qui ne date pas et qui ne me plaît pas, mais qui
    a l’air de plaire à Mme Caumont. C’est Mme Caumont qui
    m’inquiète. J’ai toujours vu pour les crédits qu’il fallait d’abord
    regarder la figure que faisait la femme. Cette étoffe lui va – ou
    bien il reste un coupon dont elle veut se débarrasser. Elle met une
    épingle sur l’échantillon. C’est entendu j’aurai cette jaquette.
    « Le pantalon et le gilet pareil, n’est-ce pas ?
    – Parfaitement.
    – Maintenant au pardessus ! » J’ai peur de faire encore un
    four avec le pardessus.
    – 279 –
    Je renonce à regarder les échantillons, je déclare n’y
    connaître rien ; je me rejette, comme un homme fatigué, dans
    l’excuse de ma vie sédentaire.
    « Je vis dans les livres, je ne sors pas des livres. Voulez-vous
    choisir pour moi ?
    – Nous ne le faisons jamais. Le client n’a ensuite qu’à être
    mécontent…
    – Je comprends, mais je vous dis… l’habitude de penser…
    Ainsi, tenez, je pensais dans ce moment à une coutume romaine…
    – Oui, les gens qui travaillent de tête ! Je sais. »
    M. et madame Caumont ont l’air d’avoir pitié de mon
    cerveau, et se décident à faire une exception en ma faveur. Ils me
    choisissent un pardessus.
    « Vous viendrez essayer. Faut-il passer chez vous ? »
    Passer chez moi ! mais il n’y a pas moyen d’essayer, chez
    moi ! Il faut se mettre sur l’escalier pour enfiler ses bas et dedans,
    on se renfonce la tête.
    « Non, non, je viendrai. Je vous éviterai la peine. »
    Il faut pourtant qu’on sache où je demeure. Je ne puis pas
    emporter mes effets dans de la lustrine, quand ils seront finis,
    comme si j’allais rendre l’ouvrage, en marchant les reins cassés
    comme un tailleur. Il ne m’a pas encore demandé mon adresse. Il
    m’a seulement demandé pour le moment mes habitudes comme
    pantalon.
    – 280 –
    Je n’en ai pas de personnelles. J’ai eu longtemps les
    habitudes de ma mère ; depuis j’ai eu l’habitude d’acheter mes
    culottes toutes faites.
    « Pour votre pantalon, comment voulez-vous le fond ? »
    De même couleur !… oh ! de même couleur ! Mes derniers
    pantalons étaient comme fond d’une nuance si différente du
    ventre et des jambes !… De même couleur ! Je le demanderais à
    genoux !
    Ces cris allaient m’échapper comme une culotte trop large
    que j’ai failli laisser tomber une fois dans une maison, ayant
    oublié dans le feu de la conversation de la retenir en l’empoignant
    par le derrière.
    J’ai pu, Dieu merci, les étrangler dans ma poitrine.
    « Vous ne dites pas pour le fond ?
    – Ah ! c’est vrai ! »
    Je fais l’homme qui revient de loin. Je secoue ma tête avec
    fatigue… M. Caumont insiste :
    « Aimez-vous serré… la boucle en haut ?… la boucle en
    bas ?… »
    Je veux la boucle juste sur le ventre. Quand je n’aurai pas de
    quoi dîner, je serrerai un cran, deux crans !
    « La boucle correspondant au nombril, s’il vous plaît,
    monsieur Caumont. »
    – 281 –
    On passe à la jaquette.
    « Quelle forme ont vos jaquettes, d’ordinaire ? »
    L’air d’un sac généralement : d’un morceau de journal autour
    d’un os de gigot, d’une guenille autour d’un paquet de cannes –
    voilà la forme de mes pardessus jusqu’ici ; mais à M. Caumont, je
    réponds :
    « Je n’ai jamais remarqué la coupe de mes vêtements (avec
    un sourire grave et hochant la tête). – C’est que je vis du travail de
    la pensée ! »
    Menteur ! menteur ! Je vis de rien ! D’un peu de saucisson ou
    d’un bout de roquefort, mais pas du travail de la pensée, ni de me
    pencher sur les livres ! Ça me coupe tout de suite, d’ailleurs ; ça
    me fait comme une barre sur l’estomac quand les volumes sont
    un peu gros.
    M. Caumont a pris mes mesures, puis ouvert un registre.
    « L’orthographe de votre nom, s’il vous plaît ?… Vintras, sans
    g ? »
    J’ai peur de lui déplaire ; il a peut-être l’horreur de la lettre g.
    Je consens à un faux, – je dénature le nom de mes pères !…
    « Oui sans g.
    – L’adresse ?
    – Hôtel Broussais, rue d’Enfer, 52. »
    – 282 –
    Je ne demeure pas hôtel Broussais, rue d’Enfer, 52, mais je ne
    pouvais pas donner mon adresse à moi. J’ai donné celle d’un
    camarade qui paie trente francs par mois. C’est un palais chez
    lui !
    C’est la première fois de ma vie que j’ai eu du sang-froid, que
    j’ai trouvé illico ce qu’il fallait dire ; le mensonge m’a donné de
    l’assurance.
    M. Caumont connaît justement la maison !
    « Celle qui a une statue du Dieu des Jardins, dans la cour ?…
    – Oui… »
    Je n’ai jamais remarqué la statue – je ne remarque pas les
    statues généralement, – mais je dis : « oui » à tout hasard, parce
    que la maison a l’air de plaire à M. Caumont.
    « Vous aimez les arts, M. Vin-tras ?
    – Beaucoup. »
    Il attendait plus, je le vois.
    J’ai répondu comme s’il m’avait interrogé sur un plat, des
    radis, des boulettes, de mou de veau ; je crois bon d’insister, de
    donner un peu plus de développement à ma pensée et je répète
    d’un petit air échauffé :
    « J’aime beaucoup les arts ! »
    Je suis habillé…
    – 283 –
    On se charge aussi de me procurer un chapelier et un bottier.
    À chaque commande j’ai un frisson.
    J’hésite à m’endetter, mais les camarades m’y poussent…
    « Tu végètes avec tes capacités ; quand tu pourras te
    présenter partout, tu gagneras de quoi payer tes dettes et au
    delà ! »
    Je me laisse aller, d’autant mieux que je grille d’être bardé de
    drap fin et chaussé de chevreau.
    On me fait des compliments sur mon pied chez le bottier. Il
    paraît que je ne l’ai pas trop vilain – je ne l’ai jamais su.
    Je n’ai encore usé que les bas de ma mère, ou bien je me suis
    chaussé à la fortune du pot – à six sous la paire – toujours forcé
    de rentrer le bout sous les doigts de pied, ou de plier le talon
    comme une serviette, ce qui m’a fait, plus d’une fois, accuser de
    manquer de courage, sous l’Odéon, quand, après cent vingt-sept
    tours, je me plaignais de ne pouvoir marcher.
    On accuse les gens de manquer de courage ! On ne sait pas
    comment sont leurs chaussettes, si la main d’une mère n’a pas
    entassé les reprises qui font hernie ou tumeur dans le soulier !
    J’ai toujours eu du linge propre, par bonheur ! Je l’envoie à
    ma mère, qui le blanchit, le raccommode et me le renvoie. Ça ne
    coûte rien de transport, grâce à M. Truchet et M. Andrez des
    Messageries ; mais toujours aussi, ce linge ressemble à de la peau
    de vieux soldat, trop raccommodée et mal recousue.
    Le jour où j’essaie mes bottines, il y a des cris d’admiration.
    Je garde un moment l’ancien soulier à l’autre pied pour constater
    a différence. C’est celle du pied d’éléphant au pied de biche, du
    moignon à la griffe.
    Me voilà enfin armé de pied en cap : bien pris dans ma
    jaquette ; les hanches serrées dans mon pantalon doublé d’une
    bande de beau cuir rouge ; à l’aise dans ce drap souple.
    J’ai fait tailler ma barbe en pointe ; ma cravate est lâche
    autour de mon cou couleur de cuir frais ; mes manchettes
    illuminent de blanc ma main à teinte de citron, comme un papier
    de soie fait valoir une orange.
    « Savez-vous que vous avez l’air d’un mâle ! » dit une femme
    de camarade, de l’air d’un sauvage qui dit, en apercevant un
    missionnaire entrelardé, – et se léchant les lèvres : « J’en
    mangerais. »
    Je tiens haut ma tête.
    C’est la première fois que je la relève ainsi depuis que je suis
    « étudiant ». Jusqu’à ce jour, je n’ai pas pu. Il fallait que je fusse
    un peu lancé. J’oubliais alors que j’avais à cacher le gras de ma
    cravate.
    Ma grande joie est de pouvoir maintenant penser à ce que je
    dis.
    J’ai pu penser en particulier, quand j’étais seul dans mes
    chambres de dix francs, devant les murs des cours ! – mais je n’ai
    jamais pu penser à ce que je disais en public.
    J’avais à songer, pendant que je parlais, à ma culotte qui s’en
    allait, à mes habits que je sentais craquer, il y avait à cacher mes
    – 285 –
    déchirures et mes taches, mon linge sans boutons, mon derrière
    sans voile.
    Toujours sur le qui-vive ! Je monte la garde depuis le berceau
    devant mon amour-propre en danger. Je veille, les ciseaux aux
    poings, la ficelle à l’épaule, les pieds près de l’encrier, pour noircir
    mes chaussettes là où le soulier est fendu.
    Je m’évadai un moment de cette vie grotesque quand je
    revenais de Nantes, mais ma liberté fut gâtée dès le lendemain
    par l’horrible spectacle de la mouchardise impériale et de
    l’aplatissement public – le coeur et le nez y sont faits maintenant,
    et l’on ne sent plus la mauvaise odeur qu’on a respirée des
    années : l’odorat s’est rallié !
    Je n’ai pas une douleur qui vienne me prendre à la gorge,
    comme celle qui m’empoigna le lendemain de décembre dans
    mon premier vêtement neuf. Je me carre dans mes habits et me
    dresse sur le talon haut de mes bottines. Je garde mon chapeau
    sur ma tête… comme un grand d’Espagne.
    Me voilà fier et libre de nouveau !
    Je ne rentre plus mes côtes ni mes ongles, je ne traîne plus les
    pieds, je ne mâche plus les mots, je n’avale plus mes colères ou
    mes rires. Je ne marche plus sous l’Odéon, comme les
    réclusionnaires dans la promenade en queue de cervelas, au fond
    des lugubres centrales.
    Pour la première fois, je marche au milieu de la rue au risque
    d’être écrasé par les voitures, j’y marche. Je n’en ferai pas une
    habitude, c’est trop gênant, mais j’ai été condamné au rasage de
    murs trop longtemps. Il me faut cette sensation de la chaussée
    que je connais à peine. Je retournerai demain sur le trottoir, où
    – 286 –
    l’on verra reluire mes bottines ; en attendant, j’aveugle les gens de
    l’entresol avec les éclairs de mon chapeau. Je passe sous tous les
    entresols où je vois des gens à la fenêtre.

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  51. Artisans de l'ombre Dit :

    American Bar
    Nous avons été promener nos beaux habits sur les
    boulevards. Il y a un bar américain, près du passage Jouffroy, où
    la mode est d’aller vers quatre heures.
    Des boursiers, à diamants gros comme des châtaignes, des
    viveurs, des gens connus, viennent là parader devant les belles
    filles qui versent les liqueurs couleur d’herbe, d’or et de sang. Ils
    font changer des billets de banque pour payer leur absinthe.
    Je ne déplais pas, paraît-il, à ces filles.
    « Il a l’air d’un terre-neuve », a dit Maria la Croqueuse.
    Je croyais que c’était une injure ; il paraît que non !…
    Avant les habits Caumont, j’avais l’air d’un chien de berger,
    d’un caniche d’aveugle, d’un barbet crotté auquel on avait coupé
    la queue. – Un homme vêtu de bric et de broc a l’air aussi bête
    qu’un chien à qui l’on a coupé la queue tout ras. Je paraissais
    avoir la maladie, on m’aurait offert du soufre. Maintenant, je suis
    un terre-neuve, un beau terre-neuve…
    « Et pas bête », ajoutent quelques-uns en faisant allusion à
    mes audaces de conversation.
    Pas bête ? – Mais si demain j’avais de nouveau la redingote à
    la doublure déchirée, la cravate éraillée et tordue, le pantalon
    m’écartelant comme Ravaillac ; si demain j’avais des chaussettes
    – 287 –
    trop grosses dans des souliers percés, demain je serais de
    nouveau bête et laid, – bête comme une oie, laid comme un
    singe !
    Vous ne savez donc pas de quoi j’ai eu l’air pendant quatre
    ans ?
    Deux ou trois fats qui, par-derrière, me blaguaient ou me
    calomniaient quand j’étais mal mis, sont arrivés caresser mes
    habits neufs.
    « Bas les pattes ! » ai-je sifflé en leur fumant au visage.
    Je les ai traités comme des chiens.
    Ah ! vous voulez vous remettre avec Vingtras : ce Vingtras
    qu’on dit distingué à sa façon, à présent ! Il faut rayer ça par des
    acceptations de blague cruelle ou des menaces de gifles toutes
    prêtes.
    Je n’ai jamais eu l’envie de brutaliser un impertinent. Elle me
    prend. Je souffletterais bien un ganté du bout de mes gants neufs.
    Je vaux moins pourtant depuis que j’ai ces habits-là !
    Il a fallu mentir à mes habitudes d’honnêteté muette,
    démordre de mon entêtement à vivre de rien. Il a fallu dire adieu
    à mes résolutions de héros.
    J’en ai souffert dans un coin de mon coeur.
    Quelquefois je trouvais une vanité d’orgueilleux à me jurer
    que j’irais ainsi, mal vêtu, jusqu’au jour où je forcerais la chance ;
    si je mourais, je mettrais mon éloge dans mon testament en
    racontant ma vie, et en fouettant de mes dernières guenilles les
    – 288 –
    survivants qui devaient leurs habits – moi je ne devais rien, pas
    même une paire de savates.
    Je vaux moins. J’ai dû jouer la comédie pour avoir mes
    vêtements, ces bottines et ce chapeau – une comédie dont j’ai
    honte !
    Mes souliers percés étaient miens ; je pouvais les jeter à la
    tête du premier passant, en disant :
    – Tu es peut-être aussi honnête, mais tu n’es pas plus
    honnête que moi.
    À un ruiné, je pouvais crier :
    « Je te fais cadeau de l’empeigne. »
    Je crois que je gagnerai de quoi payer, cependant ! Le
    Vingtras est en hausse.
    « Il a mis de l’eau dans son vin, dit l’un ; il a jeté sa gourme,
    dit l’autre ; j’avais toujours dit qu’il avait du bon, ce garçon-là ! »
    fait un troisième.
    Je n’ai pas mis d’eau dans mon vin, j’ai mis du vin dans mon
    eau ; je n’ai pas jeté ma gourme, j’ai jeté mes frusques.
    Tas de sots !
    Partout, je fais prime.
    Je suis devenu un grand homme chez Joly.
    – 289 –
    Je puis me pencher sans danger maintenant, pour corriger les
    devoirs.
    Il y a une des mères, trente ans, cheveux d’or, rire d’argent,
    qui a toujours quelque chose à me montrer sur le cahier de son
    fils et qui se penche aussi, en appuyant le bout de ses seins sur
    mon épaule…
    Un matin, ma jaquette m’allait bien, paraît-il, dans le demijour
    qui baignait la classe de latin – le corsage de la dame aux
    cheveux d’or luisait et sentait bon comme un gros bouquet ! Sur
    un coin de cahier elle avait en souriant dessiné une tête échevelée
    qui ressemblait fort à la mienne. Nos lèvres se sont rencontrées…
    …………………
    Elle m’a présenté à son mari, l’autre soir.
    « L’enfant ferait-il des progrès en prenant des répétitions ?
    me demande-t-il.
    – Beaucoup. »
    Je n’ai pas dit ce « beaucoup » – là, comme j’ai dit le
    beaucoup à M. Caumont, quand il m’a demandé, à propos du
    Dieu des jardins, si j’aimais les arts.
    Mon beaucoup a été entraînant et passionné.
    M. Martel, le mari, voit déjà son fils traduisant les Verrines
    (ce qui serait bien utile pour son commerce, n’est-ce pas ?) et il
    me demande mes prix. Jadis, j’aurais répondu : deux francs
    l’heure, vingt sous même, si j’avais eu le derrière sur les épingles.
    – 290 –
    Je ne l’ai plus sur des épingles, qu’on le sache ! et qu’on se le
    tienne pour dit une bonne fois !
    Je n’ai plus le derrière sur des épingles, aussi je prends cinq
    francs l’heure !
    « Cinq francs l’heure, entendu. Vous vous arrangerez avec la
    mère pour les jours et les heures. Encore un verre de
    champagne ?
    – Merci ! J’ai beaucoup dîné en ville ces jours derniers et il a
    fallu sabler le Jacquesson.
    – Le Jacquesson ! » J’ai voulu avoir l’air d’avoir une marque à
    moi que je préférais !
    J’ai vu Jacquesson sur une bouteille à goulot entouré de
    papier d’argent et j’ai dit : « sabler le Jacquesson ! »
    M. Martel me regarde. Ce regard me suffit. J’ai lâché une
    bêtise ; je le vois du coup.
    « Vous dites Jacquesson, fait-il en ayant l’air de regarder si
    ma jaquette est de la Belle Jardinière.
    – Pas Ja-que-sson. » Je lui parle très durement, comme un
    homme qui a à faire à un imbécile et qui le relève du péché de
    sottise.
    « Pas jac-qué-sson ! Savez-vous l’anglais ?
    – Non ! » Ah ! il ne sait pas l’anglais ! Attends, va !
    « Je n’ai pas dit Jac-qué-sson ! j’ai dit Jack-sonn ! une
    marque anglaise, la grande marque des William Jackson. » Je n’ai
    – 291 –
    pas insisté sur l’n, je ne suis pas de ceux qui disent Baïronne,
    pour dire Lord Byron quand je suis avec un Français, et ne veut
    pas en abuser.
    « Je vous demande pardon. J’avais entendu Jacquesson, la
    marque à deux mille francs la bouteille, du poiré de Champagne !
    – Ah ! ah ! ah ! » Je ris comme d’un calembour fait entre
    marquis à la Pomme de pin, mais il était temps. Mal habillé je
    n’aurais pas trouvé Jack-sonn, et je n’aurais pas ri d’un rire de
    marquis, bien sûr.
    Je me lève de table un peu éméché comme dirait la mère
    Mouton, mais ma griserie consiste à croire que je descends d’une
    famille noble et je raconte, la jambe en l’air dans un fauteuil, une
    aventure arrivée à un de mes ancêtres qui ne voulait pas saluer le
    roi. Je n’oublie pas malgré mes habits et ma griserie mes opinions
    républicaines.
    L’un de mes ancêtres s’est trouvé avec un roi, il a dû le saluer
    pourtant. Car nous sommes une noblesse d’écurie. Du côté de
    mon père on élevait les cochons, dans ma lignée maternelle on
    gardait les vaches. Nous portons pied de cochon sur queue de
    vache, avec une tête de veau dans le fond de l’écusson.
    Je donne mes répétitions à cinq francs l’heure.
    M. Caumont a déclaré qu’il me fallait un habit du matin.
    J’ai toujours vu le matin représenté en jaune clair ou en bleu
    pâle dans les ballets et dans les pièces de vers. Vais-je être en
    matin de pièce de vers ou de féerie ? Aurai-je des gouttes de
    rosée ? M’entr’ouvrirai-je de quelque part au soleil levant ?
    – 292 –
    Non. J’ai un vêtement dont M. Caumont lui-même est
    enchanté, qui est « du matin » au possible. Oh mais ! Comme
    c’est du matin !
    M. Caumont ajoute que c’est un vêtement de neuf heures à
    midi – pas avant neuf heures, pas après midi.
    Je le garde pourtant jusqu’à une heure, deux heures même,
    quelquefois ! – Car ma leçon va jusque-là – Ma leçon ? C’est-àdire
    la correction des cahiers de l’enfant, qu’on éloigne…
    On entr’ouvre un grand peignoir à raies bleues, bordé de
    dentelles fines, et qui moule un corps de statue…

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  52. Artisans de l'ombre Dit :

    24
    Le Christ au saucisson
    Mes amours jusqu’ici avaient senti la crémerie ou le
    bastringue.
    J’avais jeté mon mouchoir, de grosse toile, à quelques
    étudiantes qui trouvaient que j’avais de grands yeux et de larges
    épaules. Tout cela avait un parfum de friture et de petit noir.
    Je respire maintenant l’élégance à pleines narines.
    Je lui ai caché mon adresse, qu’elle me demande toujours.
    « Si tu ne veux pas me la dire, c’est que tu as une autre
    femme !…
    – Non, je demeure avec ma mère.
    – Elle est rentière, ta mère ? »
    Je n’ose mentir, ni répondre oui.
    Je sens bien que la misère lui paraît une laideur, et à toutes
    les allusions qu’elle fait à mon genre de vie, je réponds par la
    comédie de la médiocrité dorée.
    « C’est pour être un jour professeur de faculté que j’ai pris la
    carrière de l’enseignement et que je donne des leçons.
    – Oh ! j’irai t’entendre ! Mais toutes seront amoureuses de
    toi !… »
    – 294 –
    Elle fait une moue chagrine et reprend :
    « Quelle couleur de meubles as-tu ?… (Rougissant un peu.)
    Comment sont les rideaux de ton lit ?… »
    Elle baisse la tête et attend.
    « Les rideaux de mon lit ?… »
    Je ne trouve rien.
    « De quelle couleur ?
    – Couleur puce… »
    J’ai failli dire : punaise !
    « C’est moi qui t’arrangerais ta chambre de garçon !… »
    J’ai pensé à en avoir une, mais quoique les leçons marchent,
    je ne suis pas riche. Les louis d’or fondent en route, dans nos
    promenades en voiture et nos haltes dans les restaurants
    heureux, où elle veut un rien – mais un rien, entends-tu ! dit-elle
    en se dégantant.
    Il m’est arrivé de souper avec du pain et de l’eau claire, la
    veille ou le lendemain des jours où nous avions pris un rien, chez
    le pâtissier d’abord, au restaurant ensuite, dans un café de riches
    après, où elle voulait entrer pour se regarder dans la glace et voir
    si elle était trop chiffonnée ou trop pâle.
    Elle avait quelquefois peur de son mari.
    – 295 –
    Peur ? – Elle faisait semblant, je crois, pour aiguiser ma joie.
    Elle voyait bien que je ne redoutais pas le danger et que le
    fantôme du péril, au contraire, attisait mes désirs et mon orgueil.
    Peur ? – Mais elle s’affichait à mon bras !
    Au théâtre, elle se frottait tout contre moi, elle avait ses
    cheveux qui touchaient les miens…
    Elle voulut une fois aller aux cafés du quartier, et se fâcha
    parce que je ne la tutoyais pas.

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  53. Artisans de l'ombre Dit :

    Patatras !
    J’étais dans mon taudis. On a fait du train dans l’escalier.
    « Que demandez-vous ? criait l’hôtelier. Vous demandez
    M. Vingtras ? Je vous dis : c’est ici ; vous me dites : non ! Je vous
    dis : si ! Je sais bien les gens qui logent chez moi. – Monsieur
    Vingtras !
    – Qu’y a-t-il ?
    – Une dame qui vous cherche. »
    Par la cage de l’escalier j’ai vu une tête passer, mais qui a tout
    de suite disparu !… J’ai entendu un bruit de soie, des pas
    précipités… Une robe fuyait dans la rue.
    Je cours, en me cachant derrière les gens et les voitures.
    Cette robe, ce châle !… C’est ELLE, la femme au rire d’argent,
    aux cheveux d’or, au peignoir bleu…
    – 296 –
    Quelle honte ! Je ne reparaîtrai pas devant ses yeux. Je ne
    reparaîtrai pas au cours non plus, je ne reverrai pas Joly, je fuirai
    le quartier où ELLE vit, je m’exilerai de ce coin de Paris.
    J’ai envoyé un mot de démission.
    Je suis resté huit jours et huit nuits à m’arracher les cheveux ;
    heureusement j’en ai beaucoup.
    Aux heures où elle avait l’habitude de m’attendre, près du
    Gymnase, je vais malgré moi de ce côté ; je cours après toutes
    celles qui lui ressemblent – en me cachant quand je crois la
    reconnaître !
    Mais je ne me laisse pas écraser par la douleur.
    Je vais bûcher, bûcher, faire de l’argent, de l’or, louer ensuite
    un appartement avec un lit à rideaux puce, puis je lui écrirai.
    J’inventerai un roman ; j’en cherche l’intrigue, j’en ourdis le
    mensonge…
    Les répétitions pleuvent, je donne la première à sept heures
    du matin au fils d’un ancien colonel ; la dernière à huit heures du
    soir, à un imbécile riche qui veut apprendre le style. Je le lui
    apprends. Crétin !
    Tout va comme sur des roulettes d’argent. Même ma blessure
    se ferme.
    Mon triomphe, pour avoir mal fini, ne m’en a pas moins
    enhardi ; et tout en rêvant de revoir la jeune mère aux cheveux
    d’or, je flirte auprès d’une miss anglaise, soeur d’un de mes élèves,
    qui n’a pas l’air, la jolie fille, de me trouver trop mal bâti.

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  54. Artisans de l'ombre Dit :

    LA DETTE
    Mais M. Caumont m’a envoyé sa note.
    Diable !
    C’est plus que je ne pensais ! deux fois plus !
    Je donne un acompte. L’acompte donné, il me reste sept
    francs pour finir mon mois ! Il s’agit d’être économe, sacrebleu !
    Je le suis.
    Je vis sur le pouce. Je déjeune avec du cochon.
    Un jour, j’avais très faim. Je n’ai pas attendu d’être chez moi ;
    j’ai acheté une saucisse, un petit pain, et je me suis mis à luncher
    sous la porte cochère d’une vieille grande maison, gaiement, sans
    penser qu’un malheur me menaçait !
    Ce malheur arrive au trot.
    C’est une calèche qui entre. Je n’ai que le temps de me garer
    contre le mur, les bras étendus comme un Christ.
    Une jeune fille crie au cocher : « Prenez garde ! »
    Mais je la connais ! – C’est la miss anglaise !
    Elle m’a vu !
    L’homme de ses rêves est là contre le mur, avec du cochon
    dans une main, un petit pain dans l’autre…
    – 298 –
    Je vais bien, moi !
    On fit une romance dans un cénacle sur mon infortune : Le
    Christ au saucisson : quatre couplets et un refrain.
    Je me décide à rentrer et à rester dans mon trou, ne me
    montrant plus dans les quartiers riches que pour vendre mes
    participes et enseigner le style.
    Mais j’ai été un maladroit !
    Les affaires baissent. Boulimart, que je rencontre, me dit :
    « Montrez-vous donc ! Faites des visites ! Promenez vos
    chevaux ! Vous devenez ours. On ne veut pas d’ours dans le
    milieu où vous emboquez vos élèves. »
    Moi je voudrais ne pas perdre mes soirées à aller chez les
    bourgeois que Brignolin me recommande de ménager ; je
    voudrais être libre, – ma journée faite – libre de travailler pour
    moi.
    Je ne suis pas libre.
    On ne gagne pas plus ou moins. On n’est pas maître de
    l’étoffe qui s’appelle le temps, on ne choisit pas ses heures, sa
    façon de vivre, quand on a la clientèle qui est la mienne.
    Boulimart me répète :
    « Avec votre air de sanglier, vous devez être habillé comme
    un lion. »
    – 299 –
    Il faut, pour pouvoir m’habiller comme un lion, que je
    continue à loger dans le taudis où la patricienne m’a surpris, et
    que je mange encore beaucoup de ces cervelas à deux sous, dont
    la miss anglaise a vu un échantillon dans mes mains dégantées
    sous la porte cochère. Je dois tout sacrifier à mes habits, comme
    une fille !
    Je me maquille pour mes leçons.
    J’en ai le coeur qui se soulève !

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  55. Artisans de l'ombre Dit :

    25
    Mazas
    Un soir, mon hôtelier me prend à part.
    Il m’annonce qu’un homme « petit, trapu, brun » est venu me
    voir avec des airs mystérieux. Il reviendra demain, vers midi.
    Le lendemain, à midi, Rock se trouve devant moi.
    « Tu n’as plus l’air d’un républicain, me dit-il en toisant mes
    habits à la mode.
    – Monte là-haut, lui dis-je, et tu verras si je suis resté
    pauvre. »
    Il monte.
    Nous sommes restés une heure à parler à voix basse dans
    mon trou.
    J’ai gardé au fond de moi-même la haine amère,
    inguérissable, du 2 Décembre.
    Ambitieux ou révolté, j’ai souffert, – à en mourir ! – de la vie
    sourde et vile de l’empire ; et dans le brouillard qui m’étouffe,
    moi, obscur, comme il étouffe les célèbres, je n’ai cessé de mâcher
    des mots de conspiration contre Bonaparte.
    Après mon retour de Nantes, sous le coup du dégoût, j’ai
    renfoncé en moi-même ma douleur, j’ai essayé de la noyer dans
    l’idée d’un livre qui attendait cinq ans, dix ans pour passer au jour
    sa gueule comme un canon. Ah ! bien oui ! Je me suis heurté
    – 301 –
    contre les stupidités de la bachellerie qui m’a laissé la tête gonflée
    de grec et le ventre presque toujours vide en face d’un monde qui
    me rit au nez. Avant d’écrire un livre comme on charge une pièce,
    il faut avoir jeté au vent le bagage qui gêne et mon écouvillon est
    gras de toute la graisse du collège, il faut un autre outil que ça au
    pointeur. Mon livre est dans mon coeur et point sur le papier. À
    quoi bon ! qui en eût publié un chapitre, une page, une ligne ? Je
    ne connais pas de champ de roseaux auxquels je puisse crier mes
    fureurs ! S’il se trouve une conspiration honnête sur ma route, j’y
    entre et en avant !
    Rock est venu me voir pour m’avertir que tout est prêt.
    – Tes relations de high life te retiendront-elles, dit-il, en
    souriant ! Auras-tu le courage de quitter les bonheurs qui
    t’arrivent pour les dangers que je t’offre.
    – Le danger, mais je l’aime, j’en serai.
    Des détails maintenant…
    « On est prêt », me dit Rock.
    Qui, on ?
    Rock peut me confier le nom d’un des conjurés, c’est celui
    d’un garçon qui était avec nous au poste du combat en Décembre.
    « Va toujours ! »
    Rock me donne mes instructions et me met en rapport avec
    un homme grave. Il a des cheveux plats, porte des lunettes ; on
    dirait un prêtre, s’il n’avait des favoris comme un jardinier et des
    moustaches comme un tambour.
    – 302 –
    C’est un professeur de philosophie qui a refusé le serment ; il
    a le geste hésitant, la voix nasillarde, mais la parole amère et l’oeil
    dur – avec cela le nez un peu rouge : ce n’est pas la boisson, c’est
    l’âcreté du sang.
    J’avais cru qu’on pouvait rire – surtout la veille de mourir
    – j’avais pensé même qu’il fallait rire par prudence, parce
    qu’on ne songe pas à soupçonner des gens qui plantent sur
    l’oreille du complotier la cocarde de l’insouciance. J’ai jeté je ne
    sais quelle ironie en entrant.
    L’homme aux lunettes m’a regardé d’un air glacial et a fait un
    signe de mépris. Il m’a même dit un mot sévère, je crois.
    C’est bon ! Respect à la discipline ! Je vais être grave et raide,
    si je puis, comme Robespierre.
    Il y a convocation mystérieuse pour ce soir.
    Nous nous rendons dans une chambre au fond d’une vieille
    cour, et là, nous recevons la nouvelle que c’est pour demain.
    Fichtre ! on n’en a pas pour longtemps à vivre. C’est donc
    sérieux, décidément ?
    Nous devons nous trouver après le dîner à un café de la place
    Saint-Michel. En effet, nous nous reconnaissons, le soir, en face
    de bocks dont nous regardons s’épanouir le faux col, et que nous
    vidons d’un air blasé.
    « Vos hommes sont prêts ? » me demande tout bas un des
    affiliés.
    – 303 –
    J’ai un peu honte, je rougis légèrement. « Mes hommes ! »
    c’est bien solennel ! – J’ai horreur du solennel !
    Ils se composent de quatre ou cinq étudiants jeunes, roses et
    gras que je ne connais pas.
    Je suis leur chef, il paraît, mais je n’en sais guère plus qu’eux.
    On m’a jugé trop blagueur, ou bien Rock s’est souvenu de nos
    disputes cruelles en Décembre, et il n’a pas voulu que je jetasse
    mes boutades de téméraire à travers l’organisation du complot. Il
    a eu peur de mes brutalités ou de mon impatience.
    Je n’y regarde pas et n’en demande pas plus long. Je prends
    de bon coeur le rôle qu’on me donne – sans croire, à vrai dire,
    qu’il y aura représentation publique de la tragédie. Je sais ce que
    c’est que de songer à tuer un homme. J’en ai eu la pensée jadis, et
    je me rappelle les émotions qui me serraient le coeur et me
    glaçaient la peau du crâne, quand je me représentais la minute où
    je tirerais mon arme, … où je viserais… où je ferais feu…
    Puis j’ai lu des livres, j’ai réfléchi, et je ne crois plus aussi fort
    que jadis à l’efficacité du régicide.
    C’est le mal social qu’il faudrait tuer.
    Sans perdre de temps à creuser la question, j’ai accepté ma
    part de danger dans l’entreprise, mais je n’ai pas la foi. C’est par
    amour de l’aventure, envie de ne pas paraître un hésitant ou un
    déserteur auprès des camarades de 51, que je me suis embrigadé
    dans le complot.
    Je n’ai pu cacher à Rock mon incrédulité. Il me demande si,
    au cas où cette incrédulité recevrait un démenti sanglant, je serais
    prêt à appeler aux armes dans le quartier.
    – 304 –
    Certes. – S’il y a du tumulte dans l’air, s’il faut une voix pour
    donner le signal, s’il s’agit de monter sur les marches de cet
    Odéon où j’ai rôdé vaincu et honteux, pendant des années, et de
    crier debout sur ces pierres : « Vive la République ! » en
    déployant un drapeau autour duquel on se battra, comme des
    enragés – s’il ne s’agit que de cela : en avant !
    Ce sera un éclair dans mon ciel noir.
    J’ai communiqué à Legrand le projet d’attaque.
    Legrand aime le danger, il adore les décors tragiques.
    « J’en suis », dit-il.
    Bref, nous sommes bien sept qui donnerons le branle et
    prendrons la responsabilité d’engager la lutte dans ce coin de
    Paris.
    Sept !
    C’EST POUR AUJOURD’HUI.
    On m’avait annoncé qu’il me serait délivré des pistolets et des
    cartouches quand le moment serait venu.
    Pistolets et cartouches me sont en effet comptés à l’heure
    dite.
    Allons, le sort en est jeté !
    Au dernier moment j’avertis encore un ancien copain de
    Nantes, Collinet, maintenant étudiant en médecine, dont le père
    – 305 –
    est millionnaire. Il se charge de porter la moitié des armes.
    Bravo !
    On ne soupçonnera jamais ce fils de riche de jouer sa liberté
    et sa peau dans une entreprise de révoltés !
    Il le fait carrément, par amitié pour moi et aussi par entrain
    républicain. – Il glisse les pistolets et les munitions dans les
    poches de sa redingote et de son pardessus, va en avant, et prend
    place, d’un air dégagé, à une table du café où les émissaires
    arriveront, le coup fait.
    Le coup consiste à tirer sur l’empereur qui doit aller ce soir à
    l’Opéra-Comique. On l’attendra à la porte ! Feu. Vive la
    République !
    À moi, Vingtras, de soulever la rive gauche !
    On m’a promis que des sections d’ouvriers accourront à ma
    voix.
    Est-ce bien sûr ? Je ne crois guère à ces sections-là, Rock non
    plus ; je pense bien ! Mais c’est bon pour rassurer les autres,
    sinon moi. Qu’il y ait des sections ou non, je réponds que si on
    tire des coups de pistolet, là-bas, on fera parler la poudre, ici.
    Il est sept heures. – Ils sont partis !
    Nous attendons.
    Est-ce le doute, est-ce l’insouciance ? Est-ce un effet des nerfs
    ou l’effet de la fièvre ? Nous avons le rire aux lèvres.
    Le puritain n’est pas là, et nous trouvons moyen de plaisanter
    nos tournures de conjurés ; car les pistolets et les poignards font
    – 306 –
    des bosses sous nos habits, et nous donnent l’air d’avoir volé des
    saucissons ou de réchauffer des marmottes.
    Nous sifflons des bocks.
    Il a été formé une caisse avec les sous que chacun pouvait
    avoir, et nous vivons là-dessus – jusqu’au grand moment où, si
    l’on a soif et faim, on réquisitionnera au nom de la République,
    dans le quartier en feu.
    Huit heures et demie.
    Il est huit heures et demie. – Point de nouvelles, pas d’orage
    dans l’air, pas d’affilié qui accoure !
    Dix heures – Personne.
    Minuit.
    Minuit !… – Encore rien !
    Mais c’est horrible de nous laisser ainsi sans nouvelles ! Ils
    ont eu le temps de revenir ! – Ils devraient être là pour nous dire
    qu’on a hésité, qu’on a eu peur, que les chefs et les hommes ont
    reculé, que nous sommes libres de rentrer chez nous, que ce sera
    pour une autre fois – pour les calendes grecques !
    Il faut prendre un parti.
    « Dispersez-vous, rôdez, je reste sous l’Odéon avec Collinet. »
    – 307 –
    Brave garçon. Il porte toujours les armes. Je le soulage un
    peu – nous sommes un arsenal à nous deux ! Si un sergent de
    ville nous arrêtait, ce serait Cayenne pour l’avenir, ou la fusillade
    peut-être pour ce soir même.
    Des pas !…
    Est-ce la police ? Est-ce un des nôtres ?
    C’est un camarade – mais il ne sait rien.
    « Hé ! Duriol ! D’où viens-tu comme ça ?
    – D’où je viens ? »
    Il s’approche de moi en faisant mine de tituber et me glisse à
    l’oreille le mot d’ordre de la conjuration.
    Comment ! Duriol en est ?
    Qui donc l’a averti ?
    Il l’explique en deux mots, – c’est Joubert, un des initiés.
    Puisqu’il en est, voyons, que sait-il !
    « Étais-tu à l’Opéra-Comique ?
    – Oui.
    – Eh bien ?
    – Eh bien ! On n’a pas tiré quand l’empereur est entré ; on
    n’était pas prêt, on devait tirer à la fin. Mais pendant la
    – 308 –
    représentation, un des conjurés a laissé échapper un pistolet de sa
    poche ; la police a pris l’homme ; il a eu peur, il a fait des
    révélations, désigné des complices ; on les a empoignés un à un,
    dans les couloirs, sans bruit…
    – Qui a-t-on pris ?
    – Rock a-t-il été arrêté ?
    – Non, je ne crois pas. »
    Encore des pas !… Cette fois, c’est le chapeau d’un sergent de
    ville !
    Ah ! il faut fuir !
    Dans l’obscurité, nous longeons les murailles.
    À trois heures du matin, je suis enfin dans mon lit, n’en
    pouvant plus, brisé de fatigue, broyé par sept heures d’anxiété
    mortelle.
    Mes luttes contre l’empire se terminent toutes par des
    courbatures – des blessures piteuses font saigner mes pieds. C’est
    bête et honteux comme la fatigue d’un âne.
    Je vais chez Duriol, au matin.
    C’est un chétif, une tête faible ; il n’a ni opinion, ni envie d’en
    avoir. Comment se fait-il qu’il ait été mis dans le secret ?
    Duriol me répète son histoire de la veille avec des variantes
    bizarres.
    – 309 –
    Il m’interroge moi-même et me demande ce que je sais.
    « Halte-là ! »
    Je n’ai rien à dire. Je ne connais personne, et je ne reverrai
    même personne d’un mois, en dehors de mes familiers. –
    L’affaire manquée, égaillons-nous !
    Ça va mal.
    J’apprends que Rock est sous clef. Il est vrai qu’il était à
    l’Opéra-Comique.
    Ceux qui n’y étaient pas s’en tireront-ils ?
    Legrand, Collinet, Duriol et moi, nous sommes les habitués
    d’une crémerie de la rue des Cordiers. Nous y prenons depuis le
    complot des attitudes de viveurs, nous faisons des extras.
    « Mère Marie, encore un Montpellier d’un rond ! »
    Nous appelons de ce nom aristocratique un petit verre d’eaude-
    vie d’un sou, faite avec du poivre et du vitriol ; nous lampons
    ça comme des gentlemen lampent un verre de chartreuse au Café
    Anglais.
    Nous essayons de paraître des gens qui ne vivent que pour
    s’amuser, qui jettent l’argent par les fenêtres…
    Au nom de la loi.
    Il est huit heures du soir.
    – 310 –
    Je viens de demander un petit mouton – c’est le demi-plat de
    ragoût qu’on appelle ainsi.
    Les camarades me poussent le coude, me donnent des coups
    de pied sous la table, me lancent des yeux terribles…
    Mouton ! Autant dire Mouchards. Cette épithète de petit a
    l’air d’une impertinence. De plus ce n’est pas le moment de jouer
    avec le feu.
    Il y a justement depuis deux jours un bonhomme que
    personne ne connaît et qui veut parler à tout le monde.
    Je tâche de réparer ma bévue en disant :
    « Non, mère Marie, un grand mouton ! »
    Je m’en fourre pour deux sous de plus, afin de détruire le
    mauvais effet. C’est six sous le grand mouton.
    La crémerie est envahie !…
    Un homme en écharpe tricolore est à la tête de six ou sept
    individus de mauvaise mine en bourgeois.
    Il ordonne de fermer les portes – Au nom de la loi, que
    personne ne sorte !
    L’écharpe tricolore, au milieu d’un silence profond, tire un
    papier de sa poche et appelle des noms :
    « Legrand ?
    – 311 –
    – Il n’y est pas.
    – Voilquin ?
    – Il n’y est pas.
    – Collinet ?
    – Voilà. »
    Collinet, qui heureusement n’est plus saucissonné de
    pistolets, demande ce qu’on lui veut.
    « On vous le dira tout à l’heure.
    – Vingtras ?
    – Présent ! »
    J’avais envie de répondre : « Il n’y est pas. » Si l’on m’avait
    appelé avant Collinet, je n’y aurais pas manqué bien sûr ; mais du
    moment où l’on ne ruse plus, je réponds d’une voix pleine et d’un
    air insolent.
    J’ai été chef une soirée : je ne dois pas songer à m’esquiver
    quand les autres se livrent.
    Le juge d’instruction a essayé de m’intimider.
    Imbécile !
    « Vous mangerez longtemps des lentilles d’ici si vous voulez
    faire le héros comme cela », m’a-t-il dit d’un air goguenard et
    menaçant.
    – 312 –
    Mais je ne les déteste pas, ces lentilles ! Mais il ne sait donc
    pas que je me régale avec la chopine qu’on me donne. Je n’ai
    jamais tété de si bon vin.
    Qu’est-ce donc ? par la porte de la cellule, en face de la
    mienne, je viens de reconnaître une pipe, celle de Legrand.
    J’ose en parler à un gardien qui me dit :
    « Ah ! oui ! l’innocent qui dit beu, beu ! heuh, heuh quand on
    l’interroge. »
    Je vois qu’il a continué sa tradition ; il fait comme au collège ;
    il joue les ahuris.
    J’en fais à peu près autant. J’ai l’air de ne pas comprendre. À
    ce qui sortira de mes lèvres est suspendu le sort de huit ou dix
    hommes. Il faut ne rien livrer, rien, et le juge d’instruction en est
    pour ses airs de menace.
    Armes et bagages !
    Ma tactique a réussi !
    On vient de me crier : Armes et bagages !
    Cela veut dire : « Vous êtes libre. Ramassez vos frusques ! »
    Je passe par les formalités et les grilles. Enfin, me voilà
    dehors !
    Tous les camarades aussi – moins Rock ! Mais tous ceux de
    ma fournée ont échappé ! Enfoncés, les juges !
    – 313 –
    Mais, hélas ! mon nom a été prononcé parmi ceux des arrêtés.
    Mon titre de républicain, mes relations avec les chefs du complot,
    tout mon passé de 1851 a été mis dans les journaux, et quand je
    me présente pour mes leçons, les visages sont glacés.
    Je suis de la canaille, à présent.
    On me règle, on me paye, et c’est fini.
    Ma clientèle est morte. Il n’y a plus même de leçons à deux
    francs, ni à vingt sous.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

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  56. Artisans de l'ombre Dit :

    —————————26 Journaliste——————————-
    « Vingtras, pourquoi ne te fais-tu pas journaliste ? »
    J’ai essayé.
    Je suis parvenu à avoir ce que j’ai rêvé si longtemps, une
    place de teneur de copie.
    On me trouve bien vieux, bien fort, pour ce métier de
    moutard.
    On n’a besoin que d’un gamin pour prendre l’article et le lire
    au correcteur pendant que celui-ci, suivant sur l’épreuve, voit s’il
    n’a rien laissé passer et si l’imprimé correspond phrase par
    phrase, mot par mot au manuscrit.
    Je suis forcé de cacher mon âge et on me regarde comme un
    phénomène.
    « Il n’a donc pas d’autre état ? Il est donc bien pauvre ? »
    Oui, je suis bien pauvre ; non, je n’ai pas d’autre état. J’ai
    obtenu la place par un ancien maître d’études de Nantes qui est
    l’ami d’enfance du rédacteur en chef. Il est un peu fier de me
    prouver son influence, et heureux aussi (c’est un brave homme)
    de m’aider à gagner quelques sous.
    J’ai trente francs par mois, c’est mon chiffre ! Dans le
    journalisme ou l’enseignement, je vaux trente francs, pas un sou
    de plus.
    – 315 –
    Ma mère avait raison de dire que j’étais un maladroit. Je fais
    mal mon métier.
    Je confonds les articles, je mêle les feuillets.
    Je lis trop vite – quelquefois trop lentement. Le correcteur est
    un homme laid, chagrin, un vieux fruit sec, qui me traite comme
    un mauvais apprenti.
    J’ai une grosse voix, malheureusement, et il m’échappe des
    éclats qui sonnent, comme de la tôle battue, tout d’un coup dans
    le silence de l’imprimerie.
    On se retourne, on rit, on crie : « Pas si fort, le teneur de
    copie ! »
    Puis j’ai des distractions qui me font oublier de lire des
    membres de phrases tout entiers ; et c’est à recommencer ; à la
    grande colère du correcteur, à la grande fureur souvent de
    l’écrivain à qui je fais dire des bêtises, et qui vient le soir se fâcher
    tout haut : « Si c’est un crétin, qu’on le jette dehors ! »
    Les rédacteurs vont, viennent, je veux voir leur visage, savoir
    leur nom. Un grand, roux, avec un signe sur la joue, qui a de si
    longues jambes, et qui tutoie tout le monde, c’est Nadar. Et celuici,
    encore un roux, mais rond, boulot, le teint d’un Normand,
    favoris de sable et d’anjou joints en pelure d’oignon, A. Guéroult,
    et d’autres !
    Je ne fais pas l’affaire décidément.
    – 316 –
    On me met à la porte après treize jours et on prend un gamin
    de douze ans, qui n’a pas une voix de trombone et qui ne se donne
    pas de torticolis à dévisager les auteurs.
    J’ai été tellement ridicule avec ma timidité, mes rougeurs,
    mes explosions de voix, ce torticolis, que je n’ose pas passer de
    deux mois dans la rue Coq-Héron. J’ai bien débuté dans les
    imprimeries !
    AUX 100 000 PALETOTS
    Il vient de me venir une chance ! J’ai un protecteur.
    C’est le gérant des « 100 000 paletots » : la grande maison de
    confection de Nantes. Il habille un de mes anciens camarades de
    classe ; ce camarade m’écrit :
    « Va voir M. Guyard des “100 000 paletots”, il est à Paris
    pour ses achats, tu le trouveras passage du Grand-Cerf, à la
    maison-mère. Il y a un paletot en fer-blanc et de grandes affiches
    devant la porte. Il peut t’être utile pour le journalisme. »
    Je me rends passage du Grand-Cerf.
    Voilà le paletot en fer-blanc et les grandes affiches.
    Je rôde devant le magasin, n’osant entrer.
    On m’entoure :
    « Monsieur a besoin d’un vêtement… Il y en a pour toutes les
    bourses… La vue ne coûte rien… Prenez toujours des cartes de la
    maison. »
    – 317 –
    Je me décide à dire que je viens voir M. Guyard.
    M. Guyard paraît.
    « Que voulez-vous ?
    – C’est mon ami, M. Leroy, qui…
    – Ah bien ! Vous voulez écrire, il m’a dit ça !
    « Dunan !… »
    Il appelle un homme gros, en sabots, avec une casquette en
    passe-montagne.
    « Dunan ! voici un jeune homme qui voudrait noircir du
    papier.
    – Est-ce pour les affiches ?
    – Je ne sais pas.
    – Aimeriez-vous à rédiger des affiches ? Sauriez-vous faire
    des choses comme ça ? » Il me montre un placard. Non. Je ne
    saurais pas faire des choses comme ça. À quoi ça m’a-t-il donc
    servi de faire toutes mes classes ? Celui qu’on a appelé Dunan voit
    parfaitement mes gestes d’inquiétude.
    « Ah ! ce serait pour chroniquer dans le Pierrot ? »
    Le Pierrot est le journal appartenant aux « 100 000
    paletots ».
    On le vend à la porte des théâtres. Il donne à la fois le
    programme des spectacles et les prix de la maison : « Grand
    – 318 –
    déballage de pantalons de lasting14 ! Grand succès de
    M. Mélingue ! Un vêtement complet pour 19 francs ! Demain,
    reprise de Gaspardo le pêcheur ! »
    Il y a des comptes rendus des premières représentations et
    des articles de genre. Tous les articles de genre contiennent une
    phrase au moins sur les cent mille paletots. Les comptes rendus
    des premières contiennent des attaques sourdes contre les
    tailleurs sur mesure, qui, sous prétexte d’élégance, mettent sur le
    dos de quelques acteurs des modes qui déconcertent les yeux du
    public, et font, avec un sifflet d’habit biscornu ou un revers de
    redingote exagéré, perdre le fil de la pièce.
    On m’a confié un article à faire !
    J’ai eu du mal à défendre la confection au bas d’une colonne !
    Je l’ai défendue tout de même, et j’ai réussi à annoncer en même
    temps un déballage. J’avais à analyser un drame de M. Anicet
    Bourgeois.
    L’article doit paraître jeudi.
    Jeudi, je suis levé à cinq heures du matin. Je vais m’asseoir
    sur une borne, d’où l’on peut voir le coin de la maison où le
    Pierrot s’imprime.
    5 heures, – 6 heures, – 7 heures, – 8 heures !…
    J’ai la fièvre. Comme la borne doit être chaude !
    14 Étoffe de laine, rase et brillante.
    – 319 –
    « Monsieur, dis-je à un homme qui a l’air d’être de
    l’imprimerie, savez-vous où l’on fait le Pierrot ? »
    Il n’est pas de l’imprimerie et croit que je l’appelle Pierrot.
    Nous avons été sur le point de nous battre !
    Le Pierrot a fini par paraître. Je l’achète au premier porteur
    qui sort et je cherche…
    – Programme… Déballage, Pantalons, biographie de
    M. Hyacinthe, Vêtements de première communion. Drame de
    M. Anicet Bourgeois.
    Une colonne et demie, et au bas la signature que j’ai adoptée
    – celle de ma mère ! J’ai voulu placer mes premiers pas dans la
    carrière sous son patronage, et j’ai pris chastement son nom de
    demoiselle.
    Mais on a mutilé ma pensée, il y a une phrase en moins !…
    Cette phrase en moins était justement celle à laquelle je
    tenais le plus ! J’avais écrit l’article pour elle – c’était le coup de
    poing de la fin.
    Je la sais par coeur ; je l’avais tant travaillée !
    Je m’étais couché et j’avais mis mon front sous les draps en
    fermant les yeux pour mieux la voir.
    Je donnais la moralité :
    Ainsi finissent souvent ceux qui brûlent leurs vaisseaux
    devant le foyer paternel pour se lancer sur l’océan de la vie
    – 320 –
    d’orages ! Que j’en ai vu trébucher, parce qu’ils avaient voulu
    sauter à pieds joints par-dessus leur coeur !
    Ont-ils su au journal que je n’ai jamais vu personne sauter
    par-dessus son coeur ? Cette image de gens apportant leurs
    vaisseaux pour les brûler devant leur maison et s’embarquant
    ensuite, leur a-t-elle paru trop hardie ?
    Sont-ils des classiques ?…
    Je me perds en suppositions !…
    Nous le saurons en allant me faire payer.
    On m’a dit :
    « Vous passerez à la caisse samedi. »
    J’aurais donné l’article pour rien. – Presque tous les
    débutants sacrifient le premier fruit de leur inspiration.
    La Revue des Deux Mondes ne paie jamais le premier article.
    Le Pierrot paie. Mais je suis peut-être le seul à qui cela arrive,
    depuis que le Pierrot existe. J’ai fait sensation sans doute !…
    On a enlevé la phrase sur les vaisseaux et les pieds joints. Ce
    n’est pas une raison pour qu’on ne l’ait pas remarquée, et ils
    tiennent probablement à m’attacher à eux, ils font des sacrifices
    d’argent pour cela.
    Je ne puis refuser cet argent ! D’ailleurs, il me servira à payer
    un raccommodage que m’a fait un petit tailleur.
    – 321 –
    Je ne veux pourtant pas avoir l’air trop pressé et paraître
    entrer dans les lettres pour faire fortune.
    Je flâne un peu le samedi – au jour fixé – avant d’aller
    toucher le paiement de ma copie.
    Il ne faut pas non plus les faire trop attendre !
    J’entre dans le bureau.
    Le bureau est un petit trou noir à côté de l’endroit où l’on met
    les rossignols.
    Je demande le rédacteur en chef, l’homme aux sabots et au
    passe-montagne.
    « M. Dunan-Mousseux ?
    – Il n’y est pas, me dit un homme, mais il m’a prié de vous
    remettre le prix de votre article. »
    Il me tend un paquet ficelé.
    En billets de banque ? – Mais c’est trop ! c’est vraiment trop,
    un gros paquet comme ça pour un article de deux colonnes. –
    Enfin !
    « Mais, j’oubliais, M. Dunan-Mousseux a laissé une lettre
    pour vous ! »
    Voyons la lettre :
    « Cher monsieur,
    – 322 –
    « Le secrétaire de la rédaction vous remettra le montant de
    votre article. Ci-joint un pet-en-l’air. J’aurais voulu faire mieux ;
    nos moyens ne nous le permettent pas. Il a même été question de
    ne vous donner qu’un petit gilet. J’ai eu toutes les peines du
    monde à obtenir le pet-en-l’air. Mais travaillez, monsieur,
    travaillez ! et nul doute que vous ne vous éleviez avant peu
    jusqu’au pardessus d’été et même au paletot d’hiver.
    « En vous souhaitant sous peu un joli complet.
    « DUNAN-MOUSSEUX. »
    Fallait-il refuser ? Après tout, mieux vaut aller en pet-en-l’air
    qu’en bras de chemise. J’emportai le paquet, et ce petit vêtement
    me fit beaucoup d’usage.
    Je n’ai pas encore touché un sou en monnaie de cuivre pour
    ce que j’ai écrit. J’ai gagné une paire de chaussures, dans le
    Journal de la Cordonnerie, pour un article sur je ne sais quoi ! –
    sur la botte de Bassompière, si je m’en souviens bien. On m’a
    remis une paire de souliers : presque des escarpins.
    « C’est assez pour faire son chemin », m’a dit le rédacteur en
    chef, un gros, large, fort et joyeux garçon, qui mène de pair la
    tannerie et la poésie, le commerce de cuir et celui des Muses.
    Ces souliers m’ont en effet aidé à aller quelque temps.
    Comme ils avaient craqué, j’ai été au bureau du journal en
    offrant une nouvelle à la main, si l’on voulait mettre une pièce.
    « On ne met pas de pièces, on ne fait pas les
    raccommodages. »
    – 323 –
    Si je veux ajouter à ma nouvelle à la main un entrefilet de
    quelques lignes, on me donnera des pantoufles claquées ! C’est
    tout ce qu’on peut faire, et je ne me serai pas dérangé pour rien.
    J’accepte, et bien m’en a pris. Je me suis promené avec ces
    pantoufles-là pendant toute une saison.
    Je suis allé de Montrouge au Gros-Caillou, où j’avais des amis
    dans une petite crémerie. Je me mettais en négligé, j’avais l’air de
    rester au coin et de baguenauder comme en province, sur le pas
    des portes.
    Je voudrais bien avoir tous les jours des pantoufles pour un
    entrefilet et une nouvelle à la main.
    D’autre part, la pantoufle a bien ses inconvénients ! Je n’osais
    plus élever la voix dans les discussions, je n’osais plus passer dans
    les endroits où l’on se disputait, moi qui les aimais tant jadis, je
    devenais vil, je tournais à la lâcheté… C’est que si j’avais eu une
    querelle avec des pantoufles, le coup de pied qui est mon fort
    m’est défendu. Ce n’est pas la peine de taper sur le tibia, je ne le
    casserais pas, ni d’enfoncer comme je le faisais autrefois mon
    soulier dans le ventre. Ce n’est pas la peine ! Je me rouille et je
    vais le long des maisons comme un chat qui évite la pluie. Je n’ai
    pas encore reçu de volée. J’en recevrais à tout coup maintenant si
    je me battais avec des gens en souliers. Je fuis les gens en
    souliers, il y en a beaucoup.
    Un pet-en-l’air et une paire de chaussures. Je m’y habitue ! Si
    je trouvais maintenant un chemisier et des chapeaux.
    Pour le logement il n’y a pas à y compter, il faut être
    dessinateur. Bourgachard a crédit pour quelque temps dans tous
    les hôtels parce qu’il dit qu’il fera des caricatures dans les coins
    – 324 –
    les plus reculés, ça le fait connaître, aussi on a le temps de penser
    à lui.
    Mais la littérature ! Je ne pourrai jamais échanger de la copie
    contre une quinzaine de chambre.
    Il ne faut pas désespérer de la Providence !
    On m’a présenté à un monsieur qui m’a vu en pantoufles et
    qui, tandis que les autres s’étonnaient, a dit :
    « Mais je sais pourquoi il a des pantoufles.
    – Ah ! il a des détails là-dessus ! on a fait cercle.
    – C’est parce qu’il n’a pas de souliers. »
    Il est fort et l’on dit en effet qu’il est un des annonciers
    d’avenir sur la place de Paris.
    « Vous crevez la faim, n’est-ce pas ? »
    Mais non, Ah ! pardon, j’ai justement des souliers
    aujourd’hui. Prenez garde, je n’aime pas qu’on mette le doigt sur
    ma pauvreté.
    « Je vis de mon travail, monsieur !… »
    Il n’est pas mauvais homme et m’a demandé très rondement
    pardon de sa brutalité, tout en me priant de lui apprendre quel
    était le travail si mal payé qui m’obligeait à aller en pantoufles de
    Montrouge au Gros Caillou, à me promener en babouches dans la
    vie.
    – 325 –
    « Vous ne pouvez pas sortir par les temps de pluie ! Voulezvous
    pouvoir sortir même par la pluie ? »
    Il me semble que je donnerais un volume pour cela.
    Il m’est défendu de sortir par les temps humides ! Je ne
    connais que la vie à sec. Je n’ai pas depuis deux mois pu suivre un
    jupon troussé, un bas blanc tiré, comme j’en suivais, les jours
    d’orage ! Ma vie d’ermite me tue et je voudrais des chaussures à
    talons pour mon pauvre coeur.
    « Eh bien, je vous donnerai des bottes, des chapeaux, des
    chemises comme à la foire de Beaucaire !
    – Parlez !
    – Voici. Je veux fonder un journal d’élégance pour l’annonce.
    Vous y rédigerez la chronique du grand monde. »
    Et je rédige la chronique du grand monde pour vingt francs
    par mois d’argent comptant, rubis sur l’ongle, qui ne doivent pas
    un sou à personne, puis le tailleur m’habille, le bottier me
    chausse, le chemisier m’enchemise. Je suis couvert de parfums !
    Mais je ne mange que des conserves !
    Le journal n’en est pas à m’ouvrir les portes des restaurants.
    Les restaurants ne tiennent pas à être annoncé dans la Gazette du
    Grand Monde. S’il y en a quelques-uns qui s’y risquent, c’est le
    Rédacteur en chef qui en profite. Mais il y a surtout une raison
    grave pour que je ne fréquente pas les Maison Dorée, ni Brébant
    ni le Grand 16 du Café Anglais.
    Dans mes chroniques je jette les louis par les fenêtres comme
    des haricots, je sable le champagne comme un Russe, je raie avec
    – 326 –
    un diamant les glaces des cabinets à la mode et je parle de mon
    grand trotteur, une sacrée bête, pardon M. le Comte, dont je ne
    peux pas venir à bout.
    Si j’allais dans les restaurants bien, le patron me montrerais
    aux viveurs en disant : « Voilà le Vicomte de *** » et il faudrait
    tenir le dé, raconter mes bonnes fortunes et faire vingt-cinq louis
    sur la main du Grand-chose ou de la Petite Machin, et se
    déboutonner, nom d’un gentilhomme !
    Je ne puis pas me déboutonner, nous n’avons pas encore mis
    la main sur un marchand de bretelles qui voulût se faire
    annoncer, et j’ai fait des bretelles avec des ficelles, nouées au
    bouton. C’est même gênant quelquefois.
    Je n’ai que la ressource du comestible en boîtes. Nous avons
    une annonce d’un sardinier qui n’est pas chien avec moi pourvu
    que je parle de lui dans ma chronique. C’est assez difficile, je suis
    forcé d’inventer des histoires tirées d’une longueur. C’est
    généralement un fils de famille qui s’est engagé et qui revient en
    congé. Sur le boulevard un de ses amis l’accoste.
    « Tiens déjà caporal !
    – Oui mon cher, la sardine ! La sardine comme celle que nous
    mangions quand je finissais mon oncle ! la sardine régence, la
    sardine du grand monde, la sardine (ici le nom du sardinier).
    Maintenant, termine-t-il avec un éclat de rire, la sardine
    Bugeaud… »
    Et pour les timbales de thon ?
    « Qui est-ce qui donne le ton maintenant ? Voilà dix mois que
    je n’ai pas quitté le château !
    – 327 –
    – Qui est-ce qui le donne ? toujours la grande Clara. Qui estce
    qui le vend, toujours un tel… »
    Je ne mets ces choses sur le papier qu’avec un sentiment
    profond de mon infériorité, la rougeur au front, je tire les rideaux
    pour qu’on ne me voie pas. Mais j’en vis !
    C’est même échauffant au possible, toujours des conserves,
    jamais de viande fraîche. Heureusement la parfumerie donne
    énormément à la quatrième page et j’ai toutes espèces d’eaux
    pour rincer mon sel. Je me gargarise comme on dessale de la
    morue !
    Ma chambre sent la mer malgré tout et ressemble avec ses
    boîtes à conserves à la cabine du cuisinier sur un paquebot qui
    fait le tour du monde.
    Je trouve un soir une lettre près de mon chandelier.
    Je fais sauter le cachet.
    Matoussaint, que je n’ai pas revu depuis des siècles, est
    rédacteur de la Nymphe. Il m’écrit pour m’en avertir – lettre
    simple, point écrasante, qui ménage mon obscurité.
    Je me rends aux bureaux de la Nymphe ; c’est près des
    boulevards, de l’autre côté de l’eau. Heureux Matoussaint !
    Passé les ponts, tiré du néant, parti pour la gloire, à mi-côte
    du Capitole !
    La maison est d’honnête apparence – sur le côté une plaque
    avec ces mots :
    – 328 –

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  57. Artisans de l'ombre Dit :

    LA NYMPHE
    JOURNAL DES BAIGNEURS
    2e, porte à gauche
    Je monte au deuxième et trouve une autre plaque.
    BUREAU DE RÉDACTION
    de 11 h à 4 h.
    Tournez le bouton, S.V.P.
    Je tourne, et m’y voici.
    Comme il fait noir ! Les volets sont baissés, les rideaux tirés –
    pas un chat !
    J’entends un bruit de paille.
    « Qui est là ? » dit une voix qui vient d’une autre chambre et
    n’est pas reconnaissable ; je ne suis pas sûr que ce soit celle de
    Matoussaint…
    J’ai recours à un subterfuge, et avec l’accent d’un pauvre
    aveugle, je chante dans l’obscurité :
    « Je suis un abonné de la Nymphe.…
    – Vous êtes l’Abonné de la Nymphe ? »
    Le bruit de paille et des paroles entrecoupées recommencent.
    – 329 –
    « L’Abonné… l’Abonné… Mais où est donc mon caleçon ?…
    L’Abonné !… »
    Matoussaint (c’est bien lui), apparaît en se boutonnant.
    « Comment ! c’est toi !… Tu ne pouvais pas te nommer tout
    de suite ?… Tu me fais croire que c’est l’Abonné ! Je me disais
    aussi, ce n’est pas sa voix.
    – Ils n’ont pas tous la même voix, tes abonnés ?
    – Mes abonnés ? – pas mes ! – mon ! Nous avons un abonné,
    rien qu’un ! – Mais passe donc dans l’autre pièce… Assieds-toi sur
    le bouillon. »
    Il y a des paquets de journaux par terre. J’ai le séant sur la
    vignette ; lui, il s’élance contre le mur et grimpe jusqu’à une
    soupente bordée de maïs, et qui a une odeur de chaumière
    indienne – une odeur d’enfermé aussi.
    Matoussaint demeure là.
    Le reste de l’appartement appartient au journal ; ce coin est le
    logement du secrétaire de la rédaction. Il est chez lui dans cette
    soupente, il peut y recevoir ses visites particulières.
    Matoussaint me conte l’histoire de la Nymphe, journal des
    baigneurs.
    C’est une feuille d’annonces qui vit, ou plutôt qui doit vivre,
    de publicité, comme le Pierrot, mais avec une idée de génie.
    L’idée consiste à donner pour rien aux maisons de bains une
    feuille, que le baigneur lira en attendant que son eau refroidisse,
    que sa peau soit mûre pour le savon, que ses cors soient attendris
    et qu’il puisse les arracher avec ses ongles.
    – 330 –
    On pouvait laisser traîner les coins du journal dans l’eau ;
    c’était un papier étoffe qui ne se déchirait pas et ne s’empâtait
    point.
    « Crois-tu, disait Matoussaint en se posant le doigt sur le
    front comme un vilebrequin, crois-tu qu’il y avait là une pensée
    grande !… Malheureusement, le siècle est à la prose, l’homme de
    génie est un anachronisme, puis le pouvoir a démoralisé les
    masses… On ne se lave plus, les riches vivent dans la corruption,
    les pauvres n’ont pas de quoi aller à la Samaritaine. Oh !
    l’Empire !… »
    Les rédacteurs arrivent à ce moment. Ils causent, on me laisse
    de côté. Cependant, à la fin, celui qui a l’air d’être le chef se
    penche vers Matoussaint et lui demande qui je suis.
    Il dit après l’avoir écouté :
    « Mais il pourrait faire notre affaire !… »
    Je saute sur Matoussaint dès qu’ils sont partis.
    « Il t’a parlé de moi ?
    – Oui, tu peux entrer dans le journal, si tu veux. »
    Déjà ? Sur ma mine ? Je fascine décidément.
    « Voici, reprend Matoussaint. Nous avons besoin de
    quelqu’un qui aille dans les bains demander la Nymphe, et qui, si
    on ne l’a pas, se fâche et crie : “Comment, vous n’avez pas la
    Nymphe ? Tous les bains qui se respectent ont la Nymphe !” – Tu
    fais alors sauter l’eau avec tes bras et tu te rhabilles avec colère. »
    – 331 –
    Je ne suis pas très flatté. Matoussaint s’en aperçoit.
    « Tu ne peux pas non plus, d’un coup, arriver à l’Académie ?
    – Non, c’est vrai.
    – À ta place, j’accepterais. Il faut bien commencer par
    quelque chose. »
    J’accepte, je deviens demandeur de Nymphe.
    La caisse du journal me paie mon bain – avec deux oeufs sur
    le plat ou une petite saucisse – pour que je déjeune dans l’eau et
    aie le temps de causer avec le garçon.
    Je mange ma petite saucisse ou je mouille mon oeuf, et je dis
    d’un air négligé, quand j’ai noyé le jaune qui est resté dans ma
    barbe :
    « La Nymphe, maintenant ! »
    Et si la Nymphe n’y est pas – elle y est rarement – je fais
    sauter l’eau avec mes bras et je sors brusquement, tout nu, de la
    baignoire – on me l’a bien recommandé !
    Je fais ce que je peux. Je passe ma vie à me déshabiller et à
    me rhabiller.
    Je détermine deux abonnements… mais ce n’est pas assez
    pour faire vivre le journal, et l’on trouve que je ne suis bon à rien,
    que je ne suis pas propre à ma mission. (Je suis bien propre,
    cependant ! Si je n’étais pas propre en me baignant si souvent,
    c’est que je serais un cas médical bien curieux !)
    Je quitte le peignoir de demandeur de Nymphe, emportant
    avec moi pour un temps infini l’horreur de l’eau chaude, et criant
    – 332 –
    souvent, au milieu des conversations les plus sérieuses :
    « Garçon, un peignoir ! » par habitude.
    Je communique mes réflexions de baigneur en retraite à un
    vieux qui a accès dans les bureaux de quelques journaux par la
    porte des traductions.
    Il me dit que c’est l’histoire de bien d’autres.
    « On ne sent pas partout le poisson ou le savon, mais on avale
    bien des odeurs qui soulèvent le coeur, allez ! »
    Il me fait presque peur, ce vieux-là !
    Il demeure pas loin de chez moi. Je le rencontre quelquefois,
    toujours à la même heure.
    Il y a une semaine que je ne l’ai vu… Qu’est-il devenu ? –
    J’interroge la concierge.
    « Vous ne savez donc pas ? Il y a huit jours, il est rentré, l’air
    triste ; il a embrassé mon petit garçon en me demandant quel état
    je lui donnerais. « Lui donnerez-vous un état, au moins ? » On
    aurait dit qu’il tenait à le savoir… Il est monté et il n’est pas
    redescendu. Ne le voyant plus, nous avons frappé à sa porte. Pas
    de réponse ! Mon mari a forcé la serrure, et nous sommes entrés.
    Il était étendu mort sur son lit, avec un mot dans sa main qui était
    déjà couleur de cire. « Je me tue par fatigue et par dégoût. »
    JOURNAL DES DEMOISELLES
    Boulimier, un de nos anciens camarades de l’hôtel Lisbonne,
    est entré comme correcteur chez Firmin Didot. Il glisse de temps
    – 333 –
    en temps une pièce de vers dans la Revue de la Mode. Il veut bien
    essayer de faire passer une Nouvelle de moi.
    J’ai beaucoup de barbe pour écrire dans le Journal des
    Demoiselles !
    Elle traîne sur mon papier pendant que je fais les phrases.
    Quel sujet vais-je prendre ? Mes études ne peuvent pas
    m’aider !
    Il n’y a pas de demoiselles dans les livres de l’antiquité. Les
    vierges portent des offrandes et chantent dans les choeurs, ou
    bien sont assassinées et déshonorées pour la liberté de leur pays.
    J’ai cherché mon sujet pendant bien longtemps.
    « Vous devriez faire le roman d’une canéphore ! » me souffle
    un agrégé en disgrâce pour ivrognerie.
    Mais je ne sais plus ce que c’est qu’une canéphore.
    « Si tu parlais d’une bouquetière ? me dit Maria la Toquée,
    qui fait des vers.
    – C’est une idée. Viens que je t’embrasse ! »
    Je préviens Boulimier.
    Il me répond courrier par courrier :
    – 334 –
    « À quoi pensez-vous ? Voulez-vous donc encourager les filles
    de nos lectrices à courir après les passants dans les rues et à leur
    accrocher des oeillets à la boutonnière !… Où avez-vous la tête,
    mon cher Vingtras !… Que personne ne se doute chez Didot que
    vous avez eu cette idée-là !… Si on savait que je vous fréquente, je
    perdrais ma place. »
    Je lui réponds qu’il se trompe, et j’explique mon plan.
    Je voulais peindre une petite orpheline qui, se trouvant seule
    au cimetière quand les fossoyeurs sont partis après avoir enterré
    sa mère, cueille des fleurs sur la tombe de celle qui n’est plus. La
    nuit venue, elle les vend pour acheter du pain.
    Elle fait tous les cimetières de Paris, bien triste,
    naturellement ! Elle se suffit avec ça. Un soir enfin, elle trouve un
    vieux monsieur qui est frappé de voir une bouquetière offrir des
    fleurs avec des larmes dans la voix, et une branche de saule
    pleureur dans les cheveux – ma bouquetière a toujours une
    branche de saule pleureur sur sa petite tête d’orpheline – il lui
    demande son histoire.
    Elle la lui raconte en sanglotant. Ce monsieur l’adopte, lui fait
    apprendre le piano, et puis la marie richement.
    « Vous le voyez, mon cher Boulimier, c’est la bouquetière
    prise à un point de vue émouvant, et, j’ose le dire, assez
    nouveau ? »
    Je trouve le lendemain une note de Boulimier :
    « Je vous avais calomnié, je vous en demande pardon. En
    effet, il y a quelque chose à faire avec cette idée touchante d’une
    – 335 –
    orpheline qui ne vend que des fleurs de cimetière. Mais avez-vous
    songé à l’hiver ? Que vendra-t-elle l’hiver ?
    « Les mères se demanderont où couche votre héroïne. Estelle
    en garni ou dans ses meubles ? on ne loue pas facilement,
    vous savez bien, aux orphelines de huit ans. Je ne vois pas
    comment vous pourriez traiter cette question de logement. La
    passeriez-vous sous silence ? Oh ! mon ami !… Ne pas dire ce que
    la petite Cimetièrette (je vous félicite sur le choix du nom) fait
    quand les boutiques sont fermées !… M. Didot me renverrait, je
    vous assure. »
    Je ne puis pourtant pas lui faire perdre son emploi !
    Eh bien ! je m’en vais tout simplement raconter une histoire
    que j’ai vue.
    Une petite fille était toute seule dans la maison pendant qu’on
    enterrait sa mère qui était morte de faim… – On avait prié une
    voisine de veiller sur la petite, mais la voisine s’était enfermée
    avec son amoureux ; la petite en jouant a roulé sur les marches de
    l’escalier et s’est cassé la jambe, on a dû la lui couper – elle
    marche maintenant avec une jambe de bois dans les rangs de
    l’hospice des orphelines.
    Boulimier ne m’a pas écrit, il est venu lui-même, – en
    cheveux, et tout bouleversé ! Ç’a été une scène !…
    « Vous voulez donc appeler aux armes, exciter les pauvres
    contre les riches !… et vous prenez le Journal des Demoiselles
    pour tribune ?… Pourquoi ne pas proposer une société secrète
    tout de suite… ou bien défendre l’Union libre !… »
    Il faisait peine à voir !
    Il a repris l’omnibus, plus calme. Je lui ai dit que je gardais
    mes convictions, que je restais républicain, mais je lui ai promis
    – 336 –
    que je n’appellerais pas aux armes dans le Journal des
    Demoiselles.
    Il a été bon comme un frère, – il m’a tout pardonné, il m’a luimême
    trouvé un sujet.
    Il m’en a envoyé le canevas.
    Sujet d’article pour le JOURNAL DES DEMOISELLES.
    LA TÊTE D’EDGARD
    Une famille est rassemblée autour d’un berceau. Le père
    arrive.
    « Est-ce une fille ? Est-ce un garçon ? (Passer légèrement làdessus).
    »
    C’est un garçon.
    « Comme il a une grosse tête, mon petit frère ! »
    On s’aperçoit, en effet, que le nouveau-né a une tête énorme…
    Le médecin consulté appelle le père dans la chambre à côté. Le
    père le suit, reste quelque temps avec le docteur et reparaît. Il a
    l’air abattu. Il fait un signe aux domestiques :
    « Que tout le monde sorte !
    – Marie, dit-il à la mère, notre enfant est hydrocéphale ! »
    Voilà la première partie.
    – 337 –
    Dans la seconde partie l’enfant à grosse tête grandit. Le père
    est bien triste, mais la mère est un ange de dévouement et de
    tendresse pour le petit qui a la tête en ballon.
    « Il y en a plus à aimer ! » dit-elle.
    Je vous donne le mot comme il me vient, vous en ferez ce que
    vous voudrez, je le crois bon ; le geste du bras, qui se trouve être
    trop court pour embrasser toute la tête, peut arracher des larmes.
    Vous établirez un contraste entre le dévouement des pères et
    mères et la froideur d’un oncle, qui trouve que cet enfant est
    plutôt une gêne pour la famille.
    « Il vaudrait mieux qu’il remontât au ciel… on pourrait le
    vendre à des médecins !… »
    « Vendre mon fils !… »
    Vous voyez la scène.
    Tout d’un coup un collégien saute dans la chambre. C’est le
    fils aîné de la famille. Il était en pension, boursier (mettez
    « boursier », cela fait bien) dans un petit collège du Midi. Il ne
    venait pas en vacances parce que c’était trop cher.
    Il a enfin fini ses classes – on ne l’attendait pas – il ne devait
    passer son bachot que trois mois plus tard, mais il a ménagé cette
    surprise, et le voici !…
    Il a tout entendu, caché derrière la porte ; et il va droit à son
    oncle :
    – 338 –
    – Non, mon oncle, nous ne vendrons pas mon frère ! il ne
    s’appelle pas Joseph ! (se tournant vers son père). Comment
    s’appelle-t-il ?
    Je crois ce mouvement heureux, parce qu’il double le mérite
    de ce frère aîné qui va se dévouer à son frère sans même savoir
    son nom. On lui apprend qu’il s’appelle Edgard, et il continue :
    « Je voulais être avocat, j’avais rêvé les palmes du barreau !
    (avec mélancolie). La tête de mon frère m’impose d’autres
    devoirs… Je me ferai médecin… »
    Indiquer qu’il avait toujours eu de l’horreur pour ce métier…
    Ça le dégoûte, la médecine… mais il a conçu dans sa tête – de
    taille moyenne – le projet de se vouer à l’étude des têtes grosses
    comme celle de son frère.
    « Qui sait ! Ne peut-on pas les diminuer ?… n’est-ce pas une
    enflure provisoire ?… peut-être un dépôt seulement… ! »
    Ce n’était qu’un dépôt !…
    Le frère héroïque a pâli, penché sur les livres. Il résulte de ses
    études qu’il y a des enfants qui paraissent hydrocéphales et qui ne
    le sont pas.
    C’est l’histoire d’Edgard – Edgard qu’on revoit avec une petite
    tête à la fin.
    Le frère aîné, lui, a pris goût à ses travaux qu’il n’avait
    entamés qu’avec répugnance et uniquement par dévouement
    fraternel.
    Il est maintenant un de nos médecins spécialistes les plus
    distingués.
    – 339 –
    Il a la clientèle de l’aristocratie.
    « Sur ce canevas, dit Boulimier en terminant, il est facile, je
    crois, de broder avec succès un récit où s’exerceront toutes vos
    qualités, récit simple et touchant, qui peut valoir au journal des
    abonnements d’hydrocéphales.
    « M. Didot sait remarquer le talent où il est, s’il voit cela, il
    vous protégera, et vous pourrez devenir, vous aussi, une grosse
    tête de la maison. »
    J’ai écrit la Nouvelle dans le sens indiqué par Boulimier, et je
    l’envoie.
    Huit jours après je reçois une lettre.
    « Monsieur,
    « Nous vous renvoyons la nouvelle : La Tête d’Edgard, que
    vous aviez confiée à M. Boulimier. À côté de détails charmants et
    se jouant dans un cadre des plus heureux, nous avons remarqué
    une tendance à l’attendrissement qui vous fait le plus grand
    honneur. Mais c’est cet attendrissement même que nous
    redoutons pour nos lectrices frêles et sensibles. Tous les petits
    coeurs en deviendraient gros.… Vous m’avez comprise, j’en suis
    sûre, vous qui cachez sous un nom d’homme la grâce d’une
    femme.
    « Agréez…
    « La Directrice,
    « ERNESTINA GARAUD. »
    – 340 –
    La grâce d’une femme !…
    C’est possible – quoique j’aie vraiment beaucoup de barbe et
    une culotte qui en a vu de dures et fait un sacré bourrelet parderrière.
    BAS, LES COEURS !
    J’ai fait connaissance de Mariani, qui était jadis chroniqueur
    à l’Illustration. Il fonde un journal hebdomadaire, et il a demandé
    à Renoul quelques garçons de talent pour composer la rédaction.
    Il est vieux mais il aime les jeunes. C’est un vieillard aimable
    qui m’accueille sans morgue et me demande ce que je vais faire. Il
    voit vite que je n’ai rien sur la planche et que je suis un novice,
    malgré le Pierrot, le Journal de la Cordonnerie et la Gazette du
    Grand Monde.
    Je m’ouvre à lui.
    « Ma foi, monsieur, je ne sais rien faire de ce qu’on me
    demande. Je crois que je ne saurais bien faire que ce que je
    pense ! J’ai eu tort de ma lancer dans la carrière des lettres, mais
    ce n’est pas tout à fait exprès. C’est que je n’en ai pas d’autres.
    – Vous n’avez pas de fortune ? » Il y a trop de pitié dans son
    accent pour que je lui dise la vérité. J’aurais peur de paraître
    m’être ouvert à lui pour aboutir à une lâcheté de pauvre.
    « Pas de fortune, non, mais j’ai quelques ressources, de quoi
    vivre.
    – 341 –
    – À la bonne heure ! sans cela quelle vie, mon ami ! » et il lève
    les bras au ciel en hochant sa tête honnête et blanche.
    S’il savait ce que j’ai déjà enduré ! S’il voyait le fond de ma
    bourse !
    « Eh bien, mais… dit-il en revenant à ma confession. Vous ne
    savez faire que ce que vous pensez ! Ce serait beaucoup, savezvous
    ! Tenez, moi je vous donne carte blanche. Vous pouvez
    prendre le sujet qu’il vous plaira et vous le traiterez comme vous
    voudrez. Faites ce que vous pensez ! Je voulais vous offrir deux
    sous la ligne, vous en aurez trois. »
    Trois sous la ligne, cent lignes quinze francs ! Cet homme à
    donc des millions à dépenser ! Il a Rothschild derrière lui ?
    Ce ne sera pas en pet-en-l’air, ni en escarpins, ni en
    pommade, ni en salaison que ma copie sera payée. Je toucherais
    de l’argent.
    « Quel sujet ? voyons ! me demande M. Mariani.
    – Je ne sais trop…
    – Avez-vous étudié telle ou telle question ?
    – Je n’ai rien étudié en particulier, – ni en général, il faut
    bien le dire. J’ai habité le quartier Latin, – on n’y étudie guère !…
    – Le quartier Latin ? Voulez-vous le raconter ? Est-ce
    entendu ? Un article, deux, trois, si vous voulez, intitulés : La
    jeunesse des Écoles. Le titre vous va-t-il ? »
    Il sonne bien, en effet.
    – 342 –
    Je suis rentré chez moi tout ému.
    J’ai bien de la peine au commencement ; je veux toujours
    parler des gymnases antiques, des jeunes Grecs, de la robe
    prétexte, etc., etc. C’est ma plume qui écrit tout cela contre mon
    gré ; elle se refuse à me laisser entrer dans l’article, rien qu’avec
    mes souvenirs et mes idées, à moi Vingtras, sans nom, sans le
    sou, qui ai mis mes pieds dans du vieux linge pour n’avoir pas
    froid en travaillant.
    Enfin, le voilà, mon article, tel qu’il est avec ses gribouillages.
    J’ai enlevé, comme des lambeaux de chair, quelques phrases
    douloureuses et brutales.
    J’arrive chez Mariani.
    « Vous ne pourrez jamais lire, dis-je en déployant mon
    manuscrit.
    – Eh bien, lisez vous-même ! »
    Je lis – très pâle ma foi ! Mais à mesure que je retrouve le
    fond de mon coeur à travers ces ratures et dans ces explosions de
    phrases, le sang me revient dans les veines et ma voix sonne
    haute et claire.
    Le rédacteur en chef m’écoute, l’oeil tendu, et dit de temps en
    temps tout bas :
    « C’est bien, bien… »
    J’ai fini, j’attends mon sort.
    – 343 –
    « Mon ami, vous avez écrit là un morceau qu’il ne faut pas
    perdre. Mettez-en les tranches dans votre poche, et boutonnez
    bien votre habit par-dessus. Que les mouchards ne vous voient
    point ! Il y a dans vos trois cents lignes trois ans de prison. Vous
    comprenez que je ne puis vous prendre un article qui a tant de
    choses dans le ventre. Je vous le paierai – et de grand coeur –
    mais je ne vous l’imprimerai pas !
    – Alors, il n’y a pas à me le payer.
    – Pas de fausse honte – il ne faut pas avoir travaillé pour rien,
    d’ailleurs vous m’avez empoigné, je vous le promets, pour l’argent
    que je vous donnerai ! Il y a de la verdeur et de la force là-dedans,
    savez-vous bien ? »
    Je ne sais pas : je sais seulement que c’est le fond de mon
    coeur.
    J’ai peint les dégoûts et les douleurs d’un étudiant de jadis
    enterré dans l’insignifiance d’aujourd’hui. J’ai parlé de la
    politique et de la misère !
    « Il faut attendre un nouveau régime. Je ne crois même pas
    qu’un journal républicain, politique, vous prendrait cette page
    ardente. Cependant je vais vous donner un mot pour X… »
    J’ai porté le mot. J’ai entrevu X…. entre deux portes.
    « Ah ! de la part de Chose ? Laissez-moi votre copie. »
    Huit jours après je reçus avis que tout cautionné et tout
    républicain qu’on fût, on ne pouvait se hasarder à publier mon
    travail. Je ferais condamner le journal.
    Alors l’empire a peur de ces quatre feuilles que j’ai écrites
    dans mon cabinet de dix francs !
    – 344 –
    J’ai repris ma copie. Je suis rentré chez moi désespéré ! Ce
    que je fais de personnel est dangereux, ce que je fais sur le patron
    des autres est bête !…
    Pour ne pas être l’obligé du journal et n’être pas payé d’une
    copie non publiée, j’ai proposé à M. Mariani de lui livrer le même
    nombre de lignes en prose possible.
    « Tout de même, a-t-il dit, pour me couvrir vis-à-vis du
    bailleur de fonds. »
    J’ai bâclé deux ou trois articles que je n’ai pas eu le courage
    de relire quand je les ai vus imprimés !
    Je serais honteux qu’on en parlât de ces articles, et je les
    cache comme des excréments.
    Le jour de la paye, on m’a soldé en grosses pièces de cent
    sous, comme on paie à la campagne – elles suent noir dans ma
    main fiévreuse.
    Une chance !
    Un ancien voisin de Sorbonne, au grand concours, un
    Charlemagne, Monnain me reconnaît et m’arrête. Il est ému…
    « C’est bien toi qui as allumé le brûlot dans une petite
    machine à esprit-de-vin, le jour de la composition de vers
    latins ?…
    – C’est moi.
    – 345 –
    – Deschanel qui était de garde dit : « Ouvrez les fenêtres !
    D’où vient cette odeur moderne ? » – Et elle était bonne, ton eaude-
    vie !… Tu sais, je suis maintenant directeur de la Revue de la
    Jeunesse15… Veux-tu faire la chronique ?… – C’est bien toi qui as
    allumé le brûlot ?…
    15 Vallès a supprimé la description de Monnain du manuscrit :
    « Le rédacteur en chef est un ancien élève de l’École Normale, un
    tantinet ivrogne. C’est dans un café, je crois, que le directeur l’a
    rencontré, dans un café où il était en train de se saoulôter. On a lié
    connaissance entre deux carafons et c’est là qu’il a été décidé qu’on
    fonderait la revue. Elle se ressentira de son origine et l’on boira
    toujours un petit peu dans les bureaux, toujours un petit peu, et
    quelquefois énormément.
    « C’est drôle comme Monnain, qui a eu des prix de version
    grecque, ressemble peu à un Grec ! Il a toujours son col de travers, un
    lorgnon qui ballote, le chapeau en arrière, il se balance en marchant,
    quand il n’a pas bu ; il se balance sans marcher quand il a bu. Il a le
    nez pointu, la bouche fine, le menton en galoche, c’est un fils de
    paysan, bien sûr, il a même du faraud de village dans ses cravates qui
    sont à pois quelquefois et il nasille comme un maître d’école. C’est un
    échappé des champs que l’odeur de l’encre a grisé d’abord, le parfum
    d’un petit succès ensuite. Il a écrit un article qui a fait du bruit. Il vit
    sur ce bruit là, mais il n’en a pas gardé une vanité gênante. Ce qu’il
    aime le plus, ce n’est pas la gloire, c’est d’être un peu parti, c’est de
    siroter des bonnes petites liqueurs dans un café en fumant un cigare
    qui lui pique la langue. Il préférerait un café où l’on ne recevrait pas la
    revue mais où la chartreuse serait bonne. Il me paraît drôle ce
    normalien qui a si peu de tenue, ce prix du grand concours qui, quand
    on lui demande s’il se rappelle qui eut le prix de grec cette année là,
    répond qu’il ne s’agit pas de ces bêtises et qu’il faut boire de ce
    quidam dont on a vidé une fiole l’autre soir…
    « Il était professeur je ne sais où. Il a demandé un congé et il
    compte en redemander un autre et encore un autre, en tout cas
    profiter du temps qui reste à courir sur celui-ci pour se piquer le nez
    avec méthode.
    – 346 –
    – Oui, oui… Et c’est sérieux, ton offre de chronique ?
    – Elle paraîtra le 15, si tu veux. Viens un peu avant. »
    J’arrive le 12 avec ma copie.
    Monnain la lit avec des soubresauts et finit par la jeter sur la
    table.
    « Je ne peux pas publier ça ! Tu éreintes Nisard ! C’est mon
    protecteur à l’école et je compte sur lui pour me faire recevoir à
    l’agrégation… »
    Et ce sont des jeunes ! Oui, des jeunes qui ont besoin des
    vieux ! Des jeunes qui n’ont pas le droit, ni le courage, ni l’envie
    de crier ce qu’ils pensent !
    Pourquoi ai-je mis les pieds dans ce métier ! Mon père !
    pourquoi avez-vous commis le crime de ne pas me laisser devenir
    ouvrier !…
    De quel droit m’avez-vous enchaîné à cette carrière de
    lâches ?…
    « Je ne puis malheureusement pas me piquer le nez comme lui.
    Je suis malade quand je me pique le nez. Mais j’assiste avec plaisir à
    ces noces où ce normalien jette par-dessus les moulins sa toque de
    licencié et finit la soirée en disant : « Décidément Boileau est un
    mufle ! »
    « Je pousse des oh ! oh ! hypocrites, mais en dessous je le pousse
    et lui, titubant, répète : « Je ne retire rien, c’est un mufle. »
    – 347 –
    « Laisse donc ta sacrée politique de côté, et fais de la copie
    pour le pognon. »
    Soit ! je travaillerai pour le pognon.
    Je laisserai aller de la prose qui sera tout simplement une
    traînée d’encre, mais par exemple je ne signerai pas !
    Non, je ne signerai pas. J’avais mis mon nom au bas de
    l’article contre Nisard, je prends un masque de carton
    maintenant. Je n’ai pas attendu, pâti, lutté pour aboutir à signer
    des niaiseries !
    On a consenti à me laisser prendre le masque de carton. À
    l’ombre de ses trois lettres je travaille sans responsabilité. J’en
    livre pour l’argent qu’on me donne. Je ne relis pas la copie que je
    porte. Si par hasard c’est bon, tant mieux, si c’est mauvais, tant
    pis. Il paraît qu’une fois ou deux j’ai été intéressant entre autres le
    jour où j’ai parlé d’un mort célèbre dont j’avais connu la misère.
    C’est qu’il était mort celui-là et l’on pouvait le louer ou
    l’assommer sans crainte. J’avais laissé parler mon coeur et on ne
    l’avait pas fait taire.
    Une semaine pourtant – celle où l’on a enterré un
    réactionnaire célèbre de 48 – je suis sorti de mon insouciance et
    de mon dégoût, et j’ai demandé à avoir le champ libre – je
    signerai cette fois, si l’on veut !
    « Vas-y ! »
    Ah bien oui ! J’ai encore mis des mots qui font bondir
    Monnain.
    – 348 –
    « Je ne croyais pas que tu prendrais le sujet aux entrailles !
    On tuerait la revue, si elle imprimait ton appel à la révolte. »
    On tuerait ta revue ? Eh ! elle mourra, ta revue ! Elle mourra
    d’insignifiance et de lâcheté. Ne valait-il pas mieux la faire sauter
    comme un navire qui ne veut pas amener son pavillon !
    « Il faut attendre un nouveau régime » – voilà mon avenir !…
    « Vous perdez courage, vous voulez lâcher la partie ? Ce n’est
    pas brave ! me dit un homme de coeur qui essaie de me retenir et
    de me consoler. – Encore un effort, me crie-t-il. – J’irai voir P…,
    qui a été déporté de Décembre avec moi, et je lui demanderai qu’il
    vous fasse entrer dans le journal dont il est actionnaire. »
    Il a demandé et obtenu !
    J’ai à faire une série d’articles sur les professeurs de l’empire :
    comme celui que j’avais écrit sur Nisard. – S’ils sont verts, on les
    prendra. Aussi verts que vous voudrez.
    J’étais à la besogne quand on a frappé à ma porte.
    C’est un professeur de Nantes, assez brave homme, qui
    m’aimait un peu et ne se moquait pas trop de ma mère.
    « Je suis de passage à Paris, et je me suis dit : j’irai serrer la
    main à mon ancien élève.
    – Merci.
    – Et les affaires ? – Vous n’êtes pas heureux, je vois ça !
    – 349 –
    – Ni heureux ni malheureux. »
    Qu’a-t-il besoin de mettre le doigt sur ma misère ! Est-ce qu’il
    vient pour m’offrir l’aumône ?
    « Qu’est-ce que vous faites maintenant ? Est-ce encore des
    petites machines comme les choses dans la Revue de Monnain ?
    – Vous savez donc que j’écrivais ?
    – Un ami de Monnain, qui est venu faire la troisième à
    Nantes, nous l’a dit, mais je n’en ai pas été bien content, entre
    nous ! Vous, le républicain, vous avez été bien pâle. »
    Je ne me suis même pas donné la peine de lui expliquer
    pourquoi il m’avait trouvé si pâle.
    Mais je lui ai lu l’article vert que j’étais en train d’écrire.
    « Trouvez-vous ceci meilleur ?
    – Certes ! mon cher, c’est superbe ! »
    Quelques jours après, je sortais du journal où mon manuscrit
    avait été lu, même applaudi. J’avais vu à la façon dont les
    domestiques et les petits m’avaient salué quand j’étais sorti, que
    j’avais pied dans la place.
    Mais j’ai trouvé une lettre de mon père, en rentrant chez moi.
    « M. Creton nous a dit que tu vas écrire contre les grands
    universitaires… Tu veux donc me faire destituer ?… Quand paraît
    l’article ? Quand nous ôtes-tu le pain de la bouche ?… Nous
    – 350 –
    trouveras-tu un lit à l’hôpital, après nous avoir jetés dans la rue ?
    C’est ainsi que tu nous récompenses de t’avoir fait donner de
    l’éducation. »
    Votre éducation !… N’en parlons plus, s’il vous plaît.
    Je retirerai mes articles. Je ne vous ôterai pas le pain de la
    bouche. – Vous avez raison ! Ce serait la destitution, et je ne
    pourrais pas vous trouver une place à l’hôpital…

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  58. Artisans de l'ombre Dit :

    IL FAUT SE FAIRE
    DES RELATIONS
    LECAPET
    Il y avait sous l’Odéon un petit journal qui pendait, le
    Mouvement artistique et littéraire. Il ne tenait que par une patte,
    le vent avait détaché l’une des pinces de bois qui le maintenait sur
    la ficelle.
    Il allait dégringoler et s’envoler, emporté par la bise qui
    s’engouffrait dans les galeries. Je suis venu à son secours. Le père
    Brasseur m’a remercié et du même coup, j’ai jeté un coup d’oeil
    sur la feuille avant qu’on la rattachât à la ficelle.
    Ce doit être un groupe de garçons sérieux qui rédige le
    Mouvement artistique et littéraire. Un des articles se termine
    ainsi : « Nous courons après des idées et non après des
    papillons. » Cette phrase indique des penseurs. L’envie me prend
    de voir ces jeunes courir après des idées.
    C’est au fond d’une cour ! bien humide ! Mon nez coule, j’en
    serai pour un mouchoir. Je pousse la porte. On ne court pas !
    – 351 –
    C’est bien petit pour courir – on ne court pas, au contraire on est
    assis.
    Ils sont trois, le rédacteur en chef qui bégaie, le directeur qui
    zézaie et un troisième qui a l’air de communier ! Il ressemble à un
    enfant de choeur qui aurait les cheveux gris et la patte d’oie, ou à
    une jeune fille qui se serait fait des moustaches et une barbiche
    avec du bouchon brûlé. On l’appelle M. Lecapet.
    Il est maigre comme un salsifis et a bien la tournure d’un
    petit salsifis qu’on vient d’arracher d’un champ et qui est tout
    plein de terre, avec un petit fil qui le termine coquettement.
    Lecapet aussi a un fil qui pend de la doublure de sa redingote.
    Pourquoi ne boutonne-t-il pas sa chemise qui est toute ouverte
    par-devant, je vois son petit poitrail. Sa patte d’oie lui ride sa
    petite figure tout entière quand il rit. Quand j’étais enfant, dans
    les belles années de mon enfance, ma mère me donnait les pattes
    des volailles mortes, elle s’en privait pour me les donner et je
    tirais un nerf qui faisait recroqueviller les griffes : c’était innocent
    et instructif. – Tu apprends quelque chose au moins : tu apprends
    le système nerveux des poules. La figure de Lecapet quand il rit
    ressemble à une patte de poulet qu’on tire. On ne voit que son oeil
    comme une prunelle de crevette qui luit au-dessus d’un nez effilé
    et pâlot et un bout de langue qu’il laisse passer entre ses dents, ce
    qui est vraiment très enfantin et pas du tout déplaisant.
    Il tient d’une main fluette, maigre, grise, une paire de gants
    noirs qu’il secoue : des gants qu’a écorchés la vie, ridés comme
    son cou de dindonneau.
    Il est en train de réciter des vers :
    Jamais le lourd manteau du fourbe ou du sectaire
    De ses plis ondoyants n’a blessé mes bras nus.
    Il nous a dit cela en secouant ses gants comme la sonnette à
    l’élévation, et son petit bout de langue est sorti religieusement –
    – 352 –
    comme pour qu’on y mette une hostie ! Mais qu’entend-il par ses
    bras nus ? Est-ce qu’il compte se promener les bras nus ? Il doit
    avoir des bras comme des allumettes, ça doit faire pitié ses bras !
    Il ferait mieux d’avoir un tricot avec des manches.
    …Oui, mon front est paré de grâce et de pudeur !
    Mais il est tout mâchuré ton front !
    Quand courra-t-on après des idées ?
    Ah ! l’on aborde un sujet littéraire.
    Jusqu’à présent on n’a pas fait attention à moi. Quand je suis
    entré et qu’on m’a demandé ce que je voulais, j’ai expliqué que
    sous l’Odéon… – le journal – ses articles graves – enfin, j’avais eu
    l’idée de venir fraterniser avec des camarades de la République
    des lettres. On ne m’a pas accueilli comme un frère. On n’a pas
    trop répondu grand-chose. Je pensais qu’ils auraient l’air plus
    flattés. C’est qu’aussi je suis très mal mis ! Pourtant on me fait
    signe de m’asseoir sur une des deux chaises qu’il y a dans le
    bureau et l’on s’est remis à écouter Lecapet. Je me suis contenté
    de mettre une fesse comme tout le monde sur le rebord de
    quelque chose. Elle me fait mal même au bout d’un moment. J’ai
    choisi une place très incommode. M’asseoir pour me refaire ? Je
    n’ose. J’aurais l’air dans cette chaise au milieu de la pièce d’un
    homme qui attend qu’on lui fasse la barbe.
    On m’a négligé, trop négligé. Pourtant quand Lecapet est
    arrivé au manteau du fourbe, aux bras nus, au front paré de grâce
    et de pudeur, j’ai remué un peu : le bois a crié ! On s’est tourné
    vers moi avec humeur, comme si on ne me tolérait qu’à condition
    que je ne ferais entendre aucun bruit. Avec ça, ce soupir du bois
    était comme une plainte étouffée ! Il y a eu doute dans l’esprit des
    assistants…
    – 353 –
    Lecapet a fini, il remise son bout de langue, rebaisse ses
    paupières, dodeline sa petite tête et bat son genou pointu avec
    son gant fané. On reste un moment silencieux. Les yeux se
    tournent vers moi. Ça me gêne.
    On ne me questionne pas encore, mais je suis tellement
    l’objet de la curiosité générale que je sens qu’il faut parler ou me
    brûler la cervelle.
    « Messieurs, les sentiments qu’on vient d’exprimer sont tout
    à fait les miens – tout à fait, tout à fait – » j’y mets de
    l’enthousiasme et je répète tout à fait d’un air crâne, presque
    provocateur ! On ne répond rien. S’il entrait un papillon, si on y
    souffrait les papillons dans cette maison, on entendrait le bruit de
    ses ailes !
    On a l’air stupéfait.
    L’idée du papillon qui passe me remet en selle. « C’est une
    phrase qui est une théorie, un drapeau ! “Nous ne courons pas
    après les idées mais après les papillons !” »
    J’ai su depuis que je m’étais trompé ; c’était le contraire.
    « Nous n’avons pas dit cela », bégaie le rédacteur en chef.
    Me serais-je trompé de coin ? Je m’informe comme si
    j’arrivais :
    « C’est bien ici le Mouvement artistique et littéraire ?
    – Oui, monsieur. » Un « oui » très ferme et très carré.
    Ils ne renient pas leur logement, ils ne rougissent pas de leur
    rez-de-chaussée. Ils mettraient c’est ici sur la porte, en grosse
    lettres s’il n’y avait pas à craindre une fâcheuse confusion.
    – 354 –
    « Eh bien, n’avez-vous pas eu l’honneur d’écrire que vous ne
    couriez pas après – après ci, après ça ? »
    Je mets tout, les papillons, les idées, papi-idées pa-llon-papipa-
    pardon !
    Les yeux du rédacteur en chef jettent des flammes. Ils croient
    que j’imite le bègue pour me moquer de lui. Une querelle va s’en
    suivre, il y a un duel de bègues dans l’air, d’un vrai et d’un faux
    bègue.
    Situation triste ! malentendu pénible !
    « Enfin, qu’êtes-vous venu faire ici ? »
    On s’avance vers moi.
    « Fraterniser.
    – Fra-fra-fra ? »
    Le bègue ne peut pas finir.
    « Monsieur, mon père était officier de la Garde républicaine,
    dit celui qui zézaie, et on a l’habitude dans ma famille de corriger
    les insolents ou de flanquer à la porte les idiots. Qu’êtes-vous, un
    malotru ou un imbécile ? »
    Je ne veux pas y mettre d’animosité ni d’orgueil, de la
    franchise seulement.
    « Monsieur, je suis un imbécile. »
    – 355 –
    Je donne cela comme ma profession, sans rougir ! pourquoi
    rougirais-je ? Il n’y a pas de sot métier, il n’y a que des sottes
    gens !
    Une fois que j’ai joué cartes sur table, je me suis senti plus à
    l’aise ! On savait qui j’étais maintenant sans avoir
    malheureusement d’adresse à distribuer. Je pense qu’on pouvait
    me croire sur parole et quelle raison avais-je d’abuser de la bonne
    foi des gens ?
    Je ne prenais donc personne en traître et fort de ma franchise
    je retrouvai de l’assurance.
    « Si votre père était officier de la Garde républicaine, c’est que
    probablement il était républicain… »
    Ce n’était pas une raison. Cependant je m’appuyai là-dessus
    pour dire que j’étais républicain aussi – j’appartenais à une bande
    dont on avait parlé au Cours Michelet, aux manifestations et au 2
    Décembre.
    « Vous connaissez C…
    – Comment vous appelez-vous ?
    – Jacques Vingtras.
    – Il fallait donc le dire ! C’est vous qui rappelez les Saint-
    Vincent pour leur donner des coups de pieds au cul. »
    Je rougis timidement, j’ai toujours eu des scrupules de
    conscience à cet endroit. J’ai ce coup de pied au cul sur le coeur.
    « C’est vous qui avez voulu enlever l’Empereur ?… » Et ils en
    content encore d’autres. Ils savent ma vie d’émeutier mieux que
    – 356 –
    moi. Ils connaissent des amis de nos amis, Boulimier est venu
    leur apporter des vers !
    « Monsieur, dit Lecapet après un instant de recueillement,
    d’une voix douce et les yeux baissés. Vous n’avez pas senti ce que
    vous avez d’idéal en vous se troubler quand vous avez prié ce
    jeune homme de Saint-Vincent de prendre une attitude qui
    répondît aux concepts de votre intelligence à ce moment…
    – Je n’ai rien senti… Peut-être un peu d’engourdissement.
    – Dans les facultés de votre âme ?
    – Non, au bout du pied qui avait frappé. J’avais tapé sur l’os
    probablement. C’est un os spécial qu’il ne faut pas prendre en
    biais. Quand on le prend en biais, on court le risque de se
    blesser. »
    Lecapet me remercie d’un air séraphique et a l’air de se parler
    à lui-même.
    J’ai revu souvent Lecapet.
    Chaque fois que je l’ai revu, il lui manquait un lacet à ses
    souliers, des boutons à son paletot, il avait du noir sur le front, ses
    cheveux faisaient une petite queue par-derrière et sa cravate était
    nouée sur le côté. On voyait souvent son petit poitrail. Il a
    toujours un parapluie dont les baleines sont cassées, et un gros
    livre sous le bras droit, où il met l’état de son âme.
    Lecapet écrit tous les soirs ce que son âme a fait dans la
    journée. Quand il en oublie il pique des renvois. Il doit se tromper
    de temps en temps aussi, mettre l’état de l’âme d’un autre par
    inadvertance – ou bien mettre l’état d’autre chose que son âme,
    – 357 –

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  59. Artisans de l'ombre Dit :

    27
    Hasards de la fourchette
    Des gens qui travaillent pour un grand dictionnaire en cours
    de publication, sont devenus mes amis de bibliothèque.
    Ils sont une bande qui vivent sur ce dictionnaire, qui y vivent
    comme des naufragés sur un radeau – en se disputant le vin et le
    biscuit – les yeux féroces, la folie de la faim au coeur. C’est
    épouvantable, ce spectacle !
    Un contremaître à mine basse est chargé de distribuer
    l’ouvrage. – La plupart se tiennent vis-à-vis de lui dans l’attitude
    des sauvages devant les idoles et lèchent ses bottes ressemelées.
    Il y a eu deux ou trois fausses joies. On a cru voir – non pas
    une voile à l’horizon – mais le requin de la mort qui venait
    manger un des travailleurs.
    Un de moins ! c’était des mots qui revenaient aux autres
    après l’enterrement – le quart d’une lettre qu’avaient à se
    partager les survivants – une ration qui augmentait le repas de
    chacun, une goutte de sang à boire, un morceau de chair à
    dévorer… – Vains espoirs !… Il faut en avoir vu de dures pour
    descendre jusqu’au Dictionnaire, et quand on en est là, c’est qu’on
    n’a pas envie de mourir. Celui qu’on croyait mener au cimetière y
    a échappé. Il y a contre lui une sourde colère.
    J’ai demandé s’il ne restait pas quelques bribes pour moi ; les
    mots difficiles, répugnants…
    Malheureux ! – j’ai eu l’air d’un voleur, presque d’un traître.
    – 359 –
    J’ai dû vite affirmer que c’était pour rire – c’est à peine si l’on
    m’a cru, et chaque fois que j’entre dans le bureau, il y a des
    regards en dessous et des chuchotements redoutables
    Inutile de songer à gagner un sou là. – Le radeau est plein, on
    dirait qu’on va tirer au sort à qui sera le premier mangé.
    Mais je me suis souvenu de cette ressource, un jour qu’on
    prononçait devant moi le nom d’un grammairien célèbre, qui
    travaille à un autre Dictionnaire qu’on a surnommé La
    Concurrence.
    Un camarade du quartier, qui connaît le fils de ce
    grammairien, a posé ma candidature. Elle est prise en
    considération.
    On me prie de venir.
    J’ai assez de chance, je tombe souvent sur de braves gens.
    J’ai affaire à un excellent homme, fort poli, point bégueule,
    qui me dit :
    « J’ai justement besoin de quelqu’un, mais je ne suis pas
    riche. Je vous paierai peu, je ne vous paierai même pas. Je vous
    ferai avoir une table d’hôte et une chambre. Je connais un
    gargotier et un logeur. – En échange de ce crédit dont je
    répondrai, vous viendrez à neuf heures du matin et vous partirez
    à six heures du soir – avec une heure pour le déjeuner. Mon fils
    vous indiquera votre travail. J’ai tout mâché depuis quinze ans.
    Cependant, votre éducation pourra m’aider, et vous vivrez… Vous
    n’avez pas d’autre ressource ?
    – J’ai quatre cent quarante francs par an.
    – 360 –
    – C’est quelque chose…. c’est beaucoup ! Je n’ai pas, moi,
    quatre cent quarante francs par an ! – et j’ai cinquante-cinq ans.
    Avec du courage, vous pourrez vous en tirer… Vous ne finirez pas
    à l’hôpital… Si vous voulez, vous pouvez prendre votre chaise
    dans la salle dès aujourd’hui. »
    Cela a duré quelque temps – mais un jour, il est survenu des
    querelles entre le grammairien et l’éditeur – le pauvre
    grammairien a été vaincu, et il a dû rogner son budget et se priver
    de mes services.
    Pendant que j’étais chez lui, j’avais crédit, dans un petit
    restaurant, d’un déjeuner de dix sous le matin, d’un dîner de un
    francs vingt-cinq le soir – une chambre de douze francs – oh !
    bien laide, bien triste ! dans un hôtel où paraît-il, Nadar a
    demeuré ! Je plains Nadar !
    Mais j’ai mis le pied à l’étrier.
    On se connaît de lexique à lexique. Il y a la confrérie des
    Bescherellisants, des Boisteux, des Poitevinards.
    Des propositions me sont faites de la part d’une maison de la
    rue de l’Éperon, qui a besoin de grammairiens à bon marché.
    On m’offre un centime la ligne – deux sous les dix lignes – un
    franc le cent, – et encore il faut ajouter quelques citations des
    écrivains célèbres. Chaque sens particulier doit être appuyé d’un
    exemple.
    On n’arrive pas à plus de deux francs cinquante par jour, en
    travaillant et en fouillant les écrivains célèbres ! – C’est long de
    chercher les exemples dans les livres !…
    J’ai trouvé un moyen pour aller plus vite.
    – 361 –
    C’est malhonnête, je trouble la source des littératures !… je
    change le génie de la langue… elle en souffrira peut-être pendant
    un siècle… mais qui y a vu et qui y verra quelque chose ?
    Voici ce que je fais.
    Quand j’ai à ajouter un exemple, je l’invente tout bonnement,
    et je mets entre parenthèses, (Fléchier) (Bossuet) (Massillon) ou
    quelque autre grand prédicateur, de n’importe où, Cambrai,
    Meaux ou Pontoise.
    C’est l’Aigle de Meaux que je contrefais le mieux et le plus
    souvent.
    Mais s’il ne me vient pas sous la plume quelque chose de bien
    bouffi, bien creux, bien solennel, bien rond, je remonte d’un
    siècle, je mets mes citations sur le dos des gens de la Renaissance
    ou du Moyen Age.
    Je gagne ainsi quinze sous de plus par jour.
    Quinze sous ! – C’est un dîner.
    Il y a eu à propos de ces citations une violente dispute, un
    jour, au café Voltaire, où vont des universitaires et où je vais aussi
    de temps en temps.
    Un des professeurs tenait en main la dernière livraison du
    Lexique, où je travaille, et avait le nez sur un mot traité par moi.
    Il lit une phrase de Charron et se frotte les mains, se passe la
    langue sur les lèvres.
    « Oh ! les hommes de ce temps-là ! »
    – 362 –
    Un de ses collègues s’extasie à son tour, mais prête à la
    citation un sens différent.
    « Il n’a jamais été dans la pensée de Charron, monsieur
    Vessoneau…
    – C’est au contraire bien son génie. Il est tout entier làdedans
    !
    – Vous n’avez pas lu Charron comme moi, mon cher
    Pierran… »
    Je buvais mon café, impassible.
    La dispute s’est terminée par une épigramme amère
    empruntée encore à la livraison.
    « Oh ! l’on peut bien vous attribuer cet autre mot de
    Chamfort, celui-là, tenez, qui est cité au bout de la page !… »
    Il est de moi, ce mot-là aussi. J’étais très gêné cette dernière
    quinzaine, très pressé d’argent, et j’ai beaucoup mis de Charron et
    de Chamfort dans la livraison.
    Je jouis d’une renommée spéciale dans la maison, où il va pas
    mal de vieux professeurs qui parlent de moi… Ce qui est de son
    cru n’est pas fameux, mais il a beaucoup lu ses classiques et il sait
    admirablement choisir ses citations. Il connaît surtout le MoyenÂge
    !
    J’en abats pour environ soixante-dix francs par mois.
    – 363 –
    J’ai touché recta le premier mois. Pour arriver à un chiffre
    rond, il manquait quelques lignes, j’ai fait près de sept sous avec
    du Marmontel.
    Encore pas mauvais, ce vieux !
    Au bout du second mois j’attends en vain mon argent.
    J’ai menacé de la justice de paix… du bruit… du scandale…
    On m’a offert moitié – en me congédiant. J’ai pris moitié et
    suis parti, non sans grommeler – ce qui a irrité les patrons. Ils
    vont disant partout que je suis un mauvais coucheur.
    « C’est dommage : un garçon qui possède si bien ses
    classiques ! »

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  60. Artisans de l'ombre Dit :

    DIOGERNE
    Je vais quelquefois dans un restaurant à prix fixe de la rue
    Rambuteau, à deux heures moins cinq. Je viens à ce moment là,
    parce qu’à deux heures le déjeuner finit et le dîner commence.
    C’est cinquante centimes le déjeuner.
    – 369 –
    Pour cinquante centimes on a un plat de viande, du pain, un
    dessert. À cet instant de la journée, ce repas – à cheval sur le
    matin et sur le soir – est très profitable.
    J’ai le droit de rester le temps qu’il me plaît, je lis les journaux
    et je réfléchis.
    C’est au premier. – On entre par une allée noire, mais la salle
    est vaste, bien éclairée, avec des glaces dont le cadre est entouré
    de mousseline blanche.
    Il y a toujours une odeur de rognons sautés qu’on respire
    pour rien.
    De la fenêtre, on plonge dans la rue ; on aperçoit le Colosse de
    Rhodes, on voit aller et venir un monde d’ouvriers.
    J’éprouve de la joie à reposer mes yeux sur la foule des
    plébéiens ; il y a chez eux de la simplicité, de l’abandon, des
    gestes ronds, des éclats de gaieté franche. Ce n’est pas grimaçant
    et tendu comme le milieu où je promène mon existence inutile.
    Dès que je puis, je descends vers ces halles bruyantes et dans
    ce tourbillon de peuple.
    Il faut pour cela que j’aie les cinquante centimes du déjeuner,
    plus les deux sous pour le garçon : il faut aussi que je ne sois pas
    trop ridicule de mise et n’aie pas l’air trop râpé. On peut avoir une
    blouse sale – c’est le travail qui a fait les taches – mais un habit
    noir fripé vous fait remarquer dans ces quartiers simples. On
    croit qu’il a été sali par des vices.
    – 370 –
    J’achevais mon dessert, le nez dans le journal.
    Le patron entre avec un homme que je reconnais.
    Il chantait le Vin à quatre sous, du temps de l’Hôtel
    Lisbonne, quand nous allions à Montrouge – sous le grand
    hangar – où l’on buvait assis sur les bancs de bois, dans de gros
    verres.
    Ils sont camarades, le maître du restaurant et lui, et ils
    viennent siffler – loin de la chaleur des fourneaux – une bouteille
    de bordeaux frais.
    Ils trinquent, retrinquent, causent et discutent à propos de
    chansons.
    À un moment, ils ont besoin d’une consultation.
    Le patron dit :
    « Adressons-nous à monsieur. »
    C’est de moi qu’il parle, et vers moi qu’il se tourne.
    « Vous prendrez bien un verre de vin avec nous ? et vous nous
    direz qui a tort de nous deux. »
    C’est offert de bon coeur, et j’accepte.
    « Voici la chose : Je dis à Rogier qui est là, qu’il ne doit pas
    dire Diogène mais Diogerne – pas Gène : Gerne ! J’en appelle à
    vous, fait le cuisinier en enfonçant sa toque blanche sur sa tête ;
    vous avez de l’éducation. Prononcez. » Diable !
    – 371 –
    Si je me prononce contre lui, me laissera-t-il encore venir à
    deux heures moins cinq pour déjeuner : quand l’avis affiché sur le
    mur dit qu’à partir de deux heures tous les repas sont de seize
    sous ?
    J’hésite.
    Le cuisinier répète en tapant sur la table :
    « Je prétends que le refrain est comme ceci : »

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  61. Artisans de l'ombre Dit :

    28
    À marier
    Je reçois régulièrement mes quarante francs par mois. –
    Régulièrement ? Hélas ! non. Il y a parfois un jour, deux jours de
    retard, et alors j’ai le frisson, parce que ma logeuse attend. Mon
    estomac attend aussi – c’est dur. J’ai passé souvent vingt-quatre
    heures, le ventre creux, ayant à peine la force de parler quand
    j’avais une leçon à donner. Ce n’est la faute de personne ! Mon
    père ne m’a jamais fait faux bond ; mais j’ai eu beau lui écrire
    qu’une lenteur de quelques heures m’exposait à une humiliation
    pénible dans mon garni où ma quinzaine tombait à jour fixe, et
    me condamnait à des spasmes de faim. Il ne l’a pas cru. Les
    parents ne se figurent pas cela, loin de Paris. Au café, ils
    demandent le Charivari, lisent les légendes de Gavarni, qui
    parlent de carottes tirées par les étudiants. J’ai failli en tirer une,
    une fois – l’arracher d’un champ, à Montrouge, pour la croquer
    crue et sale, en deux coups de dent, tant mes boyaux grognaient !
    Je venais de rater un ami qui avait crédit dans une gargote de la
    banlieue.
    Quelqu’un passa juste au moment où je me penchais : je
    partis comme un voleur. J’aurais peut-être bien été accusé de vol,
    si j’avais été surpris un instant plus tôt.
    Ah ! tant pis, je prendrai la vache enragée par les cornes !
    C’est ma vie en garni qui me fait le plus souffrir. Je suis là
    souvent avec des voyous et des escrocs.
    L’autre matin, des agents en bourgeois sont entrés au nom de
    la loi dans mon taudis, et m’ont cerné sur mon grabat comme
    coupable de je ne sais quel crime.
    Ils s’étaient trompés de porte. C’était mon voisin qui avait
    volé ou violé. il était chez lui ; il chantait.
    – 376 –
    On a reconnu sa voix, ce qui a fait reconnaître mon
    innocence ! Mais que le scélérat les eût entendus monter, qu’il eût
    descendu l’escalier à la dérobée, j’avais beau me débattre, on
    m’emmenait !
    J’ai écrit à mon père, je lui ai conté l’aventure, et je lui ai
    demandé l’aumône :
    « Avance-moi le prix d’un petit mobilier, de quoi meubler
    comme une cellule, un coin où je vivrai à l’abri de ces hasards. J’ai
    trouvé une chambre pour quatre-vingt francs, rue Contrescarpe.
    On veut le terme d’avance ; je te le demande aussi. Mais, je t’en
    prie, fais ce sacrifice qui m’épargnera bien des douleurs et des
    dangers ! »
    J’ajoutais dans ma lettre – timidement – que, dans cette vie
    où l’on habite des masures vieilles et misérables, on perd à
    chaque instant le peu qu’on a, dans les expropriations, les
    descentes, les rafles… que j’avais déjà égaré des oeuvres…
    C’était vrai ! En ai-je laissé dans les garnis, jetées aux ordures,
    cachées derrière une malle, gardées par le logeur, des pages qui
    avaient peut-être leur amère éloquence !
    Mon père ne m’a pas répondu.
    Oh ! j’ai senti malgré moi remonter contre lui le flot de mes
    colères d’enfant !
    …………………
    « Mais ne savez-vous pas, m’a dit un de ses anciens collègues
    de Nantes – que j’ai heurté tout d’un coup au coin d’une rue :
    – 377 –
    brave homme qui était notre ami, à qui j’ai avoué ma vie, tant le
    soir était triste, tant la pluie était noire, tant ma chambre de ce
    temps-là était froide ! – Ne savez-vous pas que votre père n’est
    plus à Nantes ? »
    Il m’a conté une douloureuse histoire.
    Mon père a retrouvé sur son chemin une Mme Brignolin, une
    veuve de censeur, qui l’a aimé ou a fait semblant de l’aimer. Il est
    devenu son amant, s’est compromis, affiché : ma mère, folle de
    jalousie et de chagrin, perdant la tête, a fait une scène à la
    maîtresse devant le collège ; il y a eu un scandale affreux, un
    rapport terrible au ministère. On s’est contenté d’un
    déplacement, mais mon père est dans une ville du Nord
    maintenant.
    Et je n’ai rien su de cela ! Ni lui ni ma mère ne m’en ont rien
    dit !
    « C’est que, voyez-vous, a répondu le vieillard, le lendemain a
    été arrosé de larmes ! Votre père est parti seul… Votre mère est
    retournée chez elle, dans votre pays, où je l’ai vue, il n’y a pas trois
    semaines, bien changée, mon ami !… Elle vit là comme une veuve,
    entre le portrait de son mari et le vôtre… J’ai assisté à la scène de
    séparation… C’était à qui se demanderait pardon.
    « – C’est moi qui suis coupable ! criait-elle en se mettant à
    genoux.
    « – Non, c’est moi que ma vie de professeur a rendu fou et
    mauvais…
    « – Nous pouvons être heureux encore, répondait votre mère.
    N’est-ce pas ? » répétait-elle, se tournant vers moi, et me
    consultant de ses yeux rougis.
    – 378 –
    « Et je dois vous dire que j’ai baissé la tête et ai répondu non !
    J’ai répondu non : parce que votre père est fou de celle à propos
    de laquelle le scandale a éclaté. Il la reprendra : il l’a déjà
    reprise… Honnête homme qui a l’air de commettre un crime…
    Mais il avait une nature d’irrégulier, et le hasard l’a mis dans un
    métier de forçat, en lui donnant pour compagne votre mère trop
    paysanne pour une âme haute et meurtrie. Je connais cela, moi
    qui ai souffert, qui ai aimé… sans qu’on le sache… Eh bien, oui,
    parce que j’avais passé par là, parce que j’étais au courant de
    toute l’histoire, j’ai conseillé la séparation ! Votre mère n’aurait
    pas fait de scandale, tout en agonisant de douleur, mais
    l’Université a ses mouchards, et tôt ou tard c’était, non plus la
    disgrâce, mais la destitution. C’est votre mère qui a fait la
    première le sacrifice. « Oui, il vaut mieux que nous nous
    séparions ! » Elle a éclaté en sanglots, et a embrassé votre père
    comme j’ai vu embrasser des morts avant qu’ils fussent mis dans
    la bière.
    « Je croyais que vous saviez cette histoire. Sans doute, ils
    n’ont pas encore osé vous la dire ! »
    …………………
    Le soir même de notre entretien – c’était le 31 – le père de
    Collinet est venu me voir et m’a apporté mes quarante francs.
    « Vous viendrez les chercher à la maison, désormais, tous les
    premiers du mois. » Il n’a rien ajouté, et je n’ai rien demandé.
    Mais j’ai écrit à ma mère.
    Ma plume a longtemps hésité ; j’ai raturé bien des lignes, j’ai
    même effacé un mot sous des larmes que je n’ai pu retenir. Je ne
    savais comment ménager son coeur.
    Elle m’a répondu.
    – 379 –
    « Oui, mon fils, ton père et moi, nous sommes séparés,
    séparés comme si la mort avait passé par là. Je te demanderai
    même comme une grâce de ne plus prononcer son nom dans tes
    lettres ; fais-moi cette charité au nom de ma douleur. »
    Par le vieux professeur, qui est revenu me voir, j’ai su qu’elle
    avait appris que la madame Brignolin nouvelle avait repris place
    dans le lit du père, et qu’auprès de certaines gens elle passait
    même pour l’épouse. C’est la fin, l’éternel veuvage ; je la connais.
    Le nom de mon père est rayé de nos lèvres, tout en restant écrit
    comme avec la pointe d’un couteau dans le coeur de la pauvre
    femme.
    Lui écrirai-je, à lui ? Que lui dire ? Un jour peut-être je saurai
    trouver le mot ou le cri qui rapproche le père du fils ; aujourd’hui,
    il faudrait l’excuser ou l’accuser ! Mais, à mes yeux, ma mère est
    malheureuse sans qu’il soit criminel. Je resterai muet entre ces
    deux victimes.
    Le bon vieux professeur, qui est reparti là-bas, m’a promis
    qu’il m’avertirait, si dans la maison de l’abandonnée arrivait la
    maladie ou un malheur.
    Mais ma mère elle-même m’écrit et m’appelle.
    « Je t’en prie, arrive puisque tu vas avoir tes vacances de
    Pâques et du temps devant toi… et puis, je suis souffrante, et je
    me dis souvent que si j’allais, par hasard, mourir avant de t’avoir
    embrassé encore une fois, mon agonie serait si triste !… Essaie de
    venir, mon enfant, tu me rendras bien heureuse. »
    Je tremble un peu en tenant cette feuille écrite là-bas, au
    village, par la main honnête de la pauvre femme… Comme ceux
    de la brasserie riraient s’ils me voyaient !
    – 380 –
    Je puis partir comme elle dit. J’ai même par hasard une
    redingote toute neuve et un chapeau tout frais.
    Voir le pays !…
    Toute la soirée, je me suis promené seul sous les arbres du
    Luxembourg en y songeant. Je n’ai pas mis les pieds à la
    brasserie, de peur d’enfumer mon émotion.
    Me voilà en route ! La locomotive est déjà à cent cinquante
    lieues de Paris !…
    La vue des villages qui fuient devant moi ressuscite tout mon
    passé d’enfant !
    Maisonnettes ceinturées de lierre et coiffées de tuiles rouges ;
    basses-cours où traînent des troncs d’arbres et des socs de
    charrues rouillés ; jardinets plantés de soleils à grosse panse d’or
    et à nombril noir ; seuils branlants, fenêtres éborgnées, chemins
    pleins de purin et de crevasses ; barrières contre lesquelles les
    bébés appuient leurs nez crottés et leurs fronts bombés, pour
    regarder le train ; cette simplicité, cette grossièreté, ce silence, me
    rappellent la campagne où je buvais la liberté et le vent, étant tout
    petit.
    Dans les femmes courbées pour sarcler les champs, je crois
    reconnaître mes tantes les paysannes ; et je me lève malgré moi
    quand j’aperçois le miroir d’un étang ou d’un lac ; je me penche,
    comme si je devais retrouver dans cette glace verte le Vingtras
    d’autrefois. Je regarde courir l’eau des ruisseaux et je suis le vol
    noir des corbeaux dans le bleu du ciel.
    Dans ce champ d’espace, avec cette profondeur d’horizon et
    ce lointain vague, l’idée de Paris s’évanouit et meurt.
    – 381 –
    Tout parle à ma mémoire : ce mur bâti de pierres posées au
    hasard et qui laissent de grands trous de lumière comme des
    meurtrières de barricade abandonnée : cette échelle de vigne qui
    a fait pétiller dans ma cervelle, ainsi que la mousse du vin
    nouveau, les réminiscences des vendanges – et ce bois sombre qui
    me rappelle la forêt de sapins où il faisait si triste et où j’aimais
    tant à m’enfoncer pour avoir peur !
    Nous sommes à Lyon.
    Je n’ai plus regardé ni vu les peupliers, les ruisseaux, le ciel !
    J’ai cru seulement apercevoir là-haut, dans les nuages, une boule
    de sang ; au-dessous, il me semblait que j’entendais claquer une
    guenille de deuil.
    J’ai ôté d’instinct mon chapeau – pour saluer le drapeau
    noir… le drapeau noir, étendard des canuts, bannière de la
    Guillotière !
    C’est en 1832, au sommet de cette Guillotière en armes, que
    des blouses bleues portèrent, pour la première fois, sur des fusils
    en croix, le berceau de la guerre sociale !
    Heureusement, nous avons passé vite et nous ne nous
    sommes point arrêtés… J’aurais perdu la joie du recueillement
    doux et profond, pendant les pèlerinages que j’aurais faits aux
    endroits où l’on avait crié : Vivre en travaillant, mourir en
    combattant !
    À Saint-Étienne nous avons pris le train qui longe la Loire.
    J’ai toujours aimé les rivières !
    – 382 –
    De mes souvenirs de jadis, j’ai gardé par-dessus tout le
    souvenir de la Loire bleue ! Je regardais là-dedans se briser le
    soleil ; l’écume qui bouillonnait autour des semblants d’écueil
    avait des blancheurs de dentelle qui frissonne au vent. Elle avait
    été mon luxe, cette rivière, et j’avais pêché des coquillages dans le
    sable fin de ses rives, avec l’émotion d’un chercheur d’or.
    Elle roule mon coeur dans son flot clair.
    Tout à coup les bords se débrident comme une plaie.
    C’est qu’il a fallu déchirer et casser à coups de pioche et à
    coups de mine les rochers qui barraient la route de la locomotive.
    De chaque côté du fleuve, on dirait que l’on a livré des
    batailles. La terre glaise est rouge, les plantes qui n’ont pas été
    tuées sont tristes, la végétation semble avoir été fusillée ou
    meurtrie par le canon.
    Cette poésie sombre sait, elle aussi, me remuer et
    m’émouvoir. Je me rappelle que toutes mes promenades d’enfant
    par les champs et les bois aboutissaient à des spectacles de cette
    couleur violente. Pour être complète et profonde, mon émotion
    avait besoin de retrouver ces cicatrices de la nature.
    Ma vie a été labourée et mâchée par le malheur comme cet
    ourlet de terre griffée et saignante.
    Ah ! je sens que je suis bien un morceau de toi, un éclat de tes
    rochers, pays pauvre qui embaumes les fleurs et la poudre, terre
    de vignes et de volcans !
    Ces paysans, ces paysannes qui passent, ce sont mes frères en
    veste de laine, mes soeurs en tablier rouge… ils sont pétris de la
    même argile, ils ont dans le sang le même fer !
    – 383 –
    Deux mots de patois, qui ont tout d’un coup brisé le silence
    d’une petite gare perdue près d’un bois de sapins, ont failli me
    faire évanouir.
    Nous approchons !
    Je suis pâle comme un linge, je l’ai vu dans la vitre, j’avais
    l’air d’un mort.
    Le Puy ! Le Puy !…
    Je reconnais les enseignes, un chapeau en bois rouge, la botte
    à glands d’or, le Cheval blanc, l’Hôtel du Vivarais.
    À une fenêtre, je vois tout à coup apparaître une face pâle
    avec de grands yeux noirs au larmier meurtri, et j’entends un cri…
    « Jacques ! »
    C’est ma mère qui m’appelle et qui me tend les bras ! Elle
    vient au-devant de moi dans l’escalier et m’embrasse en pleurant.
    « Comme tu as l’air dur ! » me dit-elle au bout d’un moment.
    C’est qu’en effet j’ai senti comme le froid d’un couteau dans le
    coeur, en entrant dans la chambre où elle m’a entraîné et qui a
    comme une odeur de chapelle.
    Partout, des reliques fanées : cadres de vieux tableaux,
    gravures jaunies par le temps… – C’est ce qui lui reste d’avant sa
    séparation.
    Voilà le portrait de mon père, avec les cheveux en toupet
    comme on les portait quand il était jeune. La tête est presque
    – 384 –
    souriante et pleine. Mais à côté est un dessin qui le représente
    amaigri et l’oeil triste. Ce dessin a été fait quand la vie avait fané et
    creusé ses traits.
    Voici son portefeuille de vieux cuir vert, où il avait écrit des
    chansons qui avaient la forme de flacons et de gourdes, où il avait
    aussi laissé dans un des plis une fleur donnée par ma mère…
    Cette fleur-là, elle vient de la retirer, et, après l’avoir pressée
    sur ses lèvres, elle a voulu que j’y appuie les miennes aussi. Je l’ai
    fait machinalement et avec gêne…
    Toutes ces choses, porte-montre d’il y a trente ans, bonnet
    grec aux roses défraîchies et poudreuses, bouquet aux pétales secs
    embaumant pour elle le souvenir d’un jour heureux, tout cela est
    entremêlé de brins de rameau et de buis bénit, même d’images de
    sainteté, et la pauvre femme joint les mains et regarde le ciel en
    remuant les miettes du passé.
    Elle est restée immobile dans sa douleur depuis le jour où son
    mari l’a quittée.
    J’ai senti le voile des larmes, certes, quand j’ai eu son visage
    pâle et grave contre le mien, quand elle m’a serré contre sa
    poitrine amaigrie et tremblante : être faible qui n’avait plus que
    moi pour s’appuyer et que moi à aimer. Mais en voyant se dresser
    entre nous trois, elle, moi et mon père absent, cette reliquaillerie,
    c’est de la colère qui m’a pris les nerfs, et le sentiment de
    mélancolie qui m’envahissait a fait place à une sensation de
    mépris, dont ma figure a laissé voir les traces.
    Je me suis échappé pour rôder dans la ville.
    « Es-tu allé voir le collège ? m’a dit ma mère quand je suis
    rentré.
    – 385 –
    – Non. »
    Elle ne comprend pas les chagrins immenses pour mon âme
    d’écolier qui me dévorèrent dans les écoles aux murs sombres.
    J’allais brutaliser sa tendresse avec des gestes de rancune sauvage
    et mes exclamations de fureur… J’ai dû me taire !
    Le collège ? – J’ai pu aller jusqu’à la porte ; encore mon coeur
    battait-il à se casser ! Quand j’ai pris la petite rue qui y mène, je
    titubais comme un homme ivre.
    Mais arrivé devant la grille, j’ai dû m’appuyer contre une
    borne pour ne pas tomber.
    C’est là-dedans que mon père était maître d’études à vingtdeux
    ans, marié, déjà père de Jacques Vingtras.
    C’est là qu’il fut humilié pendant des années ; c’est là que je
    l’ai vu essuyer en cachette des larmes de honte, quand le
    proviseur lui parlait comme à un chien ; c’est là que j’ai senti
    peser sur mes petites épaules le fardeau de sa grande douleur.
    Non, je n’ai pas osé passer sous cette porte, pour revoir le
    coin de cour où un grand sauta sur lui et le souffleta.
    Entrer ? – Il me semble que je laisserais de mon sang sur le
    plancher de l’étude des grands, où était la table devant laquelle je
    travaillais – à côté de la chaire, dans laquelle celui qui m’avait mis
    au monde était installé, comme dans la tribune du réfectoire le
    gardien qui surveille les réclusionnaires.
    « Te rappelles-tu que tu gagnas tous les prix en neuvième ? tu
    avais trois couronnes, l’une sur l’autre, le jour de la
    distribution… »
    – 386 –
    Oui, je me rappelle ces couronnes : j’avais assez envie de
    pleurer là-dessous ! C’est le premier ridicule qui m’ait écorché le
    coeur !
    Mais il ne s’agit pas de la faire pleurer à son tour ; je
    m’approche d’elle tendrement.
    « Tu avais un secret à me dire… »
    Elle a toussé, assujetti sur son front sa coiffe blanche, m’a
    lancé un regard doux et profond, et rapprochant sa chaise de la
    mienne, elle m’a pris les mains :
    « Tu ne t’ennuies pas de vivre seul, toujours seul ? Tu n’as
    jamais songé à prendre une femme qui t’aimerait ? »
    Aimé ?
    Ne voyant la vie que comme un combat ; espèce de déserteur
    à qui les camarades même hésitent à tendre la main, tant j’ai des
    théories violentes qui les insultent et qui les gênent ; ne trouvant
    nulle part un abri contre les préjugés et les traditions qui me
    cernent et me poursuivent comme des gendarmes, je ne pourrais
    être aimé que de quelque femme qui serait une révoltée comme
    moi. Mais j’ai remarqué que la révolte tuait souvent la grâce ! Et,
    moi, je voudrais que celle à qui j’associerais ma vie eût l’air
    femme jusqu’au bout des ongles, fût jolie et élégante, et marchât
    comme une grande dame ! C’est terrible, ces goûts d’aristocrate
    avec mes idées de plébéien !
    « Mais si tu tombais malade loin de moi, ou quand je serai
    morte ! »
    Tomber malade, allons donc !
    – 387 –
    Il faudra qu’on me tue pour que je meure ; et l’on me tuera
    certainement avant que le hasard ait apporté la maladie. Je cours
    trop après l’insurrection et la révolte pour ne pas tomber bientôt
    dans le combat.
    Le sentiment du repos et le désir de l’existence calme sous la
    charmille ou au coin du feu ne me sont pas venus ! – Sacrebleu
    non !
    J’ai d’abord à briser le cercle d’impuissance dans lequel je
    tourne en désespéré !
    Je cherche à devenir dans la mesure de mes forces le portevoix
    et le porte-drapeau des insoumis. Cette idée veille à mon
    chevet depuis les premières heures libres de ma jeunesse. Le soir,
    quand je rentre dans mon trou, elle est là qui me regarde depuis
    des années, comme un chien qui attend un signe pour hurler et
    pour mordre.
    D’ailleurs qui voudrait m’épouser, moi sans métier, sans
    fortune, sans nom ?
    Il paraît que ce caprice-là s’est logé dans une tête brune, qui
    est, ma foi, charmante et qu’éclairent de bien beaux yeux !
    D’où me connaît-on ?
    C’est elle-même, la demoiselle aux beaux yeux, qui répond :
    « D’où l’on vous connaît ? Vous rappelez-vous quand vous
    étiez dans un journal et que vous aviez dû vous battre en duel ?
    Vous êtes allé chercher comme témoin un élève de Saint-Cyr qui
    était de l’Auvergne comme vous. C’était tout simplement le frère
    de votre servante ; mon Dieu, oui… Il s’appelait comme celle qui
    – 388 –
    vous parle, et qui se charge d’épousseter votre mémoire… Vous ne
    vous souvenez pas ?
    – Oui… maintenant !
    – Vous vous souvenez de mon frère ? mais de moi ?… Non,
    avouez !… J’étais trop petite fille pour vous… Cependant, voyons,
    vous devez vous rappeler qu’après le duel manqué vous êtes venu
    chez notre oncle… rue de Vaugirard… Vous y avez dîné deux ou
    trois fois… Même vous aviez l’air d’avoir faim !… On aurait dit que
    vous n’aviez pas mangé depuis deux jours. Malgré cela, vous avez
    été bien impertinent avec ma petite personne, qui vous en voulait
    beaucoup. Vous déclariez dans les coins que vous n’aimiez pas la
    musique et que mon tapotage sur le piano vous laissait froid.
    Vous préfériez passer dans le salon et causer de l’avenir de
    l’humanité avec des chauves… Ne dites pas non… j’écoutais aux
    portes.
    « Un beau jour, mon frère partit au diable avec ses épaulettes
    de sous-lieutenant. Il vous a revu chaque fois qu’il est venu à
    Paris pendant ses congés d’officier. Mais vous ne reparûtes plus
    devant la tapoteuse de piano. Voilà l’histoire. Non, ce n’est pas
    tout… Je vais rougir un peu… ne me regardez pas… Vous m’aviez
    frappée avec votre air bizarre… Cette idée de se battre à propos de
    rien, pour l’honneur… par amour du danger, cela me faisait
    oublier que ma musique vous déplaisait… j’étais un peu
    romantique, vous aviez l’air un peu fatal. Puis mon frère vous a
    suivi de loin dans la vie, nous avons parlé de vous souvent – très
    souvent… Il m’a conté que vous aviez supporté si bravement et si
    gaiement une certaine existence que vous aviez acceptée à plaisir
    – pour rester libre, – au risque de dîner avec les gâteaux de soirée
    quand vous alliez dans le monde, comme vous faisiez quand vous
    veniez chez mon oncle.
    « Je vous ai glissé ma part quelquefois, monsieur, sans que ni
    vous ni les autres y vissiez rien… même quand c’était de ces
    mokas de chez Julien que j’aimais tant, et que je vous sacrifiais…
    – 389 –
    Bref, j’ai eu de vos nouvelles toujours ; et mon frère m’a plus
    d’une fois volée à votre profit dans sa correspondance ; je croyais
    que j’allais encore lire des câlineries à mon adresse, je tournais la
    page, c’était de M. Vingtras qu’il s’agissait… Ah ! il vous aime
    bien… j’étais jalouse de vous… il vous le contera du reste, car il va
    arriver… exprès pour vous voir, parce qu’il sait que vous êtes ici,
    parce qu’il y a un complot, parce qu’il a mis dans la tête de papa
    et de maman, dans la tête de votre mère aussi, des idées !… »
    Elle s’est arrêtée un instant, et a repris, en hochant la tête
    comme un chardonneret, avec un petit air fâché et moqueur :
    « Ah ! mais non… par exemple !… »
    Elle s’est enfuie là-dessus, mais en me jetant un sourire qui
    avait la grâce d’un aveu, et elle m’a adressé un regard si long et si
    tendre que j’en ai eu froid dans le dos et chaud au coeur…
    Nous en avons parlé le soir avec ma mère. – Les choses sont
    plus avancées que je ne pensais. À l’en croire, c’est fait si j’y tiens ;
    à la condition que je resterai au Puy et ne retournerai point à
    Paris, avant un an, deux ans peut-être. – Ah ! cela gâte tout.
    « Comment, Jacques, tu hésiterais après les démarches que
    j’ai faites, quand la demoiselle est honnête et te plaît, quand cela
    te sort de la misère ? »
    « Cela te sort de la misère ! »
    Mais si j’avais voulu n’être pas misérable, je ne l’aurais jamais
    été, moi qui n’avais qu’à accepter le rôle de grand homme de
    province, après mes succès de collège. Je pouvais trouver, à Paris
    même, un gagne-pain, un tremplin ; j’aurais enlevé des
    protections à la pointe de l’épée, grâce à ma nature bavarde et
    sanguine, à mon espèce de faconde et à ma verve d’audacieux. Je
    pouvais par mes anciens professeurs de Bonaparte ou de province
    – 390 –
    obtenir une place qui m’eût mené à tout. On me l’a dix fois
    conseillé. Si je suis pauvre, c’est que je l’ai bien voulu ; je n’avais
    qu’à vendre aux puissants ma jeunesse et ma force.
    Je pouvais, il y a beau temps, cueillir une fille à marier, qui
    m’aurait apporté ou des écus ou des protections.
    Protections ou écus auraient senti le sang du coup d’État ; et
    je suis resté dans l’ombre où j’ai mangé les queues de merlan de
    Turquet.
    « Mais, riche, tu pourras défendre tes idées et les mettre dans
    tes livres, tu aideras bien mieux les pauvres ainsi, qu’en te
    morfondant dans cette pauvreté qui te lie les mains et qui… (je te
    demande pardon de te parler ainsi) peut t’aigrir le coeur. »
    Il y a du vrai dans ces mots-là.
    Ma mère me voit ébranlé et reprend :
    « Mon ami, ce que tu feras sera bien fait, je ne te reprocherai
    pas de ne pas m’avoir écoutée… Tu es un homme… J’ai trop à me
    reprocher de ne pas t’avoir compris quand tu étais un enfant.
    Mais ne te hâte point, je t’en prie. »
    Soit, je ne briserai rien : j’attendrai : mais encore dois-je
    savoir si celle qui veut être ma femme voudra être mon
    compagnon et mon complice…
    Chez mon père aussi, j’avais la vie assurée ; il m’aimait, le
    pauvre professeur, tout dur qu’il parût.
    Pourtant, cette vie-là, j’en ai eu horreur ! Je l’ai fuie, pour
    entrer dans les jours sans pain, – parce que tous mes penchan

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  62. Artisans de l'ombre Dit :

    heurtaient les siens, parce que toutes ses idées repoussaient les
    miennes, parce que nos coeurs ne battaient pas à l’unisson, et que
    nos regards, à la suite des discussions amères, étaient chargés,
    malgré nous, de douleur et de haine…
    L’argent – cent mille francs ! cinq mille livres de rente, vingt
    mille à la mort des parents. – C’est beau ! on imprime bien des
    appels aux armes avec ça.
    Mais si elle ne pense pas comme moi !…
    Elle dira alors que je la vole ou que je la trahis, quand mes
    colères républicaines sauteront sur le monde auquel elle
    appartient.
    Je sais à quoi m’en tenir depuis l’autre matin. C’est fini pour
    toujours !
    Nous étions allés dans un des faubourgs, où un vieux
    professeur ancien collègue de mon père a organisé une espèce de
    bureau de charité.
    En revenant elle m’a dit :
    « Quand nous serons mariés, vous ne me mènerez pas dans
    des quartiers tristes. – Moi d’abord, a-t-elle repris avec une mine
    de suprême dégoût, je n’aime pas les pauvres… »
    Ah ! caillette ! à qui j’étais capable d’enchaîner ma vie ! Fille
    d’heureux qui avais, sans t’en douter, le mépris de celui que tu
    voulais pour mari ! Car lui, il a été pauvre ! Comme tu le
    mépriserais si tu savais qu’il a eu faim !
    Elle sent bien qu’elle a fait une blessure.
    – 392 –
    Me reprenant le bras, et plongeant ses yeux tendres dans la
    sévérité des miens :
    « Vous ne m’avez pas comprise », murmure-t-elle, anxieuse
    d’effacer le pli qui est sur mon front.
    Pardon, bourgeoise ! Le mot qui est sorti de vos lèvres est
    bien un cri de votre coeur et vos efforts pour réparer le mal n’ont
    fait qu’empoisonner la plaie.
    Et j’en saigne et j’en pleure ! Car j’adorais cette femme qui
    était bien mise et sentait si bon !
    Mais n’ayez peur, camarades de combat et de misère, je ne
    vous lâcherai pas !
    « Vous m’en voulez, on dirait que vous me haïssez depuis
    l’autre jour. Soyez franc, voyons, a-t-elle dit en se plantant devant
    moi.
    – Eh bien oui, je vous en veux, – parce que vous aviez jeté un
    rayon de soleil dans l’ombre de ma jeunesse, et que j’ai soif de
    caresses et de bonheur. Mais j’ai encore plus soif de justice… un
    mot qui vous fait rire… n’est-ce pas ?
    « C’est comme cela pourtant… on ne vous a raconté que le
    côté drôle de ma vie de bohème… tandis que j’en ai gardé des
    impressions poignantes, la haine profonde des idées et des
    hommes qui écrasent les obscurs et les désarmés. De grands
    mots !… Que voulez-vous ? Ils traduisent l’état de ma cervelle et
    de mon coeur ! Il y avait place encore là-dedans pour votre
    charme et les joies douces que votre grâce m’eût données, mais il
    aurait fallu que vous eussiez avec votre belle santé de vierge, que
    vous eussiez un peu de ma maladie d’ancien pauvre… »
    – 393 –
    Et j’ai planté là celle qui était ma fiancée ! j’ai fui, enfonçant
    ma tête dans le collet de ma redingote comme une autruche,
    laissant ma mère désolée. J’ai filé par le premier train, désespéré.
    J’ai peur du milieu où je rentre, qui me paraissait déjà
    lugubre quand je n’étais pas sorti de ses frontières, mais qui va
    me sembler bien autrement sombre, maintenant que j’ai vu les
    rivières claires, les bois profonds ; que j’ai vu surtout une maison
    heureuse où entraient à grands flots le soleil, le luxe et le
    bonheur ; où une créature élégante et fine rôdait autour de moi
    avec des mines d’amoureuse ; où j’étais celui qu’on regardait avec
    des yeux pleins de tendresse et pleins d’envie.
    Un mot, rien qu’un mot a suffi pour noircir ce fond pur, pour
    mettre une tache de gale sur l’horizon. Par moments je me trouve
    si sot !… Je regrette mon acte de courage.
    Pendant un arrêt, je suis bien resté cinq minutes, hésitant,
    prêt à lâcher le train qui me menait sur Paris, pour attendre celui
    qui me ramènerait au Puy…
    Allons ! Nous sommes arrivés.
    Il est trois heures du matin.
    J’ai laissé ma malle au bureau des bagages, ne sachant pas si,
    dans ma maison, après ma longue absence, à cette heure, je
    retrouverai ma chambre libre, et j’ai marché jusqu’au matin à
    travers les rues.
    Encore un courage que je ne pourrais pas avoir deux nuits de
    suite : celui de rôder sur le pavé en regardant la lune mourir et le
    soleil renaître !
    – 394 –
    Il y a surtout un moment, quand vient l’aube, où le ciel
    ressemble à une aurore sale ou à une traînée de lait bleuâtre ; où
    les glaces dans lesquelles on se reconnaît tout à coup, à l’extérieur
    des magasins de nouveautés et des boutiques de perruquier,
    reflètent un visage livide sur un horizon dur et triste comme une
    cour de prison.
    Le silence est horrible et le froid vous prend : on sent la peau
    se tendre, et les tempes se serrer. Cette aurore aux doigts de
    roses, dont parlent les poètes, vous met un masque sale sur la
    figure, et les pieds finissent par avoir autant de crasse que de
    sang… On se trouve des allures de mendiant et de mutilé.
    Je rencontre des gens sans asile qui baissent la tête et qui
    traînent la jambe ; j’en déniche qui sont étendus, comme des
    mouches mortes, sur les marches d’escalier blanches comme des
    pierres de tombe.
    L’un d’eux m’a parlé ; il était maigre et cassé, quoiqu’il n’eût
    pas plus de trente ans ; il avait presque la peau bleue, et ses
    oreilles s’écartaient comme celles des poitrinaires.
    « Monsieur, m’a-t-il dit, je suis bachelier. J’ai commencé mon
    droit. Mes parents sont morts. Ils ne m’ont rien laissé. J’ai été
    maître d’études, mais on m’a renvoyé parce que je crachais le
    sang. Je n’ai pas de logement et je n’ai pas mangé depuis deux
    jours. »
    J’ai éprouvé une impression de terreur, comme une nuit où,
    dans la campagne, j’avais été accosté, au détour d’un chemin
    qu’inondait la pleine lune, par une mendiante qui avait une
    grande coiffe blanche, la tête ronde et blême, l’oeil fixe, et qui était
    recouverte d’une longue robe noire.
    Je vis à un mouvement de cette robe, relevée tout d’un coup
    d’un geste gauche, que c’était un homme habillé en femme !
    – 395 –
    Pourquoi ? Était-ce un fou ou un assassin ? un échappé d’asile, un
    évadé de bagne las de la fuite et qui s’arrêtait une minute entre la
    prison et l’échafaud ?
    De ses lèvres sortirent ces seuls mots :
    « N’ayez pas peur, allez ! Ayez pitié de moi. »
    Devant cet homme de Paris avec ses oreilles décollées, et qui
    murmurait : « Je suis bachelier, je crache le sang, je meurs de
    faim », devant cette apparition, comme devant l’homme habillé
    en femme, j’ai ressenti de l’épouvante !
    Il est bachelier comme moi… et il mendie ; et il n’en a pas
    pour une semaine à vivre… peut-être il va pousser un dernier cri
    et mourir !
    Dans le calme immense de la nuit, au milieu de la rue déserte,
    c’était si triste !
    Je suis parti ; parti sans retourner la tête…
    C’est qu’il est mon égal par l’éducation et l’habit ! c’est qu’il
    en sait autant que moi – plus, peut-être !
    Et il marche, le ventre creux, l’oeil hagard… Il marche et la
    mort ne lui fait pas l’aumône, elle ne lui tord pas le cou !…
    Son coeur continue à battre, son cerveau las pense encore – et
    ce coeur et ce cerveau n’ont rien trouvé pour l’aider à ne pas
    crever comme un chien – non : rien trouvé, que la mendicité, la
    mendicité en larmes !
    – 396 –
    J’aurais dû lui parler, lui prêter mon bras, l’aider à se soutenir
    sur le pavé ! J’ai craint d’attraper sa fièvre, celle des poitrinaires
    et des mendiants…
    Le soir, j’ai conté l’histoire aux camarades. On n’a point frémi
    de mon frémissement, on a même blagué ma sensibilité et ma
    frayeur.
    L’un des assistants qui vit avec mille francs de rente et qu’on
    appelle le Tribun, parce qu’il a parfois des gestes et des souffles
    d’éloquence, a souri amèrement :
    « Que diriez-vous d’un marin qui passerait toute sa vie à
    plaindre les naufragés et qui aurait l’air de supplier l’océan de ne
    pas porter l’agonie de tant de victimes ! »
    « Votre chambre est encore libre », m’a-t-il été répondu à
    mon ancien hôtel quand j’y suis rentré le matin.
    Mais des lettres, vieilles de huit jours, m’annoncent que j’ai
    exaspéré deux leçons, mes deux meilleures, qui me lâchent. Il ne
    me reste que du fretin. Me voilà frais ! Je suis juste aussi avancé
    que quand j’ai débuté.
    Tout est à recommencer après tant d’hésitations, d’efforts, de
    douleurs ! Eh ! pourquoi suis-je allé dans ce trou de province ?
    Est-ce qu’on a le temps de faire du sentiment et de la villégiature
    quand on est engagé pour vendre à heure fixe du latin et du grec,
    quand il y a pour cela des périodes sacrées ?
    Je rêvais de revoir mon village comme la Vielleuse de
    mélodrame ou le Petit Savoyard ! Triple niais !
    J’ai recouru après les leçons perdues, j’ai eu le courage d’être
    lâche et de demander pardon.
    – 397 –

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  63. Artisans de l'ombre Dit :

    Mais les places étaient prises et l’on ne pouvait ou l’on ne
    voulait flanquer dehors ceux qui m’avaient remplacé.
    Si j’attends seulement un mois avant de gagner quelque
    argent, je ne serai plus en état de me présenter nulle part. Il ne
    me reste qu’un vêtement propre, redingote, pantalon et gilet
    noirs, – à peu près noirs encore, quoiqu’ils montrent par endroits
    la corde.
    J’ai de quoi manger et payer un garni ignoble avec mes vingtsix
    sous et trois centimes par jour, mais mes habits sont mes
    outils. Il m’en faut de propres et de décents.
    Je connais Cicéron, Virgile, Homère, tous les grands auteurs
    anciens, mais je ne connais pas de petit tailleur moderne pour me
    raccommoder ou me faire un costume.
    Il y a bien longtemps que je n’ose plus passer devant la
    maison de Caumont à qui je n’ai pas pu payer sa dernière note.
    J’avais trouvé une belle leçon dans ce voisinage. Je n’ai pas
    osé l’accepter, j’aurais rencontré le tailleur et il m’aurait peut-être
    fait une scène.

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  64. Artisans de l'ombre Dit :

    29
    Monsieur, Monsieur Bonardel
    Que faire ?
    Copier des rôles ? Mais pourrai-je ! J’ai une écriture d’enfant,
    embrouillée et illisible. On disait dans les classes de lettres : « Il
    n’y a que les imbéciles qui peignent bien » ; on promettait le prix
    de calligraphie au plus bête. Et moi, faisant chorus avec mon
    professeur, ce niais ! avec mon père, cet aveugle ! j’étais presque
    fier d’écrire si mal. On trouvait cela original et coquet de la part
    d’un fort.
    Si, au lieu de faire des discours latins, j’avais fait des bâtons,
    – si, au lieu d’étudier Cicéron, j’avais étudié Favarger ! – je
    pourrais aujourd’hui copier des rôles le jour, et être libre le soir,
    ou bien les copier la nuit et bûcher le jour à mon choix ! Il eût
    suffi de cela pour que je fusse libre.
    J’ai cherché tout de même les demandes de copistes derrière
    les grillages du Palais de Justice, dans les colonnes des Petites
    affiches, sur les plaques des pissotières, et je me suis rendu aux
    adresses indiquées.
    On m’a ri au nez quand j’ai montré mes échantillons ; on m’a
    mis en face de gens à tête de sous-officier ou de notaire qui
    écrivaient comme des graveurs – c’était moulé !
    J’en ai été quitte pour ma courte honte ; je ne puis pas gagner
    mon pain de cette façon.
    « Ce serait bien difficile, allez, même si vous aviez une belle
    main ! On ne vit pas de cela ; vous vous useriez les yeux sans
    encore récolter de quoi manger », m’a dit un de ces calligraphes.
    – 399 –
    Il faut avoir des maisons attitrées. – Cela ne s’acquiert
    qu’avec le temps et de grandes protections !…
    Il a l’air de m’assurer que c’est aussi difficile que d’être
    nommé préfet ou consul.
    Peut-être bien ! et ce n’est pas plus sûr !
    Mon écriture me tue. Toutes mes tentatives pour entrer
    n’importe où saignent et meurent sous le bec de ma plume
    maladroite.
    Si je pouvais être caissier, teneur de livres ?
    Je m’y mettrai !
    Je crois qu’avec ma volonté de fils de paysanne, j’arriverais à
    faire entrer de force dans ma caboche les notions sèches qu’il faut
    au pays de la pierre et du fer, je forgerais mon outil d’employé de
    manufacture ou d’usine. J’apprendrais les chiffres, je me
    cramponnerais à l’arithmétique comme Quasimodo à sa cloche,
    dussé-je en avoir le tympan cassé, le cerveau meurtri, les ailes de
    mon imagination brisées.
    Oh ! ce serait terrible, si je devenais un chiffreur, qui ne rêve
    plus, n’espère plus, chez qui l’idée de révolte ou de poésie est
    morte ! Mais je me figure que qui est bien doué résiste – je
    résisterai !
    Allons ! j’irai trouver les commerçants, et je leur crierai : –
    Tenez voilà trois ans de ma jeunesse. Je débiterai, j’aunerai,
    j’appellerai à la caisse, je ferai les paquets ou je vendrai du fil !…
    – 400 –
    Est-ce qu’au moins, dans trois ans, j’aurai conquis un poste
    qui me laissera de la liberté ?… des heures pour causer avec moimême
    et pour préparer la défense ou la rébellion des autres ?
    Un camarade né dans la Laine, à qui j’en ai parlé, hoche la
    tête, et me dit :
    « Dans trois ans, tu seras esclave, comme au premier jour !
    maladroit, autant que tu l’es aujourd’hui ! Mettons que tu t’y
    fasses, que tu ne sois pas renvoyé de maison en maison – ce qui
    est la destinée des commençants – mais quant à être libre ! Es-tu
    fou ? Libre après trois ans !… – Pas après cinq, pas après dix !…
    Cette vie n’est possible qu’à qui l’aime et n’est bonne que pour qui
    peut, un jour, avec l’argent du papa ou de la fiancée, acheter un
    fonds – et ce jour-là, turlupiner les employés, refaire le client
    pour devenir riche au lieu de devenir failli – ou banqueroutier !…
    As-tu ce goût ? As-tu ces avances ?… As-tu ce courage, cette
    lâcheté ? Mon pauvre Vingtras, je suis commerçant parvenu, et je
    sais ce que c’est !… Tu entrerais chez mon père demain, que dans
    quinze jours, tu le souffletterais et l’insulterais ! – si brave
    homme qu’il soit ; si bon garçon que tu puisses être ! N’y pense
    plus ! Mieux vaut que tu ailles porter ailleurs tes gifles et ton
    ambition. »
    Je me suis mis à rire. Il m’a fait remarquer que mon rire seul
    était un obstacle.
    « Un tonnerre ! Mauvais vendeur, avec ce rire-là !… Mais tout
    est contre toi, malheureux ! Tes yeux noirs, ta voix de stentor, ton
    air d’insurgé, de lutteur !… Il ne faut pas ça pour écouler du ruban
    ou du drap, pour faire l’article, glisser le rossignol ! Raye le
    commerce de tes papiers – à moins que tu ne t’engages, ne te
    fasses un de ces matins glorieusement trouer pour la patrie, et
    qu’on te décore ! Tu pourras alors, comme l’homme du Prophète,
    avec une calotte à glands et un habit noir, te tenir à l’entrée des
    magasins pour ouvrir les portes, pour porter les parapluies des
    – 401 –
    clients, faire enseigne, en étalant, large comme un chou, le ruban
    de ta boutonnière. »
    Il faut que j’en aie le coeur net cependant !
    Je vais m’adresser à tous ceux qui ont paru m’aimer un peu,
    et leur demander des lettres de recommandation pour n’importe
    qui et n’importe où.
    J’ai écrit à tous mes anciens professeurs – non, pas à tous ! je
    n’avais pas de quoi affranchir, et il ne me restait plus de papier.
    J’attends les réponses.
    Quatre jours, huit jours, quinze jours ! Rien !
    Faut-il écrire de nouveau ? mais les timbres ?…
    Un dernier effort, voyons !
    Serrons la boucle, mangeons du pain bis – sans rien autre
    pendant deux jours – et affranchissons deux lettres encore.
    J’ai eu de la peine pour les enveloppes ! Il ne m’en restait
    qu’une de propre – l’autre était vieille. – J’ai dépensé sur elle un
    sou de mie pour la nettoyer. Elle a mangé le quart de mon
    déjeuner, la malheureuse.
    Enfin, je reçois une lettre du père Civanne.
    « J’ai fouillé mes souvenirs, et me suis rappelé que le père
    d’un de mes anciens élèves, M. Bonardel, est un grand fabricant
    de Paris…
    – 402 –
    « Il trouvera peut-être à vous employer pour la
    correspondance, pour l’anglais. N’avez-vous pas eu un prix
    d’anglais ?
    « Ci-joint la lettre pour M. Bonardel. »
    M. Bonardel reste du côté de l’Hippodrome, dans une grande
    maison qui me fait peur par son silence… C’est sa demeure privée.
    Je m’adresse au concierge :
    « M. Bonardel y est-il ?
    – Non, il n’y est pas. »
    Un « il n’y est pas » insolent comme un coup de pied.
    Il faut faire son deuil du linge blanc étalé exprès, de la toilette
    organisée à grand-peine, et redescendre vers Paris pour revenir
    ici demain, si j’en ai le courage.
    Ah ! j’aimerais mieux me battre en duel, passer sous le feu
    d’une compagnie – je marcherais droit, je crois ; tandis que je
    reviens le lendemain, tout gauche et tremblant de peur !
    « M. Bonardel ? »
    Même réponse qu’hier.
    « J’ai quelque chose de très pressé à lui dire. »
    Le concierge m’écoute, il me demande mon nom…
    – 403 –
    « Monsieur Vingtras.
    – Vous dites ? »
    Il me fait répéter ; je réponds timidement – il entend
    Vingtraze – je n’ai osé appuyer sur l’s, j’ai escamoté l’s qui est une
    lettre dure, pas bonne enfant.
    « Avez-vous votre carte ?
    – Je l’ai oubliée. »
    Ce n’est pas vrai, je n’ai pas de cartes – pourquoi en auraisje
    ? – et je n’ai pas pu trouver un carré de carton pour en faire une
    ce matin. L’homme ne s’y trompe pas et m’enveloppe d’un regard
    de mépris, tout en montant le grand escalier qui conduit sans
    doute au cabinet de M. Bonardel.
    Je ne serais pas plus ému si j’attendais la décision d’un
    tribunal. J’écoute les pas qui sonnent, la porte qui grince, l’écho
    triste. Deux voix !… on parle… le concierge redescend…
    « M. Bonardel a dit qu’il ne vous connaissait pas. Il faudra lui
    écrire pourquoi vous voulez le voir. »
    Je vais rédiger la lettre chez un de mes amis qui a du papier et
    des enveloppes ; mais il ne m’offrira plus de faire ma
    correspondance chez lui.
    J’ai usé trois cahiers, six plumes – brouillons sur brouillons,
    taches sur taches ! Pour la suscription, je m’y suis pris à trois fois.
    Comment fallait-il mettre ?

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  65. Artisans de l'ombre Dit :

    Monsieur
    – 404 –
    Monsieur Bonardel
    ou mettre :
    Monsieur Bonardel
    simplement – sur une seule ligne ?
    Que fait-on dans le commerce ?
    J’ai mis deux fois Monsieur à tout hasard ! Mieux vaut un
    Monsieur de trop qu’un Monsieur de moins.
    À ma lettre j’ai joint celle de mon vieux professeur.
    La réponse m’arrive.
    « M. Bonardel vous recevra demain, vendredi, à 8 heures du
    matin. »
    Je me suis levé à cinq heures – par prudence – il fait froid.
    J’ai été forcé d’ôter mes bottines et de tenir mes pieds dans mes
    mains jusqu’à six heures.
    Il pleuvait.
    Je n’avais pas d’argent pour prendre une voiture, bien
    entendu. J’ai dû marcher en sautillant pour éviter les flaques : j’ai
    sautillé depuis le quartier Latin jusqu’à l’Hippodrome. J’ai un
    pantalon noir qui traîne dans la boue. Je suis forcé de l’éponger
    avec mon mouchoir.
    Mes bottes aussi sont sales ; je les gratte avec ce que j’ai de
    papier dans mes poches. Il y a là-dedans des lettres auxquelles je
    tiens, mais je ne puis pas arriver crotté comme ça !
    – 405 –
    Ô mes lettres d’amour, de vertu, de jeunesse !
    Pour finir ; je suis forcé de me rincer les mains dans le
    ruisseau.
    Je sens encore du gravier dans mes gants ; mais je n’ai plus
    de plaques de boue. C’est terne malheureusement ! Les bottes que
    j’ai essuyées avec mon mouchoir sont ternes aussi : on dirait que
    je les ai graissées avec du lard.
    Pour entrer juste à l’heure fixée sur la lettre, je suis allé dix
    fois regarder l’oeil-de-boeuf d’un marchand de vin qui fait le coin ;
    j’y suis allé sur la pointe du pied, pour ne plus me crotter. J’avais
    l’air d’un maître de danse.
    Enfin, il est 8 heures moins 5 minutes. Il me faut ces 5
    minutes pour arriver.
    M’y voici.
    M. Bonardel a donné le mot.
    Le portier me dit dès que j’ai montré mon nez :
    « Suivez-moi. »
    Il m’emmène par le grand escalier jusqu’à une porte devant
    laquelle il me laisse planté. Enfin il revient et me fait signe
    d’entrer. J’entre.
    M. Bonardel m’indique un siège.
    J’attends.
    – 406 –
    Rien !
    Il regarde des papiers – et a l’air de ne plus s’occuper de moi.
    Je puis faire des cocottes, si je veux !
    Je tousse un peu – ça lui est égal ; je peux tousser, je puis
    faire hum, en mettant ma main gantée de noir devant ma
    bouche ; il écrit toujours !
    C’est terrible, ce silence !…
    Si je brisais quelque chose ?…
    Je laisse tomber mon chapeau ; il se met à rouler jusqu’au
    bout de la chambre, en faisant un grand rond avant de s’arrêter,
    comme une toupie qui va mourir…
    Il s’en paie, mon chapeau !…
    Je cours après ; cela prend un bon moment. Je le ramasse ;
    j’ai le temps de le ramasser, de revenir sur ma chaise.
    M. Bonardel me laisse libre, tranquille. Je ne le gêne pas.
    …………………
    Ah ! tant pis, je casse la glace !
    – MONSIEUR, MONSIEUR BONARDEL !
    Je me suis décidé à parler, mais d’avoir mis deux fois
    Monsieur sur la lettre l’autre jour, ça m’est resté dans l’esprit, et
    – 407 –
    j’ai dit Monsieur, Monsieur Bonardel, comme si je lisais mon
    enveloppe.
    Il ne bouge pas. Il croit que je lui écris une lettre, il attend
    sans doute que je la lui remette.
    Je recommence, en précisant :
    « Monsieur Bonardel, rue du Colysée, 28… »
    J’espère qu’il n’y a pas à s’y tromper et que je prends bien
    mes précautions !
    C’est toujours le souvenir de l’enveloppe !
    M. Bonardel a-t-il été frappé de mon insistance à mettre les
    points sur les i ? Reconnaît-il là des habitudes de commerce
    vraiment sérieuses et toujours utiles ? – Probablement, car, se
    tournant de mon côté :
    « Monsieur Vingtras…. fait-il avec un geste de lapin de plâtre.
    – 13, rue Saint-Jacques ! »
    M. Bonardel s’incline.
    Nous sommes bien les deux hommes en question. Pas de
    surprise !
    Et maintenant, qu’est-ce que je veux ? L’oeil de M. Bonardel,
    rue du Colysée, 28, demande à M. Vingtras, 13, rue Saint-
    Jacques, de quoi il s’agit.
    Ce n’est pas sans doute pour faire rouler mon chapeau et lui
    lire des enveloppes que je suis venu.
    – 408 –
    Il faut s’expliquer.
    « Monsieur, je suis jeune… »
    J’ai dit cela très haut, comme si je faisais un aveu qui me
    coûtât ; comme si d’autre part, j’en avais pris mon parti
    carrément.
    « Je suis jeune… »
    M. Bonardel a l’air de n’en être ni triste ni heureux. Ça ne lui
    fait rien à M. Bonardel !
    Je laisse mon âge de côté et je reprends d’une traite :
    « Monsieur, j’ai compté, que sur la recommandation de
    M. Civanne, mon ancien professeur, vous voudriez bien vous
    intéresser à moi et m’aider à obtenir une situation, qu’il m’est
    difficile de trouver sans connaissance et sans appui. »
    M. Bonardel me fait signe de m’arrêter – et d’une voix lente :
    « Que savez-vous faire ? »
    CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE ?
    Il me demande cela sans me prévenir, à brûle-pourpoint !…
    CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE ?
    Mais je ne suis pas préparé ! je n’ai pas eu le temps d’y
    réfléchir !
    – 409 –
    CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE ?
    « Je suis bachelier. »
    M. Bonardel répète sa question plus haut ; il croit sans doute
    que je suis sourd.
    « Que-sa-vez-vous-fai-re ? »
    Je tortille mon chapeau, je cherche…
    M. Bonardel attend un moment, me donne deux minutes.
    Les deux minutes passées, il étend la main vers un cordon de
    sonnette et le tire.
    « Reconduisez monsieur. »
    Il remet le nez dans ses papiers. J’emboîte le pas du
    domestique et je sors, la tête perdue.
    CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE ? ? ? ?
    J’ai encore cherché toute la nuit, je n’ai rien trouvé.
    …………………
    J’ai lié connaissance avec un fils d’usinier, brave garçon que
    je mets franchement au courant de ma situation d’argent, d’esprit
    – 410 –
    et d’ambition ; je lui fais part de mes déconvenues et de mes
    maladresses.
    Il me répond en bon enfant :
    « J’ai mon oncle qui est fabricant aussi, mais qui ne vous
    recevra pas comme M. Bonardel. Je lui parlerai de vous : allez le
    voir mardi, et bonne chance ! »
    Mardi est arrivé.
    Je m’ouvre à l’homme, il m’écoute avec bienveillance.
    Quand j’ai fini :
    « Eh bien ! je ne veux pas qu’il soit dit qu’un garçon de
    courage, qui demande à s’occuper, ne trouvera pas de travail chez
    moi. Vous entrerez à l’usine pour faire la correspondance. Vous
    savez tourner une lettre, comprendre ce qu’il y a dans les lettres
    des autres ? »
    Je réponds : « Oui. »
    Je dois savoir faire une lettre, puisque j’ai été dix ans au
    collège.
    « Vous viendrez après-demain. »
    J’arrive au jour dit.
    On me regarde beaucoup.
    Les blouses bleues, les bourgerons, les tricots, les cottes, les
    chemises de couleur, les ouvriers et les hommes de peine toisent
    ma redingote noire avec un air de pitié.
    – 411 –
    Ma redingote est propre, cependant : elle est boutonnée ; c’est
    pour cacher le gilet qui est fripé, mais il n’y a ni taches, ni trous,
    et mon col retombe bien blanc sur ma cravate de satin noir. Mes
    souliers brillent.
    Vais-je briller aussi ?
    « Par ici, monsieur Vingtras… »
    M. Maillart me conduit à travers une longue galerie
    encombrée de débris de fer rouillé, jusqu’à un cabinet vitré où il y
    a une chaise haute, un pupitre très haut aussi, du papier bleu, des
    plumes d’oie et le courrier du matin.
    « Voilà votre bureau. »
    Je fais une mine de satisfait ; j’esquisse un sourire de
    reconnaissance.
    « Maintenant, ajoute M. Maillart, vous allez dépouiller cette
    correspondance ; je reviendrai dans une heure et vous me
    montrerez votre classement, vos pointages… J’ai dit à celui qui
    faisait la besogne avant vous, de n’arriver que vers midi, pour voir
    comment vous vous en tirerez par vous-même. »
    Je frémis à l’idée de me trouver seul dans ce bureau vitré.
    M. Maillart reprend en décachetant une lettre dans le tas et
    en me la montrant :
    « Vous pourrez déjà faire une formule de circulaire à propos
    de cet article. Vous répondrez que la maison regrette beaucoup
    de ne pouvoir satisfaire à ces demandes… vous répondrez cela en
    termes qui ne fâchent pas les clients. »
    Il sort.
    – 412 –
    Classer, pointer… ?
    Je place ensemble les lettres qui ont trait au même article ;
    malheureusement, il est question d’un tas de choses, il y a
    beaucoup d’articles !
    Je n’ai plus de place sur le pupitre, je suis forcé de me lever et
    d’en mettre sur ma chaise.
    Je ne sais plus où écrire ma circulaire – celle qui doit être
    polie et ne pas fâcher le client.
    Je commence :
    « Monsieur,
    « C’est avec un profond regret que je me vois obligé (TRISTE
    MINISTERIUM)…
    J’efface « triste ministerium », et je reprends :
    « Avec un profond regret que je me vois obligé de vous dire
    que votre demande est de celles que je ne puis… ALBO NOTARE
    CAPILLO, marquer d’un caillou blanc. »
    Faut-il garder albo notare capillo ? M. Maillart verrait que je
    ne mens pas, que j’ai vraiment reçu de l’éducation, que je n’ai pas
    oublié mes auteurs.
    Non, c’est mauvais dans le commerce. Effaçons !
    Un pâté !… Je l’éponge avec un doigt que j’essuie à mes
    cheveux.
    – 413 –
    Mais j’ai encore fait tomber de l’encre par ici ! Je me sers de
    ma langue, cette fois.
    Continuons :
    « De celles auxquelles je ne puis faire droit, qu’à des
    conditions, qu’il serait impossible que vous acceptassiez, et que,
    pour cette raison, il serait inutile que je vous proposasse. »
    Que de QUE !
    J’ai chaud ! J’écris debout, en tirant la langue, au milieu des
    lettres que j’ai peur de brouiller et que ma respiration soulève. Je
    m’arrange pour mettre mon nez dans ma poitrine, afin que les
    papiers ne s’envolent pas.
    Que je vous proposasse…
    Ah ! comme je préférerais que ce fût en latin ! – Si je faisais
    d’abord ma lettre en latin ? Je pense bien mieux en latin. Je
    traduirai après.
    C’était le moyen. Mais Maillart arrive !
    Deux faits le frappent au premier abord, les lettres rangées en
    réussite, puis la couleur de ma langue, qui pend au coin de ma
    lèvre.
    « Est-ce que vous êtes sujet à l’apoplexie ? me dit-il.
    – Non, monsieur.
    – C’est que vous avez la langue toute bleue !… Il faudrait vous
    couper l’oreille tout de suite, si ça vous prenait…
    – 414 –
    – Oui, monsieur.
    – Pourquoi avez-vous éparpillé la correspondance comme
    ça ?
    – Pour la classer, pointer…
    – Celle qui est sous vous doit être brûlante… »
    Il ne me laisse pas le temps de combattre l’idée que j’ai pu
    déshonorer le courrier en m’asseyant dessus, et avant que j’aie
    fini de ranger, il me demande la lettre qu’il m’a prié de rédiger.
    « Lisez. »
    Il me laisse barboter, et quand j’ai lu mes trois lignes :
    « Monsieur Vingtras, me dit-il, vous n’avez pas le style du
    commerce. J’aperçois du latin sur votre chiffon. Que diable vient
    faire ce latin dans une lettre d’usine !… Ne soyez pas désespéré de
    mes observations. Dans quelque temps vous en remontrerez
    peut-être à votre maître. Dès que vous serez, si peu que ce soit, en
    mesure de faire la besogne, je vous donnerai cent francs par mois.
    En attendant, remettez les lettres comme elles étaient… pour que
    M. Troupat s’y retrouve… Bien… Maintenant, allez fumer un
    cigare dans la cour, et laver votre langue à la fontaine. »
    Est-ce un ordre, une plaisanterie, un conseil ?… Mieux vaut
    ne pas s’exposer à un reproche.
    Je vais laver ma langue à la fontaine.
    Quand j’ai fini, je me promène. Je tâche de me donner une
    contenance.
    – 415 –
    À travers les vitres cassées de l’usine, les ouvriers me
    dévisagent.
    À un moment, je suis croisé par un gros homme, sans barbe,
    l’air grave, la peau moite. Il me lance un coup d’oeil froid, chagrin,
    insultant.
    C’est M. Troupat.
    M. Maillart me fait signe de rentrer.
    La présentation a lieu, et il est entendu que je serai un mois à
    l’école de ce gros homme à la peau molle.
    M. Troupat fait-il à contrecoeur son métier d’instructeur, ou
    bien est-ce ainsi dans les usines ? Je l’ignore, mais chaque matin,
    en me levant, je tremble à l’idée de me trouver à côté de lui, tant il
    a l’air prêtre et glacial ! tant j’ai la tête dure !
    N’importe, je resterai ! jusqu’à ce que j’aie pris le pli et que je
    sache rédiger selon la formule : « En réponse à votre honorée du
    courant. – Veuillez faire bon accueil !
    « Veuillez faire bon accueil ! »
    La première fois que M. Troupat a dit cela, j’ai cru qu’il se
    déridait et commençait une romance.
    « Veuillez faire bon accueil à la lettre de charge ! » a-t-il
    repris d’une voix de chantre !
    Je suis un sot.
    Au bout du mois, M. Maillart me fait appeler.
    « Monsieur Vingtras. Je ne puis décidément pas vous garder !
    Ce serait vous voler votre temps – ce qui n’est pas honnête et ne
    m’avancerait à rien.
    « C’est moi qui suis coupable d’avoir pu croire qu’un garçon
    lettré et d’imagination pouvait se rompre à la méthode et à l’argot
    commercial. Jamais vous n’aurez ce qu’il faut. Vous avez autre
    chose, mais ce serait folie de rester ici. Ne pensez plus au
    commerce, croyez-moi, et cherchez une voie plus en rapport avec
    votre intelligence et votre éducation. »
    J’ai traversé la cour entre les deux rangées d’établis logés
    contre les vitres sur la longueur des ateliers.
    Un apprenti qui avait entendu la scène avait porté la nouvelle
    de ma déconfiture.
    C’était triste de passer sous le feu de cette pitié !
    Mon intelligence – mon éducation !
    Comment devient-on bête ? Comment oublie-t-on ce qu’on a
    appris ? Que quelqu’un me le dise bien vite ! Criez-le-moi, vous
    qui n’avez pas fait vos classes et qui gagnez le pain quotidien !
    – 416 –

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  66. Artisans de l'ombre Dit :

    30
    Sous l’Odéon
    Je n’ai pas vu un seul de mes anciens camarades depuis que
    je cours après les places de commerce. Ils ne pourraient m’aider à
    rien.
    Puis ils me blagueraient !
    « Vingtras qui se fait calicot ! »
    J’ai couru après Legrand.
    « Notre vie isolée est bien triste. Veux-tu que nous restions
    ensemble ? »
    Il a sauté sur l’idée.
    C’est entendu, nous n’aurons qu’un toit, nous n’aurons qu’un
    feu et qu’une chandelle. Ce sera moins cher, puis on se serrera
    contre la famine. Et nous avons loué rue de l’École-de-Médecine
    une chambre meublée à deux lits.
    C’est sombre, c’est triste, ça donne sur un mur plein de
    lézardes, noir de suie, vieux, pourri. C’est au-dessus d’une cour où
    un loup se suiciderait.
    Nous vivons comme des héros, nous menons une existence de
    puritains ; nous ne sommes pas allés au café trois fois en six mois,
    mais nous n’avons pas non plus fait un pas, placé une ligne, pas
    gagné dix sous à nous deux ! Nous avons lu quelques livres loués
    dans un cabinet de lecture à trois francs par mois. On ne nous a
    pas demandé de dépôt, parce qu’on nous a vus depuis une
    éternité dans le quartier.
    – 418 –
    « Je vous connais bien de dessous l’Odéon », adit
    mademoiselle Boudin, qui tient le cabinet de la rue Casimir-
    Delavigne.
    On peut nous connaître ! L’Odéon, c’est notre club et notre
    asile ! on a l’air d’hommes de lettres à bouquiner par là, et on est
    en même temps à l’abri de la pluie. Nous y venons quand nous
    sommes las du silence ou de l’odeur de notre taudis !
    Je me suis bien promené dans ces couloirs de pierre la valeur
    de quatre années pleines ; j’ai certainement fait, si l’on compte les
    pas, en allant et en revenant, au moins trois fois le tour du
    monde. On peut additionner, du reste.
    Tous les matins, après déjeuner, une promenade ; tous les
    soirs, après l’heure du dîner, une autre, terrible, interminable !
    Nous étions à peu près les seuls qui tenions si longtemps ;
    nous, et quelques personnages singuliers dont le plus important
    avait un habit noir, un lorgnon, des souliers percés et pas de bas.
    On l’appelait Quérard17, je crois ; il était légitimiste, sa femme
    était blanchisseuse.
    17 Variante du manuscrit :
    « L’autre était gros, gras, donnait des répétitions qu’on lui
    accordait par charité. Il avait été longtemps répétiteur dans les
    bahuts, il était licencié ès lettres de province. Il s’était
    malheureusement adonné à la philosophie, quoique ses collègues lui
    conseillassent la boisson. Il avait mal choisi. Les collègues étaient
    verts dans la tombe, ou gris dans les cabarets, mais ils en avaient fini
    avec la vie dure ou bien ils en noyaient les soucis dans leur verre, lui il
    pensait à Platon, voulait faire un gros livre et il avait froid, faim, il
    était devenu fou. Il croyait que l’École d’Alexandrie voulait
    l’empoisonner. Il s’appelait Lagrillère. Nous croisions ces deux
    créatures toute la soirée. »
    – 419 –
    Ce légitimiste avait un petit groupe de bas percés comme lui –
    légitimistes aussi – qui venaient le trouver là, et qui faisaient les
    incroyables, et parlaient du Roy en pirouettant sur leurs bottes
    sans semelles – sur leur talon rouge de froid, l’hiver – noir l’été.
    Cette idée d’être royalistes avec si peu de souliers et en habit
    boutonné par des ficelles, nous inspirait presque le respect ; mais
    leurs allures étaient souvent impertinentes. Ils avaient l’air de
    dire « Ces manants ! » en nous toisant. Les opinions, en tout cas,
    étaient bien tranchées.
    L’Odéon appartenait à deux partis extrêmes : les
    henriquinquistes, commandés par l’homme au lorgnon, dont la
    femme était blanchisseuse, – les républicains avancés dont je
    paraissais être le chef, à cause de ma grande barbe et de mes airs
    d’apôtre, – j’allais toujours tête nue.
    Je suis tête nue ; il y a une raison pour cela.
    J’ai depuis un temps infini un chapeau trop large cédé par un
    ami.
    Avant, j’en avais un trop petit. J’étais obligé de le tenir à la
    main, derrière mon dos.
    Cette pose me fait mal juger par les esprits étroits, par des
    gens qui ont des couvre-chefs faits sur mesure. On m’appelle
    poseur ! Je veux me donner l’air d’un penseur, montrer mon
    front, parce qu’il est large ! – « C’est un vaniteux ! »
    Vaniteux ? – j’aimerais bien à mettre mon chapeau sur ma
    tête, moi aussi !
    – 420 –
    Mais il me couvre comme une cloche à plongeur quand il est
    trop large ou bien il m’oblige à marcher comme un équilibriste
    quand il est trop petit. J’ai froid souvent, avec la bise, et ça
    m’humilie d’avoir l’air d’un modèle qui pose pour les saints dans
    les tableaux religieux – les saints sont toujours tête nue –, ou d’un
    capucin qui a jeté le froc aux orties et s’est habillé en civil comme
    il a pu ! Je ne puis pas me couvrir. Il faudrait un grand
    événement, une circonstance imprévue, qu’il vînt une révolution,
    qu’il se formât une assemblée sou l’Odéon, que je fusse nommé
    président, qu’on fît du bruit et que je déclarasse la séance levée.
    Je n’y manquerais pas pour me reposer un peu ! Je ne suppose
    pas qu’il se présente d’ici à longtemps un pareil concours de
    circonstances et je continue mon chemin tête nue – comme les
    saints, les saints n’ont jamais de chapeau – ou comme un
    président éternellement en séance. Ma séance a duré quatre ans.
    Je l’ai tenue sous l’Odéon, par les rues, dans tout Paris ! Je n’ai
    pour me reposer sur la marge de la ville que le Champ de Mars au
    milieu duquel je vais pour me couvrir un moment. Je le puis,
    dans cette immensité, sans danger de passer pour un pêcheur de
    perles sous cloche…
    J’ai quelquefois sauvé le grain du pauvre en apparaissant sur
    les bords d’un champ, couvert et la barbe au vent… Je faisais peur
    aux oiseaux et j’étais utile à l’agriculture. Sainte mission !
    L’Odéon n’est pas seulement notre refuge contre l’intempérie
    des saisons – c’est notre cabinet de lecture, – les trois libraires
    qui sont là nous connaissent, causent avec nous.
    On croit même qu’ils nous font une petite rente pour
    surveiller du coin de l’oeil leur étalage.
    « Ils ne sont pas là pour leur plaisir tout le temps, tout le
    temps vous pensez bien ! Ils sont envoyés par la préfecture et
    reçoivent la pièce des marchands pour voir si l’on vole des
    livres. »
    – 421 –
    Nous avons pu empêcher les voleurs de dévaliser les étalages
    – étant toujours là, toujours – et n’ayant pas une course
    isochrone, mais revenant quelquefois brusquement sur nos pas
    comme dans l’exercice à la baïonnette pour tourner le dos au
    vent, à la pluie, ou parce que nous avions le vertige à tourner
    toujours du même côté ! Si nous prenions des précautions,
    commandées par les règles de la rotation, ce fut toujours gratis.
    Mannequin contre les oiseaux, surveillant d’étalage, ma vie n’est
    donc pas inutile sous le ciel ! et je rends à mes contemporains au
    moins autant qu’ils me donnent puisqu’ils ne me donnent rien.
    Nous avons notre droit de feuilletage acquis chez les libraires
    qui ne voient que nous.
    On nous laisse glisser un oeil de côté dans les livres nouveaux.
    Nous pouvons juger – en louchant – toute la littérature
    contemporaine. Il faut loucher pour couler le regard entre les
    pages non coupées.
    Je dis que nous connaissons toute la littérature
    contemporaine ; nous ne connaissons que celle coupée ; nous
    n’en connaissons que la moitié à peu près. Il y en a bien la moitié
    qui n’est pas coupée.
    Moi, j’ai beaucoup de peine – plus qu’un autre, à me tenir au
    courant des nouveautés, à cause de mon chapeau.
    Je le mettais à terre d’abord, mais on croyait que j’allais
    chanter, et l’on se retirait désappointé en voyant que je ne
    chantais pas – j’avais l’air de promettre et de ne pas tenir.
    J’ai dû renoncer à mettre mon chapeau à terre.
    – 422 –
    Je ne puis, on le voit, suivre les progrès de l’esprit nouveau
    comme ceux qui peuvent lire des deux mains, – aussi, s’il venait à
    quelqu’un l’idée de m’accuser d’ignorance, qu’il réfléchisse
    d’abord avant de me condamner ! J’aurais appris, moi aussi, et je
    saurais plus que je ne sais, si j’avais pu mettre mon chapeau sur
    ma tête pendant que je lisais, si je n’avais pas eu les mains
    liées !…
    Avoir les mains liées !… Cela paralyse un homme dans la
    politique, les affaires ou sous l’Odéon !
    Il y a eu un moment même où j’ai été incapable de rien
    apprendre, mais rien ! Mon éducation moderne arrêtée net ! – les
    bords de mon chapeau avaient fait leur temps… ils se coupaient
    près du tuyau, et c’eût été folie de continuer à le porter par là.
    Autant enlever un bol par les anses recollées avec de la salive.
    Les bords pouvaient ne pas se détacher en n’y touchant pas,
    mais il fallait tenir alors le chapeau comme on tient un bas qu’on
    raccommode, le poing dedans, ou bien le fond sur la main – ce
    qui réduisait un membre à l’impuissance !
    Nous sommes surtout dans les bonnes grâces de madame
    Gaux, la libraire à cheveux gris, dont la boutique est en face du
    Café de Bruxelles.
    « Vous devez avoir les pieds pelés, nous dit-elle quelquefois.
    – Non.
    – Gelés, alors !
    – Oui.
    – Mettez-les sur ma chaufferette. »
    – 423 –
    Elle remue la braise avec sa clef, et nous nous chauffons à
    tour de rôle.
    Brave mère Gaux !
    Je ne sais pas si elle a fait fortune…
    Elle est un peu bavarde – un peu commère et médisante,
    mais elle a bon coeur.
    Elle a bon coeur ! Je me souviens qu’un jour elle nous dit :
    « J’ai inventé un café au lait – il n’y a que moi qui le sache
    faire, mais je ne veux pas qu’il n’y ait que moi qui le boive » – et
    elle nous en versa deux bols qui attendaient sous les journaux.
    Elle avait dû voir que nous étions verts de faim ! Nous vivions
    de croûtes depuis deux jours, et elle avait trouvé cette façon
    délicate de venir à notre secours !
    Lui refuser eût été lui faire de la peine. Il fallut prendre le bol
    et le vider, pour prouver que je le trouvais bon – et aussi parce
    que c’était chaud et que j’étais gelé, parce que c’était tonique et
    que j’étais faible, parce que c’était nourrissant et que j’avais
    faim…
    Nous avons pu payer heureusement sa jatte et ses bontés,
    quand Legrand a reçu de l’argent de sa mère, quand mon mois est
    arrivé…
    Nous lui achetâmes des bouquets qui embaumèrent son
    étalage pendant toute une semaine.
    – 424 –
    Le bouquet était séché depuis longtemps et son parfum
    envolé que je me souvenais encore de ce bol de lait chaud qu’elle
    nous avait offert un matin d’hiver…
    Pas un incident ! La rôderie monotone, la vie vide, mais vide !
    J’ai eu une émotion pourtant, un matin.
    Quelqu’un me frappe sur l’épaule.
    « Vous ne me reconnaissez pas ? »
    J’ai vu cette tête bien sûr, mais je ne puis pas mettre un nom
    sur la face luisante de graisse et de fatuité.
    « Cherchez… Un de vos professeurs…
    – À Saint-Étienne ?…à Nantes ? – À Saint-Étienne. »
    J’y suis – je crois que j’y suis !…
    Le monsieur a l’air enchanté d’avoir rafraîchi ma mémoire,
    fixé mes souvenirs.
    « Vous me remettez, maintenant ?… »
    Oui, je le remets, mais j’ai à peine la force de répondre, j’ai dû
    devenir blanc comme du plâtre, et je me sens flageoler sur mes
    jambes.
    L’homme que j’ai en face de moi, dont la main vient de
    toucher ma manche, est un de mes anciens professeurs qui me
    souffleta un matin – un mardi matin : je n’ai pas oublié le jour, je
    n’ai pas oublié l’heure ; je me rappelle le moment, ce qu’il faisait
    – 425 –
    de soleil et ce qu’il me vint de douleur dans le coeur et de larmes
    dans les yeux !
    « Vous êtes le fils de mon ancien collègue, M. Vingtras ?…
    – Parfaitement. Vous m’avez reconnu – Je vous reconnais
    aussi – Vous vous appelez Turfin, et vous fûtes mon bourreau au
    collège… »
    Ma voix siffle, ma main tremble.
    « Vous abusâtes de votre titre, vous abusâtes de votre force,
    vous abusâtes de ma faiblesse et de ma pauvreté… Vous étiez le
    maître, j’étais l’élève… Mon père était professeur. – Si je vous
    avais donné un coup de couteau, comme j’en eus souvent l’envie,
    on m’aurait mis en prison. Je m’en serais moqué, mais on aurait
    destitué mon père… Aujourd’hui je suis libre et je vous tiens !… »
    Je lui ai pris le poignet.
    « Je vous tiens, et je vais vous garder le temps de vous dire
    que vous êtes un lâche ; le temps de vous gifler et de vous botter si
    vous n’êtes pas lâche jusqu’au bout, si vous ne m’écoutez pas vous
    insulter comme j’ai envie et besoin de le faire, puisque vous
    m’êtes tombé sous la coupe… »
    Il essaie de se dégager. « Oh ! non. – Je tords le poignet ! –
    Élève Turfin, ne bougeons pas !… »
    Il fait un effort.
    « Ah ! prenez garde, ou je vous calotte tout de suite ! Vil
    pleutre ! qui avez l’audace de venir me tendre la main parce que je
    suis grand, bien taillé… parce que je suis un homme… – Quand
    – 426 –
    j’étais enfant, vous m’avez battu comme vous battiez tous les
    pauvres.
    « Je ne suis pas le seul que vous ayez fait souffrir – je me
    rappelle le petit estropié, et le fils de la femme entretenue. Vous
    faisiez rire de l’infirmité de l’estropié – vous faisiez venir le rouge
    sur la face de l’autre, parlant en pleine classe du métier de sa
    mère… Misérable !… »
    Turfin se débat ; le monde s’attroupe.
    « Qu’y a-t-il ?
    – Ce qu’il y a ? »
    Il passe à ce moment – ô chance ! – un troupeau de
    collégiens, je leur amène Turfin.
    « Ce qu’il y a, le voici !… Il y a que ce monsieur est un de ces
    cuistres qui, au collège, accablent l’enfant faible.
    « Il y a que quand on retrouve dans la vie un de ces
    bonshommes, il faut lui faire payer les injustices et les cruautés
    de jadis. – Qu’en dites-vous ?
    – Oui ! oui !
    – À genoux ! le bonnet d’âne ! » crient quelques gamins.
    Il essaie de s’expliquer, il balbutie. Il veut sortir du cercle. Le
    cercle l’emprisonne et le bourre.
    « À genoux ! le bonnet d’âne !… »
    – 427 –
    On a déjà plié un journal en bonnet d’âne, et l’on se jette sur
    lui. La pitié me prend, – je mens, ce n’est pas la pitié, c’est l’ennui
    du bruit, la peur du scandale. La scène a pris des proportions trop
    fortes. On va l’assommer, – j’en aurais la responsabilité… J’écarte
    la foule comme je peux, et lâchant Turfin :
    « C’est assez… Je vous fais grâce… allez-vous-en… Que je ne
    vous retrouve plus sur ma route, à moins que vous vouliez vous
    battre avec moi… »
    Je lui griffonne mon nom et mon adresse sur un bout de
    papier et je lui fouette le visage avec ! puis je demande qu’on le
    laisse partir.
    Il s’est enfui, poursuivi par les huées.
    « Tu as été dur, me dit un camarade sortant du groupe.
    – J’ai été poltron. J’aurais dû lui cracher dix fois à la face.
    J’aurais dû le faire pleurer comme il me fit pleurer quand j’étais
    écolier. »
    J’ai été chercher deux amis bien vite – qui ont monté la garde
    deux jours dans le cas où Turfin enverrait ses témoins.
    Oh ! je donnerais ce que j’ai – mon pain de huit jours – pour
    me trouver en face de lui avec une arme à la main, et j’aurais
    accepté d’être blessé, à condition de le blesser aussi.
    Je me rappelle ce mardi où il me souffleta – j’avais treize
    ans… Depuis ce jour-là, la place où toucha le soufflet blanchit
    chaque fois que j’y pense !…
    Encore des heures, des heures, et des heures de marche !
    – 428 –
    Toujours la loucherie dans les livres non coupés…
    Nous voyons passer les artistes, les jours de premières – les
    auteurs eux-mêmes, quelquefois.
    Le père Constant, le concierge du théâtre, veut bien nous faire
    un petit salut quand il nous voit.
    Cela nous servira peut-être un jour pour faire recevoir une
    pièce. Si elle marche comme nous avons marché, nous rentrerons
    dans nos frais de souliers.
    JE VAIS FAIRE DU THÉÂTRE
    Legrand veut faire du théâtre. Avec ses goûts naturellement !
    Il veut s’immortaliser par le théâtre.
    Et moi donc ! Je ne l’ai pas crié sur les toits. Ce n’est pas une
    vocation irrésistible comme chez Legrand ! et je n’avais pas
    besoin de l’afficher. Mais je me suis essayé dans ce genre à la
    sourdine !
    « Pourquoi ne faites-vous pas du théâtre ? » m’a demandé un
    marchand de vin qui me voit écrire quelquefois sur des bouts de
    papier en me tenant le front et à qui j’ai confié que j’étais dans les
    lettres et que je voudrais arriver à la gloire.
    Il a un neveu figurant qui fait les seigneurs à la Porte Saint-
    Martin et les invités à l’Odéon. Il pourrait même m’être utile si
    j’avais quelque chose de fait – il a remis du papier – il est
    tapissier de son état – chez M. Ferdinand Dugué. Celui qui a fait
    La misère. À l’union du croûton et de la pomme de terre !…
    Je ferai du théâtre. Quel genre ? est-il besoin de le dire ?
    – 429 –
    Je suis romantique, je ne veux pas de l’antiquité. Je suis pour
    les moines, les seigneurs, les fous du roi, les bourreaux masqués.
    Le temps des vieilleries est passé ; il nous faut du fiévreux et
    du vivant. – « Palsembleu, messeigneurs ! Quand sonnera la
    dixième heure au beffroi de Sainte-Gudule… Triboulet,
    Saltabadil ! »
    J’ai essayé et je me suis donné un mal pour la couleur locale !
    C’est une jeune fille qui ouvrait mon drame, en allant
    chercher de l’eau à la fontaine sur la place du marché, et un jeune
    homme en veste marron avec des bandages de cuir, comme s’il
    avait eu des hernies, disait, caché derrière le pilier de la halle au
    drap qui faisait le coin de la place :
    « Jehanne, Jehanne… ô gente et frisque pucelette… de par
    sainte Gudule, tu seras ma femme, ou le seigneur !… »
    C’était bien. Je relisais avec plaisir ce début chaste et bien
    Moyen Âge. Mais que d’efforts pour continuer à rester dans le
    seizième siècle ! En vain je m’étais habituer à appeler ma main
    ma dextre et mon caleçon mon cuissart. Je voulais jouer de la
    rapière aussi et je dégainais dans la rue. Six manants contre un
    gentilhomme c’est cinq de trop et je faisais aller ma canne, ce qui
    m’a attiré des disputes. Je me mettais la tête dans les épaules, je
    tâchais de me faire une bosse, je cachais la longueur de mes bras,
    je rentrais mes poignets dans mes manches pour me faire croire
    que j’étais vraiment contrefait comme Triboulet et Quasimodo.
    J’étais bien prosaïque malheureusement ! pas une infirmité.
    J’étais droit, droit comme un personnage du vieux répertoire – au
    lieu d’être tordu comme un du nouveau. J’essayais de me
    rattraper en criant : « Enfer et damnation ! ». Je disais « oh !
    oh ! » et je marchais en écumant, m’arrêtant pour parler au trou
    du poêle dans le mur comme si ç’avait été les portraits de mes
    aieulx – Je mettais des l et des z partout, aieulx. C’était si
    – 430 –
    fatiguant ! et pour dire l’heure, quand on me demandait l’heure,
    je ne répondais pas il est midi cinq. Comme dans Hugo :
    Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze,
    Midi vient de sonner à l’horloge de bronze.
    Jamais je ne donne les minutes. Je ne peux pas donner les
    minutes. Le soir, je parle comme les veilleurs de nuit. Il est onze
    heures ! Habitants de Paris, dormez !… J’ai passé comme cela
    quelques semaines à faire le veilleur, et le manant, et escholier.
    Mais à la fin, je n’en pouvais plus. Je marchais en cagneux pour
    tout de bon, les jambes en lit de sangle, et je demandais où était
    ma fille. On me croyait père dans la maison. J’appelais :
    Esmeralda ! la concierge montait. Je faisais mal le gentilhomme
    et je me redressais trop, je me donnais des coups de tête contre le
    mur. Je retournais aux monstres. Était-ce penchant de ma nature,
    l’affinité de tempérament, ou parce qu’on se cognait moins en
    faisant le fou du roi et le sonneur de cloches, mais je préférais
    faire le monstre que le gentilhomme.
    Ma pièce, si je l’avais finie, aurait été de l’école des tordus
    d’Hugo. Je m’arrêtai, contusionné, à la scène où un homme à
    cheval demande si l’on a vu passer trois gentilshommes dont un
    avait une plume blanche à son chapeau ou un noeud vert à son
    épaule. – Un noeud vert, mais c’est lui ! – C’était trop petit chez
    moi pour faire des pièces Moyen Âge – et tout mansardé. Il aurait
    fallu les faire assis, et cela était malhonnête, il me semblait !
    Peindre le Moyen Âge assis ! « À cheval, à cheval, messieurs ! Ah !
    que ce palefroi va lentement… Arriverai-je à temps, dis-le-moi,
    sainte Gudule, ma patronne ! »
    J’avais adopté sainte Gudule et j’en usais !
    J’abandonne donc le Moyen Âge, je ne puis toucher à ce
    grand cadre – enfermer cette épopée, faire tenir ces hommes
    d’armes, la porte du château, le cachot, le souterrain, l’échafaud
    et le bourreau masqué dans un cabinet de dix francs ! Il me
    – 431 –
    faudrait, oh ! sainte Gudule ! au moins pouvoir aller sur le carré
    et on ne veut pas ! Je fais trop de bruit. J’ai besoin d’y aller une
    fois pour imiter la scène où les vilains se soulèvent et ça a fait un
    bruit du diable !
    …………………

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

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  67. Artisans de l'ombre Dit :

    Dubois est un enfant de Paris, il allait au théâtre à dix ans.
    Étant apprenti, il trouvait le temps d’être figurant dans les
    grandes féeries ; il a été flot comme bien d’autres. Ouvrier, il
    connaissait les chefs de claque et entrait pour rien dans les
    théâtres du boulevard – si bien que quand il a rencontré le poète,
    quand il l’a entendu causer littérature avec ses amis, il a vu que
    lui Dubois le tanneur savait comme eux, mieux qu’eux les grandes
    tirades, toutes les scènes capitales ; il pouvait même faire les
    gestes – ce que les autres ne pouvaient pas ou faisaient mal ! Il
    s’est dit lui aussi : J’ai quelque chose là. Et Dubois a lâché le tan
    et Dubois ne voudrait plus être tanneur pour tout l’or du monde.
    Il se croit homme de lettres. Il laisse les autres écrire Poèmes
    anciens, Symboles et réalités ou encore Rafaello. Dubois a écrit
    Pierre l’arquebusier. Il l’a lu, il a dû lire Pierre l’arquebusier à
    Legrand ; à moi il ne m’en a jamais tracé que la carcasse – et
    encore pour n’avoir pas l’air de me faire une impolitesse, mais au
    fond Dubois a un profond mépris pour mes intentions littéraires.
    Il a entendu mes doléances à propos du Moyen Âge, il m’a vu
    me gratter mes bosses avec colère ! Alors pour quelques coups,
    parce que ma pièce est trop petite, j’abandonne toute une
    époque ? Par quoi remplacerai-je le Moyen Âge ? Ai-je quelque
    idée nouvelle ? Voyons, il y a assez longtemps que je critique sans
    dire ce que je mettrai à la place. Quelles sont mes idées !
    Expliquer voir, – et se renversant dans le fauteuil (il prend
    toujours le fauteuil, c’est déjà assez embêtant) – vos opinions en
    fait de théâtre ! Allons, je vous écoute !
    – 432 –
    Il met un petit tas de charbon sur le feu, le tasse avec le bout
    des pincettes pour m’indiquer qu’il va être tout oreilles. Là, le feu
    est fait. Mes opinions en fait de théâtre, maintenant !
    « Eh bien, vos idées. Comment comprenez-vous le théâtre ?
    Quel est celui que vous préférez ?
    – Celui où l’on est bien assis, où ça sent l’orange et où la pièce
    est bonne. Voilà le théâtre que je préfère, mais ce n’est pas une
    théorie, ni une idée. »
    Je ne me presse pas de répondre, je fais semblant d’avoir
    laissé tomber quelque chose, ou de remettre en place je ne sais
    quoi sur la cheminée – je répète la question pour retrouver de
    l’aplomb : « Vous voulez savoir quelles sont mes idées sur le
    théâtre et quel est celui que je préfère ?
    – Oui, c’est ça que Dubois te demande », me dit Legrand d’un
    air qu’il s’efforce de rendre amical ; je vois bien qu’au fond il
    voudrait me voir collé.
    Je n’ai encore rien trouvé, ma langue s’empâte. Je remets en
    place trop de bibelots sur la cheminée. Je reprends les pincettes
    des mains de Dubois au lieu de lui développer mes théories, et je
    tape sur le feu comme si j’avais aperçu tout d’un coup un vice
    dans sa construction, ce qui n’arrange pas les choses ! Dubois a
    l’orgueil de ses feux. Il a même un secret à lui pour une pâte, un
    mouillé de cendres et de poussier qui fait croûte. Je casse cette
    croûte et je ne dis pas mes idées sur le théâtre. Je patauge. – Ah !
    je suis collé. Legrand peut se frotter les mains !
    Le dernier mot de Dubois est écrasant.
    « Mon cher, quand on n’en sait pas plus que vous, on se fait
    tanneur et non pas un homme de lettres. »
    – 433 –
    Soirée terrible ! et qui m’a réduit à un rôle inférieur dans la
    maison. Je ne me fais plus prier pour aller aux commissions. C’est
    moi qui vais de moi-même tirer de l’eau quand il en faut pour la
    pâte de Dubois, c’est moi qui sors pour la goutte, quand on peut
    l’acheter. Je vais jeter les cendres, sans qu’on me le dise.
    La nuit qui a suivi cette scène déplorable, j’ai beaucoup
    réfléchi dans mon lit à ce que j’aurais pu dire, à ce qu’il y avait à
    répondre.
    Quelquefois, quand je sors d’une conversation où j’ai été
    stupide, je trouve ce qu’il aurait fallu répondre au moment. Je
    n’aurais qu’à rentrer. Si quelqu’un m’aidait, me jetais une phrase
    (dont nous aurions convenu ensemble) je riposterais par un mot
    d’esprit tout de suite. Je me donne ces fois-là des coups de poing
    de n’avoir pas trouvé au moment. Mais ici c’est de l’affaissement,
    du simple affaissement. On me donnerait un an que je n’en
    trouverais pas plus long. Je jette ma langue aux chiens ! Je n’ai
    pas découvert autre chose que ce que j’ai dit, en cassant la croûte
    et en remuant las bibelots sur la cheminée.
    En fait de théâtre, j’aime les pièces qui m’amusent et je ne
    suis pas fou de celles qui ne m’amusent pas. Voilà mes idées, pas
    davantage.
    Dubois n’est pas une méchante nature. Ce n’est pas un
    homme à faire souffrir pour le plaisir de faire souffrir. Il n’est pas
    de ces gens qui abusent d’une supériorité facile pour écraser ceux
    qui sont au-dessous d’eux et n’ont pas d’intelligence. Legrand de
    son côté ne peut pas me montrer sa joie secrète de m’avoir vu
    roulé. Et je vis plutôt entouré de soins que poursuivi d’injures ! Si
    je disais qu’on me maltraite, je mentirais. Je ne suis pas maltraité.
    Même ils m’ont pris le seau des mains deux ou trois fois quand
    j’allais chercher de l’eau ou vider les cendres. Ils sentent bien que
    si je n’ai pas de théories sur le théâtre, ce n’est pas ma faute, et on
    ne veut pas pour cela me réduire au rôle de domestique. Je
    m’apercevrais plutôt qu’ils mettent une certaine insistance à faire
    – 434 –
    maintenant des choses qu’ils ne voudraient pas faire auparavant,
    ils apportent de la délicatesse. Ils se sont très bien conduits dans
    cette circonstance, on ne peut pas dire le contraire. Mais Dubois
    triomphe. Il n’y en a plus que pour lui ; le théâtre lui appartient,
    c’est fini depuis ma déroute. Legrand l’écoute, oreilles béantes,
    raconter les grandes soirées du boulevard et Frédérick Lemaitre,
    Mélingue… Mais Mélingue est bien nouveau, Frédérick (ils disent
    Frédérick seulement), Frédérick est tombé dans le Dennery. Il y a
    un acteur qui, pour l’auteur de Pierre l’arquebusier, représente
    mieux que tout le drame. Si tu avais vu Lockroy là-dedans !
    Lockroy, on ne parle que de Lockroy, Lockroy par ci, Lockroy
    par là. « Comme il portait la botte molle ! »
    Je porte, moi, des souliers très durs. On dira que je veux me
    mettre en scène – non, à mes côtés beaucoup ont des souliers qui
    leur font mal et personne n’a de bottes molles, personne.
    Dubois varie quelquefois la formule ! « Comme il était dans
    l’entonnoir ! » – l’entonnoir des bottes !
    La pièce du Moyen Âge ? – je vais le dire comme je le pense !
    – Dubois, tu entends ! Je n’aime pas la pièce Moyen Âge ! Je n’ai
    pas pu expliquer l’autre jour, – je ne pourrais pas encore
    m’expliquer aujourd’hui, c’est vrai, mais si tu veux tout savoir,
    Dubois ! eh bien, j’en ai assez des seigneurs, des hommes
    d’armes, des gens qui ont des fraises blanches – je préfère les
    rouges avec du sucre et du vin – qui ont des bouillons aux
    manches – je les aime mieux dans un bol – qui portent l’épée en
    verrouil. – Ça m’ennuierait à crever de porter une épée en
    verrouil, – qui ont des grands manteaux jaunes – j’ai eu un
    paletot de cette couleur, j’en ai assez ! Ils vont se battre sous les
    réverbères, ils enlèvent des femmes ! Ils font mordre la
    poussière ! Si on pouvait encore faire mordre la poussière, enlever
    les femmes ! C’est la poussière qu’on enlève maintenant, c’est tout
    changé ! Nous avons bien dégénéré ! Mais c’est comme ça !
    – 435 –
    Il me semble aussi que l’on ne porte plus tant de ces étoffes
    de couleur prune, lie de vin, feuille de vigne dont sont faits les
    pourpoints des manants, ni de ces soies verdâtres, violâtres,
    bleuâtres, beurrâtres dont sont faits les habits des grands
    seigneurs. – Plus de crevés ! Je ne vois de crevés nulle part. Il est
    vrai que je sors très peu de mon quartier. Ce sont les dames
    maintenant qui s’habillent avec ces étoffes de soie, et qui ont ces
    noeuds roses au cou. J’ai vu au parterre des Variétés un petit
    monsieur qui avait un noeud rose – mais il était très mal vu – on
    chuchotait, les femmes faisaient des signes de dégoût et un lettré
    qui était là a dit : C’est un mignon d’Henri III.
    Pour les chapeaux, il n’y a plus que les clowns et les
    photographes qui aient des chapeaux pointus avec un ruban de
    couleur autour – les joueurs de biniou aussi. J’oubliais les joueurs
    de biniou.
    Et le cuir ? On ne porte plus tant de cuir ! gants de cuir,
    mollets de cuir, revers de cuir couleur pain, ce qui va très mal
    avec la nuance abricot dont le Moyen Âge abuse. Je ne suis pas
    fou de l’abricot. Je préfère la pêche comme fruit, et le noir comme
    couleur.
    Legrand me regarde avec stupeur.
    Mais Victor Hugo a mis toutes ses pièces au Moyen Âge, rien
    qu’au Moyen Âge ! – Ça m’a fait assez de cogner quand je voulait
    être Triboulet, César de Bazan ! quand je cherchais une place de
    domestique comme Ruy Blas ! – sans avoir aucun certificat !
    Il ne me reste que le drame moderne, la pièce vécue, c’est-àdire
    avec toutes les passions, les grandeurs et les vices de notre
    temps… ce qui se passe dans le salon… la rue. C’est commode, la
    rue, mais le salon ! Il faudrait que j’allasse dans le monde, pour
    peindre les moeurs de l’aristocratie. Je n’ai pas assez de
    – 436 –
    vêtements. Je n’ai que ce que j’ai sur moi – et un pantalon de
    rechange.
    J’ai songé à mettre en scène les angoisses d’une jeune fille qui
    va succomber mais je n’y connais rien. Alexandrine qui aurait pu
    me renseigner, Alexandrine n’a pas eu d’angoisses… Je n’ai pas
    pu les surprendre du moins… Elle a simplement dit : « Avec le
    rideau, comme ça, vois-tu, on ne nous apercevra pas de l’autre
    côté, ce vitrage sera bien commode. »
    Dois-je parler de ce vitrage ? Dois-je parler des menuisiers,
    dire que ça sentait la térébenthine, et que mon coeur me criait :
    « Pourvu qu’on mette longtemps à tapisser ! » Dois-je placer
    l’homme qui aime derrière la cloison, au milieu des pots de colle
    et des rouleaux de papier à fleurs ?… Je ne me rappelle que cela.
    C’est tout ce qui me revient à l’esprit de ce moment suprême.
    Suis-je né pour peindre des pièces vécues ou pour vivre dans des
    pièces qu’on peint ? Ai-je le génie de la tapisserie au lieu du génie
    du théâtre ?…
    Je voudrais être vieux, bien vieux pour avoir vu et pouvoir
    peindre d’autres choses. Je ne pourrais pour le moment mettre au
    théâtre que ma mère, mon père et moi… Moi, avec des pantalons
    fendus – ou avec mon habit de collégien trop grand, – moi qu’on
    fouette. Est-ce qu’il y aura un acteur assez petit ? et qui voudra
    porter des pantalons fendus ? Le pantalon fendu est-il accepté au
    théâtre ? Voudra-t-il aussi se laisser fouetter – la censure le
    permettra-t-elle ?…
    Si je faisais cinq actes avec un pêché capital. Il y en a –
    combien y en a-t-il ?… Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept.
    L’orgueil ! mais Matoussaint l’a pris.
    Il m’a fait jurer de n’en rien dire, il a pris l’orgueil pour lui. Je
    ne puis pas y toucher sans commettre une indélicatesse. Il fait
    l’orgueil. Il m’a même dit son titre, et montré son affiche.

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  68. Artisans de l'ombre Dit :

    MOI
    JOUÉ PAR L’AUTEUR
    Il a hésité quelque temps entre cette pièce-là et une autre sur
    les parents. Il ne voulait pas traiter le sujet des parents à ma
    façon. Le héros n’avait pas son pantalon fendu et l’on ne voyait
    pas son derrière au lever de rideau. Le héros c’était lui, lui encore,
    mais avec de petites moustaches.
    Il était assis sur une chaise, ayant l’air de réfléchir
    profondément ; il se levait enfin et s’avançant à pas lents sur le
    devant de la scène, il s’écriait sur le ton de la plus parfaite
    conviction :
    « Quelle canaille que mon père ! »
    Il disait canaille, et non pas bandit, criminel. Canaille était
    voulu. Canaille… Il est temps d’appeler un chat un chat et Rollet
    un fripon. Quelle canaille que mon père !
    C’était dit non sans tristesse ; l’acteur devait avoir l’air de le
    regretter. Il avait à indiquer qu’il en était convaincu,
    malheureusement. Son père était comme ça, voilà tout ! Il aurait
    voulu pouvoir dire : Quelle bonne pâte d’homme que mon père !
    Ce n’était pas exact, il croyait, tout compte fait, après avoir pesé le
    pour et le contre, que son père était décidément une affreuse
    canaille.
    Matoussaint avait été adoré de son père et l’adorait.
    Matoussaint était un excellent garçon et un excellent fils, mais il
    croyait qu’on pouvait écrire des pièces vécues par les autres…
    – 438 –
    Aussi déclarait-il qu’il commencerait carrément sa pièce par
    cette déclaration du fils, lequel devait du reste inspirer confiance
    aux spectateurs – il fallait l’orner dès le début d’une grande dose
    de bon sens et lui prêter des vertus sérieuses. Mais Matoussaint
    s’était décidé à la fin pour Moi joué par l’auteur – il avait retenu
    l’Orgueil.
    La gourmandise : mais ce serait très ennuyeux de voir un
    homme qui passerait sa soirée à manger des confitures – si je
    voulais faire vrai.
    La paresse – si les pièces doivent être vécues, il ne doit pas y
    avoir de pièce sur la paresse – on est trop fainéant pour en faire.
    L’envie ? Je ne sais pas ce que c’est. J’ai eu envie de boulette
    de mou de veau, j’ai eu envie encore d’avoir des fleurs dans ma
    chambre et pas des punaises dans mon lit… J’ai eu envie de n’être
    pas bête comme celui-ci, capon comme celui-là ! Je meurs d’envie
    de me coucher quand j’ai sommeil, de dîner quand vient cinq
    heures. Je ne crois pas qu’on puisse faire une pièce très corsée
    avec ça !
    La colère ! – Je veux faire cinq actes. Une personne ne peut
    pas être en colère pendant cinq actes – taper du pied, s’arracher
    les cheveux et grincer des dents ! Ça me fatiguerait trop !
    L’avarice ! Molière a écrit L’Avare ! M. Michel Perrin aussi.
    J’ai vu Bouffé là-dedans ! D’ailleurs, je ne suis pas avare. Où
    trouver mon type ?…
    Je voudrais être vieux.
    – 439 –
    Place aux jeunes ! Ils mettent ça dans tous leurs articles. C’est
    dans tous les petits journaux qui pendent sous l’Odéon, et tous
    ceux qui ont de longs cheveux le disent – quelques-uns qui n’en
    ont pas le disent aussi. Il paraît que Dennery encombre toutes les
    voies ! Si Dennery était mort, la littérature dramatique changerait
    de face. Dennery est là et le grand art s’étiole, et les talents verts
    languissent, pourrissent, moisissent et finissent par retourner
    dans leur pays, par entrer dans un bureau ! Ils prennent une
    petite place de dix-huit cents francs dans un bureau, ils auraient
    pu la prendre grande au soleil du théâtre !
    Il n’y a pas de soleil au théâtre, c’est des quinquets.
    Place aux jeunes ! mais moi, je suis jeune et ça ne me réussit
    pas !…
    – 440 –

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  69. Artisans de l'ombre Dit :

    31
    Le duel
    Des pièces ? – Allons donc !
    Nous nous étions dit, Legrand et moi, que nous en ferions
    une ensemble.
    Au bout de huit jours, d’un commun accord, on a tout lâché.
    Nous ne vivons que sur ce que nous avons lu, chacun de notre
    côté ; or nos deux éducations jurent et ont envie de se battre. On
    m’a peu parlé de Bon Dieu à moi. – Lui, il a été élevé par une
    mère catholique et il a de l’eau bénite dans le sang.
    Il a trouvé un mot pour caractériser les tendances de ce qu’il
    appelle nos âmes :
    « Je crois à Celui d’en haut, tu crois à ceux d’en bas. »
    C’est vrai, et nos deux croyances s’abordent et se menacent à
    tout instant.
    C’est devenu terrible ! Dans cette chambre à deux lits éclatent
    de véritables tempêtes.
    C’est trop petit pour nous trois, Legrand, Vingtras et la
    Misère. – La gueuse ! Elle nous fait nous heurter et nous blesser à
    chaque minute, devant les grabats, les chenets, la table boiteuse.
    Nous en sommes arrivés presque à la haine. Elle n’est pas
    encore sur les lèvres, elle est déjà dans les yeux. – Nous nous
    insultons du regard pour une porte ouverte, une fenêtre fermée,
    une chandelle trop tard éteinte : essayant en vain de nous cacher
    – 441 –
    l’un à l’autre ou de nous cacher à nous-mêmes le dégoût et la
    fureur que nous avons de cette promiscuité.
    C’est comme un mariage de bagne, entre forçats jaloux !
    Il nous est défendu d’avoir une maîtresse, et nous sommes
    condamnés à la chasteté.
    Si une femme entrait, l’autre devrait partir… Il fait froid
    dehors ; puis cela viendrait peut-être juste au moment où l’on
    était bien en train : jamais l’inspiration n’avait été meilleure. –
    Quel supplice !
    Notre envie de travail même est dévorée par cette lutte
    sourde.
    Il y a des moments où, bâtis comme nous sommes, nous nous
    tirerions dessus si nous avions un pistolet sous la main.
    On a trouvé le pistolet !
    Un homme est là roulant à terre dans une mare rouge. C’est
    moi qui ai fait le coup.
    Un soir, Legrand m’a souffleté – pour je ne sais quoi ! Je ne le
    lui ai jamais demandé ; je ne le lui demanderai jamais !
    C’est à propos d’une femme, peut-être.
    Qu’importe le prétexte !
    – 442 –
    C’est la goutte de lait qui a fait déborder le vase : je devrais
    dire la larme amère qui est restée au bout de nos cils pendant nos
    années de tête-à-tête.
    Si nous avons eu cette querelle, si demain nous la
    poursuivons les armes à la main, c’est que nous avons l’un contre
    l’autre toute l’amertume du bagne, où nous tirions la même
    chaîne.
    Chacun était vertueux à sa façon et ambitieux à sa manière –
    et ces manières, et ces façons saignaient à chaque geste fait par
    nous dans l’ombre affreuse de notre vie !
    – Il faut, dans une association, qu’il y ait une femelle et un
    mâle, m’a dit un des témoins, avec qui nous devisions de
    l’aventure. Il n’y avait pas de femelle. Si ! il y en avait une : la
    Famine ; et vous allez vous tuer par horreur d’elle, comme des
    mâles se tuent par amour d’une fauve. »
    C’est vrai ! et voilà pourquoi j’ai demandé des excuses pour la
    forme, et pourquoi Legrand n’en a pas fait. Notre appartement
    était trop petit pour nos deux volontés, l’une bretonne, l’autre
    auvergnate…. surtout parce qu’elles ne s’évaporaient point dans
    des scènes comme en font les faibles… Elles se sont tues ou à peu
    près, mais se sont tout de même menacées dans ce silence ;
    aujourd’hui elles vont parler par la bouche des pistolets ou la
    langue pointue des épées.
    Mais une piqûre ne serait point assez. L’épée ne suffit pas ;
    elle ne ferait qu’égratigner le grand miroir sombre qui, sous le
    geste de Legrand, m’a semblé sortir de terre et se dresser devant
    moi – pour que j’y voie se refléter l’image de notre jeunesse
    drapée de noir !
    Il faut tirer là-dessus, tirer à balles, tirer jusqu’à ce que l’on
    entende du fracas.
    – 443 –
    « Vous direz aux témoins de M. Legrand, que nous nous
    battrons, s’il le veut, jusqu’à ce que l’un des deux tombe.
    – Vous direz à M. Vingtras que j’accepte. »
    Il est samedi, huit heures du soir. Nous avons le temps de
    tout régler pour demain.
    Régler les conditions, oui ! Mais trouver les armes, non. Nous
    n’avons pas le sou.
    Il faut de l’argent pour louer des pistolets et aller se battre
    dans la campagne.
    Ce ne sera que pour lundi. On pourra mettre au clou, lundi ;
    mais on n’engage pas, le dimanche.
    Collinet, notre condisciple de Nantes, l’étudiant en médecine
    qui doit assister en cette qualité à la rencontre, possède une
    chaîne et une montre d’or. On lui prêtera bien quatre-vingt francs
    là-dessus. Avec ce que j’ai, ce sera assez pour notre part.
    Legrand a besoin aussi de vingt-quatre heures pour trouver
    ce qu’il lui faut.
    À quelle heure ouvrent les clous ?
    « À neuf heures.
    – Rendez-vous à dix au Café des Variétés, pour être près de
    Caron, l’armurier chez qui on louera les armes.
    – Entendu. »
    – 444 –
    La journée du dimanche a été inondée de soleil. Je me
    rappelle qu’il dorait l’absinthe sur les tables du café en plein air,
    où nous étions assis ; parfois un peu de vent faisait scintiller et
    frémir comme de la moire verte le feuillage des arbres qui étaient
    sur le boulevard Montparnasse, devant le cabaret de la mère
    Boche ; il faisait bon vivre.
    Une jeune fille, qui n’a pas encore ôté son corset devant moi,
    vient s’asseoir à mes côtés et m’embrasse à pleine bouche.
    « On dit que tu te bats. Si tu meurs, tu auras toujours eu ce
    baiser ; et si tu veux, je couche avec toi cette nuit. »
    Elle a une fleur sur l’oreille. Elle la détache et me la donne.
    « Tiens, si tu es tué, on t’enterrera avec. »
    Et de rire !
    Elle ne croit pas, personne ne croit, par ce temps tiède, dans
    le cabaret joyeux, sous ce ciel ouaté de blanc, à la cruauté d’un
    duel sans pitié. Et cela m’irrite et m’exaspère ! Ils pensent donc
    que je suis de ceux qui envoient des témoins pour rire. Ils ne
    devinent donc pas ce que je vaux et ce que je veux ; ils ne sentent
    donc pas l’homme qui poursuit son but aveuglément, et qui pour
    l’atteindre est plus heureux que mécontent d’être le héros d’une
    sanglante tragédie !
    Ils ont parlé de me conduire au tir. Pourquoi ? Qu’ai-je besoin
    de savoir si je suis adroit ou non ? Je m’en soucie comme de rien.
    Je ne me demande même pas si je serai le blesseur ou le blessé, si
    je serai tué ou si je tuerai.
    J’ai écrit dans ma tête depuis longtemps, comme avec la
    pointe d’un clou, que je devais être brave, plus brave que la foule,
    – 445 –
    que cette bravoure serait ma revanche de déshérité, mon arme de
    solitaire.
    J’ai averti mes témoins qu’on ne tirerait pas au
    commandement, mais qu’on marcherait l’un sur l’autre en faisant
    feu à volonté.
    De cette façon, même atteint, je pourrai arriver assez près de
    Legrand pour le descendre.
    Les insistances ont triomphé de mon refus d’entrer au tir.
    Legrand et les siens en sortaient ; on s’est salué comme des
    étrangers.
    Un mannequin de tôle dont l’habit de métal est moucheté de
    taches blanches se tient debout contre le mur.
    Je compte les taches sur l’habit.
    « Onze ?
    – Oui, répond celui qui charge les pistolets. M. Legrand tire
    bien. Il n’a perdu qu’un coup. »
    On débarbouille l’homme de tôle et l’on me passe l’arme.
    J’épuise ma douzaine de balles. Une seule a porté.
    Mes cornacs ont l’air consterné, font presque la moue. Ils
    voudraient que leur sujet fût plus adroit.
    Nous nous sommes quittés à dix heures du soir.
    – 446 –
    « Couchez-vous de bonne heure, m’a dit quelqu’un qui
    prétend s’y connaître. Vous aurez comme cela le sang plus calme,
    la main plus sûre. »
    Je me suis couché et j’ai dormi comme une brute.
    Je me suis réveillé pourtant de grand matin et j’ai songé un
    tantinet à la chance que je courais d’être estropié ou de mourir
    après une longue agonie. Eh bien ! voilà tout. Si je meurs, on dira
    que j’avais du coeur ; si je suis estropié, les femmes sauront
    pourquoi et m’aimeront tout de même. D’ailleurs, ce n’est pas
    tout ça ! J’ai besoin de déblayer le terrain, de me faire de la place
    pour avancer ; j’ai besoin de donner d’un coup ma mesure, et de
    m’assurer pour dix ans le respect des lâches.
    On voit le Luxembourg de ma fenêtre. Ma foi, en jetant un
    dernier regard sur ce grand jardin bête ; en voyant s’y glisser les
    maniaques en cheveux blancs qui viennent tous les matins à la
    fraîcheur traîner là leurs chaussons mous, et salir du bout de
    leurs cannes la rosée dans l’herbe ; ma foi ! je viens de me dire
    qu’au lieu d’être les victimes de la verdure mélancolique, nous
    allons, Legrand et moi, être pendant un moment les maîtres de
    tout un coin de nature ; nous allons faire un bruit de tonnerre
    dans une vallée silencieuse ; nous allons fouetter avec du plomb
    l’air lourd qui pesait sur nos têtes.
    C’est mon premier matin d’orgueil dans ma vie, toujours
    jusqu’ici humiliée et souffrante : Est-ce la peine de la mener
    longtemps ainsi, – pour aboutir à l’imbécillité, des maniaques à
    cheveux blancs ?… Plutôt disparaître tout de suite dans une mort
    crâne.
    Prenons ma plus belle chemise, pour que j’aie bonne figure
    dans mon linge, si c’est moi qui tombe.
    Je cherche l’attitude qu’il faut avoir, le pistolet à la main, et je
    regarde dans la glace si j’ai grand air en mettant en joue.
    – 447 –
    « Ne laissez pas voir de blanc », m’a-t-on dit.
    Je me suis boutonné, de façon à ne pas livrer un éclair de
    chemise.
    Mes témoins entrent.
    « Avez-vous bien réfléchi ? L’affaire ne peut-elle pas
    s’arranger ?… »
    C’est à les souffleter.
    « Au moins, vous n’échangerez qu’une balle, n’est-ce pas ? »
    Et ils me tapent dans le dos et me disent comme à un
    moutard : « Voyons ! il ne faut pas faire le méchant comme ça ! »
    C’est pour eux, pour leur paraître brave, c’est pour le public
    fait de niais de ce genre, que je vais en appeler au hasard des
    armes !
    Avec cela, ils commencent à me coûter cher.
    Ce n’est pas avarice de ma part, mais je rage de les voir
    commander, trinquer, boire, avec un pareil oubli de mon individu
    et une telle insouciance de notre pauvreté.
    Puis ils lâchent des mots que je n’aime pas.
    « Nous buvons comme à un enterrement », a dit l’un d’eux.
    On a beau être brave, cela vous donne un petit frisson.
    – 448 –
    Allons ! il est neuf heures, le mont-de-piété est ouvert.
    Collinet vient me prendre en voiture avec mes témoins, Legrand
    est dans un autre fiacre avec les siens.
    On entre au Café des Variétés. Les témoins ne restent que le
    temps d’avaler un chocolat et filent ensemble du côté du clou,
    pour se rendre de là chez l’armurier.
    Nous restons seuls, Legrand et moi : Legrand se place à
    gauche, moi à droite sur la terrasse. Nous attendons.
    Mais, comme ils tardent !
    Chacun de nous à tour de rôle s’avance sur le trottoir et
    plonge ses regards dans la longueur du boulevard.
    Le patron nous surveille.
    Dans le café, les arrivants, avertis par les garçons, nous
    désignent et parient.
    « Je vous dis que ce sont deux capons ? – Non, des escrocs. »
    Oh ! ce ridicule et cette honte !… Je préférerais être étendu,
    les côtes fracassées ou le front troué, sur ce canapé, plutôt que
    d’être la cible de ces coups d’oeil et de ces blagues…
    Enfin, voici les témoins !
    « Que s’est-il donc passé ? »
    On a demandé des pièces à Collinet qui n’en avait pas. Il a dû
    aller les chercher chez lui.
    « Vous avez l’argent ?
    – 449 –
    – Oui.
    – Réglez ces chocolats ! » et je pousse un soupir d’aise.
    Je vois que Legrand fait de même.
    Il était temps : nous allions nous raccommoder un moment,
    pour que l’un de nous pût partir en expédition et rapportât cent
    sous.
    J’avais même déjà eu l’idée de lui proposer un duel immédiat
    et terrible. On aurait tiré au sort à qui serait allé au comptoir et
    aurait dit à bout portant : « C’est moi qui dois les chocolats. »
    Mais si j’avais assez de courage pour le duel à l’américaine, je
    n’en avais pas assez pour être capable, si le sort eût tourné contre
    moi, d’approcher du comptoir et de dire : « C’est moi qui dois les
    chocolats ! »
    En route pour la gare de Sceaux !
    L’un des témoins connaît par là un endroit, où l’on sera bien.
    Mais, quand nous arrivons, le train est parti.
    « Si nous allions avec les voitures ?
    – Comme on voudra. »
    Nous sommes riches grâce au clou !
    Je fais arrêter le sapin au premier bureau de tabac que nous
    apercevons, et j’achète un gros cigare, très gros.
    – 450 –
    On m’offre des fleurs par la portière.
    Je ne veux qu’un bouquet d’un sou. Je n’arrachais qu’une
    poignée d’oeillets ou de violettes dans les jardins des autres,
    quand j’étais petit : plus tard, je ne pouvais pas rogner mon pain
    pour enrichir les bouquetières, et j’ai gardé l’amour des touffes
    discrètes qu’on serre contre sa poitrine ou dans la main ; je presse
    les fleurs entre mes doigts tièdes, et tout un monde d’images
    fraîches danse dans ma tête, comme quelques feuilles vertes que
    le vent vient d’arracher des arbres.
    Les camarades ne parlaient pas. À mesure qu’on avançait, la
    tristesse de la zone, la solitude des champs, le silence morne, et
    peut-être le pressentiment d’un malheur, arrêtaient les paroles
    dans leur gorge serrée ; et je me rappelle, comme si j’y étais
    encore, que l’un d’eux me fit peur avec sa tête pâle et son regard
    noyé !…
    Ah bah ! Ce duel doit tasser le terrain de ma vie, si ma vie n’y
    reste pas. Aussi, quand j’y suis, faut-il que je l’organise digne de
    moi, digne de mes idées et digne de mon drapeau.
    Je suis un révolté… Mon existence sera une existence de
    combat. Je l’ai voulu ainsi. Pour la première fois que le péril se
    met en face de moi, je veux voir comment il a le nez fait quand on
    l’irrite, et quel nez je ferai en face de lui.
    Nous sommes arrivés, je ne sais après quelle longueur de
    rêves et quelle longueur de chemin, jusqu’à Robinson.
    Nous apercevons l’arbre tout fleuri de filles en cheveux qui
    sifflent comme des merles ou roucoulent comme des tourterelles.
    C’est la fête !
    – 451 –
    Les balançoires volent dans l’air, avec des femmes pâmées et
    qui serrent leurs jupes entre leurs jambes qu’on voit tout de
    même…
    Je me rappelle les reinages de chez nous et les belles
    paysannes aux gorges rondes, autour desquelles rôdaient mes
    curiosités d’écolier. Ma chair qui s’éveillait parlait tout bas ;
    aujourd’hui qu’elle attend la blessure, elle parle aussi.
    « À quoi penses-tu ? me dit Collinet.
    – À rien, à rien !… »
    Et nous traversons le champ de foire…
    Sur une baraque de lutteurs les hercules font la parade. Ils
    frappent à tour de bras le gong de cuivre pommelé, et soufflent de
    toute la force de leurs poumons dans le porte-voix qui aboie et
    mugit.
    Autour d’un tir, on épaule les carabines. Ces détonations
    déchirent dans ma tête claire une rêverie qui commence et
    ramènent les témoins à leur mission.
    C’est dans un coin éloigné du bruit, devant une table que
    cerne et étouffe une ceinture de feuillage, qu’on discute les
    conventions dernières.
    « Qu’avez-vous de poudre ? Combien de balles ?
    – Six.
    – Je suis tellement maladroit que c’est peut-être trop peu. Si
    avec les premières balles nous nous manquons, ou du moins si
    nous ne sommes pas estropiés à ne plus faire feu, nous nous
    rapprocherons jusqu’à cinq pas. »
    – 452 –
    Je suis l’insulté, j’ai le droit de réclamer une réparation à ma
    fantaisie, telle qu’elle me satisfasse ou qu’elle m’amuse.
    « Mais nous, disent ensemble les témoins, nous serons
    spectateurs et complices d’une tuerie ! »
    Une tuerie où chacun court le même danger. Ce sont les
    chances de la guerre.
    Il a fallu leur en faire de ces phrases ! Ils commençaient à
    avoir peur en se voyant si près du moment et en mesurant les
    suites de ma décision.
    J’ai tout mon sang-froid, et ce qu’ils appellent ma dureté n’est
    que le geste et le cri d’une volonté qui ne recule pas.
    Nous partons.
    « Tu es pâle ! me dit Collinet.
    – Mais je crois bien ! – j’étais pâle aussi le 2 décembre. »
    J’ai eu une faiblesse.
    Une pauvresse a passé : à qui je n’aurais donné que deux sous
    à un autre moment. Je lui en ai donné vingt, pour qu’elle me
    dise : « Cela vous portera bonheur. »
    Les baraques continuent à faire dans Robinson, qui disparaît
    derrière les arbres, un tapage que la distance déchire ; il vient
    jusqu’à nous des lambeaux de musique barbare.
    On marche en silence, Legrand avec ses amis et moi avec les
    miens.
    – 453 –
    Collinet ouvre de temps en temps sa trousse d’une main
    agitée, comme pour voir s’il n’a pas oublié quelque chose, s’il a
    bien tout ce qu’il faut pour tout à l’heure…
    « Garez bien votre tête avec votre pistolet… comme ceci, de
    profil, en lame de couteau ! me répète l’un des témoins.
    – Laissez Legrand tirer le premier », me conseille l’autre.
    J’écoute à peine et j’ébauche des gestes de dédain qui se
    reproduisent sur la route baignée de soleil. Mon ombre se dessine
    comme sur le mur blanc du tir l’homme en tôle d’hier ; un peu
    plus, je chercherais les taches blanches sur mon habit, les taches
    faites sur le mannequin par les balles…
    Je n’ai pas encore été moi sous la calotte du ciel. J’ai toujours
    étouffé dans des habits trop étroits et faits pour d’autres, ou dans
    des traditions qui me révoltaient ou m’accablaient. Au coup
    d’État, j’ai avalé plus de boue que je n’ai mâché de poudre. Au
    lycée, au quartier Latin, dans les crémeries, les caboulots ou les
    garnis, partout, j’ai eu contre moi tout le monde ; et cependant
    j’étreignais mon geste, j’étranglais ma voix, j’énervais mes
    colères…
    Mais nous ne sommes que deux à présent !… Il y a plus. Ma
    balle, si elle touche, ricochera sur toute cette race de gens qui,
    ouvertement ou hypocritement, aident à l’assassinat muet, à la
    guillotine sèche, par la misère et le chômage des rebelles et des
    irréguliers…
    Je ne lâcherais pas pour une fortune cette occasion qui m’est
    donnée de me faire en un clin d’oeil, avec deux liards de courage,
    une réputation qui sera ma première gloire, – ce dont je me
    moque ! – mais qui sera surtout le premier outil dur et menaçant
    que je pourrai arracher de mon établi de révolté.
    – 454 –
    En place – et feu !
    Je ne jette ces mots dans l’oreille de personne, mais je les
    murmure comme une conclusion ; c’est le total de mon calcul.
    Nous passons devant une ferme. Les témoins demandent s’il
    y a quelque chose à boire. Je prends un verre d’eau, Legrand
    aussi ; il faut se battre bien de sang-froid Nous avons eu la même
    idée tous deux ; comme moi, il sent que cette heure était
    nécessaire pour nous, et il sent aussi qu’un flot de sang, d’où qu’il
    jaillisse, lavera la crotte et la tristesse de notre jeunesse !
    « Messieurs, dit d’une voix un peu tremblante un des
    témoins, je viens de marcher en avant, et je crois avoir trouvé une
    place. »
    On n’entend que des bouts de branches mortes qui crient un
    peu sous les souliers, des toussements courts qui sortent des
    poitrines étranglées ; on entend filer un lézard, partir un oiseau…
    sonner un tambour de saltimbanques dans le lointain.
    On entend autre chose à présent. C’est le bruit des pistolets
    qu’on arme, puis un mot : « Avancez ! »
    Deux détonations emplissent la campagne. Nous restons
    debout tous les deux. J’ai fait je ne sais combien de pas, j’ai abattu
    mon arme. C’est manqué. Legrand, plein de sang-froid, m’a ajusté
    longuement. Sa balle m’a passé juste à un demi-pouce de l’oreille
    et a même frisé ma tignasse. J’aurais dû la faire couper. Elle fait
    boule et sert de cible.
    « Vous pourriez en rester là ! dit Collinet. À dix pas ! mais
    c’est un assassinat ! vous allez y rester tous les deux !
    – 455 –
    – Chargez ! »
    L’accent a été impérieux, paraît-il, car les témoins ont obéi
    comme des soldats. Nous nous promenons, Legrand et moi,
    chacun de notre côté, muets, très simples, les mains derrière le
    dos, et ayant l’air de réfléchir.
    Un chien, venu on ne sait d’où, se trouve dans mes jambes et
    me regarde d’un oeil doux, en demandant une caresse. Il m’a fait
    penser à Myrza, la chienne que nous avions à la maison quand
    j’étais enfant, qui me léchait les mains et semblait pleurer quand
    j’avais pleuré et qu’on m’avait battu. J’étais forcé de me laisser
    faire alors, je ne pouvais que conter ma douleur à la pauvre bête…
    On avait le droit de me faire souffrir et, si je me plaignais, on
    disait que j’étais un mauvais fils et un mauvais sujet. Je devais
    finir par demander pardon.
    Aujourd’hui, cinq hommes sont là, par le hasard d’une
    querelle, à la discrétion de mon courage, insulteur, témoins et
    médecin !
    Il m’en vient un sourire et même un bout de chanson sur les
    lèvres. Je fredonne malgré moi, comme on se frotte les mains
    quand on est joyeux.
    « Tais-toi ! » a fait Collinet à demi-voix.
    Il a raison. Je diminue la belle cruauté de notre duel.
    Les témoins nous rappellent.
    « À vos places ! »
    – 456 –
    Nous devons faire un pas pour indiquer que nous y sommes.
    Ce pas fait, nous avons le droit de rester immobiles ou de
    marcher et d’attendre.
    Je voudrais le toucher. Il a fini par m’irriter avec ses refus
    d’excuses. Ma foi, tant pis s’il me descend !
    Cette fois encore, je tire le premier.
    Legrand reste debout, avance, avance encore.
    C’est long. Il tire. Je me crois blessé.
    La balle a marqué à blanc. – Comme celles qu’il envoyait hier
    dans l’homme en tôle.
    Elle a enlevé le lustre du drap et éraillé la manche de mon
    habit.
    Nouvelle démarche des camarades pour arrêter le combat.
    Non !
    Je trouve que Legrand a tiré trop bien, et moi trop mal. Je
    trouve qu’après avoir passé tant de temps dans les champs, s’en
    aller sans qu’il y ait un résultat, c’est prêter à rire. Je trouve que le
    but est manqué, que l’occasion sera perdue, et qu’elle ne se
    représentera peut-être jamais aussi belle.
    Une autre idée aussi tracasse mon cerveau. Encore l’idée de
    pauvreté.
    TOUJOURS LE SPECTRE !
    Puisque j’ai tant fait, puisqu’il y a eu déjà deux actes de joués,
    jouons le troisième, et jouons-le comme un pauvre qui peut
    – 457 –
    donner son sang plutôt que son argent ; qui aime mieux recevoir
    aujourd’hui une balle que recevoir dans l’avenir des avanies qu’il
    n’aura peut-être pas le sou pour venger.
    Les témoins insistent pour en rester là.
    « Oui, si l’on veut me faire ici, sur place, des excuses – et
    complètes. »
    Mon accent est dur et je semble faire une grâce.
    Legrand répond du même ton, et par un signe qui veut dire :
    « Recommençons ! »
    Le ciel est bleu, le soleil superbe ! Oh ! ma foi ! j’aurai eu une
    belle minute avant de mourir ! Je bois avec les narines et les yeux
    tout ce qu’il y a dans cette nature ! J’en emplis mon être ! Il me
    semble que j’en frotte ma peau. Allons ! dépêchons, et s’il faut
    quitter la vie, que je la quitte, baigné de ces parfums et de cette
    lumière !
    « Messieurs, quand vous voudrez ! » dit un des témoins d’une
    voix presque éteinte.
    Cette fois, à cinq pas !
    J’ai fondu sur Legrand.
    Je lâche le chien. Legrand reste immobile : il semble rire.
    Je me replace, l’arme à l’oreille !
    Où la balle va-t-elle m’atteindre ? C’est la sensation de la
    douleur qui m’empoigne : elle court sur moi, il y a des places que
    je sens plus chaudes. C’est dans une de ces places qu’il va y avoir
    un trou où fourrer le doigt, et par où ma vie fichera le camp.
    – 458 –
    Mais Legrand a tourné sur lui-même ; le sourire que
    j’attribuais à la joie d’avoir échappé et de me tenir à sa merci
    court toujours sur ses lèvres.
    Ce sourire est une grimace de douleur.
    J’aperçois un gros flot de sang !
    Il tourne encore, essaie de lever son bras qui retombe.
    « Je suis blessé. »
    On accourt : la balle a fait trois trous, elle a traversé le bras, et
    est venue mourir dans la poitrine.
    Collinet s’approche, coupe l’habit et, après quelques minutes
    d’examen, nous dit à demi-voix :
    « La blessure est grave – il en mourra probablement. »
    Je ne le crois pas ; – pas plus que je ne croirais mourir moimême,
    parce que j’aurais un peu de plomb dans les os. Nous
    avons trop de force. Elle ne peut être démolie comme ça en une
    seconde, et, d’ailleurs, Legrand a la figure colorée, l’oeil clair.
    Il me tend la main.
    « Je ne t’en veux pas ; mais dans un duel entre nous, il fallait
    aller jusque-là. »
    Je réponds oui d’un geste et d’un salut.
    – 459 –
    « Ôtez-moi mes bottines : il me semble que je souffrirai
    moins. »
    Collinet prend son canif pour couper le cuir.
    « Non, non, dit Legrand… Je n’ai que celles-là. »
    Lui aussi, lui aussi ! Il a eu comme moi la préoccupation des
    sans le sou. Pendant qu’on chargeait les armes ; pendant que les
    témoins faisaient des phrases pour que nous consentissions à
    mettre plus de place entre nous et la mort ; pendant que nous
    marchions l’un sur l’autre dans cette prairie pleine de fleurs,
    pendant toute cette journée d’acharnement sauvage, le spectre de
    la misère s’est dressé devant ses yeux comme devant les miens !
    Le SPECTRE, toujours le SPECTRE !
    L’os est en miettes dans le bras et les bandes de toile se
    gonflent de sang. Quelques gouttes ont fait des perles rouges sur
    l’herbe : le petit chien vient les flairer et les lécher.
    Collinet demande le secours d’un docteur.
    Un des témoins et moi, nous partons pour en dénicher un.
    Course inutile dans la campagne chaude et vide !
    Nous revenons vers Legrand, adossé contre un arbre, le bras
    pendant.
    « Il est si lourd ! » dit-il avec une expression de souffrance.
    Que faire de ce grand corps cassé ?
    – 460 –
    Les témoins, qui ont choisi le terrain, l’ont choisi éloigné des
    maisons, et l’on n’aperçoit pas même une ferme à l’horizon. On ne
    voit que la grande route blanche et des nappes d’herbe verte.
    Pour comble de malheur, nous ne nous sommes pas aperçus,
    en entrant, que nous enjambions des fossés et des barrières, que
    nous nous écorchions à des haies, que nous poussions des
    obstacles. Mais à présent, nous voyons que, pour sortir, il faut
    casser des branches, sauter un ruisseau, escalader un buisson…
    On s’en est tiré tout de même. On a trouvé un endroit par où
    l’on a fait passer le cul d’une charrette à bras, dans laquelle on
    hisse Legrand ; puis, le tassant comme un sac, on l’a accoté dans
    un des coins.
    Nous nous mettons en route.
    Nous voici près de Robinson. Une troupe de joyeux garçons et
    de jolies filles blaguent notre procession, comme ils appellent
    notre défilé muet et triste. Un coucou à voyageurs frôle la roue de
    la charrette, et le conducteur fait mine d’agacer avec la mèche de
    son fouet Legrand qu’il croit pochard.
    « Mais le sang pisse par les fentes ! » crie tout d’un coup une
    étudiante, en indiquant la place du bout de son ombrelle.
    On arrive à deviner ce qui s’est passé, et les promeneurs et les
    promeneuses en parlent tout bas. Quelques-uns demandent quel
    est celui qui a tiré sur le blessé.
    « Il n’a pourtant pas une mauvaise figure, disent les uns.
    – Hum ! » font les autres.
    – 461 –
    Il n’y a pas plus de médecin à Robinson qu’ailleurs : ce qui
    désespère l’aubergiste chez lequel la charrette est entrée, et qui
    voudrait bien se débarrasser de ce paquet sanglant.
    On va le débarrasser.
    Legrand dit :
    « Je ne veux pas mourir ici. Qu’on me ramène à Paris. »
    Collinet s’y refuse. Legrand insiste :
    « Je t’en prie… je l’exige ! »
    Où trouver une voiture où l’on puisse l’étendre ?
    « Cet omnibus ? »
    On fait marché pour la location de l’omnibus, tapissière
    fermée qui a amené les Parisiens à la fête et qui attend le soir
    pour les ramener. Il y a des bribes de bouquets qui traînent sur
    les banquettes. Il y a un drapeau sur l’impériale, et des pompons
    rouges à la tête des chevaux.
    L’aubergiste fournit une paillasse. Un homme de l’endroit,
    qui cligne de l’oeil en disant qu’il sait ce que c’est qu’un duel, offre
    un matelas ; une dame, que la poésie de l’aventure séduit, prête
    une couverture blanche qui recouvre Legrand tout entier.
    Nous remercions et nous partons.
    Je prends place près des autres. Legrand y tient, m’a-t-on dit,
    et je juge de mon devoir de l’accompagner et de rester en face de
    lui. J’aurais trouvé simple et naturel qu’il en fit autant, si c’était
    lui qui m’eût touché.
    – 462 –
    Ma sensibilité ne joue pas la comédie. Je croirais cela indigne
    de la sérénité du blessé. Je reste muet et je songe ! Je songe
    encore une fois au long accouplement forcé dans la solitude,
    l’obscurité et la peine.
    Legrand souffre le martyre en ce moment.
    Eh bien ! je parierais que cette souffrance, qui précède
    probablement la mort, l’effraie moins que ne le tourmentait la vie
    que nous vivions, et d’où nous n’avions pas le courage ou les
    moyens de nous évader autrefois…
    Si Legrand survit, ce coup de pistolet aura affranchi notre
    avenir en trouant la muraille des souvenirs cruels. Il viendra
    peut-être un peu d’air frais par ce trou-là !
    Il a demandé à être transporté chez un ami.
    On a fait arrêter l’omnibus devant une petite maison de la rue
    de l’Ouest, blanche et proprette, qui a par-derrière un jardinet, et
    qui est habitée par des gens tranquilles.
    Quand il est monté, soutenu par deux d’entre nous, la
    couverture blanche prêtée par la châtelaine de Robinson était
    comme un manteau de pourpre.
    Lorsqu’on n’est pas mort après avoir perdu tant de sang, on
    ne doit pas mourir.
    J’ai serré sa main gauche, j’ai salué les gens, et je suis parti.
    Je me suis attardé dans ces sensations et ces détails, parce
    que les gestes et les paroles de ce jour-là eurent pour témoin la
    campagne heureuse, parce que le soleil versait de l’éclat et de la
    joie sur les cimes des arbres et sur nos fronts ; parce que les
    – 463 –
    heures que prit cette rencontre furent les premières qui ne
    sentirent pas la gêne et la honte, le souci du lendemain.
    Je suis tout confus des éloges de quelques-uns, qui parlent de
    mon sang-froid par-ci, de mon sang-froid par-là… Mais je n’y ai
    pas grand mérite ! Ils ne savent pas combien ma résolution de
    rester un insoumis et un irrégulier, de ne pas céder à l’empire, de
    ne pas même céder aux traditions républicaines, que je regarde
    comme des routines ou des envers de religion, ils ne savent pas
    combien cette vie d’isolé m’a demandé d’efforts et de courage, m’a
    arraché de soupirs ou de hurlements cachés ! Ils ne le savent
    pas !…
    C’est pendant ces années de bûchage sans espoir et sans
    horizon que j’ai été brave ; appelez-moi un héros à propos de cela,
    je ne dirai pas non ! Mais s’étonner de ce que j’ai eu de la carrure
    pendant un jour, s’étonner de ce que Legrand et moi nous ayons
    gardé la tête haute devant le danger, c’est ne pas savoir combien il
    est nécessaire de la tenir baissée pour monter les escaliers des
    hôtels lugubres.
    Après ce duel, c’était au pis aller un lit à six pieds sous terre,
    la tête dans les racines des fleurs et des arbres, au lieu du
    sommeil dans les draps sales d’un garni.
    Mais je me battrais encore aux mêmes conditions pour avoir
    l’air crâne et menaçant vis-à-vis des témoins tout surpris de voir
    des écrasés se redresser ainsi ! Joie suprême que paient trois
    minutes de tir. C’est pour rien.
    Quatre chirurgiens, réunis en consultation, ont déclaré qu’il
    fallait couper le bras ; que sinon ils ne répondaient de rien.
    Legrand les a entendus, et malgré lui son regard me crie : « C’est
    toi qui me fais mourir ! » Dans le délire de sa fièvre, je lui
    apparais, non comme un adversaire, mais comme un assassin.
    – 464 –
    Je viens de mettre pour la dernière fois le pied dans cette
    maison.
    On avait suspendu une ficelle au ciel du lit ; au bout de cette
    ficelle, un filet dans lequel un glaçon fondait. Là-dessous était
    étendu comme une chose morte le bras fracassé, et la glace
    pleurait ses larmes froides sur le trou fait par la balle ; ce trou
    bleu avait des airs d’oeil crevé.
    C’était triste. Cette larme de glace m’est tombée sur le coeur,
    éteignant toute la fierté et tout le soleil de la journée de combat.
    – 465 –

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

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  70. Artisans de l'ombre Dit :

    32
    Agonie
    Les années se sont écroulées sur les années ; j’ai vu revenir les
    étés et les hivers, avec la monotonie implacable de la nature. –
    L’Odéon, glacé en décembre, frais en avril : voilà tous les
    souvenirs qui emplissent ma tête et mon coeur depuis une
    éternité.
    Est-ce un total de mille ou de deux mille journées sans
    émotion que j’ai à enregistrer dans l’histoire de ma vie ? Je ne
    saurais le dire.
    C’est affreux de ne pouvoir ressusciter une image, une scène,
    une tête, pour les planter le long de la route parcourue,
    décolorées ou saignantes, afin de se rappeler les moments de joie
    et de douleur !
    Eh bien, le chemin par où je me suis traîné s’étend comme un
    sentier désert et se perd à travers le blanc de la neige ou le noir
    des ruisseaux, sans une pousse ou une racine qui soient restées,
    pour que ma mémoire s’y accroche et sauve un événement du
    naufrage ! Je n’ai rien à me rappeler et je n’ai rien à oublier, rien,
    rien.
    Comme le temps a été rongé sans bruit ! Les années ont paru
    courtes parce qu’elles étaient creuses et vides, tandis que les
    journées étaient longues, longues parce qu’elles avaient chacune
    leur intrigue de famine et leur tas de petites hontes !
    À peine si je sais les dates ! Je ne revois debout, dans ma
    mémoire, que quelques premiers janviers sans étrennes et sans
    oranges. Je pouvais aller souhaiter le nouvel an, les mains vides, à
    Renoul à sa femme, à Matoussaint ! Mais deux pauvretés qui
    s’embrassent, ça n’est pas gai !
    – 466 –
    J’ai vécu et je vis comme un loup.
    Mon duel avec Legrand m’a fait d’ailleurs une réputation de
    dangereux, qui éloigne de moi tout le monde ou à peu près. Ils
    calomnient jusqu’à mon courage.
    Je passe ma vie à la Bibliothèque ; j’y viens souvent, l’estomac
    hurlant, parce qu’on ne va pas loin avec mes quatorze sous par
    jour qui se réduisent à douze et même à dix bien souvent, car
    j’emprunte au trou de mon estomac pour boucher d’autres trous.
    Peut-être un jour entendront-ils un homme glisser de sa
    chaise et rouler évanoui sur le plancher. Ce sera moi qui aurai
    faim ; c’est à moitié arrivé déjà l’autre lundi. Mais à ceux qui me
    relèveront, je dirai : « C’est la chaleur » ou bien : « J’ai fait la noce
    hier. » J’accuserai la température ou mes vices. On ne saura pas
    que c’est la misère – si quelqu’un le devine, après tout, il n’y aura
    pas à en rougir : je serai tombé sans appeler au secours.
    En été, le grand soleil m’accable. Il m’accable, il me tue ! J’ai
    des sueurs de faiblesse et des évanouissements de pensée dans
    mon cerveau las !
    L’hiver, je suis mieux. Je cours. Cependant le gris du temps,
    le sec des pierres, le vent méchant, le verglas traître, l’isolement
    dans la rue attristée et presque vide !… Ah ! cela m’emplit de
    mélancolie quand je sors, et je trouve la vie bien affreuse.
    Où aller, le soir ?
    Heureusement, à six heures, l’autre bibliothèque Sainte-
    Geneviève est ouverte.
    – 467 –
    Il faut arriver en avance pour être sûr d’une place. Les
    calorifères sont allumés ; on fait cercle autour, les mains sur la
    faïence. J’ai voulu causer avec mes voisins de poêle ! Pauvres
    sires !
    Alors que je saignais de leurs douleurs plus que des miennes
    – car j’avais au moins mordu dans un morceau de pain avant
    d’entrer – alors que j’espérais entendre sortir de leurs bouches
    qui bâillaient la faim un cri de colère ou un gémissement de
    douleur ; ils me contaient des balivernes, me parlaient de l’idéal,
    du bon Dieu…
    Des Prud’hommes, ces déguenillés en cheveux blancs ! Des
    Prud’hommes qui venaient là pour lire les bons livres ; gamins de
    soixante ans, qui puaient encore l’école à deux pas de la tombe ;
    égoïstes pouilleux qui, étant lâches, ne pensaient pas à ceux qui
    ne l’étaient point, et se prélassaient dans leur misère, attendant la
    mort avec l’espérance d’une vie future. Si l’on s’était battu au
    Panthéon, ils auraient été du côté de ceux qui les affamaient,
    contre ceux qui voulaient tuer la famine !
    Pas une tête de révolté dans le tas ! Pas un front de penseur,
    pas un geste contre la routine, pas un coup de gueule contre la
    tradition !
    Je vais en bas quelquefois, dans une salle qui a des odeurs de
    sacristie.
    La fraîcheur, le silence !… C’est là que sont les livres illustrés.
    J’y lis l’Artiste, et l’histoire de l’impasse du Doyenné, où Gautier,
    Houssaye et Gérard de Nerval avaient leur cénacle.
    J’ai d’abord parcouru ces récits avec une curiosité pleine
    d’envie, puis avec le frisson du doute.
    – 468 –
    Ils crient que le printemps de leur jeunesse fut tout ensoleillé.
    – Mais par quel soleil ? J’ai appris d’un garçon qui a connu le
    secrétaire de l’un d’eux, j’ai appris une nouvelle qui m’a fait
    trembler.
    Ce Gautier, ce Gérard de Nerval, ils en sont à la chasse au
    pain ! Gautier le récolte dans les salons de Mathilde, Gérard court
    après des croûtes dans les balayures. On me dit qu’il a parlé de se
    tuer un soir qu’il n’avait pas de logis.
    Ils mentent donc, quand ils chantent les joies de la vie de
    hasard, et des nuits à la belle étoile ! Littérateurs, professeurs,
    poètes comiques, poètes tragiques, tous mentent !
    Ah ! je suis empoigné et envahi par le dégoût !
    J’ai longtemps réfléchi, écrit – pour la joie austère d’écrire et
    de réfléchir. J’ai tiré ma charrette courageusement ; je n’ai pas
    pensé, comme bien des jeunes, à franchir le chemin au galop… je
    me suis défié de mon inexpérience et de mon orgueil ; je me suis
    dit : « À tel âge, tu devras avoir fait ton trou » et mon trou n’est
    pas fait.
    Voilà longtemps, bien longtemps, que j’ai jeté le manche
    après la cognée !
    C’est fini : je me mangeais le coeur, je me rongeais le foie dans
    la solitude de ma chambre, en face de mes productions, qui
    sortaient muettes de mon cerveau et que je n’entendais ni vivre,
    ni crever.
    Une mère finirait par cracher sur son fruit et sur elle, si tous
    ses enfants étaient mort-nés !
    Je suis trop mal vêtu pour passer l’eau. – J’y trouverais des
    arrivés qui auraient pitié de ma misère ou qui me régaleraient. –
    Je ne me laisse pas régaler, ne pouvant rendre les régalades.
    – 469 –
    Et je rôde dans deux ou trois rues du quartier Latin, toujours
    les mêmes, cherchant l’ombre !
    Ah ! j’aurais besoin d’air, d’air clair et d’un peu de vin pur !
    Si je trouvais de quoi m’habiller et payer mon voyage, je
    partirais au pays, chez l’oncle le curé, au sommet de
    Chaudeyrolles.
    Il y a là du vin et le grand vent ! Je verrais ma mère en
    passant.
    Je verrais aussi ces cousines, qui logèrent dans le cadre
    rouillé de mon enfance le pastel d’or d’un jour d’été.
    Quand je retournai là-bas pour le projet de mariage avec cette
    mépriseuse de pauvres, je comptais me gorger des odeurs du
    pays, boire – à m’en soûler – aux sources perdues dans l’herbe, je
    comptais mâcher des feuilles, embrasser des chênes, donner ma
    peau à cuire au soleil !
    Je partis sans avoir touché la main de Marguerite, la belle
    cousine, sans avoir cassé une motte de terre avec le museau de
    mes bottines de Paris !
    Et depuis j’ai vécu, dans les bibliothèques, les garnis, les coins
    sales !
    Je n’ai jamais pu sortir de ma bourse un jour de bonheur à
    travers les champs, avec ma jeunesse chantant dans ma tête ou la
    jeunesse d’une autre sautant à mon bras ! moi qui ai tant de
    parfums dans mes souvenirs, et qui entends rouler tant de sang
    dans mes veines !
    J’ai besoin de rafraîchir ma vie.
    – 470 –
    Il me faudrait trois cents francs pour aller au Puy !
    « Je vous les avance, m’a dit un garçon, si vous me promettez,
    au retour, de passer ma version de bachot pour moi. »
    Mais c’est un faux ! Si je suis pris, c’est la prison.
    « Dites-vous oui, dites-vous non ?
    – Je ne dis pas non… je vous demande jusqu’à demain. »
    J’allais céder, bien sûr, céder pour le grand air et le vin pur,
    pour le baiser sur le front de la mère, pour les cousines à
    embrasser à pleines lèvres ! J’aurais joué contre trois ans de
    centrale, quinze jours de bonheur, de vagabondage dans les
    vergers et dans les bois !
    La mort est arrivée, qui m’a barré le chemin de Clairvaux.

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  71. Artisans de l'ombre Dit :

    33
    Je me rends
    Une lettre à mon adresse m’attendait dans mon garni.
    Elle est du vieux professeur qui m’avait annoncé la séparation
    entre mon père et ma mère.
    J’apprends aujourd’hui que la séparation est éternelle !
    Mon père est mort, – mort du coeur.
    Il est mort dans les bras d’une étrangère, celle qu’il avait
    emmenée avec lui. Elle est restée, me dit la lettre, jusqu’au
    dernier moment à ses côtés ; mais, dès qu’on a pu redouter un
    malheur, prise de remords ou ayant peur du cadavre, elle a fait
    prévenir du danger celle dont elle avait, par amour, volé la place.
    Ma mère a pu arriver à temps pour ensevelir celui que depuis
    longtemps elle pleurait vivant.
    Il faut que je parte moi-même, sur-le-champ, dans une heure,
    si je veux arriver avant qu’on l’enterre.
    Au chemin de fer, en débarquant, j’ai croisé une femme qui,
    sans être en deuil, avait un crêpe noir. On la montrait du doigt.
    J’ai deviné qui elle était !
    C’est moi qui me prends à la plaindre quand les autres
    l’accusent. – L’accuser ? Et pourquoi ? Après tout, mon père lui
    doit, peut-être, des heures de bonheur – elle l’avait compris. Mais
    sa vie, à elle, est perdue !
    La cloche sonne… le train part.
    Où va-t-elle ?…
    – 472 –
    Me voici dans la maison en deuil, sur une chaise, près du lit
    où repose le cadavre.
    Ma mère est dans la chambre voisine, blanche comme de la
    cire.
    …………………
    J’ai fermé la porte, j’ai voulu être seul.
    Je tiens à n’avoir d’autre témoin de mon rêve ou de mes
    larmes que celui qui est là sous ce drap blanc.
    C’est la première fois que nous sommes à côté l’un de l’autre,
    tranquilles, ou dans un silence sans colère. Nous avons été
    longtemps deux ennemis. On se raccommoda, mais la
    réconciliation prit une soirée : la lutte avait duré dix ans, – cela,
    parce que nous avions lâché la terre, la belle terre de labour sur
    laquelle nous étions nés !
    Par le calme de cette nuit, à travers la croisée restée
    entrouverte, j’aperçois là-bas de vieux arbres, je vois une meule
    de foin ; la lune étend de l’argent sur les prés. Ah ! j’étais fait pour
    grandir et pousser au milieu de ce foin, de ces arbres ! J’aurais été
    un beau paysan ! Nous nous serions bien aimés tous les trois : le
    père, la mère et le garçon !
    C’est bien du sang de village qui courait sous ma peau,
    gourmande de grand air et d’odeur de nature. C’est eux pourtant
    qui voulurent faire de moi un monsieur et un prisonnier.
    – 473 –
    Eh bien ! je me rappelle que je voulus me tuer à douze ans,
    parce que le collège était trop triste et trop méchant pour moi.
    Oui, mon père, vous qui êtes là avec votre front pâle et glacé
    comme du marbre, sachez que, comme écolier, j’ai souffert
    jusqu’à vouloir être la statue froide et dure que vous êtes
    aujourd’hui !
    Vous ne vous doutiez pas de mon supplice !
    Vous pensiez que c’étaient grimaces d’enfant, et vous me
    forciez à subir la brutalité des maîtres, à rester dans ce bagne –
    par amour pour moi, pour mon bien, puisque vous pensiez que
    votre fils sortirait de là un savant et un homme. Je ne suis devenu
    savant que dans la douleur, et, si je suis un homme, c’est parce
    que dès l’enfance je me suis révolté – même contre vous.
    Nous n’avons pas eu le temps de nous revoir pour nous serrer
    la main et nous embrasser.
    Avez-vous au moins pensé à moi, au moment où vous avez
    senti partir la vie ? Avez-vous cherché mon image dans l’espace ?
    On me dit que vous avez demandé dans votre délire de quel
    côté était Paris, et que vous avez voulu qu’on posât de ce côté
    votre tête qui est retombée et me regarde…
    Il y a de la vertu et de la douleur plein ce visage !
    Sous ces yeux clos à jamais, dans ce creux du larmier où il n’y
    aura plus de pleurs, que de douleurs cachées ! Je sens le coup de
    pouce des bourreaux en toge qui humiliaient et menaçaient.
    Pauvre universitaire ! Un proviseur ou un principal tenait dans sa
    main de cuistre le pain, presque l’honneur de la famille.
    – 474 –
    Je comprends qu’il ait eu des colères, qui retombèrent sur
    moi… Je me plains d’avoir souffert ! Non, c’est lui qui a été la
    victime et l’hostie !
    Cet homme, qui est là étendu, a juste quarante-huit ans ! Il
    n’a pas reçu une balle dans le crâne, il n’a pas été écrasé par un
    camion. À quarante-huit ans, il s’éteint, non point à vrai dire
    abattu par la mort, mais usé par la vie. Il meurt d’avoir eu le coeur
    écrasé entre les pages des livres de classe ; il meurt d’avoir cru à
    ces bêtises de l’autre monde.
    S’il fût resté un homme libre, il serait encore debout au soleil,
    il aurait l’air de mon grand frère ! Comme nous serions
    camarades tous les deux !
    On frappe ; un homme entre et me parle bas.
    « Faites sortir votre mère, nous apportons le cercueil. »
    J’ai confié la pauvre femme à une vieille voisine qui a trouvé
    un prétexte pour l’emmener.
    « Je vais te rejoindre », ai-je dit – et je suis resté à attendre
    les vestes noires qui se sont mises nonchalamment à la besogne.
    C’est donc fini ! Il va être cloué là-dedans ! Cette planche est
    la porte de l’éternelle prison.
    Adieu, mon père ! Et avant de nous quitter, je vous demande
    encore une fois pardon !
    …………………

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  72. Artisans de l'ombre Dit :

    L’horloge sonne dix heures ! Comme le temps a passé vite
    dans ce tête-à-tête solennel !
    Je n’ai pas vu partir la nuit et venir le soleil. Je ne regardais
    que dans mon coeur. Je n’entendais ni ne voyais l’heure présente,
    perdu que j’étais dans la contemplation du passé et l’idée de
    l’avenir. Il me semblait que le mort aussi réfléchissait, et me
    tenait compagnie pour cette austère rêverie.
    Ah ! il m’est venu comme de la rage et non de la douleur dans
    l’âme ! Il me semble qu’on emporte un assassiné !
    Moi, j’aurais peur d’être enterré ainsi ! Je veux avoir lutté,
    avoir mérité mes blessures, avoir défié le péril, et il faudra que les
    croque-morts se lavent les mains après l’opération, parce que je
    saignerai de toutes parts… Si la vie des résignés ne dure pas plus
    que celle des rebelles, autant être un rebelle au nom d’une idée et
    d’un drapeau !
    – Messieurs, quand il vous fera plaisir.

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  73. Artisans de l'ombre Dit :

    Minuit.
    Mon père est enterré au milieu des herbes… Les oiseaux lui
    ont fait fête quand il est venu ; c’était plein de fleurs près de la
    fosse… Le vent qui était doux séchait les larmes sur mes
    paupières, et me portait des odeurs de printemps… Un peuplier
    est non loin de la tombe, comme il y en avait un devant la masure
    où il est né.
    J’aurais voulu rester là pour rêver, mais il a fallu ramener ma
    mère. Je lui ai demandé encore, comme une douloureuse faveur,
    de me laisser seul en face de moi-même dans la chambre vide.
    – 476 –
    Le lit garde pour tout souvenir du cadavre disparu un pli dans
    le grand drap et un creux dans l’oreiller.
    Dans ce creux, j’ai enfoncé ma tête brûlante, comme dans un
    moule pour ma pensée…
    Où en suis-je ?
    Où j’en suis ?
    Voici – Comme mon père n’est pas mort assez vieux, comme
    ils l’ont tué trop jeune, ma mère n’aura qu’un secours, pas de
    pension : quatre cents francs par an qui peuvent même lui
    manquer un jour ; mais, en ajoutant ce qui constituait ma rente
    de quarante francs par mois, et avec une quinzaine de mille francs
    cachés, paraît-il, dans un coin, elle aura des habits, un toit et du
    pain.
    Pour moi, je n’ai plus rien !
    Avec quarante francs, je parvenais tout juste à ne pas mourir.
    J’ai essayé de tout pourtant !
    Ah ! je n’ai rien à me reprocher !
    Sanglier acculé dans la boue, j’ai fouillé de mon groin toutes
    les places, j’ai cassé mes défenses contre toutes les pierres !
    J’ai dit BA BE BI BO BU, chez celui-ci, j’ai mangé du raisiné
    chez celui-là. J’ai mouché des enfants, rentré des chemises : À
    moi le pompon !
    – 477 –
    J’ai passé chez Bonardel et chez Maillart.
    J’ai été satiriste, chansonnier et chaussonnier. J’ai tout fait de
    ce qu’on peut faire quand on n’a pas d’état – et que l’on est
    républicain !
    J’ai fait plus encore !
    Je trouve une joie amère à m’en souvenir et à pétrir cette pâte
    de douleur bête, en ce moment de récapitulation douloureuse.
    J’avais connu dans un coin de crémerie un employé de la
    maison de déménagements Bailly. On avait mangé l’un près de
    l’autre ; lui, des plats de huit sous ; moi, des demi-portions.
    Un jour, je suis allé le trouver.
    « Puis-je gagner trois francs comme aide déménageur dans
    votre boîte ?
    – Vous ? »
    Le brave homme était tout honteux pour moi, et ne voulait
    pas croire que je mettrais mes épaules sous les fardeaux.
    « Je les mettrai, et je soulèverai encore assez lourd, je crois. »
    Et j’ai été déménageur ! On m’avait prêté une blouse, une
    casquette, et envoyé à la Villette.
    J’ai failli dix fois m’estropier – ce qui n’est rien ; mais j’ai
    failli estropier les meubles.
    – 478 –
    « Espérons que ça ira mieux demain », m’a dit mon homme
    en me payant le soir.
    Le lendemain, j’arrivai brisé ; sous ma chemise, mon épaule
    était bleue, mais je voyais quelques sous au bout des
    meurtrissures.
    Il était dit que j’aurais encore dans ce métier les mains
    coupées, et coupées avec un couteau bien sale !
    On a cru un instant qu’un bijou avait été volé dans une des
    maisons où nous avons travaillé, et c’est moi, le portefaix à la
    main sans calus, qu’on a soupçonné et qu’on allait fouiller !
    Le bijou se retrouva, par bonheur.
    Mais je partis épouvanté.
    …………………

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  74. Artisans de l'ombre Dit :

    Ce n’est pas vrai : un bachelier ne peut pas faire n’importe
    quoi, pour manger ! Ce n’est pas vrai !
    Si quelqu’un vient me dire cela face à face, je lui dirai : TU
    MENS ! et je le souffletterai de mes souvenirs ! Ou plutôt je le
    giflerai pour tout de bon, parce que si un échappé de collège
    entend cette gifle, il sera peut-être sauvé de l’illusion qui fait
    croire qu’avec du courage on gagne sa vie. Pas même comme
    goujat !
    J’ai voulu en faire l’épreuve. Je suis allé à la Grève, un matin,
    pour voir s’il était possible à un lettré, qui aurait un coeur de
    héros, de descendre des hauteurs de sa chambre, d’aller parmi les
    maçons et de demander de l’ouvrage.
    – 479 –
    Allons donc ! On m’a pris pour un escroc qui voulait se cacher
    sous du plâtre.
    On ne trouve pas à vivre en vendant son corps, pour un mois,
    une journée ou une heure, en offrant sa fatigue, en tendant ses
    reins, en disant : « Payez au moins mon geste d’animal, ma sueur
    de sang ! »
    Je veux l’écrire en grosses lettres et le crier tout haut.
    Pauvre diable, qu’on nomme bachelier, entends-tu bien ? si
    tes parents n’ont pas travaillé ou volé assez pour pouvoir te
    nourrir jusqu’à trente ans comme un cochon à l’engrais, si tu n’as
    pas pour vingt ans de son dans l’auge, tu es destiné à une vie de
    misère et de honte !
    Tu peux au moins, le long du ruisseau, sur le chemin de ton
    supplice, parler à ceux qu’on veut y traîner après toi !
    Montre ta tête ravagée, avance ta poitrine creuse, exhibe ton
    coeur pourri ou saignant devant les enfants qui passent !
    Fais-leur peur comme le Dante, quand il revenait de l’enfer !
    Crie-leur de se défendre et de se cramponner des ongles et
    des dents et d’appeler au secours, quand le père imbécile voudra
    les prendre pour les mener là où l’on fait ses humanités.
    Je n’étais vraiment pas mal taillé, moi.
    Peux-tu me dire ce que je vais devenir demain ?
    – 480 –
    Ce sera pour moi comme pour les autres l’hôpital, la Morgue,
    Charenton – je suis moins lâche que quelques-uns et je suis bien
    capable d’aller au bagne.
    Un soir de douleur et de colère, je suis homme à arrêter dans
    la rue un soldat ou un mouchard que je ferai saigner, pour
    pouvoir cracher mon mépris au nez de la société en pleine Cour
    d’assises.
    …………………

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  75. Artisans de l'ombre Dit :

    « Jacques. »
    C’est ma mère qui m’appelle.
    Elle me fait asseoir à ses côtés.
    « Écoute : le proviseur s’est approché de moi au cimetière,
    pendant que tu regardais les arbres et que tu arrachais la tête à
    des fleurs… tu ne te rappelles pas ?… tu avais l’air d’un fou ! »
    Je me rappelle. Pendant que la terre tombait sur le cercueil, je
    songeais à la vie des champs, lâchée pour le bagne universitaire !
    Ma mère m’a dit ce qu’elle voulait me dire.
    J’ai poussé un cri et j’ai eu un geste qui l’a atteinte et même
    meurtrie.
    Elle a éclaté en sanglots. Je me suis jeté à ses genoux. J’ai
    attiré sa tête à moi, et j’ai bu les larmes rouges sur ses joues
    blanches.
    – 481 –
    Elle a voulu être la coupable.
    « C’est ma faute, mon enfant, c’est ma faute…
    « Mais, vois-tu, tu m’as écrit quelquefois de Paris des lettres
    qui me faisaient tant de mal ! quand tu demandais que ton père
    t’ouvrît un crédit chez le boulanger ou qu’il t’avançât quelques
    sous pour que tu fusses sûr d’avoir un endroit où coucher… Le
    proviseur disait que tu resterais juste le temps de passer ta
    licence, puis que tu ferais ton doctorat, qu’alors tu serais libre – et
    j’aurais été sûre que tu ne serais plus malheureux… »
    Je l’ai laissée parler.
    Il était tard quand je l’ai reconduite dans sa chambre, où j’ai
    vu la lampe brûler longtemps devant des lettres jaunies qu’elle
    relisait.
    Moi, je me suis accoudé à la fenêtre, et j’ai réfléchi, la tête
    tournée du côté du cimetière.
    2 heures du matin.
    Ma résolution est prise : JE ME RENDS.
    Je finirais mal.
    Je me rappelle un des soirs qui ont suivi mes vaines tentatives
    de travail chez les bourgeois. Un de mes voisins de garni, un
    ancien officier dégommé, avait oublié chez moi un pistolet
    – 482 –
    chargé. Le canon luisait sous la cassure d’un rayon de lune, mes
    yeux ne pouvaient s’en détacher. Je vis le fantôme du suicide ! et
    je dus prendre ma vie à deux mains : sauter sur l’arme,
    l’empoigner en tournant la tête, faire un bond chez le voisin !
    « Ouvrez ! ouvrez ! »
    Il entrebâilla la porte et je jetai le pistolet sur le tapis de la
    chambre…
    « Cachez cela, je me tuerais… »
    Je veux vivre. – Comme l’a dit ce cuistre, avec des grades, j’y
    arriverai : bachelier, on crève – docteur, on peut avoir son écuelle
    chez les marchands de soupe.
    Je vais mentir à tous mes serments d’insoumis ! N’importe ! il
    me faut l’outil qui fait le pain…
    Mais tu nous le paieras, société bête ! qui affame les instruits
    et les courageux quand ils ne veulent pas être tes laquais ! Va ! tu
    ne perdras rien pour attendre !
    Je forgerai l’outil, mais j’aiguiserai l’arme qui un jour
    t’ensanglantera ! Je vais manger à ta gamelle pour être fort : je
    vais m’exercer pour te tuer – puis j’avancerai sur toi comme sur
    Legrand, et je te casserai les pattes, comme à lui !
    Derrière moi, il y aura peut-être un drapeau, avec des milliers
    de rebelles, et si le vieil ouvrier n’est pas mort, il sera content ! Je
    serai devenu ce qu’il voulait ; le commandant des redingotes
    rangées en bataille à côté des blouses…
    Sous l’Odéon.
    – 483 –
    Les talons noirs et les républicains sont mêlés.
    On se presse autour d’un vieux bohème qui vient de recevoir
    une nouvelle.
    « Vous vous rappelez Vingtras, celui qui ne parlait que de
    rosser les professeurs, et qui voulait brûler les collèges ?…
    – Oui.
    – Eh bien ! il s’est fait pion.
    – Sacré lâche ! »

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