RSS

La nouvelle de Yasmina Hanane Louisa

5 mai 2012

EXTRAITS, Yasmina Hanane

 

Par : Yasmine HANANE -Email :hananedz@yahoo.frLa nouvelle de Yasmina Hanane     Louisa  dans EXTRAITS 240_200_150

I- LE VILLAGE

J’ai longtemps entendu parler de mon village… Heu… pas du mien précisément puisque ce village je ne l’ai découvert que récemment ; mais tous les gens appelaient ce hameau perdu dans les montagnes “mon village”, comme si ce pronom possessif pouvait leur donner un peu plus de prestance.
Le village, donc, s’étendait majestueusement au haut d’une colline aux chemins accidentés, et aux ruelles étroites qui vous font penser à un tunnel sans fin.
Je n’étais pas encore arrivée… ! La poussière soulevée par les roues de mon véhicule m’empêchait de voir clair devant moi. Oh ! je crois que je pourrais rattraper le temps perdu puisque j’avais décidé de tenter l’aventure et de percer le mystère de tous ces coins dont j’ai entendu parler. Mon arrière-grand-mère avait, m’a-t-on dit, vécu un temps dans l’ombre des hautes montagnes qui entourent ces lieux.
Un dos d’âne que je n’avais pas remarqué stoppera net mes méditations. Mon véhicule fait une embardée et dérape avant de s’arrêter net. Je reprends mon souffle et tente de calmer les pulsations de mon cœur. J’ai eu chaud un moment à la vue du ravin qui me faisait face.
Pour reprendre mes esprit, je décidais de m’accorder une halte. Mais la poisse me collait : une de mes roues était à plat, et comme toutes les femmes, moi et la mécanique nous n’avions jamais fait bon ménage.
Je me laisse tomber dans l’herbe verdoyante. J’aspire à grandes goulées l’air pur qui ne manquait pas dans ces lieux paradisiaques, tout en tentant de me rassurer. Après tout, quelqu’un finira bien par passer… un homme de préférence… me dis-je. Un homme qui pourra m’aider à changer ma roue et m’orientera vers le chemin le plus court et le mieux balisé pour arriver au hameau.
Une bonne heure passe avant qu’un bus de transport public ne s’arrête non loin de moi. Quelques paysans en descendirent, puis des femmes avec des enfants en bas âge, et enfin un groupe de jeunes gens. Je me lève pour demander de l’aide, mais quelqu’un avait été plus prompt que moi. Un jeune homme à l’allure athlétique, qui n’avait apparemment pas les yeux dans sa poche, m’avait repérée. Il s’approche de moi le sourire aux lèvres :
- Vous avez crevé… ?
- Moi pas…. mais la roue de mon véhicule…
Je tendis mon index pour lui indiquer la pauvre roue qui venait de rendre l’âme.
Il rit :
-  Vous avez le sens de l’humour à ce que je vois. Vous avez ce qu’il faut au moins ?
Je me dirige vers la malle pour prendre la roue de secours,  le cric, et la clef…
- Je ne sais pas changer une roue… Je suis une femme.
- Hum…vous aimez toutes vous pavaner dans des véhicules de luxe pour affirmer votre droit à la liberté. Vous aimez égaler l’homme dans ses perspectives, mais lorsqu’il s’agit d’une  panne, vous appelez au secours.
Je hausse les épaules d’un air impuissant :
- On n’aime pas se salir les mains… !
Il rit encore :
- Bonne réponse… Voyons un peu ce que cette pauvre roue a pu subir pour se dégonfler ainsi. Ah ! je vois… c’est un clou….
Il se penche et se met à dévisser les écrous, avant de retirer la roue et de la remplacer par une autre.
- Voila ! c’est réglé. Vous n’aurez plus qu’à voir un vulcanisateur pour réparer les dégâts.
Je pousse un soupir de soulagement :
- Vous méritez une médaille. Vous avez changé la roue si rapidement !
- J’ai l’habitude. Je possède un vieux tacot qui, de temps à autre, me fait voir de toutes les couleurs. Alors j’ai fini par apprendre toutes les ficelles du métier…
- Vous êtes mécanicien ?
- Mais non… juste un bricoleur… Je suis ingénieur en agronomie…
- Ah ! je … pensais…
- Ne pensez plus… Dites-moi plutôt où vous allez et je me ferais un plaisir de vous guider.
- Vous êtes du village ?
- On peut le dire… Mes grands-parents y sont nés, mais avaient préféré quitter les lieux très tôt pour habiter en ville. Nous avons tout de même quelques parents éloignés qui y habitent encore. Et puis, il y a l’ancienne maison de nos aïeux où de temps à autre nous passons des vacances…

 

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

Voir tous les articles de Artisan de l'ombre

90 Réponses à “La nouvelle de Yasmina Hanane Louisa”

  1. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 2eme partie

    Curieuse, je demande encore :
    - Donc on peut dire que vous connaissez le village et ses habitants ?
    - Oui, bien sûr. Justement je me rendais à la fête d’un cousin. Il se marie aujourd’hui même, mais je n’ai pas pu venir plus tôt.
    - Très bien. Montez, je vous dépose, vous en profiterez pour m’indiquer certains endroits qui pourront m’inspirer.
    Le jeune homme me regarde curieusement :
    - Vous n’êtes pas de la région. Cela se voit comme le nez au milieu du visage. Et vous ne connaissez aucune famille du village à ce que je comprends. Qu’êtes-vous venue faire dans ce coin perdu ?
    La question m’avait prise au dépourvu. Mais cela va de soi, me dis-je. Ne devrais-je pas plutôt demander à cet homme de m’aider dans mes prérogatives ?
    Je mets ma ceinture de sécurité, il en fit de même tout en continuant à me dévisager :
    - Nous avons encore quelque 15 km à parcourir, mais la nature est si florissante, qu’une fois là-haut vous n’allez pas regretter d’être arrivée. Alors vous ne voulez toujours pas me dire ce que vous êtes venue faire dans ce village ?
    Je change de vitesse. La fatigue commençait à se faire sentir et le sommeil alourdissait mes paupières. Non…
    Je ne devrais pas me laisser aller. Pas encore… J’ai un tas de choses à régler avant de pouvoir m’accorder quelques heures de repos.
    Comme pour chasser la brume qui envahissait mon cerveau, je me retourne vers ce jeune ingénieur qui continuait à me sourire :
    - Comment tu t’appelles ?
    Il fut content d’être tutoyé, et me répondit sans hésiter :
    - Hakim.
    - Tu veux savoir ce que je viens faire dans ce village ?
    Il hoche la tête :
    - Oui. Et ne me dites pas que c’est pour passer des vacances, jeune dame, car là, je ne vous croirai pas.
    - Pourquoi donc ?
    - Eh bien parce que nous n’avons pas le confort requis pour des gens comme vous. Le village se modernise certes, mais il ne possède pas encore ces lieux de luxe avec climatisation et piscine
    - Il n’y a pas d’hôtel dans ce village ? Comment font donc les étrangers de passage ?
    - C’est très simple. Tout d’abord nous n’avons pas autant de visiteurs que vous le pensez.
    Ensuite, le village possède une sorte de pension de famille qui accueille de temps à autre des couples, ou des femmes, mais je vous préviens ce n’est pas le grand luxe.
    - Je m’en contenterai.
    - Hum… Vous ne répondez toujours pas à ma première question… Vous le faites exprès. Vous voulez l’esquiver ?
    Je haussais les épaules :
    - Mais non… Je peux te certifier que je ne viens pas en vacances… Je suis là pour un travail.
    Tu peux me tutoyer, tu sais.
    - Bien… De quel travail s’agit-il ? Tu es médecin ? Tu viens pour
    l’inauguration de la nouvelle polyclinique ?
    - Mais non… Je ne suis ni médecin ni paramédical… Mon travail est plutôt d’un autre genre. Je veux écrire quelque chose. Une nouvelle sur ce village, sur ses gens, son passé, réveiller ses légendes et reconstituer sa culture.
    Hakim garde le silence… Ma révélation l’a-t-elle impressionné ?
    Il prend une cigarette de sa poche et laisse tomber une boîte ronde… Une boîte en bois qui fermait avec un ressort.
    Je tendis la main pour la lui prendre :
    - C’est ancien ça… Et c’est très beau… On dirait que c’est fait à la main…
    - Exact… C’est la boîte à chique de mon grand-père.
    - Non… ! C’est vrai ?
    - Bien sûr… Mon grand-père était snob, et aimait marquer sa différence avec les autres.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  2. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 3eme partie

    Je regardais encore cette boîte arrondie que le couteau n’avait pas ratée. Elle semblait sortir du néant, mais marquait son temps. Un croissant lunaire serti de débris de verres en décorait le couvercle.
    - C’est quoi ces débris ? Du verre ou des paillettes ?
    - Dis plutôt que ce sont des débris d’un miroir cassé.
    - Oh ! Je croyais qu’un miroir cassé était de mauvais augure.
    - Je te disais que mon grand-père aimait la différence. Son snobisme le poussait à faire des choses insensées.
    Il rejette un nuage de fumée et poursuit :
    - Tu n’es pas médecin, tu es là pour prendre des notes sur le village. Laisse-moi deviner… Tu es journaliste ou écrivain. Je me trompe ?
    - Pas tout à fait. Je travaille pour le journal Liberté. Tu connais ce canard je présume ?
    Il sourit :
    - Et comment ! C’est ma tasse de café quotidienne…
    - Eh bien, pour couper court à ta curiosité, je te dis tout de suite que c’est pour écrire un récit que je suis ici.
    - Un récit pour Liberté ?
    -Oui… Je me présente : Yasmina Hanane.
    Je tendis la main, qui resta dans l’air un moment, avant que Hakim ne daigne me tendre la sienne. Il avait écrasé sa cigarette, et me regardait.
    - Alors tu as perdu ta langue ou quoi ?
    - Heu… Tu es Yasmina Hanane de Liberté… ?
    - Tu en doutes ?
    - Non… Mais si on m’avait dit que j’allais vous rencontrer un jour sur la route de ce village…
    Il se passe une main sur le visage et demande :
    - Vous ne me faites pas marcher ?
    - Dans quel intérêt ?
    - Je ne sais pas… Parfois les femmes…
    - Oh s’il te plaît Hakim… Ai-je l’air de quelqu’un qui va usurper un nom et une fonction ?
    Il se passe encore une main sur le visage :
    - J’avoue que non. Tu inspires plutôt le respect.
    - Enfin, tu reprends le tutoiement… Voilà qui est bien.
    Il sourit :
    - J’ai perdu mon latin… Tu me prends à l’improviste. Heu… Yasmina Hanane… Pourquoi ces deux prénoms.
    J’ébauche un sourire :
    - En voilà une question ! Je suis un peu comme ton grand-père… J’aime marquer la différence.
    - Oh non… Là je ne te crois pas. C’est tout de même assez joli…
    - Merci… Mais tenons-nous-en là… Je n’aime pas trop parler de moi. Dis-moi plutôt si tu peux m’aider à cerner les secrets de ton village…
    Il paraît qu’il y a des tas de choses à raconter… Des légendes par exemple.
    - Il n’y a pas que les légendes… Il y a aussi le vécu… Des réalités quotidiennes qui peuvent t’inspirer… Des choses qui se sont passées autrefois, alors que le village comptait à peine quelques maisons isolées.
    - Tu en connais, toi, quelques-uns de ces récits d’autrefois ? On t’a sûrement raconté un tas de choses sur le village de tes grands-parents.
    - Oui… Mais Farès est bien plus renseigné que moi.
    - Farès ?
    - Oui. Mon cousin.
    - Celui qui convole en justes noces aujourd’hui même ?
    - Oui… Mais cela ne l’empêchera pas de t’orienter. Mon cousin est très loquace. Il aime discuter et échanger des idées… Il tombera des nues quand je te présenterai à lui.
    - Quand pourras-tu me le présenter ?
    - Dès notre arrivée au village. On y est presque d’ailleurs…

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  3. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 4eme partie

    La pente escarpée n’en finissait pas… Les virages en épingle à cheveux ne facilitaient pas les choses. Mais c’était ça la campagne. Sans cette verdure, sans ces chemins accidentés, sans cette villégiature, on ne connaîtrait pas le charme de ces hameaux perchés et collés au flanc des montagnes.
    Enfin, les premières maisons apparaissent au détour d’un chemin. Ce n’était pas trop tôt ! Hakim me montre un terrain plat :
    - Tu peux garer là sans crainte. Nous allons continuer à pied. Heu… Je peux porter tes bagages.
    - Non… Je préfère d’abord inspecter les lieux.
    - Tu en auras tout le temps demain… Pour ce soir, je t’invite à la fête du cousin… Ne rate surtout pas l’occasion de goûter un couscous légendaire.
    - Merci. Tout l’honneur est pour moi… Mais ne crois-tu pas que je pourrais incommoder la famille par ma présence ? Après tout, tu ne connais rien de moi, je ne suis qu’une étrangère.
    Il se saisit de son sac à dos et me précède tout en m’indiquant le chemin :
    - Ici, nous ne connaissons pas d’étrangers. Quiconque foule la terre de nos aïeux est toujours le bienvenu… Notre hospitalité n’a pas de limite. Et puis, tu as l’air fatiguée. Un bon repas, puis un bon somme ne seront pas de trop.
    - Tu peux le dire… J’ai eu une rude journée.
    - Alors pas de chichi… Suis-moi.
    Le son d’une musique parvenait à nos oreilles. La fête battait son plein. Au détour d’une ruelle, quelques jeunes filles s’empressaient de rejoindre le lieu de joute… Un coup d’œil me suffit pour constater qu’en guise de modernisme, les filles portaient ces tenues extravagantes qu’elles devaient “copier” sur les chaînes étrangères. Les assiettes paraboliques dénaturaient les toits en tuiles rouges des maisons. Ici et là, des poteaux électriques anarchiquement plantés semblaient défier les normes des constructions anciennes, et les quelques chalets construits récemment ne faisaient qu’accroître cette impression.
    Pourquoi piétiner ces terrains vierges ? Pourquoi n’a-t-on pas laissé ce village tel qu’il a été conçu par ses pionniers ?
    Hakim me tire par la main :
    - Nous sommes presque arrivés… Tu vois la maison en pierre là-bas ?
    Je n’eus aucun mal à remarquer la foule qui se bousculait devant une belle bâtisse. La zorna n’était pas en reste, et des jeunes entamaient des pas de danse en se tapant dans le dos.
    - Tu vois ce jeune homme en chemise bleue… C’est lui le marié… C’est mon cousin Farès.
    Comme s’il s’était rendu compte de notre présence, Farès lève la tête et nous repère. Il sourit de toutes ses dents et se dirige vers nous pour nous souhaiter la bienvenue.
    Les cousins s’embrassèrent chaleureusement, puis Hakim fait les présentations :
    - Yasmina Hanane de Liberté. Tu connais, non ?
    Farès fronce les sourcils :
    - Si c’est une farce, je te préviens que…
    - Absolument pas mon cher cousin… N’est-ce pas Yasmina ?
    J’ébauche un sourire pour dissiper ma gêne. Je ne me sentais pas du tout à ma place dans toute cette ambiance, moi qui cherchais le repos afin de pouvoir rédiger mes notes à ma guise.
    - Soyez la bienvenue madame… Je ne sais pas si mon cousin dit vrai, mais si vous êtes Yasmina Hanane, j’avoue que ma surprise est de taille.
    Je félicite Farès, qui accepta mes vœux de bonheur avec un grand sourire, avant de me présenter à la gent féminine.
    Mère, sœurs, cousines, belles-sœurs… Elles vinrent toutes m’accueillir. J’étais comblée. On me fit asseoir avec les femmes et on m’apporta tout de suite un café fumant et des beignets tout chauds.
    L’arôme de ces derniers me rappela que je n’avais rien avalé de la journée.
    Taos, la sœur aînée de Farès, vint me tenir compagnie et me reversa du café.
    - Nous allons bientôt dîner. Tu aimes le couscous j’espère.
    - Qui n’aime pas ce plat ?!
    Taos se lève et me demande de la suivre :
    - Je vais te présenter à la mariée.
    - Hein… ? Mais je crois que dans votre coutume, on ne doit pas voir la mariée avant sa nuit de noces…
    - Qu’à cela ne tienne… Nous ne sommes plus les esclaves de nos traditions. Malika est une cousine à nous… Elle a fait des études en ville avec mon frère, et après de longues années passées sur les bancs de l’université, ils ont décidé de se marier.
    - Que fait-elle comme métier ?
    - Elle est enseignante… Elle enseigne l’histoire-géographie dans un lycée, et mon frère est architecte.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  4. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 5 eme partie

    Je suivi Taos qui m’indiqua une pièce au fond d’un long couloir :
    - C’est là où se cache notre mariée, me lance-t-elle d’un air espiègle.
    La chambre nuptiale était décorée avec soin. Tapis aux couleurs chatoyantes, rideaux en dentelles, tableaux, lustres, et au milieu du mur qui me faisait face se dressait une cheminée en pierre taillée.
    La mariée était assise sur son lit, entourée de quelques filles. Elle me jette un regard interrogateur et regarde sa cousine, qui était désormais sa belle sœur.
    - Je te ramène une invitée… heu… une amie qui vient juste d’arriver.
    Je m’approche de cette belle femme aux yeux de biche et l’embrasse sur les deux joues, avant de lui présenter mes vœux.
    Elle sourit, heureuse, et m’invite à m’asseoir auprès d’elle :
    - Que ta venue soit un bon présage…
    Qu’elle était belle Malika ! Belle dans sa tenue traditionnelle, que rehaussait un maquillage clair et discret.
    Elle ne cessait de me sourire, et me demande :
    - C’est la première fois que tu viens dans notre village ?
    - Oui… mais j’ai l’impression d’être déjà des vôtres, vous êtes si hospitaliers.
    - Nous sommes comme tout le monde. Nous aimons recevoir et nous vanter d’être les dignes descendants de ceux qui nous avaient précédés. Nous n’avons rien inventé au fait…
    Nous n’avons fait que respecter nos traditions.
    - Je vois… les coutumes des aïeux sont sacrées. Mais je pense que je suis mal tombée pour discuter de cet aspect. C’est le plus beau jour de ta vie et je suis là à te harceler avec mes impressions.
    Elle rit :
    - Mais non, tu ne me harcèles pas… (elle chuchote ). Bien au contraire tu me délivres.
    - Hein… ?
    - Oui… Depuis ce matin, les femmes ne cessent de faire la navette pour me prodiguer mille et un conseils pour ma future vie de femme et d’épouse. On dirait que j’épouse un étranger, alors que je connais Fares, depuis qu’on avait encore tous les deux de la morve au nez.
    - Je vois, tu as dû t’ennuyer.
    - Bien plus que tu ne le penses. Je suis une femme qui aime discuter et échanger les idées et toute cette ambiance de cirque m’irrite.
    - Tu vas bientôt quitter les lieux et cela ira mieux pour toi.
    - Pas de si tôt… Fares veut qu’on passe les vacances ici, au village. Nous ne pourrons rallier la ville qu’à la rentrée.
    - Eh bien, il faut s’y accommoder alors.
    Elle pousse un soupir :
    - Ai-je le choix ?
    - Ne t’en fais donc pas… Tant que je serais au village, nous pourrons nous revoir et jacasser. Cela te va ?
    Elle sourit :
    - Oui… mais (elle met un index sur sa bouche) chut, il ne faut surtout pas qu’on nous entende. Je n’aimerais pas que Taos ou quelqu’un d’autre soupçonne quelque chose.
    Je souris :
    - Pourquoi donc ? Qu’a-t-on fait de mal ?
    - Rien, bien sûr. Mais tu connais les femmes. Elles ont toujours quelque chose à reprocher.
    Taos revint. Elle dépose devant nous une petite table en bois, sur laquelle était disposé un grand plat de couscous fumant et arrosé de légumes et de viande, un grand pichet de lait caillé, de la galette et des figues fraiches.
    Un véritable festin !
    Elle me regarde et me pince la joue :
    - Tu es tellement pale ! On voit que tu n’as rien avalé depuis des lustres.
    - C’est vrai.
    - Alors fais donc honneur à notre diner. Malika sera heureuse de le partager avec toi… Elle aussi n’a rien mangé de la journée (elle sourit et me fit un clin d’œil). L’émotion a eu raison d’elle…
    Elle s’en va en invitant le reste des filles à la suivre dans la grande salle, où déjà des convives étaient attablés.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  5. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 6eme partie

    Malika me tendit une cuillère :
    - Mange… Tu me raconteras ensuite ce qui t’amène dans ce coin perdu.
    Elle avait bien sûr deviné que je n’étais pas venue pour passer des vacances.
    Il se faisait tard… Malgré l’insistance de mes hôtes, qui voulaient que je séjourne chez eux, je demandais à Hakim d’aller récupérer mes affaires dans mon véhicule et de m’accompagner à la pension dont il m’avait parlé.
    à peine allongée sur mon lit, je n’eus aucun mal à m’endormir. La chambre, quoique petite, était propre et bien agencée.
    Une petite couette en patchwork ornait le lit et le froid du petit matin m’incita à la tirer sur moi.
    Il faisait bon vivre dans ces lieux, où aucun bruit ne parvenait. Le chant du coq me réveilla aux aurores, mais je ne pus encore mettre les pieds dehors.
    Je me remémore cette première journée qui en somme s’était bien passée. Je repense à la fête et à Malika, qui était heureuse de rencontrer une femme à laquelle elle pouvait se confier sans crainte. Elle aimait son cousin Farès et était heureuse de se marier… Mais elle avait aussi pris goût à la grande ville et ne se réadaptait pas facilement à sa campagne. Et pourtant, cette jeune femme était pétrie dans la pâte de ses ancêtres et connaissait les us et les coutumes. Elle m’avait avoué que si cela ne tenait qu’à elle, elle aurait évité le mariage traditionnel et se serait contentée de prendre ses affaires et de quitter les lieux.
    Je somnolais ainsi jusqu’aux premières heures de la matinée. Une bonne odeur de café titilla mes narines et je m’empressais de rejoindre la salle à manger.
    En sortant de ma chambre, je rencontrais un couple d’étrangers. Des Anglais qui venaient pour la première fois en Algérie. Ces derniers avaient déjà sillonné plusieurs villes du pays, et avant de rentrer ils voulaient connaître les tréfonds de la Kabylie. Ils étaient au village depuis déjà plusieurs jours et pensaient bientôt repartir.
    Vers la mi-journée, Hakim vint me chercher. Je fus surprise de constater que Farès l’accompagnait.
    - Alors le jeune marié, nous sommes déjà sur pied ?
    Il sourit :
    - Dois-je passer ma journée enfermé chez moi ?
    - Non. Mais Malika va t’en vouloir de la quitter de sitôt.
    - Tu penses ? C’est elle-même qui m’avait incité à te rejoindre… Elle m’a dis que tu voulais visiter les lieux et qu’il fallait qu’on t’aide à découvrir tout ce qui se rapporte à notre village.
    - Oui… Mais Hakim aurait amplement fait l’affaire (je souris en remarquant son air renfrogné). Je plaisante bien sûr… Mais je t’assure que cela me gêne de te savoir avec moi, alors que ta jeune épouse doit s’ennuyer.
    - Mais non… Je ne vais pas y aller par quatre chemins pour te proposer de déjeuner avec nous. Malika y tient… D’ici là, nous pourrons toujours faire un tour et tracer un programme pour tes pérégrinations.
    J’acquiesce :
    - Pour commencer, vous pourrez toujours m’orienter vers une diseuse de bonne aventure.
    - Une quoi ?!
    - Heu… une voyante.
    Hakim éclate de rire, et Farès, après un moment d’hésitation, en fit de même.
    - Tu veux voir une voyante ?
    Ils riaient de plus belle et je restais là, plantée, à les regarder tous les deux :
    - Pourquoi riez-vous donc ? Qu’ai-je dis de si drôle ?
    Hakim reprend pied et s’essuie les yeux :
    - Tu veux qu’on te lise l’avenir ? Tu crois à ces sornettes.
    - Oh mais non ! Ce n’est pas du tout dans cette intention…
    Je me mets à rire à cette pensée :
    - En fait, vous n’avez rien compris tous les deux… Je voulais juste tâter le terrain.
    - Je comprends, me dit Hakim, mais pourquoi une voyante ?
    - Eh bien, si vous ne le savez pas encore, je vous dis tout de suite que ces femmes sont bien plus au courant de tout ce qui se passe dans ce village que quiconque d’autre. Les gens se confient à elles pour se soulager et demander de l’aide. Ils comptent bien sûr sur leur discrétion, mais elle n’est pas toujours fiable.
    Farès prend un air sérieux :
    - Tu marques un point Yasmina. Il fallait y penser. Nous sommes loin du compte, car nous ne croyons ni en le pouvoir de ces femmes ni en leur discrétion.
    - Eh bien, c’est pour cela que je vous demande de m’en indiquer une.
    Les deux jeunes hommes se regardent :
    - Il y a bien Louisa la rouquine, mais je crois qu’elle ne pratique plus la voyance, elle se fait vieille et est souvent malade.
    - Eh bien, Farès, conduis-moi vers elle…

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  6. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 7eme partie

    Le jeune homme jette un coup d’œil à son cousin. Hakim ébauche un sourire :
    - Si c’est ce que tu veux Yasmina…
    - Oui… J’aimerais la rencontrer….Est-elle aussi vieille que vous le dites ?
    - Cette femme n’a pas d’âge. Nous l’avons toujours connue sous le même aspect… On dirait que les années n’ont pas d’impact sur elle.
    - Elle habite loin d’ici ?
    - Non, pas vraiment… Sa maison se trouve juste à l’orée du bois. Nous allons t’y conduire, mais nous t’attendrons dehors, tu n’auras qu’à te débrouiller pour entrer et palabrer avec elle.
    - J’y compte bien.
    Hakim et Farès me guidèrent à travers des ruelles étroites… Un vent léger agitait les feuilles des arbres et le parfum de différentes herbes aromatiques embaumait l’atmosphère.
    La demeure de la vieille Louisa était un peu à l’écart des autres habitations. Est-ce la voyante qui voulait vivre en retrait, ou est-ce les villageois qui l’avaient isolée ? Ce qui n’était pas évident, car d’après mes accompagnateurs, ces derniers faisaient souvent appel à cette femme pour assister des femmes en couches, préparer une mariée, réconcilier des époux ou mettre fin à des différends familiaux ou de voisinage. Je tapais deux fois à la lourde porte en bois. Une jeune femme m’accueille le sourire aux lèvres, tout en me détaillant curieusement :
    - Soyez la bienvenue… Que puis-je faire pour vous ma sœur ?
    - Heu… Je viens pour voir Nna Louisa… Je viens de la ville…
    - Oui… Vous n’êtes pas de notre village, cela se voit bien… Mais j’ai peur que Nna Louisa ne puisse vous recevoir… Elle ne pratique plus…
    - Oh ce n’est pas pour la voyance que je viens. Je…
    - Pas pour la voyance ? Alors entrez… Je vais la prévenir tout de suite… Vous êtes… ?
    - Une femme de la ville, répondis-je avec amusement, tandis que la jeune femme riait… Dites-lui seulement que je suis venue spécialement de loin pour la voir… J’aimerais discuter avec elle au sujet du village et de ses habitants.
    Intriguée, la jeune femme me détaille encore, avant de se décider à aller prévenir la vieille dame.
    Je fus tout de suite introduite dans une chambre douillette.
    Un tapis aux couleurs printanières était étalé sur le sol. Des matelas étaient disposés tout autour. La vieille Louisa somnolait sur une peau de mouton étalée à même le sol.
    II – LOUISA
    Elle entrouvrit les yeux et me jette un regard inquisiteur. Encore un contrôle, me dis-je. On dirait que ma venue dans ce village inspire une certaine méfiance !
    Elle se relève et me tendit la main :
    - Bienvenue chez Louisa, jeune femme…
    - Merci Nna louisa, répondis-je en lui serrant la main.
    - Tu vois… Je connais les coutumes des grandes villes… Vous vous serrez la main comme ça pour vous saluer.
    - Oui… Mais généralement entre femmes, nous nous embrassons.
    - C’est tout comme.
    Elle s’assoit et m’invite à faire de même, tout en renouant le foulard en soie qui retenait ses cheveux, et qui avait glissé sur ses épaules.
    Elle avait des cheveux roux, teints au henné, mais dont la couleur originale, parsemée de cheveux gris, pointait aux racines. Son visage, ridé à souhait, renseignait sur son âge avancé. Mais ses yeux, vifs et malicieux, ne trompaient pas. Nna Louisa était de ce genre de femmes qui ne connaissaient pas la peur. De tout son être émanait une assurance, que même les années n’avaient pu ébranler. – Alors que puis-je faire pour toi ma fille ?
    - Heu… Je ne sais par quoi commencer vénérable femme. Je suis venue dans ce village dans un but précis. J’aimerais connaître tous les événements qui s’y sont déroulés et qui l’ont marqués. Tu comprends… Des choses qui sortent un peu du quotidien routinier…

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  7. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 8eme partie

    Nna Louisa hoche la tête et ébauche un sourire qui dévoile un dentier où étaient incrustées deux dents en or.
    - Je vois… Tu veux connaître les dessous des apparences. On dit que les apparences sont trompeuses n’est-ce pas ? Eh bien, c’est vrai. Mais… Je ne pourrais te narrer plus d’une histoire. Je suis malade et fatiguée…
    - Très bien… Cela suffira amplement pour un début, ensuite je tenterai de trouver d’autres tuyaux.
    - Tu es dans le journal… Ou je me trompe ?
    - Oui, je travaille dans un journal… Comment l’as-tu deviné ?
    -Ah… Ah (elle tire sur son menton) Nna Louisa a toujours du flair. Je ne suis pas voyante pour rien.
    - Je vois… Alors par où va-t-on commencer ? demandais-je tout en me saisissant d’un bloc-notes et d’un stylo.
    - Prenons d’abord un café…
    La jeune femme qui m’avait reçue s’avance avec une cafetière et dépose deux tasses sur une petite table avant de nous servir. Elle ressortit de la chambre pour revenir avec un pain de semoule, du beurre frais et du miel.
    Nna louisa me pince le bras :
    - Aller régale-toi…
    - Je viens de prendre mon petit-déjeuner, un café noir me suffira.
    Nna Louisa ne m’écoutait pas. Elle se met à me beurrer des tartines et pousse vers moi le broc de miel.
    - Tu veux écouter mon récit… Cela prendra du temps… Mets quelque chose dans ton estomac, car tu seras obligée de sauter le déjeuner.
    Elle prend un chapelet et se met à l’égrener, avant de lancer d’une voix calme :
    - Je vais tenter de remonter le temps pour te faire plaisir.
    Elle s’arrête comme pour retrouver le filon du passé puis lance :
    - Je vais remonter à une soixantaine d’années. J’étais encore jeune à l’époque, mais ma notoriété avait dépassé la lisière du village. J’avais l’âge des fleurs. Et comme toutes les adolescentes, je rêvais moi aussi du prince charmant… Un beau prince, à l’allure majestueuse, qui m’enlèvera du village sur un grand cheval blanc, pour m’emmener au royaume des mille et une merveilles. Pour cela, je priais Dieu jour et nuit. Je tentais d’interpréter chaque signe du destin. Je voyais partout où je passais un indice révélateur. Chose curieuse, je sentais que tous mes souhaits et mes rêves se réaliseraient un jour, mais mon bonheur ne serait pas total. Pourquoi et comment ? Je ne saurais le dire… Je ne suis qu’un être humain avec ses faiblesses et ses tares… Dieu décide pour nous tous. Elle soupire avant de poursuivre : à cette époque, la guerre mondiale faisait encore rage. La nourriture manquait et les épidémies faisaient rage. Pis encore, les jeunes hommes qui pouvaient prendre la relève de leurs aïeux et travailler la terre avaient tous été enrôlés dans l’armée française pour combattre les Allemands sur des fronts lointains où ils servaient de chair à canon. On recevait de temps à autre des nouvelles de nos villageois. Beaucoup étaient tombés les armes à la main. Mais leurs dépouilles n’avaient jamais été rapatriées comme l’avaient promis les autorités coloniales. La plupart d’entre eux furent enterrés dans des fosses communes. Plus tard, on parlera du courage de ces soldats inconnus qui avaient combattu l’ennemi avec courage et bravoure. à la fin de la 2e Guerre mondiale, des militaires français sont venus au village, non pas pour consoler les mères et les familles, mais pour hisser le drapeau de leur patrie et chanter leur hymne en nous prenant à témoins. Question de démontrer qu’ils sont nos maîtres, et que nous leur devons beaucoup dans notre évolution… Quelle évolution ?
    La misère qui faisait rage et les maladies étaient les témoins vivants de notre mal-vie. Nous avions à peine de quoi subsister. Nous marchions pieds nus, le choléra et le typhus sévissaient… La faucheuse se servait grassement et nous étions les cobayes tout désignés de cette tragédie.
    Comme il ne restait au village que quelques invalides et des vieux, nous ne pouvions nous révolter… En tous les cas, pas comme nous l’avions escompté…
    Nous comptions sur le retour des nôtres… Le retour de ces jeunes, partis mourir pour une cause qui ne nous concernait pas. Hélas ! Même tous ces enfants prodigues qui avaient fini par retrouver leur chemin et rentrer au village étaient invalides à vie.
    Les uns avaient perdu la raison et les autres étaient mutilés de manière si sauvage qu’on ne pouvait plus que leur souhaiter de trépasser au plus vite.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  8. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 9eme partie

    Mon frère Aïssa était parmi eux… mais, contrairement aux autres, il n’avait pas de blessures apparentes. Ses blessures à lui étaient bien plus profondes… très profondes. Il n’avait pas perdu la raison, mais il avait un air de chien malade qu’on ramenait au bercail pour l’abattre.
    Il avait le regard figé et la mine défaite. Il ne se lavait plus, ne rasait plus sa barbe et gardait un regard hébété et perdu. On dirait que son âme était restée là-bas, sur le champ de bataille. On nous avait raconté plus d’une anecdote à son sujet… Les unes plus bouleversantes que les autres.
    Mes parents, qui étaient déjà âgés, offrirent des waâda aux saints du village et prièrent jour et nuit pour que Aïssa reprenne ses esprits.
    Le temps passait. Nous étions inconsolables… J’avais cessé de pratiquer la voyance.
    Na louisa remarque mon regard étonné. Elle ébauche un sourire avant de poursuivre :
    - Cela t’étonne hein ? Je te disais que j’étais déjà célèbre dans toute la contrée et même au delà… Mes dons faisaient rage… Je pouvais deviner l’avenir de tout un chacun, sauf… sauf des miens. Je ne pourrais t’expliquer ce phénomène… Des sensations étranges s’emparent de mon esprit dès que mes mains touchent une chair qui n’est pas de ma famille… Mes yeux se referment alors, et je me retrouve dans un monde où l’instinct prend le dessus. Je ressens alors des joies, des chagrins, des malheurs ou des jouissances.
    Je peux prévoir à la personne qui se trouve en face de moi ce qui pourrait lui arriver dans les jours prochains. J’évite bien sûr de parler de malheur, dans le cas où cela me paraissait évident, mais je fais sentir à mon client que son avenir n’était pas aussi serein qu’il le voulait. J’expliquais en termes rassurants que seul le grand créateur pouvait nous épargner les malheurs et les chagrins de ce monde. Les gens appréciaient mes dires et mes paroles poétiques.
    Ils repartaient sinon heureux, du moins prêt à affronter leur prochain.
    Pour Aïssa, ce fut différent. Il était de ma chair et je ne pouvais prévoir quoi que ce soit pour lui. Je passais de longs moments à méditer en gardant les yeux fermés, afin de tenter de percer l’obscurité des jours qui suivent. Rien… il n’y avait que le lac noir et insubmersible qui me répondait.
    Je m’en voulais alors de soulager les maux des autres et de ne pouvoir rien faire pour mon propre frère ni pour ma famille. Mes parents étaient inconsolables. Ma mère en particulier pleurait jour et nuit. Elle se levait aux aurores pour s’adresser à Dieu dans ses prières, et je l’entendais qui récitait le Coran, même d’une manière inaudible, alors que les premiers rayons du jour sont à peine perceptibles.
    Mon père trainait ses pas jusqu’à la mosquée, ou se qui ressemblait à un tel endroit. C’était une vieille pièce délabrée que les sages du village avaient transformée en un lieu de prière et de dévotion. Quelques fidèles avaient réussi à donner un air assez religieux à ces lieux en étalant des nattes sur le sol et en disposant çà et là des brocs d’eau qu’on remplissait quotidiennement pour les ablutions.
    Mon vieux père passait ses jours dans cet endroit où il s’adressait lui aussi à Dieu, et l’implorait de guérir Aïssa mon frère. Les vieux du village et tous les fidèles se joignaient souvent à sa prière. Ils levaient leurs mains au ciel et leur voix cassées, mais assez rigoureuses, emplissaient les lieux.
    En somme, tout le village priait pour le salut de ceux qui sont partis et qui ne reviendront plus, ainsi que pour ces infirmes que les colons avaient ramenés au village comme un paquet de linge impropre, juste bon pour faire du rapiéçage.
    Quelques “revenants” reprenaient plus ou moins du poil de la bête. Le repos et l’air frais des montagnes leur redonnaient des forces. Quelques blessés soignaient leurs plaies purulentes et tentaient tant bien que mal de reprendre pied.
    Nous étions heureux pour eux, et chaque famille réservait une part de son repas quotidien, quoique bien maigre, à ces hommes que la providence nous avait tout de même rendus.
    C’était l’époque où les gens s’entraidaient sans se faire prier… C’était l’époque de chacun pour tous.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  9. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 10eme partie

    -Est-ce les prières de mes parents qui furent exaucées ? Où est-ce Dieu Tout-Clément qui a voulu enfin libérer mon frère de son mal ?
    Peut-être que les deux hypothèses étaient bonnes aussi.
    Un jour, je fais un rêve étrange… Je me voyais dans un grand jardin plein de fleurs et où coulait un ruisseau d’eau cristalline. Le ciel était d’un bleu azur. Le soleil qui caressait ma peau était d’une telle douceur, que je n’avais pas envie de rentrer… Mais rentrer où ? me demandais-je en tournoyant sur moi-même… Je ne connaissais ni l’endroit ni le chemin pour rentrer au village à la nuit tombée. Chose étonnante, je ne ressentais aucune peur… Bien au contraire, une paix intérieure avait pris possession de tout mon être… Je ressentais une euphorie dont, jusque-là, je ne soupçonnais même pas l’existence.
    Le chant d’oiseau accompagnait mes pas, et un cheval blanc se dressa devant moi d’un air majestueux, en m’invitant de sa tête à monter sur la selle ornée de fleurs et de colifichets.
    Je me sentais si souple que je n’eus aucun mal à sauter sur le dos de ce cheval, sortit de nulle part. Ce dernier se met tout d’abord à trotter, puis petit à petit prend de la vitesse. Il galopa longtemps à travers le jardin, puis à travers un champ qui s’étendait à perte de vue. Je me demandais où il pouvait m’emmener ainsi. Au bout d’un long moment, il s’arrête et me dépose au pied d’un grand chêne. Je me mets à regarder autour de moi. Aucune âme qui vive ne se profilait à l’horizon… Mais un bruit attira mon attention… Je baisse les yeux et remarque un vieillard à la longue barbe blanche qui me faisait signe… Il était si menu que je ne l’avais pas remarqué… Assis au pied du chêne, il égrenait un chapelet… Il me fait signe et m’invite à m’asseoir près de lui. Je m’exécutais sans hésitation… Je ne pouvais faire autrement d’ailleurs, étant donné que les lieux m’étaient totalement étrangers.
    Sans dire un mot, le vieil homme m’annonça par des gestes, que curieusement je compris sans peine, que mon prince charmant n’allait pas tarder à venir, et que mon frère Aïssa sera bientôt remis de ses émotions. Ses peines passées et récentes ne seront plus qu’un mauvais souvenir.
    Comme pour conclure ses dires, le vieillard me donne un coup avec sa canne sur l’épaule droite. à ce contact, je me réveille et me retrouve dans ma chambre, dans notre maison. Un bruit m’avait tiré de mon sommeil et, dans les ténèbres de la nuit partante, je n’eus aucun mal à reconnaître la silhouette frêle de ma pauvre mère. C’était elle qui m’avait réveillée en donnant un coup à la porte de la petite pièce que j’occupais sous la soupente.
    Elle vint s’asseoir près de moi et me serra dans ses bras, avant de se mettre à pleurer. Je comprenais amplement sa détresse et son chagrin… Mais il me sembla que cette fois-ci elle était plutôt sereine… Ses larmes ne me semblèrent pas aussi amères que d’habitude.
    Elle relève la tête et m’annonce :
    -Ton frère Aïssa s’est enfin “réveillé”… Il m’a demandé tout d’abord où il se trouvait, puis il est venu m’embrasser sur le front. Il avait sillonné la maison de long en large avant de s’asseoir à côté de l’âtre et de se mettre à manger la galette que je venais à peine de retirer du feu… Il semblait calme et m’avoua en portant la main à son ventre qu’il n’avait jamais eu autant faim de sa vie, sauf bien sûr lorsqu’il était sur le front et combattait.
    Tu imagines donc un peu ma joie ! Aïssa s’était rappelé tout son passé… Heu… En tous les cas, il n’a plus ce regard égaré et sans vie que nous lui connaissions depuis son retour de la guerre. Et puis, la faim chez l’humain a toujours été un signe de bonne santé.
    Je serre ma mère dans mes bras et je me rappelle le rêve que je venais de faire… J’étais certaine alors qu’il était prémonitoire. Le vieillard que j’avais vu était soit un saint, soit un ange… Ses prémonitions s’étaient avérées justes. Du moins pour mon frère.
    Je me levais précipitamment pour courir vers la pièce centrale de la maison. Je découvris alors une belle image : Mon père et mon frère discutaient comme de vieux amis et tels que je les avais toujours connus, tout en sirotant un café à côté du feu, que Aïssa remuait de temps à autre avec un tisonnier.

    - Aïssa !, m’étais-je écriée. Aïssa !

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  10. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 11eme partie

    Mon frère se retourne alors vers moi, avant de se lever et de venir me serrer dans ses bras. Il me lâche pour reculer et me toiser :
    - Dis donc ! Ce que tu as grandi Louisa ! Tu es devenue une jeune et jolie femme… Les prétendants ne tarderont pas à se bousculer à notre porte.
    Intimidée, je baissais pudiquement mes yeux. Aïssa me traîna vers l’âtre et me fit asseoir. Il semblait confiant et sûr de ses gestes, alors que la veille encore il ne savait pas où il se trouvait ni qui il était.
    J’adresse un remerciement muet au créateur. Louanges à lui, le très haut.
    Mon père souriait… Son sourire édentée découvrait deux gencives noircies par la chique. Mais cette fois-ci, je ne fais aucun commentaire sur ce poison qu’il affectionnait particulièrement lorsqu’il était heureux.
    Quel bonheur !
    Je me levais et ouvrais toute grande la porte de notre maison en poussant un long you-you qui, en quelques minutes, réveilla tout le village. Des voisins accoururent… Des femmes curieuses par cette « annonce de joie » vinrent demander des nouvelles. Ma mère eut beaucoup de mal à répondre aux interrogations de ces dernières. Elles finirent enfin par comprendre les raisons de notre joie… Chacune alla alors de son propre gré pour pousser des you-you stridents et ameutèrent ainsi les sages de la djemaâ qui se trouvaient encore à la mosquée pour la prière de
    l’aube.
    Ces braves hommes remontèrent la pente menant au village, et accoururent pour s’enquérir sur cette agitation matinale et inaccoutumée.
    De leur côté, ils furent très heureux d’apprendre la bonne nouvelle, et vinrent embrasser mon frère et le serrer dans leurs bras… C’était le héros du jour… Aïssa se rappellera très longtemps de cette journée.
    On donne une grande fête et on égorgea le dernier mouton qui restait dans notre écurie. Nous n’avions plus grand-chose à offrir et mon père égorgea cette bête sans hésitation pour régaler les invités. Des femmes vinrent à la rescousse pour m’aider à préparer le repas… Un commerçant ambulant avait consenti à nous donner de la semoule moyennant un grand sac de figues sèches. Je décidais alors de rouler le couscous et d’en faire profiter tout le village. Mon frère était enfin revenu parmi nous, et le reste importait peu.
    On chante, on danse, on mange, on boit et on s’amuse jusqu’à une heure tardive de la nuit. Malgré le froid, les gens ne voulaient pas rentrer chez-eux. Chacun voulait vivre au maximum ces moments de gaîté et d’insouciance. Cela faisait bien longtemps que notre village n’avait pas connu autant de joie.
    On oublia les peines et les mauvais jours, et on se laissa emporter par ces moments de liesse. Aïssa, comme tous les jeunes de son âge, ne s’arrêtera pas de danser…
    Quelques jours passent… Nous étions heureux Malgré la misère qui sévissait, la présence de mon frère auprès de nous nous réconfortait.
    À vrai dire, c’était moi qui gagnais le « pain familial ». Des gens venaient me consulter de tous les villages environnants. Les uns avaient entendu parler de mes dons et les autres étaient tout simplement curieux de m’approcher. On me payait, bien sûr, en nature : semoule, légumes, œufs, volaille… etc.
    Lorsque mes prémonitions se réalisaient, j’ai toujours droit à un cadeau supplémentaire et personnel. Des femmes m’offraient des tissus, des parfums ou des bijoux en argent. Souvent je refusais. Ces malheureuses vidaient le fin fond de leur coffre pour me récompenser. Je n’acceptais donc que les dons de certaines privilégiées qui recevaient régulièrement des colis et des mandats de leur proches et maris installés de l’autre côté de la mer.
    Mon père passait des journées à paresser au soleil, sous le regard désapprobateur de ma mère qui voulait qu’on reprenne la culture de nos champs. Nous avions des terres qui s’étendaient à perte de vue. Mais nous n’avions pas de « bras » pour les travailler. Mon père se faisait vieux, et Aïssa ne connaissait pas grand-chose à la terre, si ce n’est quelques rudiments qu’il avait appris avant de partir à la guerre. En sus, il était le garçon unique et ne pouvait faire face aux grands travaux d’agriculture. Nous avions pensé au recrutement de quelques jeunes paysans mais, hélas, nous n’avions pas les moyens de les entretenir, encore moins de les rémunérer. Ma mère proposa alors l’hypothèque des terres.
    L’idée n’était pas mauvaise. Seulement, par ces temps de vaches maigres, vous comprenez que les gens n’avaient pas les semences, ni les moyens de les acquérir. Alors comment accepter l’hypothèque ancestrale (qui consistait à travailler la terre d’autrui et en partager les récoltes) au risque de ne pas tenir les promesses en temps voulu ?
    Nous demeurâmes donc indécis. Je continuais à pratiquer la voyance et à gagner notre pitance quotidienne.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  11. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 12eme partie

    Je repensais souvent au rêve prémonitoire que j’avais fait le jour où Aïssa avait repris ses esprits. Le vieillard à la longue barbe blanche, les lieux où je me suis retrouvée, le cheval qui m’avait prise sur son dos. Quelque chose en moi s’accrochait à ces visions irréelles. Je ne sais comment l’expliquer, mais je savais que nous allions bientôt connaître un autre moment de bonheur.
    Et ce fut le cas.
    Un jour, je revenais de la fontaine, lorsque je croisais un jeune homme de haute de taille. Il me dévisagea, puis me sourit avant de lancer :
    - Tu parais trop jeune Louisa…
    - Hein… tu me connais…. ? lançais-je les joues empourprées.
    Il se met à rire et je souris sans savoir pourquoi.
    - Ma mère m’a parlé de toi. Elle avait fait tes éloges et m’avait assuré que tes prémonitions étaient très justes. Je pensais alors que tu étais une de ces voyantes qu’on rencontre dans tous les villages. Elles ont toutes un air commun… des tatouages sur le visage, du henné sur les mains et dans les cheveux, et sont bien vieilles pour la plupart.
    Je dépose ma jarre et contemple un moment cet homme que je ne connaissais pas.
    Ce n’était pas un garçon du village… du moins je le pensais car je ne l’avais jamais rencontré. Il était jeune, beau, et surtout bien habillé. Chose devenue très rare chez-nous depuis la guerre.
    - Qui es-tu donc jeune homme ? demandais-je en tentant de garder un air serein.
    Mon cœur battait la chamade. Je devins, d’un coup, l’otage d’une vive émotion. Une émotion que je n’avais jamais connue jusque-là, alors que d’habitude je savais dominer mes sentiments.
    Il ébauche un sourire :
    - Je suis un étranger au village. Tu ne pourrais me connaître. Mais tu dois sûrement connaître ma famille : les Aït N…
    Je déglutis difficilement. Les Aït N… étaient nos voisins et de grands amis de la famille. Ce jeune homme ne pouvait être autre que le fils ainé de Da l’Hocine… Ce dernier avait émigré en France voilà plus de 20 ans. Ma mère me parlait souvent de cet homme qui avait réussi à édifier son avenir à partir de rien. Sa femme, Na Daouia, était même venue l’été dernier pour une voyance.
    - Ah ! réussis-je enfin à prononcer… Tu… tu es le fils de Na Daouia.
    - Parfaitement… Je vois que ma mère ne s’était pas méprise sur tes dons de voyance.
    - Mais… allais-je protester…
    Puis prenant conscience du ton plaisantin du jeune homme, je me rendis compte de ma bourde, et me mets à rire :
    - Vraiment… C’est la première fois de ma vie que je discute avec un homme sur le chemin de la fontaine à cette heure de la journée où quelqu’un risque de nous surprendre, et…
    - Ne rajoute rien. Je ne suis pas comme les autres moi… Je suis… je suis… disons que je suis plus civilisé.
    Je ris encore, et cette fois-ci sans complexe aucun.
    - Veux-tu une voyance… ? demandais-je sans réfléchir.
    - Je veux bien tester tes dons.
    - Alors je te fixe rendez-vous dans deux heures. Tu n’auras qu’à te faire accompagner par ta mère pour venir chez-moi.
    - C’est sûr… elle me l’a déjà proposé.
    - Ah ! Je ne le savais pas.
    Il se met à me contempler d’un air plus insistant, et je baisse les yeux :
    - Ce que, par contre, moi je ne savais pas, c’est que tu es très belle et très jeune. Ma mère ne pouvait être plus précise dans ses descriptions.
    - Quelles descriptions ?
    Il prend un air sérieux pour me répondre, mais hésite et se contente de lancer :
    - Oh ! laisse tomber ! Tu sauras tout au moment opportun. (Il balaya l’air de ses mains) Je viendrais tout à l’heure chez-toi… et… et tu m’attendras. N’est-ce pas Louisa ?
    Je baisse encore les yeux et la tête afin qu’il ne remarque ni la rougeur de mon visage ni mes mains qui tremblaient. Pour éviter toute autre gêne, je m’empare de ma jarre et la lance sur mon dos, avant de me remettre à escalader le sentier.
    -Tu ne réponds pas à ma question Louisa… Tu m’attendras, n’est-ce pas ?
    Ne pouvant répondre, je fais un signe de ma main avant de me sauver. Je sentais mes jambes si légères, et mon cœur si heureux que je cru que j’allais entrer au Paradis.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  12. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 13eme partie

    Arrivée chez moi, je montais promptement les quelques marches en bois qui menaient vers la soupente et me jetais, haletante, sur une paillasse. Je ne savais pas ce qui m’arrivait, mais cet homme, dont je ne connaissais même pas encore le nom, revenait sans cesse dans mes pensées.
    Je revoyais son visage jovial, et ses traits réguliers. Les traits d’un intellectuel. Cet homme avait connu l’école, sûrement. Il a été élevé avec les roumis, il ne pouvait en être autrement.
    Il était donc savant… Il savait lire et écrire.
    Je fermais fortement mes paupières et tentais de voir une lumière dans le trou noir qui m’engloutissait.
    Rien. C’était le néant à l’infini. Aucune lumière ne filtrait… Je ne pouvais ni voir ni ressentir quoi que ce soit mais… mais je savais… Quelque chose en moi avait remué. Je plaisais à cet homme… et… et il me plaisait… Il me plaisait même beaucoup.
    Je me laisse rouler sur ma paillasse et je me mets à rêver. Je comprenais maintenant l’empressement de ces jeunes filles qui venaient me consulter, pour que leurs rêves d’amour se concrétisent. C’était donc ça l’amour… ! Ce sentiment palpitant qui vous coupe le souffle, et qui vous fait sentir que vous êtes le maître du monde !
    Les secondes et les minutes se rallongeaient. Je trouvais le temps interminable. Na Daouia n’aura-t-elle pas un empêchement de dernière minute ? Ce jeune homme aussi pourrait changer d’avis. Allait-il vraiment venir ? Le doute s’immisçait en moi. Je me mis à tourner en rond en ruminant les idées les plus biscornues.
    Ma mère me cherchait. Je l’entendais qui m’appelait de la grande salle du rez-de-chaussée.
    N’obtenant pas de réponse, elle vint tout bonnement me rejoindre.
    -Que fais-tu donc seule dans la soupente ? Des gens t’attendent pour la voyance. Il y a déjà plusieurs femmes dans ta chambre.
    Elle me regarde d’un air interrogateur ; Puis remarquant peut-être mon hésitation, elle poursuit :
    - Qu’as-tu donc Louisa ? Es-tu souffrante ?
    Je relève enfin la tête pour lui répondre :
    - Non juste un peu fatiguée. Va dire à ces femmes de revenir un autre jour.
    - Tu n’y penses pas. Il y en a parmi elles qui viennent de très loin.
    - Je ne suis pas en mesure de leur prédire l’avenir dans l’état où je suis. Ne savent-elles donc pas que je suis faite en chair et en os et tout comme le commun des mortels, exposée à toute sorte de maux dans ce monde ?
    Ma mère me touche le front. La chaleur qui se dégageait de tout mon corps m’avait fait monter le sang au visage :
    - Tu n’es pas fiévreuse mais ton air abattu ne me plaît pas… Je vais m’excuser auprès de tes clients et…
    Je me rappelle tout à coup que Na Daouia devait venir. Je porte une main à ma bouche pour interrompre ma mère :
    - Na Daouia est-elle avec elles ?
    - Na Daouia ?
    - Oui ton ancienne voisine… Celle qui habite à Paris…
    Ma mère fronce les sourcils :
    - Pourquoi me poses-tu cette question Louisa ? Na Daouia t’a t-elle rencontrée ?
    Je me mordis les lèvres. Je m’y étais mal prise pour poser cette question impertinente à ma mère. Je m’empresse donc de rectifier le tir :
    - Non, je ne l’ai pas rencontrée mais je me disais qu’étant donné qu’elle était déjà passée te rendre visite, elle aurait peut-être sollicité mes dons avant de repartir en France.
    Ma mère demeure silencieuse une seconde. Elle avait dû se rappeler un détail… Mais reprenant rapidement ses sens, elle secoue sa tête :
    - Non… Na Daouia n’est pas venue ? Et si c’était le cas, qu’aurais-tu fais ?
    -Oh, je l’aurais tout bonnement renvoyée comme toutes les autres, répondis-je avec désinvolture.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  13. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 14eme partie

    Ma mère ébauche un sourire :
    - Je n’en suis pas certaine Louisa… On dirait que tu me caches quelque chose.
    - Quelle chose ? Que pourrais-je donc te cacher à toi qui devines tout avant que je n’ouvre la bouche.
    Ma mère hausse les épaules et redescendit dire aux femmes que j’étais souffrante, et qu’elle était désolée pour elles.
    Je ne consentis donc à descendre de mon “grenier” que lorsque tout ce beau monde quitta les lieux. Je sortis alors dans la cour, où mon père se prélassait au soleil. Il me sourit et m’invita à m’asseoir auprès de lui :
    - Viens Louisa… Tu es surmenée ma fille… Tu as bien fait de renvoyer ces mégères (il pousse un soupir). Ah si j’avais encore ma santé et mes forces ! Dieu seul sait si je t’aurais laissé trimer ainsi des journées entières pour subvenir à nos besoins… Toi, une fille !
    Il faisait bien sûr allusion à Aïssa, qui traînait à longueur de journée dans les près et au café du village. Je m’empressais de défendre mon frère :
    - Que pourra-t-il faire père ? Seul et sans argent, il est incapable de faire face à notre situation.
    - Oui… Mais il est capable de traîner dans les cafés et de jouer avec ces bons à rien qu’il fréquente.
    Il secoue sa tête et poursuit:
    - Non, ma fille. à son âge, j’étais déjà responsable de toute la famille… Mon père décédé, j’avais repris les rênes de la maison. J’ai marié mes sœurs et pris soin de ma mère jusqu’à son dernier souffle. Je trimais sans rechigner dans les champs d’autrui, avant de pouvoir économiser et d’avoir mes propres terres.
    Il tendit ses bras où il ne restait plus que la peau sur les os :
    - Vois-tu Louisa… à cette époque, on n’était pas égoïstes. On n’économisait pas ses forces. J’étais tout comme ton frère, grand, fort, musclé et volontaire. Volontaire… Je savais faire face à toutes les situations.
    Remarquant son air affligé, je répondis hâtivement :
    - Ne t’inquiète donc pas père… Aïssa finira par trouver du travail… En attendant, je suis là. Je sais que je ne gagne pas beaucoup, mais du moins, nous mangeons à notre faim.
    Il me tapote l’épaule, et j’évite son regard triste qui me déchirait le cœur.
    La porte de la cour s’ouvrit à ce moment et une femme se montre. Elle s’avance vers nous et nous toise :
    - Da Lounis… Louisa… Cela fait des lustres.
    Je reconnus Nna Daouia, et mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Je me relève promptement pour lui souhaiter la bienvenue. Ma mère qui avait sûrement reconnu la voix de son amie sortit dans la cour les bras ouverts :
    - Bienvenue… Bienvenue ma chère amie.
    Elles s’embrassèrent tendrement. Mon père tente de se lever, mais Nna Daouia le pria de rester à sa place et prend une natte pour s’asseoir en face de lui. Nous fîmes de même moi et ma mère.
    - Louisa va nous chercher du café… Cela fait si longtemps que je n’ai pas revu Nna Daouia…
    Je me lève à contrecœur. J’espérais tant revoir le bel homme de la fontaine, le fils de Nna Daouia. J’étais un peu déçue de la voir venir seule. Néanmoins, je savais que sa venue n’était pas fortuite.
    Je servais donc le café que nous gardions soigneusement pour les grandes occasions, et Nna Daouia se fit un plaisir de goûter à ma galette.
    - Il paraît que tu as des doigts en or Louisa… Tout le village en parle.
    Je rougis et ma mère lance :
    - Elle est comme les filles de son âge… Elle s’apprête à fonder son foyer et une famille, donc elle a tout intérêt à se perfectionner dans les travaux ménagers.
    Nna Daouia hoche la tête, le sourire aux lèvres :
    - Je sais aussi que son don de voyance est des plus rares… Ses prémonitions de l’année dernière se sont avérées justes et vraies…
    - Tant mieux Nna Daouia…. Mais aujourd’hui, si c’est pour la voyance que tu viens, je te dis tout de suite que Louisa…
    J’interviens juste à temps pour lancer :
    - Je me ferais un plaisir de te proposer ma voyance tout de suite Nna Daouia…

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  14. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 15EME PARTIE

    Je m’étais empressée d’interrompre ma mère. Je voulais lire l’avenir de Nna Daouia. Je voulais sentir la moiteur de ses mains dans les miennes, et fermer mes paupières pour sonder les tréfonds de son subconscient. L’avenir se dessinera alors telles des nuées de fumée devant mes yeux.
    - Mais tu as renvoyé…
    - Oui… Je me sentais trop fatiguée pour travailler aujourd’hui… Mais pour Nna Daouia, je ferai une exception.
    - Que Dieu te bénisse ma beauté. En fait, je viens pour Kamel mon fils… Il ne veut pas se marier… Je n’ai pas encore compris ses intentions… Il voulait tout d’abord connaître sa future épouse, et tu connais nos coutumes… Nous ne sommes pas en Europe ici.
    - Peut-être voudras-t-il épouser une Européenne, lance ma mère.
    Nna Daouia secoue la tête :
    - Non… Jamais… Nous ne l’aurions d’ailleurs pas accepté… Mais depuis mon retour de Paris, je ne cesse de lui parler des filles de notre village.
    Elle me jette un regard et je baisse les yeux :
    - Louisa par exemple fera une épouse parfaite… Et puis nos deux familles se connaissent depuis toujours… Nous sommes vos voisins, et vous êtes plus que des parents pour nous.
    - Que Dieu te protège ma chère Daouia. Je sais que Louisa est en âge d’être mariée, mais seul son destin décidera pour elle… Et… Si je me permets… Que fais-donc ton fils Kamel en France ?
    - Il travaille. Il gagne bien sa vie. Il travaille dans une usine de pièces détachées. Des pièces pour des machines industrielles, des véhicules…
    - Que Dieu lui accorde santé et bienfaits. Louisa… Vas-tu lire l’avenir de Nna Daouia devant nous ?
    - Mais non maman ! Nna Daouia n’aura qu’à me suivre dans ma chambre… Je n’aurais besoin que de sa présence pour une bonne voyance. Nna Daouia se lève. Elle était encore assez jeune, et même très belle. Vivre loin de la rudesse de notre village lui avait fait du bien. Elle n’avait pas le visage buriné des paysannes de son âge, ni les mains rugueuses de celles qui travaillaient la terre. Elle portait de beaux habits, tout comme son fils, et sentait très bon… Un parfum capiteux emplissait mes narines, alors qu’elle me suivait dans ma chambre. Je l’invite à s’asseoir et j’en fais de même avant de prendre une longue inspiration :
    - Nna Daouia, veux-tu prendre ma main ?
    - Bien sûr ma fille…
    Je laisse passer quelques minutes, avant de sentir la chaleur de cette main grassouillette pénétrer dans mon âme. Les yeux fermés, je commençais à sentir les vibrations prémonitoires d’une voyance efficace. En fait, je voulais tout connaître de cette femme qui avait enfanté un homme aussi beau et aussi élégant que Kamel. Le nom remontait le long de mes sens et je sentais un vertige me gagner.
    Des images s’affichèrent devant mes yeux. Un mouton blanc. Une waâda. Un vœu. Un vœu qui allait s’exaucer d’ici peu… Un homme… Un Jeune homme va se marier… Kamel. Je voyais ses traits comme dans un miroir. Et j’ouvris les yeux :
    - Nna Daouia… tu es chanceuse… La waâda que tu penses organiser te sera bénéfique. Le saint de la région exaucera tes vœux. Kamel se mariera. Il prendra une femme du village…
    - Oh ! Quelle bonne nouvelle tu m’annonces là ma fille ! Et pourrais-je connaître le nom ou la famille de ma future bru…
    - Les voies du destin sont impénétrables Nna Daouia… Je ne suis pas un ange… Je ne fais que suivre quelques esquisses annonciatrices. Dieu ne me permet pas d’en faire plus.
    - Qu’Il te garde et t’accorde une longue et heureuse vie…
    Elle tire de son corsage des billets d’argent. Je ne me rappelle plus depuis quand je n’en avais pas senti le parfum :
    - Voilà… C’est pour toi… Si tes prémonitions se précisent, je te promets de t’offrir non seulement d’autres billets, mais aussi des cadeaux somptueux.
    - Mes prémonitions, incha Allah, seront des plus précises… Je prierai Dieu d’exaucer tous tes vœux Nna Daouia.
    Elle se lève et se dirige vers la sortie.
    Je demeure interdite un moment. Kamel va m’épouser !
    Pour une fois, le destin se présente à moi sans voile.
    Je l’avais vu dans les images qui s’étaient dressées devant mes yeux aussi nettes et aussi claires que l’eau d’une fontaine fraîche.
    Je sentais l’euphorie me gagner… Je vais enfin rejoindre mon prince charmant, qui en fait
    n’attendait qu’un signe de moi.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  15. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 16eme partie

    Une voix d’homme attire mon attention. Quelqu’un parlait avec mes parents dans la cour. Je cachais hâtivement les billets d’argent dans mon corsage avant de ressortir.
    Faisait-il jour ou nuit ? Beau ou gris ? Froid ou chaud ?
    Je ne pouvais le savoir… Mes yeux étaient rivés sur un seul être : Kamel !
    Il était là. Assis sur la natte sirotant un café et discutant avec mes parents. Il sentit ma présence et releva la tête pour me sourire. Je baisse les yeux, avant de m’enfuir. Ce n’était pas convenable pour une jeune fille de mon âge de répondre au sourire d’un jeune homme et de surcroît devant ses parents.
    Pourtant je l’avais déjà fait le matin même à la fontaine !
    Pour éviter toute gêne, je préférais m’esquiver…
    Quelques jours passent. Nna Daouia organise sa waâda et convia, comme de coutume, tous les villageois.
    Ces derniers, comme à chaque occasion, ne ratèrent pas le couscous légendaire et surtout la viande.
    On s’amusa et on se taquina jusqu’au crépuscule. Il était temps de rentrer.
    J’étais en train de redescendre la pente qui menait vers notre maison, où m’avaient déjà précédée mes parents et Aïssa, lorsqu’une main s’empara de mon bras :
    - Je ne vais tout de même pas te laisser filer comme ça !
    La voix me réchauffe le cœur, et mon âme se réjouit. Kamel était juste derrière moi. Je craignais que quelqu’un nous surprenne. Mais il avait pris ses précautions, car il contourne le sentier pour me plaquer contre un olivier, à l’abri des regards curieux.
    - Je… Je dois rentrer… Il… il se fait tard…
    - Je sais… Tout comme toi, moi aussi je dois rentrer.
    Il rit :
    Je vais juste t’annoncer quelque chose.
    - Hein ? Quoi ?
    - Je vais me marier.
    Mon sang se glace dans mes veines.
    - Tu vas…
    - Oui… Je vais…
    Il se met à rire :
    - Cela t’étonne ?
    - Oui.
    - Pourquoi… Pourquoi donc ?
    - Je ne vois pas pourquoi tu m’annonces une telle nouvelle… Qui suis-je donc pour toi ?
    Il se met à rire avant de relever une mèche de cheveux, qui se baladait sur mon visage :
    - Qu’es-tu pour moi Louisa ? Tu me poses une question embarrassante.
    - Pourquoi donc ?
    Il approche ses lèvres de mes joues et murmure :
    - Parce que tu seras ma future femme.
    Je vacille. Mais il me retient de ses bras vigoureux et se met à m’embrasser. Je tente de me dégager. Mais peine perdue… Il était bien plus fort que moi…
    Il remarque mon air effaré et s’arrête :
    - Tu ne veux pas de moi Louisa ? Tu ne m’aimes pas ?
    Le souffle court, les yeux clos, je tente de reprendre mes sens et ma respiration :
    - Je crois que… je ne pourrais jamais aimer quelqu’un d’autre que toi Kamel.
    Le mariage eut lieu quelques jours plus tard. Nna Daouia voulait conclure rapidement cette union car son mari, Da l’Hocine, devait reprendre le travail, et donc rentrer rapidement en France. Kamel, par contre, avait bénéficié d’un congé circonstanciel, et demeura plus longtemps au village.
    J’étais heureuse. Heureuse et comblée. Mon mari prend tout de suite en charge les problèmes de mes parents. Il achète des semences et donne en gérance nos champs. Il s’assure qu’il ne s’était pas trompé sur les acquéreurs et consulte mon père dans ses démarches.
    Nous pouvions enfin souffler. Les prochaines récoltes de nos champs nous mettront à l’abri du besoin pour longtemps.
    Mon père ne cessait de remercier le Créateur sur cette aide inattendue qu’il nous envoyait. Il regrettait seulement que Aïssa, son propre fils, ne prenait pas exemple sur Kamel.
    Mon frère n’aimait pas la terre. Il se détournait des travaux agricoles et préférait plutôt s’enfuir hors du village que de superviser les ouvriers.
    Je n’aimais pas trop parler de lui à mon mari. Mais ce dernier m’entretint un jour à son sujet. Il m’apprit que Aïssa rêvait de repartir en France.
    - Tu sais qu’il en était revenu à moitié fou ! m’étais-je écrié. Il es revenu de la guerre dans un tel état que nous avions tous cru qu’il avait définitivement perdu la raison.
    Kamel sourit :
    - Tu ne connais pas encore Paris, Louisa… Quand je t’y emmènerai, tu verras que cette ville ensorceleuse retient les plus réticents de nos émigrés.
    -Mais que va-t-il faire là-bas ? Il ne sait pas lire ni écrire comme toi. Il parle un peu la langue française depuis la guerre…
    -Peu importe… Il est jeune et vigoureux… La France vient de reprendre son souffle après cette guerre qui avait laissé en elle de profondes séquelles… On cherche des jeunes comme Aïssa pour travailler dans les usines de production… La main-d’œuvre bon marché intéresse les promoteurs.
    - Tu veux dire que Aïssa va travailler pour rien ?
    - Mais non… Il touchera un salaire, et sera même déclaré aux assurances… Comment vais-je t’expliquer ça… Il va en quelque sorte assurer ses vieux jours.
    Je fais la moue :
    - Je vois que tu l’as bien bourré… Mais as-tu pensé à mes parents ?
    Kamel lève une main protestante :
    - Arrête donc tes jérémiades Louisa… Tes parents ne vont manquer de rien… Les champs vont rapporter gros et puis il y a la famille du bled… Tes oncles et tes cousins qui habitent à deux pas de chez toi… De toute manière, Aïssa ne va pas quitter le village de sitôt…

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  16. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 17eme partie

    Il secoue sa tête :
    - Il faut d’abord qu’on lui déniche un boulot et une couche dans un dortoir.
    Je déglutis difficilement. Mon frère va devoir passer ses nuits dans un dortoir glacial… J’avais déjà entendu parler, par des émigrés de notre village, de ces chambres collectives, glaciales en hiver et de véritables fournaises en été. On dormait à 15 ou 20 personnes à même le sol. Le loyer n’était certes pas élevé, mais vu les “commodités”, ces lieux étaient de véritables chantiers épidémiques. Combien de fois n’avons-nous pas reçu chez nous ces malades aux poumons troués et au corps rongé… Ils avaient attrapé toutes sortes de microbes… Une fois invalides, on les exhorte à rentrer au bled, avec le dernier salaire du mois… Alors ils revenaient la tête basse, pour se faire soigner au village ou rendre leur dernier soupir auprès des leurs.
    Kamel remarque mon air triste :
    - Tu penses au pire Louisa… Aïssa est assez grand pour se débrouiller… Une fois qu’il aura les moyens, il s’installera ailleurs… Il pourra toujours louer une chambre dans une pension, ce n’est pas ce qui manque à Paris.
    - Je pensais qu’il allait… qu’il allait…
    - Vivre chez nous, n’est-ce pas ? J’aimerais bien… Mais tu sais qu’on devrait partager l’appartement avec mes parents… Je ne suis pas encore prêt à m’installer chez moi… Ma mère avait pris les devants pour m’en avertir voici des années… Je n’aimerais pas la décevoir… La malédiction des parents est toujours à appréhender dans ce monde… Tu connais bien ça toi n’est-ce pas ?
    Je hochais la tête sans dire mot. Kamel me console de son mieux. Il m’apprend qu’on devrait bientôt prendre le bateau pour Marseille. Puis une fois dans cette ville, nous prendrons le train pour Paris.
    Je sentais les larmes ruisseler sur mes joues. Je vais quitter mes parents et le village. à ce jour, je n’ai jamais quitté les miens ni les lieux où je suis née.
    - Tu verras, me dit Kamel, Paris va t’enchanter.
    Mais ce n’était pas le cas. Après la traversée par bateau, où je pensais que j’allais rendre mon dernier souffle, nous prîmes le train. Mais vu l’état des voies ferrées, après la guerre, nous mîmes un temps fou pour arriver à Paris.
    Je regrettais déjà le soleil de mon village… Après Marseille, la grisaille m’enveloppa, et un froid glacial pénétra jusqu’aux tréfonds de mon âme. Je frissonnais malgré mon gros pull et mes chaussettes.
    Kamel me passe son blouson :
    - Tu t’y habitueras, me dit-il… C’est toujours comme ça au début.
    Mon beau-père vint nous chercher à la gare. Il me souhaita la bienvenue et prit nos bagages pour nous précéder vers le premier véhicule que je voyais de ma vie.
    Le taxi emprunte alors une longue route et plusieurs quartiers avant de nous déposer devant un vieil immeuble.
    C’était donc là ! C’est dans ce quartier crasseux qu’habitaient mes beaux-parents, alors qu’au bled, Nna Daouia ne cessait de se vanter du confort parisien.
    Nous nous retrouvâmes sous les toits, après avoir trébuché mille et une fois sur des marches d’escalier cassées ou carrément inexistantes.
    Les sept étages étaient habités par des Nord-Africains qui devaient s’entasser dans des chambres délabrées et hideuses comme celle que ma belle-mère avait préparée pour nous.
    à l’occasion de ma venue en France, Nna Daouia avait prévu un couscous et avait convié les proches et les amis. Bien sûr, la plupart habitaient les quartiers environnants et mitoyens au nôtre, ou tout simplement dans des cités-dortoir où ils devaient s’entasser à dix dans une pièce de deux mètres carrés.
    J’étais fatiguée par le voyage et déçue par l’accueil. Rien ne me plaisait… Heureusement que Kamel était à mes côtés… Sa seule présence me réconfortait.
    Je tenais à peine debout, et mes yeux se refermaient tout seuls… Nna Daouia ne cessait de parler, de plaisanter et de rire. à la fin du dîner, elle me demanda de débarrasser la table, de faire la vaisselle et de préparer un café… J’étais sidérée… J’allais protester, mais le regard suppliant de mon mari m’en dissuada. Que pouvais-je donc faire d’autre ? Je traînais mes pieds enflés dans des pantoufles trop grandes pour moi… Je ne savais pas où et comment faire… La cuisine était minuscule, et le potager pouvait tout juste contenir deux assiettes… Nna Daouia me met d’office une bassine entre les mains :
    -Tu n’as qu’à la remplir d’eau pour faire la vaisselle… Je sais que tu ne connais encore rien au confort. Ton esprit est toujours au bled ma petite.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  17. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 18eme partie

    Au bled… ? Mais au bled, je faisais ma vaisselle dans la grande cour, j’avais de l’espace à en revendre.
    Je tentais tant bien que mal de nettoyer ces “tonnes” d’assiettes disposées devant moi à même le sol. Une fois la vaisselle terminée, je préparais le café sur un réchaud que Na Daouia alluma elle-même et fièrement avec un briquet qu’elle brandira devant moi avant de
    lancer :
    -Ici, ce n’est plus les allumettes..Tu vas apprendre à utiliser ce briquet. Il suffit d’appuyer sur ce bouton, et fais attention, il ne faut pas que tu te brûles les doigts…
    Je pris le briquet et me mit à jouer avec le ressort. La flamme jaillit. C’était un jeu d’enfant. Je me mets à rire. Na Daouia avait rejoint ses invités…Je prépare le café que je sers avec des mains tremblantes.
    -Tu es fatiguée Louisa, me dit mon beau-père, d’un air compatissant. Va donc te reposer ma fille.
    -Tu n’y penses pas L’hocine, lui reproche ma belle-mère….Comment va-t-elle se reposer, alors que nos invités sont encore là. Et puis je voulais lui demander de leur prévoir l’avenir, n’est ce pas Louisa ? Tout le monde veut tester tes dons de voyance.
    Je jette un regard suppliant à mon mari. Kamel s’insurge :
    -Mère tu sais bien que nous venons d’arriver. Le voyage a été long et fatigant….Louisa n’est pas d’aplomb aujourd’hui pour la voyance…
    -Ah ! Et pourquoi ne le dit-elle pas elle-même… ?Elle a perdu sa langue et emprunté la tienne… ?
    Je sentis la gêne me gagner….Je ne voulais pas mettre Kamel dans l’embarras. Ma belle mère n’était pas la femme qui venait chez moi au bled. Deux heures à peine après mon arrivée, je découvrais l’être acariâtre qui se cachait en elle.
    Je porte une main à ma tête. Un vertige violent et tenace menaçait de m’engloutir.
    -Je suis désolée, le voyage m’a fatiguée. Je vous promets la voyance pour plus tard, mais ce soir il m’est impossible de me concentrer.
    Un vieil homme que je ne connaissais pas ébauche un sourire qui dévoile ses gencives édentées.
    -Je te comprends ma petite. Moi aussi le voyage m’avait fatigué lors de mon premier débarquement à Paris.
    -À t’entendre parler, on dirait que tu as voyagé toute ta vie, lance ma belle-mère d’une voix où perçait l’ironie, alors que tu n’es plus reparti au bled voici plus de quarante ans.
    -Mais j’ai tout de même vadrouillé…
    - Oui dans les usines et les mines quand ce n’est pas dans les bistrots….Arrête tes balivernes Arezki….Ma belle-fille est jeune, et ce n’est pas un premier voyage qui va l’user.
    Je tentais de protester encore une fois. Na Daouia lève alors la main pour m’indiquer ma chambre :
    - Va te coucher…Dès demain, je vais organiser tes journées.
    Je me retire dans la pièce aux murs lézardés et sales où un matelas était disposé sur une banquette étroite…Je me laisse tomber dessus, en ayant une pensée pour mes vieux parents et pour mon village.
    Deux longues larmes roulèrent encore sur mes joues. Mon père. Ma mère. Aïssa …Ils sont si loin de moi….L’exil ….Paris….Mon destin….
    Je m’endormis harassée.
    Je rêvais que j’étais sous une cascade d’eau glaciale. Un vent me faisait frissonner. J’émergeais de mon sommeil. Pendant quelques secondes, j’eus du mal à retrouver mes esprits. Où me trouvais-je donc ?
    Des gouttes d’eau tombaient du plafond et suintaient des murs…J’étais bel et bien à Paris !
    Je tente de tirer la vieille couverture usée sur mes jambes…Mais un coup frappé à ma porte suspend mon geste.
    Louisa….Petiteparesseuse…Qu’attends-tu donc pour te lever.. ? Nous sommes presque à la mi-journée.
    La mi-journée…Ce n’était pas possible…Il faisait noir comme dans un four.
    Kamel dormait à poings fermés. On était dimanche…Il ne devait reprendre le travail que le lendemain.
    J’ouvris la porte de notre chambre pour me retrouver nez à nez avec ma belle-mère. Cette dernière les mains sur les hanches me toisa d’un air hautain :
    -Tu consens enfin à sortir de ta couche… ?
    -Je pensais qu’il faisait encore nuit.
    - À Paris, il fait nuit même en plein jour….Tu connaîtras bientôt le froid et la neige de l’Europe….
    -J’ai l’habitude de me lever avec le chant du coq, Na Daouia….Je crois que c’est cette grisaille qui me perturbe.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  18. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 19eme partie

    Ma belle-mère prend un air qui en disait long sur ses pensées.
    -Je ne vais pas trop m’attarder là-dessus… Réchauffe du café pour ton mari… Et puis occupe-toi du déjeuner. Je t’ai laissé une ration de patates sur le potager… Tu trouveras de la semoule dans le placard de la cuisine… Prépare une galette… Moi je descends faire des courses… Je risque de tarder… Mais tu es là… N’oublie pas que tu es désormais chez-toi et que tu dois t’occuper de la maison…
    Elle met un foulard sur sa tête, enfile un pardessus et se saisit d’un grand panier et d’un porte-monnaie :
    -Je t’expliquerai plus tard comment faire les courses, où acheter le pain et le lait, où chercher du bois pour le poêle… Moi je commence à me fatiguer, il est grand temps que quelqu’un prenne la relève.
    Elle se retourne vers son mari qui somnolait sur son canapé et, comme il ne disait rien, elle sortit sans tarder.
    Je retourne dans ma chambre pour remettre mon gros pull en laine… J’étais frigorifiée… Kamel s’étire et ouvre enfin les yeux :
    - Tu es levée… ?
    - Avec toute cette eau qui coule du plafond et ce froid, je ne vois vraiment pas comment tu peux dormir… Ta mère est venue me réveiller… Je pensais que le jour n’était pas encore levé…
    Il m’interrompt d’un geste avant de sourire :
    - La grisaille de Paris…
    - Il n’y a pas que la grisaille… Vous habitez dans cet appartement délabré et exposé aux intempéries.
    - C’est le cas de tous les émigrés.
    - Pourquoi… ? Au bled vous donnez tous l’air de bien vivre.
    - Oui au bled… Nous essayons de sauver les apparences… Pour cela nous économisons sou après sou pour pouvoir rentrer avec des valises pleines et en mettre plein la vue aux villageois. Mais en réalité, nous ne sommes que de pauvres gens… Des émigrés soumis à un rythme de travail quotidien infernal.
    - Ta mère disait pourtant que tu gagnais bien ta vie…
    - Certes. Je ne me plains pas trop… Mais tout comme mon père, je ne suis pas libre de dépenser mon salaire à ma guise.
    Je demeurais perplexe devant toutes ces révélations.
    Kamel s’étire et poursuit :
    -Au village on prend exemple sur mon père qui était parti sans le sou et qui a réussi à remonter la pente et à devenir riche. Ah ! Si les gens voyaient comment on est arrivé à leur donner cette impression !
    -Au village vous arrivez à chaque fois comme des pachas… Tes parents s’habillent bien… Arrivent avec beaucoup de bagages… Offrent des cadeaux à tout le monde… Et se permettent avant de repartir d’utiliser les billets qui restaient pour grignoter sur d’autres terrains… Je veux dire qu’ils achetaient à chaque fois des champs d’oliviers, des vignobles ou un champ de blé… Les paysans n’hésitent pas à céder leurs biens à la vue des billets bleus… Ils sont tellement habitués au troc que l’argent leur paraît un luxe.
    Je ressortis de la chambre pour réchauffer le café. Mon beau-père feuilletait une revue qu’il enfouit promptement sous son oreiller à ma vue. Il me sourit et se lève :
    -Je vais descendre chez le voisin… Prends donc tes aises, ma fille.
    Da l’Hocine avait pris de l’âge. Son dos se voûtait et les cernes sous ses yeux renseignaient sur une longue et pénible existence.
    Il travaillait dans un bureau de poste. Illettré, il était chargé de véhiculer les sacs de courrier et de les vider dans les bacs de triage.
    Kamel me rejoint au salon. Cette pièce servait aussi de salle à manger et de chambre à coucher pour mes beaux-parents.
    Tout comme la pièce où je venais de passer ma première nuit, les murs étaient crasseux et humides. Des seaux et des bassines d’eau étaient disposés dans tous les coins pour recueillir l’eau de pluie qui pénétrait de partout.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  19. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 20eme partie

    Je regarde mon mari qui, pour dissimuler son embarras, me demande :
    - Mon père est sorti ?
    - Il s’est rendu chez le voisin…
    - Si Ahmed le Marocain… C’est toujours là qu’il se rend lorsque ma mère lui fait des misères.
    - Ta mère est sortie faire des courses.
    - Tant mieux… elle en aura pour toute la journée. Nous aurons la paix.
    Je souris :
    - Elle est aussi indésirable que ça ?
    - Pas indésirable… mais, parfois, elle devient infernale. Elle veut tout gérer elle-même. Elle est autoritaire. Avec l’âge cela va de mal en pis…
    Kamel se saisit de la cafetière et se rendit dans la cuisine pour réchauffer le café. J’en profite alors pour mettre un peu d’ordre dans la pièce.
    Je tire sur un drap du canapé, et la revue de mon beau-père s’échappe de sous sa taie d’oreiller.
    Je n’en cru pas mes yeux !
    La revue comportait des images dont je me rappellerais longtemps… Des photos de femmes presque nues… Des jeunes filles qui exhibaient leur charme en souriant… Des poitrines enserrées dans des corsets étroits, des jambes enveloppés dans des filets noirs… Des corps dans des positions extravagantes, s’affichaient devant moi.
    Kamel, que je n’avais pas entendu arriver, me prend la revue des mains :
    - C’est insensé…Dès qu’on a le dos tourné, mon vieux père reprend ses « mauvaises habitudes ». Il est frustré, le pauvre.
    - Frustré.. ? Pourquoi donc… ?
    - Ma mère lui mène la vie dure. Il prend de l’âge mais, au fond, il refuse de vieillir…
    - Ce n’est pas grave Kamel. En vérité personne n’aimerait vieillir… Hélas !
    Kamel ébauche un sourire :
    - Pour mon père, c’est un peu différent.
    - Pourquoi donc… ?
    Il pousse un long soupir :
    - Il avait eu une liaison dans le temps… Cela remonte à des années, il avait connu une française… Jeanne. Elle travaillait comme femme de ménage dans le bureau de poste. Je ne sais si cela avait duré longtemps… Ce dont je me rappelle par contre, c’est les dimanches. Ces jours-là, mon père se mettait sur son trente et un, et disparaissait de la maison. Nous ne le revoyons que le lendemain. Un jour ma mère a eu vent de cette relation. Elle n’est pas passée par quatre chemins pour se rendre à la poste et donner une sacrée correction à cette femme, fille de mécréants, qui voulait mettre le grappin sur son mari. Jeanne avait eu, ce jour-là, la frousse de sa vie. Et n’avait dû son salut qu’à l’intervention de ses collègues.
    La direction de la poste, ayant eu vent de cette affaire, avait préféré séparer Jeanne et mon père, en les envoyant travailler chacun dans un bureau différent.
    Je me mets à rire et Kamel poursuit :
    - Depuis cette aventure, ma mère ne toléra plus les absences de mon père. Pour éviter tout autre risque de ce genre, elle le somma de lui remettre chaque mois l’intégralité de son salaire. Depuis, nous vivons tous sous son autorité…
    Je regardais Kamel. Il était encore en pyjama. Mais même ainsi, il était séduisant. Je m‘approche de lui :
    - Tu ne vas pas faire la même chose que ton père j’espère… ?
    - Tu parles de quoi ? Je ne te suis pas.
    Mais il avait compris. Son regard malicieux avait précédé sa question.
    - Hum… Tu m’as bien compris. Je n’aurais pas à le redire.
    Il m’attire vers lui et me serre dans ses bras, tout en me caressant les cheveux :
    - Je t’aime Louisa…
    - Voyons, Kamel… ce n’est pas convenable.
    - Pas convenable que je t’aime… ?
    Je ris :
    - Mais non… C’est ce que tu es en train de faire qui n’est pas convenable. Lâche-moi donc. Ton père risque de nous surprendre.
    Kamel resserra son étreinte et se met à m’embrasser sur le cou :
    - La terre pourra s’arrêter de tourner… Le monde pourra disparaitre… Je t’aime Louisa… Ma petite rousse… Je n’arrive pas encore à croire que tu es ma femme et que tu vas partager ma vie.
    J’avais chaud dans les bras de mon mari. Ce moment de tendresse me fit oublier les marasmes du voyage et la déception qui s’en était suivie. Je me laissais aller contre lui sereine et confiante.
    Tout à coup, un mot traverse mes pensées et me fait sursauter :
    - Le déjeuner !
    Kamel s’arrête de m’embrasser :
    - Mais tu parles de quoi… ?
    - Le déjeuner… Ta mère m’a chargé de préparer le déjeuner et je suis là à traîner la savate.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  20. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 21eme partie

    Je me dégage de l’étreinte de Kamel et courut vers la cuisine. Je m’arrête net devant le potager : il y avait trois patates !
    - Tu découvriras vite les économies de bout de chandelle de ma mère, me lance Kamel qui me regardait du seuil de la cuisine.
    Je jette un coup d’œil par la fenêtre, comme pour chercher une issue. Une réponse à toutes ces questions que je me posais depuis mon arrivée la veille.
    Mais le paysage n’était pas reluisant non plus. En plus de la grisaille, des toits en ardoise, surmontés de cheminées d’où se dégageait une fumée noirâtre, s’étendaient à perte de vue.
    - Cela suffira à peine pour une seule personne, dis-je en regardant mon mari.
    - Eh bien, il suffira de couper chaque pomme de terre en quatre. Nous aurions alors trois bouts chacun…
    Pour compenser, il faut faire comme ma mère : ajouter beaucoup d’eau dans la marmite pour avoir de la sauce qu’on pourra relever avec un piment… Cela nous permettra de tremper des croûtons de pain…
    Je n’en revenais pas… Depuis mon arrivée, il y a à peine quelques heures, je vais de mauvaise surprise en mauvaise surprise.
    Au bled, nous n’étions pas riches certes, mais j’ai toujours mangé à ma faim. Nous avions toujours des légumes, du lait, des œufs. Et même lorsque le spectre de la famine planait, nous avions toujours des olives ou des figues sèches à satiété.
    Kamel ouvrit le placard de la cuisine :
    - C’est là que ma mère entasse ses courses. Tu verras. Quand elle reviendra tout à l’heure, elle va mettre le café sur la plus haute étagère à côté du lait en poudre, du beurre et du pain blanc. Plus bas, tu as les épices, les condiments et les boîtes de conserve, les légumes secs et les pâtes. Puis tu as le sac de semoule.
    Et enfin l’huile d’olive ramenée du bled. Sous le potager, tu trouveras le casier des légumes, dans lequel il ne reste que quelques pommes de terre.
    Je me mets à éplucher les patates. Je tente d’ouvrir le robinet, mais l’eau était congelée. Je plonge alors mes pommes de terre dans une bassine pleine d’eau de pluie, avant d’allumer le réchaud sur lequel je dépose une marmite.
    Je regarde tristement les trois minables pommes de terre que je venais de rincer avant de les découper en quartier et de les jeter dans la marmite.
    Suivant les conseils de mon mari, je les arrose généreusement d’eau.
    Je rajoutais du sel et quelques pincées d’épices et ainsi que deux cuillerées d’huile d’olive.
    Nna Daouia… La belle et élégante dame que j’avais connue n’étais qu’une avare, doublée d’un caractère acariâtre… Elle gérait le budget et la famille avec une parcimonie sans égale… Je n’étais pas encore au bout de mes peines.
    Je frissonnais… De froid ou de dépit ? Je n’en savais rien.
    - Tu as froid Louisa ?, me demande Kamel.
    Je haussais les épaules sans répondre… Dehors la pluie continuait sa litanie et le jour ne se montrait point.
    - Je vais mettre du charbon dans le poêle… Tant pis pour les remontrances de ma mère.
    -Mais on gèle chez toi, m’écriais-je… Comment faites-vous donc pour passer l’hiver ?
    Il sourit :
    - Nous allumons le poêle bien sûr… Mais juste le temps de réchauffer le salon… Ma mère tente d’économiser au maximum sur la ration de bois.
    - C’est infernal… Je ne pourrais jamais supporter ce froid glacial.
    - Tu t’y habitueras tout comme nous.
    - Cela m’étonnerait… Hier si j’ai pu dormir, c’est parce que j’étais épuisée… Mais ce soir, avec ce froid, je ne pense pas que je vais fermer l’œil.
    - Je te raconterai des contes pour enfants…
    Il se met à rire :
    - Louisa… Tu t’habitueras au froid et à la grisaille de Paris… Tu y seras obligée d’ailleurs…
    - Obligée… Tu ne m’avais pas dit que tu habitais sous les toits d’un immeuble délabré, qui menace ruine, et que ta mère économise sou par sou en vous privant de tout, rien que pour épater les gens du bled à chaque occasion. Non Kamel… Je ne sais pas ce que je vais devenir, mais crois-moi il me sera très difficile de supporter cette vie.
    - Même avec moi… ?
    Je le regardais mettre du charbon dans le poêle et le contemplais un moment sans répondre. Même en pyjama, les cheveux en bataille et une barbe hirsute, mon mari était beau. Je l’aimais tant… Je sentais que je pourrais résister à tout auprès de lui… Mais… Mais pourrais-je tenir longtemps ?

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  21. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 22eme partie

    Kamel allume le poêle à charbon. Il se retourne vers moi en souriant : – Le feu prend rapidement… Dans quelques minutes, nous aurons chaud.
    Je prends de la semoule dans le placard, et me met à préparer ma galette. Ma marmite dégageait déjà de la vapeur. Les patates seraient bientôt cuites à point. Quelle misère ! Me dis-je en pétrissant la pâte… Je vais devoir me soumettre à un régime draconien qui va éponger mes rondeurs et mes belles joues rebondies. Dans quelques jours, même mes parents ne vont pas me reconnaître… Kamel était allé s’habiller… Je l’entendais siffler… Il semblait heureux… Mais moi, le suis-je ? Il revint dans la cuisine et termine de siroter un fond de tasse de café :
    - Je vais t’emmener découvrir Paris un de ces jours… Tu ne seras pas déçue Louisa… Paris… c’est la capitale du monde… Tous les artistes, les savants et les grands de ce monde viennent ici pour s’imprégner de ses merveilles.
    Je regardais l’eau qui tombait du plafond et les murs lézardés de la cuisine :
    - C’est Paris ça aussi…
    Il rit :
    - Oui… Mais tu vas découvrir une autre facette de cette ville lumière… Une facette qui te plaira à coup sûr.
    - Tous les immeubles sont comme ça ?
    Kamel s’approche de moi et me prend par les épaules :
    - Non… Bien sûr que non… Il y a des immeubles et des constructions qui te laisseront sans voix… Les châteaux des siècles derniers te replongeront dans le passé. Tu verras des villas, des habitations pour aristocrates et des immeubles fraîchement construits avec ascenseurs, moquettes, tapis et tout le luxe.
    - Pourquoi restez-vous alors dans ce grenier ?
    Il me serre contre lui :
    - Tu vois Louisa… Pour les Parisiens, nous avons beau évoluer, nous resterons toujours des provinciaux… Des paysans, venus chercher du travail… Une main-d’œuvre bon marché dont ils ont besoin pour faire leur sale boulot, mais qu’ils n’admettent pas dans leur société. Tu vas vite découvrir le racisme ma chérie.
    - Le racisme… Qu’est-ce que c’est ?
    - Une discrimination… Une différence entre un Blanc et un Noir, un chrétien et un musulman, un Arabe et un Français…
    - Et tous les gens du bled sont exposés à cette discrimination ?
    - Oui, tous… Même ceux qui viennent des grandes villes… La France occupe notre pays… Elle vient aussi de sortir d’une guerre qui l’a affaiblie… Mais elle ne compte pas se laisser anéantir… Pour cela, le gouvernement entame des campagnes de construction, d’industrialisation et surtout de modernisation… Il faut travailler… Travailler vite et bien… Alors pour cela, nous sommes rappelés à la rescousse.
    - Mais ton père était là bien avant cette guerre !
    - Oui… J’ai grandi moi-même dans ce pays… Nous avons des papiers qui prouvent que nous vivons à Paris depuis la fin de la première guerre mondiale…
    Nous sommes comptés parmi les premiers convois d’émigrés qui sont arrivés en France pour faire le dur boulot. Mon père a eu peut-être la chance d’être orienté vers un bureau de poste… Il était malade et trop faible pour travailler dans les mines de charbon ou avec les éboueurs.
    Je hoche la tête :
    - Bien. Mais ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est comment avec vos deux salaires vous n’avez pas pu habiter un lieu moins délabré.
    Il pousse un soupir :
    - Je finirai par te loger dans un appartement plus spacieux et plus confortable Louisa… J’y ai d’ailleurs pensé… Mes deux sœurs sont maintenant toutes les deux mariées… L’une habite Bordeaux et l’autre Marseille…
    Mon frère Malek est sous les drapeaux en ce moment… Il va bientôt rentrer… Je vais en profiter pour tenter de persuader la vieille de mon intention de céder la place à autrui… Malek sera bien obligé de prendre femme aussi.
    - Il travaille lui aussi ?
    - Bien sûr… Il est chef de rayon dans un monoprix…
    - Alors il va penser à quitter les lieux avant que tu ne te prononces.
    - Non… Malek est très attaché à ma mère… C’est le benjamin de la famille… Et si elle a le choix, ma mère va préférer me voir partir moi, plutôt que lui.
    Je me rappelle ma marmite qui bouillait et je cours l’éteindre… Les pommes de terre étaient cuites… J’aplatis ma galette avant de la déposer sur le feu.
    Le poêle commençait à réchauffer les lieux… J’avais moins froid. Kamel me sourit :
    - Je tenterai de te rendre heureuse Louisa.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  22. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 23eme partie

    Je dépose mon stylo. Na louisa s’arrête de parler, et je constatais que la nuit avait envahi les lieux… Nous avions toutes les deux oublié la notion de temps.
    Je range mon bloc-notes dans ma mallette et regarde cette vieille femme qui, sans hésitation aucune, venait de me dévoiler un pan de sa jeunesse.
    Elle pousse un soupir :
    - Tu reviendras demain Yasmina… Cela suffira pour aujourd’hui, je suis fatiguée.
    - Très bien Na Louisa. Je te remercie… Tu m’as emportée dans ton récit. Je n’ai pas vu le temps passer.
    - Laissons tes lecteurs sur leur faim pour ce premier chapitre. Je présume que c’est ça le suspens…
    - Tu en connais des choses toi… répondis-je en riant et en brandissant mon stylo.
    - Bien plus que tu ne le crois… Reviens et je te raconterais ce qui s’est passé à Paris, puis au village…
    Je pris congé de Na Louisa en ayant l’impression d’avoir partagé un moment sa vie. Je me rappelle tout d’un coup de mes deux comparses Fares et Hakim. J’étais sensée revenir rapidement, mais ne voila-t-il pas que j’ai passé presque la journée entière auprès de Na Louisa !
    Je ressortis dans la nuit noire en me demandant si j’allais retrouver mon chemin. Personne ne m’attendais… C’était logique : Fares s’était marié la veille et Hakim n’était pas obligé de faire le pied de grue sous l’arbre où je les avais laissés tous les deux.
    Je m’apprêtais donc à remonter le sentier, lorsqu’une main se pose sur mon épaule :
    - Enfin te voila !
    Je me retourne vivement :
    - Hakim ! Tu m’as fais une de ces peurs !
    - Et nous donc… ? Nous avions cru que Na louisa t’avais retenue en otage.
    Je souris…
    - En tous les cas la récolte a été bien fertile.
    - Tu as rempli tes feuilles ?
    - Bien plus que je ne l’espérais, et ce n’est pas encore fini. Heu…et Fares… ?
    - Il est remonté… Malika l’attendais pour le déjeuner… Elle nous attendait tous.
    - Oh… je suis désolée. J’ai totalement oublié.
    - Tu as raté le déjeuner.
    - Toi aussi..
    - Mais non… je suis remonté avec Fares et nous avons déjeuné ensemble. Puis je suis redescendu pour t’attendre.
    - C’est gentil à toi Hakim… À vrai dire, je me demandais si j’allais retrouver mon chemin.
    - Ici, tous les chemins mènent à Rome. Tu n’as qu’à prendre les chemins qui montent… C’est ça un village Kabyle… Un amalgame de pierres, de boue et de terre qui s’enchevêtrent pour former une seule destination. Nous étions arrivés sur la crête, et j’entrevoyais les lumières des maisons.
    - Nous allons nous rendre tout d ‘abord chez Fares, Malika insiste tant pour te revoir.
    - Ils doivent recevoir encore des invités. Tu es sûr qu’on ne va pas les déranger ?
    - Aucunement… Un refus de ta part sera plutôt mal pris… Chez-nous, tout étranger est toujours le bienvenu, et est vite pris en charge.
    - Paradoxalement, je ne me sens pas du tout étrangère parmi vous. J’ai l’impression de vous avoir tous connus depuis bien longtemps.
    - Ce qui prouve que tu n’es pas déçue Yasmina.
    Nous étions arrivés chez Fares. Comme il faisait très doux, on avait disposé des tables basses en plein air, et les invités s’étaient installés sur des tapis chatoyants pour prendre part au dîner.
    Le décor me plut. Je voulais voir quelque chose d’authentique ou d’original… J’étais bien servie.
    Malika et Fares nous attendaient :
    - Ah te voila enfin… J’ai cru, qu’on n’allait plus te revoir.
    - Je suis désolée… Na Louisa m’avait entraînée dans un récit dont je ne vois pas encore la fin. Je dois d’ailleurs repasser chez elle dès demain matin.
    - Na louisa ! s’écrie Malika… Tu veux parler de cette ancienne voyante rousse… ?
    - Oui… Cela t’étonne… ?
    - Bien sûr Yasmina. C’est une femme qui n’aime pas trop parler de son passé.
    - Eh bien avec moi elle a été bien loquace.
    Je regardais Malika. Habillée d’une jolie robe d’intérieur et le visage rehaussé d’un maquillage discret, elle semblait rayonnante. L’image d’une autre mariée, à une autre époque, passe devant mes yeux : Louisa… Elle aussi était heureuse au village au début de son mariage.
    - Je ne sais pas comment tu as fais, poursuit Malika, mais je t’assure qu’avec Na Louisa, il faut user de la ruse pour lui délier la langue sur son passé.
    - Je n’ai usé d’aucune ruse… Elle s’est mise elle-même à me parler de sa vie, de son mariage, de son voyage à Paris.
    - Eh bien, tu as de la chance Yasmina… On ne peut pas le renier…

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  23. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 24ieme partie

    Je repense aux dires de Nna Louisa :
    - Au fait, avant de partir à Paris, elle a bien vécu dans ce village… Les plus anciens ont dû la connaître alors qu’elle n’était encore qu’une adolescente.
    - Mon grand père la connaissait bien… Il a connu aussi son frère…
    - Aïssa… ?
    Farès hoche la tête :
    -Oui… Aïssa… Il y a encore quelques-uns de ses petits enfants dans l’ancienne maison de ses parents.
    - Ah… Aïssa a donc fondé une famille finalement ?
    - Bien sûr… Il avait pris une femme du village. Sa propre cousine. Mais les émigrés avaient plus tard révélé qu’il vivait avec une Française de l’autre côté de la Méditerranée.
    Je souris :
    - Cela va de soi, comme pour tous les hommes du village qui travaillaient en France à cette époque.
    -Oui… Mais Aïssa a été lâche… Il avait abandonné sa femme et ses enfants… C’était Nna Louisa qui s’étaient occupé d’eux… Sinon… Je ne sais pas ce qu’ils seraient devenus.
    Je demeurais bouche bée un moment. Nna Louisa a toujours été le pilier de sa famille… Mais maintenant, elle doit se sentir bien seule.
    Comme s’il lisait dans mes pensées, Farès poursuit :
    - Nna Louisa a élevé ses neveux et elle les a mariés, et a même élevé quelques-uns de leurs enfants. Tiens, par exemple, Naïma, la fille qui t’a ouvert la porte… C’est sa petite nièce… Elle est mariée et mère de famille, mais continue à vivre avec sa grande tante… Son mari vit en France… Il revient à chaque saison estivale pour passer l’été et le ramadhan en famille.
    Ainsi donc me dis-je, il y a d’autres passages que Nna Louisa va encore me narrer… Enfin, si elle y consent bien sûr… Mais comme elle était bien lancée, je ne doutais point de la suite des événements… J’étais impatiente… Impatiente d’être déjà au matin pour pouvoir courir chez elle.
    - Tu auras l’occasion de visiter le village, me dit Hakim… Je t’emmènerais voir l’ancien pressoir, la fontaine, et je te montrerai la maison de Aïssa… Tu verras aussi les vieilles maisons en pierre… Il reste encore quelques-unes sur la crête. Comme pour narguer le temps, elles nous rappellent à chaque fois que nous aïeux avaient vécu ici.
    - C’est magnifique…Je ne veux pas rater ça…
    - Tu auras assez de notes pour gaver tes lecteurs.
    - N’est-ce pas pour eux que je suis ici ?
    Hakim se met à rire :
    - Je n’en reviens toujours pas… Nous sommes dans un village perdu au fin fond d’une montagne, et c’est là, pour le comble, que nous te rencontrons Yasmina, alors que tu es en train d’élaborer ton prochain feuilleton.
    - Les voies du destin…
    - Sont impénétrables, m’interrompt Malika…
    Elle regarde Farès et dit :
    - Tu vois bien que notre invitée meurt de faim…
    - Oh… Désolé… Je vais tout de suite demander à Taos de nous servir le dîner.
    La soirée se déroula dans une ambiance bon enfant. Après le dîner, on sirota un thé à la menthe et au gingembre. L’air était très doux et incitait aux palabres, mais mes yeux se refermaient. J’étais harassée. Hakim se proposa de m’accompagner jusqu’à ma pension.
    La nuit était déjà bien avancée, lorsque je me glissais entre les draps frais de mon lit.
    Des bruits me réveillèrent. J’ouvris les yeux pour constater qu’il faisait déjà grand jour. Je me sentais si bien ainsi au chaud que j’aurais voulu paresser une bonne partie de la journée. Mais je n’étais pas en vacances ! Le travail m’attendait. Il ne faut surtout pas que je rate Nna Louisa !
    Je saute promptement de ma couche et m’habille avant d’avaler en hâte un petit-déjeuner qu’on me servit dans la salle du rez-de-chaussée.
    Mon sac en bandoulière, je dévalais le sentier. Là je reconnut l’itinéraire de la veille et n’eus aucun mal pour retrouver la maison de la voyante rousse.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  24. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 25eme partie

    Naïma m’ouvrit la porte, le sourire aux lèvres.
    - Salut… Nna Louisa est levée ?, lançais-je avant qu’elle n’ait pu ouvrir la bouche.
    - Depuis l’aube. Mais elle ne sort plus comme avant… Ses rhumatismes la font terriblement souffrir.
    - Cela se comprend bien à son âge. Je vais tenter de ne pas trop la fatiguer aujourd’hui aussi.
    - Oh tu ne la fatigueras pas… Elle est plutôt heureuse de pouvoir enfin se confier… Cela fait des années qu’elle gardait tout pour elle-même. Hier, elle avait une mine radieuse… Cela fait longtemps que je ne l’ai pas vue ainsi.
    - Merci Naïma… Tes propos me rassurent.
    La jeune femme fronce les sourcils :
    - Nna louisa t’a donné mon nom ?
    - Non… Heu… Disons que quelqu’un m’a parlé d’elle, et m’a indiqué que tu étais sa petite nièce…
    - Ah ! Les gens sont si bavards dans ce village que…
    - Rassure-toi donc Naïma… On ne m’a dit que du bien… Et de Nna louisa et de toi… Et de Aïssa ton grand-père.
    Naïma se pince les lèvres :
    - Mon grand-père a fait fausse route… Il a abandonné sa famille…
    Je regardais Naïma. Elle était belle, et encore jeune. Son mari ne va-t-il pas aussi l’abandonner pour courir une autre blonde de l’autre côté de la grande bleue… ?
    Comme si je le prononçais à haute voix, Naïma poursuit :
    - Mon mari aussi vit en France… Il revient chaque année… Mais la peur de le voir disparaître un jour me rend la vie infernale.
    Je pose une main rassurante sur le bras de Naïma que je sentais au bord des larmes :
    - Tous les hommes ne se valent pas… Et puis ce n’est pas la même époque… Ton mari revient chaque année… à l’époque de ton grand-père, les gens n’avaient pas les moyens de rentrer régulièrement.
    Elle hoche la tête :
    - C’est ce qu’on ne cesse de me répéter.
    - Tu as des enfants, je crois.
    - Oui. Un garçon de 8 ans et une fillette de 4 ans.
    - Tu es une femme comblée… Ne sois donc pas pessimiste. Ton mari va peut-être t’emmener passer les prochaines vacances en France.
    Elle rit :
    - Je suis déjà partie à maintes reprises… La France me plaît juste le temps des vacances. Saïd voulait nous garder auprès de lui, mais j’ai refusé.
    - Je te comprends fort bien.
    Une voix nous parvient :
    -Naïma… Avec qui parles-tu donc ? Yasmina n’est pas encore là ?
    Naïma me pousse vers la chambre de sa tante :
    - Vas-y donc… Elle est vraisemblablement impatiente de te revoir.
    Je retrouve Nna Louisa comme la veille, allongée sur sa peau de mouton. Elle me sourit et m’invite d’un geste à m’asseoir auprès d’elle :
    - Tu as ravivé en moi beaucoup de souvenirs Yasmina. Je vais reprendre le récit d’hier… On s’était arrêté où déjà ?
    Je consulte mes dernières notes, et relève que Nna Louisa s’était arrêtée au moment où Kamel lui promettait de la loger ailleurs.
    - Ah oui ! Kamel voulait gagner ma confiance.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  25. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 26eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Elle pousse un long soupir : – Mon mari ne voulait pas me décevoir… Mais la déception était déjà en moi… Je sentais comme un fardeau sur mon cœur… Je ne pouvais plus rêver… Paris était pour moi, comme pour toutes les femmes de mon village, l’éden ! Et ne voilà-t-il pas que je n’entrevoyais de cet éden qu’une mansarde hideuse, en sus de cette curieuse façon de vivre, que mes beaux-parents avaient adoptée. Si au village on craignait la misère, ici on l’avait appréciée. Oui… Je me disais que les trois quarts d’une patate ne pouvaient ni réchauffer un estomac ni redonner les forces requises à une personne normalement constituée.
    La pluie tombait toujours… Un vent glacial s’infiltrait à travers les vitres cassées, et sous les portes.
    Le poêle était allumé, mais je frissonnais toujours de froid. Mon beau-père était remonté de chez son voisin et avait repris sa place sur son canapé.
    On ne devait déjeuner qu’au retour de ma belle-mère. Cette dernière tardait à rentrer… Je retournais dans ma chambre où Kamel terminait de s’habiller :
    - Tu sors… ?
    - Je vais descendre faire un tour… Je n’ai pas l’habitude de rester ainsi enfermé toute la journée.
    - Tu devrais d’abord déjeuner.
    - Non… Ma mère n’aime pas qu’on mange sans elle, sauf lorsqu’elle est absente de la maison pour plus d’une journée… Tu peux te rendormir si tu veux..
    Je me jette sur ma misérable couche. Mais je frissonnais toujours de froid. La couverture mince et trouée à plusieurs endroits, n’était pas d’un grand secours. Kamel me passe un blouson en laine.
    - Tiens… Tu te couvres avec… Je vais acheter une nouvelle couverture demain.
    J’ébauche un sourire ironique :
    - Quelle bonne nouvelle ! Et que va dire la patronne ?
    - Elle n’aura rien à dire… Ce n’est pas à elle de délier les cordons de la bourse… J’ai réussi à mettre un peu d’argent de côté… Des économies puisées sur des heures supplémentaire, ou sur des soldes au marché… Elle ne s’inquiète en tous les cas que de mon salaire… Elle est très suspicieuse là-dessus… Quand je vais à la banque, elle m’accompagne et s’assure que je lui ai remis l’intégralité de ma paie.
    - Mais maintenant tu es marié !
    Il pousse un soupir :
    - C’est là le drame… Je crois que je ferais mieux de chercher tout de suite un appartement… Ne serais-ce qu’une petite chambre quelque part…
    Je me laisse aller sur ma couche en m’emmitouflant dans le blouson de Kamel. Je sentais que les aspirations de mon mari n’allaient pas enchanter ma belle-mère… Elle nous mettra sûrement des bâtons dans les roues et m’accusera, la première, de tous les maux.
    Ne voulant pas trop insister, je fermais les yeux un moment. Ai-je dormi ? Je ne sais pas… En tous les cas, des pas me réveillèrent, et des éclats de voix me parvinrent.
    Mon beau-père discutait… Il criait plutôt, alors que la voix aiguë de Nna Daouia s’élevait au-dessus de la sienne.
    Je me lève en remettant de l’ordre dans mes vêtements. Vais-je sortir de ma chambre au risque de les interrompre ? Ou bien ferais-je mieux d’attendre un peu ?
    La porte s’ouvrit brutalement :
    - Ah tu es là ? Je t’avais bien dis de t’occuper du ménage et du déjeuner !
    - C’est fait Nna Daouia… J’ai mis un peu d’ordre, et j’ai préparé les patates et la galette.
    - Où est ton mari ?
    - Il est sorti faire un tour.
    - Où ça ?
    - Je n’en sais rien… Dans le quartier probablement.
    - Eh bien tant pis… Nous allons déjeuner sans lui… Allez, dépêche-toi de mettre la table… Je vais m’occuper des provisions… Euh… Tu ne toucheras pas au placard de la cuisine tant que je ne te le demande pas. Hein… Tu as compris ? Tu ne feras que ce que je te dirai… Tu suivras mes directives à la lettre… Ici c’est moi la maîtresse.
    Je refoule mes larmes… Nna Daouia était sans pitié même avec ses propres enfants…
    Je mets les couverts et dépose la marmite et la galette sur la table. Da l’Hocine tire une chaise et s’assoit en attendant que sa femme vienne le servir. Il portait une robe de chambre usée, et dont la couleur délavée indiquait qu’elle était d’un bleu foncé autrefois.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  26. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 27eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Nna Daouia enlève le couvert de la marmite et se met à humer la sauce :
    - Tu as rajouté de l’huile d’olive ?
    - à peine deux cuillères pour relever le goût.
    - Bien… Mais la prochaine fois n’en mets qu’une cuillère. L’huile je la ramène du bled. Il ne faut pas la gaspiller.
    Je la regarde déposer trois bouts de pomme de terre dans chaque assiette. Kamel n’avait
    donc pas exagéré. Sa mère faisait ses comptes et les faisait bien.
    Je tente d’avaler ce “repas” qui ressemblait plutôt à une dînette… C’est-à-dire ces repas que les petites filles s’amusaient à préparer pour jouer, avec des bouts de légumes et de l’eau.
    - Mets de la galette dans la sauce. Cela te permettra de couper la faim.
    Da L’Hocine mastiquait la galette d’une manière grotesque. Il n’avait presque pas de dents, et n’arrivait pas à bien mâcher. Il me regarde et sourit :
    - Mange Louisa. C’est encore chaud… Tu devrais en profiter.
    Nna Daouia s’assoit :
    - Il fait trop chaud dans cette pièce… Kamel a allumé le poêle… Il gaspille trop de charbon ce garçon.
    Je frissonnais encore. Nna Daouia ne va tout de même pas éteindre le poêle… Non… Ce serait la torture… Mes mains, mes pieds et tout mon corps étaient ankylosés de froid.
    - Louisa… Il faut que tu saches que nous ne sommes ici que des paysans en quête d’un peu de confort… Nous économisons au maximum sur nos revenus…
    Et quels revenus ! Le salaire de ton beau-père suffit à peine à couvrir les besoins quotidiens, et celui de ton mari nous permet d’économiser quelque peu… Avec quoi j’aurais construit au bled ? Hein ? Dis-moi ? Si je n’étais pas une bonne gérante, tout le monde aurait crevé de faim ici, et depuis belle lurette…
    Kamel ouvrit la porte d’entrée.
    - Ah te voilà toi… On allait déjeuner sans ta présence mon fils… Où étais-tu donc parti avec ce froid de canard ?
    - Juste en bas… Je voulais prendre un peu d’air.
    Il se met près de moi et me prend la main sous la table. à mon air dépité, il avait compris que sa mère avait dû lancer quelques remarques acerbes.
    Nna Daouia prend une assiette et lui sert sa ration de patates.
    - Voilà. Il ne reste plus rien au fond de la marmite. Ce soir nous allons nous contenter d’olives et de figues sèches.
    Mon estomac criait famine… J’avais envie de pleurer… J’étais malheureuse ce jour-là comme pas une.
    Kamel serre ma main… On dirait qu’il voulait me transmettre un message.
    Il avale en hâte son repas et se lève. Je me mets alors à débarrasser la table.
    Nna Daouia s’allonge sur un canapé qui faisait face à celui de son mari et se met à roter.
    - J’ai pris des crêpes avec du lait chez Hassina… Je suis passée la voir avant d’aller au marché… Tu m’entends l’Hocine.
    Mon beau-père hoche la tête :
    -Oui… Tu t’arranges toujours pour faire le plein toi… Et nous, tu nous prives de tout.
    Elle se relève sur un coude et le regarde en face :
    - Tu n’as qu’à faire la même chose… Nous avons dépensé une fortune hier pour le couscous… Je ne sais pas comment tu fais pour avoir toujours de mauvaises idées…
    Inviter une dizaine de personnes à la fois pour un dîner, je crois que cela n’arrange pas beaucoup notre bourse.
    - Voyons Daouia… Nous pouvions quand même desserrer les cordons de cette satanée bourse une fois par hasard.
    L’événement en valait la peine… Nous venons de marier notre fils aîné.
    - J’ai déjà donné une grande fête au village.
    - Tu oublies les amis et les proches qui nous invitent ici en France à chaque occasion…
    Tu aimes bien te rendre chez eux pour remplir ton estomac n’est-ce pas ? Et puis, toi, tu ne te rends pas chez eux que sur invitation…
    - C’est ça… Commence à me farcir la tête avec des arguments sans valeur.
    Elle toussote et se rallonge avant de me lancer :
    - Louisa… Fais attention… Fais la vaisselle et met de l’ordre dans la cuisine… Il y a une bassine pleine d’eau de pluie… Pas la peine d’utiliser le robinet…
    Je termine ma vaisselle et je rejoins Kamel qui s’était retiré dans “notre chambre”.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  27. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 28eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Il sourit à ma vue et me montre un petit paquet :
    - Viens. Tu dois encore avoir faim…
    Je passe une main sur mon ventre qui gargouillait :
    - Je ne sais pas comment je vais résister si je dois me contenter de trois quartiers de patate.
    Il ouvrit le paquet et en sortit un long pain blanc, une boîte de fromage et des pommes.
    - Ce n’est pas un festin… Mais je crois que cela calmera ton estomac.
    Je me jette sur le pain et le fromage. Un délice… La faim donne de ces envies !
    Je croque enfin dans une pomme :
    - C’est délicieux… Le pain blanc et le fromage ont un goût exquis.
    Kamel sourit :
    - Nous tenterons de colmater les brèches de ma mère à chaque fois que cela sera possible… Contente-toi donc de faire ce qu’elle te dit pour éviter les complications.
    Je me serre contre mon mari. Il était si gentil, si prévenant avec moi.
    Il me sourit :
    - Je sens que, malgré tout, nous pourrons être heureux… N’est-ce pas Louisa ?
    Je hoche la tête :
    - Kamel… Je pensais que le bonheur m’appartenais quand tu m’avais épousé… Mais je suis déçue…
    Il met un doigt sur mes lèvres :
    - Chut… Je comprends ton désappointement… Mais cela ne durera pas, fais-moi confiance.
    Quelques jours passent. Je commençais à m’habituer aux sautes d’humeur de Nna Daouia et à la présence effacée de mon beau-père.
    Kamel travaillait dur. Il partait très tôt le matin et ne rentrait qu’à la nuit tombée. Je tentais de passer mes journées en me mettant à nettoyer, à laver, à coudre et à faire des courses.
    Le froid de Paris pénétrait dans mes os et mon âme. Mais j’avais appris à y faire face, en m’habillant chaudement et en tentant de marcher au pas de course à chaque fois que je sortais dans le quartier pour de menus achats.
    Je ne parlais pas le français. Mais les commerçants des environs étaient pour la plupart des gens du pays. Des Kabyles qui s’étaient installés là depuis des lustres.
    Ma belle-mère les connaissait tous, et me les avait présentés un par un, afin que je puisse m’approvisionner chez eux sans encombre.
    Je m’habituais rapidement à un rythme de vie dont je me croyais incapable.
    De temps à autre, Nna Daouia m’emmenait chez des gens qu’elle connaissait. Des émigrés qui, comme elle, vivaient en France depuis des années. Elle me présentait tel un trophée ramené du bled.
    Certains m’appréciaient, d’autres me prenaient en pitié. On connaissait donc son avarice et sa perfidie !
    Quelquefois, on glissait discrètement dans mon sac des fruits, des gâteaux, une barre de chocolat, des friandises ou même un sandwich.
    Ces gestes m’allaient droit au cœur… Je pouvais m‘enfermer dans ma chambre et manger à satiété… Jamais Nna Daouia ne le sut.
    Un soir, alors que je terminais de mettre de l’ordre dans la cuisine, elle me demanda d’aller vider la poubelle.
    Kamel s’insurge :
    - C’est à moi d’aller la vider comme tous les soirs mère.
    Elle lève la main :
    - Il est temps pour elle d’apprendre à se débrouiller. Le fait de vider la poubelle ne va pas la diminuer.
    Je jette un coup d’œil à Kamel, avant de hausser les épaules. Tant pis… Je vais vider la poubelle.
    - Il fait noir comme dans un four…, me lance Kamel
    Sa mère vint à la rescousse :
    - Eh bien, elle prendra la bougie… Nous resterons quelques minutes dans le noir… Ce n’est pas grave.
    Nna Daouia n’allumait l’électricité qu’occasionnellement lorsqu’il y a des invités. Les autres jours, nous nous contentions des bouts de bougies qu’elle grillait jusqu’à la dernière goutte.
    Je prends donc la bougie qui était posée sur la table et me saisis de la poubelle.
    En ouvrant la porte, un vent glacial s’engouffra en moi. Je me mets à descendre prudemment les marches délabrées qui bougeaient à chaque pas.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  28. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 29eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Ayant les mains occupées, je ne pouvais pas m’accrocher à la rampe… Enfin si on pouvait appeler une rampe ce genre de fil de fer d’un centimètre d’épaisseur à peine, qui avait eu de meilleurs jours jadis, lorsque la rampe était encore recouverte de bois et retenue par de longs barreaux métalliques aux escaliers.
    J’étais à deux étages plus bas, lorsque quelque chose frôla ma jambe, avant de dévaler les escaliers… J’entendis un son… Un sifflement… Le sang se glaça dans mes veines, et un cri s’éteint dans ma gorge… Ma frayeur était telle que je faillis lâcher la bougie qui vacillait au gré du vent… Je m’arrêtai un moment pour reprendre mon souffle… Un gros rat venait de me frôler !
    Des bruits me parvenaient… Des gens se chamaillaient ou riaient… Des odeurs de cuisine titillaient mes narines… Je pense alors au maigre repas du soir que Nna Daouia nous avait servi : des pâtes bouillies ! Au moins si la quantité pouvait calmer nos estomacs affamés !
    J’étais presque au rez-de-chaussée… Une odeur de vin. Je me retins de justesse… Je recule pour tenter de voir de plus près cette forme allongée à même le palier. Cette fois-ci je lâche carrément ma bougie en constatant que j’ai failli tomber sur le corps d’un homme !
    C’était le voisin du premier. Comme à ses habitudes, l’ivrogne cuvait son vin… Il était tellement éméché qu’il n’arrivait même pas à ouvrir la porte de son appartement.
    Enfin, je suis dans la rue… Quelques chats errants étaient agglutinés devant la grande bassine qui servait de vidoir.
    Grelottant dans mes vêtements, je m’empressais de vider ma poubelle avant de remonter.
    Cette fois-ci l’épreuve s’avéra encore plus difficile, car je n’avais plus de bougie. Nna Daouia ne sera sûrement pas contente de l’apprendre.
    Et ce fut le cas.
    Ma belle-mère m’attendait au seuil de la porte. Je sentais plus sa colère que je ne la voyais dans la pénombre de la nuit :
    - Tu en as mis du temps pour descendre vider une malheureuse poubelle.
    - Il fait froid et noir, et j’ai failli à maintes reprises me casser le cou dans les escaliers.
    Elle me tire par le bras :
    - Et la bougie… Qu’est-ce tu en as fait ?
    - Je l’ai perdue… Je… je
    Elle refoule ses remontrances et m’entraîne à l’intérieur :
    - Vraiment, on ne peut pas compter sur toi… Tu ne sais même pas vider une poubelle.
    Elle allume le briquet de son mari et se met à chercher un autre bout de chandelle dans le tiroir de la table.
    Une bougie consumée aux trois quarts est vite repérée. Nna Daouia l’allume :
    - Heureusement que je suis prévoyante !
    Elle me regarde et poursuit :
    - Tu devrais prendre exemple sur moi… Sinon, ni toi ni Kamel ne pourriez assurer votre avenir.
    Kamel allait répondre, mais elle le devance :
    - Au fait, Louisa ma fille, je voulais te proposer quelque chose.
    Je l’interroge des yeux… Ma belle-mère avait de ces airs lorsqu’elle devait annoncer un événement. Et c’était cet air-là qu’elle affichait justement à ce moment :
    -Euh…. Je… J’aimerais que tu nous aides un peu… Je veux dire que tu nous aides à gagner notre croûte.
    Kamel bondit :
    - Tu veux quoi ?
    Elle lève une main :
    - Calme-toi donc et tu sauras de quoi je veux parler.
    Je lance un regard suppliant à mon mari. Sa colère ne fera qu’accentuer les sautes d’humeur de sa mère. Cette dernière prend une longue inspiration avant de lancer :
    - Tu as un don Louisa, n’est-ce pas ? Hein ? Tu pratiquais bien la voyance avant ton mariage… C’est toi qui avais volé au secours de tes parents… Sinon ta famille aurait crevé de faim.
    Je proteste :
    - Ma famille ne pouvait crever de faim… On avait des biens. Seulement mon père était trop vieux pour les gérer… En tous les cas dans notre maison, on se nourrissait bien mieux qu’ici malgré la misère qui sévissait au village.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  29. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 30eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Faisant fi de ma réflexion, ma belle-mère poursuit :
    - Je ne vais pas m’étaler sur ces considérations… Ce que je voulais te proposer, c’est d’aider ton mari, il trime sans répit le pauvre…
    - Et comment va-t-elle m’aider s’il te plaît mère ? s’écrie Kamel, hors de lui.
    Elle lève encore une main avant de répondre :
    - Elle pourra facilement arrondir tes fins de mois si elle le voulait… Pourquoi donc ne pratiquerait-elle pas la voyance ici ?
    Je restais interdite un moment. Kamel demeure muet de stupeur et mon beau-père se met à tousser, signe chez lui de contrariété.
    - Allons Louisa, qu’ai-je donc dit de mal ? Je veux juste qu’on vive un peu mieux… Si tu consens à pratiquer la voyance, tu gagneras facilement beaucoup d’argent. Ici les gens sont loin de chez eux. Ils sont superstitieux pour la plupart et n’hésiteront pas à dépenser des fortunes pour connaître leur avenir, ou mettre fin à une malédiction qui leur colle à la peau… Allons Louisa… Tu as le moyen de gagner quotidiennement ta pitance.
    Kamel s’écrie encore :
    - Je suis là pour gagner sa pitance… Je ne veux pas que ma femme soit exposée à tous les regards alors que je suis absent.
    Sa mère se met à glousser d’un air machiavélique :
    - Qui te dis qu’elle sera seule et exposée aux regards malveillants ?
    Elle toussote :
    - Et moi donc, que fais-je ici ?
    Je me mets à réfléchir rapidement. La proposition de ma belle-mère n’était pas pour me déplaire. Mais tout compte fait, Nna Daouia avait aussi à gagner dans cette affaire. Je ferme les yeux un moment, recherchant un semblant de réconfort dans les tréfonds de mon âme. Je sentais une vie naître dans mes entrailles.
    Un sentiment. Un instinct. Je crois que je suis enceinte. Je n’étais pas encore sûre… Mais… La sensation se précisait. Il faut donc prendre les devants pour assurer à mon enfant plus de confort.
    J’ouvris les paupières :
    - Je suis d’accord pour pratiquer la voyance chez toi Nna Daouia.
    Elle battit des mains :
    - Très bien… Tu vois comme tu es sensée !
    Elle se retourne vers son fils :
    - Toi alors ! On peut dire que tu n’as rien compris… Tu es comme ton père… C’est les femmes qui vont mener à bon port la famille !
    - Je n’ai pas encore dit mon dernier mot.
    Kamel me lance un regard outré.
    - Oui, repris-je, en lui faisant un clin d’œil discret…
    Je n’ai pas encore donné une réponse finale… Je dois tout d’abord poser mes conditions.
    - Quelles conditions Louisa ? Je te propose la voyance sous mon toit… Tu vas recevoir les gens tout en restant chez toi… Tu n’auras pas besoin de sortir pour gagner de l’argent…C’est l’argent qui vient vers toi !
    Ma belle mère me serrait le bras à me le briser. L’opportunité était trop tentante pour elle, pour qu’elle la laisse échapper.
    Sûre de moi, je dégage mon bras de son étreinte :
    - Bien sûr Nna Daouia. Je ne vais pas laisser l’argent me filer entre les doigts alors que j’en ai terriblement besoin.
    Je regarde ma robe en soie qui descendait jusqu’à ma cheville, mais dans laquelle je grelottais de froid. J’avais besoin de vêtements chauds… J’avais besoin de chaussures fermées… J’avais besoin de manger à ma faim.
    Je passe une main sur mon ventre qui gargouillait… Je pourrais au moins calmer les tiraillements de mon estomac, si je pouvais amasser quotidiennement de quoi acheter du pain, du lait, du fromage, des légumes, des fruits… Je rêvais d’un véritable repas chaud et consistant.
    - Je suis d’accord, repris-je… Je vais pratiquer la voyance. Et si cela marche, nous allons gagner amplement de quoi vivre à l’aise.
    - Mais cela va marcher, je suis certaine ! Il suffira de gagner la confiance des premiers clients.
    - Eh bien, je la gagnerai… Tu connais mes prédilections… Je t’ai déjà reçue comme cliente.
    Nna Daouia hoche la tête :
    - Justement. Je me base sur cette hypothèse… Mais pourquoi hésites-tu encore ?

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  30. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 31eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    J’ébauche un sourire : -La voyance demande de la concentration…De la concentration et de l’énergie..Pour cela, il faut que je me nourrisse convenablement.
    Elle bat l’air de ses mains :
    -Qu’à cela ne tienne..Je te nourrirais de mes mains..Je te préparerais des plats consistants et….
    - Non.. Tu n’auras aucunement besoin de te fatiguer pour moi Na Daouia.. Je suis assez grande pour me préparer moi-même à manger à condition d’avoir les moyens d’acheter de quoi manger.
    -Oui, Oui bien sûr…Tu vas gagner de l’argent…Cela va de soi…Nous allons nous permettre un tas de choses avec. Heu…tu veux que je fixe les prix c’est çà ?
    Elle se met à rire et me pince la joue :
    - Petite coquine, je savais que tu n’allais pas refuser.
    - Je n’ai pas encore dit mon dernier mot.
    Ma belle-mère s’écrie :
    - Mais où veux-tu donc en venir ? Je ne te suis pas.
    -Eh bien, Na Daouia… j’aimerais savoir qui va encaisser l’argent de mes séances de voyance ?
    Les yeux exorbités, Na Daouia me fustige :
    -Qui d’autre gère le budget de la famille en dehors de moi ?
    -Ah, nous y voilà ! Je savais que tu avais tout à gagner là-dedans.
    - C’était mon idée non ? Et puis comme cela doit se passer chez moi, je dois tout de même prendre cet argent et le dépenser pour les besoins de la famille.
    Je secoue la tête :
    - Dans ce cas là, je refuse Na Daouia.
    - Quoi ?
    - Je ne vais pas pratiquer la voyance…
    Ma belle-mère se lève et se met à taper du poing sur la table :
    - Tu veux me tenir tête petite chipie, personne ne peut tenir tête à Na Daouia. Cela fait longtemps, bien longtemps que personne n’ose contrecarrer mes projets.
    - À ta guise, mais je ne vais pas pratiquer la voyance…Personne ne m’y obligera… Pas même Kamel mon mari…
    Kamel qui suivait la scène sans mot dire, me regarde, et je me mets à rire :
    -Je pourrais éventuellement ouvrir un cabinet avec toi Kamel, et nous travaillerions ensemble.
    Prenant mes dires au sérieux ma belle-mère s’empresse de lancer :
    -Voyons Louisa ma fille, tu ne vas tout de même pas nous fausser compagnie. Écoute-moi donc : Tu vas recevoir tes clients ici, et nous allons nous partager la recette de la journée. Cela te va?
    Je fais semblant d’hésiter et elle s’empresse de poursuivre :
    -Aller dis-oui…Je te promets de ne prendre que ce que tu me donneras…Tiens, je ne vais même pas compter l’argent……
    -À combien va –tu donc fixer les prix ?
    Na Daouisa redevint sérieuse tout d’un coup et se met à se gratter la tête :
    -Disons cinq francs comme versement initial, puis nous verrons…Si les personnes reviennent, nous augmenterons les prix au fur et à mesure que les séances s’étalent. Et puis il y a le facteur temps…et…
    -C’est bon, je ne vais devenir trop coriace par ces temps de vaches maigres…
    Les gens sont malheureux, et ont besoin de réconfort..J’estime que cinq francs est un prix assez acceptable.
    -Bien, comme tu voudras…Je vais devoir me contenter de mes deux francs cinquante alors.
    Euh…bien sûr cela dépendra aussi du nombre de gens que tu recevras quotidiennement…Pour commencer, je vais faire courir le bruit dans la cité…
    Tu es la belle-fille de Na Daouia…Tu es voyante…Tes prédilections sont infaillibles….
    Je lève une main suppliante :
    -S’il te plaît ! Je ne suis rien que moi-même. Laisse les gens me découvrir telle que je suis. Mon talent parlera pour moi. Tout le tape-à-l’œil que tu veux faire, ne servira à rien.
    Le sommeil me taraudait :
    -Maintenant, si tu le veux bien… j’aimerais aller me reposer. Je suis épuisée.
    Plantant là Kamel et ses parents, je me dirigeais vers ma chambre. Mon mari ne tarda pas à me rejoindre. Il me demanda d’un air ironique :
    -Alors tu deviendras la chouaffa des émigrés…Tu es d’accord avec les idées diaboliques de ma mère ?
    Je souris dans un demi-sommeil :
    -Cela nous fera un peu d’argent…Tu ne trouves pas… ?

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  31. Artisans de l'ombre Dit :

    La nouvelle de Yasmina HananeDimanche, 20 Mai 2012 09:50
    Louisa 32eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Il hausse les épaules : – Si cela ne te dérange pas je n’y vois pas d’inconvénient… Seulement… j’aimerais que tu prennes un peu plus soin de ta santé… Tu es d’une pâleur maladive.
    Emportée par les vagues, je m’éloignais des rivages de la réalité. Je plongeais dans une euphorie bienfaisante. Le sommeil me fait toujours du bien… Je me sens toujours reposée après une bonne nuit.
    Dès le lendemain, ma belle-mère, faisant fi de mes remarques, alla répandre la nouvelle. Je suis la voyante qui ne se trompe jamais… Mes prédilections tombent toujours justes… Personne ne regrettera d’avoir eu recours à mes connaissances occultes.
    Dans l’après-midi, deux femmes se présentèrent. L’une cherchait à marier sa fille, et l’autre voulait récupérer son mari qui entretenait une relation extra-conjugale.
    C’était les préoccupations habituelles de toutes les femmes. Je rassurais la première en lui prédisant que sa fille allait se marier prochainement avec quelqu’un du bled. Mais la seconde repartit un peu déçue. Je ne pouvais lui cacher la vérité : Son mari vivait en ménage avec une Européenne… Rares sont les hommes qui reviennent à leurs femmes dans de tels cas. Néanmoins je lui assurais qu’elle n’aura pas de souci à se faire, car elle aura une bonne pension mensuelle qui lui permettra de vivre à l’aise.
    Les jours qui suivent ne furent pas de tout repos. Tout le quartier ne parlait que de ma voyance infaillible.
    Je dus renvoyer des gens ! Je ne pouvais recevoir plus d’une dizaine de personnes par jour. À la nuit tombée, je me sentais éreintée… Kamel me sermonne :
    - Tu ne vas pas tenir longtemps ainsi… Tu vas te surmener !
    - Pense donc à l’argent que je ramasse quotidiennement.
    - Je ne veux pas de cet argent qui te rend malade… Je veux te voir heureuse et comblée Louisa.
    - Ne t’inquiète donc pas. Je suis heureuse avec toi… mais je manque de beaucoup de choses. Je n’ai pas d’habits, pas de chaussures, pas de couvertures chaudes.
    Il hoche la tête :
    - Je sais… patiente encore quelque temps, et nous allons faire une virée à Paris… Je veux dire le vrai Paris… pas les banlieues… Tu vas découvrir le monde cosmopolite des vrais Parisiens.
    Je continuais donc mon train-train de vie.
    Ma belle-mère, pour faire bonne figure, m’avait fait confectionner deux robes comme celles que portent les femmes qui venaient me consulter. C’est-à-dire, ces modèles que les Françaises portent, mais d’une toute autre façon, car pour nous autres, nous devons nous contenter de tissus rêches, et non de ces tissus luxueux dont raffolent les jeunes et jolies femmes de la haute société.
    Des couturières émigrées s’improvisaient en modélistes. Elles ne prenaient jamais de mesures ! Eh oui ! Il suffit qu’elles vous regardent pour avoir une idée sur votre gabarit. Mais cela ne pouvait tomber juste ! Parfois les femmes sont fagotées dans des corsets trop étroits qui les empêchent de bouger et de respirer.
    Une véritable torture ! D’autres au contraire, nagent dans des jupons trop larges qui les faisaient paraître plus rondes. C’est dire le ridicule de la situation. Mais nous n’avions pas le choix.
    Ces couturières, qui savaient à peine tailler des robes longues qu’on portait au bled, ne lésinaient sur aucun mot pour démontrer que sans elles nous ne pourrions porter que nos gandouras en soie ou nous contenter de la charité des stocks américains. C’est-à-dire de la fripe.
    Mes deux robes ne m’allaient pas du tout ! L’une était trop large. Et l’autre trop étroite.
    Mais je ne m’en plaignais pas trop. J’étais heureuse d’échapper aux corvées ménagères quotidiennes. Je n’avais plus pour tâche que celle de m’occuper du diner. Mais comme les rations étaient toujours maigres, cela ne prenait pas beaucoup de temps.
    Un matin, et en pleine séance, je fus prise d’un malaise. Je me levais précipitamment pour vomir mes boyaux. Ma belle-mère m’entendit et accourut :
    - Ça ne va pas Louisa… ? Tu ne te sens pas bien ?
    Ma tête pesait une tonne. Je me sentais faible, tremblante et nauséeuse. J’avais déjà souffert de cet état quelques jours auparavant, mais comme cela ne m’avait pas repris, je n’ai pas pensé à en parler à mon mari.
    Ma belle-mère me toise. Elle perce mon regard, et s’approche de moi pour palper mes seins et mon ventre :
    - Mon Dieu, Louisa ! Mon Dieu… tu es enceinte, ma fille !
    Elle recule pour mieux me contempler :
    - Kamel sera père dans quelques mois.
    Elle recule encore et pousse un long you-you :
    - Enfin ! un enfant remplira notre maison de joie par la grâce d’Allah.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  32. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 32eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Il hausse les épaules : – Si cela ne te dérange pas je n’y vois pas d’inconvénient… Seulement… j’aimerais que tu prennes un peu plus soin de ta santé… Tu es d’une pâleur maladive.
    Emportée par les vagues, je m’éloignais des rivages de la réalité. Je plongeais dans une euphorie bienfaisante. Le sommeil me fait toujours du bien… Je me sens toujours reposée après une bonne nuit.
    Dès le lendemain, ma belle-mère, faisant fi de mes remarques, alla répandre la nouvelle. Je suis la voyante qui ne se trompe jamais… Mes prédilections tombent toujours justes… Personne ne regrettera d’avoir eu recours à mes connaissances occultes.
    Dans l’après-midi, deux femmes se présentèrent. L’une cherchait à marier sa fille, et l’autre voulait récupérer son mari qui entretenait une relation extra-conjugale.
    C’était les préoccupations habituelles de toutes les femmes. Je rassurais la première en lui prédisant que sa fille allait se marier prochainement avec quelqu’un du bled. Mais la seconde repartit un peu déçue. Je ne pouvais lui cacher la vérité : Son mari vivait en ménage avec une Européenne… Rares sont les hommes qui reviennent à leurs femmes dans de tels cas. Néanmoins je lui assurais qu’elle n’aura pas de souci à se faire, car elle aura une bonne pension mensuelle qui lui permettra de vivre à l’aise.
    Les jours qui suivent ne furent pas de tout repos. Tout le quartier ne parlait que de ma voyance infaillible.
    Je dus renvoyer des gens ! Je ne pouvais recevoir plus d’une dizaine de personnes par jour. À la nuit tombée, je me sentais éreintée… Kamel me sermonne :
    - Tu ne vas pas tenir longtemps ainsi… Tu vas te surmener !
    - Pense donc à l’argent que je ramasse quotidiennement.
    - Je ne veux pas de cet argent qui te rend malade… Je veux te voir heureuse et comblée Louisa.
    - Ne t’inquiète donc pas. Je suis heureuse avec toi… mais je manque de beaucoup de choses. Je n’ai pas d’habits, pas de chaussures, pas de couvertures chaudes.
    Il hoche la tête :
    - Je sais… patiente encore quelque temps, et nous allons faire une virée à Paris… Je veux dire le vrai Paris… pas les banlieues… Tu vas découvrir le monde cosmopolite des vrais Parisiens.
    Je continuais donc mon train-train de vie.
    Ma belle-mère, pour faire bonne figure, m’avait fait confectionner deux robes comme celles que portent les femmes qui venaient me consulter. C’est-à-dire, ces modèles que les Françaises portent, mais d’une toute autre façon, car pour nous autres, nous devons nous contenter de tissus rêches, et non de ces tissus luxueux dont raffolent les jeunes et jolies femmes de la haute société.
    Des couturières émigrées s’improvisaient en modélistes. Elles ne prenaient jamais de mesures ! Eh oui ! Il suffit qu’elles vous regardent pour avoir une idée sur votre gabarit. Mais cela ne pouvait tomber juste ! Parfois les femmes sont fagotées dans des corsets trop étroits qui les empêchent de bouger et de respirer.
    Une véritable torture ! D’autres au contraire, nagent dans des jupons trop larges qui les faisaient paraître plus rondes. C’est dire le ridicule de la situation. Mais nous n’avions pas le choix.
    Ces couturières, qui savaient à peine tailler des robes longues qu’on portait au bled, ne lésinaient sur aucun mot pour démontrer que sans elles nous ne pourrions porter que nos gandouras en soie ou nous contenter de la charité des stocks américains. C’est-à-dire de la fripe.
    Mes deux robes ne m’allaient pas du tout ! L’une était trop large. Et l’autre trop étroite.
    Mais je ne m’en plaignais pas trop. J’étais heureuse d’échapper aux corvées ménagères quotidiennes. Je n’avais plus pour tâche que celle de m’occuper du diner. Mais comme les rations étaient toujours maigres, cela ne prenait pas beaucoup de temps.
    Un matin, et en pleine séance, je fus prise d’un malaise. Je me levais précipitamment pour vomir mes boyaux. Ma belle-mère m’entendit et accourut :
    - Ça ne va pas Louisa… ? Tu ne te sens pas bien ?
    Ma tête pesait une tonne. Je me sentais faible, tremblante et nauséeuse. J’avais déjà souffert de cet état quelques jours auparavant, mais comme cela ne m’avait pas repris, je n’ai pas pensé à en parler à mon mari.
    Ma belle-mère me toise. Elle perce mon regard, et s’approche de moi pour palper mes seins et mon ventre :
    - Mon Dieu, Louisa ! Mon Dieu… tu es enceinte, ma fille !
    Elle recule pour mieux me contempler :
    - Kamel sera père dans quelques mois.
    Elle recule encore et pousse un long you-you :
    - Enfin ! un enfant remplira notre maison de joie par la grâce d’Allah.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  33. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 33eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Son moment d’euphorie passé, elle revint vers moi et me sermonne :
    - Tu le savais, hein ? petite chipie. Tu le savais, et tu nous l’as caché… Je présume que même ton mari n’est pas au courant.
    Je secoue ma tête. Kamel ne le savait pas. Je ne pouvais pas lui annoncer quelque chose dont je n’étais pas encore sûre, bien que mes symptômes quotidiens ne pouvaient me tromper.
    - Tu n’as pas honte Louisa ? poursuit ma belle-mère… Tu n’as pas honte de nous cacher ce bonheur ?
    Je mets une main sur mon ventre. Oui, mon bébé était là, bien au chaud. Mais le jour où il devra quitter ce nid douillet, il va devoir faire face à une amère réalité.
    C’était pour cela que je craignais d’annoncer cette nouvelle à mon mari. Kamel ne pouvait comprendre mes appréhensions, je reculais donc de jour en jour le moment de lui annoncer ma grossesse.
    - Veux-tu une tisane ?
    Je me retourne vers ma belle-mère :
    - Non, Na Daouia. Je devrais plutôt retourner dans ma chambre où m’attends la bonne femme que je viens de recevoir.
    Pour une fois ma belle-mère affiche un air inquiet :
    - Tu es sûre d’être en état de poursuivre ton travail ?
    - Na Daouia… cela m’est déjà arrivé… Les nausées, j’en souffre tous les matins, ce qui ne m’a pas empêché de faire convenablement mes consultations.
    Ma belle-mère brandit son index :
    - Toi alors ! Je vais annoncer dès ce soir la nouvelle à ton beau-père, et je veillerais à ce que tu l’annonces toi-même à ton mari.
    Je haussais les épaules. Kamel sautera de joie à n’en pas douter. Quelque chose m’échappait pourtant : Je n’étais même pas enchantée à l’idée d’être bientôt mère. Je n’en comprenais vraiment pas les raisons.
    Je tente de chasser l’idée de ma tête. Nous étions encore au début de la journée, et les gens affluaient.
    Le salon, servait de salle d’attente, et Na Daouia ne se gênait point pour provoquer des discussions afin d’en apprendre davantage sur ses voisins.
    Je me sentais fatiguée, certes. Mon ventre commençait à s’arrondir, et le souffle me manquait parfois. Encore une fois, Kamel m’avait demandé d’arrêter la voyance. Mais je refusais. Pas maintenant… surtout pas maintenant. Le bébé va arriver… Il aura besoin de beaucoup de choses… Des choses que son père ne pourra jamais lui offrir avec son salaire… heu, je veux dire avec ce qu’il gagne en extra, car ses mensualités allaient dans les poches de ma belle-mère !
    Il comprit enfin mon obsession et me laissa en paix. Aïssa allait venir. On m’apprit la nouvelle un soir. Oui, mon frère allait me rejoindre. J’étais heureuse à l’idée de le revoir. J’aurais enfin des nouvelles de mes parents et du village.
    Kamel avait tenu sa promesse. Il a pu l’inscrire dans un bureau de main-d’œuvre, qui, au bout de quelques mois, lui avait fait appel pour un petit job dans une usine de détergents.
    Que demander de plus à la providence, après que Aïssa ait pu recouvrer ses esprits ?
    Un matin, je me sentais trop mal pour travailler. Des douleurs au bas-ventre me tinrent au lit une grande partie de la matinée. Ma belle-mère renvoya tout le monde. J’avais trop mal pour pouvoir me concentrer.
    Elle me rassura en me disant que mon état n’était pas alarmant. Qu’elle-même était passée par là. Elle ira même jusqu’à me préparer une infusion à base d’herbes médicinales. Je me sentais un peu mieux dans l’après-midi.
    Mais, dans la soirée, les douleurs reprirent de plus belle. Kamel, inquiet, me propose de consulter un médecin.
    Na Daoui s’y oppose. Pourquoi un médecin ? Il prescrira des médicaments qui feront mal au bébé. Et puis quoi… ? J’étais encore jeune et robuste. Ça serait une honte si je ne pouvais mener ma grossesse à terme.
    Je ravale mon dépit en me mordant les lèvres. Ma belle-mère avait le hic de provoquer ma colère par des mots qui blessent.
    Au petit matin, quelque chose de gluant et de chaud me réveille. Il faisait trop sombre. Je ne pouvais rien distinguer. Kamel dormait. Il était fatigué et devait se lever très tôt pour aller travailler. Je tente de me relever, mais un vertige violent me renverse sur ma couche… Je touche ma robe et constate qu’elle était mouillée. Je devine que c’était du sang. Je faisais une hémorragie. Prise de panique, je pousse un cri qui réveillera toute la maison, et même, sûrement, les voisins.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  34. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 34eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Ma belle-mère accourt avec une bougie, et Kamel saute sur ses pieds :
    - Que se passe-t-il donc ?
    À la lueur de la bougie, il constate que je nageais dans mon sang. Na Daouia se penche vers moi :
    - Tu es comme ça depuis combien de temps ?
    - Je ne sais pas… toute la nuit peut-être. Je viens à l’instant de me rendre compte que…
    Les mots restèrent dans ma gorge. J’étais trop faible pour parler… Trop faible même pour ouvrir les yeux. Je sombrais… !
    Lorsque je revins à moi, il faisait grand jour. Quelqu’un avait déposé sur mon front une serviette fraîche, et je constatais que quelques boites de médicaments étaient déposées à côté de mon lit.
    Une ombre s’approche de moi. Kamel ! Il avait le regard d’un évadé :
    - Tu m’as fais une de ces peurs Louisa… ! Comment te sens-tu… ?
    Je prends une longue inspiration :
    - Je me sens mieux… mais encore faible. Que s’est-il passé ?
    Kamel se passe une main dans les cheveux :
    - Rien de grave… Rassure-toi… Tu… tu iras beaucoup mieux dans quelques jours… Tu es surmenée et…
    Mais son ton n’était pas rassurant. Je sentais qu’il me cachait quelque chose. Le bébé !
    Je tente de me relever. Mais il m’en empêche :
    - Tu es trop faible pour te lever. Repose-toi, Louisa… Ton état n’est pas aussi alarmant que nous le craignons.
    Je porte une main à ma bouche :
    - Kamel… le bébé…. j’ai perdu le bébé….
    Un sanglot m’étouffe. Mon enfant ne verra jamais le jour. Par ma faute peut-être… Je suis la seule coupable.
    Mon mari s’approche de moi et me prend dans ses bras :
    - Courage Louisa… Un bébé n’est jamais perdu. Nous pourrons en avoir un autre bientôt. Rends plutôt grâce à Dieu de t’avoir maintenue en vie. J’ai cru voir ta dernière heure arrivée ce matin… mais le médecin nous a rassurés… Ton hémorragie avait fini par s’épancher. Il te faudra maintenant quelques jours de repos et tout rentrera dans l’ordre.
    Les larmes inondèrent mon visage. Je me suis tellement accrochée à l’espoir de bercer cet enfant dans mes bras que le fait de l’avoir perdu m’emplit de remords.
    Je pleurais toutes les larmes de mon corps. Ni ma belle-mère, ni mon mari, ni les voisines, ni les amis ni personne d’autre ne pouvait comprendre mon chagrin et m’aider à le surmonter. J’étais anéantie.
    Je restais dans cet état d’hébétude plusieurs jours. Je déprimais. Je ne voulais ni manger ni prendre mes médicaments. Le médecin revint me voir plusieurs fois et me prescrit des calmants. Je ne voulais rien prendre. Je voulais mourir… rejoindre mon bébé.
    Ce ne fut qu’au bout d’un temps indéfini que je pu reprendre enfin pied. Cela s’est passé un matin.
    Je me réveillais d’un sommeil profond et réparateur. Kamel avait dû rajouter un sédatif dans ma tisane. Je me disais que je devrais me lever de ma couche et sortir un peu.
    Les forces me manquèrent mais ma volonté l’emporte.
    Je rejoins ma belle-mère dans la cuisine. Elle ouvrit tout grands ses yeux :
    - Tu es debout Louisa… ? Je n’en crois pas mes yeux… Comment te sens-tu… ?
    - Assez bien pour ne plus rester au lit…
    Je titube, et elle me retient
    - Tu en es sûre ?
    - Cela ne servira à rien de passer mes journées à ruminer… Mon bébé est parti… Il est parti, et il ne reviendra pas.
    J’avais débité cette phrase sans tristesse, sans chagrin et sans larmes. J’étais guérie… Guérie de ma mélancolie. Guérie de ma mauvaise passe.
    Je tire le rideau de la cuisine et je constate qu’un soleil timide se levait sur la ville. La vie me souriait.
    - Ton beau-père et Kamel sont partis… Je devais sortir faire des courses mais je ne voulais pas te laisser seule.
    Je tire une chaise sur laquelle je m’affale avant de me servir un café :
    - Tu peux sortir Na Daouia… Je me sens assez solide sur mes pieds pour me déplacer. Tiens, je vais m’occuper du déjeuner.
    -Non… surtout pas. Kamel nous tuerait… Il… il trouve qu’on t’a assez exploitée.
    Je compris que mon mari avait dû faire toute une scène à sa mère. Pour lui c’était elle, et elle seule la cause de mon état.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  35. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 35eme partie
    Par : Yasmine HANANE
    Je secoue ma tête : – Il n’en saura rien… Je vais préparer le déjeuner, et après j’irais m’allonger dans ma chambre.
    Na Daouia me serre le bras :
    - Dans ce cas ma fille, je n’ai qu’à partir. Je ne vais pas trop tarder. Ainsi personne ne se doutera de quoi que ce soit.
    Elle me fait un clin d’œil complice :
    - Et bien sûr tu vas garder ta langue.
    - Elle est bien calée dans ma bouche.
    Depuis ce jour, je commençais à reprendre goût à la vie. Mes forces revinrent progressivement, et je pu enfin sortir.
    Pour me distraire, Kamel m’emmena faire du lèche vitrine à Paris… Enfin ! je pus découvrir cette capitale du monde dont on m’avait vanté les mérites.
    Je ne savais pas si je devais rire ou pleurer. Rire de plaisir et de joie d’avoir pu fouler le sol des Gaulois au sens propre du terme. Ou pleurer sur mon sort, qui voulait que je sois mariée dans une famille qui habitait un lieu terne et délabré et qui m’imposait un régime de vie auquel je n’étais point préparée.
    Je refoule mes larmes. Les beaux quartiers parisiens me parurent un paradis. De belles bâtisses nouvellement érigées s’alignaient devant des trottoirs qui luisaient de propreté.
    Des villas, des pavillons, des cités… etc. Je n’en croyais pas mes yeux ! Dire qu’on habitait sur le même sol, et à peine à quelques kilomètres de distance !
    Comprenant mon désarroi, Kamel me serre le bras :
    - Ne t’en fais pas… Nous aurons nous aussi notre appartement ici, au centre de Paris, un de ces jours.
    Je ne répondis pas. Kamel était trop bon avec moi, et je ne voulais pas le froisser. Il voulait tant me voir heureuse ! Hélas ! Ce n’était pas encore dans ses moyens.
    Je me contentais de le suivre à travers les grandes avenues et je ne fus pas mécontente de découvrir les Champs Elysées, la Tour Eiffel, Paris Saint-Germain, la Bastille, et bien sûr le musé du Louvre.
    Kamel, fier comme un pacha, ne lésinait pas sur des commentaires dont je ne comprenais absolument rien. J’avais appris quelques rudiments de français et je commençais à assimiler les choses. Je demeurais bouche bée devant la bergère de Marie Antoinette, que j’avais pris au premier coup d’œil pour un divan de salon qu’on avait déposé là, juste pour un moment…… !
    Na louisa se met à rire :
    - J’étais naïve et surtout ignorante.
    Tout comme la veille, je n’avais pas senti le temps passer.
    Mon hôtesse s’étire :
    - J’aimerais bien continuer mais je me sens trop fatiguée pour ce soir Yasmina… Reportons la suite pour demain veux-tu ?
    - Bien sûr, Na Louisa… Demain tu me raconteras ce que tu as fais à Paris en dehors de ce que tu venais de découvrir… Je suis tellement curieuse de le savoir que j’attendrais le lever du jour avec impatience.
    Je jette un coup d’œil par la fenêtre et constatais que le crépuscule noyait les lieux :
    - Il commence à faire nuit, je dois me sauver maintenant.
    Na louisa rit :
    - Je suis un peu comme Chahrazed dans les mille et une nuits. Elle s’arrête de conter dès les premières prémices du jour, et moi je m’arrête dès la tombée de la nuit. Heureusement que tu n’es pas comme Chahrayar, sinon tu m’aurais liquidée depuis longtemps.
    - Pourquoi donc ? Moi je trouve ton récit tellement passionnant, tellement réel, que je n’ai pas du tout envie de m’arrêter. Cependant, je dois te laisser te reposer.
    Je me levais et me dirigeais vers la sortie. Tout comme hier, je n’avais rien avalé de la journée bien que Naima ait déposé devant moi un bol de lait fumant, des beignets, et une corbeille de fruits. Mais j’étais trop prise dans mes notes pour penser à manger.
    J’avais aussi éteint mon portable. J’étais certaine que Hakim et Fares avaient essayé de me joindre. C’était le cas. Car en rallumant mon mobile, je tombe sur plusieurs messages. Il va falloir leur répondre. Dès demain, je leur demanderais de ne pas trop s’en faire pour moi, et je tenterais de retrouver régulièrement Na louisa dans les jours prochains, afin de terminer rapidement mon travail, mon temps étant précieux et compté ! Je pris donc mes initiatives afin de ne pas trop faire languir aussi mes lecteurs. Je dînais rapidement avant de monter dans ma chambre, où je commençais à étudier mes notes.
    En deux jours j’avais récolté un capital assez consistant. Contente de mes précédentes journées, je m’affale sur mon lit avant de plonger dans un sommeil profond et bienfaisant.
    Les jours suivants me parurent plus longs, mais furent plus enrichissants.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  36. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 36eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Na Louisa poursuivra son récit : À Paris, je découvrais que les femmes avaient de la classe. Beaucoup de classe. Elles étaient pour la plupart habillées élégamment, bien coiffées, maquillées avec soin et sentaient très bon.
    Kamel, suivant mon regard admiratif, me propose de faire quelques emplettes. Il me fait découvrir des magasins dont je ne soupçonnais même pas l’existence.
    Des vêtements de toutes sortes, des chaussures, de la lingerie, des produits de beauté… J’en eu le souffle coupé.
    Comme je n’étais pas du tout connaisseuse en la matière, je demandais à mon mari de m’aider à choisir une belle tenue de sortie et une paire de chaussures.
    Kamel me pris à l’écart pour me chuchoter :
    - Tu prendras quelque chose qui ne soit pas trop cher… Tu comprends que mes économies sont limitées.
    Je glisse alors ma main dans mon corset et en ressorti une petite bourse bien garnie :
    - Hein… ? Qu’est ce que tu as là… ?
    Je souris :
    - Tu oublies que je travaille moi-aussi. Mes deux francs cinquante que je gagne à chaque séance de voyance ont fait des petits.
    Il respire d’aise :
    - Alors là… ! Moi qui pensais au moyen le plus pratique pour te proposer de quitter ce magasin et d’aller fouiner dans les fripes américaines !
    - Je ne porterais jamais les affaires des autres… Je préférerais plutôt mes loques à ces fripes dont on me parle si souvent.
    Il sourit :
    - Je trouve ma petite femme bien plus perspicace que je ne le pensais.
    Nous reprenons notre errance à travers les magasins, et je pus enfin trouver ce que je voulais. Je m’achetais une jolie robe cintrée à grandes fleurs, un petit sac à main, une paire de chaussures plates, car je ne savais pas marcher avec des talons, et comble du luxe, un flacon de shampooing ! Je n’en avais jamais eu… ! Chez Na Daouia, on se lavait au savon de Marseille… Mais j’ai déjà vu des femmes se laver la tête et la chevelure avec cette mousse qui prenait toute les couleurs de l’arc en ciel.
    Je mets mes trésors dans un grand sac que mon mari propose de porter. Il le soupèse et fait une moue ironique :
    - Tu en as fais des courses toi.
    Je ris :
    - Et si on allait s’approvisionner en produits alimentaires ?
    - Tu veux qu’on aille au monoprix ?
    Je hoche la tête :
    - Oui… Je veux acheter enfin ce que j’ai envie de manger… du fromage, des yaourts, du pain blanc, du chocolat, des biscuits, des pâtes, des…
    Kamel m’interrompt :
    - Cela suffit… Tu vas te ruiner !
    - Mais non ! J’ai encore assez d’argent pour aller même au marché… Nous allons acheter aussi des légumes et des fruits…
    - Tu vas dépenser toutes tes économies Louisa… ?
    Je hausse les épaules :
    - Et alors… ? Je pourrais encore travailler, et mettre quelques pièces de côté… Nous reviendrons alors les dépenser ici dans cette ville merveilleuse.
    Je lève les yeux vers les premières lumières qui annonçaient la tombée de la nuit, et les multiples guirlandes lumineuses qui ornaient les restaurants et les grands magasins.
    C’était magnifique. J’humais enfin le véritable parfum d’une ivresse que je ne connaissais pas encore : la quiétude ! Kamel me précède dans les grandes surfaces et les marchés, et on s’approvisionna « sérieusement » cette fois-ci. Je poussais le luxe jusqu’à acheter une boîte de bougies parfumées, qui nous changeraient à coup sûr des bouts de chandelle qu’allumait Na Daouia.
    Nous rentrons chez nous épuisés mais heureux de notre journée.
    Je commençais à m’habituer dans la cage d’escaliers, à l’obscurité des paliers. Je n’avais plus peur de tomber ou de rencontrer des ivrognes ou des souris… Je n’avais plus peur de rien ! Kamel ouvrit la porte de notre mansarde, et comme je ne m’attendais pas à trouver la lumière allumée, je fus surprise.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  37. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 37eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Nna Daouia parlait à quelqu’un. Je fais à peine deux pas, que je reconnus la voix de mon frère :
    - Aïssa, m’écriais-je… Aïssa mon frère… Enfin tu es là !
    Mon frère me serre dans ses bras, et je donne libre cours à mes larmes. La nostalgie !
    Aïssa aussi paraissait ému. Il me regarda et me repris dans ses bras un long moment, avant d’embrasser Kamel.
    Nous étions enfin réunis ! Je n’en croyais pas mes yeux !
    Nna Daouia contemplait le spectacle en silence… Disons que ses yeux ne cessaient de fureter dans les nombreux paquets que Kamel avait déposés par terre.
    Je revins à la réalité. Je vais tout de suite déposer mes petits trésors dans ma chambre, avant de revenir pour mettre dans la cuisine toutes les provisions ramenées de Paris.
    Ma mère aussi m’avait gâtée. Aïssa avait ramené de l’huile d’olive, du miel, des olives, du beurre frais, de l’orge, du couscous, des figues sèches et j’en passe.
    Je reçus aussi des gandouras et des foulards offerts par quelques cousines. Je prends deux foulards et les tendis à ma belle-mère :
    - Les robes ne t’iraient pas, mais les foulards, tu pourras les porter.
    Elle fut contente de recevoir quelque chose de neuf et vint me chuchoter à l’oreille :
    - Je n’ai pas voulu préparer le dîner sans ta présence. Je ne connais pas les goûts de ton frère… C’est notre invité, et nous devrions songer à un repas moins austère… Heu… Je veux dire moins “maigre” que ce que nous prévoyions habituellement.
    Il y avait de quoi le préparer ce repas ! Comme par hasard, ce jour-là j’avais fait des courses et j’avais même ramené un bon morceau de viande !
    - Ne t’inquiète pas Nna Daouia… Ma mère m’a envoyé du couscous roulé et séché, et j’ai acheté des légumes frais et de la viande.
    Ma belle-mère salivait :
    - Qu’attends-tu donc pour aller nous préparer un succulent couscous… Hum… J’en rêve !
    Laissant Aïssa avec mon mari et mon beau-père, je m’esquive dans la cuisine. Ma belle-mère s’était déjà emparée des paquets de provisions et les scrutait un par un :
    - Tu as dépensé une fortune… Je ne savais pas que tu avais autant d’argent.
    Elle me regarde avant de s’approcher de moi :
    - Tu devrais songer à économiser sur tes petits revenus… Kamel ne pourra jamais construire une maison au bled si tu ne l’aides pas.
    - Pourquoi donc ? Vous avez déjà une grande et belle maison… Je pense qu’il aura sa part d’héritage là-dessus.
    Ma belle-mère continuait à ouvrir les sachets, et je l’entendais pousser de petits cris gloussants à chaque découverte :
    - Du pain blanc, du fromage, des œufs, des yaourts… Tout ça pour nous !
    Elle découpe une grande tranche de pain, et étale une large couche de fromage dessus, avant de se mettre à manger avidement.
    - Cela fait longtemps que je n’ai pas goûté au pain blanc, encore moins au fromage.
    Je remuais la viande dans l’huile d’olive, avant de rajouter des oignons frais :
    - Ne t’en prends qu’à toi belle-maman… Je ne vois pas pourquoi tu te prives tant, alors que vous pouvez tous vivre normalement.
    Elle ne put me répondre sur-le-champ, occupée qu’elle était à mastiquer et à engloutir tout ce qui lui tombait sous la main.
    Une bonne odeur de viande et de couscous se répandit dans la cuisine. La vapeur dégagée par le couscoussier “m’injectait” de la chaleur, alors que je commençais à geler.
    - Je vais mettre tout ce que ta maman t’a envoyé dans le placard, et après le dîner, nous nous occuperons de tout ce que tu viens de ramener.
    Je dépose brutalement ma louche :
    - Non !
    - Hein ?
    - J’ai dis non ! Tu n’en feras rien… Je te connais assez maintenant. Comme à tes habitudes, tu vas fermer ce placard à clé et nous donner des miettes de nourriture selon ta bonne volonté.
    - Mais Louisa ma fille… Toute cette nourriture suffira à nourrir un régiment ! Tu vois bien que cela nous permettra de vivre plus à l’aise pendant quelque temps, et surtout d’économiser sur les dépenses quotidiennes.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  38. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 38eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Je brandis ma louche :
    -Fais ce que tu veux…Tant que je suis sous ce toit, et tant que je peux acheter de quoi me nourrir convenablement, je t’interdis d’enfermer quoi que ce soit dans ce placard. Dorénavant, nous mangerons convenablement, j’en ai marre de tes croûtons rassis, et des ragoûts de pommes de terres qui n’en portent que le nom…Je travaille assez dur pour çà !
    Intriguée par mon ton, et ma volte- face, Na Daouia demeura bouche bée quelques secondes. Elle reprit rapidement ses esprits et me tance :
    -Gare à toi si tu t’amuses à me tenir tête…Jamais…Au grand jamais, personne n’a eu à contester mes décisions.
    -Eh bien moi je vais les contester…
    -Comment… ? Tu oseras me contredire … ?
    -Oui, s’il le faut….Je ne veux pas que tu sois cette avare qui suce le sang de son mari et de ses enfants, juste pour faire bonne figure devant les autres. Je veux dire au bled … Du moins pour ceux qui ne te connaissent pas encore ou assez.
    -Mais c’est tout le monde qui vit ainsi ici…Comment crois-tu qu’on achète des terrains, et qu’on construit….
    Je relève encore ma louche :
    -J’en ai assez de cette vie de chien, j’ai toujours vécu avec peu de choses, mais j’avais toujours ma ration quotidienne de nourriture. Jamais au grand jamais je n’ai autant souffert de la faim que sous ton toit. Il est grand temps que cela change.
    -Eh bien tant que je suis en vie, cela ne changera pas.
    -Eh bien tant pis…Je vais arrêter la voyance et tu perdras ton pourcentage !
    Ma belle-mère suffoqua :
    -Petite coquine…Tu oses élever la voix sur moi, parce que ton frère est là….
    -Non…Mon frère n’a pas du tout à se mêler de mes affaires, j’ai un mari.
    -Oui…Je vois….Tu as fait de mon fils ton esclave soumis.
    -Au contraire, j’ai pu lui démontrer que je suis une femme capable de gagner sa vie, et de dépenser bien mieux, et bien plus que lui.
    Na Daouia me toise :
    -Où veux-tu en venir ?
    Le couscous fumait. Je me retournais pour vider le couscoussier dans la terrine avant de remuer la sauce où les légumes et la viande cuisaient à petit feu. Dans quelques minutes le diner sera prêt.
    Ma belle-mère ferme les yeux un moment, et se met à humer ces senteurs qu’elle connaissait bien :
    -Hum…Cela sent si bon, que j’ai l’eau à la bouche….Dépêche –toi de nous servir à diner, Louisa.
    Je revins vers elle, ma louche toujours à la main :
    -Pas avant qu’on ait terminé notre conversation.
    Elle prend un air de martyr :
    -J’ai mal pris tes propos, il est vrai…Mais que veux-tu… ? Je suis faite ainsi…On dit que l’avarice rend la personne insensible….Je ne fais que suivre mon instinct de mère pour protéger mes enfants contre les coups du sort…L’argent que je m’entête à mettre de côté leur servira un jour.
    Je lui entoure les épaules de mon bras :
    -Je comprends tes appréhensions Na Daouia mais il n’est point besoin de serrer la ceinture jusqu’au dernier trou, et de vivre sans le strict minimum, juste dans le but d’épater les autres. Nous n’aurons que ce que la providence a prévu pour nous. Elle hoche la tête et lance promptement :
    -Donc tu n’abandonneras pas la voyance.. ?
    -Non….Mais si tu t’entêtes à me mettre des bâtons dans les roues, je n’en ferais pas long feu.
    Elle fait la moue :
    -Tu feras long feu…Nous avons besoin de bien manger…C’est toi qui le dis.
    J’éclate de rire. Ma belle-mère devient comme un enfant gâté à qui on refusait une sucrerie, rien qu’à l’idée de perdre son pourcentage sur ma voyance :
    -Je vais poser d’autres conditions.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  39. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 39eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Elle sursaute :
    - Que veux-tu de plus que ce que tu viens de proposer ?
    - Eh bien, je vais faire en sorte que tout le monde ait son compte.
    - Ce qui veut dire ?
    - Je vais veiller à ce que Da L’Hocine, Kamel et même Malek, lorsqu’il reviendra du service national, aient toujours à manger et vivent à l’aise. Tu devrais penser à marier ton jeune fils… Ne sois pas choquée s’il ne devra plus te verser son salaire.
    - Mais il l’a toujours fait… Pourquoi veux-tu qu’il change ? Je vais prendre en charge son mariage.
    - Et où va-t-il donc loger ?
    - Ici avec nous… Heu… Nous verrons au moment opportun.
    Prise dans ma frénésie, je hochais la tête :
    - Ce cagibi me paraît trop étroit pour nous tous…
    Elle pâlit :
    - Que veux-tu insinuer ?
    Je tente de calmer sa colère qui sourdait :
    - Oh rien. Je voulais juste te dire que moi et Kamel envisageons de nous installer ailleurs… Pas dans l’immédiat bien sûr… Mais je te rassure, je viendrai tous les jours te rendre visite et te remettre ton pourcentage. Dans le cas contraire, je veux dire, si tu t’opposes à notre décision, tu ne nous reverras plus jamais, ni moi ni ton fils… Encore moins mon argent.
    Nna Daouia s’affale sur une chaise :
    - Tu es diabolique Louisa… Je te prenais pour une femme plus sensée et moins coriace.
    - Mais je le suis, jusqu’à preuve du contraire.
    - Le contraire est là sous mes yeux… Tu me prends mon fils et tu me menaces.
    - Voyons belle-maman, je ne te prends pas ton fils… Je vais juste changer sa vie et lui offrir quelque chose de mieux… Qui n’aimerait pas voir ses enfants heureux et comblés ?
    Elle pousse un long soupir de lassitude et je poursuis :
    - Je crois qu’il est temps de dresser la table pour le dîner. Mon couscous va refroidir.
    Pour une fois, depuis plus mon arrivée du bled, le dîner prenait toute sa signification.
    Les hommes se régalèrent, et Da L’Hocine, trouvant la viande à son goût, en reprit deux fois. Kamel me sourit… Il avait compris que je voulais changer… Changer tout dans cette maison.
    Aïssa, qui ne se doutait de rien, se contenta de manger tout en nous donnant des nouvelles du bled.
    Mes parents allaient bien, et j’en étais heureuse pour eux et soulagée. Les terres avaient été cultivées et promettaient. Beaucoup de gens nous enviaient depuis que Kamel avait pris nos affaires en main.
    Ma cousine Tassadit, une petite nièce à mon père, et qui avait à n’en pas douter un faible pour Aïssa, vivait chez nous sous prétexte d’aider ma mère à tenir la maison. Ce qui n’était pas totalement faux.
    Je fais un clin d’œil à Aïssa :
    - Il y a tout de même quelqu’un qui fait ta lessive et te prépare à mange depuis que j’ai quitté la maison… C’est malin ça, n’est-ce pas ?
    Il sourit :
    - Je ne m’en plains pas trop… Mère se fait trop vieille maintenant.
    Je pense à la vie qu’il va mener à Paris… Une vie d’émigrés ! Pas toujours facile l’existence ! Aïssa va devoir cohabiter dans un dortoir. Ce qui sous-entend qu’il doit partager les lieux avec plusieurs autres hommes célibataires, ou qui travaillent trop loin de chez eux. Il va devoir manger dans des gargotes malsaines et se contenter de sandwichs graisseux… Aïssa avait tout pour vivre à l’aise au bled…
    Comme s’il lisait dans mes pensées, mon frère me lance :
    - Tu sais bien que je n’aime pas trop la vie qu’on mène là-bas… Je ne suis pas fait pour travailler la terre… Pense ce que tu voudras, c’est plus fort que moi… Depuis que j’ai connu l’Europe, bien que cela se soit passé durant l’étape délicate de la Deuxième Guerre mondiale, je ne pouvais plus renouer avec la vie de paysan.
    Da L’Hocine lui tapote la main :
    - Je te comprends mon fils… Nous avons tous quitté la terre des ancêtres et suivi nos ambitions… Cela ne peut toujours pas s’avérer facile, mais l’être humain est ainsi fait. Il s’adapte à tout, et pourtant il n’est jamais content.
    Je me lève pour débarrasser la table, avant de revenir avec les fromages et la corbeille de fruits.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  40. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 40eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Nna Daouia semblait offusquée, mais cela ne l’a pas empêchée de manger comme quatre et d’engloutir les morceaux de viande avidement.
    Elle reprend du fromage, puis se saisit d’une pomme, avant d’opter encore pour une banane.
    Repue, elle se passe une main sur le ventre et s’étire :
    - Cela fait longtemps que mon estomac n’avait pas reçu autant de nourriture… J’espère qu’il ne va pas me le reprocher.
    J’ébauche un sourire qui en disait long sur mes pensées et Da l’Hocine renchérit :
    - Tu n’aimes pas trop bien manger Daouia… N’est ce pas ? Pourquoi donc cet subit intérêt pour la nourriture ce soir ?
    - Heu… ? Tu ne comprends donc pas que je tente de faire honneur au dîner préparé spécialement à l’intention de notre Aïssa ?
    Pour terminer, je prépare un thé que je fais accompagner de biscuits et de gâteaux secs.
    Après avoir bu deux tasses et pris plusieurs biscuits et gâteaux, Nna Daouia, n’en pouvant plus, alla s’allonger sur son divan où elle ne tardera pas à sombrer dans un sommeil profond. Ses ronflements parvenaient jusque dans la cuisine où je faisais la vaisselle.
    Je ne tenais plus sur mes pieds ! Kamel remarque ma fatigue et s’excusa pour se retirer dans notre chambre.
    Je demeure encore un moment avec mon frère, avant de lui préparer son lit. Bien sûr, je ne pouvais le mettre ailleurs qu’entre les deux lits qu’occupaient mes beaux-parents. Un vieux matelas, une couverture miteuse et un oreiller… Aïssa s’affala sur sa couche rompu de fatigue.
    Je rejoins Kamel qui m’attendait. Il voulait vraisemblablement m’entretenir de quelque chose.
    Je souris :
    - Tu ne dors pas encore ? Ton estomac n’arrive pas encore à digérer ce dîner inaccoutumé ?
    Il me regarde d’un air mi-curieux, mi-approbateur :
    - Oui.. Le dîner est tout bonnement succulent… J’aimerais manger tous les jours comme ça…
    Je l’interrompt :
    - J’y compte bien. Désormais c’est moi qui vais m’occuper du menu.
    - Hein… ?
    - Oui, tu as bien entendu… Je vais m’occuper des repas de cette maison… Tu ne vas plus manger ces ragoûts infects et ces bouts de pain rassis que te propose ta mère.
    Il secoue sa tête :
    - Ne me dis pas que tu vas tenir tête à ma mère ?
    - Mais c’est déjà fait Kamel !
    Il me regarde encore sans trop comprendre et je passe une main dans ses cheveux :
    - Tu travailles toute la journée comme un dingue, et en guise de récompense on t’oblige à avaler une esquisse de repas qui ne peut même pas tenir tes tripes au chaud… Un jour ta santé s’en ressentira… Kamel, tu es jeune et vigoureux, tu as besoin d’être bien nourri pour faire face aux dépenses quotidiennes de ton organisme.
    - Je ne te suis pas trop Louisa… Tu as tenu tête à ma mère ? C’est bien ce que tu disais ? Jusqu’à ce jour, personne n’a pu tenir tête à un dragon comme ma mère.
    - Eh bien moi je l’ai fait.
    - J’aimerais bien savoir comment.
    Je lève une main suppliante :
    - Kamel… Je tombe de sommeil… Je t’assure que ta mère n’est pas un dragon… Il suffirait de la comprendre et de savoir lui faire voir certaines vérités en face… Je me suis tout simplement contentée de la menacer, et elle a marché.
    - Tu l’as menacée ?
    -Oui… Mais pas de la manière dont tu le penses… Ta maternelle vénère l’argent… Je lui ai démontré que je pouvais en gagner à la pelle par la voyance… Elle devrait donc me laisser diriger la maison à ma guise, au risque de me voir arrêter de travailler et de perdre ses avantages, c’est-à-dire le pourcentage qui lui revenait de droit, comme elle le prétendait. Elle a donc pris peur et répondu favorablement à toutes mes propositions.
    Kamel me contemple un moment avant d’éclater de rire :
    - Sacrée Louisa (Il m’attire contre lui). Tu es la seule personne qui arrive enfin à affronter les réactions coléreuses de ma mère… Tu es maligne toi… Ma mère avait toujours pensé qu’on me mariant au bled, elle aurait affaire à une femme qu’elle pourra dominer à sa guise. Avec toi, elle s’en mord les doigts.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  41. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 41eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Il s’étire et poursuit :
    - Moi je ne m’en plains pas trop… Tu as ramené beaucoup de joie dans la maison Louisa. Tu es belle, intelligente et tu as un grand cœur… Je suis chanceux. Je ne regrette pas de t’avoir à mes côtés.
    Le lendemain était un dimanche. Da L’Hocine ne travaillait pas et Nna Daouia l’entraîna avec elle chez des parents.
    Kamel dormait, mais Aïssa était levé. Je prépare un café et profite de ce moment d’intimité avec mon frère.
    Ce dernier ne cessait de me contempler… On dirait que cela faisait des siècles qu’il ne m’avait pas vue.
    Il remarque que j’avais changé de coiffure et qu’à la place de mes longues tresses, je coiffais mes cheveux en “tomate” que je retenais avec des barrettes invisibles sur la nuque.
    La veille au soir, en rentrant de Paris, je portais une robe. Aïssa ne m’avait jamais vue ainsi attifée.
    - Tu as changé ma sœur… Tu as même beaucoup changé en même pas une année. Tu as certes embelli, mais je te trouve amaigrie et même pâle.
    Je pousse un long soupir :
    - Je viens de me relever d’une fausse couche mon frère… Et puis il y a aussi la nostalgie… Ah ! Mon frère, tu en apprendras bientôt un bout…
    Aïssa sourit :
    - Tu oublies vite petite sœur… Tu as oublié que j’ai passé plusieurs années au front et loin de vous tous…
    Je l’interrompt :
    - Ce n’est pas du tout la même chose… Toi on t’a obligé à t’enrôler dans l’armée et à faire la guerre… Mais moi, j’ai tout de même choisi cette vie en acceptant de me lier à Kamel.
    - Tu ne le regrettes pas j’espère ?
    -Non… Non pas du tout… Kamel est un mari très attentionné… Il ne me refuse rien… Je peux même dire qu’il est trop bon avec moi.
    - Mais les autres…
    - Les autres ? Je ne peux pas dire du mal de mes beaux-parents… Da L’Hocine est adorable. Nna Daouia a un caractère acerbe et n’est pas facile à vivre certes, mais on s’habitue à tout dans la vie. Qui n’est pas malheureux ici dans cette grande ville, où chacun doit gagner durement sa pitance et affronter quotidiennement les aléas dus à son statut d’émigré ou de réfugié ? Tu verras dans quelque temps, qu’il n’est pas aisé de vivre dans un pays étranger et loin de tous les gens qu’on aime… Moi à ta place, je n’aurais pas quitté le bled Aïssa… Nos parents avaient fondé tant d’espoirs sur toi.
    Aïssa me tapote la main :
    - Tu ne peux pas comprendre ma sœur… Tu ne peux pas comprendre… J’ai pris goût à cette triste vie dont tu parles… Depuis que j’ai mis les pieds en Europe, je ne rêve plus que d’y revenir. Le bled, c’est fini pour moi… Je ne veux pas moisir dans ce coin perdu, ni compter les jours qui me séparent de chaque saison afin de prévoir les semences, les récoltes, la cueillette des olives, ou penser à l’achat et à la vente de bétail… Fini tout ça pour moi… Je veux vivre mieux… Beaucoup mieux que les autres. Et ce n’est qu’ici en France que je pourrai prendre mon essor et construire mon avenir.
    Je regarde Aïssa un moment. Mon frère était bien bâti et surtout très beau. Bientôt une Française lui mettra le grappin dessus et ce sera l’inévitable oubli. Je ferme le yeux et tente d’effacer l’image hideuse qui se dressait devant mes yeux.
    - Hé Louisa… Tu es là ?
    J’ouvris mes paupières :
    - Oui… Je pensais juste à quelque chose… Heu… Tu veux encore du café ?
    Je remplis encore la tasse de Aïssa et il sourit :
    - D’après ce que j’ai compris, tu pratiques la voyance ici aussi.
    - Oui… Cela te paraît bizarre ?
    Il hausse les épaules :
    -Non… Mais je pensais qu’une fois mariée, tu laisseras tomber tout ça…
    - Je le pensais moi aussi… Mais il y a des obligations qui nous poussent parfois à revenir sur nos décisions.
    - Bien parlé… Tu vois donc comme j’ai raison de te dire que seule l’Europe m’intéresse depuis que j’ai foulé son sol ?
    Je ne répondis pas et il poursuit :
    - J’ai compris hier soir que Nna Daouia n’est pas facile à vivre… Vos éclats de voix nous sont parvenus au salon.
    Je hausse les épaules :
    - Elle est comme toutes les belles-mères… Un peu possessive, un peu jalouse et autoritaire… Mais je pense qu’elle a compris que je pourrai reprendre le dessus… Maintenant que j’ai ma clientèle et que je gagne bien ma vie, elle ne pourra plus me dominer. Et puis tu es là. Désormais, je me sentirai moins seule.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  42. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 42eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Aïssa me serre le bras :
    - Ne t’en fais pas petite sœur… tout s’arrangera pour toi… et pour nous tous.
    Dès le lendemain Aïssa est embauché dans l’usine de détergents que dirigeait un certain Paul Lelouche. Un industriel que la guerre avait enrichi, car il fournissait l’armée en produits chimiques.
    Aïssa avait tout de suite commencé son travail et, dès le soir, avait rejoint le dortoir où Kamel lui avait déniché une couchette.
    Mon frère devrait se lever aux aurores pour prendre le tramway et faire deux escales avant d’arriver à son lieu de travail.
    Kamel l’aida de son mieux un premier temps… Mais Aïssa s’adapte rapidement, et je pouvais enfin souffler.
    Quelques mois passent. Ma voyance marchait bien. Na Daouia devint moins grincheuse avec moi, depuis que je me suis chargée d’approvisionner régulièrement sa cuisine et de mettre de l’ordre dans la maison.
    Avec mes revenus quotidiens, j’avais acheté des matelas neufs, des couvertures, de la vaisselle, des vêtements pour tout le monde, et même fait repeindre cette mansarde puante qui nous servait de logis.
    Sur mon conseil, Kamel s’était mis à la recherche d’un logement plus vaste et moins délabré… Je m’étais maintenant habituée à dévaler les escaliers avec des souris et des rats, et à marcher sur les corps d’ivrognes. Rien ne me faisait plus peur… Mais l’immeuble menaçait de s’écrouler et ses paliers ne tenaient que par miracle.
    Malek mon beau-frère, revint un soir à la maison sans crier gare. C’était la première fois qu’on se rencontrait. Tout comme mon mari, il avait un corps d’athlète et dégageait beaucoup de charme.
    Je prépare un repas en son honneur, et il m’offrit un cadeau. Un manteau en fausse fourrure, mais très élégant.
    - Mets-le tout de suite Louisa, que je le contemple sur toi… Avec ta tignasse rousse, cette couleur marron foncé rehaussera ton teint.
    J’enfile le manteau et me mets à faire les cents pas devant tout le monde. Ma belle-mère affiche une moue, Da L’Hocine me fait un clin d’œil, Kamel me sourit, et Malek applaudit :
    - Oh là là… ce que t’es belle ma sœur !
    Je découvris en Malek, non seulement un frère, mais aussi un bon ami et un confident. Il était gai, et savait ramener de la joie dans la maison.
    Il avait repris son travail au monoprix et me ramenait chaque soir, des friandises, une fleur, ou un morceau de fromage. Je l’aimais pour ces petites attentions qu’il avait à mon égard.
    De mon côté, je faisais de mon mieux pour le voir heureux. Je cuisinais des plats qu’il affectionnait, lavais son linge, repassais ses vêtements, et faisais son lit. Je sentais que mon beau-frère n’était pas à l’aise dans sa famille. Malek était avide d’indépendance, de liberté… Un cap dans sa vie… Un cap qu’il doit vivre. Il était jeune, dynamique et ambitieux.
    Un jour il me demande de lui prédire l’avenir :
    - On m’a dit que ta voyance est infaillible Louisa… J’aimerais connaître ce que me réserve mon destin.
    - Seul Dieu connaît notre destin et notre avenir Malek… Moi je ne suis qu’un instrument… une sorte de fil conducteur… Je tente d’intercéder entre ce que je vois et ce qui pourrait arriver…. Ce don que j’ai reçu à ma naissance m’a été attribué dans ce seul but… Je ne pourrais changer ta destinée, mais peut-être que je pourrais d’éviter de mauvaises surprises.
    Malek, confiant, me tendit sa main. Je ferme mes paupières et tente d’entrevoir ces images qui remontent des tréfonds de mon âme. Tout à coup un brasier consume mon corps… Des flammes surgissent de toutes parts. Je lâche brutalement la main brûlante de mon beau frère. Surpris, Malek me lance un regard interrogateur. Je tente de reprendre ma respiration alors que je ressentais encore l’impact du feu sur ma peau.
    - Malek… dis-je dans un souffle… Tu… tu devrais quitter ton travail immédiatement.
    - Hein… ? Tu plaisantes Louisa… Par ces temps de vaches maigres tu veux que je laisse tomber un boulot tel que le mien ?
    Je hoche la tête :
    - Tu devrais… Malek, je t’y obligerais même. L’argent on peut le perdre tout comme on l’a gagné… Et tout comme on l’a perdu, on pourra le gagner encore et encore… Par contre ta vie n’a pas de prix. Malek donne tout de suite ta démission. Le monoprix où tu travailles en ce moment, va prendre feu… Un incendie va se déclarer. Je ne saurais te dire quand cela va se produire… Dans quelques jours tout au plus tu me donneras des nouvelles….

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  43. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 43eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Malek se lève. Pour la première fois depuis son retour à la maison, je le voyais contrarié. J’étais peinée pour lui. Mais je préfère une peine passagère, qu’une peine plus lourde. Je sentais que s’il arrivait quelque chose à mon jeune beau-frère, je ne pourrais me le pardonner.
    Le soir même, j’en touchais un mot à Kamel. Mon mari tente de me raisonner en me taxant de superstitieuse. Mais j’étais plus cartésienne que lui. Et cela, il le savait.
    Sans rien dire à ses parents, Malek se décide à démissionner de son poste de chef de rayon et se met à la recherche d’un autre boulot. Pour compenser un tant soit peu ses dépenses, je glissais de temps à autre un billet ou deux dans la poche de son veston. Il me fut reconnaissant.
    Au bout d’un laps de temps, il tombe sur une annonce dans le journal du matin. Une usine de chaussures embauchait des comptables, des aides-comptables et des agents de bureau. Un test était exigé. Malek, qui avait obtenu un diplôme en comptabilité avant son départ au service national, n’eut aucun mal à faire valoir ses compétences. Comme il était né sur le sol français, il fut admis facilement au test. En somme, en quittant son premier job, il était tombé sur un meilleur boulot, et sa rémunération mensuelle avait triplée.Deux jours après son embauche, on annonçait qu’un incendie avait ravagé le monoprix qu’il venait de quitter, et que le sous-sol, le rez-de-chaussé et une partie du premier étage avaient totalement brûlé. Les morts et les blessés se comptaient par dizaines parmi le personnel et la clientèle.
    Malek se jette dans mes bras les larmes aux yeux :
    - Grâce à toi je suis vivant et j’ai un meilleur boulot.
    Je lui tapote l’épaule :
    - Tu devrais en remercier Dieu le Tout-Puissant… Moi je n’ai fait que t’orienter. Je ne suis qu’un instrument entre les mains de la Providence.
    -Oui… Je comprends mieux maintenant. Ton don de voyance ne t’a pas été attribué par hasard.
    Il me tendit la main :
    - Je ne vais pas t’importuner, mais j’aimerais connaître ce que me réservent les prochains jours. Je… J’ai rencontré une femme… Une belle blonde… Elle est fantastique… Nous nous aimons… Je veux l’épouser.
    Je souris :
    - Ah, c’est donc ça le secret de ta bonne humeur ces derniers temps ?
    Il rit :
    - On ne peut rien te cacher… Que dis-je ? Tu es la mieux placée d’entre nous pour connaître tous nos secrets.
    Je prends sa main. Un sentiment de sérénité m’envahit aussitôt… Je vis la femme blonde, et je vis Malek… Ils vont se marier à n’en pas douter… Mais un nuage planait sur eux… Ma belle-mère va s’opposer à coup sûr… Mais Malek triomphera… Il tiendra tête à sa mère.
    Je relève la tête et le regarde dans les yeux :
    - Comment s’appelle-t-elle ?
    - Sophie… Elle a tout juste 22 ans et travaille comme secrétaire.
    - Je vois… Grâce à ta démission du monoprix, tu as non seulement trouvé un meilleur poste, mais tu rencontres aussi l’élue de ton cœur…
    Il me serre la main :
    - Je compte encore sur ton aide ma sœur pour préparer le dragon…
    - Le dragon… ?
    - Oui… Daouia, ma mère… Je sais qu’elle va s’opposer à ce mariage… Elle a toujours espéré me marier au bled tout comme Kamel.
    Il se penche vers moi et me chuchote :
    - Il a eu une sacrée veine mon frère d’être tombé sur une femme comme toi… Comment cela s’est-il donc passé pour lui ?
    Je hausse les épaules :
    - C’est le destin qui a arrangé notre rencontre.
    Il rit :
    - Eh bien, faisons en sorte qu’il arrange mon mariage aussi.
    Je promets à Malek de baliser le terrain. J’en parle en premier lieu à Kamel bien sûr, puis je m’enhardis à en discuter avec ma belle-mère. Sans trop m’étaler, je lui annonce que Malek voulait se marier. Elle en fut fâchée… Malek aurait dû lui en parler en premier, mais je la console en lui disant que Malek n’était pas encore prêt… Que le projet lui trottait dans la tête, et qu’il lui faudrait encore du temps pour le concrétiser.
    Loin d’être dupe, Nna Daouia comprit tout de suite qu’il s’agissait d’une Française. Elle lève les bras au ciel :
    - Ah ces jeunes de la nouvelle génération ! Ils pensent tout connaître, tout comprendre… J’avais fondé tellement d’espoirs sur mon benjamin ! Je voulais le marier au bled tout comme son frère…
    - Eh bien… Il a déjà pris les devants… Son destin est tout tracé… Pourquoi compliquer les choses ?
    Elle brandit son index :
    - La Française va lui faire oublier les siens… Il ne reconnaîtra même plus ses parents… Je les connais ces blondes. Dès qu’elles ont quelqu’un dans leur collimateur, elles lui mettent le grappin dessus.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  44. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 44eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    C’était vrai. Mais que pouvait-on faire ? Malek était né et avait toujours vécu en France. Il ne pourra jamais comprendre les ambitions et les projets de sa mère. Pour lui, cette femme ou une autre, elles se valent toutes… Mais autant prendre celle qu’il connaissait le mieux !
    Pour ne pas trop tourner en rond je lance :
    - Belle-maman, Malek épousera cette femme… C’est écrit dans son ciel. J’ai lu son avenir… Ne tentes pas donc d’envenimer les choses davantage. Malek n’est pas comme Kamel, un refus de ta part renforcera sa décision de tirer définitivement un trait sur la famille.
    Pour la première fois de ma vie, je regarde ma belle-mère avec peine. Na Daouia pleura ce jour-là, comme elle ne l’avait jamais fait de sa vie.
    Malek se maria un mois plus tard avec Sophie, et alla tout bonnement s’installer dans un deux pièces, non loin de son lieu de travail.
    Dans les jours qui suivent, Kamel déniche un appartement au centre de Paris. Je saute de joie lorsqu’il me l’annonce :
    - Enfin, j’aurais un chez-moi… Un vrai chez-moi dans le vrai Paris !
    Il m’annonce que le loyer était de 50 francs par mois et que la propriétaire demande une avance sur six mois.
    Encore une fois, ma voyance me vint en aide. J’avais cumulé des économies. Je pouvais payer les six mois de loyer sans trop de peine.
    Soulevant le couvercle de ma valise en carton, je pris mon porte-monnaie et en ressorti trois billets de cent francs :
    - Tiens… va payer le loyer, Kamel. Dès demain. Ne tarde pas trop… je ne supporte plus de vivre ici.
    - L’actuel locataire ne quittera les lieux que dans un mois….
    - Ce n’est pas grave… mais nous aurons la garantie d’avoir cet appartement lorsque tu auras versé cet argent.
    - Oh Louisa… qu’aurais-je pu faire sans toi… ? Je n’ai même pas la moitié de ce que tu viens de me remettre.
    - Chut pas un mot de plus… C’est moi qui avais pris l’opportunité de prendre notre avenir en main… Heu… peux-tu m’emmener visiter notre maison ?
    - Bien sûr… Le week-end prochain si tu veux, nous irons y faire un tour. Tu en profiteras pour inspecter les lieux et préparer notre emménagement.
    L’immeuble était bien situé et surtout bien entretenu. Il date du début du siècle et était construit tout en briques avec de grandes fenêtres qui donnent sur d’immenses balcons.
    La propriétaire, qui avait déjà encaissé l’argent de la location pour le premier semestre, s’empresse de nous faire monter au deuxième étage.
    Elle ouvrit la porte de l’appartement où résidait un Italien, qui était absent pour le week-end, et nous précéda à l’intérieur.
    Je demeure muette de surprise un moment, n’en croyant pas mes yeux. Kamel, qui me tenait par le bras, me chuchote :
    - L’appartement est très beau. Tu ne trouves pas… ?
    - Tu veux rire… Ce petit paradis dépasse toutes mes espérances.
    La vieille femme nous introduit dans les chambres, la cuisine, la salle de bain, et ouvrit les fenêtres toutes grandes pour nous montrer les paysages qu’on pouvait admirer du haut des balcons.
    Deux grandes cheminées, une au salon, et l’autre dans la chambre à coucher, servaient en hiver à réchauffer tout l’appartement. Je repense au minuscule poêle de Na Daouia qui ne servait pas à grand-chose… D’ailleurs on était tellement chiche dans son approvisionnement en charbon, qu’il fallait parfois rajouter de vieux journaux pour raviver les flammes.
    - Alors cela vous plait-il ?
    Kamel se retourne vers la propriétaire :
    - Oui ! beaucoup… Ma femme sera heureuse d’habiter ici.
    La dame me sourit avec bienveillance. Elle avait un regard doux qui me plu tout de suite.
    - On voit que vous êtes un couple nouvellement marié… Vous n’avez donc pas d’enfants… ?
    - Non, pas encore…
    - Cela viendra… cela viendra…
    Elle m’entoure les épaules de ses bras :
    - Tu es très belle toi. Tu parles le français…
    Je hoche la tête :
    - Juste assez pour comprendre et tenir une petite discussion.
    - Très bien… Nous aurions donc l’occasion de discuter ensemble autour d’une tasse de thé dès que vous aurez emménagé chez-moi.
    Notre visite terminée, nous quittons les lieux. Je prends le bras de mon mari, et nous nous mettons à marcher en silence. Pour la première fois, Kamel m’emmène déjeuner dans un restaurant. Il venait d’encaisser ses mensualités, et voulait me gâter à sa manière.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  45. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 45eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Après le déjeuner, je l’entraine dans les magasins de meubles et de vaisselle. Je pensais déjà à mon nouvel appartement… J’étais vraiment pressée d’y habiter.
    Nous fîmes quelques courses avant de rentrer, et je me mets à chanter une rengaine de chez-nous en montant les marches délabrées des escaliers pour rejoindre notre mansarde.
    Na Daouia pleura encore cette fois-ci lorsque Kamel lui apprit que nous allions déménager.
    - Qui va donc nous soutenir dans nos vieux jours ? ne cessait-elle de se lamenter.
    Da l’Hocine était triste mais il ne le montra pas trop. Il me rassura en me disant qu’il était plutôt content de nous savoir enfin heureux et chez-nous comme tous les couples modernes.
    Le mois de préavis passe. Je demande à Kamel de prendre quelques jours de congé afin de m’aider à nous installer dans notre nouvel appartement.
    Nous entreprîmes de faire les derniers achats nécessaires, puis je prépare nos valises. Le moment de quitter la piteuse habitation de mes beaux-parents était venu.
    Ma belle-mère versa d’autres larmes en me serrant dans ses bras. Da l’Hocine proposa de nous aider à transporter nos bagages jusqu’au bas de l‘immeuble où une camionnette de location nous attendait.
    Au moment de quitter les lieux, Na Daouia me tire par le bras :
    - Kamel m’a dit que votre appartement était très spacieux.
    - Oui… il est en tous les cas bien plus spacieux que le vôtre…
    Je me mets à rire :
    - Bien sûr belle-maman… Tu te rends compte au moins que je vais habiter un appartement et non une mansarde ?
    Ma belle-mère me jette un regard où se lisait la malice et lance d’une petite voix :
    - Je me disais que si c’était le cas, nous pourrions tous y habiter ensemble, moi et ton beau-père vous rejoindrons, et nous serions réunis sous le même toit.
    Je demeure sans voix !
    Moi qui voulais avoir mon indépendance ! Moi qui avais trimé dur pour gagner la confiance de mon mari, et l’emmener à accepter de quitter le toit parentale, rien que pour ne pas avoir Na Daouia et sa varice sur le dos toute la journée, voici que j’apprends que ma chère belle-mère avait de son côté fait ses comptes.
    Je redresse la tête et empoigne ma valise :
    - Na Daouia, je pense que tu as choisis ton lieu de résidence depuis de longues années déjà… Je ne vois pas pourquoi tu veux changer… N’est ce pas que le loyer ici est bien moins coûteux qu’ailleurs ?
    - Mais nous allons habiter chez mon fils, ma chère belle-fille pas chez des étrangers.
    - Vous allez habiter chez-moi… !
    J’avais lancé cette réplique sans trop réfléchir. Kamel n’avait jamais dévoilé à ses parents que c’était grâce à mes revenus qu’on avait pu payer un bail de six mois.
    Je me reprends vite pour lancer d’une voix plus douce :
    - Na Daouia, Kamel veut faire sa vie… Il veut vivre comme tous les couples de notre génération. Cela ne veut pas dire que vous n’allez pas venir nous rendre visite, ou passer quelques jours chez-nous. Je… je suis désolée… je ne voulais pas te blesser belle-maman.
    Na Daouia laisse couler deux longues larmes sur ses joues, et j’entreprends de descendre les escaliers avec la valise au bout du bras.
    Enfin je suis chez moi !
    J’ouvris toutes grandes les fenêtres pour aérer les lieux. L’ancien locataire n’avait pas pris toutes ses affaires. Moyennant une petite somme, il nous avait laissé une cuisinière, une table de cuisine, un petit salon, et une chambre à coucher… Le luxe pour moi qui n’avait jamais vécu dans un tel lieu !
    Je me mets tout de suite à laver et à nettoyer. J’accroche des rideaux aux fenêtres, j’étale des tapis sur le sol, je frotte le carrelage de la cuisine et de la salle de bain, avant de me permettre un bon bain chaud et relaxant. Chez Na Daouia, on se contentait de se laver avec un seau d’eau et dans un réduit, à peine suffisant pour se tenir debout, dans lequel je grelottais de froid.
    Ici, j’avais non seulement de l’eau chaude et une baignoire, mais je pouvais aussi user à satiété des produits que j’avais achetés dans les magasins de cosmétiques : mon shampoings, mon bain moussant, mes savonnettes, mes crèmes d’entretien. Comme toutes les femmes, j’aimais me sentir dans mon élément. Je voulais me montrer jeune et belle aux yeux de mon mari. Et maintenant que je pouvais me le permettre, pourquoi m’en priver ?

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  46. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 46eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Une semaine après notre emménagement, j’organise un dîner pour mes beaux-parents et quelques proches.
    Comme je m’y attendais, quelques-uns osèrent narguer ma belle-mère en lui spécifiant que c’est son mauvais caractère qui nous avait poussés à les quitter elle et mon beau-père. Mais je m’oppose farouchement à ces remarques. Kamel parle d’éloignement par rapport à son lieu de travail, et moi je me justifie dans le fait que l’immeuble où résidaient mes beaux-parents menaçait de s’écrouler. Ce qui n’était pas totalement faux.
    Nna Daouia, voulant faire contre mauvaise fortune bon cœur, surtout devant la famille, dira tout simplement qu’elle était heureuse que son fils ait trouvé un tel appartement dans un tel endroit. Et qu’elle en était très fière.
    Les jours se suivent et se ressemblent. Je m’étais liée d’amitié avec Mme Olivier, la propriétaire qui venait souvent me tenir compagnie dans l’après-midi. Cette femme, issue de l’ancienne bourgeoisie française, était une veuve de guerre. Elle était mariée à un officier et avait eu deux enfants. Une fille et un garçon qui vivaient chacun de son côté. Ayant perdu pratiquement tous ses biens et s’étant retrouvée seule, elle avait décidé de se contenter du peu qui lui restait pour survivre. L’immeuble, qu’elle avait hérité de sa famille, lui permettait de mener une vie assez calme mais trop solitaire. Elle avait loué les quatre appartements des deux paliers supérieurs, et s’était contentée de vivre au rez-de-chaussée.
    Un jour, je lui dévoilais mes dons de voyance. Ayant appris maintenant à parler un français approximatif, je lui demandais de me tendre sa main, que je pris dans la mienne avant de fermer les yeux. Le passé et le présent vinrent titiller mes sens. Cette femme avait un cœur d’or, mais son destin n’était pas des plus brillants.
    Elle était âgée et risquait de mourir seule. Je voyais déjà les prémices des maladies de vieillesse dans ses yeux.
    Alors que je tentais de la rassurer, elle me serre la main et me lance d’une voix douce :
    - Tu es très douée Louisa… Je te remercie du fond du cœur pour tes efforts… Je sais que tu essayes d’être agréable avec moi, mais je ne suis pas née de la dernière pluie. Ce que tu essayes de cacher avec les mots, je le vois nettement dans tes yeux. Je suis vieille et fatiguée. J’ai pu tout de même jouir d’une bonne santé toute ma vie. Hélas ! Ces dernières années, je me sens très fatiguée et bien malheureuse aussi. Je n’ai plus ni ma jeunesse ni les moyens de lutter. Alors ce que je peux faire maintenant, c’est de demander à Dieu d’alléger mes souffrances.
    J’en fus émue. Je repense à mes parents et à mes beaux-parents. Eux aussi se faisaient vieux… Mais au moins, nous autres, savons respecter l’esprit familial. Je rendais souvent visite à mes beaux-parents et les invitais à venir passer les week-ends ou quelques jours avec nous. Mes parents, de leur côté, avaient toujours des nouvelles de moi et de Aïssa. Lorsque des émigrés rentraient au pays, je ne lésinais sur rien pour leur offrir ce qu’il y avait de meilleur pour eux, en attendant de les revoir un jour.
    La nostalgie me reprit. J’écrase mes larmes. Mais mon cœur refuse d’oublier. Aïssa me rendait souvent visite. Il me consolait de son mieux. Avec lui, je me sentais moins seule. Il avait réussi à trouver un autre travail plus rentable et plus libre, comme il le disait. Ayant obtenu son permis de conduire poids lourds, il était devenu le routier exemplaire que tous les transporteurs convoitaient. Aïssa avait maintenant un emploi sûr, et pouvait se permettre des excentricités dont je le croyais incapable.
    Durant ses journées de repos, il jouait au poker, buvait, sortait avec des filles de la basse catégorie. Je l’avais déjà averti sur son comportement, mais il avait rigolé en me pinçant les joues :
    - Occupe-toi de ta voyance petite sœur, et ne t’inquiète pas pour moi, je suis assez grand pour me débrouiller seul.
    Mais non ! Comme tous les hommes, Aïssa était inconscient devant le regard langoureux d’une femme. Il avait quitté le dortoir pour s’installer dans un deux-pièces non loin de la Bastille. Un luxe à cette époque. Mais Kamel m’avait annoncé un soir que Aïssa n’y résidait que rarement. Où vivait-il alors ?
    Je ne tarde pas à le savoir.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  47. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 47eME PARTIE
    Par : Yasmine HANANE

    Un jour, alors que je sortais d’une grande surface, je rencontrais mon frère en galante compagnie.
    Elle avait deux fois son âge, était maquillée à outrance, et arrogante comme pas une.
    Aïssa, tout heureux, vint me la présenter :
    - Salut petite sœur… je te présente Monique. Elle est belle n’est-ce pas ?
    La femme me toise, avant de faire une grimace en guise de sourire. Ses dents étaient gâtées par la cigarette et la boisson, et elle avait des yeux d’un bleu gris, empreints d’une froideur inimaginable. Ses cheveux teints en blond platine ternissaient davantage son teint de poupée de porcelaine.
    Je regarde mon frère en face :
    - J’aimerais te parler Aïssa… Heu… pas ici bien sûr… Tu penseras à passer à la maison…
    Il m’interrompt avec un large sourire :
    - Bien sûr… nous passerons moi et Monique pour un café…
    Je lève la main d’un geste impatient :
    - Non… Tu viendras seul… Affaire de famille.
    Monique me lance un regard mitrailleur. À cette minute, naîtra pour toujours son animosité à mon égard.
    Pour me narguer, elle prend le bras de mon frère, et l’entraîne vers le coin de la rue.
    Je verse des larmes d’amertume. Mes parents voulaient ce qu’il y avait de mieux pour Aïssa. Ils avaient consenti les larmes aux yeux à le laisser s’installer en Europe et loin d’eux. S’ils voyaient cette marionnette avec qui il passait son temps, ils en mourraient de honte.
    Aïssa était certes mon frère aîné, mais j’étais plus avisée que lui. Je voyais où allait l’emmener son inconscience.
    Lorsqu’il vint chez-moi, Aïssa, qui connaissait impertinemment ma réaction vis-à-vis de son amie, tenta de plaider sa cause :
    - Toi tu as Kamel… Tu as quelqu’un qui t’aime et qui pense à toi… Par contre moi…
    - Kamel est mon mari… Par contre, que pourrait représenter cette femme pour toi ?
    - Une amie… une compagne…
    - Une épouse… ?
    Il baisse les yeux, puis les relève pour me demander :
    - Tu y vois un inconvénient ?
    - Je vois que tu perds ton temps Aïssa… Et tu vas gâcher ton avenir et ta vie si tu continues à fréquenter cette loque.
    - Je… je ne la fréquente pas… Je vis avec elle.
    - Je m’en doutais… Ne me prends pas pour une gourde.
    Il sourit :
    - Tu es loin de l’être Louisa. Mais, vois-tu petite sœur, je n’y peux rien, c’est plus fort que moi.
    Je me mets à réfléchir rapidement quant au moyen de tirer mon frère de cette mauvaise posture. Je repense au bled, et à mes parents. L’image de Tassadite ma cousine s’affiche devant mes yeux.
    - Aïssa, je n’ai pas vu mes parents, cela fera bientôt trois ans. J’ai la nostalgie du bled.
    Il s’approche de moi et me prend par les épaules :
    - Tu veux rentrer au bled pour quelques jours ?
    - Oui… mais comment faire… ? Kamel ne pourra pas m’accompagner, il est très pris par son travail. Mais… mais toi… tu n’as pas encore pris ton congé cette année.
    - Tu veux dire… (Il s’humecte les lèvres ) tu veux que je t’accompagne… c’est çà… ?
    Je hoche la tête d’un air résigné :
    - Qui d’autre pourrait le faire en dehors de mon mari. Il n’y a que toi Aïssa. Et puis cela te changera de tes journées mornes ici à Paris.
    - Mes journées ne sont pas du tout mornes. Je sais occuper mon temps et…
    Je lève une main protestante :
    - S’il te plaît mon frère, s’il te plaît… Je connais tout ton emploi de temps… Enfin assez pour en conclure que tu perds beaucoup de temps dans les futilités. Tu as la chance de réussir sans trop de mal dans un pays où des émigrés mettent des dizaines d’années pour s’en sortir. Tu as quitté le crasseux dortoir pour un beau logement dans un des quartiers les plus connus. Tu travailles bien et tu gagnes beaucoup d’argent. Que veux-tu de plus ? Tu es encore jeune et ambitieux, je ne veux pas que tu gâches ton avenir.
    Aïssa pousse un soupir :
    - Je ne gâche pas mon avenir Louisa… Je vis. Je veux vivre tant que j’ai encore ma jeunesse et ma santé… Je ne veux pas finir comme ces émigrés qui passent leur vie à se priver de tout, et mettent leur argent de côté pour les vieux jours… Ah… Ah… Ah… Comme s’ils savaient qu’ils allaient vivre jusqu’à cette étape. Souvent ils crèvent ici même, dans des mines ou des usines et retournent chez eux dans un cercueil. Ceux qui y échappent avec un peu de chance, sont souvent atteint de maladies incurables et donc invalides pour le restant de leurs jours. Louisa… petite sœur… Je ne veux pas passer ma vie à trimer pour rien. Je veux vivre comme je l’entends.
    - Très bien Aïssa… Je ne vais pas trop m’étaler là-dessus. Je veux juste que tu m’accompagnes au bled pour quelques jours.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  48. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 49eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Tassadite semblait aussi heureuse que je l’étais moi-même le jour de mes noces. Je demandais à Aïssa s’il allait l’emmener avec lui à Paris. Mais comme je m’y attendais, mon frère, qui ne réalisait pas encore cette union, n’était pas trop chaud à cette idée. Il me dira tout simplement qu’il n’envisageait rien pour le moment. Tassadite restera avec nos parents au bled. Qui va s’occuper donc d’eux ? Un argument de taille qu’il brandira devant toute la famille. Tassadite était déçue, mais en fille de bonne famille, se fera toute discrète. Je l’exhorte à s’imposer à Aïssa afin que ce dernier consente à la laisser nous accompagner en France, ne serait-ce que pour quelque temps. Mais, aussi bien élevée qu’elle était, elle me répondra que ce que son mari décidera pour elle sera toujours le meilleur.
    Je la comprenais fort bien. Tassadite n’en revenait toujours pas d’être mariée à Aïssa. Elle avait tant rêvé de ce moment que lorsqu’il arriva, elle ne savait plus si c’était un rêve ou une réalité. Je restais deux mois au bled. J’avais repris mes forces, et mon teint d’autrefois. Le grand air de la campagne auquel j’étais habituée revigora mon organisme. Je vivais sur une autre planète… Paris me paraissait si loin, et son ciel gris et terne semblait sortir d’un cauchemar duquel je venais de me réveiller. Hélas, l’heure de départ arriva. Trop vite à mon goût… Je devais donc me rendre à l’évidence et me préparer à rentrer en France où m’attendait Kamel. Mon pauvre mari était resté trop longtemps seul. Je suis une égoïste… Il était si bon avec moi. Cette pensée me donnera la force de préparer mon paquetage et de reprendre le chemin du retour.Je verse des larmes de chagrin à l’idée de quitter mes vieux parents. Qui sait si je les reverrais encore un jour ?
    Le bateau me parut moins effrayant que lors de mes deux précédents voyages. Avec Aïssa je suis montée me promener sur le pont pour admirer le coucher du soleil sur la grande bleue. Cette fois-ci, le temps était très calme, et je ne souffris pas du mal de mer.
    Nous arrivons à Paris sous une pluie battante. Un froid glacial planait sur la ville, et j’eus tout de suite l’impression d’avoir laissé pour toujours le soleil derrière moi. Kamel vint nous chercher à la gare. Il avait loué une camionnette pour nous éviter le trajet en bus. Il était avide des dernières nouvelles. Il donne une grande tape dans le dos à Aïssa pour le féliciter pour son mariage. Un des cousins du bled, qui venait de rentrer, lui avait appris cet évènement.
    Aïssa demeura silencieux. Il passera la nuit dans notre appartement et, dès le petit matin, il quittera les lieux sans avertir. Est-il allé rejoindre Monique… ?
    J’en étais certaine. Mais ne voulant pas broyer du noir, je tentais de chasser cette idée en me plongeant dans le nettoyage de la maison. Ma belle-mère me rendit visite dans l’après-midi. Elle me sermonna longtemps sur mon ingratitude… Elle aurait aimé m’accompagner au bled… Oui je sais mais…. Et comment… ?
    Je répondis aussi calmement que je le pouvais. Je ne voulais surtout pas avoir à l’affronter sur un voyage que j’avais hâtivement entrepris. Les causes en étaient des plus sérieuses.
    Je lui parle du village, du mariage de Aïssa, des derniers potins, avant de lui remettre quelques présents. Elle se contenta de m’écouter en fouinant dans les paquets, puis s’en alla la tête haute et l’air méprisant.
    C’était ma belle-mère ! Je ne m’y attendais pas à autre chose de sa part. Un mois passe. Aïssa venait de temps à autre dîner à la maison. Il avait repris son travail, et ses longs trajets le maintenaient souvent loin de Paris. Un soulagement pour moi… ! C’était évident, il ne pouvait revoir aussi souvent Monique comme par le passé, car lorsqu’il rentrait, il allait chez-lui, ou venait chez-moi… Enfin… c’est ce que j’espérais. Un matin, je me réveillais nauséeuse et la tête lourde. Je tente de me lever mais un vertige me fera retomber sur mon oreiller. Pas question de quitter mon lit. Relaxe pour aujourd’hui. Mes clients n’auraient qu’à revenir une autre fois. Mme Olivier vint pour les nouvelles et me trouva de mauvaise mine. Elle me prépare une tisane, avant d’appeler un médecin… Ce que j’avais soupçonné s’avéra juste : J’étais enceinte. Le mot joua sur mes lèvres un moment avant d’atteindre mon esprit. Une onde de bonheur m’envahit. Enfin, je vais être maman… Je… je devrais apprendre l’heureuse nouvelle tout de suite à mon mari..

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  49. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 50eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Mais le médecin interrompt mon excitation. Il se penche vers ma logeuse et lui murmure quelque chose à l’oreille. Cette dernière vint me border et se met à caresser mes cheveux :
    -Je n’aimerais pas freiner ta joie, mais le docteur te demande de passer à son cabinet pour des examens plus approfondis… Il… il te trouve un peu trop pâle… C’est juste une fatigue passagère, je suis certaine, mais autant en avoir le cœur net.
    Je mordis ma langue… Non le médecin ne me trouve pas seulement pâle… Il doit suspecter autre chose.
    Je tente d’en savoir plus. On m’assura encore une fois que c’était juste des examens de routine auxquels on obligeait toutes les futures mamans.
    Je promets de passer au cabinet dès que mon mari aura un moment de libre. Mme Olivier proposa de m’accompagner, mais je la remercie de sa peine. Elle s’est avérée extrêmement affective avec moi, et je ne voulais pas lui en demander plus.
    Mon mari rentre, exténué, comme à ses habitudes, et me trouve encore au lit. Je lui apprends la nouvelle, avant de lui annoncer qu’on devrait passer au cabinet du médecin.
    Il ne lui en fallait pas plus pour s’inquiéter. Il rêvait tant de devenir papa un jour.
    Le lendemain, il m’accompagne au cabinet du médecin, où une infirmière m’as prise tout de suite en charge. Des analyses, des examens, des auscultations. Je fus passée au peigne fin.
    Après une interminable journée, le médecin vint nous annoncer d’un air gai que tout allait bien.
    Je pousse un long soupir de soulagement. Mais… Il brandira son index pour me recommander le repos le plus total… Je devrais ménager mon petit corps et bien le nourrir si je voulais garder mon bébé… Je lui avais appris que j’avais déjà fait une fausse couche, voilà presque deux années… Une raison supplémentaire, me rétorquera-t-il pour prendre davantage soin de moi.
    Nous rentrâmes chez nous fatigués mais heureux comme nous ne l’avons jamais été. Kamel me mettra tout de suite au lit, malgré mes protestations, et alla s’occuper du dîner qu’il me servira dans un plateau.
    Il avait préparé une soupe, des spaghettis aux olives, des steaks et une omelette. Je me mets à rire… Comment pourrais-je avaler tout ça ? Il me menaça d’appeler tout de suite le médecin si je refusais de manger.
    à vrai dire, je n’avais pas trop faim… J’étais épuisée par ma longue journée et je n’avais qu’une seule envie : dormir d’une seule traite jusqu’au matin. Pourtant je dûs passer sous le joug et engloutir le dîner préparé par mon mari.
    Il en fut satisfait. Avant d’éteindre la lumière ce soir-là, il me promettra de m’acheter un cadeau… Quelque chose qui me fera plaisir… Lui était déjà comblé par ma présence et celle de l’enfant qui allait naître… J’étais émue aux larmes… Et pour ne pas le décevoir, je lui demandais de me laisser un temps de réflexion… Peut-être irions-nous ensemble faire des emplettes pour le bébé, et d’ici là je pourrais tomber sous le charme d’un accessoire qui me fera envie.
    Kamel arrange mon oreiller, rabat mes couvertures et m’embrasse pour me souhaiter une bonne nuit.
    Deux mois passent. Aïssa avait appris par un cousin que Tassadite, sa femme, était enceinte. La nouvelle ne l’enchanta point. L’ombre de Monique planait toujours sur nous, et Kamel m’avait appris qu’il les avait déjà rencontrés à maintes reprises ensemble.
    Je réplique à Aïssa qu’il devrait être heureux à la pensée d’être papa… Notre descendance est assurée… Que demander de plus pour fructifier notre nom et nos biens… Peut-être que ce sera un garçon… Nous n’aurions alors plus de soucis à nous faire quant à l’héritage.
    Mais mon frère ne se dérida point. Je me sentais trop fatiguée pour lutter davantage. Je souffrais de douleurs au ventre et de maux de tête. Le médecin m’avait prescrit un traitement qui ne donnait rien.
    Au bout d’un mois, je ne pouvais plus tenir… Je ne pouvais ni dormir, ni marcher, ni même manger… Malgré l’insistance de mon mari et de mon médecin, je ne pouvais rien avaler. La nourriture me répugnait… Je vomissais mes entrailles à la moindre odeur culinaire.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  50. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 51eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Un soir, alors que je discutais avec mon mari, je fus prise d’un malaise et je perdis connaissance. à mon réveil, on m’apprit que j’avais fais une fausse couche. Kamel affichait un air affligé. Mme Olivier et Aïssa se tenaient à mon chevet. Mon frère ne prononçait pas un mot. Mais ma logeuse me parlait d’une voix douce.
    Encore étourdie par l’anesthésie, je ne pouvais encore ni réagir ni comprendre ce qu’on me disait.
    Je regardais mon mari qui vint me prendre les mains pour les serrer dans les siennes. Ma langue était pâteuse et j’avais le souffle court. J’essaye de dire quelques mots, mais je n’arrivais qu’à émettre un son rauque.
    Une infirmière vint me prendre la température, avant de m’administrer un sédatif.
    Durant plusieurs jours je restais là, inerte et sans forces… J’étais dans une clinique non loin de chez moi, où on avait dû procéder à un curetage, étant donné que le fœtus était mort dans mes entrailles.
    Quand je pus enfin reprendre quelques couleurs, le médecin vint m’annoncer une nouvelle qui me glaça le sang : je ne pourrai plus jamais avoir un enfant… Une anomalie congénitale !
    Je me laisse retomber sur mon lit, avant de donner libre cours à mon chagrin et à ma détresse. J’en voulais à toute l’humanité… Pourquoi moi ? Pourquoi ? Qu’ai-je fait pour mériter un tel sort ? Je ne serai jamais une maman. Jamais je ne pourrai bercer un enfant dans mes bras !
    Kamel qui était déjà au courant tente tant bien que mal de me consoler. Je repousse tous ses raisonnements et lui lance au visage que je voulais divorcer… Qu’il était libre de se remarier… Que je ne pouvais pas le condamner à la solitude, alors qu’il pourrait engendrer avec une femme plus chanceuse que moi.
    La crise passe, mais les rebonds ne s’estompent pas. Je rentre à la maison, où mes beaux-parents m’attendaient. Nna Daouia semblait plus déçue que moi, mais ne voulant pas me froisser devant mon mari, elle m’assura que parfois les médecins passent à côté de la plaque. Le temps seul pourra nous renseigner… Kamel pourra plus tard penser à son avenir.
    Cette dernière phrase me renseigna amplement sur les pensées de ma belle-mère. C’était légitime, elle voulait des petits-enfants. Des garçons qui propageront le nom et prolongeront la longévité familiale.
    Son souhait était le mien… Je n’aimerais pas condamner mon mari à une solitude forcée.
    Moi je pourrais rentrer au bled et me contenter de ce que me légueront mes parents… Peut-être pourrais-je élever mes neveux, les enfants de Aïssa… Ce sera tout comme si c’étaient les miens… Et puis je serais avec Tassadite… Elle aussi sera heureuse de m’avoir auprès d’elle en attendant que Aïssa daigne l’emmener en France.
    Ma tête bouillonnait… J’échafaudais à chaque minute des scénarios. Je pensais aux moments de bonheur que j’avais eus auprès de mon mari… Jamais je ne pourrais rencontrer un homme meilleur que lui. Kamel était unique… Il était aussi le seul homme que mon cœur avait choisi et accepté…
    Je m’en remettais tout doucement. Mme Olivier venait chaque jour me tenir compagnie et me consoler : je ne suis ni la première ni la dernière femme qui n’aura jamais d’enfants… Des millions de femmes dans le monde subissent le même destin… Et puis, même lorsqu’on a des enfants, il n’est pas sûr qu’on ne se retrouve pas seul à la fin de sa vie. Son exemple était le plus concret.
    De jour en jour, j’acceptais mieux mon destin. Mais au fond de moi, je persistais à penser que Kamel devrait prendre une autre femme pour avoir une descendance. Je ferai mieux de penser à la façon la plus directe et la plus logique pour l’en persuader. Un soir, n’en pouvant plus, je laisse tomber tout de go : Kamel… je veux divorcer… Je n’ai pas le droit de te condamner à vivre sans enfants… Divorçons. Ainsi tu pourras refaire ta vie avec une femme plus saine et plus apte à engendrer. Kamel sursaute… Il me dévisage sans comprendre. Puis comme mû par une force surnaturelle, il se lève d’une manière si brutale qu’il fera tomber et la chaise sur laquelle il était assis et le bibelot qui se trouvait sur la table à côté de lui :
    -Louisa… (Il me touche le front) Louisa… Tu te sens bien ?
    - Je ne me suis jamais sentie aussi bien.
    - Alors pourquoi veux-tu divorcer ? Pourquoi me demandes-tu de prendre une autre femme ?

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  51. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 52eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Je pousse un long soupir avant de sentir les larmes inonder mes joues :
    -Kamel..Dieu seul sait si je te demande tout çà de gaité de cœur…Je ne veux que ton bonheur, mon cher mari…Durant toutes ces années que j’ai passées auprès de toi, tu as été un mari attentionné, et un homme exemplaire….Je ne pouvais avoir mieux dans cette vie…Hélas ! Il est écrit quelque part, que notre bonheur sera ruiné par ma faute…Je suis incapable de te donner un enfant et je serais encore plus malheureuse si tu persistes à refuser de prendre une autre femme ….Je n’aimerais pas être l’outil de ta solitude et de ton malheur….Alors s’il te plaît consent à divorcer et remarie-toi vite…Je pourrais même me mettre tout de suite à la recherche de celle qui pourrait répondre à tes aspirations.
    Kamel m’avait laissé parler jusqu’au bout, sans m’interrompre. Il me regardait d’un air ahuri, et ses yeux reflétaient une telle détresse que j’en fus toute remuée.
    Je baisse les yeux, ne pouvant soutenir longtemps son regard acéré. Mon mari devint tout d’un coup un autre homme :
    -Bien…Je vois que tu as tout planifié à mon insu Louisa ….Je vais de ce pas, moi aussi, planifier mes projets… À compter d’aujourd’hui, tu ne mettras plus les pieds dehors…Tu ne recevras plus personne…Tu ne pratiqueras plus la voyance, et tu ne t’occuperas plus de moi.
    -Hein… ? Mais…je…je….
    -Chut…Pas un mot de plus….Je crois que j’ai été trop souple avec toi…Mon comportement que tu trouves si correct, te pousse à vouloir me quitter. Pis encore, tu veux me marier et décider de mon avenir ….Que t’ai-je donc fait, Louisa, pour mériter une telle animosité et un tel mépris de ta part.. ?
    Sans me laisser le temps de répondre, il reprend :
    -Désormais tu vas te plier à tous mes caprices…Et je serais sans pitié avec toi.
    -Mais Kamel, je…, je voulais juste ton bonheur…
    -Que connais-tu donc à mon bonheur ? Que peux-tu comprendre d’un homme qui t’as toujours aimée et respectée ? Je me rends à l’évidence…Tu veux rentrer au bled et m’abandonner à mon sort…Tu veux me contraindre à prendre une femme….Une poule pondeuse…..Tu veux me gâcher la vie Louisa, voilà ton but…Mais je ne te laisserais pas faire…Jamais je n’accepterais de te laisser prendre en main ma vie et mon destin.
    Je demeurais sans voix !
    Mon mari était furieux. Je ne le reconnaissais plus…Du moins je pouvais comprendre sa colère…Je savais que la déception et l’amertume le rendaient triste et peiné…Mais au point de me menacer…De m’interdire toute sortie et toute visite….
    Je me mis à pleurer et Kamel sortit en claquant la porte derrière lui. Il ne revint que tard dans la nuit. Pour la première fois depuis notre mariage, mon mari rentra à la maison ivre- mort.
    Je ne savais plus quel comportement adopter. J’étais tiraillée entre l’envie de fuir et de le laisser décider lui-même de la suite des évènements, et celle de rester auprès de lui jusqu’à ce que la crise passe.
    Dès le lendemain, il mit son plan à exécution. Il m’enferma à clé, et informe Mme Olivier que je ne pouvais recevoir personne y compris elle-même et la famille.
    Loin d’être dupe, ma logeuse, vint me retrouver dès que Kamel eut le dos tourné. Elle avait le double des clés, et ne s’était pas fait attendre.
    J’avais tant pleuré dans la nuit, que mes yeux et tout mon visage étaient boursouflés. Je racontais tout mon drame à Mme Olivier, qui me consola de son mieux avant de lever son index :
    -Louisa, tu mérites une bonne fessée. Est-ce une chose que celle de demander le divorce, puis de proposer le remariage à son propre mari. Pis encore tu lui proposes de dénicher la poule pondeuse, comme il l’a si bien souligné.
    -Je voulais juste trouver une solution à notre situation à tous les deux …Kamel n’est pas obligé de mourir sans descendance à cause de moi.
    Mme Olivier me prend dans ses bras et se met à me bercer :
    -Je te comprends ma fille. Et je saisis amplement la profondeur de tes émotions, et de ton chagrin, mais vois-tu un homme est un homme, aucun mâle dans ce monde n’aimerait se faire dicter sa conduite…..Kamel est de plus très épris de toi…Ta réaction l’a fortement ébranlé. L’amour, Louisa, est une chose bénie, mais qui pourrait s’avérer aussi dangereuse que le venin d’un serpent lorsqu’on se met à badiner avec les sentiments.
    Voyant mon air abattu, elle se lève et me lance :
    -Je te laisse te reposer…Ce soir, je vais tenter de discuter avec Kamel. Ton mari est un homme formidable, ne joue pas donc avec le feu ma fille.
    Mme Olivier me quitte. Je demeure un moment seule à méditer sur mon sort, avant de m’endormir, épuisée par tout ce que je venais de vivre.
    Kamel revint de son travail à la nuit tombée. Il était un peu honteux de son comportement de la veille, mais ne le montra pas trop. Il pris sa douche et ressortit.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  52. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 54eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Aïssa embarque enfin, et nous pouvions souffler. Je demande à Kamel l’autorisation de rendre visite à cette Française qui avait fait de mon frère cet être insensible qui ne pensait plus qu’à elle.
    Je me rendis donc à l’autre bout de la ville, où je n’eus aucun mal à trouver l’adresse de cette femme.
    Elle me reconnut bien sûr. La cigarette au bout des lèvres, elle me toise de haut, avant de s’effacer pour me céder le passage.
    L’appartement était à peine meublé : un lit, des vêtements jetés pêle-mêle sur une commode, des bouteilles de vin et des paquets de cigarettes jonchaient le sol.
    Monique me fait signe de m’asseoir sur le lit, et se met près de moi en rejetant un nuage de fumée que je balayais d’une main rageuse.
    Cette femme savait vous saper le moral au premier coup d’œil.
    Elle avait deviné les raisons de ma visite et s’en délectait.
    Elle savait qu’elle pouvait manipuler Aïssa et faire de lui ce qu’elle voulait.
    Elle me regarde un moment sans rien dire. Puis ébauche un sourire qui dévoile quelque prémolaire en moins :
    - Tu es Louisa. On s’est déjà rencontré une fois… Je ne me rappelle plus où exactement…
    - à l’entrée d’une grande surface…
    - Ah oui ! Cela me revient… J’étais avec ton frère Aïssa… Il est parti au bled… hein… ? Vous l’avez poussé à partir vous autres… Il n’était pas vraiment emballé.
    Je redresse la tête et lance :
    - Il devrait se réjouir d’être bientôt papa, et ne pas perdre son temps en votre compagnie.
    Elle hoche la tête :
    - C’est ce que je ne cesse de lui répéter, mais il ne m’écoute pas… Je lui ai même suggéré de l’accompagner…
    Elle se met à rire :
    - Tu imagines un peu ma petite… Un homme qui débarque au bled avec une femme pour assister une autre dans son accouchement… Ah…Ah…Ah… Laisse-moi donc rire… Deux femmes qui se disputent un homme au moment où toute la famille attend un grand événement. Oh… Ah…Ah…Ah… Laisse-moi donc rire, j’ai oublié que l’autre gourde ne se doute même pas de mon existence… Heureusement que la polygamie n’existe pas en France.
    Je me lève d’un bond :
    - Tu sais bien que mon frère s’est marié… Pourquoi t’entêtes-tu donc à lui coller à la peau, alors que la polygamie n’existe pas chez vous.
    Elle s’arrête de rire :
    - Mais je n’en ai que faire moi. Ton frère ne veut pas me quitter. Et puis, si quelqu’un devrait se plaindre de cette situation c’est bien moi… Lorsqu’on s’est connus, Aïssa et moi, il n’était pas marié… C’est vous autres qui avaient monté tout ce scénario pour l’éloigner de moi… Hélas ! Vous avez échoué tous… Aïssa est revenu vers moi…
    - Et si jamais il ne revient pas du bled cette fois-ci… ?
    Elle me regarde dans les yeux :
    - Je donnerais ma main à couper… Aïssa ne tardera pas à rentrer et à revenir comme un esclave fidèle envers son maître… Donne-lui juste le temps de voir son rejeton… Enfin… S’il reste le temps qu’il faut pour cela !
    Elle hausse les épaules :
    - à mon âge, je n’ai plus rien à perdre, lui ou un autre, cela m’est bien égal… Mais Aïssa me plaît… Il est beau, jeune, docile, charmant… J’avoue que je suis comblée…Elle se retourne vers moi et m’indique la porte :
    - Dehors Louisa… Ne reviens plus m’embêter… J’ai été gentille, je t’ai reçue chez moi, alors ne m’importunes pas davantage.
    Je ne pouvais me retenir devant tant d’arrogance ! Lui sautant au cou, je la fais tomber d’un coup de pied dans le tibia, avant de la saisir par les cheveux et de la traîner par terre. Plus elle criait, plus elle recevait des coups. Quand je me relève, Monique gisait inconsciente à mes pieds… Une touffe de ses cheveux rêches et colorés était restée dans ma main, et je m’en débarrassais vivement d’un geste, avant de saisir mon sac et de quitter les lieux… J’étais hors de moi… Je ne savais plus ni où me diriger, ni quelle direction prendre pour rentrer… N’en pouvant plus, je m‘assois sur un banc au bord d’un petit lac et me mets à pleurer à chaudes larmes. Aïssa nous a traînés dans la boue. Nous deviendrons bientôt la risée de tout le village, si jamais un seul des émigrés qui nous connaissent découvre le pot aux roses. Certes, beaucoup d’entre eux vivaient maritalement avec des Européennes, mais du moins ils avaient pris des femmes jeunes, assez belles et mêmes aisées… On les enviait plutôt… Aïssa par contre s’était fait rouler dans la farine… Il remettait ses économies et ses revenus à cette vieille carcasse, qui savait l’embobiner… Tassadite, si jeune, si fraîche, n’était pas arrivée à lui faire oublier cette sorcière… Il finira mal mon frère, me dis-je en me levant enfin pour me diriger vers la station de bus.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  53. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 55eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Je raconte à Kamel toute la scène chez Monique, et il me reproche mon emportement. Monique va sûrement profiter de la situation et déposer plainte pour coups et blessures, et même pour violation de domicile… Elle est chez elle en France et pourrait inventer n’importe quoi… Rien de plus facile pour elle que de m’accuser de tous les maux, et de me faire emprisonner… Je risquais gros.
    Je me remets à pleurer. Mon propre frère me donne tant de mal ! Moi qui voulais mener une vie paisible et sereine. Moi qui étais contente de l’avoir auprès de moi en France afin de ne pas trop ressentir ma solitude et ma nostalgie !
    J’attendais à tout moment la police… à chaque fois que je mettais les pieds dehors, je ne pouvais m’empêcher de sonder les lieux et de me retourner à chaque pas pour vérifier qu’on ne me suivait pas.
    Deux semaines passent. Aucun signe de Monique… Kamel me rassure enfin :
    - Je pense que cette femme n’a plus aucune raison de déposer plainte maintenant… Ses blessures ont dû se cicatriser… Heu… Peut-être qu’elle ne voulait rien faire par égard pour Aïssa.
    - Mais elle va tout lui raconter. Je n’en doute pas…
    Il hausse les épaules :
    - Et alors ? Tu ne voulais que son bien… Tu voulais le sauver des griffes de cette tigresse.
    Aïssa rentre un mois plus tard. Il n’était ni heureux ni chagriné… Son visage n’exprimait aucune émotion… Un autre à sa place n’aurait pas hésité à montrer sa fierté d’être l’heureux géniteur d’un garçon.
    Mais mon frère vint me rendre visite pour me remettre quelques présents et me donner les dernières nouvelles de la famille.
    Il avait prénommé son fils Belaïd. Mon père avait pleuré de joie en prenant son premier petit-fils dans ses bras.
    Tassadite allait bien et pouvait reprendre désormais ses travaux dans la maison, car en dehors de l’allaitement, c’est ma propre mère qui s’occupera du bébé, comme il était de coutume dans les familles où vivaient encore les belles-mères.
    Je félicite Aïssa, puis je sentis les larmes inonder mes joues :
    - Tu ne connais pas ton bonheur mon frère… Tu ne connais pas ton bonheur… Moi je ne connaîtrai jamais cette joie et cette fierté que tu as dû ressentir en prenant ton enfant dans tes bras.
    Il me serre la main et garde le silence . Je le pousse du coude :
    - Tu as perdu ta langue… Belaïd va bientôt grandir et te suivra en France…
    Il rit :
    - Je ne pense pas Louisa… Belaïd vivra au bled avec sa mère… Il n’aura rien à faire ici… La France était un rêve pour nous. Mais le rêve pourrait parfois s’avérer décevant.
    - Cela ne tient qu’à toi… Tu peux rentrer au bled si tu veux… Ou bien tout bonnement ramener Tassadite et ton fils… Ils seront plus heureux, et toi tu seras plus tranquille.
    Il secoue sa tête :
    - Non Louisa… Non ma sœur… Je ne peux pas ramener ma famille ici… Je n’en ai pas le courage. Je suis encore…
    Il suspendit sa phrase et j’enchaîne :
    - Tu es encore avec Monique.
    Il n’y avait plus rien à faire pour lui. Désormais, nous devions accepter cette situation. Aïssa ne changera jamais. Il avait décidé de mener une double vie, et nous n’y pouvions rien. Kamel me rassura quelque peu, en me disant que Monique pourrait mourir ou du moins en avoir marre d’un provincial et quitter Aïssa pour un Français. Mais j’en doutais fort. Ce genre de femmes était coriace. Une fois leur grappin jeté, elles ne lâchaient plus prise. Le temps, hélas, me donnera amplement raison.
    Aïssa continua à me rendre visite aussi souvent qu’il le pouvait. Jamais il ne me parla de la scène que j’avais eue avec Monique, et j’en déduis que cette dernière ne lui avait rien dit.
    Dans son entourage immédiat (entre émigrés et Français), on savait. On savait que Aïssa vivait en concubinage avec une roumia. On se demanda s’il n’allait pas abandonner sa femme légitime et son fils. Beaucoup auparavant avaient comme lui tenté l’aventure du concubinage, et s’en étaient mordu les doigts. Une fois pris dans les griffes de ces diablesses, ils ne pouvaient plus faire marche arrière. Alors ils abandonnaient famille et biens, et coupaient carrément les ponts avec le bled pour n’y revenir qu’à leur vieillesse ou, pire, dans un cercueil.
    J’étais triste pour mon frère. J’étais triste pour mes parents et pour Tassadite et le bébé… J’étais triste pour moi.
    J’ai dû frôler la dépression… Parfois il m’arrivait de me lever en pleine nuit, les joues inondées de larmes. Je faisais des cauchemars… Le bon sommeil me fuyait et je me réveillais le matin plus fatiguée que la veille.
    Plusieurs fois dans la journée, je me surprenais à parler seule et à haute voix… Je ne mangeais plus… Je ne pouvais rien avaler tant ma gorge était nouée… Je maigrissais, et cet état alarma Kamel et Mme Olivier.
    On m’encouragea à consulter un médecin qui mettra tout de suite mon état sur le compte de mes deux fausses couches… Il me prescrira des calmants et me conseilla de prendre quelques jours de vacances.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  54. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 56eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Je pensais tout de suite à rentrer au bled. Malgré mes fatigues, je me mets fébrilement à préparer le voyage. Kamel, cette fois-ci, allait m’accompagner. J’en fus heureuse. Je mets Aïssa au courant. Il m’encouragea… Heu… je pense qu’il voulait me voir auprès de son fils qui devrait frôler un peu plus de six mois maintenant.
    Il était adorable le petit Belaïd, avec ses fossettes et ses grands yeux rieurs. Il entamait la poussée dentaire, et deux incisives émergeaient de la mâchoire inférieure. Il souriait tout le temps et suçait son pouce. J’étais sous le charme.
    Tassadite, par contre, semblait absente, effacée et fatiguée. Je la questionnais sur son état et elle éclate en sanglots. Aïssa ne l’aimait pas, me dit-elle. Il ne lui écrivait jamais, n’envoyait jamais un cadeau à son intention, et se contentait de donner de ses nouvelles à ses parents sans demander son reste. Pourtant le petit bout chou de Belaïd était bien son fils. Et puis il y a un autre en route.
    Je dévisageais ma belle sœur. Il est vrai qu’elle avait l’air un peu boursouflée, mais je n’avais pas remarqué son ventre légèrement arrondi. Elle attendait un deuxième enfant… Elle était déjà au quatrième mois.
    Je la félicitais en tentant de cacher mon désarroi. Aïssa était-il au courant ?
    Elle secoue sa tête. Non ! Comment l’aurait-il su… ? Elle-même n’était pas sûre de son état jusqu’à ces derniers temps. Et… et elle avait peur de le lui annoncer. Aïssa lui avait certifié qu’il ne voulait plus d’enfants… Quel toupet ! Je ravalais de justesse mes mots ! Il était bien le premier concerné dans cette affaire non ? Je rassurais Tassadite autant que je le pouvais. Aïssa n’était pas aussi mauvais que ça… Il comprendra. Et puis quoi de plus heureux que la naissance d’un enfant dans la famille ! Mes parents seront heureux de recevoir leur deuxième héritier.
    Ma belle-sœur me serre dans ses bras : Et si le futur bébé est une fille ? Je souris… Nous l’accueillerons tout comme son frère aîné, rétorquais-je.
    Je la regarde et elle devine le combat qui se livrait en moi. Je donnerais ma fortune, voire ma vie pour avoir un enfant. Quel que soit son sexe.
    Tassadite me consola en me tendant Belaïd. Il est le fils de la famille, donc le mien aussi. Je souris en serrant le bébé qui me souriait.
    Je passais de bonnes vacances. Mes angoisses, si elles ne disparaissaient pas totalement, diminuèrent. J’avais pris du poids, et mon visage avait repris des couleurs.
    Ma mère appréhendait déjà le moment de mon retour en France. J’avais ramené un peu de gaîté dans la maison…
    Kamel passait de longues heures à bavarder avec mon père qui retrouvait en lui l’enfant prodigue… Mon mari était fort estimé au village, et nous reçûmes beaucoup de gens qui voulaient juste le voir et discuter avec lui. Il avait inspecté les champs, et était rentré content à chacune de ses visites. Un vent de bonheur et de paix soufflait sur le village et ma famille.
    Kamel avait eu des échos aussi sur quelques activités politiques. On parlait de l’éventualité d’une révolution… Une révolution qui permettra au pays de recouvrer sa souveraineté. Mon mari était tout remué et me certifia que si le besoin s’en faisait sentir, il n’hésiterait pas à y participer d’une manière ou d’une autre. J’en fus bien fière.
    Le moment du départ vint. Larmes et interminables embrassades étaient au rendez-vous comme à chaque fois.
    Une fois sur le bateau, je libère mon chagrin. Durant toute la traversée je ne cessais de pleurer. Kamel me laisse seule et face à moi-même. Que pouvait-il faire d’autre ? J’étais inconsolable.
    Une fois à Paris, je décidais de reprendre mes activités. La voyance me permettra de traiter les souffrances d’autrui tout en mettant un baume sur la mienne.
    Je mets mon frère au courant de sa future paternité.
    Cette fois-ci, je ne lui laissais point le temps de se lamenter ou de faire des commentaires. Il était responsable de famille, et le reste ne m’importait pas. Il devrait prendre son rôle en considération… Après tout, Tassadite n’a pas ramené ces enfants de chez ses parents !
    J’étais devenue taciturne et sans pitié… envers Aïssa et même envers moi-même. Mon frère a été trop gâté et était encore un enfant qui s’accrochait à nous.
    Il était grand temps que cela change.
    Paradoxalement, mon comportement porta ses fruits. Aïssa afficha un air heureux et me promet d’écrire à Tassadite pour demander de ses nouvelles et la rassurer.
    Je soufflais de soulagement.
    Dans mon appartement, je passais de longues heures à prédire l’avenir et à conseiller mes clients. Ces derniers étaient de plus en plus nombreux à venir me voir.
    Maintenant que
    Je maîtrisais plus ou moins la langue de Molière, (bien que je roulais les  » r  » et prononçais assez mal) je recevais même des clients français et parfois même des élites !
    Kamel me taquinait souvent là-dessus. J’étais la conseillère indispensable avant chaque grande décision politique, économique ou sociale. Je ne m’en plaignais pas.
    Quelques uns de ces gens me proposaient même leur aide ou revenaient pour me remettre argent et cadeau une fois leurs buts atteints grâce à mes indications.
    Deux années passent. Aïssa était maintenant père de deux enfants. Deux beaux garçons. Belaïd allait sur ses trois années, et le petit Idir avait deux ans.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  55. Artisans de l'ombre Dit :

    Dimanche, 24 Juin 2012 09:50 Facebook Imprimer Envoyer Réagir
    Louisa 57eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Mes beaux parents firent plusieurs voyages au bled, et à chacun de ses retours, Na Daouia, ma belle-mère, ne mâchait pas ses mots pour lancer à qui voulait l’entendre que Aïssa était bien chanceux… Ses fermes rendaient bien, sa femme se portait bien, et il avait deux garçons. Deux futurs hommes qui assureraient la prospérité des biens et de la famille, par contre Kamel…
    Je faisais mine d’être indifférente à ses sous-entendus. Au fond, ses paroles me blessaient profondément. Je comprenais aussi sa réaction somme toute légitime. Na Daouia voulait voir les enfants de son fils ainé. Que pouvais-je faire face à mon sort et à notre destin ? J’ai bien tenté une fois de forcer les choses…
    Mon mari n’aimait pas trop non plus les remarques acerbes et sarcastiques de sa mère. Plus d’une fois il avait eu maille avec elle sur ce sujet. Je me rappellerais surtout ce mois de Ramadhan où j’avais invité mes beaux-parents à venir jeûner avec nous. Malek, mon jeune beau-frère, passait les soirées en notre compagnie avec ses deux enfants et sa femme. Il avait déjà un petit garçon et une petite fille, et un troisième bébé était en route. Sophie ne chômait pas… Elle avait tout de suite compris l’esprit kabyle, et ne voulait point décevoir sa famille…
    Je l’enviais, bien sûr. Les enfants étaient une bénédiction de Dieu. Je voulais moi aussi ma part… Mais cette part de bonheur m’a été refusée. Je me rabattais alors sur les enfants de Malek… Ces chers petits m’aimaient bien et je ne pouvais rester insensible à leurs babillages.
    Mes propres neveux étaient loin. Je ne pouvais les voir souvent. En compensation à leur absence je me rabattais sur les magasins de vêtements pour enfants, et ne ratais aucune occasion de leur faire plaisir. Je m’étais découverte une véritable passion pour les tenues enfantines et les jouets.
    Je faisais aussi de temps à autre du shopping avec les enfants de Malek. À chaque sortie, c’était pour eux la fête. Sophie me reprochait mes “folies”, mais moi, si j’en faisais de ces folies, je les trouvais très douces.
    Un soir donc, alors que la famille était réunie pour la veillée, Na Daouia se met à se lamenter sur le sort de Kamel… Le jeune frère avait déjà sa progéniture, par contre lui allait mourir sans descendance.
    Mon mari se leva alors rouge de colère. Il avait compris l’allusion faite à son encontre et ne passa pas par quatre chemins pour remettre sa mère à sa place. Il ira jusqu’à m’attirer contre lui, comme pour me protéger des autres, et ne lésina sur aucun mot pour raconter notre dispute à ce sujet justement. Non… Non… il ne prendra jamais une autre femme… Il ne veut pas d’enfants… Et gare à celui qui osera encore reparler de ce sujet.
    Offusquée, ma belle-mère se retira dans sa chambre. Depuis ce jour, elle ne reparla plus ni de femmes ni d’enfants pour son fils ainé mais elle ne ratait pas non plus l’occasion de me torturer. À chaque retour du bled, elle me tient le langage “codé” d’un rescapé de guerre qui tente de se venger de l’ennemi.
    Je laisse alors le temps faire les choses. Ma belle-mère finissait toujours par se calmer, d’autant plus que parfois je la menaçais de tout raconter à mon mari.
    Da L’Hocine, aussi effacé et aussi indifférent qu’il l’a toujours été, ne faisait que suivre ces scènes d’un air distant. Pour lui, les affaires de femmes ne le concernaient pas. Kamel ira jusqu’à me certifier d’un air amusé que même les affaires des hommes ne le concernaient pas. Seule Na Daouia affrontait toutes les situations.
    Enfin, le temps finit par colmater les plaies. Ma belle-mère finira par battre en retraite devant mon mutisme et mon indifférence… Elle haussait les épaules à chaque fois qu’on lui posait la question sur l’avenir de notre couple, ou bien lançais des messages lourds de sens comme, par exemple, seule les bonnes poules de basses-cours pouvaient pondre régulièrement des œufs… Les autres, c’est-à-dire les sauvages, elles n’étaient là que pour le décor… !
    En dehors de ces “scènes”, je menais une vie paisible. Mon mari m’aimait, et on était heureux. Avec mes rendements quotidiens, nous pûmes faire face à nos dépenses et même mettre de l’argent de côté. Nous envisagions de construire plus tard une grande maison au bled. En attendant, nous avons pu nous permettre une voiture. Je voulais tellement faire plaisir à mon mari… Je voulais le voir heureux… Je savais qu’il rêvait de conduire son propre véhicule au lieu de prendre tous les matins le tramway pour se rendre à son travail.
    Un jour que nous passions dans la rue, un de ses amis s’arrête à notre niveau pour nous saluer et nous inviter à monter dans son coupé… Kamel était sous le charme. Ce véhicule coûtait une fortune !
    Bien sûr, je ne pouvais offrir un tel cadeau, mais je contribuais autant que je le pouvais à l’achat d’une voiture d’occasion, plus modeste mais assez robuste.
    Kamel était heureux comme un enfant à qui on offrait un jouet. Il se met tout de suite au volant :
    - Tu sais, Louisa… lorsque j’ai décroché mon permis de conduire, il y a des lunes de cela, je ne rêvais plus que de conduire mon propre véhicule. Tu exauces mon rêve le plus secret.
    - Je n’exauce rien… Je ne fais que t’aider, et si cela peut te rendre heureux, c’est tant mieux.
    Mon mari était très doué et très sérieux dans son travail. Ses employeurs et ses collègues l’estimaient bien…
    Il avait donc toutes les latitudes pour réussir sa carrière. En quelques années, il avait grimpé les échelons du succès un à un. Depuis plus d’une année, il n’était plus à l’usine, mais dans l’administration comme chargé de mission. Kamel voyageait souvent, rencontrait des hommes d’affaires, négociait des marchés, proposait des produits…
    En somme, c’était lui qui était chargé de toutes les tâches propres à la bonne image et à la bonne marche de l’entreprise.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  56. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 58e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Pour cela, il préparait à l’avance ses déplacements, et peaufinait ses missions. Bien sûr il ne partait pas seul. D’autres jeunes collègues l’accompagnaient et le secondaient dans ses tâches. Mais c’était lui le principal pion de l’échiquier.
    Kamel multipliait ses déplacements et utilisait son propre véhicule. Il prenait très tôt la route pour ne rentrer que très tard le soir.
    Parfois il partait pour plusieurs jours et revenait épuisé mais satisfait d’avoir décroché des marchés.
    Un soir alors que je préparais sa valise, un mauvais pressentiment s’empare de mon esprit. Je ne sais pourquoi, mais je suspendis mon geste au dessus d’une valise pour laisser tomber un vêtement, et je m’effondrais en larmes sur mon lit.
    Pourquoi pleurais-je ? Je ne pouvais l’expliquer….
    Je me relève pour essuyer mes larmes, puis remets un peu d’ordre dans mes vêtements avant de me diriger au salon où mon mari écoutait la radio :
    -Kamel, je… je ne veux pas que tu partes en voyage.
    Il se retourne vers moi l’air interrogateur et je poursuis :
    -Je t’en supplie ne pars pas….Pas cette fois-ci….Prends un congé ….Repose-toi…Tu travailles beaucoup trop….
    Il se lève et me prend dans ses bras :
    -Voyons Louisa…Que se passe t-il… ? Tu sais bien que je ne peux pas me dérober…J’ai programmé cette mission depuis longtemps….
    -Je sais…Mais je t’en prie, ne pars pas…Ne me laisse pas…
    Je me remets à pleurer et il s’étonne :
    -Que se passe t-il… ? Quelque chose ne va pas… ? Tu es malade.. ?
    -Non ..Non je vais bien….J’ai un mauvais pressentiment c’est tout…Je ne veux pas te savoir seul sur les grandes routes par ce mauvais temps…
    Nous sommes encore en hiver, il fait trop froid, et il y a de la neige un peu partout…et puis, je ne veux pas que tu partes…
    Voilà tout.
    -Tu n’y penses pas ma chérie….Je dois partir…Je ne peux pas refuser une mission qui pourrait rapporter gros à l’entreprise….De quoi as-tu donc peur… ? Que crains-tu Louisa… ? Hein… ? Que crains-tu… ? Je suis déjà parti plusieurs fois en mission, et tu n’as jamais trouvé quoi que ce soit à redire.
    Je renifle :
    -Tu es fatigué, Kamel…Tu n’es pas en état de conduire sur une aussi longue distance.
    -Si ce n’est que pour cette raison, je te dis tout de suite, que Marcel et Marc m’accompagnent..Nous allons conduire à tour de rôle.
    -Pour cette fois-ci, j’aimerais faire partie du voyage….Je veux t’accompagner Kamel.
    - Mais … Je m’en vais travailler, pas en vacances !
    -Je sais…je te promets de rester sage et patiente. Je ne vais pas gêner.
    Il secoue sa tête :
    -Tu ne comprends pas Louisa….Tu vas t’ennuyer à mourir à l’hôtel… Je serais appelé à travailler à l’extérieur et toi, que vas-tu faire pendant tout ce temps-là ?
    -Je pourrais occuper mon temps à visiter la ville.
    -Quelle ville… ? Là où nous nous rendons, ce n’est autre qu’une petite zone industrielle nouvellement édifiée….il y a à peine un hôtel et quelque maisons éparses….Seuls quelques industriels et hommes d’affaires y habitent…Tu ne trouveras ni grands magasins, ni jardins, ni autre chose pouvant t’intéresser.
    Il me serre dans ses bras et essuie mes larmes :
    -Allons Louisa ne fais pas cette tête..Je te promets qu’à mon retour je prendrais mon congé. Nous irons passer quelques jours au bled, et avant cela, nous aurons tout le loisir de prendre la route de Paris à Marseille dans notre propre voiture…
    Tu pourras admirer de beaux paysages, et découvrir des villes dont tu n’as jamais entendu parler….Allez, ne fais plus cette tête de deuil et termine de préparer ma valise.
    -Tu restera absent durant combien de jours.. ?
    -Une semaine tout au plus….Tu ne vas pas trop t’ennuyer avec ta voyance et tes occupations quotidiennes…Et puis tu pourras aller retrouver les enfants de Malek…..Tu les aimes bien, n’est ce pas… ?
    Je hochais la tête :
    -Oui, je les aime bien…Mais je t’aime toi aussi….
    Il sourit :
    -Moi aussi je t’aime Louisa….Ne l’oublies jamais…..Je ne vais pas cesser de penser à toi durant tout le voyage….Je vais compter chaque heure, chaque minute, chaque seconde, qui me sépare de toi….

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  57. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 59eme partie
    Par : Yasmine HANANE

    Nous restons enlacés un moment, puis je retourne dans la chambre pour terminer de préparer ses affaires.
    Et si je demandais à Kamel de lui faire la voyance… ? Cela me permettra de voir plus clair, et de balayer aussi mes inquiétudes.
    Mais mon mari, s’il respectait mon don, ne croyait pas trop à mes prédilections.
    Le paradoxe pour quelqu’un qui conseillait aux autres de passer me voir…
    Pourtant j’avais fais mes preuves.
    Rien à faire donc.
    Mes angoisses reprirent de plus belle. J’étais départagée entre l’envie de retenir mon mari et celui de le laisser partir en espérant que mon mauvais pressentiment n’était qu’un subterfuge pour l’empêcher de s’éloigner de moi.
    Hélas ! Ce n’était pas le cas… Mon mauvais pressentiment était une véritable alerte.
    Kamel parti très tôt le lendemain matin, me laissant triste et angoissée. Il réitéra ses conseils et me demanda de ne pas m’inquiéter.
    Je passais la matinée à me morfondre. Je ne voulais ni sortir ni même recevoir des gens. Mme Olivier me sermonna et me reprocha mon scepticisme exagéré. Après tout, Kamel n’était pas parti seul, et puis ce n’était pas la première fois qu’il partait en mission dans une ville éloignée.
    Je ne pu me détendre qu’une fois que mon mari daigna m’appeler, pour m’apprendre qu’iI était arrivé à sa destination, sain et sauf.
    Je me reprochais alors mon anxiété… Pourquoi étais-je si vulnérable et si réceptive aux forces du mal ?
    Cependant, quelque chose en moi refusait de réagir positivement. Je tentais de balayer mes appréhensions en rendant visite à mon beau frère Malek et à sa famille. Sophie me reçu, son nouveau-né dans les bras ; et à la vue de ce bonheur, j’oubliais mes craintes.
    Mais cela revenait à chaque fois que je me retrouvais seule. Je repris alors ma voyance, et occupais mon temps à courir les magasins et à faire du shopping pour les petits.
    Kamel m’appelait régulièrement tous les soirs.
    Nous discutions alors de choses et d’autres, nous rions de certaines anecdotes, il me racontait sa journée, et moi la mienne. Nous comptions alors tous les deux les heures et les minutes qui nous séparaient.
    La semaine passe enfin. Mon mari devrait rentrer le lendemain. À cette perspective, mon cœur s’emballe. Je m’empresse d’aller acheter des légumes frais, des fruits, de la viandes, des confiseries et tout ce qu’il fallait pour préparer un bon dîner de retrouvailles.
    J’étais plus ou moins rassurée. Kamel sera là demain soir, et je n’aurais qu’à penser à notre prochain voyage au bled. J’étais certaine que ce voyage-là sera mémorable.
    Je me levais tôt pour entamer un grand nettoyage dans mon appartement. Je voulais que chaque chose soit à sa place, et que tout brille de mille feux. J’étais sur un nuage… mon esprit vagabondait à mille lieues de moi…
    Je pensais à mes parents que j’allais bientôt revoir, aux enfants de Aïssa qui grandissaient vite, aux gens du village que j’allais rencontrer, aux projets de Kamel… et… à notre voyage en voiture jusqu’à Marseille, puis d’Alger jusqu’au bled.
    Cette fois-ci, à coup sûr, notre déplacement fera sensation au village. Tous les villageois viendront admirer notre voiture. Nous serions le premier couple à rentrer de l’hexagone avec un quatre roues.
    À cette époque, les émigrés ne pensaient qu’à économiser pour construire des maisons et acheter des terres, il n’y avait pas de place pour les extravagances. Je pensais alors que nous risquions d’être la cible du mauvais œil. Je me mets à rire à cette pensée.
    Je fus soudain tirée de mes méditations par la sonnerie du téléphone. Je cours pour répondre…
    Mon mari m’appelle sûrement pour m’annoncer qu’il est déjà à Paris, ou qu’il allait rentrer un peu plus tard que prévu.
    Je décrochais d’une main tremblante. À peine le combiné porté à mon oreille qu’une voix rauque et autoritaire me demanda si j’étais bien Louisa… Louisa, la femme de Kamel…
    Je répondis par l’affirmation. Sans me laisser le temps de reprendre mon souffle, la voix me demande de me rendre au commissariat de notre arrondissement. La communication est coupée. Je demeure un moment interdite, le combiné entre mes mains. Soudain, la réalité se fraye un chemin dans mon esprit.
    Si on me demandait de passer au commissariat c’est que quelque chose était arrivé. Mon mari a dû avoir un accident.
    Le doute n’était plus permis.
    Je saisi en hâte mon manteau et mon sac et dévale les escaliers.
    Mme Olivier, qui sortait de chez-elle, me dévisage d’un air curieux :
    - Mais enfin Louisa que se passe-t-il ? on dirait qu’il y a une meute de loups après toi.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  58. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 60e partie
    Par : Yasmine HANANE

    J’avais le souffle court et les yeux exorbités. Ma logeuse me tire par le bras :
    - Que se passe-t-il ?
    - Je… je ne sais pas. On vient de m’appeler du commissariat… Je…
    - Du commissariat… ? Pourquoi donc ?
    - Je ne sais pas…
    Je tente de me dégager pour courir en avant, mais elle me retient encore :
    - Attends un moment, je vais t’accompagner.
    Elle court chercher ses affaires, et me prend la main :
    - Ne t’inquiète pas Louisa… Tout ira bien…
    Peut-être qu’il ne s’agit que d’un contrôle routinier d’identité.
    Mon mauvais pressentiment remonte à la surface. Les pulsations de mon cœur augmentaient de seconde en seconde. Mon Dieu ! Mon Dieu faites qu’il ne soit rien arrivé à mon mari… Je n’ai personne que lui pour m’aimer et me protéger… Mon Dieu ! Mon Dieu, faites que ce ne soit qu’une erreur… Mon Dieu…
    Je ne cessais de prier le long de l’itinéraire qui menait vers le commissariat.
    Mon cœur cessa de battre à la vue de deux femmes qui pleuraient à chaudes larmes… Je reconnaissais d’emblée la femme de Marcel et l’autre n’était sans aucun doute que la femme de Marc.
    Elles me regardèrent avant de redoubler leurs larmes. Je me retourne vers Mme Olivier qui me serre le bras avant de chuchoter :
    - Viens allons tout d’abord voir le commissaire.
    Nous fûmes introduites dans un bureau aux murs gris et à la lumière jaunâtre. Derrière un petit bureau se tenait un homme de forte corpulence qui se leva à notre vue.
    - Bonjour Mesdames, je suis le commissaire Durant… vous êtes….
    Mme olivier le devance :
    - Je suis Mme Olivier, et elle est la jeune femme de Kamel…
    - Ah ! Je vous prie de vous asseoir s’il vous plait…
    - Où est mon mari ? m’ecriais-je. Pourquoi m’avez-vous demandé de me présenter au commissariat ? Un malheur est arrivé ?
    Le commissaire me dévisage d’un air triste avant d’annoncer :
    - Je suis navré pour vous ma jeune dame… Je n’aime pas trop annoncer les mauvaises nouvelles, mais je me vois dans l’obligation de vous apprendre que votre mari a eu un accident… Un terrible accident de la route.
    Je porte la main à ma bouche d’où un long cri s’est échappé :
    - Non… non… vous faites sûrement erreur… C’est une mauvaise plaisanterie.
    M. Durant s’approche de moi et mit sa main sur mon épaule :
    - J’aurais voulu que ce soit une mauvaise plaisanterie ma petite dame… Hélas non ! Votre mari et ses deux collègues viennent de trouver la mort dans un accident de la circulation à l’entrée de Paris.
    Je sentis la terre se dérober sous mes pieds, puis je sombre dans un profond trou noir.
    Je ne repris connaissance qu’à la nuit tombée… Un médecin était à mon chevet. Mme Olivier, qui pleurait dans un coin de la chambre, me rappela tout de suite la tragédie de l’accident. Je tente alors de me lever, mais le médecin me retint :
    - Non madame… pas encore… Vous êtes trop faible pour vous lever.
    Je regarde autour de moi. La chambre était plongée dans la pénombre… Il faisait sûrement nuit. Des voix provenaient du salon. Mes beaux parents étaient là. La porte s’entrouvrit. Sophie ! Je tendis les bras vers ma belle-sœur et elle court pour me serrer dans ses bras :
    - Oh Louisa… Quel malheur !
    Je ne pu rien dire. J’étais comme paralysée… comme hypnotisée. Que m’arrive-t-il ? Mon mari vient de mourir, et je restais là, inerte, incapable de réagir. En dehors du premier moment d’émotion où j’avais perdu connaissance, je ne pouvais ni pleurer, ni crier, ni penser ni même bouger… J’étais muette et inerte… !
    Malek et mon beau-père récupérèrent le corps de Kamel, et nous nous apprêtions à partir au bled où auront lieu les obsèques.
    Nous prîmes le train, puis le bateau. Je me remémore alors les paroles de mon mari et notre récent projet de passer des vacances au village. Nous étions certains alors que ce voyage sera différent des autres. C’était le cas. Je rentrais avec le cercueil de mon mari, et ce sera pour lui comme pour moi le dernier voyage.
    Au village, mes parents me reçurent avec beaucoup de tristesse et de chagrin. La maison de mes beaux parents et la mienne ne désemplissaient pas pendant des jours. Kamel était un gentil garçon. Un homme aimé et respecté. Des gens évoquèrent son souvenir avec beaucoup de regrets.
    On enterra mon mari, et on m’enterra ! Je sombrais dans un profond état dépressif. On tenta de me réconforter et de m’encourager à reprendre goût à la vie. Peine perdu. Ma vie s’est arrêtée à la minute même où mon mari était mort. Je ne savais plus s’il faisait jour ou nuit, à quelle saison ou quelle heure on était, depuis combien de temps j’étais au village… etc.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  59. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 61e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Je mourais chaque jour un peu plus… Mes forces me quittèrent. Je ne pouvais plus ni me lever, ni marcher, ni parler. Ma mère ne quittait plus mon chevet.
    Des jours passent. Un matin, j’entrouvris les yeux et lançais un coup d’œil autour de moi.
    Tassadite pétrissait la galette, mon père égrenait son chapelet et ma mère berçait mon petit neveu dans ses bras.
    Je soulève un peu ma tête. Mais je ne pu faire qu’un mouvement furtif… Un vertige me rejeta sur mon oreiller.
    Ma mère et Tassadite accoururent. Cette dernière me soulève et me retient par les épaules… Je pu regarder autour de moi, et tout à coup un long cri s’échappe de ma gorge. Mon corps fut saisi de tremblements. Je ne sentais plus rien…
    On dirait que j’étais morte, mais en même temps, une nouvelle énergie naissait en moi. Je ferme les yeux ! Un tourbillon m’emporte loin… Bien loin. J’entrevis un éclair puis j’entendis le tonnerre et le souffle sournois d’un vent qui annonçait la tempête. Le déluge… Un déluge s’abattit… Les rivières et les ruisseaux se déchaînèrent, les fontaines se déversèrent, le vent et le tonnerre redoublèrent d’intensité… Un paysage de fin de monde.
    Je sentais de l’eau chaude ruisseler sur moi. Un vent frais pénétrait dans mon corps et mon âme. Puis une chaleur suffocante… On dirait du feu… Suis-je aux portes de l’enfer ?
    Après un long moment, le déluge est réprimé. Le vent arrête de souffler et le ciel de déverser sa colère… Les ruisseaux et les rivières se calmèrent et les fontaines retinrent leurs eaux. J’ouvris enfin les yeux… Un siècle s’était écoulé… Des femmes attirées par mes cris étaient venues prêter main forte à Tassadite et à ma mère qui n’arrivaient pas à me retenir. Mon corps transpirait par tous les pores. Ma tête pesait une tonne… Mais après cette crise, je me sentais beaucoup mieux. On changea ma couche, on me lava, on m’habilla et on me rallongea. Des femmes hochèrent la tête… Il était clair que je devais passer par là après le mutisme et l’air hagard que j’affichais depuis mon arrivée de France.
    Un sommeil bienfaiteur me permit enfin de récupérer. Je me réveille sur une bonne odeur de pain frais. Je sentais les gargouillements de mon estomac. Tassadite me sourit :
    - Tu as sûrement faim ma sœur.
    J’acquiesce d’un signe de tête. Elle court me servir un bol de lait et découpe un quartier de galette :
    - Bois ce lait et mange cette galette en attendant le diner. Je suis heureuse de te voir revenir parmi nous ma chère Louisa.
    Je mâche la galette d’un air distrait. Le lait me fait du bien mais je ne pu trop en boire. Ma gorge était encore nouée.
    Aïssa rentre de l’extérieur. Où était-il ? Aux champs…. ? Sûrement pas… Mon frère doit être pressé de repartir de l’autre côté de la mer. Le reste lui importait peu.
    - Alors Louisa, comment te sens-tu ? Tu nous a tous affolés avec ta crise d’hystérie. On dirait que tu es la seule femme qui perdait son mari.
    Je sentais une bouffée de chaleur remonter à ma tête. Mon frère me traite d’hystérique !
    Non c’en était trop !
    Je me redresse d’un bond :
    - Aïssa… m’écriais-je… Je suis ta sœur… Je suis de ta chair et de ton sang. Tu es un être sans cœur et sans conscience. Seule la France a de l’intérêt pour toi.
    Le reste t’importe peu. Que je perde mon mari, que je sois affligée, que je crève… tu es d’une froideur et d’une insensibilité que je ne te connaissais pas auparavant. Comment ose-tu me traiter d’hystérique alors que tu es le premier qui devrait ressentir ma détresse.
    Aïssa, débité, ne pu prononcer un mot. Il baisse les yeux et ressortit. Je me remets à pleurer.
    - Ne lui en veux pas Louisa. Ton frère est un peu dépassé par tout ce qui arrive. Comme nous tous d’ailleurs.
    C’était ma belle sœur qui me parlait… Tassadite avait les yeux rouges. Elle vint me serrer dans ses bras et nous pleurâmes ensemble un moment.
    Ma mère se met de la partie et mon père, qui n’avait plus toutes ses forces pour se lever, se contenta de hocher sa tête d’un air chagriné.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  60. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 62e partie
    Par : Yasmine HANANE

    J’entendis des enfants courir dans la maison. Belaïd et Idir se poursuivaient en riant. Leur rire était tel un baume sur mon cœur meurtri. Je tendis la main. Tassadite comprit mon geste et alla me ramener mes neveux que je serrais très fort contre mon cœur. Ah ! si au moins Kamel et moi avions pu avoir un enfant !
    Aïssa et mes beaux parents repartirent en France. Malek et sa femme demeurèrent encore quelque temps au bled. Je profite de la présence de mon beau-frère pour lui recommander certaines choses. Je ne pouvais plus ni rentrer en France ni non plus revoir cet appartement où j’avais vécu heureuse avec mon mari durant de longues années.
    Je le chargeais de toutes les formalités requises quant aux papiers à préparer et aux affaires à récupérer chez-moi.
    Malek me rassure. Je ne devrais pas m’inquiéter. Si je le voulais, je pourrais rentrer en France et résider chez-lui autant que nécessaire. Je devrais reprendre confiance et m’adresser moi-même à l’entreprise où Kamel avait travaillé de longues années, pour récupérer mon capital décès et préparer le dossier de ma pension.
    À cette perspective, je versais encore des larmes amères… Kamel me laisse, mais assure mon avenir. Je ne devrais dépendre de personne !
    Incapable de repartir en France, je prie mon beau-frère de s’occuper de toute la paperasse. Il n’aura qu’à m’envoyer les papiers à signer avec ces émigrés qui rentrent régulièrement au bled.
    Malek me promet de se charger de tout. Je me sentais alors un peu plus soulagée. Je craignais tant de repartir en France… J’appréhendais de reprendre le bateau et le train pour me retrouver à Paris. J’avais l’impression que l’âme de mon défunt mari errait quelque part sur les grandes routes de la capitale Française… Que je ne pouvais plus penser à lui que comme un fantôme qui pourrait hanter mon sommeil, mes nuits, et même mes jours.
    Rassurée, j’embrasse les mains de Sophie et de Malek, qui me promettra de passer chez Mme Olivier pour régler la dernière mensualité et récupérer mes affaires.
    Sophie m’avait veillé durant des nuits… Elle paraissait fatiguée et se languissait des enfants qu’elle avait laissés à la garde de sa mère. J’étais désolée de lui causer autant d’ennuis. La jeune femme vint me serrer contre elle. Non… Je ne lui cause aucun ennui, m’assure-t-elle. Pourvu que je me remette et que je pense à revivre enfin. Kamel était parti. Ni mes larmes ni mon chagrin ne le feront revenir.
    Je me rendis enfin à l’évidence ! J’étais désormais une veuve qui devrait prendre en charge son avenir et ne compter que sur elle-même.
    Mon beau-frère et Sophie repartirent en France. Je me sentais comme désemparée. Leur présence à mes côté m’avait été d’un grand réconfort. Maintenant, je n’avais plus que Tassadite et ma mère pour me soutenir.
    Je décide alors d’occuper mes journées. Je sortais très tôt chaque matin de la maison et me rendait dans les champs pour inspecter le travail des paysans et suivre de près les rendements saisonniers.
    On me reçu partout avec beaucoup d’égard. J’étais la veuve éplorée, mais aussi leur employeur !
    Je n’hésitais pas à poser des questions et à tirer des conclusions. Le blé et l’orge donnaient de bonnes récoltes. Les oliviers aussi. Nous avions de la bonne huile d’olive, et nos ruches donnaient du bon miel. Les champs de légumes et fruits ne chômaient pas non plus. Notre famille était considérée parmi les plus aisées du village. Et grâce à qui… ? Une larme effleure ma joue… Kamel avait bien fait de récupérer nos champs. Si on avait compté sur Aïssa, cela fera belle lurette que ma famille aurait crevé de faim.
    Je rentrais chaque jour chez-moi un peu plus rassérénée. Je sentais la présence de Kamel partout autour de moi… Mais maintenant je pouvais évoquer son souvenir sans chagrin. Je priais Dieu de lui accorder sa clémence et son pardon. Kamel avait un bon cœur… Il était généreux et très sociable. Des jours durant, des télégrammes de condoléances me parvenaient de ses collègues et amis d’outre mer.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  61. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 63e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Malek m’écrira pour m’annoncer qu’il allait m’envoyer des papiers à signer et mon capital décès. Sophie s’était chargée de récupérer mes affaires dans mon appartement, mais Mme Olivier avait refusé la dernière mensualité. Ma brave logeuse était inconsolable et fort désolée pour tout ce qui arrivait.
    Je pouvais compter sur son aide et sa sympathie.
    Au village aussi, les femmes et les amis ne cessaient d’affluer à la maison. J’étais trop jeune pour un veuvage ! Une phrase que j’entendais souvent. Comme si dans ce bas monde, on pouvait programmer notre destinée.
    Je recevais tout ce monde le long de la journée. La nuit, j’avais du mal à m’endormir. Ferais-je mieux de repartir en France et de laisser le village ? Si je dois rester chez mes parents, les demandes en mariage n’allaient pas tarder à pleuvoir. Et dans nos coutumes, une jeune veuve sans enfants, ne devrait pas rechigner à se remarier. Dans le cas contraire, une fois la période de deuil dépassée, les langues vont se délier. Les mauvaises langues… On va radoter et me traiter de celle qui avait “mangé la tête” de son mari. Je serais une damnée pour tout le village.
    Au bout de quelques mois, ma mère vint me retrouver pour m’annoncer que j’avais le choix entre plusieurs prétendants. J’étais bien trop jeune pour refuser de me remarier. Et puis, cette fois, je pourrais me marier au village, je n’aurais donc pas à m’éloigner de ma famille.
    Je me sentais touchée dans mon amour propre d’un coup. Pour moi, me remarier c’était comme tromper mon mari. Cette idée à elle seule me révolta. Non je ne veux personne… Aucun homme ne pourra remplacer mon mari… Aucun homme ne pourra valoir Kamel. Comment a-t-on pu penser, ne serait-ce qu’une seconde, que je pourrais changer le cap de ma vie ? Pour moi Kamel vivait encore. Oui, il vivait en moi. Tous les jours que Dieu faisait, je me réveillais avec cette impression si propre aux jeunes veuves… Une impression que je ne vivais qu’un vilain cauchemar… Que je me réveillerais et que tout sera comme avant.
    Il me fallait des années pour m’en départir. Mais je tins bon. Je refusais tous les prétendants. On me sermonna, on me reprocha ma jeunesse et mon inconscience, on me traita de tous les noms…Je tins bon. Personne d’autres après mon mari ne partagera ma couche. C’était décidé. Et pour faire taire les mauvaises langues, je repris ma voyance et j’annonçais que la providence avait ainsi prévu mon destin. J’étais destinée à vivre sans mari, sans enfants et avec ce don de voyance qui me permet de lire dans la destinée des autres.
    Je repris mes prédilections. On recommença à se bousculer à mon portail. Hommes, femmes, jeunes filles… On s’était rappelé soudainement, qu’avant mon mariage et mon émigration, j’étais reconnue comme la voyante la plus fiable du village.
    On ne reparla plus d’un éventuel remariage. La veuve est mieux ainsi chez ses parents. Qu’ira-t-elle faire chez les autres alors que son mari lui avait laissé une pension… ? Et puis, mieux encore, ici au moins dans sa famille, elle pouvait pratiquer la voyance. Le lui aurait-on permis ailleurs ?
    Les langues se délièrent un moment, puis tout rentra dans l’ordre. Louisa la rousse ne pouvait vivre mieux qu’auprès des siens tout en recevant tous ceux qui avaient besoin de son aide.
    Et ce fut ainsi. Je vivais donc avec mes parents, dans notre ancienne maison, auprès de mes deux neveux de ma belle-sœur Tassadite.
    On dormait avec les enfants sous la soupente. C’était mon ancienne chambre, et hormis le petit portillon en bois qui me séparait jadis des autres, rien n’avait changé.
    Les jours, les mois puis les années passent. J’avais gardé le contact avec Malek et ma belle-famille.
    De temps à autre, Na Daouia rentrait au bled pour quelques jours. La mort de son fils l’avait anéantie. Elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Da L’Hocine, mon beau-père, avait été hospitalisé plusieurs fois. Sa santé n’était plus aussi florissante qu’auparavant. Il avait pris sa retraite et passait ses journées à méditer, allongé sur une natte. Une partie de lui était morte. Le temps n’avait plus d’impact sur lui… Il ne cessait de répéter à quiconque le questionnait qu’il était pressé de rejoindre son fils Kamel. Que ce dernier vivait quelque part dans un autre pays et qu’un jour il allait rentrer pour nous prendre tous avec lui.
    On l’écoutait avec tristesse et affliction. Les uns hochaient la tête d’un air entendu. Les autres se contentaient de garder un lourd silence. Un silence qui en disait long sur leurs pensées.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  62. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 64e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Je faisais de mon mieux pour reprendre pied. Cinq années passèrent. Mes parents quittèrent ce monde l’un derrière l’autre, me laissant plus seule que jamais. Mes beaux-parents les suivirent de près. Comme la mort rapprochait les humains, on les avait tous enterrés côte à côte dans le vieux cimetière du village.
    Aïssa revint le temps d’un éclair. Pour mon père d’abord, puis pour ma mère. Il était père d’un troisième enfant qu’il n’avait jamais vu : Lounès.
    Ce dernier vint au monde neuf mois après le décès de ma mère. Malgré nos télégrammes et nos supplications, Aïssa ne daigna même pas donner de ses nouvelles ou demander des nôtres.
    Tassadite versa des larmes amères. Elle ne manquait de rien certes, mais se désolait pour ses petits qui grandissaient comme des orphelins alors que leur père était vivant.
    J’écrivais à Malek pour lui demander d’intervenir auprès de mon frère. Au moins qu’il nous donne signe de vie, nous étions si inquiets pour lui.
    Au bout de quelques jours, Malek m’écrira pour m’annoncer que Aïssa ne vivait plus à Paris. Il avait vendu son appartement et était parti vivre dans une ville du Nord. Malgré ses investigations, mon beau-frère ne put tomber sur son adresse. Je compris donc que Aïssa nous ignorait… Il avait préféré s’enfuir loin de nous… Partir dans une autre ville, peut-être un autre pays pour que nous ne puissions plus retrouver sa trace.
    Je n’avais plus de frère !
    J’interdis à Tassadite de pleurer. Aïssa ne méritait pas ses larmes… Aïssa n’était plus lui-même. Il avait abandonné sa famille et ses enfants pour partir avec Monique.
    Je racontais tout à ma pauvre belle-sœur… Je lui racontais le concubinage de Aïssa, son incrédulité face à une femme bien plus âgée que lui, qui le manipulait comme une marionnette entre ses mains. Je lui rapportais mot à mot la scène que j’avais eue avec Monique, qui se rappellera longtemps de la correction qu’elle avait reçue.
    Tassadite m’écouta jusqu’au bout. Elle resta bouche bée à la fin de mon récit. Bien qu’elle ait eu écho de la relation de Aïssa, elle ne pensait pas que les choses étaient allées aussi loin.
    Maintenant elle savait tout. Je ne pouvais lui raconter des balivernes. Tassadite le savait. Nous étions si proches l’une de l’autre dans nos malheurs !
    Résignée, ma belle-sœur décida d’oublier Aïssa qu’elle avait pourtant profondément aimé.
    Elle ne voulait plus rien savoir de lui… Pour elle, il était mort, et elle était veuve tout comme moi…
    Et les enfants ?
    Nous eûmes la même pensée. Comment faire croire à ces innocents que leur père ne les aimait pas et qu’il ne cherchait plus après eux ? Devrions-nous leur dire qu’il était parti pour ne plus revenir ?
    Nous décidions en fin de compte de ne rien leur dire. Après tout, ils ont toujours vécu ainsi… Lui vivait loin d’eux, et eux loin de ses pensées… Lounès, le bébé, était sa dernière victime… Il avait ouvert les yeux un matin d’hiver, alors que son père ignorait jusqu’à son existence. Au fur et à mesure que le temps passait, Aïssa s’éloignait de nos cœurs et de nos pensées… Pour lui, nous étions déjà un vieux souvenir…
    D’autres années passèrent. Les enfants grandirent. La guerre de libération battait son plein. Nous étions déjà en 1958, et d’aucuns voyaient déjà les prémices d’une indépendance très proche.
    Fidèle au serment de Kamel (dont je me rappelais les paroles) qui voulait participer à cette révolution par tous les moyens, je ne lésinais sur aucun effort pour aider nos frères combattants.
    Malek m’ayant laissé le libre choix de m’installer dans la maison de mes beaux-parents, je n’hésitais pas un moment à transformer le sous-sol en un hôpital. Tous les jours, des blessés arrivaient par dizaines. Je recevais aussi des moudjahidine qui venaient pour se réunir, se reposer, manger et faire leur bilan. Plusieurs de ces frères que j’ai connus et côtoyés sont tombés au champ d’honneur les armes à la main.
    Moi j’étais cette canne sur laquelle on s’appuyait sans crainte. On pouvait compter sur moi. J’étais la voyante du village, et celle qui assistait les femmes dans leurs accouchements, ou celle qui assistait les blessés et les malades dans leurs derniers moments.
    Plusieurs fois, l’armée française vint perquisitionner nos maisons et saccager nos biens. Mais jamais, au grand jamais elle ne se douta de la présence des combattants dans le sous-sol de la maison de mes beaux-parents. Rien ne révélait les activités qui s’y déroulaient quotidiennement, et personne ne soupçonnait l’existence de cet espace sous la maison, car l’entrée était camouflée par un arbre centenaire qui tendait ses branches dans tous les côtés. Nous avions alors eu l’idée de creuser au bas du tronc, afin de dégager un espace qui permettait d’accéder à ce sous-sol sans attirer l’attention.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  63. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 65e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Un jour, pourtant, quelqu’un vendra la mèche. On l’accusa alors de travailler avec les fellagas.
    Fort heureusement personne ne mentionna l’existence du sous-sol. Peut-être que même au village on ignorait son existence ? Je n’en savais rien. Par contre on m’arrêta et on m’emmena dans une fourgonnette militaire pour me déposer quelques kilomètres plus loin dans une maison transformée pour la circonstance en quartier général.
    J’étais encore jeune et j’avais peur non pas des conséquences de ma jeunesse mais d’être torturée ou droguée et de vendre mes frères.
    Mais Dieu le Tout-Puissant ne le permit pas.
    Je fus questionnée, tout d’abord par un capitaine, qui, agacé par mes réponses évasives, céda la place à un jeune commandant… Je me rappelle bien de ces militaires, car les soldats ne cessaient de les interpeller par leur grade.
    Le commandant donc me regarde un bon moment, avant de venir s’asseoir en face de moi. Il me demande des renseignements sur ma famille, sur le village et les gens qui y habitent.
    Comme je répondais dans la langue de Molière, il fut tout de suite intéressé :
    - Tu parles bien le français pour une paysanne…
    - Oui, j’ai vécu en France durant de longues années.
    - Eh bien, c’est un honneur pour nous madame.
    Il se met à rire :
    - Tu vivais chez nous, et tu te retournes contre nous !
    - Je ne me retourne contre personne jeune soldat.
    - Je suis commandant… Heu je veux dire que je suis un peu mieux qu’un simple soldat.
    - Oui j’ai compris… Tu es leur chef. Ce qui ne change rien d’ailleurs, puisque tu es un militaire tout comme eux.
    Il se met à rire :
    - Toi alors… !
    Puis reprenant son sérieux, il se met à me questionner sur mes activités et sur ma relation avec les révolutionnaires et les combattants.
    Je pris un air candide :
    -Oh ! Mais tu es en train de m’accuser sur un simple soupçon. Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles.
    Il me regarde d’un air qui en disait long sur ses pensées puis reprend :
    - Tu vois, Louisa, je suis ici en mission commandée. Ce qui veut dire que je peux faire tout ce que je veux dans ce village. Piller, tuer, violer, torturer… Même sur simple soupçon. Mais je ne le ferai pas… Tu sais pourquoi ?
    - Non, je ne le sais pas.
    - Eh bien parce que ton village me rappelle la Normandie. Je suis d’origine normande Louisa… Mes grands-parents avaient des terres qu’ils cultivaient tout comme vous. J’aimais me rendre en Normandie pour les vacances… Je quittais alors Paris et sa pollution pour changer d’air et manger des produits de nos fermes. J’aimais courir dans les pâturages et me rouler dans l’herbe verte ou taquiner les vaches et dormir sur une botte de foin.
    Il se relève et je remarquais son front plissé. Ce militaire ne devait pas dépasser les quarante ans, mais ses tempes grisonnantes renseignaient sur ses multiples préoccupations. Cet homme n’avait ni le temps de se reposer ni le temps de dormir en toute tranquillité, encore moins le temps de penser à vivre. Seuls ses souvenirs, qu’il avait débités dans un moment de nostalgie, lui permettaient de tenir.
    Il reprit tout en tirant de sa poche une cigarette, qu’il met entre les lèvres mais qu’il n’alluma pas :
    - Alors Louisa, tu seras gentille de m’aider dans ma mission aujourd’hui.
    - Qui consiste… ?
    Il ébauche un sourire et s’agenouilla devant moi :
    - Tu as très bien compris… Je ne veux ni te torturer ni utiliser la force avec toi. Tu es encore jeune et belle… Je n’aimerais pas qu’on t’abîme le portrait.
    Je pousse alors un long soupir :
    - Mon cher ami… Je suis trop jeune pour m’engager dans un combat dont Dieu seul connaît l’issue. Je ne connais rien à ce que tu racontes. Je ne connais ni fellagas, ni combattants, ni révolutionnaires… Par contre, je peux te certifier que notre village a déjà trop souffert de la Seconde Guerre mondiale pour penser à s’engager dans une autre guerre…
    Il lève sa main pour m’interrompre :
    - Louisa tu me fais marcher… (il sourit) j’avoue que je m’y attendais. D’ailleurs j’admire ton courage et ton sang-froid.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  64. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 66e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Il soupire :
    - Crois-moi… J’en ai marre de cette guerre… J’espère pouvoir rentrer bientôt en France pour m’occuper de ma vieille mère…
    Je sentais qu’il était sincère :
    - Elle doit pleurer tous les jours que Dieu fait, et prier pour te revoir sain et sauf. – Tu peux le dire. Je reçois tous les jours ses lettres. Elle me supplie de quitter l’armée et de rentrer au bercail. Hélas… j’ai choisi l’armée !
    Il avait oublié jusqu’à me questionner ou à faire la forte tête avec moi. Il revint cependant à la charge et repris d’une voix calme mais très ferme :
    - Alors Louisa… dis-moi où se cachent tes frères, et cesse de me faire marcher… On m’a dit que tu étais la voyante la plus populaire du village… donc tu dois recevoir du monde tous les jours, ce qui veut dire que tu peux avoir toutes les informations qui circulent en ce moment au sujet de ces fellagas. Où sont-ils ? Où se cachent-ils ? Que préparent-ils ? Si tu me réponds, tu seras libre de rentrer chez-toi. Dans le cas contraire, je ne pourrais garantir ta sécurité.
    Il allume sa cigarette et me rejette sa fumée au visage.
    - Aller Louisa… fais appel donc à ta voyance (Il rit) Je suis certain que tu te payes la tête des autres, mais ne joue pas à ce jeu avec moi.
    Voyance !
    Le mot résonne en moi. Mais oui je pourrais encore faire appel à ma voyance… ! Pourquoi pas… ? Ce soldat n’est autre qu’une victime parmi des milliers comme lui… Il est condamné à militer, à tuer, à défendre… Il a prêté serment.
    Je pris mon courage à deux mains pour demander :
    - Tu t’appelles comment ?
    - Pardon… ?
    - Tu connais mon prénom, mais moi je ne connais pas le tien…
    - Ah ! Eh bien je pourrais te répondre que je suis lié par le secret professionnel… Mais enfin pourquoi te cacher mon nom ? Je m’appelle Eric …
    Je reprends mon souffle :
    - Eric… Tu veux me donner ta main ?
    Il me regarde intrigué :
    - Ma main… ? Pourquoi… ?
    - Donne ta main… Ou prend la mienne… J’aimerais connaître ton avenir.
    Il écrase sa cigarette et hoche la tête :
    - Je me disais bien que tu te payais ma tête. Louisa, tu penses que je crois à ces sornettes.
    - Non Eric tu ne crois à rien… Enfin pas encore… Mais fais-en l’expérience… Tente l’aventure et tu verras que Louisa ne racontes pas des bobards.
    Il sourit :
    - Où est donc ta boule de cristal ?
    - Je n’utilise ni boule de cristal ni amulettes, ni autres fétiches… J’utilise mes mains… Le contact me permet de détecter des ondes…Enfin, je ne peux pas t’expliquer… mais je t’assure que le jeu en vaut la chandelle.
    - Très bien…
    Mais pour me convaincre j’aimerais que tu fouines d’abord dans mon passé…
    Si tu réussis, je pense que je finirais par croire à tout ce que tu me prédiras.
    - Alors n’hésite plus, donne ta main.
    Il hésite encore quelques secondes puis me tendit sa main. Je le sentais tout de suite instable et perturbé. Je ne m’étais pas trompé… Cet homme n’avait pas connu la quiétude depuis des années. Et comment ?
    Je fais un effort sur moi-même pour remonter le temps… Je vis un jeune garçon blond au sourire radieux qui remontait un sentier.
    Il était accompagné d’un homme brun portant un treillis et tous les deux se dirigeaient vers un chalet en haut de la montagne.
    Une jeune femme blonde les suivait de loin. Elle donnait la main à une petite fille. Un chien…
    Un chien courait autour d’eux… Un grand chien noir. Peut-être un berger. Je sentais que je vacillais… L’effort m’a coûté beaucoup d’énergie, et je transpirais par tous mes pores.
    Je regarde Eric dans les yeux :
    - Ton père aussi était dans l’armée ?
    - Oui… Comment… ?
    - Tu as une petite sœur… Vous étiez en vacances dans la campagne, et vous vous rendiez dans un chalet, puis il y a eu un accident…

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  65. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 67e partie
    Par : Yasmine HANANE

    La main d’Éric trembla dans la mienne. Sa respiration devient saccadée. Je crois que j’avais réveillé en lui de terribles souvenirs.
    - Tu as perdu ta sœur dans cet accident n’est ce pas ?
    Il retire sa main, et se tient la tête :
    - Oui… Ma mère ne s’était jamais remise. Mon père non plus.
    - Il est mort une année après cet accident, et tu es retourné vivre en ville avec ta mère. Tu n’as plus jamais remis les pieds en Normandie.
    Éric tire une chaise, s’assoit et reprend son souffle, avant de se tenir la tête et de lancer:
    - Je n’aime pas trop parler de cet accident qui nous a marqué à jamais moi et ma mère… En fait je ne me confie jamais… Je tente d’oublier ce passé et de ne me remémorer que les jours heureux… Hélas ! parfois, le cauchemar revient.
    Il replonge un moment dans ce souvenir que je venais de réveiller en lui :
    - Louisa… Tu as vu juste. Tu pouvais inventer n’importe quoi… Mais pas cet épisode de ma vie.
    - Alors, laisse-moi lire dans ton avenir. Peut-être sera-t-il plus gai ?
    Il se passe une main dans les cheveux :
    - Oh ! En dehors de ma mère qui vieillit de jour en jour, je n’ai pas de famille… Je ne vois pas ce que je pourrais encore espérer…
    - Allons donc. Cette guerre n’est pas éternelle, tu finiras bien par te marier et fonder une famille. Et tu oublieras le passé.
    Il sourit :
    - Ce que j’ai oublié Louisa. C’est que tu es là pour un interrogatoire… !
    Je hausse les épaules :
    - Peu importe. Tu pourras toujours m’interroger plus tard… Et puis à quel sujet… ? Je t’ai déjà répondu Éric…
    Il fait une moue moqueuse et se met à rire :
    - Tu es bien futée toi… Tu sais dévier les conversations. Disons que je commence à en avoir marre de tout çà… Va, reprends ta voyance. Voyons ce que me réserve l’avenir.
    Plus confiant cette fois-ci, il me tendit sa main sans hésitation aucune.
    Ce que je vis me rassura tout de go. Cet homme avait souffert. Derrière cet air dur qui masquait un grand sentimental, il n’avait rien de ce qu’il affichait… Il exécutait les ordres de ses supérieurs mais se recherchait encore. Un militaire pur et dur ? Non, Il n’était pas à sa place. Il voulait suivre les traces de son père mais n’était pas fait pour faire carrière sous les drapeaux.
    - Tu seras bientôt rappelé en France Éric. Ta mère a tellement plaidé ta cause auprès de tes supérieurs qu’on ne va pas tarder à te demander de rentrer au pays. Tu seras désigné pour un poste plus stable… Je ne connais rien aux carrières militaires, mais je crois que tu auras aussi un autre grade. Et puis, je vois une jeune femme… ta future femme… une Rousse tout comme moi.
    Il se met à rire :
    - C’est Hélène… Nous nous connaissons depuis plusieurs années.
    - Vous n’avez jamais pensé à fonder un foyer ?
    - Si… mais… avec cette guerre, crois-tu qu’il est aisé de faire des projets ?
    - Tout de même tu devrais penser à ton avenir. En tous les cas, les ondes sont positives pour toi puisque tu vas rentrer en France.
    - J’ai déjà eu écho de cette proposition figuretoi… Mais comme cela tardait….
    - Cela ne va plus tarder. Bientôt tu reverras ton pays et ta maman, et tu concrétiseras tes projets.
    Éric s’approche de moi et me prends par les épaules :
    - Louisa… tu es une femme bien. Je n‘aimerais pas qu’un malheur t’arrive. Éloigne-toi de cette guerre. Retourne en France, ou pars ailleurs. Ici tu es mise à l’index, et lorsque l’armée a quelqu’un dans son collimateur, elle ne le rate jamais… Nos soupçons envers toi sont fondés… Tout le monde sait que tu soutiens les fellagas.
    Je garde le silence un moment et Éric poursuit :
    - Louisa je comprends tes motivations… Je parle en connaissance de cause.
    Je reprends mon souffle :
    - Éric, tu es un militaire… Tu sers ton pays… Ne crois-tu pas que moi aussi je devrais servir le mien ?
    - Certes… mais… à la guerre comme à la guerre. Nous sommes les colons, comme vous nous appelez et vous êtes les colonisés. Vous risquez vraiment gros toi et ta famille. Comprends-moi donc, je veux t‘aider.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  66. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 68e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Je me lève :
    -Eric… en temps normal, nous aurions pu devenir de bons amis… J’ai des amis en France… Beaucoup d’amis que j’estime énormément. J’ai aussi une belle sœur française, qui compte pour moi plus qu’une sœur. Mais ce que tu me demandes-là, c’est un peu de trahir mes compatriotes. Je ne pourrais le faire Éric.
    - Louisa… l’armée française a eu écho des tes activités. Es-ce que tu sais ce que cela veut dire ?
    - Fort bien… Je suis comme celui qui part à la chasse et affronte tous les dangers… Ou il rentre au bercail vainqueur, ou il est dévoré par des animaux sauvages. Tu comprends bien donc que je sais à quoi m’en tenir.
    - Allons Louisa, ne fais donc pas la forte tête… raconte-moi tout, et je m’arrangerais pour t’éloigner du village, tu verras que tu seras beaucoup mieux en ville, et loin de toute cette marmelade.
    - Mais qui te dis que veux partir en ville ? Je suis bien ici dans mon village.
    Il se penche un peu plus vers moi :
    - Je sais… ! Mais si tu consens à quitter le village, personne ne t’embêteras. Tu ne seras plus obligée de travailler pour ces fellagas, et puis en ville, personne ne te connais et…
    Je lève une main pour l’interrompre :
    - Éric… je ne veux ni quitter ce village ni partir ailleurs. Dans ce dernier cas, j’aurais pu repartir en France depuis fort longtemps… Seulement, vois-tu, chez nous, le sens de l’honneur a toute sa signification. Si je m’amusais à quitter maintenant ce village, je serais bannie à jamais par les miens.
    Il pousse un long soupir :
    - Bien. Je ne vais plus te harceler par mes propositions. Tu peux rentrer chez-toi Louisa…
    Je me lève toute étonnée :
    - Je peux rentrer… ?
    Il hoche la tête :
    - Oui… tu peux rentrer. Je crois qu’on s’est tout dit.
    Je m’approche de lui :
    - On ne s’est rien dit Éric… Rien… Tu ne fais que ton devoir, et moi le mien… Nous nous comprenons, tu vois… ?
    - Oui. Mais ma foi, tu es têtue comme une mule. Je voulais juste t’aider.
    - Je sais… Je t’en suis reconnaissante… Chacun de nous sait à quoi s’en tenir Éric… Tu saisis un peu l’embarras de ma situation… ?
    - Oui… tu es une grande femme Louisa… Je n’en disconviens pas. Mais… (il pousse un autre soupir) je ne veux pas que tu tombes entre les mains de quelqu’un d’autre. Dans un tel cas, je ne pourrais garantir ta sécurité. Tu subiras les pires sévices. J’en ai bien peur.
    Éric disait vrai. Nous connaissions tous au village le châtiment réservé à tous ceux qui tombaient entre les mains de l’armée. Combien d’hommes et de femmes avaient subi les tortures de la gégène ? J’entendais encore leurs cris… Ces cris qui nous parvenaient en plein milieu de la nuit et qui vous faisaient dresser les cheveux sur la tête… Au petit matin, on tentait de retrouver le corps, ou ce qui en restait, de celle ou celui qui venait de passer à l’enfer.
    Si j’avais eu de la chance cette fois, je savais que je ne l’aurais pas une autre fois. J’étais dans le collimateur de l’armée française, et qui sait si on n’allait pas me ramener au quartier général dès demain, pieds et poings liés, pour subir un autre interrogatoire ou tout simplement pour me faire subir les pires sévices.
    Je mets une main sur le bras d’Éric :
    - Ce que tu dis là est vrai… Hélas… je ne pourrais faillir à mon devoir. Ce village m’a vu naître et grandir, et me verra vieillir et mourir. Le devoir m’interpelle ici, auprès des miens…
    - D’accord. J’ai compris… Tu ne veux pas en démordre. Tu es très courageuse. Chapeau Louisa ! Mais prends quand même tes précautions… Heu… je parlerais de toi à ma mère lorsque je serais auprès d’elle en France…
    - Fais-lui mes amitiés. Ta mère me rappelle une autre mère. Une veuve de guerre. Mme Olivier. C’était ma logeuse à Paris. Une bien brave femme.
    Il hoche la tête :
    - La race humaine est vraiment complexe. Pourquoi devrons-nous prendre pour ennemis des gens dont on n’a jamais soupçonné l’existence ? La guerre, Louisa, est une invention hideuse de l’homme. J’acquiesce. Éric disait vrai… Il ne faut pas être philosophe pour le juger. Je savais que la guerre était une chose hideuse. Je l’avais déjà vécue une première fois, et j’étais en train de la vivre cette fois-ci, tout en étant moi-même au cœur de la polémique. Je quitte le quartier général, et je rentre chez-moi.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  67. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 69e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Je trouve Tassadite dans tous ses états. Les enfants dormaient. Du moins Idir et Lounes… Belaïd tenait compagnie à sa mère en somnolent près du feu…
    - Louisa ! On pensait que tu n’allais plus revenir à la maison.
    - J’ai failli ne plus revenir, effectivement. Mais Allah en a décidé autrement.
    - Que te voulait donc l’armée française.. ?
    - Rien… On m’a juste posé quelques questions.
    Tassadite, qui n’était pas dupe, me lance un regard de reproche :
    - Louisa… ne t’amuses pas à me raconter des sornettes… Je connais ces gens… Tout le monde les connais… On ne sort jamais indemne de leurs griffes.
    - Parfois pourtant, il y a des exceptions… Tu vois bien que je suis revenue à la maison sans une égratignure.
    Tassadite se lève et court me chercher à manger. Je regarde Belaïd qui tentait de garder les yeux ouverts. Il avait grandit et ressemblait comme deux gouttes d’eau à Aïssa, son père. Je m’approche de lui pour le prendre dans mes bras :
    - Belaïd… tu devrais aller te coucher, il se fait tard.
    Il se laisse aller contre moi et murmure :
    - Heu… oui… Je dors… Je suis grand maintenant. Je suis l’homme de la maison.
    - Bientôt mon chéri tu seras l’homme de la maison.
    Je l’aide à rejoindre son lit en repensant à Aïssa. Mon frère a sacrifié sa famille pour suivre Monique ! Où est-il donc en ce moment ? Sait-il que ses trois garçons ont grandi, et que Belaïd, qui allait sur ses treize ans, serait bientôt un beau petit jeune homme ?
    Mon frère ne donne plus signe de vie depuis des années. Nous évitons de parler de lui ou de l’évoquer devant les enfants. Mais l’air triste et résigné de Tassadite me faisait de la peine et me rendait triste à mourir.
    - Alors Louisa… tu n’as donc pas faim ?
    Ma belle-sœur avait déposé devant moi une omelette, des olives, de la galette et du raisin…
    Je fais lui fait signe de venir plus près de moi. Elle s’exécute et je lui chuchote à l’oreille :
    - Ils sont là… ?
    - Qui ?
    - Les habitués….
    Elle hoche la tête :
    - Je le pense, oui… J’ai entendu un froissement derrière la maison… Des pas d’hommes.
    J’entame alors mon dîner. Tassadite me dévorait des yeux. Tout à coup elle éclate en sanglots !
    - Oh Louisa… je ne pourrais survivre s’il t’arrivait quelque chose.
    Je dépose le morceau de galette que je m’apprêtais à manger et la prends dans mes bras :
    - Voyons Tassadite, que veux-tu qu’il m’arrive ?
    - Je ne sais pas… On pourrais encore t’arrêter, te torturer… te garder longtemps en prison… te tuer. Que deviendrions-nous alors moi et les enfants ?
    Je comprenais fort bien ma belle-sœur. Je comprenais son désarroi. Elle n’avait plus personne sur qui compter maintenant que mes parents et les siens étaient sous terre.
    Ne voulant rien démontrer du combat qui se livrait en moi, je lance d’une voix calme :
    - Ne crains rien Tassadite… Tout à l’heure, quant on m‘avait emmenée, c’était pour me présenter à un officier Français. On a juste fait un brin de causette. Tu voix bien que je suis revenue !
    Tassadite relève la tête et se mouche :
    - Ne me laisse pas Louisa… Je t’en conjure… Je ne pourrais supporter davantage la solitude… Je me sens si seule, si délaissée…
    - Allons, allons, un peu de dignité donc… (je me mets à rire). Vois-tu ma chère belle-sœur, nous sommes toutes appelées à affronter des situations assez complexes dans cette vie. Lorsque Kamel est parti, j’ai cru ne jamais me relever du choc que cela m’avait occasionné. Mais tu vois bien que je n’en suis pas morte… J’ai fini par m’habituer à son absence. Je continue de vivre avec vous tous. Toi-même tu as pu oublier Aïssa.
    Ma belle-sœur secoue sa tête d’un air triste :
    - Non, je ne l’ai pas oublié… Je ne pourrais pas effacer son souvenir… C’est tout de même le père de mes enfants.
    - Je le sais, mais tu as pu vivre toutes ces années sans même évoquer son nom. Nous sommes toutes ainsi faites, nous les femmes. Nous gardons le sourire alors que notre cœur saigne.
    Je repense à Éric… Lui aussi avait un cœur qui saignait… !
    - J’ai rencontré quelqu’un aujourd’hui qui m’a au premier coup d’œil parut malheureux. Nous avons discuté… J’ai percé ses secrets les plus profonds. Alors nous nous sommes sentis un peu proches l’un de l’autre… Lui va bientôt rentrer en France… Alors je suis revenue. Il m’a relâchée. Tu comprends, ce n’était pas aussi terrible que ça !

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  68. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 70e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Tassadite secoue encore sa tête :
    -Ne me fais pas marcher Louisa. Les Roumis ne sont pas des saints. Ils sont diaboliques et sans cœur.
    -Tous les êtres humains se ressemblent dans leur haine, leur bonté et leurs sentiments. Ces Roumis sont diaboliques certes… Ces militaires exécutent les ordres de leurs supérieurs. Leur a-t-on demandé un jour leur avis ? Non, bien sûr. Ces soldats se plient devant la hargne de ceux qui militent pour leurs idées et imposent leur dictature. Nous sommes tous les dindons de la farce. Nous sommes les victimes des adeptes de la guerre et de l’effusion du sang…
    -Ce soldat t’a peut-être relâchée pour t’épier davantage… Tu es cette piste qui va le mener vers les autres et…
    -Non, Tassadite… Cet homme est au courant de tout. Il… il m’a relâchée pour d’autres raisons… Nous nous sommes simultanément compris… Il a tenté de me persuader de quitter ce village où je suis en danger mais j’ai refusé. Lui, par contre, va rentrer en France.
    -Tu as peut-être eu de la chance cette fois-ci… Mais ce n’est pas tous les jours la fête. Les autres pourront encore rappliquer…
    -Je sais, Tassadite… Mais ne t’inquiète pas… Dieu est grand. Lui seul saura nous protéger des affres de cette guerre.
    Quelques jours passent. Les frères combattants continuaient de venir se soigner et se refugier dans le sous-sol de la maison de mes beaux-parents. Je tentais par tous les moyens de leur venir en aide et d’atténuer leurs souffrances. Les dirigeants avaient eu écho de mon arrestation et vinrent demander de mes nouvelles. Je les rassurais sur mon état. L’interrogatoire dont on leur avait parlé ne les concernait pas, répondis-je. Au quartier général, on m’avait juste parlé de notre village… On voulait savoir si parfois les gens recevaient des étrangers…
    Je gardais un air serein et calme en débitant ces paroles… mais au fond de moi, je savais pertinemment qu’on ne me croyait pas. Les frères étaient au courant de tout… Ils savaient qu’on n’arrêtait pas une personne juste pour une causette. Mais, voyant que je ne voulais pas trop en parler, ils n’allèrent pas plus loin… Évidemment eux aussi savaient que si j’avais des choses à leur révéler, je n’aurais pas hésité.
    Tassadite préparait tous les jours des dizaines de galettes et de la nourriture. Moi, je m’occupais de la traite des vaches et du ramassage des œufs dans la basse-cour. Un moyen pour moi de surveiller les va-et-vient des uns et des autres.
    À la nuit tombée, je m’empressais d’aller dans le sous-sol pour ravitailler les moudjahidine et nourrir les blessés qui avaient besoin de reprendre des forces.
    Vers le milieu de la nuit, je me hâtais de rentrer chez-moi. Je passais alors par des chemins escarpés, des sentiers ou des ruelles que je contournais, alors que je n’avais qu’à traverser un terrain plat en quelques minutes pour atterrir à la maison.
    La prudence en valait la peine… Si quelqu’un me rencontrait, il penserait tout bonnement que je revenais d’une visite tardive. Beaucoup savaient qu’on faisait appel à mes services pour assister des femmes en couche ou soigner un malade. Mes « promenades » nocturnes n’étaient pas une nouveauté dans le village.
    Un jour, alors que j’étais dans la cour, une camionnette militaire s’arrête devant la maison et un homme en descendit.
    Je relève les yeux pour reconnaitre Éric. Il portait toujours sa tenue militaire mais n’avait pas l’air triste et affligé de la dernière fois.
    Je mets une main au dessus de mes yeux pour me protéger du soleil et distinguer plus nettement cette forme qui s’approchait de moi.
    Sans un mot, Éric me prend fermement par le bras et m’entraîne vers la maison. Tassadite était absente, et je me retrouvais seule avec cet homme qui ne m’effrayait pas, certes, mais qui m’intriguait par son comportement.
    Il referme la porte par un coup de pied et me prend par les épaules :
    - Tu excuseras mon comportement Louisa… mais je ne veux pas que les autres apprennent quelques chose sur nous. Je viens plutôt en ami… (il sourit). Je te fais peur ?
    Je secoue ma tête :
    - Non… je suis juste surprise.
    Il toussote :
    - Surprise de recevoir un ami ?
    Il se met à rire :
    - Louisa… Tu me vois navré de me conduire de la sorte, mais entre amis, on peut se comprendre n’est-ce-pas ?
    - Que veux-tu de moi Éric ?
    Il retire sa casquette et s’incline devant moi :
    - Juste te rendre hommage pour ton courage et ta bravoure, et te remercier pour tes prédictions. Je rentre en France demain Louisa. Je tenais à te revoir et à te remercier avant de quitter ce village.
    Je demeure silencieuse un moment. Cet homme est enfin délivré de ses soucis. Du moins, il n’aura plus à affronter les détenus, et à vivre dans un pays en pleine guerre.
    - Tu ne dis rien, Louisa ? Tu ne veux pas de mes adieux ?
    Je pousse un soupir :
    - Je suis heureuse pour toi, Éric. Enfin ! tu quittes définitivement le quartier général.
    - Oui… Heu… mais je ne quitte pas l’armée… Même là-bas, à Paris, je serais muté dans une caserne.
    - Mais tu seras près des tiens… Et puis, c’est différent là-bas… Tu n’auras plus à affronter des suspects ou à procéder à des interrogatoires.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  69. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 71e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Il hoche la tête :
    - Peut-être… mais c’est toujours l’armée… Je pourrais affronter d’autres situations. Il y a des missions qui incombent aussi à un officier… même s’il est chez-lui. Nous sommes appelés à répondre présent à toutes les sollicitations.
    - Mais tu seras près de ta mère… Tu dormiras chez-toi, tu mangeras ce qu’on aura préparé à ton intention… Tu seras bien plus gâté qu’ici.
    - C’est vrai (il prend ma main et la porte à ses lèvres). Assez parlé de moi… Et toi Louisa… que vas-tu devenir dans tout ce marasme ?
    Je retire ma main :
    - Moi ? Je suis chez moi. Je resterai telle que je l’ai toujours été. Je suis une paysanne qui aime son village et la terre de ses ancêtres.
    - Tu ne m’apprends rien là-dessus, mais il est de mon devoir de te mettre encore une fois en garde. Là haut tu es mise à l’index… Pas plus tard qu’hier quelqu’un du village est venu nous parler de toi. Il ne connaît pas tes activités mais il te soupçonne de travailler avec les « hors-la-loi »…
    - Quelqu’un du village… ? Qui est donc le traître, fils de traître, qui vend ainsi ses frères… ?
    Il hausse les épaules :
    - Je ne le connais pas personnellement. C’est un homme qui vient de temps à autre boire un coup avec le capitaine. Je ne me rappelle même pas de son nom.
    - Tu te payes ma tête… ?
    - Mais non… ! Crois-moi ma chère amie… je ne le connais pas. Et puis je n’aime pas trop les fréquentations de François… Le capitaine prend parfois des risques et s’amuse à ramener au Q.G des gens louches.
    - Tu disais que cet homme est du village… donc tu le connais…
    - Pas vraiment. C’est un homme de grande taille avec des moustaches en guidon.
    Il pousse un soupir :
    - Louisa, je ne viens pas pour ça… Heu… s’il ne tenait qu’à moi, je te proposerais de t’emmener en France où tu seras à l’abri de tout danger…
    Je me mets à rire :
    - Tu oublies que je pourrais repartir dans ton pays quand ça m’enchanterait. J’ai vécu à Paris de longues années avec mon mari. J’ai encore de la famille là bas mais je ne veux partir nulle part. C’est ici mon port d’attache Éric…
    - Je sais… je sais Louisa. Je… je pense que je ferais mieux de partir. Je… je te souhaite beaucoup de chance et que Dieu te protège.
    Éric avait les larmes aux yeux. Je sentis ma gorge se nouer. Cet homme était sincère et très émotif.
    Je m’accroche à son bras :
    - Merci Éric… Je n’oublierais jamais ce que tu as fais pour moi. Je me rappellerais toujours de toi. Qui sait… ? peut-être que cette guerre prendra rapidement fin, et qu’un jour tu reviendras passer des vacances dans ce village.
    Il secoue sa tête :
    - Cette guerre prendra sûrement fin un jour… mais je n’aimerais pas revenir dans ce village pour tout l’or du monde. Ni… ni te revoir Louisa.
    - Pourquoi donc… ?
    Il me regarde droit dans les yeux :
    - Tu n’as donc pas compris… ? Tu n’as pas compris que je suis tombé amoureux de toi ?
    Je demeure sans voix !
    Éric remet sa casquette et ouvrit la porte avant de quitter les lieux sans un signe ni un regard derrière lui.
    J’entendis la camionnette redémarrer. Je reste cloîtrée dans la maison le dos contre le mur, et ne ressortis dans la cour qu’une fois que le son du moteur devint inaudible.
    Tassadite, qui était partie pour la cueillette des olives, ne revint qu’à la tombée de la nuit. Belaïd, Idir et Lounes fréquentaient une école qui se trouvait à deux kilomètres du village. Eux aussi ne rentrèrent que tardivement.
    J’avais tenu à ce que mes neveux soient scolarisés. Ici, au village, on considérait le savoir comme un luxe destiné aux grands de ce monde. Les gens ne pouvaient pas aussi se permettre d’envoyer les garçons dans des établissements qui les retenaient pratiquement toute la journée alors qu’ils devraient s’intéresser davantage au travail de la terre et des champs afin de prendre un jour la relève de leurs parents. Les filles, elles, n’avaient pas droit de cité… elles sont élevées dans le seul but de fonder un jour un foyer et de donner naissance à une descendance masculine de préférence. Les femmes du village discutaient à voix basse lorsqu’il s’agissait d’une naissance féminine dans une famille, et hochaient la tête d’un air entendu ou se tenaient le menton. Une fille, c’est toujours une bouche supplémentaire à nourrir… un fardeau pour la famille. Par contre, un garçon, ce sont deux bras de plus pour les travaux des champs et les rentabilités agricoles. Mieux encore, ce sont eux qui assureront la longévité familiale. Mais penser à les scolariser, ne serait-ce que pour quelques années, serait une perte de temps pour tous.
    C’est d’ailleurs pour cela que plusieurs villageois m’en faisaient la remarque… Mes neveux lisaient et écrivaient. Ils étaient sollicités souvent pour lire le courrier qui arrivait de l’étranger ou répondre aux missives des émigrés. C’était Belaïd et Idir qui pouvaient déchiffrer les mots, et lire entre les lignes. Les sages du village leur donnaient de la considération mais les exhortaient à retourner aux travaux de la terre et des champs… C’était là leur avenir…

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  70. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 72e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Belaïd arrête sa scolarité alors qu’il venait de décrocher son certificat d’études primaires, suivi une année après par Idir. Je ne pouvais faire mieux pour eux, étant donné que pour suivre d’autres cycles scolaires, il fallait partir en ville… Je ne voulais pas que mes neveux quittent le village et s’éloignent de nous. D’ailleurs, contrairement à Aïssa, leur père, ils aimaient tous les deux la terre et ne rechignaient pas à la travailler. À chaque fois que cela leur était permis, ils rejoignaient les paysans dans les champs, et apprenaient à labourer et à semer. Ils participaient aux vendanges, à la cueillette des olives, et aux différents travaux agricoles.
    La vie continuait. J’apprenais tous les jours quelque chose. J’apprenais à affronter avec beaucoup d’abnégation mes appréhensions quotidiennes, je faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour rendre heureux les miens. Mais je n’avais jamais cessé mes activités auprès de mes frères.
    J’ai été interpellée à maintes reprises, mais comme il n’y avait aucune preuve plausible, je m’en sortais à chaque fois à bon compte.
    J’avais parlé cependant aux moudjahidine de ce traître dont Éric m’avait fait la description… Un homme grand de taille, à la moustache en guidon. La communication n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd… Aussitôt, on chargea quelqu’un de surveiller les va-et-vient de quelques villageois déjà suspectés de travailler avec les militaires français. Des jours durant, le forgeron du village épiera les gestes et les faits de ces hommes qui pouvaient, pour un simple verre de vin, vendre leurs frères.
    Un soir, il remarque que Si Moh le charbonnier cachait des choses dans sa remise. Il alerta aussitôt les autres. Très tard, quelqu’un força le portillon du taudis et inspecta les lieux… Il découvre alors le pot aux roses : Si Moh gardait des bouteilles de vin ! Qui pourrait lui en donner en dehors des militaires ? Ce paysan, d’ailleurs, vivait comme un forçat. Son charbon ne se vendait pas trop. Les villageois ramassaient eux-mêmes le bois et en faisaient des réserves assez importantes. Ils fabriquaient eux-mêmes, aussi, leur charbon lorsque le besoin s’en faisait ressentir. Da Moh n’alimentait donc que le quartier général et quelques maisons de colons situées aux alentours. C’est pour cela, que les gens du village ne l’aimaient pas trop. Et puis cet homme répondait bien au portrait qu’Éric en avait fait.
    Sans perdre de temps, Si l’Hamid, le chef de camp, donna des instructions pour prendre les initiatives nécessaires en un temps très court. Sitôt dit, sitôt fait. On surveilla davantage Si Moh le charbonnier et on remarque tout de suite que ce dernier rentrait chez-lui chaque soir ivre mort… Souvent, c’était des militaires qui le déposaient à l’entrée du village. Il tentait de se faire très discret. Mais on était certains maintenant que cet homme était suspect… Même l’armée se méfiait de lui. Plusieurs fois, des paysans assistèrent à des scènes où il était ridiculisé ou rabroué par des soldats de service.
    François, le capitaine, pouvait compter sur lui cependant dans certaines circonstances. Alors l’échange se faisait sans complexe : une bouteille de vin contre un renseignement. Et si l’on comptait le nombre de bouteilles retrouvées chez Si Moh, on n’aurait aucun mal à deviner le nombre de renseignements qu’il transmettait quotidiennement. Est-ce lui qui avait espionné et vendu tous ces braves qui avaient été arrêtés, torturés et exécutés… ?
    Des frissons secouèrent mon corps ! Des hommes avaient souffert et étaient morts par sa faute ! Des hommes tels que notre pays n’enfantera jamais… ! Des hommes volontaires et courageux qui, malgré la torture, n’avaient pas lâchés. Le pays les avait perdus. Ils avaient donné leur vie par la faute d’un ignare qui faisait office de « hargui » !
    On pose tout de suite un piège révélateur… Un villageois sera chargé de refiler une information à ce traître… La suite confirmera nos soupçons… Si Moh ira tout droit transmettre cette information au quartier général. Il redescendra ensuite le sentier une bouteille de vin cachée sous son burnous.
    La réaction des militaires ne se fera pas attendre… On persécute, on casse, on interroge : un fellaga avait déposé des armes dans une maison non loin du village. Une maison abandonnée. Qui des villageois avait vu cet homme ? Qui pourrait les renseigner… ?
    Les pauvres paysans subirent l’affront, comme à leurs habitudes, sans broncher. Mais cette fois-ci, cette intrusion militaire porta ses fruits. Si Moh sera arrêté aux premières lueurs de l’aube et exécuté… On laissera son corps exposé durant des jours à l’entrée du bois. Les animaux sauvages s’en délectaient tous les jours … Aucun des villageois ne daigna s’approcher des restes de ce traître. Ce n’est qu’une fois que l’odeur pestilentiel de la décomposition incommoda tout le village qu’un militaire donna l’ordre aux soldats de le jeter dans une fosse.
    La mort de Si Moh délivra le village de la traîtrise… Qui aimerait donc subir une fin telle que la sienne ?
    Cela s’est passé un mois après le départ d’Éric en France…
    Depuis son dernier passage à la maison, je me sentais un peu coupable. Éric était amoureux de moi dès le premier jour… Ça je le savais… L’homme m’avait tendu sa main pour la voyance, mais n’avait pas cessé de scruter mon visage. Cet officier m’a aidée… C’est grâce à lui qu’on m’avait laissée en paix par la suite… mais pas pour longtemps…..

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  71. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 73e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Après Éric, on ramena un autre commandant au quartier général.
    Sitôt installé, ce dernier entame des investigations auprès de la population locale… Il sera tout au début guidé par le capitaine, mais prendra vite l’habitude de faire des siennes à sa manière.
    Il était d’une arrogance incroyable, et plus d’une fois, nous eûmes à affronter ses sautes d’humeur… Pire encore, ce commandant s’attaquait aux femmes sans défense et se permettait des intrusions « surprise » dans des maisons aux heures où la plupart des hommes étaient aux champs… La suite n’est pas toujours belle à savoir… Lorsque ce commandant se trouvait en présence de femmes jeunes, il n’hésitait pas à les déshonorer, et parfois même devant leurs propres enfants.
    Les villageois se révoltèrent et firent appel aux frères… Ces derniers ne se firent pas attendre. Un soir de pleine lune, ils encerclèrent le village et quelques uns d’entre eux réussirent à s’introduire auprès du commandant… Il était justement en train de donner des ordres à ses subalternes. Un échange de tirs s’ensuivra… Mais il réussira à s’échapper, et dès le lendemain, de lourds camions militaires, chargés de dizaines de soldats arrivent au village. Le commandant revint pour se venger des villageois… Il convoqua les uns, enferma les autres, et surtout donna l’ordre d’arrêter toutes les femmes suspectées de travailler avec les fellagas.
    Bien que j’avais eu écho de ce qui s’était passé la veille, je ne pensais pas que la riposte allait se faire aussi rapidement.
    Au milieu de la nuit, alors que les enfants et Tassadite dormaient profondément, je fus tirée de mon sommeil par un bruit venant de l’extérieur… Je me lève et ouvrit la porte pour sortir dans la cour. Aussitôt, quelqu’un mettra une main sur ma bouche, et m’entraîna au loin… Je fus jetée tel un paquet de linge sale dans une camionnette et emmenée au quartier général. Cette fois-ci je savais que je n’allais pas m’en sortir… Non… ! J’étais la proie recherchée… Ma mort ne passera pas inaperçue !
    On me jette en prison. Au petit matin, quelqu’un vint m’interroger. On m’accusa d’être l’initiatrice de l’assassinat du charbonnier. Un subterfuge qui n’avait aucun sens, vu que l’homme ne les intéressait pas… Il était juste une taupe à qui on faisait appel lorsque le besoin s’en faisait ressentir. Sa mort n’avait touché personne à proprement parler.
    Je ripostais que je ne connaissais même pas ce charbonnier de malheur. On me rit au visage et François, le capitaine, ne passera pas par quatre chemins pour me lancer que cette fois-ci, il n’allait pas me rater. Il était décidé à me passer un savon dont je m’en souviendrais, si toutefois j’en ressortais vivante.
    On me tortura. On m’arracha les cheveux, avant de me brûler les orteils et les chevilles…
    Vers le milieu de la journée, on me présenta au commandant.
    Il me regarda d’un air qui en disait long sur ses intentions, et sans me laisser le temps de réagir, il m’entraîna dans son bureau.
    Je ne pourrais vous décrire les atrocités que j’avais subies ce jour là… Dieu seul était témoin de mes souffrances. L’enfer m’aurait parut plus doux !
    Au crépuscule, on me jeta dans une cellule où je retrouvais quelques femmes du village. Elles se levèrent à ma vue, et tentèrent de panser mes blessures physiques. Pour Le reste, elles ne pouvaient rien faire… Mes souffrances étaient bien profondes que ces blessures pourtant assez sérieuses.
    Deux jours durant, je perdis la notion du temps. On m’avait allongée au milieu de la cellule, et quelqu’un me tenait la main. Je tentais de me rappeler ce qui m’était arrivé… en vain… On dirait que mon cerveau n’avait rien enregistré des précédentes scènes.

    Au troisième jour, quelqu’un vint m’annoncer que j’étais libre de partir. Je n’en croyais pas mes oreilles ! Je me lève en titubant pour me diriger vers la sortie… Le capitaine François me barre le chemin :
    - Tu nous quittes déjà Louisa… ? Dommage… j’aurais aimé passer davantage de temps auprès de toi. Hélas… ! Un ordre est venu d’en haut. Un ordre nous sommant de te relâcher. On peut dire que tu as de la chance toi !
    Un ordre venant d’en haut… ?
    Mes idées s’embrouillèrent. Qui donc avait pu s’imposer ainsi pour libérer une femme suspectée depuis longtemps de travailler avec les ennemis de la France ?
    Soudain, un éclair passe devant mes yeux… Les galons dorés du comandant brillaient au soleil. Il me regarde un moment en jouant avec sa casquette puis s’éloigne en haussant les épaules. J’avais le visage tuméfié et le corps couvert d’ecchymoses… Je n’étais pas belle à voir en cet instant.
    Mais je compris… Je compris que c’était Éric qui avait intervenu… Il a dû avoir écho de mon arrestation, et s’était insurgé au risque d’attirer la foudre sur lui.
    Éric… ! Oui, c’était lui mon sauveur. Son amour pour moi m’avait tirée d’un mauvais pas.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  72. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 73e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Après Éric, on ramena un autre commandant au quartier général.
    Sitôt installé, ce dernier entame des investigations auprès de la population locale… Il sera tout au début guidé par le capitaine, mais prendra vite l’habitude de faire des siennes à sa manière.
    Il était d’une arrogance incroyable, et plus d’une fois, nous eûmes à affronter ses sautes d’humeur… Pire encore, ce commandant s’attaquait aux femmes sans défense et se permettait des intrusions « surprise » dans des maisons aux heures où la plupart des hommes étaient aux champs… La suite n’est pas toujours belle à savoir… Lorsque ce commandant se trouvait en présence de femmes jeunes, il n’hésitait pas à les déshonorer, et parfois même devant leurs propres enfants.
    Les villageois se révoltèrent et firent appel aux frères… Ces derniers ne se firent pas attendre. Un soir de pleine lune, ils encerclèrent le village et quelques uns d’entre eux réussirent à s’introduire auprès du commandant… Il était justement en train de donner des ordres à ses subalternes. Un échange de tirs s’ensuivra… Mais il réussira à s’échapper, et dès le lendemain, de lourds camions militaires, chargés de dizaines de soldats arrivent au village. Le commandant revint pour se venger des villageois… Il convoqua les uns, enferma les autres, et surtout donna l’ordre d’arrêter toutes les femmes suspectées de travailler avec les fellagas.
    Bien que j’avais eu écho de ce qui s’était passé la veille, je ne pensais pas que la riposte allait se faire aussi rapidement.
    Au milieu de la nuit, alors que les enfants et Tassadite dormaient profondément, je fus tirée de mon sommeil par un bruit venant de l’extérieur… Je me lève et ouvrit la porte pour sortir dans la cour. Aussitôt, quelqu’un mettra une main sur ma bouche, et m’entraîna au loin… Je fus jetée tel un paquet de linge sale dans une camionnette et emmenée au quartier général. Cette fois-ci je savais que je n’allais pas m’en sortir… Non… ! J’étais la proie recherchée… Ma mort ne passera pas inaperçue !
    On me jette en prison. Au petit matin, quelqu’un vint m’interroger. On m’accusa d’être l’initiatrice de l’assassinat du charbonnier. Un subterfuge qui n’avait aucun sens, vu que l’homme ne les intéressait pas… Il était juste une taupe à qui on faisait appel lorsque le besoin s’en faisait ressentir. Sa mort n’avait touché personne à proprement parler.
    Je ripostais que je ne connaissais même pas ce charbonnier de malheur. On me rit au visage et François, le capitaine, ne passera pas par quatre chemins pour me lancer que cette fois-ci, il n’allait pas me rater. Il était décidé à me passer un savon dont je m’en souviendrais, si toutefois j’en ressortais vivante.
    On me tortura. On m’arracha les cheveux, avant de me brûler les orteils et les chevilles…
    Vers le milieu de la journée, on me présenta au commandant.
    Il me regarda d’un air qui en disait long sur ses intentions, et sans me laisser le temps de réagir, il m’entraîna dans son bureau.
    Je ne pourrais vous décrire les atrocités que j’avais subies ce jour là… Dieu seul était témoin de mes souffrances. L’enfer m’aurait parut plus doux !
    Au crépuscule, on me jeta dans une cellule où je retrouvais quelques femmes du village. Elles se levèrent à ma vue, et tentèrent de panser mes blessures physiques. Pour Le reste, elles ne pouvaient rien faire… Mes souffrances étaient bien profondes que ces blessures pourtant assez sérieuses.
    Deux jours durant, je perdis la notion du temps. On m’avait allongée au milieu de la cellule, et quelqu’un me tenait la main. Je tentais de me rappeler ce qui m’était arrivé… en vain… On dirait que mon cerveau n’avait rien enregistré des précédentes scènes.

    Au troisième jour, quelqu’un vint m’annoncer que j’étais libre de partir. Je n’en croyais pas mes oreilles ! Je me lève en titubant pour me diriger vers la sortie… Le capitaine François me barre le chemin :
    - Tu nous quittes déjà Louisa… ? Dommage… j’aurais aimé passer davantage de temps auprès de toi. Hélas… ! Un ordre est venu d’en haut. Un ordre nous sommant de te relâcher. On peut dire que tu as de la chance toi !
    Un ordre venant d’en haut… ?
    Mes idées s’embrouillèrent. Qui donc avait pu s’imposer ainsi pour libérer une femme suspectée depuis longtemps de travailler avec les ennemis de la France ?
    Soudain, un éclair passe devant mes yeux… Les galons dorés du comandant brillaient au soleil. Il me regarde un moment en jouant avec sa casquette puis s’éloigne en haussant les épaules. J’avais le visage tuméfié et le corps couvert d’ecchymoses… Je n’étais pas belle à voir en cet instant.
    Mais je compris… Je compris que c’était Éric qui avait intervenu… Il a dû avoir écho de mon arrestation, et s’était insurgé au risque d’attirer la foudre sur lui.
    Éric… ! Oui, c’était lui mon sauveur. Son amour pour moi m’avait tirée d’un mauvais pas.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  73. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 74e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Je ferme les yeux un moment, et deux longues larmes écorchèrent mes yeux… Pourquoi cette guerre… ? Pourquoi cette haine… ? Ne pouvions-nous pas vivre dans l’amour et la dignité, sans avoir cette peur tenace au ventre ? Sans avoir à affronter, chaque jour que Dieu fait, les humeurs malsaines des colons ?
    - Alors Louisa… Tu ne veux pas partir ou quoi ?
    J’ouvre les yeux et remarque que François me regardait en souriant :
    - Je n’arrive vraiment pas à te comprendre toi… On t’arrête… On t’enferme et te voila tout à coup libre comme le vent. Qu’attends-tu donc pour redescendre le sentier et rentrer chez-toi ? Tu as peur qu’on te tire dessus ? Hein, c’est ça… ? Eh bien non (il se frotte les mains). Et ce n’est pas l’envie qui me manque. Crois-moi. Mais il se trouve que là-bas, à Paris, on intervient pour te libérer, et on nous met en garde contre tout ce qui pourrait t’arriver de facheux. (Il donne un coup de pied rageur dans un arbre) Malin ça non… ?
    Je remercie Dieu du fond de mon cœur avant d’entamer la descente du sentier. Je pense aussi à Éric… Grâce à lui j’étais non seulement libre, mais à l’abri de tout danger pouvant venir du quartier général. Bien que je n’étais pas sûre que le capitaine et son commandant allaient respecter cet engagement.
    Mais la providence m’était venue en aide…Je rentre alors chez-moi l’esprit calme et le cœur serein… Mes souffrances finiront par s’atténuer ne cessais-je de me répéter pour me donner du courage. Un courage qui m’aidera à affronter la vie avec toutes les blessures qui feront désormais, et à jamais, partie de mon existence.
    Quatre années passent. Belaïd avait maintenant dix-sept ans, Idir seize ans, et le petit Lounes douze ans. Ce dernier excellait dans ses études… Il aimait l’école, les livres, les cahiers. Il passait beaucoup de temps devant l’âtre à lire le soir. Il adorait la lecture et je l’encourageais.
    On était en janvier 1962.
    Les prémices de l’indépendance étaient déjà dans l’air… D’aucuns parlaient d’un éventuel arrêt des combats. Les multiples négociations au niveau universel commençaient à donner des résultats… Je savais que, dans le monde, des gens œuvraient pour la paix et la stabilité des peuples… Je ne suis pas instruite pour comprendre de quoi il s’agissait. Je ne connaissais absolument rien aux jeux de la politique et aux débats qui en dérivaient ! Mais je suivais tout de même toutes les conversations se rapportant au pays et à tout ce qui le concernait.
    Comment ne pas rêver devant les promesses des grands ? Nous serions libres, indépendants, et notre pays recouvrera sa dignité et sa souveraineté. Notre pays… l’Algérie. Un nom qui me fait toujours monter les larmes aux yeux. Aurions-nous le paradis sur terre ailleurs que chez- soi ? L’Algérie vivra… L’Algérie triomphera de tous ses ennemis… Et toutes les conspirations à son encontre et à l’encontre de son peuple ne seront que chimères. Je rêvais d’une indépendance qui nous permettra de vivre comme le reste du monde. C’est à dire en paix. Je rêvais de courir dans les prés verdoyants et dans les champs de blé en toute liberté, et sans craindre le moindre danger. Nous étions tous traumatisés dans ce village, où les descentes militaires sont légions, et le son des balles, notre pain quotidien… Dieu… Dieu, toi le Puissant, toi le Miséricordieux, permets-moi de vivre jusqu’au jour où je verrais le drapeau de mon pays flotter haut dans le ciel de la liberté… ne cessais-je de prier.
    Mon vœu sera exaucé. Quelques mois plus tard, notre pays était libre et indépendant.
    Le miracle s’est produit… On avait réussi là où le reste du monde pouvait échouer. Nous étions libres, autonomes, et nos ennemis pouvaient plier bagage et rentrer chez eux la tête basse. Nous sommes un peuple fier et attaché à ses origines. Rien ne pouvait changer notre destinée.
    Le pays était enfin à ses enfants ! Tahya El-Djazaïr !
    La joie était partout… Le bonheur régnait sur toutes les familles, bien que beaucoup d’entre elles, pleuraient encore leurs enfants perdus. Mais le sacrifice en valait la peine… Le sang versé par les meilleurs enfants d’Algérie avait porté ses fruits. La tristesse et le chagrin s’effacèrent vite devant la victoire de l’indépendance.
    Mes neveux Belaïd et Idir n’hésitèrent pas à suivre d’autres jeunes de leur génération pour se rendre en ville et participer aux festivités. Par contre, les femmes et les hommes qui restèrent au village fêtèrent l’évènement d’une manière plus simple mais plus significative. Les frères quittèrent les refuges de fortune où ils s’étaient confinés pour la plupart depuis le cessez-le-feu et se joignirent à nous pour ce grand évènement. Nous donnons libre court à nos émotions en préparant un tas de bonnes choses à manger, avant d’aller danser sous des oliviers centenaires.
    Après plusieurs jours de liesse, chacun réintègra son chez-soi. Nous étions alors tous prêts à construire une nation forte et inébranlable. Je proposais à mes neveux de s’inscrire dans des écoles en ville pour poursuivre leurs études mais les deux aînés refusèrent. Lounes, par contre, battit des mains :
    - Moi je m’inscrirais… Je vais bientôt obtenir mon certificat d’études primaires mais je ne m’arrêterais pas là… Je veux faire des études, moi !
    Je ne pouvais faire autrement.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  74. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 75e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Belaïd commençait à travailler dans les champs de manière plus régulière. Il connaissait les techniques agricoles et se hasardait à faire des remarques sur les nouveaux plants et les rendements des récoltes. Les paysans, qui l’estimaient bien, l’aidaient à voir plus clair dans tout ce qui touchait à un domaine, prétendu simple, mais que les secrets ancestraux rendaient mystérieux… Telle terre n’était pas cultivable avant l’automne, telle autre aurait besoin d’être plus arrosée vu son aridité, telle autre encore ne pouvait avoir un meilleur rendement annuel du fait que ses profondeurs n’avaient pas la consistance requise… etc.
    Bélaïd écoutait, assimilait, et posait toujours d’autres questions.
    Idir, qui suivait de loin tout ce que faisait son frère, ne tarda pas à l’imiter. Lui aussi aimait la terre et découvrait tous les jours ses secrets.
    En fin de compte, Belaïd se propose pour les travaux d’agriculture, et Idir pour s’occuper du bétail, des oliviers et des ruches. Ainsi, ils s’étaient d’eux-mêmes assignés à des tâches qui ne sortaient pas de l’ordinaire, certes, mais qui nécessitaient une maîtrise et un suivi très régulier.
    J’étais soulagée ! Les enfants de Aïssa allaient reprendre les rênes et nos biens ne seront pas dilapidés… Heureusement que la famille avait eu l’avantage d’avoir cette descendance mâle qui lui permettra de prospérer.
    Deux années passent. Malek, vint nous rendre visite et ramène ses enfants. Sophie, par contre, était souffrante et n’avait pu faire le voyage.
    J’étais contente de revoir mon beau frère… Des années s’étaient écoulées depuis sa dernière visite au village. Ses enfants avaient grandi… L’aîné, Belkacem-Sébastien, avait 20 ans et suivait des études en médecine. Il ressemblait à son oncle Kamel. C’est fou ce que les gènes peuvent reproduire des portraits humains parfois identiques. Les larmes aux yeux, je serrais longuement ce beau jeune homme contre mon cœur.
    La cadette, Saliha-Danielle, avait maintenant 16 ans et était d’une beauté à couper le souffle. Elle aussi travaillait bien à l’école et s’apprêtait à passer son baccalauréat. Le benjamin, Ali-Alain, qui allait sur ses quatorze ans, fréquentait encore le cours moyen.

    Les enfants de Malek avaient tous hérité d’un prénom algérien… C’était mes beaux-parents qui l’avaient exigé. Pour eux, il était inconcevable que leurs descendants et héritiers légitimes de leurs biens aient seulement un prénom français.
    Respectant le vœu de ses parents, et afin de ne pas froisser les susceptibilités, Malek avait jugé opportun de donner deux prénoms à chacun de ses enfants.
    Mon beau-frère emmène sa progéniture dans la maison de ses parents. Il tint à ce que je les accompagne pour leur expliquer certaines choses que lui-même d’ailleurs ignorait, étant donné qu’il n’était pas souvent venu au bled du vivant de ses parents.
    On visite la propriété, les champs et tous les biens dont ils étaient désormais les seuls successeurs.
    Les enfants apprécièrent leurs vacances au bled. Je demandais à Tassadite de préparer des plats de chez-nous qu’ils trouvèrent succulents. Belaïd et Idir, qui se trouvaient souvent à la maison pour le dîner, sympathisèrent avec ces « cousins » qu’ils ne connaissaient pas encore, mais qu’ils estimèrent tout de suite.
    À maintes reprises, je surpris Belaïd qui détaillait Saliha-Danielle… Elle lui plaisait à coup sûr… Le contraire m’aurait étonné d’ailleurs. La jeune fille attirait sur elle tous les regards, et sa beauté ne passait pas inaperçue.
    Je me demandais au fond de moi si Belaïd n’était pas entiché au point de tout laisser tomber et de suivre l’élue de son cœur de l’autre côté de la mer.
    Aïssa, son père, n’avait pas hésité à les abandonner pour une femme… En sera-t-il de même pour lui ?
    Bien que j’aime beaucoup Saliha-Danielle, et bien qu’elle ne soit pas du tout une seconde Monique, je sentis une appréhension me gagner à son égard. Belaïd était l’aîné de la famille, et nous avions tous besoin de lui ici. S’il partait, nous perdrons en lui la pièce centrale du puzzle familial.
    Malek a dû surprendre mon regard et mon air soucieux. Il n’eut aucun mal à en faire la relation. Pour cela, il tint à préciser, un soir devant tout le monde, que le seul avenir pour ses enfants est l’instruction et une bonne carrière professionnelle. Il précisa qu’il déconseillerait même à sa fille de penser à se marier sans son consentement et sans avoir terminé ses études… Un long cursus scolaire l’attendait encore. Elle terminera le lycée, ira à l’université, avant de choisir un bon métier qui lui permettra d’évoluer. De nos jours, le monde appartient aux femmes.
    Belaïd avait suivi la conversation sans dire un mot. Avait-il compris qu’on voulait lui transmettre un message ? Je n’en savais rien. Ce que par contre je peux vous certifier, c’est qu’à compter de ce jour, il ne lorgna plus du côté de la jeune fille.
    Les vacances terminées, Malek tint à aller se recueillir sur les tombes de ses parents et des miens avant de rentrer en France. Il demandera aux enfants de l’accompagner, et leur indiqua toutes les tombes familiales.
    Ils partirent par un matin pluvieux… Interminables embrassades, larmes, promesses de s’écrire souvent et de revenir l’été prochain.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  75. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 76e partie
    Par : Yasmine HANANE

    La maison se vida. Nous ressentîmes tous ce sentiment de tristesse qui accompagne chaque séparation. Deux mois durant, Malek et ses enfants avaient vécu parmi nous. Nous avions passé de longues veillées à nous conter des choses et d’autres. Les gosses avaient fait connaissance avec la terre de leurs aïeux, et adhérèrent facilement aux idées conçues par leurs ancêtres.
    Je leur ai tout fait découvrir dans le village. Ils repartirent donc heureux et en ayant cette impression d’avoir respecté les vœux de leur famille.
    Je demeurais sceptique tout de même quand à leur retour un jour. Je savais que les enfants de Malek, à l’instar de lui-même, étaient nés et avaient toujours vécu en Europe…
    Jamais ils ne pourront reprendre en main le legs précieux des anciens. Néanmoins, Malek avait engagé des paysans pour travailler ses terres et prendre soin des oliviers, des vignobles et de tout ce qui pourrait rapporter.
    C’était une bonne idée. Car en dehors de lui, qui pourrait s’en occuper ? Il avait même demandé à Belaïd et Idir de jeter un coup d’œil de temps à autre sur le travail des champs et le suivi des récoltes.
    Ce que mes neveux acceptèrent sans rechigner.
    Nous étions déjà à la cueillette des olives. L’automne tirait à sa fin, et nous devrions penser à presser nos olives et en tirer de l’huile avant les grandes pluies.
    Idir nous accompagnait tous les matins moi et Tassadite. Il montait en haut des oliviers et en secouait les branches afin d’en faire tomber les olives que nous ramassions et mettions dans des sacs en jute.
    Chaque fin de journée, nous rentrons avec nos sacs pleins, sur le dos, et nous stockons notre récolte dans la remise avant de l’acheminer au pressoir.
    Il ne restait plus qu’un olivier ou deux. Idir, qui devait surveiller ses ruches et les couvrir d’une toile en nylon, ne pouvait nous accompagner dans cette dernière étape. Tassadite et moi avions déjà pu nous passer de ses services. Ma belle-sœur avait, certes, pris du poids avec l’âge mais elle demeurait assez agile pour monter sur un olivier et en secouer les branches.
    Le ciel, ce jour là, était bas. S’il pleuvait, nous serions trompées jusqu’aux os et nous pataugerions dans la boue sans pouvoir ramasser la moindre olive. Le sentier où se trouvait notre champ d’oliviers était escarpé et, à chaque fois qu’il pleuvait, cela formait des rigoles d’eau qui se déversaient au bas de la colline. Impossible dans de tels cas de s’amuser à ramasser des olives.
    Ma belle-sœur me rit au nez. Elle me réplique que nous devrions monter justement avant que les pluies ne nous en empêchent. Il suffirait de faire vite et de ramasser le maximum d’olives avant la mi-journée.
    Soudain un mauvais pressentiment prit possession de mes sens… Ce même pressentiment que j’avais ressenti juste avant la mission et l’accident de Kamel, mon mari.
    Je regarde Tassadite qui était déjà prête à sortir de la maison, un sac de jute vide sur le dos et un grand bâton dans les bras :
    - Nous allons frapper les branches basses, me dit-elle, pour les plus hautes, je n’aurais qu’à monter sur l’arbre pour les secouer… Nous terminerons rapidement cette dernière étape, et ainsi pour pourrions constituer notre réserve d’huile et d’olives pour le reste de l’année.
    Je tire ma belle-sœur par le bras :
    - Tassadite, nous n’irons pas aujourd’hui.
    Elle me jette un regard interrogateur :
    - Que veux-tu dire Louisa ?
    - Que nous n’allons pas à la cueillette des olives aujourd’hui… Tant pis si la pluie emporte les olives qui restent… Nous avons assez de réserves dans nos granges pour faire le plein d’huile cette année.
    Tassadite secoue sa tête :
    - Tu es folle ou quoi ? Tu veux qu’on rate un olivier ou deux ? Pourquoi ? Tu as peur de te mouiller les pieds ?
    Je serre mes mains l’une contre l’autre :
    - Je ne sais comment t’expliquer… Quelque chose me dit qu’un malheur va arriver si on montait sur la colline.
    Elle se met à rire :
    - Voyons, Louisa… Toi et tes pressentiments ! Si je t’écoutais, je ne sortirais même pas dans la cour. Ne peux-tu pas penser à quelque chose de plus gai ?
    - C’est plus fort que moi, Tassadite… Il y a, comme ça, des alertes de temps à autre qui prennent possession de mon âme. Je ne peux t’en dire plus, si ce n’est que, souvent, ce que j’appréhende se réalise.
    Ma belle-sœur s’approche de moi :
    - Tu ne peux détourner le destin Louisa… Vois un peu ce que tu as tenté de faire pour Aïssa… en fin de compte il est parti pour ne plus revenir.
    Je sursaute. Pourquoi Tassadite me parle-t-elle de Aïssa maintenant ? Cela fait bien des années que nous avons évité de parler de lui.
    - Aïssa est un cas différent. Je ne peux pas changer le destin, mais je peux prévoir un malheur…

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  76. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 77e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Elle se remet à rire et agrippe mes bras :
    - Aller Louisa… ne perdons pas de temps. La pluie menace de tomber à tout bout de champ, profitons des quelques moments qui nous restent pour terminer le ramassage des dernières olives. Tu verras, tout se passera bien. Nous rentrerons bientôt pour préparer le dîner et faire le compte de cette récolte.
    Je sentis encore ce pressentiment.
    Quelque chose en moi me pousse pourtant à affronter le destin. Je me saisis d’une corde et d’un panier, et précède Tassadite.
    Après tout, seul ce que la providence a prévu, va se réaliser.
    Nous sommes sur la colline, où plusieurs familles déjà nous avaient précédées. Je dépose nos affaires sous les derniers oliviers et indique à Tassadite d’un geste qu’elle pouvait commencer le travail.
    Elle prit son bâton et se met à donner de grands coups dans les branches basses. Je me mets à ramasser rapidement les olives qui tombaient. On dirait que je voulais faire une brèche dans le temps pour éviter le malheur que je prévoyais.
    - Je vais monter sur l’olivier m’annonce Tassadite. Il y a plein d’olives dans les branches les plus hautes. Nous en avons au moins jusqu’à la mi-journée.
    Tassadite monte avec agilité sur l’arbre, et n’eut aucun mal à atteindre les branches les plus éloignées qu’elle secoua rigoureusement.
    Je me rabaisse encore pour ramasser ces olives brillantes et juteuses qui donneront à coup sûr une huile délicieuse.
    Tassadite s’accroche à une branche… Je lève mes yeux et porte une main à ma bouche :
    - Tassadite… redescend… ne t’amuses pas à ce jeu. Tu risques de faire une chute.
    Elle se met à rire :
    - Tu me prends donc pour une imprudente, ou pour une obèse ? Cet arbre est centenaire… Et cette branche est assez solide pour…
    Elle suspendit sa phrase…
    J’entendis un craquement, suivi d’un cri qui me glace les os. La branche s’était cassée, et en une seconde, le corps de ma belle-sœur tombe tel un lourd sac du haut de l’arbre, avant de rouler jusqu’au bas de la colline, où sa tête heurte un rocher ! Je pousse un long cri… D’autres cris de femmes suivirent le mien. Des gens accoururent. Quelques hommes dévalèrent la colline pour porter secours à Tassadite… mais je savais qu’il était trop tard pour elle. Comme pour Kamel, le mauvais pressentiment que j’avais ressenti ne pouvais me tromper… la faucheuse avait encore frappé… Elle me prend un autre être cher…Une compagne des bons comme des mauvais jours…Tassadite, ma cousine, ma belle-sœur, la mère de mes neveux… !
    Que vais-je devenir sans elle ?
    Je me mets à sangloter à fondre l’âme. Quelques femmes m’entourèrent et m’aidèrent à redescendre à la maison. Les hommes portèrent le corps sans vie de Tassadite.
    Belaïd et Idir arrivèrent l’un après l’autre, alors que la dépouille de leur mère était étendue dans la grande salle. Ils s’agenouillèrent devant elle et se mirent eux aussi à pleurer sans retenue. Ils n’avaient pas connu leur père, et voici que leur mère les quittait sans crier gare. Je charge quelqu’un d’aller chercher Lounes. Mon jeune neveu de quatorze années était reparti juste la veille, après avoir passé un long week-end à la maison où sa mère l’avait gâté comme jamais. Lounes était reparti le cœur léger. Et maintenant comment va-t-il réagir ? Comment va-t-il gérer ce terrible choc ?
    Un cousin le ramène le soir même. Il était effondré mais contrairement à ses frères, il sut maîtriser son chagrin. Pourtant Lounes était le plus malheureux. Son père ne le connaissait même pas… Et lui, lorsqu’il s’avisait à poser des questions sur son paternel, on lui répondait moi ou sa mère, que son père était parti travailler à l’étranger, sans donner plus de détails… Pour les aînés, c’était aussi la même chose, mais eux n’était pas dupes… Ils avaient compris depuis longtemps que leur père les avait abandonnés…
    Pris par ses études, mon jeune neveu temporisait. Je savais qu’un jour il cherchera à en connaître davantage sur son géniteur. On enterra Tassadite le lendemain sous une pluie battante. La nature s’était déchainée depuis l’annonce de sa mort. On dirait que les champs, les arbres, la terre, et toute la nature la pleuraient. Ma belle-sœur laissait un grand vide parmi les siens, et même au village. Nous étions tous inconsolables. La famille et les proches ne cessaient d’affluer. Les villageois passaient d’interminables veillées à parler d’elle et de ses enfants.
    On évoqua à maintes reprises le nom de Aïssa. Je dû intervenir pour ne pas incommoder les garçons.
    Les jours et les semaines passent… Nous reprenons nos habitudes. Lounes retourne en ville. Belaïd et Idir, quoique encore tristes, reprirent leurs travaux quotidiens.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  77. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 78e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Malek fera un voyage éclair. Il avait appris la nouvelle en retard, et s’était empressé de venir nous présenter ses condoléances… Je fus frappé par sa maigreur. Mon beau-frère avait fondu… Que se passe-t-il… ?
    Malek m’apprend que Sophie n’en avait plus pour longtemps. Cela fait des mois qu’elle luttait contre une maladie incurable.
    Je crus mal entendre… En réalité je ne voulais pas entendre… Je ne voulais pas affronter encore un autre malheur.
    Malek met une main sur mon épaule :
    - C’est fini Louisa, Sophie n’est déjà plus parmi nous… Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même.
    Je m’écrie alors :
    - Pourquoi es-tu donc venu Malek ? Pourquoi l’as-tu laissée seule ?
    Il hausse les épaules :
    - Je voulais partager ta peine… Et puis même en restant auprès d’elle, je ne pourrais plus rien faire… Les médecins parlent d’un sursis de quelques semaines.
    Les larmes qui n’avaient pas encore séché inondèrent de nouveau mon visage. Sophie était plus qu’une sœur pour moi… Depuis le jour de notre rencontre, elle était celle sur qui je pouvais compter en tout moment… C’était elle qui faisait mon ménage quand j’étais malade, c’était elle qui me consolait quand j’avais du chagrin, et c’était elle qui était restée à mes côtés de longues journées et de longues nuits lorsque je faisais le deuil de mon mari… Sophie était une femme exceptionnelle… Oh mon Dieu ! Pourquoi permets-tu aux êtres chers de nous quitter au moment où l’on s’y attend le moins ?
    Malek laisse couler ses larmes, puis m’annonce :
    - Je retourne auprès des enfants dans deux jours. Je ne sais plus comment faire face à tout ce qui nous arrive tout d’un coup… Ils étaient si heureux en rentrant de leurs vacances !
    Je hoche la tête :
    - Tant mieux s’ils gardent un bon souvenir de leur passage au bled… Ils pourront revenir chez nous autant de fois qu’ils le désirent… Ils seront toujours les bienvenus. Ils sont chez eux…
    Malek me serre le bras :
    - Je sais Louisa… Comme j’aurais voulu t’avoir à mes côtés là-bas en France dans ces moments difficiles… Je me sens si seul… Je n’ai plus personne là-bas… Même mes deux sœurs ont coupé les ponts.
    - Je te comprends fort bien mon cher frère… Hélas ! La France pour moi ne sera plus qu’un souvenir… Je suis désolée Malek.
    Il secoue sa tête :
    - Ne le sois pas Louisa… Toi aussi tu as eu ta part de chagrin dans ce monde… Tu as souffert et tu souffres encore… Heu… Je ne sais pas si le moment est bien choisi pour te l’annoncer, mais je dois aussi t’apprendre que Mme Olivier s’est éteinte il y a deux semaines dans une maison de repos.
    On dit qu’un malheur attire un autre… Tassadite, Mme Olivier, et bientôt Sophie… Toutes les femmes qui m’avaient aimée et que j’avais adorées me quittent en même temps. Mme Olivier était certes âgée, et elle vivait depuis quelques années déjà dans une maison de repos. Aux dernières nouvelles, j’avais appris que ses enfants avaient vendu l’immeuble où j’avais résidé et qu’ils s’étaient partagé les revenus… Un pur égoïsme de leur part… Avoir autant d’argent et oublier leur mère, c’était de la pure ingratitude. Je ne m’étais pas trompée dans mes prévoyances. Cette femme au cœur d’or était morte dans l’anonymat le plus absolu.
    Les larmes ne suffisaient plus pour colmater les plaies de mon cœur… Je me jette dans les bras de Malek, et nous nous mettions à pleurer comme une éponge.
    Mon beau-frère rentre en France le cœur lourd et l’esprit préoccupé… Il savait que les prochains jours n’allaient pas être de tout repos pour lui et avait voulu me revoir pour puiser son courage dans la force de mon caractère.
    Durant les heures qui précédèrent son départ, je ne cessais de lui prodiguer conseils et recommandations… Il faut préparer les enfants et les mettre devant le fait accompli avant qu’il ne soit trop tard… La volonté de Dieu est inébranlable… Sophie souffrait, et personne ne pourra plus rien pour elle, si ce n’est adoucir ses derniers moments… La mort lui serait en fin de compte une délivrance.
    Je débitais ces paroles, alors que mon cœur saignait.
    Sophie mourut trois semaines plus tard… Malek m’avait envoyé un télégramme pour me l’annoncer.
    Que pouvais-je faire devant cet autre coup du destin que de m’incliner devant le Créateur. Lui seul pouvait comprendre mon désarroi, et Lui seul pouvait me consoler et cicatriser mes profondes plaies.
    Je laissais le temps faire son effet. Belaïd et Idir étaient des hommes maintenant et s’occupaient presque de tout… Il faut penser à ramener des femmes pour combler le vide que Tassadite avait laissé chez elle… En réalité personne ne pouvait prendre la place de ma pauvre belle-sœur… Mais j’avais besoin de femmes pour m’aider moi aussi dans les multiples travaux ménagers, dans la basse-cour et les écuries.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  78. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 79e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Je décidais alors de marier mes deux neveux… Belaïd avait déjà fait son choix. Je n’eus alors qu’à aller demander la main de la jeune fille qui se trouvait être une nièce à Tassadite… Eh oui… Les mariages de famille étaient légion chez nous… Par contre, Idir comptait sur moi pour lier son destin.
    Pour effacer toute trace de chagrin, je donne une grande fête. Les deux mariages eurent lieu en même temps… La cérémonie était grandiose. Je demande aux villageois de danser et de s’amuser jusqu’à l’aube… J’avais largement les moyens de faire des folies, et je ne m’en privais point… Je voulais ce qu’il y avait de mieux pour mes deux neveux, qui étaient aussi un peu mes enfants.
    Pour la circonstance, j’étais descendue en ville. En compagnie de Lounès, j’avais fait tous les grands magasins qu’on m’avait indiqués pour faire mes courses et préparer les deux mariages. Mes invités devraient avoir tout ce qu’il y avait de mieux à manger et à boire.
    Des jours durant, la musique et les chants firent vibrer les murs de ma maison. Je ne savais pas s’il fallait rire ou pleurer… En fait, je riais et je pleurais en même temps… Il y avait comme un amalgame de joie et de tristesse en moi. Mes émotions rebondissaient… Je ne pouvais me dominer. J’étais tout de même heureuse de voir que la maison se remplissait de nouveau et que la venue des deux jeunes mariées augurait d’un avenir meilleur… Mes neveux auront des enfants… Je vais de nouveau pouvoir pouponner… Je vais de nouveau entendre des rires frais dans la maison… La joie finira par effacer la tristesse et le chagrin du passé… La vie continue son cours, et nous devrons nous plier devant ses caprices… Que Dieu nous préserve des malheurs de l’existence…, me surpris-je à prier à maintes reprises dans la journée.
    Les lampions de la fête s’éteignirent et chacun rentre chez lui. Je redevenais enfin moi-même… Moi Louisa la rousse… Louisa la voyante du village qu’on vient voir de très loin… De plus en plus loin… Maintenant que mes deux neveux sont mariés, je pouvais souffler… Je pouvais me consacrer aux autres, en attendant que Lounès termine ses études.
    Cinq années passent. Belaïd était père de trois enfants, et Idir en avait deux… La maison à nouveau retentissait de leurs jeux et de leurs rires… De quoi mettre un baume sur les cœurs meurtris… Malek était revenu deux fois au bled. Une fois avec ses enfants, et une autre fois seul. Sa progéniture aussi prenait de l’âge… Belkacem-Sébastien venait de faire de lui un grand père… Oui, Malek avait une petite-fille qu’on avait prénommée Sophie-Meriem et un petit-fils qui s’appelait Kamel-Martin… à l’instar de ses parents, Malek avait tenu à ce que ses petits-enfants aient aussi deux prénoms. Un français et un autre algérien.
    Saléha-Danielle faisait des études en architecture, et devait partir aux états-Unis, tandis que Ali-Alain était en fin de cycle universitaire. Malek pouvait s’estimer heureux d’avoir des enfants aussi sérieux et avisés… Sophie s’était sacrifiée pour les élever dans les normes des deux traditions parentales… Et le résultat était là ! Non seulement les enfants de mon beau-frère étaient bien éduqués et avaient fait de très bonnes études, mais ils étaient aussi respectueux de tout ce qui touchait à leur famille… Ils écrivaient souvent pour demander de nos nouvelles, nous envoyaient des cadeaux, demandaient si leurs biens étaient toujours prospères, et tentaient de parler la langue de leurs ancêtres, bien que cela ne s’avéra pas une tâche facile pour eux.
    Malek voulait surtout que ses enfants sachent qu’ils étaient les seuls maintenant à qui il devrait passer le flambeau… Il n’avait plus personne au bled, hormis moi, sa belle-sœur.
    Un jour, il m’entretint longuement. Il craignait que ses biens ne soient dilapidés à sa mort, si ses enfants ne venaient pas au bled régulièrement. Je lui suggérais alors de se remarier et d’avoir d’autres enfants. Il se met à rire :
    - Moi… Me marier… ? Moi un vieil homme… !
    Je lui répondis qu’il n’était pas aussi vieux que ça… Et que rien n’était impossible tant qu’il avait sa santé.
    Un voile de tristesse passe alors sur son visage… Il ne pouvait oublier Sophie ni la remplacer par une autre femme… Je le comprenais fort bien, moi qui avait refusé bien des prétendants après Kamel.
    Je pousse un soupir :
    - Alors ne te plains plus Malek… Remets ton destin entre les mains de Dieu… Tes enfants sont assez intelligents pour comprendre qu’ils sont les seuls héritiers, et qu’ils ne doivent jamais abandonner les biens légués par leurs ancêtres.
    - Je sais ma chère belle-sœur… Mais tu connais l’Europe… Mes enfants sont occupés par leurs études et leurs recherches… Belkacem est déjà père de famille… Je ne sais pas si un jour il pensera encore à venir passer des vacances au bled.
    Je souris :
    - Tu as semé une bonne graine Malek… Elle donnera sûrement de bonnes récoltes.
    Il ébauche un sourire :
    - Je l’espère bien… Je suis certain en tous les cas qu’après ma mort tu veilleras sur eux.
    Je fronce les sourcils :
    - Pourquoi parles-tu de la mort Malek ? Tu es encore assez jeune et en bonne santé.
    Il hausse les épaules :
    - La vie réserve beaucoup de surprises… Je veux juste avoir ton avis là-dessus.
    - Tu peux compter sur moi à tout moment et en toutes circonstances… Si bien sûr le bon Dieu m’accorde une longue vie. Peut-être que ce sera moi qui vais mourir avant.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  79. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 80e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Je décidais alors de marier mes deux neveux… Belaïd avait déjà fait son choix. Je n’eus alors qu’à aller demander la main de la jeune fille qui se trouvait être une nièce à Tassadite… Eh oui… Les mariages de famille étaient légion chez nous… Par contre, Idir comptait sur moi pour lier son destin.
    Pour effacer toute trace de chagrin, je donne une grande fête. Les deux mariages eurent lieu en même temps… La cérémonie était grandiose. Je demande aux villageois de danser et de s’amuser jusqu’à l’aube… J’avais largement les moyens de faire des folies, et je ne m’en privais point… Je voulais ce qu’il y avait de mieux pour mes deux neveux, qui étaient aussi un peu mes enfants.
    Pour la circonstance, j’étais descendue en ville. En compagnie de Lounès, j’avais fait tous les grands magasins qu’on m’avait indiqués pour faire mes courses et préparer les deux mariages. Mes invités devraient avoir tout ce qu’il y avait de mieux à manger et à boire.
    Des jours durant, la musique et les chants firent vibrer les murs de ma maison. Je ne savais pas s’il fallait rire ou pleurer… En fait, je riais et je pleurais en même temps… Il y avait comme un amalgame de joie et de tristesse en moi. Mes émotions rebondissaient… Je ne pouvais me dominer. J’étais tout de même heureuse de voir que la maison se remplissait de nouveau et que la venue des deux jeunes mariées augurait d’un avenir meilleur… Mes neveux auront des enfants… Je vais de nouveau pouvoir pouponner… Je vais de nouveau entendre des rires frais dans la maison… La joie finira par effacer la tristesse et le chagrin du passé… La vie continue son cours, et nous devrons nous plier devant ses caprices… Que Dieu nous préserve des malheurs de l’existence…, me surpris-je à prier à maintes reprises dans la journée.
    Les lampions de la fête s’éteignirent et chacun rentre chez lui. Je redevenais enfin moi-même… Moi Louisa la rousse… Louisa la voyante du village qu’on vient voir de très loin… De plus en plus loin… Maintenant que mes deux neveux sont mariés, je pouvais souffler… Je pouvais me consacrer aux autres, en attendant que Lounès termine ses études.
    Cinq années passent. Belaïd était père de trois enfants, et Idir en avait deux… La maison à nouveau retentissait de leurs jeux et de leurs rires… De quoi mettre un baume sur les cœurs meurtris… Malek était revenu deux fois au bled. Une fois avec ses enfants, et une autre fois seul. Sa progéniture aussi prenait de l’âge… Belkacem-Sébastien venait de faire de lui un grand père… Oui, Malek avait une petite-fille qu’on avait prénommée Sophie-Meriem et un petit-fils qui s’appelait Kamel-Martin… à l’instar de ses parents, Malek avait tenu à ce que ses petits-enfants aient aussi deux prénoms. Un français et un autre algérien.
    Saléha-Danielle faisait des études en architecture, et devait partir aux états-Unis, tandis que Ali-Alain était en fin de cycle universitaire. Malek pouvait s’estimer heureux d’avoir des enfants aussi sérieux et avisés… Sophie s’était sacrifiée pour les élever dans les normes des deux traditions parentales… Et le résultat était là ! Non seulement les enfants de mon beau-frère étaient bien éduqués et avaient fait de très bonnes études, mais ils étaient aussi respectueux de tout ce qui touchait à leur famille… Ils écrivaient souvent pour demander de nos nouvelles, nous envoyaient des cadeaux, demandaient si leurs biens étaient toujours prospères, et tentaient de parler la langue de leurs ancêtres, bien que cela ne s’avéra pas une tâche facile pour eux.
    Malek voulait surtout que ses enfants sachent qu’ils étaient les seuls maintenant à qui il devrait passer le flambeau… Il n’avait plus personne au bled, hormis moi, sa belle-sœur.
    Un jour, il m’entretint longuement. Il craignait que ses biens ne soient dilapidés à sa mort, si ses enfants ne venaient pas au bled régulièrement. Je lui suggérais alors de se remarier et d’avoir d’autres enfants. Il se met à rire :
    - Moi… Me marier… ? Moi un vieil homme… !
    Je lui répondis qu’il n’était pas aussi vieux que ça… Et que rien n’était impossible tant qu’il avait sa santé.
    Un voile de tristesse passe alors sur son visage… Il ne pouvait oublier Sophie ni la remplacer par une autre femme… Je le comprenais fort bien, moi qui avait refusé bien des prétendants après Kamel.
    Je pousse un soupir :
    - Alors ne te plains plus Malek… Remets ton destin entre les mains de Dieu… Tes enfants sont assez intelligents pour comprendre qu’ils sont les seuls héritiers, et qu’ils ne doivent jamais abandonner les biens légués par leurs ancêtres.
    - Je sais ma chère belle-sœur… Mais tu connais l’Europe… Mes enfants sont occupés par leurs études et leurs recherches… Belkacem est déjà père de famille… Je ne sais pas si un jour il pensera encore à venir passer des vacances au bled.
    Je souris :
    - Tu as semé une bonne graine Malek… Elle donnera sûrement de bonnes récoltes.
    Il ébauche un sourire :
    - Je l’espère bien… Je suis certain en tous les cas qu’après ma mort tu veilleras sur eux.
    Je fronce les sourcils :
    - Pourquoi parles-tu de la mort Malek ? Tu es encore assez jeune et en bonne santé.
    Il hausse les épaules :
    - La vie réserve beaucoup de surprises… Je veux juste avoir ton avis là-dessus.
    - Tu peux compter sur moi à tout moment et en toutes circonstances… Si bien sûr le bon Dieu m’accorde une longue vie. Peut-être que ce sera moi qui vais mourir avant.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  80. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 81e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Mon neveu se relève. Il m’entoure les épaules et me regarde dans les yeux :
    -Mais moi je connais quelque chose de lui. Ce n’est pas pareil donc, il est plus aisé pour moi de courir le monde à sa recherche.
    -Mais personne ne sait s’il est encore de ce monde.
    -Je le saurais…Je vais commencer par le point de départ…Il était bien à Paris ?
    -Oui, mais il a préféré se terrer quelque part ailleurs pour qu’on l’oublie. Pour qu’on ne tente plus de le harceler pour rentrer.
    -Parfait. Je n’aurais qu’à me rapprocher d’oncle Malek pour en connaître davantage…
    Je pousse un long soupir :
    -Je sais que je ne pourrais pas t’en empêcher Lounes. Si tu veux partir je ne te retiens pas. Prends soin de toi et sois prudent. Ne fais pas confiance au premier venu.
    Il m’embrasse sur le front :
    - Je ne suis plus un enfant, Nanna Louisa. Que Dieu t’accorde une longue vie !
    Lounes s’en va et je me demande s’il allait revenir. Tout comme son père, il sera séduit par Paris et ses merveilles. Mais au fond, Lounes n’était pas aussi inconscient que Aïssa à son âge. Mon neveu n’était pas facile à embobiner. Il avait du caractère, et je savais qu’il n’allait pas rentrer sans nouvelles.
    Quinze jours plus tard, il revint.
    Malek lui avait fait découvrir la capitale du monde. Dans la foulée, il lui avait fait faire une virée dans le quartier où j’avais vécue si heureuse avec mon mari, avant de l’emmener plus loin, pour lui indiquer l’appartement où avait vécu son père avec Monique.
    Lounes avait voulu enquêter seul.
    Il avait noté quelques détails, puis s’était tout de suite mis à la recherche d’autres indices.
    Au gré de ses investigations, il avait rencontré un émigré du pays, un Oranais, navigateur de son état, qui lui certifia avoir fait la guerre avec Aïssa.
    Aux dernières nouvelles, il savait que Aïssa avait perdu sa femme, Monique, depuis de longues années, déjà, mais qu’il vivait toujours loin des siens, à Barcelone.
    À Barcelone ? Pourquoi est-il parti en Espagne ?
    Personne ne le savait. Peut-être reconnaissait-il qu’il avait fait trop de mal aux siens, pour mériter leur pardon? Est-ce pour cela qu’il n’a plus jamais daigné donner de ses nouvelles?
    Lounes avait tout de même pu avoir quelques renseignements. Aïssa vivait dans une pension et avait travaillé comme mousse sur un bateau, un cargo qui faisait la Méditerranée. Mon frère avait changé de métier donc…. Pourquoi? Est-ce Monique qui le lui avait demandé, ou est-ce un choix personnel? On ne l’a jamais su. Lounes avait pu avoir l’adresse de sa pension, et me révéla qu’aux prochaines vacances, il se rendrait à Barcelone.
    Chimères que tout çà, me surpris-je à me dire. Quelque part, je savais que Aïssa avait très mal fini. C’était le cas !
    Lounes se rendit en Espagne. Sans perdre de temps, il retrouve la pension qu’on lui avait indiquée. Il demande une chambre, et on lui répondit que s’était complet. Le propriétaire des lieux parlait un français impeccable. Lounes en profita alors pour lui parler de Aïssa, et lui demanda s’il le connaissait. Tout d’abord, l’homme parut surpris. Mais en apprenant que Lounes était à la recherche de son père, il devint soudain loquace :
    Bien sûr qu’il avait connu Aïssa, un Kabyle. Oui il le connaissait bien, c’était un navigateur. Il était camionneur en France, puis il était venu s’installer à Barcelone avec Monique Oui, il connaissait bien cette dernière aussi…Et comment.. ? C’était sa mère… !
    Il était son fils, un enfant qu’elle avait eu avec un Espagnol! Oui, le monde est petit, infiniment petit, hein…? Aïssa et lui sont de la même génération, lui Hugo d’El Paso avait un peu plus de deux ans que lui, pas grand-chose hein… ?
    Lounes avait écouté le récit sans broncher….Un volcan bouillait pourtant en lui….Son père les avait abandonnés pour une femme qui pouvait être sa mère…. !
    Aïssa est-il encore en vie… ?
    Hugo secoue sa tête et porte la main à ses tempes grisonnantes :
    -Non ! Aïssa avait quitté ce bas monde. Je l’avais expulsé de la pension, car il ne voulait plus payer le loyer…Ma mère est décédé il y a plus d’une dizaine d’années. Juste après son enterrement, Aïssa avait recommencé à sortir avec d’autres femmes. Chaque soir, il rentrait ivre mort, accompagné d’un jupon. Au début, comme il payait, je ne pouvais lui en faire le reproche, mais sa mauvaise conduite et ses sautes d’humeur n’arrangeaient pas trop les choses. Un jour, il fut renvoyé de son poste de travail. Il s’était chamaillé avec le commandant de bord, qui lui reprochait ses absences fréquentes, et avait voulu lancer ce dernier par-dessus bord…Hop, plus rien…Plus de travail. Les quelques économies qui lui restaient n’avait pas fait long feu….J’ai pris mon mal en patience…Heu…Rien….J’ai attendu encore…Il faut bien qu’il trouve du travail pour me payer…Mais Aïssa n’en faisait qu’a sa tête…Un jour que je lui en faisais le reproche, il a voulu me faire la peau. Alors j’ai appelé les flics, et voilà !

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  81. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 82e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Hugo poursuit :
    L’affaire était classée… Aïssa n’a plus jamais remis les pieds chez-moi. Heu… je crois qu’il avait trouvé refuge pour quelque temps chez une prostituée… Et puis il est devenue un adepte de Bacchus… Petit à petit, l’alcool a eu raison de lui. On le traitait de tous les noms… Il traînait à longueur de journée dans les rues, et le soir, il dormait avec les clochards sur un carton à même le trottoir. Alors, tu penses bien, qu’après ça, on n’en sort pas vivant.
    Lounes avait la gorge nouée, mais il se hasarda à demander :
    - Cela fait longtemps ?
    - Trois ans environ.
    - Et… et où est-il enterré ?
    - Ma foi je n’en sais rien… Je pense que les services communaux l’ont enterré dans une fosse commune, comme on fait pour tous les étrangers.
    Lounes quitte la pension le cœur lourd et la larme à l’œil.
    Si près du but ! ne cessait-il de se répéter… Si près du but, et il n’est plus là… !
    Il se rendit à la mairie de la ville. Ici, on lui indique que seuls les services d’immigration peuvent le renseigner.
    Une autre désillusion l’attendait : Aïssa n’avait pas de papier. Il avait travaillé au noir, et il n’était même pas assuré. Les services consulaires de notre pays n’avaient même pas eu écho de son existence sur le sol espagnol. Monique avait tout fait pour que la famille ne retrouve jamais sa trace.
    Et comme tous les inconnus étrangers, Aïssa avait été enterré dans une fosse commune. On avait retrouvé son corps un soir sur une voie ferrée. Il venait d’être percuté par un train alors qu’il tentait de la traverser… Il était sûrement ivre mort. C’était un clochard… il n’y a rien à dire.
    Lounes revint plus mort que vif de ce voyage en Espagne.
    J’étais triste, mais préparée à l’avance à une telle opportunité. Aïssa ne pouvait que mal terminer son existence. Tous nos efforts dans le but de le rappeler à l’ordre avaient échoué. Mon frère ne voyait que Monique, et c’est pour elle qu’il avait renié les siens. Et c’est à cause d’elle, qu’il était devenu un clochard… Un reclus de la société… Un étranger dans une ville étrangère, où il a vécu en ermite, et est mort dans l’anonymat le plus total.
    Mon cœur se brisa d’un coup… Mon seul frère… L’enfant chéri de mes parents… L’enfant gâté du village… La fierté de la famille. Aïssa était devenu un SDF, avant de mourir sur une voie ferrée !
    Je pleure mon frère et je maudis encore une fois Monique… Mais le mal était fait. Bélaïd, Idir et Lounes étaient aussi tristes que moi, mais surmontèrent rapidement cette épreuve. Après tout, ils avaient vécu en orphelins. Leur père leur a faussé compagnie… Pour eux, il était déjà mort de depuis de longues années.
    La parenthèse se referma sur les derniers évènements.
    La femme d’Idir était enceinte. On pense au prénom de l’enfant… Si c’est un garçon, on le prénommera Aïssa… Un nom dans l’affiliation d’une famille. Un nom évocateur de tout un passé.
    Idir prénomma son fils Aïssa. Le temps reprend son cours…
    Lounes termine ses études et s’installe en ville où il se maria. Il ne venait au village que pour les fêtes religieuses ou pour les grands évènements. On lui faisait aussi appel pour lui demander conseil lorsque les nouveaux engrais ne donnaient pas les résultats prévus, ou lorsque les récoltes sont maigres. Lounes savait détecter les maladies de « la pousse ». J’en ris… Je ne savais pas que les herbes pouvaient tomber malade. Et pourtant !
    Je me rappelle seulement que nos ancêtres pratiquaient certains rites à chaque début de saison pour éviter les insectes dévastateurs des champs… Lounes, lui, remettait aux paysans des poudres et des lotions qu’ils devraient utiliser sur chaque pousse afin d’éviter des catastrophes. Je me rappellerais toute ma vie de l’année où les sauterelles avaient dénudés les champs de blés, d’orge et de mais… Les arbres fruitiers n’y avaient pas échappé non plus. Mais depuis, nous avions appris à affronter chaque saison…
    Les enfants grandissaient et la maison devenait trop petite pour contenir tout ce petit monde. Je décidais alors de construire ma propre maison. Mes neveux me reprochèrent de vouloir les quitter. Mais vu qu’eux mêmes se plaignaient de l’étroitesse des lieux et que j’avais même parfois du mal à recevoir mes clients, ils finirent par me donner raison. Après tout, je ne serais qu’à côté… A quelques mètres d’eux sur les terres de nos parents.
    Lounes approuva mon choix… Il ramena un entrepreneur qui prendra en charge la construction, et en moins d’une année, je pus habiter chez-moi.
    Comme je n’avais jamais arrêté la voyance, les gens ne cessaient d’affluer à longueur de journée dans ma maison. Les uns me félicitèrent d’avoir pris l’initiative de vivre enfin comme je l’entendais. Mais les autres me reprochèrent d’avoir abandonné mes neveux qui n’avaient plus personne au monde en dehors de moi.
    Je rétorquais alors que mes neveux avaient leurs familles… Ils n’étaient plus des enfants, mais des parents… Belaid et Idir avaient déjà des enfants presque adolescents.
    Avec le temps, les villageois approuvèrent ma décision. Les enfants de mes neveux me rendaient visite quotidiennement, et quelques uns prirent l’habitude de dormir chez-moi lorsque l’envie les prenait. Je suis Na Louisa… leur tante, et leur protectrice. En vérité je les gâtais plus que leurs parents… Alors que cherche un enfant ? J’ai élevé mes neveux, et voila que j’élève leurs enfants tout comme une grand-mère.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  82. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 83e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Un jour, je reçus un courrier d’outre-mer… Je reconnus tout de suite l’écriture de Belkacem-Sébastien.
    Je sentais tout de suite que quelque chose était arrivé à Malek… Je pris la lettre et couru vite pour me la faire lire par Bélaid.
    Belkacem m’annonçait que son père avait quitté ce monde, et qu’on venait de l’enterrer auprès de Sophie, comme il en avait formulé le vœu.
    Je m’affaisse sur une chaise et me mets à pleurer… Je savais que Malek me cachait quelque chose ces derniers temps… Ses lettres devenaient de plus en plus rares, et même les émigrés du village ne le voyaient plus autant qu’avant. Malek se retirait souvent dans la campagne. Il avait acheté un chalet et passait ses journées loin du monde et de la foule des grandes villes. C’est l’âge me dit-on… Malek vivait très mal son veuvage… La seule consolation pour lui était ses enfants et ses petits-enfants… Saléha-Danielle avait elle aussi deux enfants maintenant, et Ali-Alain venait d’avoir un petit garçon.
    Malek s’était laissé mourir. Le temps n’avait pas pu guérir ses blessures… La solitude le rongeait un peu plus tous les jours. Je savais qu’il voulait partir au plus vite… Lors de sa dernière visite, il m’avait demandé de prendre soin de ses enfants… Ce n’était pas fortuit… Malek était pressé de rejoindre Sophie… Dieu avait fini par le rappeler à Lui.
    Je fais une prière pour qu’Il lui accorde Sa clémence et Sa miséricorde.
    Malek m’avait longtemps soutenue. Je n’oublierai jamais… Au grand jamais, ce frère de toujours.
    Je répondis à Belkacem-Sébastien pour lui demander de venir au bled… Pour lui dire que la maison et tous les biens de sa famille leur revenaient maintenant à lui, à sa sœur et à son frère.
    Je lui raconte la dernière entrevue à ce sujet avec son père, qui voulait que ses enfants soient imprégnés des valeurs familiales et ancestrales. Après tout, tout comme mes propres neveux, ils sont les derniers maillons d’une longue chaîne… Il ne faut pas que cette dernière se rompe. Bien au contraire, il faut qu’il y ait encore d’autres maillons pour renforcer les racines.
    Belkacem-Sébastien ne se fera pas prier pour descendre au bled avec sa petite famille… Un baume sur mes blessures… Il me raconte que son père leur avait demandé la même chose avant de mourir, et maintenant ils se sentent tous redevables envers lui… Saléha-Danielle et Ali-Alain se joignirent quelques jours plus tard à lui, et tout ce monde passe plus de deux mois de vacances au bled…
    J’étais heureuse ! Heureuse de voir que les enfants de Malek avaient respecté leur sang kabyle… J’étais heureuse qu’ils aient tenu parole pour relever le défi et reprendre en main les affaires familiales.
    Je pouvais songer maintenant à me retirer pour vivre mes dernières années en paix.
    Le temps passe, et tout passe. Les blessures et les plaies de la vie se colmatent sans laisser de trace. Les souvenirs seuls reviennent titiller la conscience. Je me surprends quelquefois à avoir envie de revoir Paris et d’aller me recueillir sur la tombe de Malek, de Sophie et de Mme Olivier.
    Hélas ! Les années avaient eu raison de ma santé et de mes forces. Mes jambes ne me portent plus aussi allègrement qu’avant. Je n’avais plus la vitalité requise pour entamer un voyage. Je repense à ma jeunesse et à tout ce que j’ai vécu… Les moments de bonheur et les quelques éclaircies dans un ciel gris, qui me permirent de tenir au milieu d’une longue tempête.
    Je remercie Dieu tous les jours et à chaque minute pour cette vie que je mène auprès des miens et dans ce village.
    Il y a quelques années, un groupe de touristes firent une excursion dans notre village. Il y avait beaucoup de Français parmi eux… Des Français qui connaissaient aussi bien notre pays que le village… La plupart d’entre eux étaient nés en Algérie ou y avaient vécu… à la fin de leur visite, un vieil homme et son fils vinrent me rendre visite.
    Je sursaute à la vue de l’homme… La corpulence, les traits du visage… Bien sûr ce n’était plus le jeune homme que j’avais rencontré voici des lustres… Il avait lui aussi pris de l’âge et son dos était légèrement voûté. Mais son sourire et l’éclat de ses yeux ne pouvaient me tromper.
    - J’avais juré de ne plus remettre les pieds dans ce village Louisa… me dit-il, mais vois-tu, c’était plus fort que moi… Je ne pouvais résister à l’envie de te revoir, d’autant plus qu’on m’avait dit que tu étais encore l’inégalable voyante qu’on vient voir de très loin.
    La voix… Le timbre… L’accent… Je sentis battre mon cœur… Comme une adolescente je devins tout d’un coup vulnérable… Je revois ma jeunesse, la guerre, le quartier général et… Eric !
    Oui ! C’était bien lui qui était devant moi !
    Je me lève, sans pouvoir prononcer un mot… Je titube, mais il me retint et me serre longuement et tendrement dans ses bras.
    Il se met à pleurer sans retenue devant son fils qui nous regardait sans rien comprendre. Je reprends alors mes esprits et tente de me détendre.
    Je les invite à s’asseoir pour prendre un café et discuter et ils en furent heureux.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  83. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 84e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Éric raconte en quelques mots à son fils comment nous nous étions rencontrés et dans quelles circonstances Et puis , et puis, il me tendit la main et me demanda de lui lire l’avenir !
    Je me mets à rire :
    -Tu y crois maintenant ?
    -Plus que jamais. Mon fils Louis ne sera sûrement pas aussi convaincu. Mais je jure que je ne quitterais pas les lieux sans tester encore une dernière fois ta voyance.
    Je prends la main d’Éric et sentit ses souffrances. Il était malade, mais cela ne l’affectait pas trop. Ce qui provoquait plutôt le remords, c’était sa conscience, il craignait d’avoir mal agi dans le passé. Il avait mené une belle carrière militaire, avait servi son pays et sa patrie mais sa conscience le malmenait. Il perdait le sommeil et la raison.
    Je me mets à lui parler d’une voix calme pour l’exhorter à reprendre confiance en lui. Qui de nous n’avait commis des erreurs dans ce monde ? Et puis, ne dit-on pas que reconnaître ses erreurs, était déjà un grand pas vers le pardon? Lui n’avait fait qu’exécuter les ordres de ses supérieurs. À la guerre comme à la guerre !
    Son bon cœur néanmoins avait repris le dessus à maintes reprises pour mettre fin à des conflits ou tenter d’intervenir dans des situations censées être sans issue….Je me rappellerais toujours mon emprisonnement, et tout ce que j’avais subi comme tortures….Serais-je encore de ce monde si Éric n’était pas intervenu pour moi de l’autre côté de la Méditerranée?
    Éric m’écouta jusqu’au bout…Il avait le visage plus calme et semblait plus serein. Je tapote sa main :
    - Rentre chez toi Éric…seul Dieu saura nous juger pour nos actes…Toi tu n’étais qu’un exécuteur…Et puis il y a aussi tout ce bien que tu as semé autour de toi, et qui jouera un jour en ta faveur….
    Louis se lève et lance :
    -Tu vois papa. Cela ne sert plus à rien de revenir sur le passé…Maman avait raison là-dessus n’est ce pas?
    -Que Dieu ait son âme, murmurais-je.
    -Hélène est morte. Comme le sais-tu Louisa ?
    Je souris :
    -Tu voulais que je te fasse la voyance n’est ce pas?
    Il rit. Louis l’avait précédé vers la sortie après m’avoir fait ses adieux. Éric reste un peu en arrière et me dit :
    -Je ne t’ai jamais oubliée, Louisa, tu es restée dans mes pensées toutes ces années. La preuve est que je ne voulais rien rater de ce voyage pour revenir au village et te revoir…J’espérais tant te trouver encore en vie.
    Je ris :
    -Je suis comme une vieille branche, dure à cuire…
    Il me serre contre lui :
    -Je t’aime toujours Louisa…Je repense souvent à notre entretien, tu étais si volontaire, si courageuse. Pourquoi ne t’ai-je pas enlevée lors de notre dernier entretien?
    Je tente de le repousser, mais il me retint contre lui :
    -Nous sommes trop vieux pour jouer encore aux amoureux certes, mais n’est-ce pas qu’un amour de jeunesse nous marque à jamais? J’aimerais juste savoir une chose : M’as-tu un jour aimé Louisa?
    Je me dégage de son étreinte avant de répondre :
    -Non, Éric, je ne t’ai pas aimé, je n’ai jamais pu aimer quelqu’un d’autre après Kamel mon mari, mais je t’ai moi aussi beaucoup admiré et estimé. Tu es quelqu’un de juste et de franc…Dieu m’est témoin, je n’ai cessé de te donner ma bénédiction dans mes prières et de demander à Dieu de t’accorder une longue et heureuse vie.
    Il pousse un long soupir :
    -Je peux dire que j’ai été heureux avec Hélène. Nous avions eu Louisa et Bernadette…Je ne me plains pas trop de ma vie…Seulement je ne cessais d’avoir cette envie de revenir dans ce village et de te revoir.
    -Eh bien voila ! C’est fait.
    Il ébauche un sourire triste :
    -Avec beaucoup de retard, mais vaut mieux tard que jamais. Adieu Louisa.
    Cette fois-ci Éric me quitte pour de bon. Je savais qu’il ne pourra plus jamais revenir au village. Sa santé ne le lui permettra pas.
    Je reprends mon train de vie. Je peux te certifier que depuis que mes petits neveux ont grandi, je ne m’ennuie pas trop. Notre village a prit de l’ampleur. Nous avons maintenant une école avec les deux paliers, primaire et secondaire, un centre de santé, des épiceries, des cafés, des auberges…Les femmes ne vont plus chercher l’eau à la fontaine, maintenant elles l’ont chez elles à la maison. Avec l’introduction de l’électricité, les téléviseurs sont dans toutes les maisons, et la parabole ne manque pas à l’appel. Fini les longues veillées devant l’âtre !

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  84. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 85e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Mes neveux qui ne chôment pas pour ainsi dire ont fini par devenir de grands propriétaires terriens qui emploient plusieurs équipes. Leurs enfants ont fait de bonnes études, et quelques-uns d’entre eux se sont installés en ville.
    La vieille maison est restée telle que mes parents l’avaient conçue. Hormis quelques modifications et modernisations, les lieux qui m’ont vu naître et ont vu naître trois générations successives ne devraient pas trop changer. Belaïd et Idir entreprirent de construire chacun sa propre maison sur des terres mitoyennes.
    Leurs aînés se marièrent et eurent à leur tour des enfants… Tout comme Naïma.
    Je relève la tête…
    La jeune femme venait de déposer du café sur la table basse :
    -Excusez-moi, je vous ai interrompues… Mais je vous fais savoir que vous n’avez rien avalé de la journée toutes les deux… Toi surtout Yasmina…
    - Oh, je suis bien alimentée moi !
    Je brandis mon calepin gorgé de notes :
    - Ta grand-mère Louisa m’a offert de quoi enrichir mes écrits et offrir à mon tour une bonne lecture à mes lecteurs.
    Naïma sourit :
    - Elle semble si heureuse de raconter sa vie… Jamais encore elle n’a fait une telle faveur à quelqu’un. Même pas à moi.
    Nna Louisa lève la main :
    - Tu connais tout de moi et de la famille Naïma… Que pourrais-je te raconter de plus.
    - Eh bien, des choses que je ne connais pas encore… Des choses que tu viens de raconter à Yasmina.
    Nna louisa prend un air malin :
    - Eh bien tu n’auras qu’à lire son feuilleton dans le journal.
    Dépitée par une telle réponse, Naïma me jette un coup d’œil entendu, et nous éclatâmes toutes les deux de rire.
    Il fera bientôt nuit. Cela fait des jours que je suis coupée du présent. Une semaine s’est écoulée depuis mon arrivée au village, et je n’ai pas senti le temps passer. Mieux encore, on dirait que je venais de rentrer d’un long voyage… Un voyage qui m’avait appris un tas de choses sur une femme qu’on appelle Nna Louisa, et qui n’est autre que cette légende vivante que vient de faire revivre le passé de tout ce village.
    Je m’étire avant de me lever et de prendre congé de deux femmes qui m’avaient si bien reçue et supportée.
    Nna Louisa me fera jurer de repasser la voir avant de quitter le village.
    Je remonte le sentier et revint à ma pension. Là je rallume mon portable qui se met tout de suite à vibrer. Je reconnus le numéro de Hakim :
    -Ah enfin te revoici, me lance-t-il tout de go et sans me laisser le temps de placer un mot.
    - Je suis désolée…
    - Ne le sois pas trop, car nous avons décidé de te punir.
    - Ah ! Eh bien j’aimerais bien savoir de quelle manière ?
    - Tu seras obligée de passer encore un jour ou deux au village… Nous allons t’emmener visiter la maison de Louisa, la fontaine et tout le reste.
    - Parfait… La punition me paraît fort intéressante.
    - J’espère que tu ne vas pas encore trouver à redire.
    - Pas du tout… Bien au contraire, je suis curieuse de connaître de près ces lieux où cette femme extraordinaire avait vécue. Et puis, comme je viens de terminer mon entretien avec elle, j’aimerais ajouter un grain de sel à mes écrits.
    - Tant mieux… Cet entretien s’est éternisé au point où nous nous sommes tous demandé si tu n’allais pas passer le reste de ta vie chez notre vieille rouquine.
    - L’idée ne me paraît pas mauvaise.
    Hakim se met à rire :
    - Ne profite surtout pas de la situation… Nna Louisa est si généreuse qu’elle n’y verra aucun inconvénient…
    - Quand est-ce qu’on pourra visiter le village ?
    - Dès demain si tu veux… Mais ce soir Malika aimerait te revoir parmi nous.
    - Malika ! Oh quelle vilaine fille je suis ! J’avais promis à cette jeune mariée de passer la voir tous les jours tant que je suis au village. Hélas, j’ai failli à ma promesse. Elle doit m’en vouloir à mort. Je me sens très fatiguée pour ce soir…
    - Un petit effort Yasmina… Nous sommes tous réunis chez Farès… Nous t’attendons pour dîner.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  85. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 86e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Je ne pus décliner cette invitation. Malgré ma fatigue et mon manque de sommeil, je ne pouvais décevoir davantage Malika… Hakim avait dû me voir remonter le sentier et avait compris que je venais de tirer le trait final sur le récit de Nna Louisa.
    Malika et Farès semblaient heureux comme tous les nouveaux mariés. Pourvu que cela dure pour eux, et que Dieu les préserve du mauvais œil. Je ris en débitant cette phrase, et la jeune femme me tire par le bras pour me faire asseoir à côté d’elle :
    - J’ai cru ne jamais plus te revoir.
    - Voyons Malika, je ne pourrais pas repartir sans vous revoir tous…
    - Sait-on jamais, me lance Farès d’un air ironique.
    Nous passâmes une agréable soirée. Hakim me raccompagne à la pension, et nous prenons rendez-vous pour le lendemain matin.
    Le village détenait des secrets. Chaque ruelle, chaque maison, chaque pierre racontait le passé. Je trouvais des indices dans tout ce que je voyais.
    Le vieux moulin, le pressoir, les oliviers, les anciens puits… Tout avait une histoire. On dirait que le présent appelait le passé, et vice-versa.
    La maison de Nna louisa… La vieille maison, comme on l’appelait ici, résonnait encore des cris des enfants… On voyait çà et là des banquettes et des nattes… Un jouet traînait dans un coin non loin de l’âtre. à qui appartenait-il ? à Belaïd ? à ses enfants ? Ou à ses petits-enfants ?
    Je relève la tête et aperçois un enfant de quelques années qui me souriait du haut de la soupente.
    Hakim lui fait un signe et il se sauve… Un homme se penche et nous souhaite la bienvenue, avant de s’adresser à moi :
    - Vous êtes la journaliste… Ma tante nous a parlé de vous… Je ne comprends pas son obstination à vous raconter son passé… Elle n’est pas aussi bavarde que ça d’habitude.
    - J’ai trouvé son récit très passionnant… Cette femme est une merveilleuse encyclopédie de la vie… Vous êtes son petit neveu je présume.
    - Oui…
    Je suis Ahmed, le fils de Belaïd…
    - Le frère de Naïma…
    - Oui… Vous connaissez bien sûr Naïma… Elle vit avec Nna Louisa… Cela va de soi.
    Il descendit et nous serre la main :
    - Soyez les bienvenus… Mes félicitations Farès… Que ressent-on lorsqu’on se marie ?
    - Ce que tu as toi-même ressenti au début de ton mariage.
    Nous éclatons de rire :
    - C’est toujours beau au début mon vieux… Mais après… Je donne ma langue au chat.
    Ahmed nous fait visiter la vieille maison. Mon esprit vagabonde et ressuscite les souvenirs de Louisa. Ici il y avait sa chambre, celle où elle faisait sa voyance et où elle avait reçu un jour Nna Daouia, pour lui apprendre que Kamel allait se marier… C’était là qu’elle avait aussi ressenti les premières palpitations amoureuses de son cœur et rêver au prince charmant.
    Plus loin se trouvait la grande salle, avec l’âtre au milieu, et les petites fenêtres qui donnaient sur la cour. Ici, c’était éric qui lui avait déclaré sa flamme. Pourtant, quelques années auparavant, elle avait pleuré Kamel dans cette même pièce… Vilain tour du destin !
    Des jarres d’huile s’alignaient contre un mur. Un plateau d’olives trônait sur une petite table. Les olives que Tassadite avait cueillies et qui lui avait valu cette chute mortelle !
    Le temps reculait. Je referme les yeux, et me sentit remonter dans le passé… Un feu flambait dans l’âtre, et l’odeur de la galette chaude emplissait l’espace… J’ouvris les yeux… Une femme venait à notre rencontre, un plateau de petit-déjeuner au bout des bras.
    Elle était accompagnée d’une jeune femme enceinte. Probablement à terme :
    - Je vous présente ma mère Yamina et ma femme Sara.
    Après les salutations, la vieille nous invite à nous asseoir :
    - Assalama… J’espère que vous apprécierez ce petit-déjeuner improvisé. Ma galette est la meilleure de la région ne cesse-t-on de me répéter… Mais je crois que Nna Louisa en faisait de meilleures.
    - On dit la même chose de ma grand-mère Tassadite aussi, rétorque Ahmed… En fait, toute les vieilles femmes du village savent préparer cette galette ancestrale, n’est-ce pas un legs de leurs aïeules ?
    Sara, visiblement fatiguée, s’installe sur une banquette, le sourire aux lèvres :
    - Vous allez écrire l’histoire de Nna Louisa ?, me demande-t-elle
    - Bien sûr. Je n’aimerais à aucun prix faire rater ce récit à mes lecteurs…
    - Nna Louisa est une femme qui avait beaucoup souffert dans sa vie… Moi aussi j’admire son courage et son obstination à tout gérer encore, alors qu’elle est en âge de se reposer.
    - Les vieilles habitudes ont la peau dure… On ne s’en débarrasse pas facilement.
    Sara acquiesce :
    - Contrairement à nous les citadines, ces femmes de l’ancienne génération savent faire face à tous les coups du destin.
    Yamina sert le café, et nous invite à goûter à ses crêpes et à sa galette que je trouvais succulente.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  86. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 87e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Ahmed nous parle de la famille. Ses cousins, les enfants d’Idir, ont de leur côté fait des études. L’aîné enseignait en ville et était lui aussi père de famille. Le cadet était médecin et avait construit une maison au village, mais n’y venait que rarement ou juste pour les fêtes. Aïssa, le benjamin, venait de terminer ses études et habitait encore avec ses parents… Mais pour le moment il était en France.
    Ahmed semblait pensif en parlant de Aïssa :
    - Il part souvent en France. Aïssa est amoureux de Sophie-Meriem, la fille de Belkacem-Sébastien.
    Ahmed avait débité cette phrase à mon intention. Je saisissais amplement l’allusion. Tout comme son grand-père, Aïssa allait sûrement abandonner le village pour s’installer en France et épouser Sophie-Meriem…
    - Ce n’est pas pareil cette fois-ci… Aïssa n’a pas de famille. Il n’abandonne personne, si ce n’est ses parents… Et puis Sophie-Meriem n’est pas étrangère à la famille… Peut-être voudra-t-elle s’installer plutôt au village… ?
    - C’est ce que ne cesse de nous répéter Na Louisa qui adore Aïssa et Sophie-Meriem… Pour elle, il ne pourrait y avoir meilleur mariage dans la famille… La petite fille de Malek sera chez-elle ici au village et dans notre famille. Mais je doute fort que cette jeune femme acceptera de quitter Paris pour suivre Aïssa dans ce coin perdu.
    - Pourquoi pas… ? Les temps ont changé, et Aïssa est bien plus avisé que son grand-père. Même s’il compte s’installer en France, il n’oubliera pas les siens.
    Ahmed soupire :
    - J’espère bien, oncle Idir n’a plus personne auprès de lui en ce moment. Sa femme, Na Ourdia est fatiguée… Elle a besoin d’avoir quelqu’un auprès d’elle pour l’aider. De temps à autre, c’est Naïma, ma sœur, qui lui fait le ménage.
    Je souris :
    - Belaïd semble avoir un peu plus de chance. Mais enfin, je vois que vous aussi vous êtes installés en ville.
    - Moi… Mais Omar mon jeune frère habite avec mes parents… C’est lui qui gère les domaines agricoles… Mon père tente de perpétuer la tradition… Nous sommes tous passés par « le stage pratique « … Je veux dire qu’il nous a obligés à connaitre la terre, à l’aimer et à la travailler, avant de profiter de ses rendements.
    - Une bonne leçon pour les futures générations aussi…
    - Oui, je n’en doute pas…
    Il prend son fils sur ses genoux et se met à lui caresser les cheveux :
    - Je ramène souvent Yacine ici… Il adore la campagne, et je ne l’en prive pas.
    Sara se met à rire :
    - Dis plutôt que toi aussi tu t’es détaché de tous les travaux agricoles pour t’installer en ville.
    Ahmed lève une main dans un geste protestant :
    - Je suis avocat… Je ne peux pas abandonner mes clients pour courir dans les près. Néanmoins, je crois que je n’ai jamais raté un week-end au village depuis notre mariage.
    Yamina, qui avait gardé le silence jusque-là, reverse du café dans les tasses avant de lancer :
    - Belaïd prend de l’âge et il veut voir ses enfants auprès de lui. Omar vit parmi nous, et nous sommes heureux de recevoir Ahmed de temps à autre… On ne peut pas tout avoir.
    - Omar a fait de l’agronomie… comme son oncle Lounes.
    - C’est curieux, Hakim aussi est dans l’agronomie.
    Hakim dépose sa tasse et lance :
    - Je ne sais comment t’expliquer ça… On aime la terre tout comme nos ancêtres. Il y a quelque chose qui nous attire vers elle, un retour vers le passé. C’est dans le sang, tu comprends ?
    - Le retour aux sources est une noblesse.
    Je me lève et me mets à marcher à travers la grande salle. Ahmed me suit pour m’expliquer la disposition de certaines choses :
    - Dans le temps, cette salle était divisée en deux parties : côté animaux, et côté famille… Plus tard, mon grand-père, ou plutôt mon arrière-grand-père, avait jugé opportun de construire des écuries dans la cour car le nombre du bétail avait triplé. Les affaires marchaient bien et il fallait donner plus d’espace aux animaux. De nos jours, nous avons fait construire une laiterie non loin d’ici. Nos vaches donnent le meilleur lait de la région.
    Nous ressortons dans la cour, et Ahmed nous précède vers la route. Il tendit son index pour nous montrer les champs qui s’étendaient à l’infini :
    - Tous ces espaces appartiennent à notre famille. Grace à Kamel qui avait pu récupérer nos biens à temps, nos champs ont prospérés, et nous avons même acheté d’autres propriétés.
    Il nous montre des champs de vignes, des champs de blé, de légumes, des arbres fruitiers et les fameux oliviers sur la colline.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  87. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 88e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Ahmed poursuit :
    -Tout ces biens sont à nous. Oncle Idir s’occupe encore de ses ruches et mon père veille d’un œil sûr, sur le reste. Nous tentons de colmater notre absence sur le terrain, pour participer de temps à autre à la cueillette des olives ou aux premières semences, bien que les équipes que dirige Omar, sont bien mieux placées que nous pour ces travaux.
    Il sourit :
    -Je vous embête avec tout çà.
    -Pas du tout, bien au contraire, je suis assoiffée d’en connaître un peu plus sur votre famille. Na Louisa m’en avait tellement parlé.
    Nous laissons là Ahmed et sa femme pour continuer notre inspection à travers le village.
    Cette fois-ci, Hakim et Fares m’oriente vers la fontaine :
    -Elle est là depuis toujours, me dit Fares. Je ne sais pas depuis combien de siècles, mais nos grands-parents nous ont parlé de cette “flaque d’eau” qui existait bien avant eux. Bien sûr, on a dû la reconstruire plusieurs fois, du moins le bassin, car l’eau perce la roche pour se déverser dedans.
    La fontaine semble offrir son eau les mains tendues, le bassin plein se déversait sur le sol boueux, tandis que l’alcôve rocheuse abritait la source.
    Je trempe mes mains dans l’eau glaciale et sentit tout de suite la fraîcheur pénétrer le long de mes membres :
    -Tu peux boire sans crainte, me dit Fares. Nos vieilles femmes nettoient quotidiennement le bassin.
    Le liquide limpide avait un goût frais et sucré, un délice pour la langue.J e m’assoies sur une roche pour admirer le panorama magnifique qui nous faisait face.
    Au loin, un berger marchait derrière son troupeau de mouton. Une image venue d’un autre temps. Non loin de là, un autre tableau se dresse : un mulet chargé de fardeaux de bois avançait d’un pas alourdi, alors que quelques vieilles femmes nous rejoignirent pour remplir leurs jarres à la fontaine :
    -Comme dans l’ancien temps, dis-je
    -Ici le temps avance, mais fais toujours un petit clin d’œil derrière lui, un clin d’œil au passé. Les gens ont tous l’électricité et l’eau chez eux, mais les vieille coutumes survivent grâce aux anciens.
    La promenade à travers ce village qui m’a fasciné prend fin. Il commençait à faire nuit. Nous retournons chez Fares où nous attendait Malika :
    -Alors comment tu as trouvé le village ?
    -Merveilleux tout comme ses gens.
    -Tu devrais rester un peu plus longtemps pour profiter de l’automne.
    -Ce n’est pas l’envie qui me manque, figure-toi, mais je dois rentrer dès demain. Un long travail m’attend.
    -Déjà… !s’écrie Malika….Moi qui pensais que tu allais me tenir compagnie durant quelques jours.
    Je pousse un soupir :
    -Hélas je ne le pourrais pas, j’ai du pain sur la planche …Comme je suis confuse !
    Malika sourit :
    -Ne t’en fais donc pas..Je me rattraperais plus tard, puisque moi aussi je vais devoir rentrer en ville à la fin des vacances.
    -Très bien…Et là, tu n’y échapperas pas. Je suis une femme très bavarde..Si bavarde que tu vas crier grâce et me supplier de me taire.
    Malika rit :
    -Je m’ennuie tellement.
    -Mais non…Tu ne devrais pas dire çà….Tu es une jeune mariée, et tu as du temps à passer avec ton jeune mari.
    Fares se racle la gorge :
    -Elle n’y pense même pas…D’ailleurs je crois que je ferais mieux d’aller me dénicher un autre jupon de l’autre côté de la mer tout comme Aïssa.
    -Non…Non…Tu ne feras pas çà….Tu es trop épris de Malika, lançais-je en riant.
    -Quand penses-tu donc rentrer ? demande Hakim.
    -Demain dans la journée, et toi ?
    -Je rentre avec toi, si tu le permets bien sûr. Je serais un agréable compagnon de route.
    -Je n’en doute pas…Mais avant cela, je dois rendre visite à Na Louisa..Une dernière visite d’adieu, elle y tient tellement.
    -Pafait. Je t’y accompagnerais dans la matinée.
    Na Louisa m’attendait. Ahmed avait dû l’informer de ma visite, et je fus surprise de rencontrer chez elle ses neveux Belaïd, Idir, et même Lounes.
    -Je voulais te présenter un peu la famille, me dit-elle d’un air malin.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  88. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 89e partie
    Par : Yasmine HANANE

    Les trois hommes se lèvent pour me saluer et Lounes me demande :
    - Alors… tu vas écrire toutes ces bizarreries que notre vieille tante a débitées ?
    - Je trouve le récit très passionnant. Et je suis certaine que mes lecteurs l’apprécieront… enfin, je l’espère.
    - Donne ta main.
    Je me retourne vivement vers Na Louisa qui répète :
    - Donne donc ta main que je te fasse la voyance…
    Les trois hommes se mettent à rire et je m’approche de la vieille femme pour lui tendre la main avant de l’embrasser sur le front :
    - Que dieu t’accorde une longue vie Na Louisa… Mais vois-tu, je… je ne suis pas une adepte de la voyance… Je suis un peu comme Kamel ton mari.
    Elle se met à rire :
    - Ah ces journalistes ! Je voulais juste voir un peu dans ton avenir.
    Elle hausse les épaules :
    - Tant pis si tu rates ça… mais je t’annonce quand même que mon récit aura un bon écho… Je souhaite une bonne lecture à tes lecteurs… heu…ton journal aussi aura du succès… Il prospérera.
    Sara et Ahmed se joignent à nous. Nous discutons un moment tous ensemble, et je fus heureuse de constater que Belaïd et Idir n’étaient pas contre la publication de l’histoire de leur famille. Lounes, qui enseignait l’agronomie à l’université, me révèlera que sa femme, professeur de lettres, avait songé par le passé à écrire l’histoire de la famille. Mais Na Louisa, sa tante, a toujours refusé de livrer ses secrets.
    - On peut dire que vous avez de la chance… ou bien est-ce nous qui sommes chanceux… Je le pense aussi puisque vous allez écrire sur notre famille et sur ce village. Nous allons suivre nous aussi le récit du début à la fin… Peut-être en découvrirons-nous davantage sur la vie secrète de notre tante… ?
    - C’est un honneur pour moi de pouvoir écrire sur une famille aussi ancienne et aussi noble que la vôtre… Vous représentez tous l’âme de ce village si paisible et si serein. C’est souvent dans ces contrées oubliées de tous que germent les meilleures légendes.
    Après un long moment de discussion et de rires, nous prenons congé Hakim et moi de Na Louisa et sa famille. Ahmed et sa femme nous escortèrent jusqu’à l’extérieur :

    - Merci pour votre hospitalité, je suis vraiment émue…
    Ahmed sourit :
    - Sara a quelque chose à te demander.
    - Mais je vous en prie…
    La jeune femme s’approche de moi et lance d’une petite voix :
    - Puis-je prénommer ma fille Yasmina-Hanane en souvenir de ta présence parmi nous ?
    Les mots me fuirent un moment. De surprise ou d’émotion… ? Les deux peut-être. Je refoule les larmes qui me picotaient les yeux avant de répondre :
    - C’est vraiment gentil de ta part Sara…Tout l’honneur en sera pour moi. Mes meilleurs vœux de bonheur pour ta petite fille, pour toi, et toute la famille. Que cette naissance vous comble de joie et des bienfaits de ce monde.
    Je serre la future maman dans mes bras et elle me pince la joue :
    - Je suis surtout heureuse de savoir qu’il y a quelqu’un qui a pu délier la langue de notre tante. En dehors des gens qu’elle recevait dans le temps pour la voyance, Na Louisa s’est renfermée sur elle-même..
    - Je n’en reviens toujours pas… Je n’ai même pas eu à l’inciter à me narrer l’histoire de sa vie… Les mots sont venus tous seuls… On dirait que ma présence auprès d’elle l’avait réconfortée…
    - Mais c’est le cas !
    - Je n’en sais pas trop. Je suis pourtant une simple étrangère qui fait un passage éphémère dans ce village.
    - On n’a pas besoin de connaître trop longtemps une personne auprès de laquelle on se sent tout de suite en confiance.
    - Merci Sara… Merci Ahmed… Merci à toute la famille… Je n’oublierais pas de sitôt ce village et l’hospitalité de ses gens… Vous êtes tous formidables !

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  89. Artisans de l'ombre Dit :

    Louisa 90e partie et Fin
    Par : Yasmine HANANE

    Nous remontons le sentier, et Hakim m’accompagne jusqu’à la pension où je devais récupérer mes affaires. Il s’empare de mes bagages qu’il s’empresse d’aller déposer dans le coffre de mon véhicule, avant de revenir vers moi.
    -Alors… prête ?
    -Tout à fait. Mais allons saluer Malika, Farès et la famille de ce dernier… Je leur dois bien ça. Tu ne trouves pas ?
    -Si tu y tiens… Mais (il jette un coup d’œil à sa montre) il va falloir qu’on se dépêche, une longue route nous attend.
    Nous remontons vers la maison de Farès. Ce dernier qui nous attendait au seuil de la porte nous sourit :
    -Alors, la vieille vous a enfin lâchés.
    -Oui… Mais nous allons devoir prendre tout de suite la route. Puis-je voir Malika et ta famille avant de partir ?
    -Bien sûr…
    Il nous précède dans la maison, où les femmes apparemment nous attendaient. Malgré nos protestations, on nous retint pour le déjeuner… Dans ce village, il n’y a pas une maison, une famille, un être qui ne vous offre pas le sel et le pain. Refuser ces deux éléments, c’est refuser l’amitié et offenser les villageois.
    Nous ne pûmes donc quitter le village qu’en début d’après-midi.
    Hakim somnolait sur son siège, alors que je tentais de ne pas rater une once du paysage merveilleux qui s’étendait à perte de vue devant moi.
    -Regarde Hakim… Il y a encore un berger par là !
    Le jeune homme ouvrit ses paupières et se redresse :
    -Tu n’as pas fini de découvrir le village Yasmina… Tu vas voir un tas de merveilles tout au long de la route et jusqu’à l’entrée de la grande ville… Bientôt toute cette verdure va céder place aux paysages automnaux… Un autre délice pour les yeux…
    -Je n’en doute pas… Et puis là, je viens de découvrir un autre monde… Une générosité sans égale, des gens simples et accueillants… Un monde où la légende rejoint la réalité… En fait, je voulais revivre un peu ce qu’avaient vécus les anciens…
    - Et tu as réussi ?
    Je souris :
    -Bien plus que je ne l’espérais… Nna Louisa m’a emporté trop loin dans un récit que je pensais interminable.
    Il sourit avant de mettre la main dans sa poche pour retirer la boîte à chique de son grand-père qu’il me tendit :
    -Je t’en fais cadeau… Moi aussi, je sais me montrer généreux.
    Je le regarde, interloquée :
    -Pourquoi me donnes-tu la boîte à chique de ton grand-père ?
    Il hausse les épaules :
    -J’ai un tas de bricoles de ce genre… Mon grand-père n’avait cessé sa vie durant d’essayer de se démarquer des gens de sa génération… Il voulait vivre le futur… Une fiction.
    Je me mets à rire :
    -Et alors… ? Je ne vois pas le mal… Ton grand-père aurait peut-être de nos jours inventé quelque chose de plus fantastique… Une navette spatiale par exemple…
    Hakim rit :
    -Je ne crois pas que la boîte à chique en soit un élément garant…
    Il dépose la boîte sur le tableau de bord et se retourne vers moi :
    -En tous les cas, je t’offre quelque chose d’original. Un objet que tu ne trouveras nulle part ailleurs… Alors ne tente pas de refuser, cela froissera sûrement mon aïeul… Et dans ce cas précis, je ne garantirais rien… Le fantôme de mon grand-père viendra rôder autour de toi…
    Je tressaillis :
    -Oh non… Je préfère garder cette boîte à chique, qu’avoir à affronter un fantôme…
    Il rit et me lance :
    -Lounès était mon professeur à l’université… C’était un jeune homme plein d’ambition mais superstitieux… Un jour, il avait trouvé le cadavre d’un chat sur les escaliers de l’amphithéâtre… Il n’en fallut pas plus pour qu’il ramène Nna Louisa à l’université pour une séance d’exorcisme… Tu imagines un peu notre stupéfaction devant un tel comportement… En fait, c’était une mauvaise plaisanterie d’un étudiant… Nous avons trouvé le cadavre du chat le matin même à l’entrée, et comme nous étions en période d’examens, nous voulions juste retarder un peu les épreuves.
    Je demeure perplexe un moment avant de lancer :
    -Lounès croit à ces sornettes… Un intellectuel ?
    Hakim se met à rire :
    -Tu vois bien Yasmina qu’il ne suffit pas de faire des études pour ne pas tomber dans le piège des croyances occultes.
    Je tendis la main pour m’emparer de la boîte à chique. Les débris de miroir qui y étaient incrustés épousèrent l’éclat du soleil…
    -Cet objet a traversé le temps pour atterrir entre mes mains… Je suis certaine que si cette boîte pouvait parler, elle me raconterait un autre récit aussi passionnant que celui de Nna Louisa.
    -Te voici repartie dans tes récits Yasmina, me lance Hakim, avant de s’étirer sur son siège et de remettre sa casquette sur les yeux… Un moment plus tard, il dormait profondément.
    Le village était derrière nous… Je ne vais pas tarder à rentrer en ville. Je repensais à tout ce que je venais de vivre en un laps de temps très court… La route que je venais d’emprunter était un trait d’union entre le passé et le présent… Un passé riche et mouvementé que Nna Louisa venait de ressusciter…

    Fin
    Y. H.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

    Répondre

  90. remini lahcene Dit :

    Ce sont des histoires intéressantes qui ne se terminent pas.Plus pratique ,les traduire en film ou en audiovisuel. Merci pour cete volonté de raconter par écrit ce quotidien de chez nous.Bon courage pour la suite

    Répondre

Laisser un commentaire

Les livres de K79 |
liremapassion |
Le phaéton véloce |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Des histoires plein la tête.
| Oaristys
| jonathanjoyeux