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Une histoire d’amour des années 1970 La Pérousienne

6 mai 2012

Adila Katia, EXTRAITS

La nouvelle de Adila Katia

Dimanche, 21 Septembre 2008

Par : Adila KATIAUne histoire d’amour des années 1970  La Pérousienne dans Adila Katia 1296_200_150

1ere partie

Il est très jeune, d’allure frêle. De loin, on le prendrait pour un gosse. Allal est issu d’une famille nombreuse et très modeste. Mais il est heureux auprès des siens. Il aime vivre avec eux. 
Il croyait que le monde se limitait juste à son quartier et puis quelques années plus tard, il pensait que les frontières de tout ce beau monde étaient sa petite ville natale. Jusqu’au jour où il commence à s’ennuyer sérieusement. Ses copains partaient passer des vacances au bord de la mer. Lui, il n’en connaissait que le nom.
Une obsession le saisit et s’empare de lui, ne le quittant plus. Allal n’en parlait pas à son entourage. Il est de nature timide et agité. Il est rebelle mais garde tout enfoui en lui. L’idée de s’évader lui est montée à la tête. Et c’est sur un coup de tête, avec un ami à lui, qu’il monte dans le bus à destination d’une grande ville qu’il n’avait jamais vue auparavant. Juste entendu le nom : Alger, Dzayer. La capitale que tous  rêvaient…
Son objectif était de passer un séjour à Alger, comme ses égaux, au bord de la mer.
Le voyage fut long, très long. Plus de quinze heures de route. À trois heures du matin, Allal arriva à Port Saïd (le Square), le ventre creux et la bouche sèche. Le jour avait du mal à se lever.
Le jeune garçon ne savait ni où il était ni quelle destination prendre. Il attendait le lever du soleil, il piaffait d’impatience.
Enfin, quelques heures après, il voit la mer juste en face de lui où quelques bateaux étaient parsemés en rade. Tout à coup, la ville se réveille et il voit ses voitures qui vrombissent et des gens dont il ne comprend ni l’accent ni le langage. Une peur étrange s’empare de lui, lui qui n’avait jamais vu autant de monde, même à la télé. Il réalise alors qu’il venait de s’engager dans une périlleuse aventure.
Mais que faire ? Trop tard pour faire machine arrière.
- Tu as toujours ton diplôme de moniteur de vacances ? demande son ami Naoui.
- Oui. Et toi ?
- Bien sûr, et même nos affectations…
- Je veux voir la ville, dit Allal.
- On n’a pas de quoi se payer un casse-croûte ! Tu ferais mieux de faire comme moi et de travailler.
- Moi, j’étais affecté où ?
- À Lapérouse ! Moi, je vais du côté de Tipasa.
Naoui et Allal s’échangent une poignée de mains.
- Souviens-toi “La Pérouse” !
Allal ne cesse de le répéter. Il craignait de l’oublier. Au cas où il s’égarerait, il saurait quoi dire. “La Pérouse”. Subitement, il trouve ce nom bizarre et en même temps très joli.  Dans le bus, tout le monde parlait. Il les écoutait, mémorisait et enregistrait des mots nouveaux dans un accent algérois. Il en faisait en secret une collection. Le premier mot qu’il entendit fréquemment était “tabaâ”. Il apprit quelques jours après que “tabaâ” voulait dire “pousse” ou “bouscule”.
Debout, il ne sentait plus ses jambes. Et il s’accrochait pour ne pas perdre l’équilibre ou se coller aux autres tant il y avait des passagers, dans le bus.
- Quatre chemins, terminus ! crie une voix cassée par un tabac puissant.
C’est le receveur. Allal descendit et découvrit de vastes champs de roseaux obstruant sa vue.
- Monsieur ! “Lapérouse”, s’il vous plaît ? demande-t-il à un passant.
- « Rouh kbala”, juste après les trois chemins. (Kbala voulait dire direct et sans détour).
Avec le peu de force qui lui reste, il avance sans se retourner, indifférent aux klaxons des voitures qui passaient à toute vitesse et aux cris des gosses qui rentraient chez eux, après une journée passée au bord de la mer. Cette mer dont il a tant rêvé…

 

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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18 Réponses à “Une histoire d’amour des années 1970 La Pérousienne”

  1. Artisans de l'ombre Dit :

    2eme partie

    Sa fatigue ne l’empêche pas de fredonner des airs à la mode. Allal atteint La Pérouse juste au coucher de soleil. Un coucher splendide qu’il n’est pas près d’oublier. Il fait presque nuit quand il se pointe devant le portail de la colonie. Le gardien aâmi Ahmed, un sexagénaire dont le caractère est un peu tordu, lui ouvre.
    - Je dois voir le directeur, dit-il.
    - Qui es-tu ? Que lui veux-tu ?
    Allal est épuisé et, heureusement pour lui, le directeur passe près d’eux. Ce dernier a remarqué qu’il hésitait à entrer.
    - Que puis-je pour toi ?
    - J’ai été affecté ici, répond-il doucement.
    Le directeur Djilali sourit et l’accueille chaleureusement. Il est hospitalier et compréhensif. Il voit bien qu’il est épuisé.
    - Va déposer ton sac dans le dortoir et rejoins nous là-bas, on a une réunion des moniteurs.
    Allal s’y rend et y dépose son sac aussi fatigué que lui. Il s’allonge sur le lit de camp, voulant reposer un peu ses pieds mais il s’endort tout de suite d’un sommeil profond. Un sommeil qui le déconnecte jusqu’au lendemain matin.
    En ouvrant les yeux, il s’aperçut qu’il était entouré par une dizaine d’enfants qui le regardent curieusement comme on regarde un poisson dans un grand bassin.
    Après s’être débarbouillé, il se rend au réfectoire et prend son petit déjeuner. Le directeur, très compréhensif, lui donne le programme du jour.
    Pendant trois jours, il se demande s’il tiendra le coup et s’il saura s’adapter à ce genre de vie. Surtout ces journées où des centaines d’enfants de tout âge s’égosillaient dans un tintamarre interminable de derbouka.
    Si ce n’est le fait qu’il n’a aucun sous en poche pour pouvoir rentrer chez lui, peut-être qu’il serait déjà parti !
    Chaque heure passée lui coûte des efforts moraux. Allal a été vite nommé El Annabi, surnom qu’il accepte avec sourire vu qu’Annaba est la ville la plus proche de son douar inconnu, Aïn Tir, à l’extrême-est algérien.
    Le jeudi matin, Naoui est venu le voir et alors qu’il est sur le point de faire part de son projet quand Zoubida, une voisine qu’il a croisée la veille, lui présente sa sœur.
    - Voilà, c’est El Annabi qui chante Abdelhalim Hafez ! Elle, c’est ma sœur cadette Meriem. C’est une fan de Halim comme vous.
    Dès que leurs regards se croisent, Allal sent ses membres trembler, son cœur allait quitter sa cage thoracique, ses jambes sont paralysées.
    Il veut dire bonjour mais seules ses lèvres bougent. Aucun son ne sort. Il a perdu l’usage de sa langue. Il est perdu…
    Alors, il se contente de sourire, comme sourit un enfant malade. Allal n’a pas eu le coup de foudre mais la foudre elle-même est tombée sur lui rien qu’en croisant le regard de Meriem…

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  2. Artisans de l'ombre Dit :

    3iéme partie

    Allal est comme un plongeur sous l’eau. Il n’entend plus les cris des enfants ni la derbouka. Il est comme un acteur dans une scène de cinéma muet tournée au ralenti. Le monde s’est arrêté d’un coup.
    Il est désarmé. Il ne peut rien devant ce regard innocent, trop direct, émanant de yeux comme ceux d’un aigle royal, sous de larges sourcils qui se touchent au-dessus d’un petit nez haut et très fier, couronnés par des cheveux assez courts plus noirs que les longues nuits d’hiver. Le tout dans un visage angélique. Une image qui se grave en lui. À vie…
    Le jeune homme ne sait pas encore que ce regard juvénile plein d’insouciance et d’inconscience allait changer à jamais le cours de sa vie. Meriem est l’hirondelle de son printemps. Dès qu’il l’a vue, le ciel est devenu subitement grand. Il est ivre comme un marin dans la mer, libre comme l’oiseau dans l’air, il se sent roi de cet univers. Mais, en même temps, prisonnier de ce regard éclair.
    Il en oublie le monde et le temps. Heureux comme seul peut l’être un enfant, indifférent aux regards des gens. Il ne voit qu’elle, émerveillé par sa découverte. Son cœur, avant de venir à ce lieu, La Pérouse, était à la retraite. Jamais il ne s’est intéressé aux filles. Peut-être même ne devait-il jamais s’éveiller à la vie ? Avant maintenant, avant de croiser ce regard qui l’a pris par le cœur avant même qu’il ait pu réaliser ce qu’il lui arrivait.
    Le temps est encore suspendu. La Pérousienne est toujours là. Elle ronge les ongles de sa petite main qu’elle essaye de cacher. Elle est encore adolescente mais elle a tout d’une femme. Même d’un géant…
    Les yeux mi-clos, il reste sans dire un mot, accroché au regard perçant de Meriem. Il vit un moment de bonheur qui lui fait peur et même tout oublié. Il abandonne son projet de retour et ne pense plus qu’à La Pérousienne.
    - On prend le thé ensemble ? propose Zoubida. Allal tu te joins à nous ?
    - Oh… oui, oui, bredouille-t-il. Où ?
    - Ici, même.
    Allal les regarde repartir et, laissant son ami, il retourne au dortoir. Il a le cœur qui soupire. Il veut crier, sangloter ou bien rire, il ne comprend rien à ce qu’il lui arrive. Il sent une angoisse monter en son cœur bouleversé.
    Il a beau se dire qu’aimer cette fille, c’est du délire, la Pérousienne est faite pour Les Pérousiens. Cette évidence lui coupe l’appétit. Il ne mange presque rien ce jour-là. Il ne cesse de penser à Meriem et à ses yeux qui ont parlé à la place de sa bouche…

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  3. Artisans de l'ombre Dit :

    4eme partie

    Le jeune homme se met à fumer cigarette sur cigarette, sans même les déguster. Il meurt d’envie de la revoir. Soucieux de son apparence, il emprunte à un collègue une chemise et un pantalon. Il est comme un enfant qu’on habille le jour de l’Aïd malgré lui, malgré le temps.
    Une fois habillé, il ne cesse de se regarder, se demandant s’il fera bonne impression vu l’événement. Il n’allait pas à n’importe quel rendez-vous. Il allait revoir Meriem…
    Lui, il ne se reconnaît plus. Il y a à peine quelques heures, il voulait rentrer chez lui tant il avait le mal du pays où il était très heureux auprès des siens et maintenant, il est prêt à ne plus quitter La Pérouse.
    Il pense aux journées où il taquinait sa voisine Kheïra afin de revoir Miloud, son amant, l’épicier du coin. Cherchant mille prétextes par jour pour sortir de chez elle afin de lui dire bonjour ou bonsoir, le tout avec un sourire et un regard amoureux.
    Allal a compris aujourd’hui, pour la première fois, que Kheïra, qu’il prenait pour une fille légère, n’est en fait qu’un être humain à part entière, plus sensible et plus douce que tout le quartier ne le croyait. Elle a vécu, il y a longtemps, ce que lui est en train de vivre en ce moment. Il jure de la respecter désormais et d’être son ami, voire même son complice.
    - La Pérousienne ! La Pérousienne ! ne cesse-t-il de fredonner comme une chanson chère en son cœur.
    Mais malgré toutes les incertitudes qui étreignent son cœur, il est sûr que son cœur ne pourrait contenir cet orage d’amour plus grand que La Pérouse et plus fort qu’un tsunami. Il ne tient plus en place avant d’aller au rendez-vous.
    Le temps semble s’être suspendu. Il n’avance pas et sa montre annonce un rendez-vous pénible et douloureux.
    16h,17h,18h, 20h… 22h… 22h30, ni le portail de la colonie ni celui de la villa d’en face ne s’ouvrent. Allal est désespéré. La tête entre les mains, il ne sait que faire, comment agir dans sa situation.
    - Ya Rabi !
    Une voix au fond de lui-même l’interpelle. La voix de la raison.
    “C’est un amour impossible. Ce n’est qu’une rencontre banale qu’on oublie très vite. Et puis, qui es-tu ? Toi, pauvre Aïn Tiri, tu n’es même pas une goutte d’eau dans la mer de La Pérouse”
    Cette voix le persuade, le dissuade d’abandonner ce rêve de fou et le remet sur les rails de la réalité, très loin de son rêve. Il est en train de rêver éveillé.
    Pendant ce temps, tous les moniteurs étaient à l’intérieur en train de s’amuser, à écouter de la musique. Une musique qu’il entend comme le sifflement d’un train lointain.
    Lui, seul, dans la petite cour de la colonie, bercé par une brume estivale, froide, à laquelle aucun solitaire ne peut résister. Il fixe la villa d’en face, se disant : “La Pérousienne doit dormir en cet instant-là. Personne ne peut l’atteindre, ni déranger sa quiétude.”
    Il finit par rejoindre son dortoir et s’endort comme un enfant se trouvant seul dans la nuit. Il appelle mais, sa voix se perd dans l’infini…

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  4. Artisans de l'ombre Dit :

    5eme partie

    Mille questions se bousculent dans sa tête. Des questions auxquelles Allal n’a pas de réponse. Il réalise que, Meriem absente, La Pérouse est désertique. Tout le décor n’a aucun charme. Les discussions avec les moniteurs et monitrices n’ont aucun sens. Il commence à s’impatienter, à ne vivre que pour son retour.
    C’est en fin de journée qu’il apprend que Meriem est rentrée d’Alger. Alors, il se met à aller et venir devant le portail de la colonie, mais il n’aperçoit personne.
    Zoubida entre dans la cour, ayant à voir une amie. Il en profite pour l’interroger.
    - Elle est fatiguée, répond-elle.
    Allal n’insiste pas. Le lendemain après-midi, alors qu’il préparait une activité pour la veillée, il la voit venir vers lui.
    Encore une fois, il s’émerveille de sa beauté, la comparant en son for intérieur à une Grecque avec ses cheveux noirs corbeau et son teint blanc. Ses yeux ont une lueur empreinte de douceur et de bonté. Elle a la particularité d’inspirer le respect. Elle avance doucement en se rongeant les ongles.
    Personne n’a salué l’autre mais leurs yeux l’ont fait à la place de leur bouche. Malgré la présence de quelques animateurs, Allal n’a d’yeux que pour elle qui parle au compte-gouttes avec une étonnante aisance et une agréable pertinence.
    - On y va ? demande-t-il.
    Meriem le suit sous une tente. Ainsi isolés, à l’abri des regards indiscrets, il oublie toutes les belles phrases qu’il avait préparées et apprises par cœur pour la conquérir. Il ne lui souhaite pas la bienvenue. Elle est la bienvenue. Il a tout oublié des bonnes manières. Il est devenu amnésique en sa présence. Il n’y a qu’elle qui existe et qui emplit son monde. Il parvient seulement à sourire.
    Assis sur le lit de camp, côte à côte, ils ne peuvent détacher les yeux l’un de l’autre. Ils se regardent fixement et sans s’y attendre, même s’ils attendent ce moment depuis longtemps, ils s’embrassent. Pour la première fois, une première pour tous les deux.
    Allal tombe à la renverse sur le lit et Meriem, rouge comme une tomate, sort de la tente, la tête baissée, pressant le pas. Elle rentre chez elle, dans un état second.
    Allal, lui, ne bouge pas. Les yeux fermés, il tente de rattraper ce moment magique qui vient de filer. Le cœur battant à tout rompre, il se rappelle un poème :
    C’est merveilleux l’amour
    C’est fantastique
    C’est trop compliqué pour
    Que ça s’explique
    Ça va, ça vient, ça court
    C’est merveilleux l’amour
    Quand on est dans ses doigts
    Notre vie change
    Car on subit sa loi
    Qui est un mélange
    De tourments, de joies
    Vraiment étrange
    C’est merveilleux l’amour

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  5. Artisans de l'ombre Dit :

    6iéme partie

    Quand il ouvre les yeux, il se trouve seul. Les petits colons ont quitté le dortoir et fini leur toilette. Ils courent déjà dans la cour, dans tous les sens, en attendant le rassemblement avant d’aller prendre leur petit-déjeuner.
    - Hé Allal ! on ne t’a pas vu hier soir !
    La voix du directeur Djilali le fait sursauter. Il n’aura pas à lui répondre. Les colons entrent au réfectoire. Allal a du mal à avaler son petit-déjeuner. Mais bientôt, pris par le mouvement matinal, il oublie un peu. Mais en se préparant à partir à la plage, il a le cœur qui fait un bond dans sa poitrine. Les fleurs de la villa sortent aux balcons pour voir le cortège chantant des colons traverser la route, elles en profitent pour dire bonjour aux moniteurs. Zoubida, toujours en tête, charmante et souriante, Nesrine, Kenza et Kaïs, leur jeune frère, toujours torse et pieds nus et dont la peau ressemble à celle d’un Malgache bien bronzé.
    Au milieu de ces fleurs, il y a Meriem, une rose rayonnante, sa rose à lui. Elle est pleine d’épines. Elle le salue aussi gentiment. De nouveau, Allal a l’idée de rentrer chez lui. Il pense subitement à sa chère maman et à sa façon de le réveiller pour aller à l’école. Et encore plus à sa manière de lui apporter son café au lait, sans pain, ni beurre, ni confiture et pourtant il trouvait que c’était le meilleur café au monde servi par une femme, grande, sèche, un peu voûtée. Une femme qui a eu une enfance très malheureuse, travaillant dans les palmeraies du Sahara, avec le ventre creux, sans sa maman depuis l’âge de cinq ans. Elle n’a jamais joué comme les petites filles de son âge. Mais l’envie lui passe encore. Les colons avec leur accent algérois sont si sympathiques qu’ils lui font oublier son projet de retour. Ils se rendent à leur baignade quotidienne. Tous y vont pour se baigner, s’amuser et se détendre mais lui, c’est pour dire bonjour, à leur passage, à Meriem et à sa famille. Le seul “bonjour” qui l’intéresse est le sien. Elle a une façon spéciale de le lui dire. Si ses sœurs et ses frères se rendent souvent à la plage et se baignent, elle est la seule à ne pas le faire quand il y a du monde. Elle est timide mais elle s’est mise à fréquenter la colonie. Elle n’hésite plus à discuter avec Allal. Elle l’a apprivoisé sans s’en rendre compte. L’amoureux profite de sa venue pour lui chanter de temps en temps des chansons de Halim Hafez.
    Chaque jour, ils se sentent plus proche l’un de l’autre. Allal décide de lui ouvrir son cœur et de lui avouer sa flamme. La flamme d’un amour qu’il ne peut plus garder pour lui seul. C’est un vrai fardeau qui l’épuise de jour en jour.
    Il se décide à le faire, demain. Il allait tout lui dire. Ce sera un grand jour. Il passe la nuit à choisir les mots qu’il utiliserait pour exprimer son amour. Il n’en dort pas. Au petit matin, il est le premier prêt à sortir. Il a attendu impatiemment le lever du jour puis celui de la colonie. Comme d’habitude, en se rendant à la mer, ils passent devant la villa et son cœur s’arrête. Les choses s’annoncent contraire à ce qu’il avait prévu.
    Meriem ne figure pas parmi les fleurs, ce matin là. Sa fleur est absente. Elle ne lui dira pas bonjour. Il ne lui dira rien de ce qu’il traverse depuis qu’il la connaît.
    Inquiet, l’imaginant souffrante, il fonce vers Zoubida et l’interroge :
    - Où est Meriem ?
    - Elle est absente, répond celle-ci. Elle et papa se sont rendus en ville…
    Allal prend la réponse comme une mauvaise nouvelle. Elle s’est absentée juste le jour où il a rassemblé son courage, pour lui parler du mal qui lui ronge le cœur depuis qu’il est à La Pérouse. L’idée qu’elle est partie voir son amour l’enrage. Une fille aussi belle ne peut pas être seule. Elle doit avoir quelqu’un dans son cœur. Si elle ne lui a pas parlé de cette sortie, c’est parce qu’elle devait avoir une raison personnelle. Quoi de plus personnel qu’un amour caché ? Elle doit être dans ses bras à cet instant ! Allal tente de se calmer. Elle est juste partie se promener en ville, voir son quartier, leurs amis. Malgré tout, il doute.

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  6. Artisans de l'ombre Dit :

    7iéme partie

    Mille questions se bousculent dans sa tête. Des questions auxquelles Allal n’a pas de réponse. Il réalise que Meriem absente, La Pérouse est désertique. Tout le décor n’a aucun charme. Les discussions avec les moniteurs et monitrices n’ont aucun sens. Il commence à s’impatienter, à ne vivre que pour son retour.
    C’est en fin de journée qu’il apprend que Meriem est rentrée d’Alger. Alors, il se met à aller et venir devant le portail de la colonie mais il n’aperçut personne.
    Zoubida entre dans la cour, ayant à voir une amie. Il en profite pour l’interroger.
    - Elle est fatiguée, répond-elle.
    Allal n’insiste pas. Le lendemain après-midi, alors qu’il prépare une activité pour la veillée, il la voit venir vers lui.
    Encore une fois, il s’émerveille de sa beauté, la comparant en son for intérieur à une Grecque avec ses cheveux noir corbeau et son teint blanc. Ses yeux ont une lueur empreinte de douceur et de bonté. Elle a la particularité d’inspirer le respect. Elle avance doucement en se rongeant les ongles.
    Personne n’a salué l’autre mais leurs yeux l’ont fait à la place de leurs bouches. Malgré la présence de quelques animateurs, Allal n’a d’yeux que pour elle qui parle au compte-gouttes avec une étonnante aisance et une agréable pertinence.
    - On y va ? demande-t-il.
    Meriem le suit sous une tente. Ainsi isolés, à l’abri des regards indiscrets, il oublie toutes les belles phrases qu’il avait préparées et apprises par cœur pour la conquérir. Il ne lui souhaite pas la bienvenue. Elle est la bienvenue. Il a tout oublié des bonnes manières. Il est devenu amnésique en sa présence. Il n’y a qu’elle qui existe et qui emplit son monde. Il parvient seulement à sourire.
    Assis sur le lit de camp, côte à côte, ils ne peuvent détacher les yeux l’un de l’autre. Ils se regardent fixement et, sans s’y attendre, même s’ils attendent ce moment depuis longtemps, ils s’embrassent.
    Pour la première fois, une première pour tous les deux.
    Allal tombe à la renverse sur le lit et Meriem, rouge comme une tomate, sort de la tente, la tête baissée, pressant le pas. Elle rentre chez elle, dans un état second.
    Allal, lui, ne bouge pas. Les yeux fermés, il tente de rattraper ce moment magique qui vient de filer. Le cœur battant à tout rompre, il se rappelle un poème :
    “C’est merveilleux l’amour
    C’est fantastique
    C’est trop compliqué pour
    Que ça s’expliquea
    Ça va, ça vient, ça court
    C’est merveilleux l’amour
    Quand on est dans ses doigts
    Notre vie change
    Car on subit sa loi
    Qui est un mélange
    De tourments, de joies
    Vraiment étrange
    C’est merveilleux l’amour.”

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  7. Artisans de l'ombre Dit :

    8eme partie

    Allal et Meriem sont souvent ensemble, surtout les après-midi. Elle les accompagne dans leurs promenades et lorsqu’ils se rendent en ville. Les jours passent vite, trop vite.
    Consciente du temps qui file, Meriem reste parfois dîner, en compagnie des enfants. Zoubida et Kaïs sont aussi présents dans le centre de la colonie. Parfois, elle s’assoit en face de lui. Ils s’imaginent qu’ils sont au restaurant en train de dîner aux chandelles. Ils ont le don de transformer l’ordinaire en un moment unique.
    À chaque fois qu’ils sont l’un en face de l’autre, Allal ne parvient pas à détacher les yeux des siens, si nobles, si purs, si innocents. Meriem est quelqu’un de bon. Personne n’aurait pu dire le contraire.
    - Avant, j’étais un éternel insatisfait. Depuis que je te connais, je me contente de peu. Tout ce qui compte pour moi, dit-il, c’est qu’on soit ensemble.
    - Oui.
    La vie leur paraît belle et prometteuse. Ils parlent souvent de leurs projets futurs.
    - Comment organisera-t-on notre mariage ? se demande-t-il. Il sera modeste. Une petite fête. Notre union sera basée sur le respect et l’amour.
    - On partira en voyage ?
    - Oui, je louerai une belle voiture et on ira loin, loin…
    - On sera ensemble, c’est suffisant, dit l’adolescente.
    - On aura des enfants, poursuit Allal. L’aîné sera un garçon.
    - Tu exagères ! Personne ne peut savoir maintenant.
    - Moi, je sais. On le nommera Hoba ! décide-t-il, très sérieux.
    - Je n’ai jamais entendu un prénom pareil ! Il est de quelle origine ? demande Meriem alors qu’il éclate de rire. Quoi ? Tu ris parce que je n’ai jamais entendu… Hoba ? Ça sonne bizarre !
    - En effet, réplique Allal, des larmes dans les yeux. Ça ne veut rien dire.
    - T’es fou !
    - Je t’aime !
    - Moi aussi, répond-elle.
    - Moi, je t’aime et je te chérirai jusqu’à ma mort.
    L’été tire à sa fin et le décor de l’automne commence à s’installer. C’est le retour, c’est l’école. C’est l’angoisse du départ qui approche.
    Avant le jour “J”, Meriem et lui s’isolent et se promettent de ne pas s’oublier, de se retrouver l’année prochaine.
    - Je te serai fidèle mon amour !
    - Jamais un autre ne prendra ta place, promet-elle en larmes.
    - Quelles que soient les circonstances, je reviendrai, jure Allal.
    Ils se serrent très fort et s’embrassent longuement comme si c’était la dernière fois. Ils craignent de ne plus se revoir. Il n’est pas encore parti qu’elle lui manque déjà…

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  8. Artisans de l'ombre Dit :

    9eme partie

    Allal prend la longue route, pour retourner à Aïn Tir. C’est un retour forcé. En cours de route, il voit des hirondelles rassemblées sur les fils électriques des poteaux, elles préparent leur grand voyage vers les pays chauds. Une grande tristesse s’empare de lui. Son cas est pareil à ces hirondelles-là. Pendant tout le voyage, les yeux cernés et le cœur serré, il retira la petite photo de Meriem. Une photo en noir et blanc. Un souvenir. Il ne cesse de la regarder en pensant à tous ces moments passés avec elle, répétant les mêmes paroles qu’il lui avait dites.
    Pendant tout le voyage, c’est elle, rien qu’elle.
    Aâlach ya Rabi, tu aurais dû faire toute ma vie une colonie de vacances à La Pérouse, ainsi je serais à jamais au côté de Meriem.
    Allal rentre à la maison fatigué, très silencieux, lui qui est le seul animateur de la famille. Lui qui est réputé pour son sens de l’humour est revenu muet d’Alger.
    - Allal, qu’est-ce qui se passe ? lui demande Guemra, sa maman, très inquiète.
    Ce dernier s’efforce à sourire, voulant la rassurer. Mais son sourire ressemble à une grimace.
    - Rien ya youma, c’est la fatigue du voyage !
    - Alger est très loin, n’y va plus jamais !
    À cette phrase, Allal sursaute.
    - Comment ? s’écrie-t-il. Pourquoi tu dis ça, youma ? Je t’ai dit que c’est la fatigue ni plus ni moins !
    Il s’enferme dès le premier jour, dans une chambre, comme un marabout. Il ne fait qu’écouter leur chanteur préféré Halim, à longueur de journée, surtout Kaariat el Findjana. C’est le vrai amoureux malheureux. Aïn Tir, qu’il a toujours pris pour son petit Paris, lui apparaît depuis son retour comme l’Afghanistan.
    Il n’a aucune envie, ni parler ni voir, pas même ses amis les plus proches. Il commence à écrire sa première lettre d’amour.
    Sa maman Guemra dit à son mari :
    - Je crois que wildi messhour, njiboulou taleb !
    Et Allal se dit à lui-même :
    Ha youma, dwaya rahou fi Dzayer !
    C’est la rentrée scolaire. Il reprend le cauchemar des études et celui de l’internat au lycée de Tébessa.
    Chaque fin de semaine, il rentre chez lui, à Aïn Tir. C’est un retour attendu avec impatience. Dès qu’il rentre à la maison, avant même d’embrasser sa youma et de poser son sac de linge sale, il lui pose spontanément la question :
    - J’ai du courrier ?
    S’il en trouvait une de Meriem, il ne ressentirait plus la fatigue et la faim. De joie, il courrait s’enfermer, pour la lire et la relire. Si bien qu’il apprend par cœur son contenu.
    Toute l’année scolaire a été rythmée entre la joie et l’impatience de retrouver celle qu’il aime.
    L’été s’approche à grands pas et les grandes vacances aussi. Début juillet, Allal cette fois, ne part pas en car mais prend le train. Il a hâte d’arriver à Alger. Après plusieurs heures de train, il descend dans la gare. Maintenant qu’il connaît les lieux, il sait d’où prendre le bus pour se rendre à La Pérouse.
    Il arrive au centre de vacances en début d’après-midi. Meriem l’apprend et elle est très contente de le revoir. Lui ne peut pas cacher sa joie. Leurs retrouvailles après leur séparation de plusieurs mois sont chaleureuses.
    Cependant, il y a un changement au sein du centre. Le directeur Djilali a été remplacé par Mouskotcho dont les apparences de gentillesse et de bonté sont trompeuses…

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  9. Artisans de l'ombre Dit :

    10iéme partie

    Allal est bon et croit que tout le monde l’est comme lui. Il ignore que son entourage est truffé de jaloux et de personnes mal intentionnées. Ces dernières commencent à manifester leur rancœur à travers des réactions qui le surprennent et le choquent.
    Il ne comprend pas tout de suite que sa relation avec Meriem fait des envieux, prêts à tout pour les séparer. Des moniteurs, en plus du directeur Mouskotcho. Une année d’amour. Ils se rappellent que ce serait bientôt l’anniversaire de leur amour.
    Le directeur donne à Allal des tâches à accomplir, plus qu’aux autres. Ainsi, il est sûr qu’ils n’auront pas le temps de se revoir. Et encore moins de sortir avec elle.
    Meriem le prend très mal et le boude. Ils ont attendu leurs retrouvailles avec impatience, et le voilà toujours occupé, la négligeant. Sans le vouloir.
    Parfois, lorsqu’il lui arrive de vite finir sa tâche, il réagit maladroitement. À ses yeux, Meriem consacre plus de temps à tout le monde, sauf à lui. Il veut être seul avec elle, lui parler de tout et de rien. Meriem ne peut pas abandonner ses amies, juste parce qu’il vient de se libérer. Et ils ne sont jamais seuls. Tout ce monde les surveille.
    Pour se voir en toute quiétude, ils profitent des heures de sieste pour faire une promenade dans le petit bois, non loin du centre. Là, à Ghabat El Ballout, il en profite pour faire part à sa bien-aimée de ses soucis et de ses intentions.
    Un autre été s’achève. Allal rentre chez lui, à Aïn Tir, mi-content mi-jaloux et mi-déçu. Il est traversé par des sentiments qu’il ne peut et ne veut révéler à personne. Il sent que sa relation prend une tournure imprévue.
    Une nouvelle année scolaire s’annonce. Le jeune homme étudie et chaque jour passé le rapproche de sa bien-aimée. Il ne vit que pour l’été et lorsque cet été s’annonce enfin, il reprend son habituel voyage vers Alger. Mais cette fois, il est angoissé et inquiet. L’amour qu’il porte en son cœur a grandi de jour en jour. Il n’arrive pas à le gérer.
    Il a tellement peur de la perdre qu’une fois arrivé à La Pérouse, il est décidé à aller demander sa main auprès de sa mère.
    Allal ne porte ni costume, ni bouquet de roses, ni une boîte de pâtisseries. Il se rend en short avec une chemisette qui couvre le torse, les pieds nus.
    Il n’a jamais été aussi débrayé que ce jour-là.
    Comme un amoureux déchaîné, il pousse le portail du jardin de la villa. Il trouve el hadja oua ma adraka el hadja, grande, à l’allure imposante, en train de laver le linge. Les fleurs de la maison sont occupées à l’intérieur. Aucune trace de sa fleur, à lui, Meriem.
    Il fait chaud ce matin-là. Sans aucune préparation, il lui dit :
    - Sbah el khir el hadja, taâtini Meriem ?
    Ce qui veut dire : “M’accordez-vous la main de Meriem.”
    El Hadja s’attendait à toutes les formules avec lesquelles on demande la main d’une fille, sauf à celle de Allal qui est des plus insolites. Elle pouffe de rire. Elle trouve que sa façon de demander sa fille est vraiment unique. Il se tient droit comme un soldat au garde à vous, sans bouger. Un silence suit et un calme plat. On aurait pu entendre les mouches voler. Heureusement qu’el hadja a repris son souffle et se met à l’interroger…

    A. K.

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  10. Artisans de l'ombre Dit :

    11iéme partie

    El Hadja a arrêté de frotter le linge. Elle s’essuie les mains à son tablier. Elle le regarde, droit comme un poteau, le souffle coupé. Il attend sa réponse. Elle l’interroge.
    - Bghit Meriem ?
    Au lieu de dire « oui », Allal donne l’impression d’être devant son prof d’arabe lorsqu’il répond :
    - Naamm !
    El Hadja sourit, attendrie. Les larmes dans les yeux, elle lui raconte :
    _ Meriem est le porte-bonheur de la famille Moulay Ali… Depuis sa naissance, on n’a vu que le bonheur !
    Elle essuie ses yeux et le regarde dans les yeux, comme pour le sonder au plus profond de son cœur, avant de lui demander :
    - Zaama, tathali fiha ?
    C e qui veut dire « prendras-tu soin d’elle ?”
    Allal, très grave, répond encore en arabe :
    - Naamm !
    Sans prendre congé d’elle, il sort très content. Il est soulagé. Il a compris qu’El Hadja n’est pas contre et cela est suffisant pour lui. Il court vers Naoui et lui annonce la nouvelle. Naoui est aussi devenu l’ami de Meriem.
    - J’étais chez El Hadja et j’ai demandé la main de Meriem. Elle a accepté !
    Pour Allal, la grande bataille est gagnée. Cependant, au fur et à mesure que le temps passe, il s’inquiète. Il ne veut pas s’éloigner d’elle. Il ne supportera pas de vivre une nouvelle année sans elle.
    L’idéal serait qu’il étudie à Alger. Ainsi, ils ne seraient plus séparés. Mais comment y parvenir ?
    Il passe le concours pour faire pilote de ligne à Air Algérie. Il sera reçu parmi vingt cinq autres candidats. Malheureusement, sa place est donnée à quelqu’un habitant Blida. Il essaye de revendiquer ses droits pour qu’on lui rende sa place, mais comme il n’a personne pour l’appuyer, il ne pourra pas la récupérer. Les responsables de l’école le convoquent et lui font passer une visite médicale.
    - Vous avez une anomalie aux yeux !
    - Non.
    Mais l’ophtalmologue est formel. Les responsables satisfaits ont trouvé le prétexte idéal, pour clore son dossier.
    - Je dois trouver une autre formation.
    Il ne peut pas rester à Alger et traîner dans les rues, oisif. Il opte alors pour l’école normale de Bouzaréah.
    - C’est juste pour une année, dit-il à Meriem. J’aurais le temps de trouver une autre formation qui me convient… Je me vois mal finir dans l’enseignement !
    Grâce à une connaissance à El Hadja, Allal obtient une chambre à l’institut. C’est génial. Chaque lundi, il descend au Télemly, à la maison d’El Hadja, pour y donner des cours à Kais mais surtout pour rester un tant soit peu avec son amour de toujours. Meriem le reçoit toujours avec son sourire, si spécial, qui fait vibrer tout son corps.
    Même el Hadja, il lui découvre un grand cœur. C’est une grande dame, d’une générosité inégalable. Elle garde toujours un œil sur eux, sans les gêner.
    Car ils restent assez longtemps, en tête-à-tête. Meriem et lui se parlent, ils roucoulent comme des pigeons. Ils s’embrassent avec fougue. Tout est merveilleux.
    Allal termine sa formation, avec succès. Il se prépare au grand rendez-vous, de La Pérouse. C’est un été pas comme les autres. Quelque chose a changé…

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  11. Artisans de l'ombre Dit :

    11iéme partie

    Dès son arrivée au centre, il remarque que Meriem a adopté un comportement et des habitudes qui ne sont pas les siennes. Elle ne rentre plus à la colonie. Elle ne vient plus à lui, comme avant, spontanément. Que se passe-t-il ?
    Il a beau se poser la question, aucune réponse ne peut l’expliquer. Il commence à s’impatienter. Sans Meriem, à ses côtés, il est comme déboussolé. L’unique personne qui tente de le réconforter est son cousin Ahmed. Il lui a trouvé une place d’encadreur, et le fait d’avoir un membre de la famille, sur qui compter, lui donne la force d’avancer.
    Tout à son désarroi, il ne remarque pas que les moniteurs font des messes basses et qu’il est devenu le sujet de discussion préféré. Il ne sait plus que faire ni même à quel Dieu se vouer. L’unique personne avec qui il peut en parler est Zoubida, l’adorable Zoubida. Auprès d’elle, il trouve du réconfort et de la sympathie.
    Elle trouve toujours des excuses, pour sa sœur cadette. Une fois “Meriem est un peu malade”, une autre “Elle n’est pas bien ces jours-ci”. Et lorsqu’elle lui dit : “Il faut lui laisser le temps !” là il s’inquiète et panique.
    “Lui laisser le temps ? Quel temps ? Pourquoi ? Pourquoi faire ? s’interroge-t-il alors qu’il est angoissé par leur éloignement que rien n’explique.
    Il essaye à maintes reprises de voir Meriem afin d’avoir des réponses à ces questions, mais elle n’a pas le temps de discuter. Elle fait tout et réussit à l’éviter. Allal, livré à lui-même, est malheureux. Il la voit de temps en temps passer comme une étrangère, sans même le regarder et lui dire bonjour.
    Il ne comprend pas comment elle a pu changer. C’est si subit. Il n’y a pas été préparé. Il en souffre terriblement. Dès que la nuit tombe, Allal s’isole dans sa tente, la tête entre les mains. Il ne mange plus depuis quelques jours.
    “Qu’a-t-il pu se passer qui puisse la changer aussi rapidement ?”
    Plus le temps passe, plus Meriem devient distante. Elle a pris des airs qui ne lui conviennent pas et adopter un comportement qui n’est pas le sien. Elle s’est coupée les cheveux, très courts, porte des décolletés, du moulant. Elle exhibe sa poitrine. Et pour couronner le tout, elle s’est aussi mise à fréquenter Rabah le marin, Said et d’autres garçons de La Perouse. Des garçons qu’elle connaissait avant qu’il n’entre dans sa vie. Même son cousin Ahmed trouve grâce à ses yeux.
    Pour Allal, en plus d’être torturé par cet éloignement, elle semble vouloir lui faire encore plus mal. Peut-être le fait-elle innocemment ?
    Un jour, il apprend que Meriem doit se rendre à une soirée. On est en plein mois de Ramadhan. Un grand rai allait se produire et même si ça coûte le blanc des yeux, même si toutes ses économies allaient y passer, Allal décide de s’y rendre. Il espère pouvoir l’approcher, lui parler. Malgré tout, il garde espoir.
    Mais rien ne se passe comme il veut, comme il l’aurait voulu. Consciemment ou pas, sa bien-aimée ne prête aucune attention, à lui. Sa famille est aussi là. Meriem ne lui souhaite pas bonsoir. Elle ne semble pas le voir, pourtant il est assis à une table plus loin.
    Quand elle se met à danser avec son cousin, il se sent mal. En plus d’être jaloux, il a conscience qu’il est venu d’Ain Tir, pour travailler, pour avoir de quoi survivre, durant les temps durs. Il n’est pas de Laperouse, sa famille n’est pas riche. Il n’est rien ici, juste un amoureux venu de loin, pour elle. Il n’existe plus.
    Avec cette soirée passée, à rire et à danser avec les autres, elle brise son cœur. Elle le détruit. L’amoureux éperdu consomme sa douleur, en silence. Il a l’impression de vivre un vrai cauchemar après cette année de bonheur. Comme pour mieux enfoncer le couteau, dans son cœur, Meriem ne lui a donné aucune explication. Elle le fuit. Elle parait heureuse, comme libérée du joug de l’Ain Tiri.
    Il la voit revivre. Il ne comprend pas pourquoi. Il ne lui a jamais manqué de respect. Il ne lui a jamais fait de mal. Il réalise qu’il est redevenu l’étranger qu’il était comme au premier jour. Tout ce qu’il a construit avec Meriem, à La Perouse, est comme un château de sable qui n’a pas pu résister, à la première vague de la mer. Le jeune homme croit avoir rêvé. D’elle, de leur amour.
    Sinon, comment expliquer cette douleur après ce réveil si brutal ?
    La Perouse est devenue Alcatraz. Allal ne peut plus supporter les humiliations et les vexations. Il décide de rentrer. Sa place n’est plus ici. L’Aïd approche. C’est l’occasion pour lui, de souffler un peu…

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  12. Artisans de l'ombre Dit :

    12eme partie

    C’est par une matinée chaude que tout le monde quitte le centre. Allal est parmi les premiers partants. Il est très mal à l’aise. Meriem n’est pas venue lui dire bon voyage ni bon retour. Pas même à Naoui et à son cousin Ahmed, pourtant devenus ses amis. Rien de tout cela n’a lieu.
    Durant tout le voyage, il ne cesse de penser à ce qu’il a vécu durant ces dernières années. C’est un très beau mensonge. Un océan d’illusions. Allal souffre de cette indifférence à son égard. Il reproche à Meriem son silence. Elle aurait dû venir lui dire la vérité en face. Qu’elle ne veut plus de lui et que la vie continuera malgré eux, chacun de son côté. Mais elle a préféré la fuite en avant qui rend la situation claire, pour elle et pour lui, très complexe.
    Le gardien lui a dit un jour :
    “Il vaut mieux que tu rentres chez toi. Ce n’est pas une ville pour toi, si tu y restes, tu te perdras. Rak tahmal fi haddi lblad.” Ces paroles résonnent encore dans sa tête comme le son d’une cloche. Malgré ce qu’il vient de subir, il reste prisonnier de ses sentiments. Allal arrive à bon port. Il trouve sa chère youma à l’accueil qui l’embrasse et le serre très fort contre elle. Elle le scrute de la tête aux pieds et, sans attendre, elle lui fait remarquer :
    - Cette fois-ci, tu es trop maigre. On ne vous donne pas à manger ? Comment vont shab Dzayer ?
    Elle veut parler de la famille de Meriem.
    - Wach rahi el hadja ? Thalat fik ?
    - Bien, ils vont bien…
    Allal est mal à l’aise. Il se demande s’il doit dire la vérité ou l’omettre ? Les choses rentreraient-elles dans l’ordre ?
    Il passe l’Aïd en famille et un jour après, il reprend la route pour Alger afin d’accomplir la dernière session. Il a toutes les raisons de ne pas y retourner. Pourquoi il y retourne ? Tout simplement pour faire ses adieux et ne plus regretter La Pérouse. Là où il a connu le paradis et l’enfer.
    Au quatrième jour de son retour par un après-midi où il emmène les enfants en promenade, il croise Meriem, rentrant d’une sortie. Son cœur se serre en la voyant. Son visage rougit d’émotions contenues.
    - Bonjour ! lui dit-il.
    - Bonjour, répond-elle gentiment et alors qu’il passe son chemin avec ses colons, elle le rappelle :
    - Allal, douk nji !
    Le jeune homme croit avoir mal entendu. Elle allait venir après.
    - Est-ce que j’ai bien entendu ? se demande-t-il, surpris. Elle ne m’a pas parlé pendant un mois et demi et maintenant elle vient vers moi, comme si de rien n’était ! Il ne reste que quelques jours avant la fin de la session. Peut-être que c’est une hallucination ?
    Malgré tout, il est heureux. Il garde espoir. Tout s’arrangera entre eux et le temps perdu se rattrapera. Après ses nuits blanches et de souffrance, l’espoir lui est revenu. Il ne vivait plus, ne respirait plus. Maintenant qu’elle lui a jeté son masque d’oxygène, il revenait à la vie. C’est réellement la reprise entre eux. L’effet de la surprise est encore là. Tout est mitigé, difficile à expliquer. Allal ne pose pas la question “pourquoi ?” et elle, à son tour, ne veut pas dire “parce que”.
    C’est mieux ainsi. Ils se voient depuis plusieurs fois. L’orage est passé. La dernière fois, emportés par leur désir, ils se sont vus dans une tente. Ils s’embrassent, se serrent si fort. Ils passent des moments merveilleux. Des moments inoubliables. Allal la serre très fort, comme pour ne pas la perdre. Mais il l’a déjà perdu. À jamais…

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  13. Artisans de l'ombre Dit :

    13iéme partie

    Un moniteur jaloux, qui n’est autre que son cher cousin à qui il a trouvé un poste, est allé prévenir le directeur Mouskotcho. Ce dernier entre dans une colère noire.
    - Tu es sûr de ce que tu dis ?
    - Oui. Hier, ils étaient ensemble dans la tente… pendant longtemps !
    - Que sais-tu d’autre ?
    - Ils faisaient des choses pas catholiques, affirme le moniteur. J’ai tout entendu. Croyez-moi, je ne mens pas. C’est comme si c’était vous qui les aviez entendus et vus de vos propres yeux.
    Pendant toute la journée, le directeur ne fait aucune remarque. Allal vaque à ses tâches quotidiennes, ne se doutant de rien.
    Lors de la réunion du soir, après avoir préparé le programme du lendemain, Mouskotcho le regarde.
    En fait, tous les regards sont braqués sur lui.
    - Hier, Allal et Meriem ont abusé de notre confiance pour se retrouver dans une tente. Je n’entrerai pas dans les détails, poursuit-il.
    C’est honteux et indigne !
    Allal a l’impression d’être poignardé dans le dos. Il ne comprend rien. Il ne croit pas ce qu’il vient d’entendre. En parlant ainsi de lui et de Meriem, le directeur n’aurait pas pu trouver meilleur moyen pour le briser.
    Le jeune homme ne comprend pas pourquoi il a attendu d’avoir réuni tous les moniteurs et les monitrices pour en parler. Il aurait pu le faire dans la journée. Pourquoi ce
    scandale ?
    Il fallait qu’il agisse ainsi. Mouskotcho n’aurait pu laisser pareille occasion. Comment éteindre le feu de la jalousie éveillé en lui et en ceux des autres moniteurs sans les rabaisser ?
    Il lui est intolérable que deux êtres puissent s’aimer dans la colonie qu’il régit. Non, pas d’histoire d’amour. Même la plus innocente qui soit !
    Allal est tout retourné. Il a été touché dans son amour-propre. Il ne tolère pas qu’on ait pu vouloir salir Meriem et leur amour. Mais par respect, il n’ouvre pas la bouche. Il ne se défend pas.
    Pendant toute la nuit, il ne ferme pas les yeux. Il passe une nuit blanche en attendant que le jour se lève. Parce qu’il a décidé de partir, de quitter les lieux.
    Quitter La Pérouse alors qu’il croyait que leur histoire d’amour durerait toute la vie. Quitter Meriem, son unique amour. Son orgueil et sa fierté ont été touchés. Dès l’aube, il prend son sac. Toute la colonie dort encore sauf trois ou quatre petits enfants qui se sont réveillés très tôt, comme d’habitude.
    L’un d’entre eux, Mourad de Sidi Aïch, qu’Allal estime bien, vient vers lui et lui dit :
    - Sbah el khir moniteur. Où vas-tu à cette heure-ci ?
    Les yeux du jeune homme s’emplissent de larmes et le fixent tendrement. Il l’embrasse et lui répond :
    - J’ai un long chemin à faire.
    Mourad reprend :
    - Ce soir, quand tu rentreras, on chantera la chanson que tu nous as préparée ?
    Allal ne répond pas. Il sort de la colonie en silence. Tout le quartier voisin dort. Il s’arrête devant le portail de la villa de Meriem. Il constate que tout est encore fermé et même la Golf noire d’El hadj n’a pas quitté sa place. Il pense et veut frapper à la porte, faire réveiller sa bien-aimée, pour lui raconter tous les évènements de la veille mais il est trop fier. Il contemple la villa qui a abrité des heures heureuses pendant un moment avant de partir sans se retourner. Quand il arrive près de la maison de Saïd, il se rappelle les paroles d’une chanson qu’il aimait beaucoup. Une chanson de Charles Aznavour Il faut savoir. Il ne peut pas se retenir. Il fond en larmes comme un enfant…

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  14. Artisans de l'ombre Dit :

    15iéme partie

    Durant tout le voyage, il revit son histoire avec Meriem, scène par scène. Les bons moments, les mauvais. Son histoire n’est plus que souvenirs. Les morceaux d’un puzzle qu’il essaye de mettre en ordre. Il est inquiet sur leur devenir. Il a vraiment peur de l’avenir.
    L’année suivante, Allal refuse de retourner à La Pérouse mais son âme et son cœur s’y sont rendus. En fait, ils ne l’ont jamais quittée.
    Allal attend une nouvelle année pour accepter d’encadrer dans une colonie à Surcouf, village qui se trouve à quelques bornes de La Pérouse. C’est une superbe villa où une vingtaine de Français sont venus passés leurs vacances. Le jour de son arrivée, une surprise de taille l’y attend.
    - Ce n’est pas vrai ! s’écrie-t-il. Lui, ici !
    L’organisateur Malek, qui travaille pour la BEA, qui l’a engagé, ne lui a pas révélé le nom du directeur. Allal ne s’est pas douté une seule seconde qu’il le reverrait. En découvrant son identité, il n’a pas sauté de joie.
    - Je suis désolé mais c’est trop pour moi ! Je ne peux pas travailler avec lui…
    - Pourquoi ? demande Malek. Vous vous connaissez ?
    - Oui, je le connais trop bien. On ne s’entend pas, dit Allal.
    - Que s’est-il passé entre vous ?
    - Il m’a fait des problèmes monstres. Rien qu’en le voyant, je…
    Mais Malek insiste.
    - Tu ne peux pas partir. J’ai besoin de toi.
    - Non, non, je veux annuler notre contrat. Moralement, je ne serai pas bien, soupire Allal. Si j’avais su dès le début, je n’aurais pas signé.
    Malek ne veut rien entendre. Il s’en va trouver le directeur Mouskotcho et l’avise :
    - Il faut faire quelque chose. Allal est un bon élément, je refuse d’annuler son contrat !
    - Je vais lui parler.
    Allal est en train de prendre un café et de griller une cigarette lorsque Mouskotcho entre dans le séjour de la villa.
    - Malek m’a dit que tu comptes repartir.
    - En effet.
    - Écoute, le passé est le passé, poursuit le directeur. On peut très bien travailler sans s’accrocher. Je te laisserai tranquille, promet-il. Tu n’as rien à craindre.
    Allal ne dit rien. En plus de sa déception, il s’est attendu en le voyant entrer à ce qu’il lui présente ses excuses. Il n’en est rien. Il n’est pas venu s’excuser de lui avoir gâché sa vie amoureuse.
    - Écoute, je te prie de rester !
    Allal le fait non pas pour lui mais pour l’organisateur qui s’avère être quelqu’un de bien.
    Quelques jours passent. Les journées se ressemblent. Il s’ennuie malgré le beau temps, la mer et les filles sur la plage. Allal a sympathisé avec Chrif, le cuisinier. Il se confie beaucoup à lui. Chrif a déjà travaillé à La Pérouse et il connaît Meriem et sa famille.
    Il a été le seul à reprocher à Mouskotcho son geste déplacé.
    - Tu as eu tort de faire du mal à Meriem et à Allal !
    Aujourd’hui encore ils parlent de Meriem. Et lorsqu’elle apparaît à la plage en compagnie de sa sœur, Allal n’en croit pas ses yeux. Son cœur s’est arrêté de battre. Il ne peut plus penser à autre chose. Ces deux silhouettes, il les aurait reconnues entre mille. Il ne peut pas cacher sa joie. Meriem est devant lui, en chair et en os !
    Il remarque qu’elle est un peu fatiguée et plus silencieuse que d’habitude. Il sent qu’elle veut lui dire quelque chose et qu’elle n’ose pas…

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  15. Artisans de l'ombre Dit :

    16iéme partie

    Allal sent bien qu’elle a envie de lui dire quelque chose mais même si elle tarde avec sa sœur, avec eux, elle ne dit pas un mot de ce qui la tourmente. Elles restent près de deux heures. Quand elles parlent de rentrer à La Perouse, le nid d’amour et de chagrin, il a le cœur qui se serre d’émotion. Il aurait bien voulu les accompagner jusqu’à l’arrêt du bus mais il a tellement de mauvais souvenirs des « 3 chemins » qu’il préfère y renoncer. Il les regarde s’éloigner comme quelqu’un voit partir un bateau. Au fond, c’est le départ de leur histoire d’amour.
    Pas un jour ne passe sans qu’Allal et Chrif ne parlent de Meriem. Chrif a beaucoup d’estime pour elle. Il voit bien que son ami souffre.
    Ce dernier se tient souvent la tête entre les mains et dit :
    - Ya rabi kifach n’dir ? Blitni ou Khalitni wahdi ?
    Meriem le hante. Il n’a aucun répit. Son cœur le pousse à se rendre à La Perouse en cachette. D’où il se tient, il pourra voir toute la famille sauf sa sirène qui se fait rare, comme le mimosa. Elle lui manque terriblement. Il a des regrets. Il aurait dû les accompagner. Cela fait quelques jours qu’il ne l’a pas vue malgré ses tentatives de rapprochement. Il tient à la revoir coûte que coûte. Une occasion en or se présente.
    Il doit accompagner Fatiha, le médecin de la colonie, qui doit leur rendre visite. C’est l’occasion ou jamais de pouvoir approcher Meriem. Ils s’y rendent la nuit.
    Lorsque la voiture de service s’arrête devant la villa qui a abrité tant de souvenirs, Allal tremble d’émotion. Tous les souvenirs se réveillent en lui d’un seul coup. Il se rappelle son premier voyage, la colonie juste en face de lui, le jour de son arrivée, celui de son départ, le cœur meurtri à jamais. Il y a ces coins et ces recoins qui lui sont si chers. Il est encore plongé dans ses souvenirs lorsqu’il descend de la voiture. Là, il voit une scène incroyable pour lui car il n’y a jamais pensé. L’idée même ne lui a jamais effleuré l’esprit. Dans le jardin, il y a un couple en train de discuter à voix basse et semblant très intime. Ils sont adossés contre le capot d’une voiture, telle une scène de film d’amour. C’est Meriem et un jeune homme assez grand et mince. Dans un état second, Allal lui fit la bise après Fatiha. Il ne regarde pas le jeune homme et ne le salue même pas. Il suit rapidement Fatiha à l’intérieur de la maison pour souhaiter le bonsoir au reste de la famille.
    Il est dans un état d’âme indescriptible. En plus, il a senti dans le bonsoir d’“El Hadja » tant de froideur qu’il en est glacé. Elle l’a salué d’une façon qui ne trompe pas. Elle ne veut plus de lui ici. Il n’est plus le bienvenu. Il n’a plus le droit de mettre les pieds dans cette maison qui a vu grandir son amour. Mais il est là, coincé. Il subit cette torture qu’il le veuille ou non. Il suffoque. Il veut sortir. Il n’en peut plus. Il sent son cœur s’arrêter. Il a imaginé toutes les scènes possibles ainsi que tous les maux qu’un homme peut endurer sauf celui qu’il vient de subir devant la villa et là, maintenant, devant celle qu’il a toujours voulu pour belle-mère. Il réussit à sortir. Il n’est resté à l’intérieur qu’un court moment mais il lui a semblé que c’était une éternité. Il se jette sur le siège arrière de la voiture de service et dit au chauffeur :
    - Vite ! Démarre ! On rentre à Surcouf !
    - Il n’y a pas le feu derrière toi, répond le chauffeur. On attend d’abord Fatiha… Après, on va prendre les glaces que tu m’as promises si je t’emmenais à La Perouse ! Enfin, on rentre à Surcouf !
    Fatiha les a rejoints dans la voiture et ce dernier peut enfin démarrer. Allal est dans un autre monde. Il n’entend pas le reste de la discussion avec le chauffeur…

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  16. Artisans de l'ombre Dit :

    17iéme partie

    -Tu n’aurais pas dû faire la bise à Meriem, dit Fatiha, remuant le couteau dans la plaie alors qu’il s’est muré dans le silence, durant tout le voyage du retour. Elle était avec son fiancé… Elle n’a pas apprécié, même sa mère…
    Allal ne dit rien. Il n’a conscience que d’une chose, de sa douleur. D’ailleurs, elle poursuit :
    - Les gens changent… Le proverbe “loin des yeux, loin du cœur” dit vrai !
    Allal ne réplique rien. Il transpire beaucoup. Il se sent mal. Dès qu’ils arrivent, la première personne sur qui il tombe est Chrif, devant le portail de la villa. Ce dernier, au courant de sa visite, l’accueille avec sourire et lui dit :
    - Tu as vu Meriem ? Tu es content ? Comme ça, tu ne me casseras plus les pieds avec tes questions absurdes !
    Allal ne répond rien, passe son chemin, très mal en point. Il regagne sa chambre sans prononcer un mot puis s’allonge sur son petit lit. Il a l’impression d’être aspiré. Il ferme les yeux et le trou noir…
    Il fait un rêve étrange où il voit Meriem dans une longue robe de mariage noire, dans ses mains un bouquet de roses noires plus grandes que la normale. Cette vision, il ne cesse de l’avoir.
    Lorsqu’il ouvre les yeux, il se trouve dans une chambre dont les murs sont sales et dans laquelle les deux lits, près du sien, sont vides.
    Allal voudrait relever la tête mais il ne le pouvait pas. Elle pèse si lourd, si lourd…
    - Qu’est-ce que je fais ici ? Où suis-je ?
    Mais personne n’est là, pour lui répondre. Il voudrait se lever mais il se découvre en short et attaché à une potence de sérum. Personne ne vient dans sa chambre. Il ne comprend pas. Il est perplexe. Ce n’est qu’à 13 heures que Chrif entre, accompagné de sa femme et de sa sœur. Nora, la femme de son ami, est bouleversée en le voyant pâle, les yeux mi-clos. Elle se met à pleurer. Même Chrif ne parvient pas à retenir ses larmes. Elles coulent sur ses joues. Il lui demande :
    - Ça va ? Ça va ?

    Allal a une question qui lui brûle les lèvres.
    - Que m’est-il arrivé ? Où suis-je ?
    Chrif tente de le rassurer :
    - Tu es à l’hôpital Parnet depuis quatre jours ! Tu étais malade, très malade…
    Quelques minutes après entrent Fatiha et le directeur Mouskotcho. Celle-ci se sent un peu responsable de ce qui est arrivé. Elle finit par lui dire :
    - Ce n’est pas grave, juste un choc émotionnel… On allait prévenir ta famille mais maintenant que tu es revenu à toi, c’est bon signe ! Plus besoin de les prévenir…
    Le médecin de l’hôpital attendra qu’il soit mieux pour l’autoriser à quitter l’hôpital. Mouskotcho et le chauffeur, venus le chercher, lui demandent de rester quelques jours à Alger, en attendant qu’il se soit bien rétablit car il est encore très faible.
    Mais Allal refuse. Il prend le bus, l’après-midi, à destination de Constantine. De là, il prendra celui de Aïn Tit.
    Durant le voyage, il aura de nombreux malaises, surtout des vomissements. Il rentre chez lui, pâle et faible comme un soldat qui a échappé à la mort. Il revoit dans sa tête tout ce qui lui est arrivé…

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  17. Artisans de l'ombre Dit :

    18iéme partie

    Allal est rentré chez lui. Malgré les épreuves passées et son cœur meurtri à jamais, la vie reprend son cours. Le destin ne l’a pas épargné. Il a eu son lot de souffrances. Il a conscience d’avancer dans la vie à contre-courant.
    Heureusement pour lui, son travail lui permet de se détacher un peu. Juste un peu, car il ne peut s’empêcher dès qu’il voit le facteur de l’attendre, de lui dire bonjour, tout ceci dans l’espoir fou d’avoir un courrier de sa bien-aimée. Car malgré tout, il continue de l’aimer. Il espère qu’elle le surprendra, qu’elle lui reviendra.
    L’attente est longue et la déception n’arrange rien à sa situation. Il n’a plus aucun but dans la vie. Il n’est pas motivé. Meriem, La Perouse et Alger commencent à lui peser. Son quotidien est vide de sens. La nuit, il ne dort plus. Le jour, il est perturbé par son manque de sommeil.
    Mais ce n’est pas cela qui l’abattra. Il en faut plus pour qu’il baisse les bras. Il décide d’écrire une longue lettre. Pas à celle qui fait encore battre son cœur mais à son père. D’homme à homme. Il sait qu’il allait surprendre El hadj Mohamed El Habib.
    D’une main sûre, le cœur serré, au point de lui donner des sueurs, il écrit.

    “El hadj Mohamed El Habib,

    C’est bien à vous que je m’adresse. J’espère que vous aurez le temps de lire ma lettre jusqu’au bout.
    Je suis Allal, le garçon d’Aïn Tir qui a demandé la main de Meriem. Je n’avais pas assez de courage pour vous en parler. En plus, ce n’est pas dans nos traditions d’agir de la sorte. Mais, aujourd’hui, je n’ai plus honte.
    Je suis issu d’une famille très modeste, ni pauvre ni riche. Une famille qui ne connaît pas les vacances et le faste. On n’a rien mais on ne manque de rien. Une famille très digne. Je tiens à vous dire que j’aime Meriem et qu’elle est ma raison de vivre. J’ignore ce qui s’est passé mais je sais et j’en suis sûr, Meriem ne sera jamais heureuse avec un autre. Je peux lui apporter tout le bonheur qu’elle mérite.
    Elle est en train de commettre une grande erreur. Si je vous écris, c’est pour vous demander d’intervenir en ma faveur. Pour que vous soyez de mon côté. Je vous prie d’essayer de raisonner Meriem pour qu’elle change d’avis. Car je sais combien votre avis compte pour elle. S’il y a bien une personne au monde qu’elle écoutera, c’est bien vous. Avant qu’il ne soit trop tard. Car malgré tout, je garde espoir quant à un revirement de la situation.”
    Allal envoie la lettre le jour même. Il attendra des jours et des jours. Des semaines puis des mois sans que Mohamed El Habib ne prend la peine de lui répondre.
    Ne pouvant plus supporter de penser à Meriem, il décide d’aller effectuer son service militaire. Dans l’espoir de parvenir à oublier cette période de sa vie qui a pris l’allure d’un cauchemar sans fin au point de lui gâcher son quotidien. Sa vie aurait été bien plus simple et toutes ses difficultés n’auraient été rien si Meriem était à ses côtés.

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  18. Artisans de l'ombre Dit :

    19iéme partie

    Allal est affecté à Arzew, dans la section de l’artillerie lourde. L’ambiance militaire lui plaît beaucoup. Aussi, le fait de rencontrer des jeunes venus des quatre coins du pays…
    Cela ne l’empêchera pas pendant qu’il fait la sentinelle, dans les nuits froides d’Arzew, de penser à Meriem dont il est sans nouvelles, depuis des mois.
    “Peut-être qu’elle est déjà mariée, qu’elle est bien au chaud, en ce moment même, dans son lit, à côté de son mari ? Et toi, tu vas vers l’inconnu ! Accepte, se raisonne-t-il, d’obéir aux ordres, pour le moment, en attendant des jours meilleurs !”
    Après avoir accompli son service militaire, sa vie professionnelle reprend. Il aura deux relations, avec des filles de son âge, mais tout tourne court. Aucune d’entre elles n’est parvenue à lui faire oublier Meriem. Aucune femme ne lui arrive à la cheville.
    Un jour, alors qu’il est en train de déguster un verre de thé, à la terrasse de sa maison, une jeune fille assez grande, de taille mince passe puis s’arrête. C’est sa cousine Majda.
    - Bonjour ! lui dit-elle.
    - Bonjour.
    - Ça va ? demande-t-elle.
    _ Oui, ça va merci…
    Elle regarde en direction de la maison. Allal lui apprend que toute la famille est à une fête.
    - Mais toute la famille va bien ? demande-t-elle.
    - Oui, oui !
    Allal découvre que ce qui se dit sur Majda est vrai. Elle est réputée pour sa gentillesse et son calme. Sa façon de le regarder et de discuter lui fait réaliser qu’il la voit bien devenir sa femme.
    Dès qu’elle reprend son chemin, il appelle son cousin Ali, le frère aîné de Majda, et lui demande sans réfléchir une seconde :
    - Ta sœur est libre ou fiancée ?
    - Pourquoi ?
    - Si elle est libre, je voudrais la demander en mariage, lui dit-il. Je suis sérieux… Je n’ai que de bonnes intentions.
    - Alors, mabrouk aâlik !
    Quelques mois après, le mariage a lieu. La cérémonie est exceptionnelle. Allal n’a pas voulu faire de cortège. La mariée acceptera de marcher jusqu’à chez lui (environ 700 m), entourée de jeunes filles et de femmes qui lançaient des youyous. Un cortège des années trente qui plut à tout le quartier. Allal, ce jour-là, ne portera pas de costume parce que l’idée d’un grand cortège et du costume lui a rappelé les promesses faites à Meriem, dans leur projet de mariage.
    Parmi ses invités, il y a Naoui. Ils sont restés plus de deux heures, en tête-à-tête. Ils ont parlé de beaucoup de choses, surtout de son amour de toujours, Meriem.
    Naoui tente de le raisonner.
    - Il faut penser à l’avenir ! Oublie le passé ! Garde les plus beaux souvenirs et chasse de ton esprit les mauvais ! Aujourd’hui, une nouvelle vie commence pour toi…
    Mais Allal ne peut s’empêcher de lui demander :
    - Tu penses que Meriem s’est
    mariée ?
    Naoui lève les mains en disant :
    - El ilmou Lilah !
    Allal reconnaît que son ami a raison. Une nouvelle vie commence pour lui et Majda. Pourquoi river son regard sur le passé ? Puisqu’il a filé.
    Chacun a fait sa vie, de son côté. Leur histoire d’amour incompris et fou dont aucun n’est ressorti fort, blessé dans leur âme. Il leur suffit de regarder en eux pour voir que la plaie est encore là.
    Car, trente ans après, les souvenirs sont encore là. La douleur et cet amour de jeunesse aussi. Le destin a été injuste. Leur histoire où il n’y a pas de héros, juste des victimes de leur jeunesse folle. Allal, aujourd’hui encore, ne parvient pas à l’oublier…

    A. K.
    Fin

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