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El ghorba -La nouvelle de Adila Katia

9 mai 2012

Adila Katia, EXTRAITS

Avertissement : cette nouvelle véridique a connu des changements de prénoms, de professions et de noms des villes afin de respecter l’anonymat. Toute ressemblance serait une pure coïncidence.

1ere partie

On était au printemps. Le soleil brillait au-dessus d’Alger, diffusait des rayons chauds, pareils à des caresses bienfaisantes. Les habitants de la capitale l’accueillaient avec joie, l’hiver avait été sec, froid et sans pluie. Quant à la neige, ils ne l’avaient pas vue depuis des années.
Avec avidité, l’homme aspira une profonde bouffée de cet air d’Alger, inimitable, léger, grisant et plein de senteurs mêlées.
Un air duquel il avait rêvé depuis quinze ans, qu’il était heureux de retrouver après tant d’années, passées là-bas, fi bled ennass, comme il aimait le dire, à  l’étranger.
Non, Alger ne se retrouvait nulle part ailleurs. Aucune ville au monde ne lui ressemblait. Aucune n’avait sa chaleur, attachante, obsédante qui suivait son enfant partout où il se rendait. Une chaleur qui le gardait éveillé les nuits d’été, ces nuits où la solitude se faisait plus pesante. Ces nuits où il prend conscience de ce qu’il n’a plus, de ce qu’il a perdu, de ce qu’il ne retrouvera nulle part ailleurs. Sauf à Alger, chez lui et parmi les siens.
Dieu, qu’il était heureux d’être ici. Le printemps avait mis du vert sur les arbres, sur les balcons. Les douces senteurs des fleurs aux couleurs vives le grisaient.
Le trottoir s’avérait être trop étroit pour contenir ses femmes en hidjab vaquant à leurs occupations, ses jeunes hittistes à la recherche d’un boulot temporaire ou attendant de voir passer l’élue de leur cœur, sans oser sans approcher, de crainte de s’attirer les foudres d’un père, d’un frère ou d’un oncle. Ça pouvait se terminer par une bagarre.
Le seul perdant si pareille situation avait lieu, était la jeune fille si elle était issue d’une famille conservatrice.
Sa famille la séquestrerait, redoutant d’être déshonorée. La jeune fille n’étudiera plus, ne travaillera plus. Elle restera à la maison à tuer son temps entre le ménage, la cuisine et l’éducation de ses petits frères et petites sœurs qu’aura eus sa mère, sans compter, sans songer à ce qui adviendrait d’eux. Surtout d’elles, ses filles qui n’ont pour unique horizon, que les murs de l’appartement et les volets fermés, condamnés en l’absence d’homme à la maison.
Heureusement que toutes les familles n’étaient pas conservatrices et aussi étroites d’esprit sinon les rues d’Alger n’auraient pas ce parfum qui donnait la fièvre. Ce parfum d’amour et de mystère que l’on trouvait dans le regard des jeunes filles aux balcons fleuris.
C’était le printemps et le temps de s’embellir, de se parer de jolies couleurs, d’étaler sa jeunesse. Elle passerait aussi vite que le printemps. Cette jeunesse libre se promenait, certains passaient d’un pas dansant, les cheveux soulevés par la légère brise de mer.
Il y avait quinze ans que Krimo n’avait pas marché sur les rues du square Port Saïd. Quinze ans qu’il n’avait pas senti le poisson frais. Il était heureux d’être ici même s’il était revenu amer, déçu, à bout de résistance.
Pourquoi avait il écouté cet appel qu’il croyait être celui de l’aventure ? Un appel qui l’avait mené en enfer.
Un enfer que les supplications de sa mère n’avaient pu lui épargner. Elle avait tout fait pour tenter de le retenir ici, au pays.
- Si je pars, avait-il dit en essuyant les joues de sa mère en larmes, c’est en grande partie pour toi… Je veux te rendre ce que tu as fait pour moi… Tu t’es sacrifiée pour moi…Je veux que tu sois riche ! Que tu puisses acheter toutes ses robes qui te font envie, au lieu d’en faire pour les autres ! Je voudrais t’offrir toutes les choses que tu n’as jamais pu avoir !
- Mais, mon petit, mon trésor, je n’ai pas eu de robes quand j’étais jeune, ce n’est pas maintenant que j’en ai besoin ! Tout ce que je veux, c’est ton bonheur et je ne suis heureuse qu’en ta présence !
- Je te promets de vite revenir !
Le cœur meurtri, elle avait su qu’elle ne pourrait jamais le retenir. Elle avait reconnu dans les yeux de son fils la même flamme qui habitait le regard de son mari lorsqu’il lui avait annoncé  son départ.
- J’en ai assez de cette misère, avait dit Akli. Pour toi et notre fils, je veux devenir riche et ce n’est que là bas, que je le deviendrais…fi bled ness, j’aurais ma chance !
Je m’en sortirais ! Je te le jure !

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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25 Réponses à “El ghorba -La nouvelle de Adila Katia”

  1. Artisans de l'ombre Dit :

    2eme partie

    Keltoum n’avait rien pu faire, pour le retenir. Il était parti. Qu’aurait-elle pu faire, pauvre femme avec sa seule tendresse et sa soumission pour lutter contre cette flamme qui était en lui et qui exigeait ce départ vers ce mystérieux ailleurs, de l’autre côté de la mer ? Mais fi bled ness, son mari n’aura pas sa chance.
    Akli n’en était jamais revenu. Il était mort là-bas, d’une étrange maladie dont elle ne connaissait pas le nom. Elle s’était désormais consacrée à son fils, son unique enfant.
    Elle savait coudre et, peu à peu, s’était constituée une fidèle clientèle qui lui permit d’élever son enfant. Elle désirait qu’il devienne avocat ou médecin mais à sa grande peine, bien avant de terminer ses études, il fut pris de la même folie que son père.
    Il avait décidé à l’âge de vingt ans de fuir son horizon familier pour tenter sa chance là-bas, de l’autre côté de la mer…
    Quinze ans. Krimo avait demeuré quinze ans, là-bas où il espérait gagner ce qui leur manquait : l’argent.
    Pour vivre, il fit tous les métiers ; tour à tour, plongeur dans un restaurant de nuit, serveur, gardien dans une petite entreprise avant de devenir l’homme de confiance du patron. Ce dernier avait besoin d’un garçon courageux, pour aller chercher ses courriers et colis.
    Krimo l’accompagnait parfois dans ses sorties nocturnes ignorant le danger auquel il s’exposait. Le jeune qui l’avait précédé dans ce poste et qui avait démissionné, le mit en garde. Il refusa de démissionner. Il craignait de se retrouver au chômage et il était très difficile de pouvoir se dénicher un travail aussi avantageux. Il vivait chez son patron. Quand il lui arrivait de ne pas sortir, il surveillait les alentours de la propriété avec deux autres gardes.
    Comme l’avait averti le jeune à l’âme charitable, il risquerait sa vie en cas où le patron serait ciblé ou si quelques voleurs tentaient de cambrioler la villa ou de mettre à sac l’entreprise, Krimo lors d’une tournée reçut deux balles.
    Ses compagnons l’abandonnèrent au détour d’une ruelle. S’il ne mourut pas, ce fut parce qu’une jeune femme en le voyant, n’hésita pas à aller appeler une ambulance et la police.
    Si le jeune homme raconta la vérité, sa version des faits, expliquant qu’il travaillait pour un privé qui lui donnait le gîte et le couvert, ce ne fut pas le cas de son employeur qui affirme n’avoir aucun étranger parmi les gardes de corps et parmi l’équipe de service chargé de la surveillance de l’entreprise.
    La police crut ce dernier et Krimo n’avait aucune preuve matérielle. Ces affaires avaient été retrouvées près de lui et pas un sou.
    Il l’apprit après avoir passé quelques jours, entre la vie et la mort. Les balles reçues en pleine poitrine avaient pu être extraites. L’une d’elles avait endommagé le tiers inférieur du poumon droit.
    Quand la police fut convaincue qu’il s’était définitive penché du côté de la vie, l’enquête fut remise entre les mains de la justice et le jeune homme fut condamné à une année de prison, étant en situation irrégulière.
    Krimo resta plusieurs semaines à l’hôpital. Il y fit la connaissance d’une infirmière : Héloïse. Il n’y eut point d’amour entre eux mais beaucoup d’amitié. Ce fut avec sa complicité qu’il put s’enfuir de l’hôpital où il était gardé.
    Elle l’emmena chez elle et le cacha. Elle s’occupait de lui et tenait à ce qu’il ne parte en Belgique ou en Allemagne qu’une fois remis de ses blessures.
    Héloïse lui apportait chaque soir les médicaments dont il avait besoin et une soupe du restaurant du quartier. La jeune femme n’aimait pas cuisiner. Une fois remis, Krimo prit contact avec son cousin installé à Berlin.
    Héloïse qui avait des amis parmi les agents de sécurité lui demanda d’attendre un peu, que leur surveillance se relâche un peu.
    Les esprits s’étant calmés, Krimo quitta sa cachette et ne partit pas en train à Berlin. Héloïse prit un congé d’une semaine. Ils s’y rendirent en voiture. Ils ne rencontrèrent aucun problème sur les routes et aux frontières franco-allemande.
    La jeune femme resta deux jours chez le cousin. Rédha l’avait invitée à se reposer avant de repartir.
    Krimo ne la revit plus. Il lui écrivit une fois une carte mais il n’eut aucune réponse…

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  2. Artisans de l'ombre Dit :

    3eme partie

    Rédha lui trouva un petit boulot. Au bout de quelques mois, il vit sa situation régularisée. En ayant les papiers en règle, il loua une chambre dans un foyer où il y avait des Turcs et des Yougoslaves. Il aurait préféré vivre avec des gens originaires du pays, du Maroc ou de Tunisie. Il ne se serait pas senti aussi étranger parmi ces gens que n’unissaient ni la langue ni la religion. Krimo voyait rarement son cousin qui résidait dans une autre ville. Comme il vivait dans un petit appartement et que sa famille était nombreuse, il avait choisi de partir avant de se sentir de trop. Rédha ne pouvait pas faire plus pour lui ; il l’avait hébergé malgré l’exiguïté de son appartement et lui avait débrouillé un travail dans une manufacture de chaussures.
    Cela ne lui rapportait pas beaucoup, juste de quoi vivre. Il ne resta qu’un pas à franchir pour être dans la misère. Le peu d’argent économisé servait aux soins. Krimo avait fréquemment de la fièvre, elle le minait. Il n’avait plus aucune force, aucun courage.
    Dès lors, il ne vécut plus que dans l’espoir de retourner en Algérie ; mais pour rentrer, il fallait beaucoup d’argent et il n’en avait pas.
    Quinze ans ! Quinze ans de rêves et d’espoirs et de regrets, en plus de la douleur d’avoir appris la mort de sa mère. À la longue, son cousin Rédha lui donna de quoi se payer un billet d’avion.
    À Alger, il retrouva avec ivresse, tristesse et peine le petit appartement où il avait vécu avec sa mère, ses costumes qu’elle avait elle-même confectionnés et qui étaient devenus trop petits, son ambition déçue d’étudiant pauvre.
    Il retrouva aussi Port Saïd, ce chaleureux printemps. Krimo avait conscience de tas de choses. Il avait trente-cinq ans. La vie ne s’était pas arrêtée à ses échecs. Il était soulagé et heureux d’être là. Il savait que ce serait difficile de se faire une place ici mais il tiendrait le coup. Il le fallait…
    Le jeune homme était allé au cimetière où était enterrée sa mère Keltoum. Il passa près d’une demi-heure à enlever les mauvaises herbes qui avaient grimpé sur la tombe.
    Il planta des immortelles, et une fois satisfait du travail accompli, il s’assit, à genoux. Il posa son front sur le bord de la tombe à l’endroit où devait se trouver la main de sa défunte mère.
    Il pleura longtemps. Au début, il n’avait ressenti qu’un pincement au cœur. Maintenant, il avait l’impression qu’une main invisible avait saisi son cœur et qu’elle voulait l’étouffer.
    Il souffrait. Sa mère était restée dans sa misère, elle l’avait supportée durant toute sa vie, particulièrement pour lui. Elle s’était privée pour qu’il mange à sa faim, pour qu’il ne manque de rien. Elle avait usé ses yeux en travaillant tard la nuit. Tout était pour lui, la bonne nourriture, les beaux habits qu’elle confectionnait. Elle ne se soignait jamais. Le seul, à ses yeux, à avoir droit aux soins d’un médecin, c’était lui, son unique enfant, ce trésor de chair et d’os.
    Le cœur serré, il se rappelle que pour qu’il puisse aller en colonie de vacances, elle avait confectionné de nombreuses robes gratuitement pour la famille du directeur du centre quand il eut l’idée de l’emmener.
    Que n’avait-elle pas fait pour lui ? Que n’aurait-elle pas fait pour qu’il soit heureux ?
    Krimo avait très mal. Elle avait quitté ce bas monde dans la solitude et la misère. Il n’avait pas pu tenir ses promesses. Il ne l’avait pas rendue riche ni heureuse. Il n’avait rien pu lui rendre.
    Il n’avait pas peiné pour elle, ne serait-ce une heure. Il n’avait pas pu la soulager. Elle avait toujours refusé qu’il l’aide, lui demandant de s’adonner entièrement à ses études, et que c’est dans ses réussites qu’elle trouvait sa récompense. Elle avait toujours souhaité qu’il devienne avocat et qu’il n’eut jamais à connaître le besoin et la maladie.
    Elle avait cru que ses rêves seraient réalité quand il eut son bac et qu’il entra à l’université. Il allait étudier le droit. Il serait cet avocat dont elle avait toujours rêvé. Elle terminerait ses jours tranquilles. Elle broderait les robes de celle qu’il voudra pour femme. Ce ne serait pas elle qui la choisirait mais lui. Il rencontrerait certainement la femme de sa vie à l’université. Elle serait peut-être elle aussi avocate ou médecin. Ils se fréquenteront avant le mariage. Ils seront heureux. Et elle aussi, avec eux…
    Mais si les choses se passèrent en grande partie ainsi, Krimo ne put se fiancer avec l’élue de son cœur Ferroudja.

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  3. Artisans de l'ombre Dit :

    4éme partie

    Ferroudja était une belle fille brune, au regard noir plein de rêves. Des yeux qui avaient ensorcelé Krimo. Il l’aimait comme un fou.

    Elle étudiait la psychologie. Elle ne voulait pas ouvrir un cabinet mais seulement se servir de ses connaissances dans les problèmes qui lui seraient posés par ces élèves. Ferroudja voulait alors être enseignante dans un lycée.

    Ils s’aimaient. Tout leur paraissait simple. Ils se marieraient après les études. Sa mère Keltoum était heureuse, elle appréciait beaucoup la jeune fille.

    Car Ferroudja venait souvent la voir. Keltoum avait poussé son fils à rencontrer sa famille et à mieux connaître son père, pour que ce dernier fût convaincu de son sérieux et de sa sincérité.

    Le père de Ferroudja était un riche commerçant et, comme il le dit à Krimo et à sa mère, il destinait sa fille à une famille riche et non pas à une pauvre qui, pour subsister, devait rester dix-huit heures devant sa machine à coudre.

    Leur réveil fut brutal. Krimo commença à connaître les affres de la séparation, car Ferroudja ne revint plus à l’université. Elle était partie ailleurs avec sa mère pour la surveiller.

    Le jeune homme fit tout pour savoir où elle pouvait être. Mais ce fut impossible.

    Il avait le sentiment de l’avoir trahie, car si pour leurs familles ce n’était que le début d’un amour, pour les deux jeunes ils avaient été si sûrs de leurs sentiments qu’ils s’étaient donné l’un à l’autre. Ils avaient été bien plus loin que n’avaient pu penser leurs parents.

    Quand il en parla au frère de Ferroudja, cela se termina par une bagarre.

    Ils furent emmenés au commissariat, et là il expliqua pourquoi ils en étaient arrivés aux poings. L’affaire passa en justice et il fut condamné à trois mois de prison et à une amende.

    Krimo fit appel mais il n’eut pas gain de cause. Ce fut peut-être en perdant Ferroudja, l’amour de sa vie, qu’il songea à partir à l’étranger. Il était allé en prison et sa mère avait payé pour lui l’amende. Sa défunte mère Keltoum avait tenté de le raisonner. Il n’avait pas besoin de partir. Il pouvait reprendre ses études et réussir sa vie. Mais Krimo était alors décidé, il préféra prendre sa valise. Il se trouverait un travail en France et s’enrichirait plus qu’eux, pour les narguer. Le bonheur lui était passé sous le nez, la faute à sa modeste condition. Il partit plein de rêves et de résolutions. Seulement la chance n’était pas là.

    Il avait tout perdu en partant. Peut-être qu’avec un peu de force et de volonté, il regagnerait tout le temps perdu. Il achèverait ses études et se ferait une situation honorable. S’il avait écouté sa mère, il ne serait pas, à trente-cinq ans, sans situation, avec cet air minable, sans femme, même s’il n’avait pas pu épouser Ferroudja. Mais n’était-ce pas elle, là-bas ?

    Krimo crut défaillir…

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  4. Artisans de l'ombre Dit :

    5eme partie

    Krimo battit plusieurs fois des paupières. Il n’arrivait pas à y croire. Était-ce bien elle, Ferroudja ?

    - Voici votre commande, dit le serveur avec un sourire, tout en déposant devant lui une tasse de lait et un morceau de tarte à la fraise.

    Krimo le regarda, étonné. Il n’avait pas commandé de gâteau. Il ignorait que les consommateurs de ce salon de thé étaient contraints à prendre un gâteau.

    Il y avait à peine cinq minutes depuis qu’il s’est attablé à la terrasse, pour avoir une vue sur la rue et sentir le soleil sur sa peau.

    Le cœur battant sourdement, il risqua un autre coup d’œil tout en faisant mine de goûter son lait.

    Il ne fit que tremper ses lèvres. Il se serait étranglé s’il l’avait avalé. Il sentit sur son front une sueur froide. La main tremblante posée sur la table, il eut la force de fouiller dans la poche de sa veste à la recherche d’un mouchoir. Mais il ne le trouva pas tout de suite. Il dut fouiller dans toutes ses poches. Entre temps, la sueur lui dégoulinait jusqu’au cou, dans le col de sa chemise.

    - Vous vous sentez mal ? lui demanda un jeune assis à la table d’à-côté. Vous avez un problème cardiaque ? Vous êtes diabétique ?

    Krimo eut l’ébauche d’un sourire en secouant la tête. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Pourquoi être aussi faible à un moment où il devait se montrer plein d’assurance ?

    Il saisit le verre d’eau et le but d’un trait. Il avait l’impression qu’on le regardait. Plus précisément Ferroudja et l’homme qui l’accompagnait. Était-ce vraiment elle ? Et lui, qui était-il ? Son mari ? Un ami ? Travaillait-elle ? Où ? Avait-elle des enfants ? Était-elle heureuse ? L’avait-elle oublié ? Pensait-elle de temps à autre à lui ?

    Comment avait-elle vécu leur séparation ? Avait-elle souffert autant que lui ? Qu’était-il pour elle maintenant, quinze années après leur séparation ? Rien… ou un vague souvenir. Non ! songea Krimo en se sentant rougir subitement. Il ne pouvait être qu’un vague souvenir. Ils s’étaient aimés. Il avait été le premier pour elle. Cela aurait dû bouleverser sa vie…

    Il se tourna une nouvelle fois et arrêta son regard sur ce profil de femme, quelques tables plus loin. Serait-ce Ferroudja ? Le même profil court, ce petit nez d’enfant, ce chignon noir sur la nuque.

    Quand la femme tourna la tête, Krimo eut l’impression de recevoir un coup. Non, ce n’était pas elle.

    Celle-ci était plus jeune et moins belle que Ferroudja. Certes, elle lui ressemblait étrangement mais ce n’était pas elle.

    Elle n’avait pas des yeux noirs, brillants. Il s’était plu à lui dire que son regard était pareil au ciel obscure où les étoiles brillent. Des yeux d’amour…

    Krimo s’efforça au calme et but lentement sa tasse de lait. Son cœur battait avec force ; la déception le déchirait comme lors de ses nuits de solitude où il comptait tout ce qu’il avait perdu, tout ce qu’il aurait pu avoir si la chance avait été de son côté.

    Le cœur bouleversé, il se rappelait la tendre façon qu’elle avait de pencher la tête, de cligner des yeux, ne laissant que deux rayons de lumières s’en échapper lorsqu’il mettait sa main sur sa nuque.

    Elle avait été son premier amour. Il avait été son amant. Dieu, que n’aurait-il pas donné pour se marier avec !

    Quinze années qu’il ne l’avait pas vue et il en mourrait d’envie ! Qui pourrait l’aider, le guider ? Il ne voulait que des nouvelles d’elle. Il se contenterait de la voir de loin, à son insu. Il ne ferait rien qui puisse lui nuire, surtout si elle avait fait sa vie. Il l’aimait trop pour envisager de la peiner.

    Krimo avait cru, en s’exilant quelques années, pouvoir devenir riche, revenir pour narguer le père et les frères de Ferroudja, et parce qu’il serait plus fort et plus riche, ces derniers se seraient courbés devant lui, lui remettant le trésor humain qu’il convoitait depuis des années. Le rêve…

    Mais que dire et que faire puisque la fortune se refusait à lui ?

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  5. Artisans de l'ombre Dit :

    6eme partie

    En France et en Allemagne, il avait mené une vie de misère. De nombreuses Allemandes et Turques avaient tenté de l’accrocher, mais Krimo n’avait accepté que les relations et liaisons sans lendemain. Il aurait pu se marier avec l’une d’elles, mais jamais il n’avait eu la force morale d’accepter l’idée même qu’une autre que Ferroudja puisse devenir sa femme officiellement. Son image était toujours présente en lui. Elle ne s’était pas effacée avec le temps. Il avait fallu ce profil aperçu à la terrasse d’un salon de thé pour que surgissent en foule d’anciens souvenirs.

    Krimo porta la main en respirant profondément sur la douleur aiguë localisée entre les côtes.

    Qu’était-elle devenue ? Mariée sans doute, avec trois, quatre enfants… Il eut un sourire amer. Il ne devait plus être, dans son souvenir, qu’un personnage, un incapable, un rêveur.

    Il secoua la tête, comme pour chasser cette image. Il appela le serveur, régla ses consommations bien qu’il n’eut pas touché au gâteau et s’en alla. En tête, il avait une idée pour retrouver Ferroudja. Il n’aurait pu en trouver de meilleure…

    - Ah !… la voici…

    Krimo l’avait soupiré. Depuis quatre heures déjà qu’il fouillait dans ses cahiers et livres d’étudiant qu’il avait abandonnés et que sa défunte mère avait conservés comme des biens précieux.

    Il avait eu beaucoup de difficultés pour retrouver l’adresse d’un ancien camarade de classe. Il y avait aussi deux numéros de téléphone.

    Il sortit et entra dans un taxiphone. Il dut attendre un peu, les trois téléphones étaient retenus par une jeune fille et deux vieux qui devaient être durs d’oreille, puisqu’ils criaient la plupart du temps.

    Comme la jeune fille ne pouvait plus entendre son correspondant, elle raccrocha en envoyant un regard courroucé aux deux vieux avant d’aller régler sa communication.

    Krimo va s’enfermer dans la cabine. Le doux parfum de la jeune fille était encore présent. Il composa le premier numéro, il était erroné. Avec le deuxième, il ne fut pas déçu. On décrocha et la voix d’une vieille femme lui parvint.

    - Allô ? Bonjour…

    - Bonjour, fit-elle, attendant la suite, elle devait être habituée à répondre et à appeler celui ou celle qu’on demandait au téléphone.

    - Voilà, je suis un ami de Rachid… Est-ce qu’il est là ?

    - Qui le demande ?

    - Krimo G…, je reviens d’un voyage, dit-il avant de mentir. Je lui apporté les ouvrages qu’il m’a demandé…

    - Vous n’avez qu’à l’appeler à son cabinet, répliqua-t-elle.

    Il se boucha une oreille. Le vieux d’à côté criait un peu plus fort, visiblement en colère.

    - J’ai perdu mon carnet… Vous seriez aimable de m’aider…

    A l’autre bout de la ligne, la vieille femme se mit à parler avec quelqu’un d’autre. Il y eut un petit bruit puis la voix très grave de Rachid résonna à son oreille.

    - Krimo ? C’est bien toi… Je rentrais quand tu as appelé… Tu vas bien ?

    - Oui et toi ?

    - Hamdoullah… Et si je te disais que je te croyais mort ?, lâcha Rachid très surpris, après tout ce temps et ce silence…

    - Il y a eu aussi des jours où je le croyais aussi, répliqua-t-il.

    - Tu as eu des aventures ?, voulut savoir Rachid.

    - Rien qui vaille la peine, soupira Krimo qui dut répéter, les vieux d’à côté ne se gênant pas. La misère comme on n’en imagine pas dans le tiers monde ! La solitude…

    - Tu as fait fortune au moins ?

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  6. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 7eme partie

    -Non, avoua Krimo. Kheddam chahriya, la plupart du temps. J’ai perdu quinze ans de ma vie… J’ai sans doute provoqué la mort de ma mère en la chagrinant et j’ai raté bien des choses… Ne parlons plus de moi, mais de toi et des autres. Qu’es-tu devenu ?

    - Avocat comme prévu, lui apprit Rachid. Un cabinet qui marche bien. Marié à Souad… tu la connais, elle faisait médecine… Deux garçons… le bonheur. Une vie tranquille, quoi !

    - Et Norredine ?

    - Marié lui aussi… Médecin dans un petit village à l’est du pays… On se voit rarement, lui confia-t-il. On est très pris par nos familles et notre travail !

    - Et Karima ? Celle qui étudiait médecine…

    - Elle est morte d’une tumeur au cerveau ! Allah irhamha !

    - Allah irhamha, si jeune, soupira-t-il.

    Le nom qui était dans son cœur et qui lui brûlait la langue, Krimo n’osait pas le prononcer tout de suite. Il ne se sentait pas l’audace, même s’il demandait après les autres, uniquement pour remonter jusqu’à elle. Rachid et Ferroudja avaient été très amis autrefois avant qu’elle ne fasse sa connaissance. Il en avait même été jaloux parfois.

    - Et Ferroudja ? demanda-t-il enfin, la gorge serrée. Mariée aussi, je suppose ?

    - Oui, elle l’a été durant trois années, puis elle a divorcé, lui apprenait Rachid. C’est dommage, avec une fille en plus… Toujours aussi belle, plus qu’avant à mon avis… Dommage qu’elle n’ait pas pu terminer ses études, elle aurait été très loin !

    - Ah… Elle a… elle est divorcée ? Tu en es sûr Rachid ?

    - Oui… il n’y a pas deux mois que je l’ai vue… Tu te rappelles, elle a abandonné ses études brusquement… pour être mariée au fils d’un ami de son père… Elle n’a pas été heureuse la pauvre… Si sa famille avait accepté ta demande en mariage, elle ne aurait pas été dans cette situation maintenant ! Je me rappelle combien vous vous aimiez !

    - Tu ne sais pas où…

    - D’après ma femme, elle est dans l’enseignement, dans un CEM, poursuit Rachid, alors que Krimo ne sentait plus son cœur battre depuis qu’il la savait libre. Elle occupe aussi un logement de fonction…

    - Je voudrais la revoir, s’entendit-il dire. Elle est à quel collège ?

    - Attends, je demande à ma femme !

    Krimo sortit un carnet de sa poche et écrivit le nom de l’établissement. Il le remercia chaleureusement et promit de passer prochainement à son cabinet.

    Il était si heureux qu’il s’oublia, qu’il serait resté à rêvasser, si un jeune n’avait pas frappé à la vitre de sa cabine, lui demandant s’il avait terminé.

    Mais oui, il en avait terminé avec le téléphone. Il lui restait autre chose à faire. Aller trouver ce quartier qu’il ne connaissait pas et dont il n’avait jamais entendu parler. Il avait envie de s’y rendre maintenant. Certes, il allait faire nuit. Elle devait être rentrée de son travail, Krimo ne pouvait pas attendre plus. Quinze ans, c’est long, surtout si on a connu les affres de l’amour et de la séparation.

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  7. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 8eme partie

    C’était une petite ruelle. Sans l’aide de quelques passants, Krimo ne l’aurait pas située et trouvée.
    Ferroudja habitait un immeuble ancien. Les boîtes aux lettres n’en portaient que le nom. Il fut chanceux pour lui, que sur les portes furent écris les noms, sur des cartes de visite.
    Quand il arriva à celle de Ferroudja, il avait le cœur qui battait follement. La main tremblante, il appuya deux fois sur la sonnette.
    Une poignée de secondes passa avant qu’une jeune femme vint ouvrir en baissant les manches de son chemisier qu’elle avait relevées jusqu’aux coudes.
    Ferroudja le regarda un moment sans le reconnaître. Quinze années d’aventures et de souffrances avaient durci les traits du beau visage brun de Krimo, l’avaient rendu amer. Son front était plissé marqué par les épreuves. Mais son regard noir et vif n’avait pas changé.
    En une seconde, elle pâlit.
    - Oh… Krimo !
    Dans l’entrée, ils se regardèrent en silence. Il retrouvait toute la beauté des traits de la jeune femme, ses grands yeux noirs, ses longs cheveux noirs libérés sur le dos, sa bouche aux lignes douces et pleines avec une moue.
    - Toi, dit elle dans un souffle de sa voix sensuelle, rompant péniblement le silence, je pensais ne jamais te revoir !
    -Je suis quand même revenu…Tu es surprise. J’ai changé, n’est ce pas ?
    -Beaucoup, en effet !
    -Est-ce que je peux entrer ?
    Ferroudja rougit, hésita un peu avant de s’effacer pour le laisser entrer.
    -Tu ne pourras pas t’attarder, dit-elle. Je ne veux pas avoir de problèmes !
    -Et ton père ?demanda-t-il.
    -Il est mort, lui apprit Ferroudja.
    -Je… Je suis heureux d’être là…de te revoir…
    La main de Ferroudja se leva et très légère, elle passa sur les fines rides de son front et suivit les deux lignes fines et creuses qui marquaient le beaux visage de Krimo comme une ciselure et qui, en lui enlevant cet air de jeunesse qu’il avait autrefois, lui donnaient plus de maturité, de charme aussi.
    Comme elle l’avait aimé !
    Sa main se retira vivement comme si elle avait été brûlée au contact de sa peau, de son visage.
    Quinze années ne passent pas sur un être humain sans le charger de quelques fardeaux et rancune.
    -Tu as souffert ? demanda-t-il.
    - Comme toutes les femmes, répliqua-t-elle, amère. Qu’on soit riche ou pauvre, instruite ou analphabète, en ville ou dans une région isolée, les responsables des échecs, du déshonneur, du déchirement d’une famille, ce sont nous ! Tout nous tombe sur le dos… On ne nous pardonne rien… En premier d’être née fille, en deuxième de vouloir être meilleure que l’homme, le “mal”… le mâle… On ne pardonne pas à une femme de réussir, d’être à la hauteur, d’être indépendante et responsable… Dès que l’une a toutes ces qualités, elle est montrée du doigt et maudite !
    Ferroudja avait parlé d’un ton sec, hostile, plein de reproches. Krimo se sentit visé. Il en eut mal et se défendit.
    - Notre société est ainsi faite… Je n’y suis pour rien ! Je ne peux pas la changer… Moi-même, j’ai souffert… Elle ne m’a pas fortifié mais affaibli et rejeté !
    - Excuse moi… je suis fatiguée et ton retour me surprend et me bouleverse, murmura-t-elle. J’ai tellement souffert que je m’en prendrais même aux oiseaux, pourtant je ne voudrais pas être méchante !

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  8. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 9eme partie
    Par :

    RéSUMé : Krimo se rendit à l’adresse. Ferroudja habitait un vieux bâtiment. Il la surprit en frappant à sa porte. Elle le regarda un moment, sans le reconnaître. Quinze années d’aventures et de souffrances avaient durci les traits de son beau visage. Elle ne pensait jamais le revoir. Combien elle l’avait aimé…

    -Je te comprends… Tu t’es mariée, m’a dit Rachid… C’est vrai que tu as divorcé ?
    - C’est vrai, j’ai été mariée à un ami de papa durant trois longues années, précisa-t-elle, les yeux noirs brillants de larmes. Je me disputais chaque jour avec mon mari et sa mère pour être répudiée… Seulement quand j’allais à la maison, papa me frappait et me ramenait chez mon mari… J’ai dû attendre qu’il meure pour pouvoir me libérer… J’ai quitté définitivement mon foyer. J’ai pu divorcer !
    - Tu as eu une fille ?
    - Je vois que Rachid t’a tout dit, constata Ferroudja en rougissant légèrement. Hésitant un moment, Krimo finit par lui poser la question qui lui torturait le cœur. Elle n’avait pas pu avoir passé ces quinze années à vivre au souvenir de leur amour.
    - Est-ce… Est-ce que tu as des amis ?
    - Deux, dit Ferroudja. Mais dévoués.
    - Je veux dire… pas l’amitié… enfin, lâcha-t-il, quelqu’un que tu aimes d’amour ?
    La jeune femme ne répondit pas tout de suite. Ses yeux noirs perdirent leurs étoiles, envahis par la tristesse.
    - Cela dépend de ce que tu entends par ce mot… Si tu veux dire quelqu’un que j’aime, exclusivement et… pour qui je donnerais ma vie… eh bien, oui…
    Krimo chancela et s’il ne tomba pas, ce fut parce que le mur était à peine à dix centimètres de lui. L’affirmation de Ferroudja l’avait atteint en plein cœur.
    Il essaya de ne pas sentir cette jalousie l’envahir dont il avait souvent ri. Maintenant qu’il la ressentait, il tenta de se raisonner, de calmer cette douleur qui empêchait son cœur de battre régulièrement.
    Il ferma les yeux et essaya de voir, de composer mentalement une image qui put représenter cet inconnu dont la pensée faisait à Ferroudja les yeux tendres, rêveurs. Il y avait aussi de la tristesse et du regret. Lui manquerait-il ?
    Krimo ne parvint pas à l’imaginer.
    - Tu serais gentille de ne pas penser à lui en ma présence, dit-il. J’ai un cœur moi aussi… Essaie de me ménager !
    - Mon cher, répliqua-t-elle. Mettons les choses au point dès maintenant … Nous nous sommes aimés autrefois et je n’aurais pas la force de faire semblant d’avoir oublié… Lorsque nous avons été séparés, tu as préféré ne pas continuer tes études et partir en France…
    C’était ton droit… J’ai été mariée et humiliée durant plusieurs années parce que nous nous sommes connus et aimés sans avoir pensé une seule fois à être raisonnables… Tu es un homme et tous tes actes sont pardonnés … Ce ne fut pas mon cas ! Si j’ai échappé à la mort c’est par miracle… Mon père et mes frères me la destinaient.
    Ils ne m’ont jamais pardonné de les avoir vraiment déshonorés… En partant, tu mettais une croix sur moi, sur notre amour, sur toutes nos promesses…
    Tu ne peux pas savoir combien j’ai souffert de ton départ, de ton silence. Quand je voyais ta mère, je m’arrangeais toujours pour la voir, je demandais de tes nouvelles… La pauvre me disait que tu l’avais oubliée, que tu ne lui écrivais pas… Tu ne t’es jamais inquiété pour elle… fel ghorba, là-bas, tu étais un autre…
    Tu avais une autre vie, d’autres amis-amies ! Nous ne comptions plus pour toi… S’il te plaît, me faire une scène me paraît vraiment déplacé… De toute façon, tout cela remonte à quinze ans… C’est du passé… Je ne t’en voudrais pas d’avoir refait ta vie !
    - Quelle générosité ! rétorqua Krimo d’un ton amer.
    - Je suis logique !
    - C’est vrai, ça remonte à très loin… Avec le temps tout s’oublie… Toi-même, après l’échec de ton mariage, tu t’es fait un autre ami… Tu as un autre amour !
    Ferroudja le regarda avec intensité et, pendant une minute, le silence pesa de tout son poids entre eux.

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  9. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 10eme partie

    -Oui, un si grand amour, insista-t-elle, que tout est changé maintenant !
    - J’en suis heureux pour toi !
    Ferroudja ne releva pas l’ironie du ton.
    - Cela m’a fait plaisir de te revoir, Krimo, mais ces quinze ans que tu as passés de l’autre côté de la mer et qui t’ont marqué, il faut bien te mettre en tête qu’ils sont passés aussi sur les autres, sur moi aussi, avec ces heureux et malheureux pour ne pas dire ces moments cruels !
    - Pourquoi me dis-tu cela ? l’interrogea-t-il.
    - Pour que tu ne t’imagines pas que l’on peut reprendre les choses là où on les a laissées, répondit Ferroudja, toujours aussi directe.
    - Qui t’a dit que je le souhaitais ? s’écria-t-il brusquement.
    Les joues brunes de Ferroudja rosirent mais elle n’abaissa pas les yeux.
    - Personne, avoua-t-elle. Mais ta visite ce soir me l’a laissé penser… Il faut que tu saches que je ne suis plus la Ferroudja de jadis… Je n’ai plus vingt ans mais trente-cinq ans… Je suis prête à être ton amie, c’est tout !
    - On pourra se revoir ? déjeuner ensemble ?
    - Oui mais pas très fréquemment, lui dit-elle fermement.
    - Et tes frères ? Ils ne viendront pas nous tuer pour laver l’honneur bafoué ?
    Ferroudja secoua la tête et soupira.
    - En demandant le divorce, j’ai été prévenue… j’ai été reniée par ma famille… Mes frères ne se mêlent plus de ma vie, de ce que je veux en faire… J’ai fait un accident il y a trois ans et ils ont refusé de se présenter à la gendarmerie quand ils ont été convoqués. Je ne fais plus partie de la famille… Donc, si tu veux de mon amitié, tu es le bienvenu… Je ne peux pas te donner plus ! Krimo rentra chez lui, le cœur meurtri. Il resta plus d’une semaine sans lui donner de signe de vie. Il tua ses jours à flâner dan les rues et à chercher un travail. Son ami Rachid lui en dénicha un à mi-temps dans un cabinet d’avocats. Krimo reprendrait ses études en droit. Mais il avait beau redevenir raisonnable, ses pensées étaient toutes à Ferroudja. Il l’aimait toujours autant. Même s’il savait qu’elle avait donné son cœur à un autre, qu’elle lui appartenait, sans se douter de ce qu’elle représentait pour lui, elle n’offrit que de l’amitié. L’avait-elle vraiment aimé avant ?
    Krimo doutait qu’elle eut souffert de leur séparation, de son départ pour l’étranger. En tout cas, même s’il était vrai qu’elle eut souffert, elle l’avait bien remplacé. Elle ne s’était pas gênée pour le lui dire.
    S’il voulait de l’amitié, elle lui en donnerait. Il s’en contenterait un temps, uniquement pour rencontrer et agacer l’élu de son cœur.
    Un jour, il l’invita à déjeuner. Il l’avait attendue à la sortie du CEM où elle travaillait. Il avait cru que son ami viendrait aussi. Mais personne ne vint l’attendre, à part lui.
    Ferroudja avait accepté sans hésiter, sans se faire prier. Ils se rendirent au restaurant où, autrefois, ils avaient diné ensemble, parfois avec d’autres camarades.
    Le restaurant n’avait pas changé, même pas les nappes aux tissus bleus, aux fleurs blanches, ni la vaisselle blanche dont le creux des assiettes avait des motifs abstraits. Même bouquets de fleurs dans un pot de terre cuite rouge.
    - C’est drôle, murmura Krimo, mais j’ai l’impression que ce sont les mêmes fleurs que j’ai vues il y a quinze ans !
    - Peut-être, émit Ferroudja. Je ne suis jamais revenue ici depuis ton départ.
    Voulait-elle dire qu’elle l’avait évité parce qu’elle ne l’avait pas oublié, par peur des souvenirs ? Krimo commanda la même chose pour eux deux. En attendant, il l’interrogea.
    - Pourquoi fréquentes-tu ce type sans te marier avec ?
    - Je n’ai peut-être pas la vocation du mariage, avoua-t-elle. Et je suis heureuse comme ça… Et toi ?

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  10. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 11eme partie

    -Je n’ai guère eu le temps d’y songer et les filles que j’ai rencontrées n’étaient pas de celles qu’on épouse.
    - Raconte-moi tout ce que tu as vécu, lui demanda-t-elle.
    - Krimo raconta. Les beaux yeux noirs reflétaient tout à tour la curiosité, la pitié, l’honneur puis le soulagement.
    - Tu ne comptes pas repartir, je suppose ?
    - Oh, non ! la rassura-t-il. Je me suis rendu compte combien j’aime notre pays, notre Alger. En partant j’ai provoqué ma descente en enfer et la mort de ma mère !
    Il s’était incliné chaque vendredi sur sa tombe, il priait, lui demandant pardon et il lui arrivait de parler de Ferroudja. Cette dernière, il parvenait à l’oublier le jour tant son travail exigeait de la concentration. Il avait perdu l’habitude de s’appliquer et parfois, il devait recommencer.
    Enfin, la nuit, Ferroudja, son image revenait le torturer. Ce fut ainsi chaque soir depuis qu’il l’avait revue. C’était pourquoi, n’en pouvant plus, il était allé l’attendre à la sortie du CEM et l’avait invitée à déjeuner. Il était si heureux de pouvoir la voir, la regarder.
    La nuit, les souvenirs d’autrefois lui revenaient à l’esprit. Il se rappelait les robes qu’elle portait, les coiffures qu’elle avait essayées. Comme il l’aimait quand elle était coquette ! Rien que pour lui.
    Krimo oublia un moment, tant il était heureux, qu’elle ne lui appartenait pas. Ils bavardaient beaucoup. Elle l’interrogea encore sur sa vie en Allemagne et l’écouta avec passion, des larmes dans les yeux quand il lui apprit ses nombreux séjours à l’hôpital.
    - Tu m’aimes donc encore un peu ? demanda-t-il perplexe.
    - Mais je t’aime beaucoup…
    - C’est tout ?
    Ferroudja rougit légèrement. Krimo avait complètement oublié qu’elle n’était ici que pour quelques heures. Dans le silence qui suivit, il se rappela qu’elle ne lui donnerait que de l’amitié.
    - Je plaisantais, dit-il en se rejetant contre le dossier de son fauteuil. Je sais que tu ne m’aimes plus, d’ailleurs l’autre jour, tu m’as bien mis en tête que tu avais un amant !
    - J’ai dit un amour, rectifia Ferroudja.
    - Je ne vois pas la différence. Ce n’est pas pareil?
    - Non.
    - Mais pourquoi ne l’épouses-tu pas ? Insistant sur la question une autre fois, il la vit pâlir cette fois.
    - Je n’ai pas envie d’en parler avec toi.
    Krimo aurait voulu se lever et marcher un peu, pour lutter contre sa colère, contre l’envie qu’il avait d’aller secouer Ferroudja. Mais comme il savait que cela compromettrait leur amitié, il s’efforça de paraître calme.
    - J’ai envie de revoir Riad El Feth… Pourrais-tu te libérer ce week-end ?
    - C’est impossible, je serais prise.
    - Ah !
    Le silence tomba entre eux, plein d’incompréhensions. Ferroudja le regardait. Son beau visage brun, ses yeux noirs ne parvenaient pas à dissimuler sa déception et sa colère contenue.
    - Ne recommence pas Krimo, je te l’ai dit, j’ai ma vie ! Je ne supporte plus les pressions. J’en ai trop souffert. Soyons amis, si tu le souhaites. Pour ma part, j’en serais heureuse mais si à la moindre de nos rencontres, nous devons nous quereller, autant renoncer à cette amitié dès aujourd’hui !
    Elle avait bien changé, sa douce Ferroudja. Krimo ravala sa colère pour ne pas la perdre tout à fait, il s’obligea à sourire. Il était convaincu qu’un jour il l’aurait à lui, tout seul. Quitte à attendre quinze autres années pour voir ce rêve se réaliser.
    - D’accord, dit il. On reste amis… en attendant…

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  11. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 12eme partie

    Krimo était prêt à tout pour passer quelques heures avec Ferroudja. La vie qu’il menait était étrange à plus d’un titre. Elle était fondée sur un sentiment qui n’avait pas de nom : ni amitié franche ni amour. Un sentiment mêlé de réticences, d’incompréhensions, de silences, de mystères et d’amour voilé.
    Si les autres auraient abandonné la partie, Krimo préférait cela à l’absence de Ferroudja. Il ne pouvait pas se passer d’elle. Il la voyait beaucoup plus souvent depuis qu’il avait accepté son amitié.
    Elle était toujours aussi charmante, enjouée et plus belle qu’autrefois…
    Krimo tentait d’ignorer la douleur qui lui serrait le cœur quand il se séparait d’elle. Il devait se contenter de l’emmener déjeuner, en promenade. Parfois ils se rendaient au théâtre quand la pièce était programmée en fin d’après-midi.
    Il pouvait tout obtenir mais en ne dépassant pas les limites qu’elle lui avait imposé. Il rêvait de passer un week-end avec elle, rien qu’un vendredi. Mais Ferroudja refusait. Elle n’était pas libre le vendredi.
    Il pensait qu’elle restait à la maison et y recevait cet ami qu’elle aimait d’amour.
    À plusieurs reprises, il alla sonner à sa porte mais elle n’était pas là. D’après un voisin avec qui il avait sympathisé, Ferroudja partait chaque jeudi soir en voiture. Où? Il l’ignorait.
    Elle ne rentrait que le lendemain, parfois le samedi matin.
    Krimo en souffrait cruellement. Pour le cacher, il tentait de plaisanter :
    - Tu vas retrouver si Djemâa ? Quelle sorte d’homme est donc ce mystérieux si Djemâa pour se contenter de te voir une fois par semaine ? Tous les autres jours, il est inexistant ? Tu es libre n’importe quel jour de la semaine pour me voir. Et il ne s’en inquiète pas ? Il n’est pas jaloux de moi ?… Il ne doit pas t’aimer, émit Krimo. Car moi je suis jaloux de lui… Ou peut être qu’il n’est pas au courant !
    Ferroudja ne lui répondait jamais. Elle se contenait de sourire, de secouer la tête et de changer de sujet.
    Un jour où il l’attendait à la sortie du CEM, il remarqua un homme posté sur le trottoir à deux pas de lui. Il semblait attendre quelqu’un lui aussi.
    Quand Ferroudja apparut brune et rayonnante de sa beauté chaude, l’homme se dirigea vers elle.
    Un instant, elle sembla surprise, coupable puis reprenant contenance, elle lui sourit. Ils s’embrassèrent sur les joues. Quand elle se tourna vers Krimo, pour le lui présenter :
    - Rabah B….Krimo G…
    Ce dernier observa avec haine celui qui était son rival. Il était un peu plus âgé que lui, quarante-cinq ans, un beau visage, avec des yeux vifs, des cheveux qui commençaient à grisonner sur les tempes. Il portait une alliance en argent, à sa main gauche.
    Ainsi, il était marié ! Krimo comprenait maintenant pourquoi elle faisait tant de mystères. Mais cela ne l’aurait pas empêchée d’être sa deuxième. Est-ce que la femme de Rabah était au courant ? Et où allaient-ils quand ils se retrouvaient ?
    - Je dois passer la nuit à Alger, disait Rabah qui avait pris le bras de Ferroudja. Mon frère rentre d’Angleterre, ce soir… On peut dîner avant que j’aille le chercher à l’aéroport !
    - C’est très gentil, répondit Ferroudja embarrassé. Mais je devais dîner avec Krimo !
    - Dînons tous les trois ! s’exclama Rabah avec bonne humeur. Je connais un restaurant dans le quartier où l’on mange une soupe de poissons délicieuse !
    - Qu’en penses-tu ? l’interrogea Ferroudja.
    - Comme tu voudras.
    Krimo avait envie de les planter là tous les deux, mais en même temps, il n’avait pas le courage de laisser sa place à cet autre qu’il avait tant de fois imaginé et envié.

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  12. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 13eme partie

    Il voulait les observer, se faire une certitude. Sa jalousie ne devait pas l’aveugler. Rabah semblait sympathique et il voulait bien faire plaisir à Ferroudja.
    Krimo était étonné dans le fond, ne saisissant pas pourquoi Rabah l’avait invité, enfin proposé ce dîner à trois alors qu’il se savait aimé d’elle. Lui ne se serait pas comporté ainsi s’il avait été l’élu de son cœur. Il la garderait uniquement pour lui et ne tolérerait pas la présence d’un autre homme dans son cœur, dans sa vie.
    Mais comme seule l’amitié lui était destinée, il se garda bien de faire un commentaire. Il craignait que cela mette de l’ombrage sur leur relation.
    Le dîner fut pénible. Les yeux de Ferroudja brillants un peu plus que d’habitude, se posaient une seconde sur lui puis sur Rabah.
    Krimo analysait chaque mot, chaque regard échangé. Rabah et Ferroudja évoquaient des amis communs, des souvenirs aussi. Ila parlaient avec abandon. Lui, il n’avait rien à dire. Il n’était pas concerné par le sujet évoqué entre eux. Quand il croisait le regard de Rabah, Ferroudja lui souriait. Elle semblait à l’aise entre eux et se moquait de lui.
    Il se retira dès la fin du dîner. Il trouva un prétexte et partit d’un pas pressé. Il n’en pouvait plus. C’était trop pour lui, pour sa patience. Il pleurait sa malchance et dans la tête lui passait des idées meurtrières ! Comme il avait envie de se débarrasser de Rabah ! Une fois seule, Ferroudja se tournerait vers lui. C’était aussi simple…
    Oui, c’était la seule solution. Pour pouvoir posséder Ferroudja, il fallait que Rabah disparaisse de sa vie. Krimo en était convaincu. Seule la mort de Rabah pourrait la ramener à lui. Une fois dans sa chambre, étendu sur le lit, il réfléchissait. S’il devait “éliminer” Rabah, il lui faudrait une arme.
    Une arme à feu ou une arme blanche ? Pour la première, il savait s’en servir mais il ne connaissait personne à Alger qui puisse lui en débrouiller une. Quant à l’arme blanche, elle le répugnait. Il préférait quelque chose de moins salissant.
    Avec une arme à feu, il ne pourrait jamais être surpris. Il choisirait un endroit où il pourrait se dissimuler. Il attendrait que Rabah sorte de la cage d’escalier du vieil immeuble où résidait Ferroudja. Peut être même que personne ne pensera à lui une fois sa tâche accomplie ?
    Quelques gens feraient courir la rumeur que c’était la famille de Ferroudja qui s’était chargée de cette sale besogne pour garder sauf leur honneur bafoué par leur fille.
    - Ah… Ferroudja, qu’est-ce que je ne ferais pas pour t’avoir ? murmura Krimo en fermant les yeux pour retrouver son image vivante en lui.
    Elle lui souriait. Des étoiles brillaient dans ses yeux. Elle le regardait avec amour comme autrefois…
    Mais il savait qu’elle ne l’aimait plus d’amour. Il était un ami. C’était chanceux que sa famille l’avait reniée. Sinon il n’aurait jamais pu la revoir, l’approcher. Il n’aurait pu l’emmener déjeuner et se promener. Il n’aurait pu revoir l’éclat de ses beaux yeux.
    Il aurait pu espérer qu’avec le temps leur amitié se mue en amour. Même de force. Mais même de force, il doutait qu’elle changea de sentiments.
    Krimo redevenait lucide et raisonnable. Ferroudja trouverait une raison pour le haïr s’il tuait Rabah ! Elle ne lui pardonnerait pas d’avoir ôté la vie de l’homme qu’elle aimait. C’était sûr ! Elle le haïrait.
    Elle n’irait jamais lui rendre visite en prison s’il était prouvé qu’il était le meurtrier et qu’il était condamné à la prison à vie. Car il n’aura pas les moyens de s’offrir un avocat pour le défendre, qui démontrait que c’était un crime passionnel, qui ferait de lui une victime et non un meurtrier qui aura tout planifié pour “éliminer” son rival.
    - Non, ça ne marchera pas, murmura Krimo en se tournant pour la énième fois sur son lit. Oh Ferroudja… Combien de temps vais-je devoir encore attendre pour que tu ouvres les yeux ? Pour que tu comprennes que je suis à bout ? Que je souffre de ne plus avoir de dignité?

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  13. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 14eme partie
    Par : Adila KATIA

    Il ne put s’endormir qu’à l’aube. Il avait fini par retrouver son calme et était parvenu à chasser de son esprit toute idée meurtrière. Ce n’était pas digne d’un homme. Surtout comme lui. Quelqu’un qui travaillait pour deux avocats, qui avait repris ses études pour réaliser ce rêve d’adolescence, celui aussi de sa défunte mère. Elle se serait retournée dans sa tombe s’il avait commis un acte lâche qui eut compromis sa liberté.
    Au matin, en se rendant à son travail, il avait eu le courage de prendre une importante décision. A partir de ce jour, il n’irait plus voir Ferroudja. Puisqu’elle avait fait son choix et qu’il n’avait rien à espérer, autant être courageux pour une fois et les laisser tranquilles.
    Le printemps passa. Les jeunes feuilles des arbres des avenues étaient plus drues. Les enfants qui jouaient souvent au ballon soulevaient une poussière fine et blanche. Les gardiens des entrées de certaines petites entreprises et autres sommeillaient à l’ombre, dans les coins calmes. Le soleil de ce début de juin déversait ses flammes sur Alger dont les habitants se préparaient à partir vers les villes côtières, le temps de l’été.
    Krimo aurait voulu lui aussi aller à la mer, mais comme il était nouveau venu, il n’avait pas le droit aux vacances. Il pensait souvent à Ferroudja. Elle allait bientôt prendre son congé. Il ne restait que trois semaines avant la fin de l’année scolaire. Elle allait sûrement partir chercher sa fille à Annaba si son ex-mari acceptait de la lui laisser. Elle allait se consacrer à elle, le temps des vacances. Elle devait l’avoir oublié, lui.
    Rabah avait comblé tous ses vides. Il en avait de la chance. Krimo le crut, jusqu’au jour où en sortant du cabinet de travail, il tomba sur Ferroudja.
    De surprise, il lâcha les documents qu’il devait vérifier. C’était chanceux qu’il n’y eut pas de vent sinon les feuillets se seraient retrouvés éparpillés sur le trottoir.
    Il s’abaissa et s’empressa de les ramasser. Ferroudja aussi se baissa et l’aida à les récupérer. Quand ce fut fait, ils se redressèrent. Il la remercia chaleureusement.
    - J’ignore comment j’aurais fait sans toi, dit-il.
    Dans un coup d’œil, il nota qu’elle semblait fatiguée. Ses traits étaient tirés. Ses yeux ne brillaient pas. Le cœur serré, il devina qu’elle avait beaucoup pleuré.
    Il en était convaincu. Ferroudja avait pleuré. Cela le réjouit. Elle souffrait elle aussi. Il avait beau l’aimer plus que tout, il voulait qu’elle souffre un peu comme lui…
    Plus que jamais, elle lui parut vulnérable. Mais il s’efforça de ne rien laisser paraître de ses sentiments.
    - On dirait que tu as pleuré.
    - C’est vrai, reconnut-elle. Des amis que j’aimais bien sont partis en vacances en Italie… Je les envie. Moi aussi, je voudrais sortir, aller à la mer, m’amuser un peu…
    Krimo se dit que ces “amis” partis en Italie n’étaient autres que Rabah Si Djemaa. Sans doute n’avait-il pas trouvé le moyen de l’imposer à sa femme, à sa famille ? Il fut très surpris quand elle lui proposa :
    - Pourquoi n’irions-nous pas passer ce vendredi à la plage ? Je suis libre maintenant le vendredi… Si le cœur t’en dit…
    - Tu ne vois pas ta fille durant les vacances ?
    - S’il te plaît, murmura-t-elle en se détournant. Ne me parle pas d’elle…
    - D’accord… d’accord… Pour la plage, pourquoi ne pas y aller durant le week-end ?… Je connais un copain. Il loue des chambres… Je vais lui téléphoner si tu es d’accord ?
    - Oui… Quelle plage ?
    - Il y a beaucoup de plages sur la baie d’Alger, il te suffit de choisir… Je me débrouillerais une voiture…
    - Fais comme tu veux… sinon le car pourra très bien faire l’affaire !

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  14. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 15eme partie

    Krimo et Ferroudja partirent à Bordj El-Kiffan le jeudi matin. Ils n’arrivèrent qu’à onze heures sur la plage. Il était heureux. Son copain possédait de grandes villas dont les chambres avaient des balcons. Il y avait une grande terrasse. Saïd leur avait laissé deux chambres voisines et communicantes par le balcon qui donnait sur le jardin. La soirée était animée par un groupe de musiciens, tous originaires de la région.
    Ferroudja et lui passèrent un merveilleux après-midi, de ceux qui demeurent dans la mémoire durant toute une vie. La mer était calme. Son eau bleue tentait beaucoup les jeunes qui n’hésitaient pas à nager très loin. Ferroudja et lui avaient déjeuné au bord de l’eau, sous un parasol. Ensuite ils s’amusèrent dans l’eau. Ils louèrent un pédalo et se promenèrent ainsi le long de la plage. Krimo était heureux comme il ne l’avait jamais été depuis son retour d’Allemagne. Il oubliait que cette femme n’était plus à lui, qu’elle appartenait à un autre qu’elle avait choisi et qu’elle aimait. Il oubliait que ce week-end n’était qu’un entracte où elle lui était prêtée. Le soir, ils s’habillèrent pour dîner dans la salle à manger de la villa. Les autres locataires, vacanciers tout comme eux, étaient rentrés pour le dîner. Des chandelles illuminaient les tables et rendaient l’endroit plus intime et plus chaleureux. Le groupe de musiciens jouait des airs romantiques. Des jeunes dansaient sur la terrasse, aménagée pour les occasions en piste de danse.
    Krimo avait envie de faire comme eux. Il attendit que Ferroudja ait fini de dîner, et même son dessert, pour lui dire :
    - Et si on dansait ?
    - Krimo, le gronda-t-elle en riant, nous ne sommes plus jeunes.
    - J’ai trente-cinq ans, tout comme toi… Pour moi, la vie s’est arrêtée il y a quinze ans… C’est comme si je m’étais réveillé d’un long et mauvais rêve… Accepte de danser…
    Il y avait déjà plusieurs couples sur la piste et ce fut avec bonheur qu’il prit Ferroudja dans ses bras. Les battements de son cœur lui coupaient le souffle. Il se sentait comblé. C’était la première fois depuis qu’ils s’étaient retrouvés qu’il la tenait ainsi. Il aurait aimé faire un faux pas pour qu’elle trébuche, pour qu’il puisse la retenir et la serrer plus fort. Mais Krimo n’osa pas.
    Ils quittèrent la terrasse. Ferroudja prétextait être fatiguée. Mais lui, il ne pouvait pas se résigner à voir terminer cette soirée de rêves. Il était empli de crainte et de désir au seuil de la nuit.
    Il espérait beaucoup et il aurait voulu reprendre leur ancienne relation. Mais il avait peur d’avoir à essuyer un refus. Il lui en voulait d’avoir oublié, enterré leur amour, de le tenir à l’écart d’une partie de sa vie, de l’avoir remplacé par quelqu’un d’autre. S’il avait tenté de l’embrasser et qu’elle l’eut repoussé, cela aurait été non seulement la fin de leur périlleuse amitié, mais aussi, pour lui, son geste l’aurait blessé et la douleur aurait été difficilement supportable.
    Mais aujourd’hui, se consolait-il, tout était différent. Il n’y avait pas l’ombre de Rabah. La journée avait été parfaite. Il l’avait sentie à chaque instant en union avec lui, il n’y avait pas eu la moindre fausse note et elle avait paru aussi heureuse que lui dans leur intimité retrouvée. Oh, il ne ferait pas comme autrefois. Il saurait l’aimer, la garder, la rendre heureuse et la protéger. Il lui ferait oublier définitivement Rabah…
    Ils montèrent à l’étage, se souhaitèrent bonne nuit et rentrèrent dans leurs chambres respectives. Les chambres communiquaient par un balcon.
    Krimo ne pouvait pas se résigner à être longtemps séparé d’elle. Au bout d’un quart d’heure, où il s’efforçait à de se calmer et d’être plus patient, il finit par sortir sur le balcon.
    Il l’appela doucement. Il n’en pouvait plus…
    - Ferroudja !… Ferroudja…

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  15. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 16eme partie
    Par : Adila KATIA

    -Ferroudja ! Ferroudja…
    La jeune femme crut rêver. Elle s’était mise au lit tout de suite après s’être séparée de lui. Elle était fatiguée. Elle commençait à s’assoupir lorsque lui parvinrent ces appels.
    - Ferroudja…
    Au début, elle ne reconnut pas la voix mais quand elle vit l’ombre sur le balcon, elle sut qu’il ne s’était pas couché. Que voulait-il ? De quoi avait-il besoin ?
    - Je t’en prie…
    Elle se leva et passa une robe de chambre sur son pyjama rouge. Elle sortit sur le balcon.
    - Tu ne dors pas ? Tu as besoin de quelque chose ?
    - Non, répondit-il. C’est-à-dire si… Je voudrais rester encore un moment ave toi…
    - Mais il est tard !
    - Il fait trop chaud pour dormir… Laisse-moi rester près de toi, la pria-t-il.
    Quand il s’approcha d’elle, elle eut un mouvement de recul. Elle avait peur de cet homme aux yeux brillants qui tendait les bras vers elle. Il mit ses mains sur ses épaules et l’attira à lui.
    - Krimo… laisse-moi…
    Il ne répondit pas, mais l’étreignit avec force comme pour l’empêcher de s’échapper. Il avait attendu des années pour revivre ce moment. Que n’aurait-il pas donné pour être à nouveau celui qu’elle aimait comme autrefois ! Qu’elle attendait avec impatience ?
    - Tu ne peux pas me repousser, murmura-t-il. Pas ce soir… j’ai tant pensé à cette minute… depuis que je t’ai revue…
    - Krimo, non, répéta-t-elle en tentant de le repousser alors qu’il l’entraînait dans sa chambre. Laisse-moi…
    Mais Ferroudja savait que c’était inutile, qu’il n’aurait pas fallu accepter de passer le week-end ensemble, ni de danser avec lui, ni avoir accepté de lire ses rêves, ses désirs pendant qu’ils dansaient.
    Elle savait que rien n’empêcherait Krimo de la garder dans ses bras cette nuit…
    Quand elle s’éveilla le lendemain, il était déjà levé. Il avait apporté un déjeuner sur un plateau.
    - Tu ne regrettes pas ? demanda-t-il en servant le café dans les tasses.
    Ferroudja hésita un instant puis secoua la tête.
    - Non, je pense que cela devait se terminer ainsi entre nous.
    Ils mangèrent avec appétit avant de repartir à la plage où ils passèrent la journée à se promener, à nager et à faire des projets. Ils ne rentrèrent à Alger qu’à la nuit tombée. Krimo était heureux. Il avait jeté un pont entre le passé et le présent : les quinze années passées loin de Ferroudja étaient abolies.
    Juillet et la première semaine d’août passèrent comme un rêve pour lui. Etant en congé, Ferroudja venait lui rendre visite chez lui. Elle mettait de l’ordre dans la maison, lui préparait le dîner, restait une ou deux heures avec lui avant de partir chez elle. Elle refusait de passer ses nuits chez lui.
    Krimo se disait que, bientôt, il l’épouserait. Il considérait cette période comme des fiançailles. Un jour, il la demanderait officiellement en mariage à son oncle maternel qui venait parfois lui rendre visite et qui ne semblait pas choquer de leur relation. Il donnerait une grande fête lors de son mariage.
    Il était convaincu que si elle était toujours aussi libre, c’était parce qu’elle avait rompu avec “Si Djemaa”.
    Pourtant, parfois, il avait l’impression qu’elle lui échappait. Elle avait beau être avec lui, elle pensait à autre chose. Elle devait penser à Rabah. Même si elle ne le lui avait pas avoué, elle ne devait pas l’avoir oublié.
    Krimo s’énerva quand elle parla de quitter Alger quelques semaines…

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  16. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 17eme partie
    Par : Adila KATIA

    -Juste deux, lui dit-elle en s’accrochant à son bras.
    - Tu vas me laisser seul ?
    - Il le faut. Tu n’as pas de vacances cette année… Ce n’est pas une raison pour que je n’aille pas me reposer un peu… Je vais partir à Dellys… J’ai besoin d’air pur, de verdure… J’ai l’habitude de partir, chaque année, à cette période.
    - Combien de temps?
    - Trois semaines.
    - Que deviendrais-je sans toi pendant ce temps ? rétorqua-t-il. Je ne peux pas me passer de toi !
    - Pourtant, il le faudra bien, dit Ferroudja avec fermeté. J’ai besoin de cette coupure, pour mon équilibre… Ne me demande pas d’y renoncer ! Je ne le pourrais pas… j’ai promis d’y aller…
    - À qui l’as-tu promis ? à un homme, n’est ce pas ? s’écria Krimo, piqué par la jalousie et le doute. C’est cela : il y a un autre homme dans ta vie !
    Il l’avait saisie par les épaules et la secouait avec fureur. Elle ne réussit pas à se dégager. Mais elle insistait :
    - Tu n’obtiendras rien de moi de cette façon… si tu crois que je vais tout sacrifier parce que tu es revenu d’Allemagne, tu te trompes !… En quinze années, j’ai eu des problèmes, j’ai souffert… Il a fallu que je vive…j’étais seule et sans un sou…Je ne sacrifierais pas mes amis pour toi !
    - Mais pourquoi fais-tu tant de mystères sur eux ! s’écria-t-il.
    - Si tu te calmes, je t’expliquerais un jour… Mais avant, laisse-moi partir sans me poser de questions !
    Krimo ne comprenait pas pourquoi les choses demeuraient entre eux obscures et inexpliquées. Ferroudja ne répondait jamais franchement à ses questions. Elle se dérobait. Elle restait sur des généralités. Qui étaient ses amis ? Elle lui disait souvent amis, pas un. Quelle sorte de gens étaient-ce ?
    Rabah… entre autres sûrement !
    Krimo avait dû s’incliner. Il avait compris que rien n’empêcherait Ferroudja de partir puisqu’elle en avait décidé ainsi. Elle ne lui céderait pas. Malgré lui, il l’admirait. Puisqu’elle reviendrait, il l’attendrait…
    Dix-sept jours passèrent avant qu’elle ne lui revînt. Elle lui sembla plus détendue, reposée, les joues pleines et bronzée.
    Il éprouva une joie qui l’aurait laissé trépigner si par orgueil et rancune, il ne s’était pas retenu de le montrer. La semaine se passa bien et il dînait souvent avec elle. Mais le jeudi soir, lorsqu’il lui proposa de retourner à Bordj El-Kiffan, au lieu de leurs retrouvailles, un froid se glissa entre eux quand elle répondit :
    - Tu oublies que je ne suis pas libre demain. Ce sera ainsi chaque vendredi de ma vie !
    - Tu plaisantes, j’espère ?
    - Non, dit-elle fermement.
    - Je comprends qu’avant…tu remplissais ton temps, ta solitude comme tu pouvais… mais maintenant, c’est différent, insista-t-il. Je suis là !
    - Non, rien n’a changé Krimo… Il n’y a aucune raison pour que je fasse de la peine à des amis, chez qui j’ai pris l’habitude de passer les fins de semaine… Nous nous verrons les autres jours, les autres soirs !
    - Je pourrais t’accompagner. Présente-moi à eux, proposa-t-il, dans l’espoir de découvrir qu’elle n’avait pas d’autre amour que lui. Je pourrais aussi gagner leur amitié !
    Le visage de Ferroudja refléta une véritable souffrance mais elle secoua la tête et lâcha :
    - Je ne peux pas. Ils ne comprendront pas… Ils savent combien j’ai souffert en te connaissant, lorsque je me suis retrouvée seule et sans argent. J’avais cru que tu étais encore là… mais tu étais parti là-bas… c’est eux qui m’ont aidée et soutenue jusqu’à ce que je puisse me débrouiller seule…

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  17. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 18eme partie
    Par : Adila KATIA

    Krimo comprit combien elle avait dû souffrir. Mais il éprouva une rare joie en décelant dans son aveu que son mariage ne lui avait pas fait oublier leur amour et qu’étant une fois libre, elle était allée chez lui dans l’espoir de le retrouver. Elle avait dû être très déçue. Il comprenait qu’elle ne voulut pas sacrifier l’amitié qui la liait à d’autres gens inconnus de lui, qui avaient été une famille pour elle.
    - Tu ne m’en as jamais parlé, lui reprocha-t-il. Je ne savais rien de…
    - C’est du passé, n’en parlons plus ! l’interrompit Ferroudja que tous ses souvenirs remuaient. J’ai promis à mes amis de ne plus jamais te revoir, ils savent que tu es la cause de tous mes malheurs !
    - Je t’ai demandée en mariage auprès de ta famille mais tu sais qu’elle a refusé. J’en suis même arrivé aux mains avec ton frère ! J’ai été en prison ! Il était impossible pour moi de pouvoir te contacter.
    - J’ai promis de ne plus jamais te voir.
    - Mais c’est monstrueux ! Ils n’en ont pas le droit ! Et toi, tu n’as pas à te sentir liée à une promesse aussi insensée, cria Krimo.
    - Je le suis pourtant, insista la jeune femme. Je ne peux pas leur avouer ma faiblesse !
    - C’est ce Rabah, n’est-ce pas ?
    - …et sa femme Zohra, ajouta-t-elle.
    - Mais il m’a vu l’autre jour. Nous avons discuté au restaurant, s’étonna Krimo. Il me connaît maintenant.
    - Pas du tout, répliqua Ferroudja. Il ignore ton nom. Ils savent seulement que l’homme que j’aimais, était parti. L’autre fois, il t’avait pris pour une relation de travail !
    - Écoute Ferroudja, je veux bien croire que tu as de l’amitié et de la reconnaissance pour ces amis qui t’ont aidée à traverser une période assez pénible, mais il me semble que dans ce problème, ton choix est simple !
    - Il n’y a pas de problème, Krimo. Vous avez chacun une part de mon affection… dans ma vie.
    - Je te défends d’aller chez eux ! cria-t-il. Si tu y vas, Ferroudja, tout sera fini entre nous !
    - Tu dis n’importe quoi !
    - Je ne te dis pas n’importe quoi, Ferroudja !
    Ils s’affrontaient les yeux dans les yeux, aussi pâles l’un que l’autre. Krimo poursuivit.
    - Il faut que tu fasses un choix entre moi et tes amis ; c’est eux ou moi. J’ai accepté de te partager avec des amis fantômes auxquels tu me sacrifies et que tu refuses de me faire connaître !
    - Krimo…!
    - Non ! Non ! Tu dois faire un choix ce soir, s’écria-t-il. Nous ne pouvons pas continuer de vivre ainsi ! Tu as toute la nuit pour réfléchir !
    Il n’eut pas à attendre toute la nuit pour connaître sa réponse. Ferroudja était déchirée mais elle ne pouvait pas changer.
    - Je ne peux pas sacrifier mes amis pour toi, lui dit-elle franchement. Si seulement tu acceptais…
    - Dans ce cas, adieu !
    - Comme tu veux, murmura Ferroudja en prenant son sac à main.
    Elle quitta l’appartement de Krimo comme une somnambule et descendit lentement l’escalier. Le vent frais qui soufflait sembla la réveiller.
    Elle ne trouva aucun taxi qui put l’emmener à son quartier. Elle rentra à pied chez elle. Elle ne donna plus signe de vie. Krimo avait espéré qu’elle regretterait, lui téléphonerait pour lui demander pardon. Mais c’était mal la connaître…

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  18. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 19eme partie
    Par : Adila KATIA

    Krimo ne supportait pas l’ennui et la solitude qu’elle avait laissés à son départ, en sortant de sa vie. Il errait souvent la nuit, une fois son travail terminé.
    Dans son appartement, il retrouvait trop de souvenirs. Elle avait empreint son passage en modifiant les positions des meubles, en ayant embelli les pièces par des pots de fleurs. Il avait toujours avec lui son beau visage brun, ses yeux pareils à une nuit étoilée, son sourire.
    Elle ne devait pas l’aimer comme il l’aimait sinon elle n’aurait jamais songé à le sacrifier, lui !
    Il ne comprenait pas pourquoi il avait été sacrifié pour l’amitié de ses amis. Puisque ce n’était pas une relation d’amour comme il se l’était imaginée au début.
    Enfin, puisqu’elle et Rabah n’avaient qu’une relation amicale et qu’elle était toujours invitée par sa femme Zohra, qui était donc cet amour dont elle lui avait parlé ? Comment savoir ?
    Il ne savait pas où retrouver Rabah… Il fallait que quelqu’un l’aide. Il ne voulait pas admettre qu’il l’avait bel et bien perdue pour un amour imaginaire. Il saisissait qu’il y avait des choses qu’elle ne lui avait pas dites. Volontairement ou involontairement, il l’ignorait. Seulement il était décidé à tout savoir.
    Il en aurait le cœur net dès demain, jeudi soir. Elle partirait encore vers cette destination inconnue de lui, de tous.
    Son cœur battait très fort quand, le lendemain, il se posta à l’abri d’un café situé en face de l’immeuble où résidait Ferroudja.
    Il attendit près de deux heures avant de la voir sortir de la cage de l’immeuble. Elle portait un sac de voyage. Un taxi venait de s’arrêter à sa hauteur et elle s’installa à l’arrière.
    Krimo sortit du café et héla un taxi qui arrivait. C’était chanceux. Il avait cru qu’elle partirait jusqu’à la gare routière à pied mais, visiblement, elle s’organisait comme elle le pouvait. Il se souvenait qu’une fois sur trois, elle partait en car.
    Ce fut à la gare qu’elle fut déposée. Comme d’habitude, il y avait beaucoup de monde. Il n’eut aucune difficulté pour se dissimuler.
    Il la laissa monter dans le car. Le chauffeur lui dit qu’il partait à Dellys. Il monta par la porte arrière. Il avait remarqué que Ferroudja s’était assise à l’avant. Le receveur discutait avec elle. Il devait la connaître puisqu’elle partait chaque jeudi avec eux.
    Krimo s’était installé à l’arrière, dans le coin gauche pour pouvoir garder un œil sur elle sans être vu. Le jeune assis à côté voulut bien lui prêter son journal. Il le déploya pour pouvoir se cacher au cas où elle se retournerait.
    Ce fut à Dellys que Ferroudja descendait, après avoir pris son sac de voyage qu’elle avait placé sous le siège du chauffeur. Krimo en fit de même, se mêlant aux jeunes du village qui rentraient de leur travail à Alger. Il lui emboîta le pas, à une vingtaine mètres.
    Heureusement, apparemment perdue dans ses pensées, elle ne songea pas à se retourner. Elle traversa la rue et s’engagea dans une ruelle qui donnait sur des villas, séparées par des jardins clôturés. Le cœur serré par l’angoisse, Krimo était prêt à entrer dans n’importe quel jardin si elle se retournait. Elle ne pourrait pas le reconnaître. Il était mis des vêtements qu’elle n’avait jamais vus sur lui.
    Arrivée à la cinquième villa, Ferroudja poussa le vantail d’un portail et emprunta une voie très étroite bordée de fleurs.
    Krimo qui n’avait pas osé s’aventurer plus loin vit une longue silhouette débouler d’un autre jardin et se précipiter vers elle, avec un cri de joie…

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  19. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 20eme partie
    Par : Adila KATIA

    -Maman ! Maman !
    Ferroudja étreignit contre elle un garçon dont il ne voyait pas le visage, un garçon en survêtement bleu. Les deux têtes étaient rapprochées, les boucles blondes du garçon se mêlaient aux cheveux noirs de sa mère.
    Ses deux bras s’étaient noués autour de la jeune femme.
    - Je suis si content, dit le garçon. Je croyais que tu ne viendrais pas !
    - Je tiendrais toujours mes promesses mon enfant, lui rappela-t-elle, qu’est-ce qui t’a fait croire que je ne la tiendrais pas cette fois ?
    - Tu es triste.
    Krimo s’était approché assez près pour entendre la voix tendre. Il ne savait plus si s’était la douleur ou le soulagement qui lui étreignait ainsi le cœur. Il avait tout imaginé et tout envisagé. Sauf cela…
    Ferroudja avait un garçon ! Son amour, cet amour qu’elle ne voulait pas lui sacrifier, c’était ce garçon. Elle le lui avait caché ! Comment avait elle pu se taire ainsi ? Pourquoi ? Il en était bouleversé. Il savait qu’elle avait eu une fille à son premier mariage et qu’elle n’avait jamais cherché à la revoir quand la justice choisit le père pour la garde. Comme elle ne les avait jamais aimés, elle avait décidé de fermer cette porte sur une partie de sa vie et de ne plus jamais la rouvrir tant qu’elle serait chez son père. Elle reprendra contact avec sa fille, plus tard. Mais pourquoi le lui a-t-elle caché ?
    - Ferroudja, soupira-t-il avec douceur. C’est cela ton secret !
    La jeune femme se tourna d’un coup et ses yeux s’écarquillèrent de surprise mais elle lui fit face gardant le garçon dans ses bras. Elle avait le teint livide. Il la trouva plus belle que jamais.
    - C’est donc ton secret ? répéta Krimo.
    Ferroudja inclina la tête et ferma les yeux. Elle tremblait tellement qu’il crut qu’elle allait tomber. Il s’élança et la prit dans ses bras pour la soutenir, il sentit en plus du corps aimé de Ferroudja, celui du garçon qui voulait se dégager.
    Ferroudja pleurait. Et lui aussi se sentait faible à pleurer. Comme le perron était tout près, il les guida jusque-là et ils s’assirent.
    -Pourquoi ne m’avoir pas fait confiance, Ferroudja ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Tu ne peux pas savoir mais j’ai imaginé des tas de choses ! J’aurais compris si tu m’avais dit.
    - Cela aurait changé tes sentiments, murmura la jeune femme. Qui voudrait l’enfant d’un autre ? Même si tu m’aimais.
    Krimo n’eut pas le temps de répondre. La porte s’ouvrit et Rabah en sortit. Il fut surpris de le trouver là.
    - Qu’est ce qui vous amène ? Pour qui vous vous prenez-vous pour la suivre jusqu’ici ? Levez-vous et partez d’ici ! Tout de suite !
    - Laisse-le, murmura Ferroudja quand Rabah poussa Krimo, le contraignant à se lever s’il ne voulait pas rouler par terre.
    - C’est toi qui lui as demandé de venir ici ?l’interrogea Rabah.
    - Non…
    - Le salaud !
    Rabah qui se sentait touché dans son honneur n’y alla pas en douceur. Les coups de poing et de pied tombèrent sur Krimo qui ne s’était pas remis de sa surprise pour se défendre. Il n’avait eu le réflexe que de lever les bras pour se protéger le visage.
    Rabah le traîna ensuite jusqu’à la ruelle, lui donnant un dernier coup dans le dos.
    - Si je te trouve dans les alentours, tu pourras dire adieu à la vie ! Je préviendrais la gendarmerie ! Suivre une femme jusque chez elle ! Comme si c’était une p…
    Krimo s’était relevé. Il dut s’avouer qu’il était bel et bien sans force, ce, depuis qu’il avait vu Ferroudja et son fils. Malgré tout, il lui cria :
    -Ferroudja est à moi !

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  20. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 21eme partie
    Par : Adila KATIA

    -Ose encore ! – Une autre fois ! répliqua-t-il en reculant. Mais tu es prévenu… Elle est à moi… Je m’en fous des autres… Ce n’est pas parce que nous avons été séparés avant que je laisserai quelqu’un le faire encore une fois !
    Rabah sembla surpris.
    - Ne me dites pas que Farid est votre fils ? Que c’est vous qu’elle a connu avant d’être mariée ?
    - Quoi ?… Fa… Farid… mon fils ? Non…
    Krimo tituba et tomba, sous le choc. Ferroudja fit un pas vers lui mais elle fut retenue par son fils.
    - Laisse-le ! C’est bien fait pour lui, lui dit-il. Ammi Rabah sait ce qu’il fait !
    - Tais-toi… c’est ton père !
    Le garçon la regarda. Il ne comprit pas tout de suite.
    - Mon père ? répéta-t-il. Mais tu me disais…
    L’enfant secoua la tête, se dégagea de ses bras et s’enfuit. Ferroudja ne sut que faire : aller relever Krimo ou tenter d’expliquer à son fils ?
    - Rentre Ferroudja ! lui demanda Rabah. Ne me dis pas que tu vas revenir sur tes promesses ! Pour un bon à rien !… Allez rentre !
    Mais Ferroudja ne bougea pas. Elle était indécise.
    - On ne peut pas le laisser dans cet état, dit-elle en désignant du menton. Laisse-moi m’occuper de lui !
    - Non ! Je vais le faire moi-même, je vais l’emmener et lui trouver un taxi, lui promit Rabah même s’il mourait d’envie d’aller lui asséner d’autres coups. Je vais tout faire pour qu’il quitte la ville tout de suite ! Mais rentre !
    Ferroudja n’hésite plus. Elle prit son sac de voyage et entra dans la villa. Zohra, la femme de Rabah, l’accueillit. Elle était visiblement très inquiète.
    - Qui est ce fou qui a osé te suivre jusqu’ici ? Tu as eu peur Ferroudja ?… Viens t’asseoir… Je vais te chercher un verre d’eau. Tu es sûre d’aller bien ? Tu es si pâle !
    Mais Ferroudja ne l’écoutait pas. Elle déposa son sac de voyage près du fauteuil où l’avait guidée Zohra, puis se dirigea vers la porte-fenêtre du salon donnant sur une partie du jardin et sur la ruelle. Comme il le lui avait promis, il l’aida à se relever. Krimo avait des difficultés pour marcher et Rabah le soutint. Ferroudja sortit sur le jardin et les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils disparaissent de son champ de vision. Elle ne rentra pas tout de suite. Elle partit à la recherche de son fils. Elle n’eut pas à partir bien loin. Farid se trouvait au fond du jardin, assis par terre, son chat blanc et noir sur les jambes. Il ne leva pas la tête quand elle s’approcha de lui.
    - Depuis quand tu me mens ? demanda-t-il.
    - Je t’ai menti parce que j’y étais contrainte, murmura-t-elle. Parce que tu voulais des réponses…
    - Tu m’avais dit qu’il était vieux !
    - Mon mari… Enfin, celui à qui j’ai été mariée est vieux, reprit Ferroudja.
    - Je suis né quand ?
    - Ecoute, tu es encore trop jeune pour comprendre, mais quand tu seras en âge de comprendre ce que j’ai vécu, je te raconterai tout, lui promet-elle.
    - Mais l’homme de tout à l’heure, c’est mon père ? Dis !
    - Oui.
    - Et Ammi Rabah, pourquoi il le frappait ? s’indigna le garçon. Il n’a pas le droit, c’est mon père !
    - Ton oncle ne l’a pas reconnu, mentit Ferroudja.
    - Pourquoi il n’est pas resté ? Pourquoi Ammi Rabah l’a chassé ?
    - Il reviendra plus tard, lui promit Ferroudja. Rentrons maintenant…

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  21. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 22eme partie
    Par : Adila KATIA

    Farid secoua la tête pour dire non et serra son chat dans ses bras.
    - Il commence à faire frais… tu vas prendre froid… Viens omri !
    Ferroudja posa sa main sur le bras de son fils mais en essayant de se dégager, il serra un peu trop fort son chat. Ce dernier le griffa.
    Farid se leva et recula, regardant de ses yeux écarquillés les éraflures laissées par les griffes du chat.
    - C’est à cause de toi ! s’écria-t-il. Laisse-moi !
    - Viens Farid ! Je passerais de l’alcool, dessus !
    - Laisse-moi, je viendrais tout à l’heure…
    Farid éclata en sanglots et se blottit au coin des murs. Ferroudja s’élança vers lui et l’emprisonna dans ses bras. Elle aussi se mit à pleurer.
    - Pourquoi ? Parce qu’il est parti ? demanda-t-elle en saisissant le visage de son fils dans ses mains. Dis-moi, ou parce que je t’ai menti ?
    - Il reviendra ? C’est vraiment mon père ?
    - Oui, c’est bien ton père…
    La jeune femme considéra avec amour le visage mouillé de larmes de son fils. Ses cheveux étaient blonds et bouclés. Ses yeux sombres brillaient comme les siens mais il y avait la même gravité qui se retrouvait dans le regard de son père.
    Tout comme lui, il avait une fossette au menton. Farid était le portrait de son père.
    - Il reviendra ? Est-ce que tu lui diras de revenir ?
    - Puisque tu le veux, murmura Ferroudja. Je ferais tout pour qu’il revienne…
    Farid se jeta au cou de sa mère et pleura un long moment. Quand il se fut calmé, Ferroudja lui proposa de rentrer maintenant.
    Farid consentit à la suivre. À la surprise de Ferroudja. Rabah était déjà revenu. Et il l’attendait.
    - Nous devons parler …
    - Tu attends que j’en ai terminé avec Farid, son chat l’a griffé…
    Zohra prit d’autorité la main de Farid pour le conduire à la salle de bains où il y a une boîte à pharmacie.
    - Va discuter avec lui… Je m’occupe de Farid…
    Rabah l’avait précédée au salon. Il ne s’était pas assis. Debout, près de la porte-fenêtre, il la regarda entrer avec des lueurs de reproche dans les yeux. Un malaise gagna Ferroudja. Quelque chose lui échappait…
    Dans les yeux de Rabah, il y avait de la peur et de l’angoisse. Ce qu’elle n’arrivait pas à saisir, c’était pourquoi ?
    - Pourquoi est-il venu ?s’enquit-il alors qu’elle s’asseyait sur le fauteuil le plus proche d’elle. Pourquoi il t’a suivie ?
    - Il devait être curieux de voir et connaître ces amis dont je lui parlais souvent, qu’il jalousait parce que je passe tous mes vendredis avec vous !
    - Est-ce qu’il savait pour Farid ?
    Ferroudja secoua la tête négativement. Rabah frappa sa main contre le mur.
    - Je le lui ai dit !
    - Un jour ou l’autre, il l’aurait su, dit Ferroudja en haussant une épaule. Il l’aurait découvert…
    Rabah était affolé. Il marchait dans tous les sens, se frappant parfois le front. Ferroudja s’était levée pour le retenir, l’inviter à s’asseoir et à se calmer. Mais quelque chose la retint. Elle avait peur qu’il la frappe.
    - Mais pourquoi ? Qu’est ce qu’il y a ?

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  22. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 23eme partie
    Par : Adila KATIA

    -Il va sûrement chercher à le prendre chez lui, s’écria Rabah. Il ne peut pas me faire ça ! Je ne vais pas le laisser faire ! Il va m’enlever Farid ! Farid…
    Les épaules de Rabah s’affaissèrent. L’homme alla s’asseoir et pleurait d’impuissance, les poings serrés.
    Ferroudja ne s’approcha pas de lui. Elle comprit pourquoi un malaise l’avait saisie. C’était dû à l’angoisse de Rabah, celle qu’il lui avait cachée, qui avait grondé en lui jusqu’à éclater maintenant. Il le lui avait dit. Il avait peur que Krimo lui enlève Farid.
    Ferroudja comprenait qu’il aimait Farid comme le fils qu’il n’avait jamais eu.
    Il y avait déjà douze ans que Farid vivait chez lui. Zohra avait été une mère pour lui. Il n’avait manqué de rien. Farid avait grandi entre sa famille adoptive durant la semaine, et les fins de semaine il les avait toujours partagées avec elle, sa mère.
    - Il faut que tu lui demandes d’y renoncer ! la pria Rabah qui se reprenait. Farid est tout pour nous… Qu’est-ce que je deviendrai sans lui ? Je donnerai tout ce que j’ai, mais qu’on me laisse Farid !… C’est mon fils à moi aussi ! Ferroudja, est-ce que tu feras quelque chose pour m’aider ? On pourrait porter plainte contre lui ? proposa Rabah dont le visage s’éclaira à cette idée. Je connais deux gendarmes, ils nous aideront… Ferroudja était livide. Rabah s’était tu en la voyant écarquiller les yeux. Tout ce qu’il lui avait dit ne lui avait pas plu. Il le lisait aux lueurs de ses yeux.
    - Pourquoi ? Tu veux reprendre avec lui ? s’écria-t-il, surpris. C’est un bon à rien… Il n’a pas hésité à te déshonorer alors que tu n’avais que vingt ans ! Alors qu’il savait que ton défunt père te destinait à un autre ! S’il avait été sincère et honnête, il aurait attendu quelques semaines avant de partir pour l’étranger… Pourquoi ne m’as-tu pas dit qu’il était de retour ?
    - Je ne voulais pas vous décevoir, lui avoua-t-elle. Mais j’avais fini par décider de rompre… Enfin j’avais accepté de sacrifier notre amour pour votre amitié… Je ne voulais pas perdre votre estime après toutes ces années… même si je l’aime…
    - Tu ne vas pas recommencer les mêmes erreurs ? s’écria Rabah. Ferroudja, tu as trente-cinq ans… tu en as vu de toutes les couleurs ! Pourquoi reviendrais-tu sur tes promesses ? Tu nous avais promis de laisser Farid ici… de ne venir que pour lui rendre visite les vendredis. Ne me dis pas que tu vas revenir là-dessus, que tu vas me l’enlever ?
    Ferroudja respira profondément et toussa pour s’éclaircir la gorge. Ce fut avec douceur et fermeté qu’elle lui répondit :
    - Farid est aussi mon fils… et celui de Krimo… Parce qu’il m’aime, il n’a pas hésité depuis son retour d’Allemagne à mettre son amour-propre de côté… Il a tout accepté de moi… Je le voyais quand je voulais, où je voulais et combien de temps je voulais. Il a été sincère et honnête avec moi… Il m’a demandé en mariage… S’il est parti en France, c’est pour y faire fortune !
    - Et parce qu’il n’est bon qu’à créer des problèmes, il n’a pas réussi, n’est-ce pas ?
    - En effet, il n’a pas eu cette chance, reconnut Ferroudja. Mais il a gardé la tête froide, et c’est grâce à sa volonté et son courage qu’il a su se reprendre et revenir au pays… pour essayer de tout reprendre… Il tente aujourd’hui de réaliser les rêves de ses vingt ans… Et, ajouta Ferroudja, je suis persuadée qu’il réussira…
    - Donc, tu vas le rejoindre ? gémit Rabah.
    Ferroudja hocha la tête. Elle tenta de ne rien laisser paraître de son angoisse quand il lui déclara :
    - Si tu emmènes Farid, j’irai trouver ce bon à rien et je lui dirai tout ce qu’il ignore !

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  23. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 24eme partie
    Par : Adila KATIA

    Ferroudja était anéantie et perplexe. Jusqu’où l’égoïsme mènerait-il Rabah ?
    Elle se le demandait. Toujours debout à quelques pas de lui, elle le regardait. Au fond de son cœur, elle était stupéfaite. Jamais elle ne s’était attendue à ce que Rabah la menace.
    Quand il lui parla de nouveau, son ton était cassant et coupant. Elle frémit. Elle devinait qu’il ne lâcherait pas son idée. Ça allait être du chantage.
    - S’il cherche à reprendre Farid, je lui dirai tout ! Il n’en voudra plus ainsi !
    La jeune femme n’hésita plus.
    - Je le lui dirai moi-même, dit-elle. Tu n’auras pas à le faire !
    Rabah sursauta de surprise. Il avait cru qu’en la menaçant, il la ferait renoncer, surtout à Krimo.
    - Il n’en voudra plus ! l’avertit-il. Qui voudra d’un fils dont le doute persiste quant à savoir qui est vraiment son père ?
    - Je lui raconterai tout ce qui est arrivé, déclara Ferroudja. Ce sera à lui de choisir. Je lui dirai tout, au risque de le perdre. Cela te réjouit ?
    Rabah avait lâché un rire sans joie.
    - Je serais vraiment réjoui s’il me laisse son fils, lui affirma-t-il. Si tu nous laisses tranquille…
    Ferroudja haussa une épaule. Elle n’osa pas le lui dire tout de suite, mais elle envisageait de prendre un avocat et de demander la garde de son fils.
    Si Farid restait quelques mois de plus, ce serait des mois de trop. D’autres problèmes lui seraient posés quand elle voudrait le récupérer. Il allait lui mettre en tête des mensonges. Il tenterait de creuser un fossé entre eux pour qu’il refuse de partir avec elle.
    Ferroudja fit mine d’obtempérer.
    - Rassure-toi, si je vais parler à Krimo, c’est pour lui enlever toute idée de venir récupérer Farid !
    Le visage de Rabah s’éclaira. Il se leva.
    - C’est vrai ? Tu ne me mens pas ?
    La jeune femme secoua la tête alors qu’il poursuivait.
    - J’aime Farid comme le fils que je n’ai jamais pu avoir. Si je devais être séparé de lui, j’ignore ce que je deviendrais… Déjà, je me sens mourir un peu depuis que je sais que son père est revenu de l’étranger.
    Rabah se tut et sourit, regardant derrière Ferroudja. Zohra et Farid étaient revenus. Il alla vers le garçon, le prit par le bras et le guida jusqu’au canapé où ils s’assirent.
    Il l’étreignit contre lui. De nouveau, il pleurait. Le garçon l’interrogea.
    - Tu regrettes d’avoir frappé mon père ?
    - Oh non, il méritait plus, répliqua Rabah. Il n’est pas digne d’être ton père. Il ne pourra jamais rien t’offrir de bien. Tu aurais vécu dans la misère si tu avais été chez lui. C’est un raté, un bon à rien…
    Le garçon regarda sa mère, le regard interrogateur. était-ce vrai ? lisait Ferroudja qui choisit de se taire. Elle ne voulait pas lui mettre de fausses idées en tête ou faire de Krimo l’incarnation du mal et de l’échec.
    Il n’avait jamais rien eu gratuitement. Il avait dû batailler pour essayer d’avoir un peu de chance. Il s’était débattu pour se dégager des filets que la malchance lui avait tendus et qui s’étaient resserrés sur lui jusqu’à l’étouffer…

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  24. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 25eme partie
    Par : Adila KATIA

    Son retour n’avait pas été facile. Il était revenu de loin. Ses rêves avaient tourné au cauchemar. Il lui avait fallu beaucoup de courage et de fierté pour revenir au pays, pour regarder ses amis qui avaient réussi leurs vies professionnelle et privée.
    Ferroudja savait qu’il était sur la voie de la réussite même s’il n’était ici que depuis huit mois. Il était sérieux au travail. Quand il aura terminé ses études, il ouvrira un cabinet. Il était en train d’apprendre auprès des meilleurs.
    Non, Farid aurait beaucoup à gagner en vivant avec un père comme lui. Et la jeune femme était convaincue qu’il était le père de Farid. Ils se ressemblaient en tout. Mais comme Rabah le lui avait dit, le doute persistait. Krimo ou son ex-mari ?
    Quand elle avait été séparée de Krimo puis été mariée, peu de temps avait passé. Aussitôt enfermée, aussitôt mariée.
    Avant et après son mariage, elle n’avait pris aucun contraceptif. Avec Krimo, elle avait voulu profiter de leurs rencontres pour marquer le temps, pour être enceinte, pour forcer sa famille à accepter leur mariage.
    Mais elle avait dû déchanter. Aussitôt mise au courant, sa famille l’avait séquestrée quelques jours chez un oncle paternel résidant au village natal avant de la marier à cet ami de son père. Farid était né au septième mois. Depuis, Ferroudja doutait. Pour elle, Krimo était son père, vu qu’à ses yeux Farid avait été conçu avant son mariage forcé. Elle en était persuadée.
    Seulement, la gynécologue lui avait affirmé que le bébé était né prématurément. Enfin, après toutes ces années passées, Ferroudja était contrainte à tout tirer des oubliettes. Elle en parlerait à Krimo… Ferroudja était contrainte à en parler à Krimo. Elle savait que Rabah le ferait aussi, pour que Krimo renonce à son fils.
    Elle ne parvenait pas à fermer l’œil. Elle passa la nuit chez ses amis, mais la joie avait déserté son cœur. Elle avait beau sourire à son fils, l’angoisse la torturait.
    Elle passa une nuit blanche à se tourner et à se retourner dans son lit. Au matin, elle partit, alors que Rabah et Zohra n’étaient pas encore réveillés. Ferroudja savait que Rabah ne s’était pas couché tôt. Elle l’avait entendu aller et venir dans le couloir. Lui aussi était très inquiet. Il tremblait à l’idée qu’on lui enlève Farid, qu’il considérait comme son fils. Craignant le retour de Krimo de l’étranger, il lui avait fait promettre de ne jamais le revoir. Ferroudja avait promis, mais elle n’avait pas tenu sa promesse en le revoyant.
    La jeune femme arriva à Alger vers neuf heures, elle avait dû attendre. C’était vendredi, les taxis n’étaient pas nombreux à circuler en ce jour de repos et de prière. Elle se rendit à pied chez Krimo. Quand elle frappa à la porte de son appartement, elle sursauta quand il ouvrit au deuxième coup comme s’il attendait quelqu’un. Il s’expliqua alors qu’elle entrait et refermait la porte.
    - Je t’ai vu arriver, je savais que tu viendrais…
    - Tu vas bien ? demanda-t-elle d’une petite voix en regardant son œil au beurre noir, elle remarqua qu’il évitait de s’appuyer sa jambe gauche.
    - Pour qui se prenait-il ?
    - Je pense qu’il avait peur, qu’il croyait que tu étais un fou…
    - Il m’a dit que Farid était mon fils, dit Krimo en grimaçant de douleur quand il s’assit sur son lit.
    - Je suis venue t’en parler, commença-t-elle mais il lui fit signe de se taire en levant la main et en fermant les yeux.
    - Tu m’as caché l’existence de Farid, pourquoi ? Est-ce vraiment mon fils ?
    - C’est difficile à expliquer Krimo, tu le sais, nous avons eu des rapports avant d’être séparés. Ni toi ni moi n’avons pris de contraceptifs. Lorsque j’ai été mariée, je n’en ai pas aussi pris… Farid est né sept mois après notre séparation… Cela a fait naître des doutes. Même si, pour moi, tu es le père de Farid, la gynécologue qui m’a suivie m’a toujours affirmé que le bébé était né prématurément… Je voulais tellement qu’il fût le tien que je n’hésitais pas à le dire à mon mari…

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  25. Artisans de l'ombre Dit :

    El ghorba 26eme partie
    Par : Adila KATIA

    Ferroudja s’était tue un moment, pour essuyer ses larmes. Tous ses souvenirs la remuaient. Elle se ressaisit avant de poursuivre.
    - Alors, il ne me croyait pas. Il savait que je voulais divorcer pour pouvoir te retrouver. A notre mariage, il ignorait tout de notre histoire. Il fallut qu’il parte sur Alger pour que des rumeurs lui parviennent. Nous avons commencé à nous quereller… quand je le pouvais, je partais de chez lui… Parce qu’ils avaient des commerces communs, ils refusaient toute idée de divorce. J’ai eu une fille deux années après la naissance de Farid… Quand père mourut dans un accident, je n’hésitais plus et quittais mon foyer. J’ai pu divorcer. Mon ex-mari ne voulut pas de Farid, parce qu’il avait des doutes. Comme tu le sais, j’ai été reniée. Et comme je n’avais rien, ni argent ni où vivre, je n’ai pas hésité à confier Farid à Zohra et son mari, les meilleurs amis de ma défunte mère. Aujourd’hui, ces derniers l’aiment trop pour envisager de se séparer de lui !
    - Il porte le nom de ton premier mari ?
    Ferroudja hocha la tête.
    - Pourquoi m’as-tu parlé des doutes ?
    - Je ne voulais pas que cela soit Rabah qui le fasse, dit-elle. Peut-être qu’il t’aurait menti, juste pour que tu te détournes de moi… Tu comprends ?
    - Je vais récupérer notre fils… Je ferai tout pour lui ! Mais, en premier, on se mariera !
    Ferroudja fut bien heureuse ce jour-là. Elle réalisa qu’ils venaient de se retrouver pour de bon et qu’ils n’avaient plus de secrets l’un pour l’autre. Ils n’avaient plus rien à craindre de la vie. Les épreuves à venir, ils les affronteront ensemble.
    Comme elle s’y attendait au cours de la journée, Rabah vint chez elle. Il voulait l’adresse de Krimo.
    - Je dois lui parler. C’est urgent !
    Elle lui fit signe de s’asseoir.
    - Il va arriver d’une minute à l’autre ! Vous pourrez discuter ici. Quoi que tu aies à lui dire, je peux l’entendre !
    Krimo arriva peu de temps après. Il ne sembla pas surpris de le trouver.
    - Allons discuter dehors !
    Tous deux en avaient envie. Krimo ne voulait pas que Ferroudja entende les propos de Rabah. Dans sa colère refoulée, il pourrait être odieux. Si elle avait pris les devants en venant tout lui raconter, c’était qu’elle ne lui faisait pas confiance. Mais Rabah ne dit rien de mal sur elle. Il alla droit au but.
    - Farid est mon fils et vous ne pouvez pas bouleverser sa vie comme ça !
    - Il est mon fils ! Ferroudja et moi allons nous marier et le prendre avec nous !
    - Rien ne prouve qu’il soit à vous !
    Krimo secoua la tête.
    - C’est possible. Pour en être certain, nous allons faire un test ADN… S’il est de moi, il faudra vous faire une raison ! Et même si nous faisons notre vie, rien ne l’empêchera de vous voir quand il le voudra ! Je comprends votre attachement. Douze ans, c’est long, pour vous qui l’avez élevé et pour moi qui voudrais rattraper le temps perdu ! Comprenez-moi, je n’ai rien contre vous ! Mais je ne peux pas renoncer à lui !
    - Pensez à notre peine ! Maalich, allez vous marier, vous aurez d’autres enfants, dit Rabah, le regard larmoyant.
    - Non… Ce que vous me demandez relève de l’impossible ! Si je lui tourne le dos maintenant, je ne pourrai jamais plus me regarder dans une glace ! Acceptez les choses, ce sera plus simple pour nous tous ! Farid, vous le verrez quand vous le voudrez, il vous rendra visite quand vous le souhaiterez !
    Rabah partit le dos rond, le poids de sa peine pesait sur ses épaules. Krimo n’y était pas indifférent, mais tout ce qui comptait maintenant, c’était Ferroudja et leur fils.
    Ils firent un test de paternité, et là, Krimo eut la certitude qu’il s’agissait bien de son fils. Quelques jours après, ils se marièrent. Rabah était revenu à de meilleurs sentiments. Lui et sa femme vinrent à la petite réception donnée ce jour-là.
    Ils étaient enfin réunis. Farid commençait à connaître son père. Il adorait lorsqu’il lui racontait ses histoires. Même si elles finissaient souvent mal, il était attiré par l’étranger. El ghorba…
    - Pourquoi on n’irait pas vivre là-bas ? Fel ghorba kheir…
    Ferroudja qui ne semblait pas désapprouver l’idée de leur fils lui demanda ce qu’il avait fait de ses papiers.
    - Je les ai toujours, répondit-il. Pourquoi ?
    - Rien ne nous retient ici ! Emmenons-le vivre où il veut ! On aura un œil sur lui, dit-elle. Tu seras là pour le guider, lui ouvrir les yeux sur les dangers de la vie ! Tu nous protégeras…
    - Je n’y ai pas été heureux. La solitude a été ma compagne et…
    Ferroudja le rassura.
    - Cette fois, tu ne seras pas seul ! Et si nous ne l’emmenons pas, il finira par partir une fois qu’il en aura les moyens. Tu ne voudrais pas qu’il devienne un harrag ? l’avertit-elle. Tu ne voudrais pas que cela arrive ?
    - Non.
    Le jour où ils partirent, Krimo eut la sensation d’être transporté quelques années en arrière. Pourtant, il n’y retournait pas pour y vivre des aventures, mais pour permettre à son fils d’avoir la chance qu’il n’avait pas eue. La solitude et l’ennui n’existaient pas pour lui. Ferroudja et Farid le comblaient de bonheur.
    Jamais il n’aurait cru qu’en rentrant au pays, parce que la misère et la solitude l’avaient mis à genoux, qu’il retrouverait son amour de jeunesse et la sérénité dans sa vie.
    Fin
    A. K.

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