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Georges Perec La disparition

11 mai 2012

Auteurs FRANCAIS, EXTRAITS

L’oeuvre de Georges Perec (1936-1982) connaît un succès croissant. Étonnamment diverse et originale, elle a renouvelé les enjeux de l’écriture narrative et poétique. Ainsi Perec s’est-il fait explorateur de notre environnement, tour à tour narquois (Les choses, prix Renaudot 1965) ou fantaisistement méthodique (Espèces d’espaces), inventeur de nouvelles formes de l’autobiographie (La boutique obscure, W ou Ie souvenir d’enfance, Je me souviens) ou chroniqueur du renoncement au monde (un homme qui dort). En jonglant avec les lettres et les mots, il a transformé le langage en un jubilatoire terrain de jeux et d’inventions (Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour?, La disparition, Les revenentes) ou en un laboratoire qui s’ouvre aussi bien à la poésie (Alphabets, La clôture) qu’à la rêverie philosophique (Penser/Classer). Il a été un des membres importants de l’OULIPO (Ouvroir de Littérature Potentielle). La vie mode d’emploi (prix Médicis 1978), ce « romans » qui contient une centaine de romans et mille bonheurs et perplexités de lecture, offre comme une éblouissante synthèse de toutes ses recherches.

La Disparition
Un corps noir tranchant un flamant au vol bas
un bruit fuit au sol (qu’avant son parcours lourd
dorait un son crissant au grain d’air) il court
portant son sang plus loin son charbon qui bat
Si nul n’allait brillant sur lui pas à pas
dur cil aujourd’hui plomb au fil du bras gourd
Si tombait nu grillon dans l’hors vu au sourd
mouvant baillon du gris hasard sans compas
l’alpha signal inconstant du vrai diffus
qui saurait (saisissant (un doux soir confus
ainsi on croit voir un pont à son galop)
un non qu’à ton stylo tu donnas brûlant)
qu’ici on dit (par un trait manquant plus clos)
I’art toujours su du chant-combat (noit pour blanc)
J. ROUBAUD
AVANT-PROPOS
Où l’on saura plus tard
qu’ici s’inaugurait la Damnation
Trois cardinaux, un rabbin, un amiral francmaçon,
un trio d’insignifiants politicards soumis
au bon plaisir d’un trust anglo-saxon, ont fait
savoir à la population par radio, puis par placards,

qu’on risquait la mort par inanition. On

crut d’abord à un faux bruit. Il s’agissait, disaiton,
d’intoxication. Mais l’opinion suivit. Chacun
s’arma d’un fort gourdin. « Nous voulons du
pain », criait la population, conspuant patrons,
nantis, pouvoirs publics. Ça complotait, ça conspirait
partout. Un flic n’osait plus sortir la nuit.
A Mâcon, on attaqua un local administratif. A
Rocamadour, on pilla un stock: on y trouva du
thon, du lait, du chocolat par kilos, du maïs par
quintaux, mais tout avait l’air pourri. A Nancy,
on guillotina sur un rond-point vingt-six magistrats
d’un coup, puis on brûla un journal du soir
qu’on accusait d’avoir pris parti pour l’administration.
Partout on prit d’assaut docks, hangars
ou magasins.
Plus tard, on s’attaqua aux Nords-Africains, aux
Noirs, aux juifs. On fit un pogrom à Drancy,
à Livry-Gargan, à Saint-Paul, à Villacoublay, à
Clignancourt. Puis on massacra d’obscurs trouffions,
par plaisir. On cracha sur un sacristain
qui, sur un trottoir, donnait l’absolution à un
commandant C.R.S. qu’un loustic avait raccourci
d’un adroit coup d’yatagan.
On tuait son frangin pour un saucisson, son
cousin pour un bâtard, son voisin pour un croûton,
un quidam pour un quignon.
Dans la nuit du lundi au mardi 6 avril, on
compta vingt-cinq assauts au plastic. L’aviation
bombarda la Tour d’Orly. L’Alhambra brûlait,
l’Institut fumait, l’Hôpital Saint-Louis flambait.
Du parc Montsouris à la Nation, il n’y avait
plus un mur d’aplomb.
Au Palais-Bourbon, l’opposition criblait d’insultants
lazzi, d’infamants brocards, d’avilissants
jurons, un pouvoir qui s’offusquait sous l’affront,
mais s’obstinait, blafard, à amoindrir la situation.
Mais tandis qu’au Quai d’Orsay on assassinait
vingt-trois plantons, à Latour-Maubourg, on lapidait
un consul hollandais qu’on avait surpris
volant un anchois dans un baril. Mais tandis qu’à
Wagram on battait jusqu’au sang un marquis à
talons nacarat qui trouvait d’un mauvais goût
qu’on pût avoir faim alors qu’un moribond lui
suppliait un sou, à Raspail, un grand Viking au
poil Uond qui montait un canasson pinçard au
poitrail sanglant, tirait à l’arc sur tout individu
dont l’air l’incommodait.
Un caporal, qu’affolait soudain la faim, volait
un bazooka puis flinguait tout son bataillon, du
commandant aux soldats; promu aussitôt Grand
Amiral par la vox populi, il tombait, un instant
plus tard, sous l’incisif surin d’un adjudant
jaloux.
Un mauvais plaisant, pris d’hallucinations, arrosa
au napalm un bon quart du Faubourg Saint-
Martin. A Lyon, on abattit au moins un million
d’habitants; la plupart souffrait du scorbut ou
du typhus.
Pour un motif inconnu, un commis municipal
aux trois quarts idiot consigna bars, bistrots, bil

lards, dancings. Alors la soif fit son apparition.
Par surcroît, Mai fut brûlant: un autobus flamba
tout à coup; l’insolation frappait trois passants
sur cinq.
Un champion d’aviron grimpa sur un pavois,
galvanisant un instant la population. Il fut fait
roi illico. On l’invita à choisir un surnom sonnant;
il aurait voulu Attila III; on lui imposa
Fantomas XVIII. Il n’aimait pas. On l’assomma
à la main. On nomma Fantômas XXIII un couillon
à qui l’on offrit un gibus, un grand cordon,
un stick d’acajou à cabochon d’or. On l’accompagna
au Palais-Royal dans un palanquin. Il n’y
arriva jamais: un gai luron, criant « Mort au
Tyran ! A moi, Ravaillac ! » l’ouvrit au rasoir. On
l’inhuma dans un columbarium qu’un commando
d’ahuris profana huit jours durant sans trop savoir
pourquoi.
Plus tard, on vit surgir un roi franc, un hospodar,
un maharadjah, trois Romulus, huit Alaric.
six Ataturk, huit Mata-Hari, un Caius Gracchus,
un Fabius Maximus Rullianus, un Danton, un
Saint-Just, un Pompidou, un Johnson (Lyndon
B.), pas mal d’Adolf, trois Mussolini, cinq Caroli
Magni, un Washington, un Othon à qui aussitôt
s’opposa un Habsbourg, un Timour Ling qui,
sans aucun concours, trucida dix-huit Pasionaria,
vingt Mao, vingt-huit Marx tun Chico, trois
Karl, six Groucho, dix-huit Harpo).
Au nom du salut public, un Marat proscrivit
tout bain, mais un Charlot Corday l’assassina dans
son tub.
Ainsi consomma-t-on la liquidation du pouvoir:
trois jours plus tard, un tank tirait du quai
d’Anjou sur la Tour Sully-Morland dont l’admi
nistration avait fait son bastion final; un adjoint
municipal monta jusqu’aux toits; il apparut, agitant
un fanion blanc, puis annonsa au micro
l’abdication sans condition du Pouvoir Public,
ajoutant aussitôt qu’il offrait, quant à lui, son
loyal concours pour garantir la paix. Mais son
sursaut fut vain car, sourd à son`imploration,
l’imposant char d’assaut, sans sommation ni ultimatum,
rasa jusqu’aux fondations la Tour. Ouant
au soi-disant dispositif martial qu’on instaura sous
l’instigation d’un grand nigaud à qui la garnison
avait imparti tout pouvoir, il fut d’autant plus
vain qu’il aggrava la situation.
Alors ça tourna mal. On vous zigouillait pour
un oui ou pour un non. On disait bonjour puis
l’on succombait. On donnait assaut aux autobus,
aux corbillards, aux fourgons postaux, aux wagons-
lits, aux taxis, aux victorias, aux landaux.
On s’acharna sur un hôpital, on donna du knout
à un agonisant qui s’accrochait à son grabat, on
tira à bout portant sur un manchot rhumatisant.
On crucifia au moins trois faux Christ. On noya
dans l’alcool un pochard, dans du formol un
potard, dans du gas-oil un motard.
On s’attaquait aux bambins qu’on faisait bouillir
dans un chaudron, aux savoyards qu’on brûlait
vifs, aux avocats qu’on donnait aux lions, aux
franciscains qu’on saignait à blanc, aux dactvlos

qu’on gazait, aux mitrons qu’on asphyxiait, aux
clowns, aux garçons, aux putains, aux bougnats,
aux typos, aux tambouts, aux svndics, aux Mussipontins,
aux paysans, aux marins, aux milords,
aux blousons noirs, aux cyrards.
On pillait, on violait, on mutilait. Mais il y
avait pis: on avilissait, on trahissait, on dissimulait.
Nul n’avait plus jamais un air confiant
vis-à-vis d’autrui: chacun haïssait son prochain.
Anton Voyl
Qui, d’abord, a l’air d’un roman jadis fait
ou il s’agissait d’un individu qui dormait
tout son saoul
Anton Voyl n’arrivait pas à dormir. Il alluma
Son Jaz marquait minuit vingt. Il poussa un pro
fond soupir, s assit dans son lit, s’appuyant sur
son polochon. Il prit un roman, il l’ouvrit, il
lut; mais il n’y saisissait qu’un imbroglio confus,
il butait à tout instant sur un mot dont il ignorait
la signufication.
Il abandonna son roman sur son lit. Il alla à
son lavabo; il mouilla un gant qu’il passa sur
son front, sur son cou.
Son pouls battait trop fort. Il avait chaud. Il
ouvrit son vasistas, scruta la nuit. Il faisait
doux. Un bruit indistinct montait du faubourg.
Un carillon, plus lourd qu’un glas, plus sourd
qu’un tocsin, plus profond qu’un bourdon, non
loin, sonna trois coups. Du canal Saint-Martin,
un clapotis plaintif signalait un chaland qui
passait.
Sur l’abattant du vasistas, un animal au thorax
indigo, à l’aiguillon safran, ni un cafard, ni un
charançon, mais plutôt un artison, s’avançait,
tralnant un brin d’alfa. Il s’approcha, voulant
l’aplatir d’un coup vif, mais l’animal prit son vol,
disparaissant dans la nuit avant qu’il ait pu l’assaillir.
18
Il tapota d’un doigt un air martial sur l’oblong
châssis du vasistas.
Il ouvrit son frigo mural, il prit du lait froid,
il but un grand bol. Il s’apaisait. Il s’assit sur son
cosy, il prit un journal qu’il parcourut d’un air
distrait. Il alluma un cigarillo qu’il fuma jusqu’au
bout quoiqu’il trouvât son parfum irritant. Il
toussa.
I1 mit la radio: un air afro-cubain fut suivi
d’un boston, puis un tango, puis un fox-trot,
puis un cotillon mis au goût du jour. Dutronc
chanta du Lanzmann, Barbara un madrigal d’Aragon,
Stich-Randall un air d’Aida.
Il dut s’assoupir un instant, car il sursauta
soudain. La radio annonçait: « Voici nos Informations
». I1 n’y avait aucun fait important: à
Valparaiso, l’inauguration d’un pont avait fait
vingt-cinq morts; à Zurich, Norodom Sihanouk
faisait savoir qu’il n’irait pas à Washington; à

Matignon, Pompidou proposait aux syndicats
l’organisation d’un statu quo social, mais faisait
chou blanc. Au Biafra, conflits raciaux; à Conakry,
on parlait d’un putsch. Un typhon s’abattait
sur Nagasaki, tandis qu’un ouragan au joli surnom
d’Amanda s’annonçait sur Tristan da Cunha dont
on rapatriait la population par avions-cargos.
A Roland-Garros, pour finir, dans un match
comptant pour la Davis-Cup, Santana avait battu
Darmon, six-trois, un-six, trois-six, dix-huit, huitsix.
Il coupa la radio. Il s’accroupit sur son tapis,
prit son inspiration, fit cinq ou six tractions,
mais il fatigua trop tôt, s’assit, fourbu, fixant
d’un air las l’intrigant croquis qui apparaissait
ou disparaissait sur l’aubusson suivant la façon
dont s’organisait la vision:
Ainsi, parfois, un rond, pas tout à fait dos,
finissant par un trait horizontal: on aurait dit
un grand G vu dans un miroir.
Ou, blanc sur blanc, surgissant d’un brouillard
cristallin, l’hautain portrait d’un roi brandissant
un harpon.
Ou, un court instant, sous trois traits droits
l’apparition d’un croquis approximatif, insatisfaisant:
substituts saillants, contours bâtards profilant,
dans un vain sursaut d’imagination, la
Main à trois doigts d’un Sardon ricanant.
Ou, s’imposant soudain, la figuration d’un
bourdon au vol lourd, portant sur son thorax
noir trois articulations d’un blanc quasi lilial.
Son imagination vaquait. Au fur qu’il s’absorbait,
scrutant son tapis, il y voyait surgir cinq,
six, vingt, vingt-six combinaisons, brouillons fascinants
mais sans poids, lapsus inconsistants, obscurs
porttaits qu’il ordonnait sans fin, y traquant
l’appariticn d’un signal plus sûr, d’un signal
global dont il aurait aussitôt saisi la signification;
un signal qui l’aurait satisfait, alors qu’il voyait,
parcours aux maillons incongrus, tout un tas
d imparfaits croquis, dont chacun, aurait-on dit,
contribuait à ourdir, à bâtir la configuration d’un
croquis initial qu’il simulait, qu’il calquait, qu’il
approchait mais qu’il taisait toujours:
un mort, un voyou, un auto-portrait;
un bouvillon, un faucon niais, un oisillon couvant
son nid;
un nodus rhumatismal;
un souhait;
ou l’iris malin d’un cachaIot colossal, narguant
Jonas, clouant Cam, fascinant Achab: avatars
d un noyau vital dont la divulgation s’affirmait
tabou, substituts ambigus tournant sans fin autour
d’un savoir, d’un pouvoir aboli qui n’apparaItrait
plus jamais, mais qu’à jamais, s’abrutissant,
il voudrait voir surgir.
Il s’irritait. La vision du tapis lui causait un
mal troublant. Sous l’amas d’illusions qu’à tout
instant son imagination lui dictait, il croyait voir
saillir un point nodal, un noyau inconnu qu’il

touchait du doigt mais qui toujours lui manquait
à l’instant où il allait y aboutir.
Il continuait. Il s’obstinait. Fascination dont il
n’arrivait pas à s’affranchir. On aurait dit qu’au
plus profond du tapis, un fil tramait l’obscur
point Alpha, miroir du Grand Tout offrant à
foison l’Infini du Cosmos, point primordial d’où
surgirait soudain un panorama total, trou abyssal
au rayon nul, champ inconnu dont il traçait
l’inouï littoral, dont il suivait l’insinuant contour,
tourbillon, hauts murs, prison, paroi qu’il parcourait
sans jamais la franchir…
Il s’acharna huit jours durant, croupissant,
s’abrutissant, languissant sur l’oblong tapis, laissant
sans fin courir son imagination à l’affût;
s’appliquant à voir, puis nommant sa vision, l’habillant,
construisant, bâtissant tout autour la chair
d’un roman, planton morfondu, divaguant, poursuivant
l’illusion d’un instant divin où tout s’ouvrirait,
où tout s’offrirait.
Il suffoquait. Nul jalon, nul timon, nul fanal,
mais vingt combinaisons dont il n’arrivait pas
à sortir, quoiqu’il sût, à tout instant, qu’il côtoyait
la solution, qu’il la frôlait: ça approchait parfois,
ça palpitait: il allait savoir (il savait, il
avait toujours su, car tout avait l’air si banal,
si normal, si commun…) mais tout s’obscurcissait,
tout disparaissait: il n’y avait plus qu’un chuchotis
furtif, un charabia sibyllin, un galimatias
diffus. Un faux jour. Un imbroglio.
Il n’arrivait plus à dormir.
Il s’alitait pourtant au couchant, ayant bu son
infusion, un sirop à l’allobarbital, à l’opium, au
laudanum ou au pavot; il couvrait pourtant
d’un madras son sinciput; il comptait pourtant
moutons sur moutons.
Au bout d’un instant, il s’assoupissait, somnolait.
Puis, tout à coup, il paraissait pris d’un
sursaut brutal. Il frissonnait. Alors surgissait,
l’assaillant, s’incrustant, la vision qui l’hantait:
un court instant, un trop court instant, il savait,
il voyait, il saisissait.
Il bondissait, trop tard, toujours trop tard,
sur son tapis: mais tout avait disparu, sauf l’irritation
d’un souhait ayant failli aboutir, sauf la
frustration d’un savoir non assouvi.
Alors, aussi vigilant qu’un individu qui a dormi
tout son saoul, il abandonnait son lit, il marchait,
buvait, scrutait la nuit, lisait, allumait la
radio. Parfois, il s’habillait, sortait, trainait,
passait la nuit dans un bar, ou à son club, ou,
montant dans son auto (quoiqu’il conduisît plutôt
mal), allait au hasard, par-ci ou par-là, suivant
son inspiration: à Chantilly ou à Aulnaysous-
Bois, à Limours ou au Raincy, à Dourdan, à
Orly. Un soir, il poussa jusqu’à Saint-Malo: il
y passa trois jours, mais il n’y dormit pas plus.
Il fit tout pour dormir, mais il n’y parvint
jamais. Il mit un pyjama à pois, puis un maillot,

puis un collant, puis un foulard, puis la gandourah
d’un cousin spahi, puis il coucha tout nu. Il
fit son lit d’au moins vingt façons. Un jour, il
loua, à prix d’or, un dortoir, mais il tâta aussi
du lit pliant, du châlit, du lit clos, du lit à baldaquin,
du sac, du divan, du sofa, du hamac.
Il frissonna sans draps, il transpira sous un
plaid, il compara l’alfa au kapok. Il coucha assis,
accroupi, à califourchon; il consulta un fakir qui
lui proposa son grabat à clous, puis un gourou
qui lui ordonna la position yoga: son avantbras
droit comprirnant l’occiput, il joignit son
talon à sa main.
Mais tout s’affirmait vain. Il n’y arrivait pas. Il
croyait s’assoupir, mais ça fondait sur lui, dans
lui, ça bourdonnait tout autour. Ça l’opprimait.
Ça l’asphyxiait.
Un voisin compatissant l’accompagna à la consultation
à l’hôpital Cochin. Il donna son nom,
son rang d’immatriculation à l’Association du
Travail. On l’invita à subir auscultation, palpation,
puis radio. Il fut d’accord. On s’informa:
souffrait-il ? Plus ou moins, dit-il. Ou’avait-il ?
Il n’arrivait pas à dormir ? Avait-il pris un sirop ?
Un cordial ? Oui, il avait, mais ça n’avait pas agi.
Avait-il parfois mal à l’iris ? Plutôt pas. Au
palais ? Ça pouvait. Au front ? Oui. Aux conduits
auditifs ? Non, mais il y avait, la nuit, un bourdon
qui bourdonnait. On voulut savoir: un bourdon
ou un faux-bourdon ? Il l’ignorait.
Il fut bon pour l’oto-rhino, un gars jovial,
au poil ras, aux longs favoris roux, portant lorgnons,
papillon gris à pois blancs, fumant un
cigarillo qui puait l’alcool. L’oto-rhino prit son
pouls, l’ausculta, introduisit un miroir rond sous
son palais, tripota son pavillon, farfouilla son
tympan, malaxa son larynx, son naso-pharynx, son
sinus droit, sa cloison. L’oto-rhino faisait du bon
travail, mais il sifflotait durant l’auscultation;
ça finit par aigrir Anton.
—Oh Oh Oh, dit-il. J’ai mal…
—Chut, fit l’oto-rhino, allons plutôt là-bas
à la radio.
Il coucha Voyl sur un billard blanc, brillant,
glacial, manipula trois boutons, abaissa un volant,
fit la nuit, photographia dans un noir total, ralluma.
Voyl voulut s’accroupir sur son billard.
—Stop ! intima l’oto-rhino, j’ai pas fini,
voyons, il faut savoir s’il y a ou non un soupçon
d’auto-intoxication.
Il brancha un circuit, appuya sur l’os occipital
un poinçon d’iridium qui avait l’air d’un gros
styIo, puis alla sortir sur un cadran muni d’un
aimant qu’animait la vibration d’un rotor la
graduation qui analysait l’afflux sanguin:
—L’inscription paraît au maximum, dit l’otorhino
qui pianotait sur l’attirail, mâchonnant son
cigarillo, il y a constriction du sinus frontal,
il va falloir ouvrir.
—Ouvrir ! s’alarma Voyl.
—Oui, j’ai dit: ouvrir, confirma l’oto-rhino,

sinon il va y avoir un faux croup.
Il disait tout ça d’un ton badin. Voyl ignorait
s’il plaisantait ou non: mais l’humour noir du
toubib l’angoissait. Il sortit son mouchoir, crachotant
du sang, bavotant d’indignation:
—Maudit Charlatan ! fit-il pour finir, j’aurais
plutôt dû voir un ophtalmo !
—Allons, allons, dit l’oto-rhino, conciliant,
quand on aura fait cinq ou six immuno-transfusions,
on aura l’occasion d’y voir plus clair, mais
d’abord, analysons tout ça.
Il appuya sur un bouton. Parut son assistant
qu’habillait un sarrau violin.
—Rastignac, lui dit l’oto-rhino, cours à Foch,
à Saint-Louis ou à Broca, il nous faut du va«in
anti-conglutinatif avant midi.
Puis il dicta son diagnostic à la dactylo:
—Nom: Anton Voyl. Consultation du huit
avril: coryza banal, auto-intoxication du nasopharynx,
risquant d’abolir plus ou moins tard
tout circuit olfactif, constriction du sinus frontal
droit non sans inflammation du mucus irradiant
jusqu’aux barbillons sublinguaux; l’inoculation
du larynx aurait pour filiation un faux croup.
Nous proposons donc l’ablation du sinus, sinon,
tôt ou tard, la voix pâtira.
Puis il rassura Voyl: l’ablation du sinus constituait
un travail long, tatillon, mais tout à fait
banal. On la pratiquait sous Louis XVIII. Voyl
n’avait pas à mollir: d’ici dix jours, il n’y paraîtrait
plus.
Donc Voyl alla à l’hôpital. On l’installa dans
un dortoir où il y avait vingt-six lits dont vingtcinq
garnis d’individus plus ou moins moribonds.
On lui administra un tranquillisant puissant (Largactyl,
Procalmadiol, Atarax). Au matin, il vit
un Grand Patron qui faisait son tour; sa cour
d’aspirants toubibs l’accompagnait, buvant du lait
quand il parlait, pourtant quand il souriait. Il
s’avançait parfois jusqu’au lit où finissait un agonisant
râlant, dont il tapotait l’avant-bras, suscitant
du mourant un rictus grimaçant, plaintif.
Mais il avait toujours un mot amusant ou consolant
pour chacun; il offrait un bonbon à un
marmot qui avait bobo; il souriait aux mamans.
Pour cinq ou six cas plus ardus, il donnait aux
carabins sa conclusion qu’il justifiait: Parkinson,
Zona, Charbon, Guillain-Thaon, Coma post-natal,
Syphilis, Convulsions, Palpitations, Torticolis.
Trois jours plus tard, Voyl montait sur un
chariot, puis passait au billard. Chloroformisation.
Puis l’oto-rhino introduisit dans son tarin un
trocart: l’incision du tractus olfactif provoqua
la naso-dilatation dont l’oto-rhino profita illico,
scarifiant au grattoir d’Obradovitch la cloison.
L’abrasion au burin suivit, puis l’occlusion qu’il
fit sans faiblir, s’aidant du poinçon à pannoir
qu’un Anglais avait mis au point trois mois plus
tôt. Alors il pratiqua la ponction du sinus, dont
il fit sortir au bistouri un fungus malin, puis put
accomplir son but final: l’ustion du tissu nodal.
—Bon, dit-il pour finir à son assistant qui

transpirait, l’oxydation paralt au point. Il n’y a
plus d’inflammation.
Il passa au tampon, cousit au catgut, mit du
sparadrap. On craignit durant la nuit un trauma
ou un choc. Mais, sans commotion, la cicatrisation
avança sans mal.
Huit jours plus tard, Voyl pouvait sortir: il
sortit donc. Ajoutons qu’il dormait toujours aussi
mal; mais il souffrait moins.
Os• t•n sort inbs•main s’abat s•r t•n Robinson
soupirant
Il souffrait moins, mais il s’affaiblissait. Alangui
tout au long du jour sur son lit, sur son
divan, sur son rocking-chair, crayonnant sans fin
au dos d’un bristol l’indistinct motif du tapis
d’Aubusson, il divaguait parfois, pris t’hallucinations.
Il marchait dans un haut corridor. Il y avait au
mur un rayon d’acajou qui supportait vingt-six
in-folios. Ou plutôt, il aurait dû y avoir vingt-six
in-folios, mais il manquait, toujours, l’in-folio qui
offrait (qui aurait dû offrir) sur son dos l’inscription
a CINQ ». Pourtant, tout avait l’air normal:
il n’y avait pas d’indication qui signalât la
disparition d’un in-folio (un carton, « a ghost »
ainsi qu’on dit à la National Library); il paraissait
n’y avoir aucun blanc, aucun trou vacant. Il y
avait plus troublant: la disposition du total ignorait
(ou pis: masquait, dissimulait) l’omission:
il fallait la parcourir jusqu’au bout pour savoir, la
soustraction aidant (vingt-cinq dos portant subscription
du « UN » au « VINGT-SIX », soit
vingt-six moins vingt-cinq font un), qu’il manquait
un in-folio; il fallait un long calcul pour
voir qu’il s’agissait du « CINQ ».
Il voulait saisir un in-folio, l’ouvrir (lisant,
aurait-il surpris, par raccroc, par hasard, un fait
plus probant, l’indication qui lui manquait ? ) mais
il n’y arrivait pas; sa main passait trop loin du
rayon; il n’arrivait pas plus à savoir à quoi avait
trait la publication: tantôt il croyait y voir un
colossal ABC, tantôt Coran, Talmud ou Thorah,
l’Opus magistral, l’angoissant bilan d’un savoir
tabou…
Il y avait un manquant. Il y avait un oubli, un
Uanc, un trou qu’aucun n’avait vu, n’avait su,
n’avait pu, n’avait voulu voir. On avait disparu.
Ça avait disparu.
Ou alors, il croyait voir, dans un joumal du
soir, un amas ahurissant d’informations:
PROHIBITION DU PARTI:
PLUS UN COCO A PARIS !
Pour vos colis: non au cordon, non au fil,
OUI AU SCOTCH !

KRACH INPAMANT POUR
DIMPORTANTS B.O.P.
Ou parfois, l’assaillait la vision d’un hagard,
d’un fou bafouillant, dingo aux gyrus ramollis,
proposant aux passants un discours abracadabrant:
l’Idiot du Faubourg; on rigolait quand il
passait, on lui lançait un caillou. Un gamin lui
agrafait un poussin sur son mackintosh, car il
criait, il hurlait: « Un milliard, vingt milliards
d’oisillons sont morts ! »
« Idiot », marmonnait-il alors. Mais pas plus
idiot qu’un instant plus tard, la vision au moins
tout aussi fada d’un individu s’introduisant dans
un bar:
Voix du gars, s’attablant (air bourru, sinon martial):
Garçon !
Voix du barman (qui connait son chaland):
Bonjour, mon Commandant.
Voix du Commandant (satisfait qu’on l’ait compris,
quoiqu’il soit pour l’instant civil): Bonjour,
mon garçon, bonjour !
Voix du barman (qui jadis apprit l’anglais dans
un cours du soir): What can I do for you ?
Voix du Commandant (salivant): Fais-moi un
porto-flip.
Voix du barman (soudain chagrin): Quoi ?
Un porto-flip !
Voix du Commandant (affirmatif): Mais oui,
un porto-flip !
Voix du barman (qui paraît souffrir): On…
n’a… pas… ça… ici…
Voix du Commandant (bondissant): Quoi !
Mais j’ai bu trois porto-flips ici il y a moins d’un
an !
Voix du barman (tout à fait faiblard): Il n’y a
plus… Il n’y a plus…
Voix du Commandant (furibond): Allons, tu
as du porto, non ?
Voix du barman (agonisant): Oui… mais…
Voix du Commandant (fulminant): Alors ?
Alors ? Il y a aussi…
Voix du barman (mourant tout à fait):
Aaaaaaah ! ! Chut ! ! Chut ! !
Mort du barman.
Voix du commandant (constatant): Rigor
mortis.
Il sort, non sans agonir d’incivils jurons l’avachi
barman.
Voyl n’avait pas toujours autant d’humour
(pour autant qu’on ait vu plus haut un soupcon
d’humour). Parfois il s’affolait. Il sursautait
craintif, pouls palpitant. Un sphinx accroupi l’allait-
il assaillir ?
Jour sur jour, mois sur mois, l’hallucination
distillait son poison, opium dont il gardait la
faim, carcan qui l’opprimait.
Un soir, la vision d’un charancon ou d’un

cafard qui n’arrivait pas à gravir un croisillon du
vasistas lui causa, sans qu’il sût pourquoi, un
profond inconfort. Il vit dans l’obscur animal la
symbolisation du sort qui s’acharnait sur lui.
Plus tard, dans la nuit, il phantasma, avatar à
la Kafka, qu’il gigotait dans son lit, pris dans
un plastron d’airain, gnaptor ou charognard, sans
pouvoir saisir un point d’appui. Il transpirait. Il
hurlait, mais nul n’accourait à lui. Il avait trop
chaud. Sa main aux trois doigts griffus battait
l’air. Mais tout autour, dans la maison, aucun
bruit, sinon, tout au plus, l’insignifiant clapotis
d’un lavabo qui fuyait. Qui connaissait sa situation
? Qui saurait l’affranchir, aujourd’hui, à
jamais ? N’y avait-il pas un mot dont la prononciation
suffirait à adoucir son mal ? Il manquait
d’air. L’asphyxiation montait pas à pas. Son poumon
lui brûlait. Un mal sournois sciait son larynx.
Il voulut rugir un S.O.S. Sa voix chuinta un sanglot
plaintif. Un rictus maladif marquait son pli
labial, striait son front, son cou. Il vagissait. Il
suait ainsi qu’un cochon qu’on abat. Un poids
accablant aloùrdissait son poitrail. Il ahanait; il
suffoquait. Son cristallin avait la fixation d’un moribond
hagard. D’un tympan pourri coulait, suintait
un sang noir. Il s’agitait, faiblard, agonisant,
râlant. Un gros anthrax s’ouvrait sur son avantbras
droit laissant jaillir par instants un pus catarrhal.
Il fondait. Il maigrissait d’au moins cinq kilogs
par jour. Sa main paraissait un moignon. Son minois
rubicond, mafflu, lippu, joufau, bouffi, branlait
au bout d’un cou trop maigrichon. Mais toujours,
comprimant son thorax, pilon sournois,
joug torturant, l’inhumain garrot du boa constrictor,
du python qui broyait son poitrail. n y avait
par instants un fracas d’articulations, un bris d’os.
Il n’arrivait plus à sortir aucun son.
Plus tard, il comprit qu’il allait mourir. Nul
n’irait à lui. Nul n’aurait jamais soupçon du mal
qui s’achamait sur lui. Nul n’adoucirait sa fin,
nul sacristain l’absolvant du Forfait.
Il voyait un vautour qui planait, haut dans
l’azur. Tout autour du lit, un ramas d’animaux
—gros rats noirs, mulots, souris, campagnols,
cafards, crapauds, tritons—faisait faction, à
l’affût du corps raidi, chair à charognards. Un
faucon fondrait sur lui. Un chacal accourrait du
fond du Sahara.
Son imagination l’alarmait parfois, mais l’amusait
aussi: finir lunch à chacal, ration pour carnpagnol
ou nutritif appât d’un vautour haut planant
(à coup sûr il avait lu ça dans Malcolm Lo•-
ry) constituait un souhait d’Amphitryon qui partait
d’un bon fond.
Son attrait du maladif l’intriguait plus. Il voulut
y voir un signal plus sûr, un courant plus approchant,
sinon tout à fait un fil initiatif:
Non pas la mort (quoiqu’à tout instant la mort
s’affirmât), non pas la damnation (quoiqu’à tout
instant la damnation s’affichât), mais d’abord
l’omission: un non, un nom, un manquant:

Tout a l’air normal, tout a l’air sain, tout a
l’air significatif, mais, sous l’abri vacillant du mot,
talisman naïf, gris-gris biscornu, vois, un chaos
horrifiant transparaît, apparaît: tout a l’air normal,
tout aura l’air normal, mais dans un jour,
dans huit jours, dans un mois, dans un an, tout
pourrira: il y aura un trou qui s’agrandira, pas
à pas, oubli colossal, puits sans fond, invasion du
blanc. Un à un, nous nous tairons à jamais.
Sans savoir tout à fait où naissait l’association,
il s’imaginait dans un roman qu’il avait lu jadis,
un roman paru, dix ans auparavant, à la Croix du
Sud, un roman d’Isidro Parodi, ou plutôt d’Honorio
Bustos Domaicq, qui racontait l’inoui, l’ahurissant,
l’affolant coup du sort qui frappait un
banni, un paria fugitif.
Il avait nom Ismaal, lui aussi. Il arrivait, non
sans un mal quasi surhumain, sur un ilot qu’on
disait sans habitants. D’abord il manquait y mourrir.
Il s’abritait dans un trou où, huit jours durant,
il agonisait; il traînait, moribond. Son pouls
tombait. Il attrapait la malaria. Il frissonnait; il
suffoquait; il s’affaiblissait.
Pourtant, huit jours plus tard, sa constitution
hors du commun l’autorisait à s’accroupir. Il avait
maigri, mais il rampait hors du trou où il avait
failli mourir. Il assouvit sa soif. Il avala un gland
qu’il cracha aussitôt, puis il apprit à choisir champignons
ou fruits non nocifs: l’un, qu’on aurait
pris pour un abricot provoqua sur tout son corps
l’apparition d’irritants bubons purpurins, mais
il trouva plus tard ananas, noix, kakis, sucrins.
Quand la nuit tombait, s’aidant d’un caillou
pointu, il gravait un trait sur un bâton. Vingt
jours plus tard, il avait construit sa cagna: un
vrai gourbi: sol battu, trois murs, un huis, un
toit fait d’un mauvais torchis. Il n’avait pas
d’amadou, aussi avalait-il tout cru. Il craignit
cinq ou six fois l’irruption d’un animal. Mais,
par hasard (crut-il) il n’y avait sur l’glot ni lynx,
ni puma, ni jaguar, ni bison. Tout au plus crut-il
voir un soir à l’horizon, un orang-outang qui
rôdait. Mais on n’attaqua jamais son abri. D’un
doucin d’acajou, il tira un fort gourdin: ça lui
aurait suffi si jamais on l’avait soudain assailli.
Au bout d’un mois, tout à fait d’aplomb, Ismail
s’hasarda à parcourir son îlot. Robinson d’un inconnu
Tristan da Cunha, saisissant son bâton, il
marcha tout au long du jour. Au soir, il parvint
au point culminant d’un pic d’où il dominait tout
l’ilot. Il y campa, car Ia nuit tombait, il n’y voyait
plus clair. Au matin, il fit un tour d’horizon. Il
vit au nord un ru tourbillonnant qui finissait
dans un marigot, puis, non loin du littoral, il
distingua, sursautant, cinq ou six tumulus (ou
plutôt tumuli). Il s’approcha, furtif: il vit qu’il
s’agissait d’un attirail obscur; on aurait dit un
manchon à air. Il supposa, il n’avait pas tort,
qu’a priori ça fonctionnait suivant la culmination
du flot.
Puis tout à coup, avant d’avoir compris tout à

fait, il tomba sur l’habitation, sur l’aquarium, sur
l’installation radio.
Tout avait l’air à l’abandon. Il trouva un puits
tari qui abritait trois gros tatous. Un humus
grouillant couvrait tout l’aquarium.
On avait construit la maison au moins vingt
ans avant, à la façon d’alors. On aurait dit un
Casino d’inspiration rococo, à la fois palais colonial,
bungalow pour pays chauds, lupanar ultrachic.
Un vantail à trois battants, garnis d’ajours
ainsi qu’un moucharab, ouvrait sur un haut corridor,
long d’au moins vingt pas, qui conduisait
à un grand salon rond: il y avait un grand tapis
d’Ankara, puis, tout autour, divans, sofas, visà-
vis, coussins, miroirs. Un colimaçon montait 33
jusqu’aux loggias. Issu du plafond fait d’un bois
dur mais clair (du gayac ou du santal), un filin
d’aluminium, qu’accrochait au bout un piton
d’airain poli tout à loisir par un artisan hors pair,
supportait un lampion japonais qui donnait au
tout un jour opalin, mais plutôt faiblard. Mais,
par trois bow-windows aux vitraux s’incrustant
d’un damasquin d’or, on passait sur un balcon
d’où l’on surplombait un panorama colossal.
Non sans un soin qui frisait la suspicion, Ismai I
visita pas à pas l’habitation. Il sonda murs, plafonds,
lambris. Il ouvrait tout tiroir. Il fouillait
tout coin. Il vit, au sous-sol, un circuit dont il
n’arriva pas à saisir la signification: il distingua
un oscillo, un miroir à rayons polarisants, un pavillon,
un dispositif hi-fi, un châssis à tambour
d’amplification, un rack à huit canaux, un volant
strobo-cycloïdal, mais il comprit mal l’organisation
du total.
Il n’osa pas dormir dans la maison. Il prit tout
un tas d’outils, un chaudron, un hachoir, un tamis,
un allumoir, un baril d’alcool, puis il gagna, non
loin, dans un taillis, un abri qu’il avait auparavant
choisi. Il y bricola tant qu’il put, donnant jour par
jour à son installation un tour plus sûr. Il chassait;
il tua un lapin; il attrapa un jour au lasso
un agouti: il fit du lard, du saindoux, du jambon,
du boudin.
Un mois passa. La mousson arriva. L’azur s’o•
nubila; l’on vit s’amassant à l’horizon strato,
nimbo, puis cirro-cumulus. Un haut courant arrivait
du bas fond. Un flux montant supplantait
l’amical jusant. Il plut.
Trois jours plus tard, un matin, Ismail vit
un yacht qui abordait. Il vit cinq à six individus
montant au casino. Un instant plus tard, il put
ouïr un jazz band qui jouait un fox-trot, un air
connu il y avait vingt ans dont il ignorait qu’il
fût toujours au goût du jour. Alors tout bascula.
D’abord Ismaïl voulut fuir, courir à son abri
primitif. Mais tout ça l’intriguait trop. Il s’approcha,
rampant. Sa vision lui causa un choc: on dansait
non loin du Casino, on barbotait dans l’aquarium
pourtant puant. Il y avait là trois gars, trois
souris, plus un groom qui, faufilant non sans brio
son lard parmi la maffia, offrait sur un grand plat

rond sandwichs, boissons ou habanas. Un individu—
vingt-cinq ans tout au plus, grand, sportif,
souriant—portait un smoking façon Cardin,
col à la Mao, aucun bouton, ainsi qu’on aimait
ça il y avait un grand laps. Un barbu, plus
mûr, plutôt P.D.G., portait un frac. Il sirotait
un whisky. Puis il y mit trois glacons, alla l’offrir
à sa nana qui somnolait dans un hamac.
—Voici pour vous, Faustina, dit-il, baisant
son cou.
—Thattk you, dit Faustina, mi-riant, mi-s’offusquant.
—Ah, Faustina, j’aurais tant voulu vous avoir
dans mon lit !
—Allons, j’ai dit non trois fois; mais soyons
amis, dit Faustina lui donnant sa main pour un
trop court instant.
Faustina fascinait Isma•l. Il la suivait partout,
quoiqu’il craignît fort pour son salut: n’avait-il
pas fui la prison ? Qui lui assurait qu’il n’y avait
pas dans l’association un flic ou un mouchard ?
On l’avait mis à prix. Contumax dans son pays,
contraint à fuir par un tyran qui avait accompli
plus vils forfaits qu’aucun Caligula, aucun Borgia
jadis, qui sait si l’insignifiant yacht n’avait pas
pour mission son rapt ? Mais il l’ignorait, il l’ou-
35
bliait: il aimait Faustina, il la voulait pour lui
avant sa mort.
Abandonnant tout compagnon, Faustina allait
parfois par monts ou par vaux. Un jour Ismaïl
l’aborda. Faustina lisait un roman, Orlando, par
Virginia Woolf.
—Miss, lui dit-il, pardon, pardon, j’ai voulu
vous voir. Tant pis pour moi si l’on m’a vu…
Mais Faustina l’ignora, quoiqu’il la suppliât.
Plus tard, tout fut hallucination: il crut à l’intoxication
d’un champignon noir, ou alors il avait
trop bu d’alcool; ou plutôt, il avait tant maigri
qu’il avait tout à fait disparu: la vision d’autrui
transpassait son corps. Ou sinon, il n’avait plus
sa raison: il avait un grain, il folichonnait; il
s’imaginait voir un casino, un yacht, un barbu,
Faustina, alors qu’il vagissait toujours dans son
marigot pourri.
Oui, mais un jour il vit la scission, ou plutôt
la duplication d’un baobab.
Oui, mais huit jours plus tard, il vit, mot pour
mot, trait pour trait, s’accomplir l’action qu’huit
jours auparavant il avait vu s’accomplir: un bal
non loin du bassin, Louis Armstrong jouant un
fox-trot…
Oui, mais il y avait pis (là, la fiction d’Ismail
nourrissait son hallucination à lui; là s’inaugurait
l’inconsistant mais si subtil rapport, si troublant
mais si dur à parcourir jusqu’au bout, qui l’unissait
au roman): parfois, quand il marchait dans
un corridor, Ismail voyait s’ouvrir un battant:
un groom sortait, portant un plat; il allait sur

lui, l’ignorant; d’instinct, Ismail faisait un bond.
Puis disparaissait l’arbin posant, disons, un album
sur un bahut: Ismail allait au bahut, avançait
la main sur l’album, croyait pouvoir l’ouvrir:
il touchait un corps dur, poli, parfait: nul Titan,
nul Goliath n’aurait pu à l’instant saisir l’album.
On aurait dit qu’un Troll malin, un mauvais
Kobold avait tout durci autour du casino, arrosant
tout d’un gaz volatil, un fixatif qui s’incrustait
partout, allait au plus profond, s’incorporait
aux noyaux, aux ions, à tous corps, à tous champs.
Tout paraissait normal, il voyait, il croyait voir,
un son faisait un bruit, un parfum parfumait. Il
voyait Faustina s’alanguir sur un sofa, ployant
sous son poids un gros coussin à capitons. Puis
Faustina sortait, laissant choir sur son coussin
un lourd bijou d’or garni d’un cabochon d’adamantin.
Isma•l bondissait, il voyait dans l’abandon
du bijou un signal: Faustina l’aimait mais
n’osait s’ouvrir, car son mari, ou son amant, ou
son ami la faisait pâlir (car nul n’avait pouvoir
pour faillir à la Loi qui faisait d’Ismaïl un paria
tabou: on n’y touchait pas; il allait où bon lui
paraissait, mais on l’ignorait, partout, toujours).
Mais sa main n’affrontait coussin ou bijou
qu’un court instant; il abandonnait aussitôt,
abattu, transi, hagard: il touchait, non un coussin,
mais un bloc dur, compact, un roc aussi dur
qu un diamant: tout paraissait pris dans un magma
jointif: on aurait dit un champ dos, fini,
un corps indivis au poli parfait, au grain mat:
dans son champ, l’humain, ou l’inhumain, gardait
un pouvoir positif; ainsi Faustina pouvait
ouvrir un battant, s’alanguir sur un divan; ainsi
son compagnon pouvait-il lui offrir un whiskv;
ainsi pouvait-on ouïr un fox-trot, voir surgir un
yacht, choir un bijou d’or, sortir un larbin. Mais,
hors du champ, or tout indiquait qu’Ismaïl y
fut, il n’y avait plus qu’un continuum sans un pli,
sans articulation, un corps compact plus compact
qu’un stuc, qu’un staff, qu’un mastic, qu’un portland;
l’imbrication sans jour, la lapidification,
du plain, du plat, du massif, du mastoc: tout collait
à tout, sans solution, sans discontinu.
Son poids n’affaissait aucun coussin: un roc
aurait fait un divan plus mou; son pas n’inclinait
aucun poil du tapis; sa main n’ouvrait aucun
bouton. Il n’avait aucun pouvoir.
Ismail comprit, plus tard, trop tard, qu’il vivait
dans un film: M., l’individu barbu qui aurait tant
voulu Faustina pour lui, l’avait pris, vingt ans
auparavant, à l’insu du clan, au cours d’un tour
qu’il avait fait dans l’îlot huit jours durant.
Tandis qu’un mal fatal s’attaquait aux baobabs,
tandis qu’un humus grouillant d’animaux malfaisants
couvrait tout l’aquarium, tandis qu’un
abandon croulant pourrissait la maison, il suffisait
qu’à l’horizon la mousson s’annoncât pour
qu’aussitôt, sous l’action du flux montant qui,
inondant l’attirail qu’Ismail avait vu au bord du
littoral, agissant sur l’obscur circuit du sous-sol

dont il n’avait pas d’abord compris la signification,
faisait partir la dynamo, lui donnait son pouvoir,
son signal, pour qu’aussitôt l’on voit raccourir,
trait pour trait, mot pour mot, tant d’instants
abolis s’immortalisant à jamais, à l’instar du dispositif
mis au point par un Martial Cantaral à
partir du Vitalium qui, dans un hangar frigorifiant,
autorisait tout individu mort à accomplir
à jamais son instant crucial.
Tout avait l’air normal, mais tout s’affirmait
faux. Tout avait l’air normal, d’abord, puis surgissait
l’inhumain, l’affolant.
Il aurait voulu savoir où s’articulait l’association
qui l’unissait au roman: sur son tapis, assaillant
à tout instant son imagination, l’intuition
d un tabou, la vision d’un mal obscur, d’un quoi
vacant, d’un non-dit: la vision, l’avision d’un
oubli commandant tout, où s’abolissait la raison:
tout avait l’air normal, mais…
Mais quoi ?
Il y paumait son latin.
Dont la fin abo•it l’immoral fut•r papa•
promis à un a?•or•on contri•
Plus tard, voulant toujours y voir plus clair,
il tint un journal.
Il prit un album. Il inscrivit au haut du folio
initial:
puis, plus bas:
LA DISPARITION
Il a disparu Qui a disparu ? Quoi ?
Il y a (il y avait, il y aurait, il pourrait y avoirJ
un motif tapi dans mon tapis, mais, plus qu’un
motif: un savoir, un pouvoir.
Imago dans mon tapis.
L’on dirait un Arcimboldo, parfois: un autoportrait,
ou plutot l’ahurissant portrait d’un Dorian
Gray hagard, d’un albinos malsain, fait, non
d’animaux marins, d’abondants fruits, d’involutifs
pistils s’imbriquant jusqu’à l’apparition du
front, du cou, du sourcil, mais d’un amas d’insinuants
vibrions s’organisant suivant un art si
subtil qu’on sait aussitot qu’un corps a suffi à la
constitution du portrait, sans qu’à aucun instant
on ait pourtant l’occasion d’y saisir un signal distinctif,
tant il parait clair qu’il s’agissait, pour
l’artisan, d’aboutir à un produit qui, montrant
puis masquant, tour à tour, sinon à la fois, garantit
la loi qui l’ourdit sans jamais la trahir.
D’abord on voit mal la modification. On croit
qu’il n’y a qu’un tracas instinctif qui partout vous
fait voir l’anormal, I’ambigu, I’angoissant. Puis,

soudain, I’on sait, I’on croit savoir qu’il y a, non
loin, un l’on sait trop quoi qui vous distrait, vous
agit, vous transit. Alors tout pourrit. On s’ahurit,
on s’avachit: la raison s’affaiblit. Un mal obstinant,
lancinant vous fait souffrir. L’hallucination
qui vous a pris vous abrutira jusqu’à la fin.
L’on voudrait un mot, un nom; I’on voudrait
rugir: voilà 1• solution, voilà d’où naquit mon
tracas. L’on voudrait pouvoir bondir, sortir du
sibyllin, du charabia confus, du mot à mot gargouillis.
Mais l’on n’a plus aucun choix: il faut
approfondir jusqu’au bout la vision.
L’on voudrait saisir un point initial: mais tout
a l’air si flou, si lointain…
Il tint son journal durant cinq ou six mois.
Au soir il y notait, non sans un soin tatillon, un
tas d’insignifiants travaux: fini ma provision
d’alcool, choisi un microsillon pour mon cousin
Julot qui doit sortir du bahut à la fin du mois
prochain, raccourci mon burnous, dit bonjour à
mon voisin quoiqu’Azor, son carlin, ait fait caca
sur mon paillasson. Mais il parlait aussi d’un
roman qu’il lisait, d’un ami qu’il avait w, ou
d’un mot, d’un fait qui l’avait ahuri (un avocat,
au Palais, qui n’arrivait pas à finir son discours;
un voyou qui tirait à blanc sur la population; un
typo fou qui sabotait tout son attirail…).
Parfois, il imaginait, son bic à la main, il racontait,
il s’autobiographiait, il s’analysait. Parfois,
il discourait sur son hallucination, ou sur l’•lot
Un jour, il imagina tout un roman: il y aurait,
dans un pays lointain, un garçon, un bambin au
nom d’Aignan. Il aurait cinq ans. Il vivrait dans
un palais où tout irait à l’abandon. Un jour, sa
nounou lui disait:
—Jadis, tu avais ici vingt-cinq cousins. Alors
nous vivions dans la paix. Mais, un à un, ils ont
tous disparu, l’on n’a jamais su pourquoi. Aujourd’hui,
tu dois partir à ton tour, sinon nous
allons tous à la mort.
Alors Aignan fuyait. Suivant la tradition du
plus pur Bildungsroman, la narration s’ouvrait
par un court fabliau moral: au sortir d’un layon,
un Sphinx assaillait Aignan.
—Voilà, dit l’hallucinant animal, un parfait
sandwich pour mon fricot; ça faisait un laps
qu’on n’avait plus vu un gnard aussi dodu sous
nos climats.
—Holà, Sphinx, holà ! fit Aignan qui connaissait
Lacan mot à mot, un instant voyons, tu dois
d’abord accomplir ton fatum.
—Mon fatum, fit, surpris, l’animal, à quoi
bon ? Tu fais du chichi. Nul n’a jamais su la solution.

Il ajouta, pris d’un soupçon subit:
—La saurais-tu, par hasard ?
—Qui sait ? dit Aignan, -souriant d’un dr
coquin.
—Tu as un air fanfaron qui nous plalt tout a
fait, vilain avorton, poursuivit l’insinuant Sphinx.
Soyons donc fair-play, ton ambition adoucira ta
mort; voici mon oral ultimatum:
Il saisit un luth, prit son inspiration, puis, s’accompagnant,
chanta:
Y a-t-il un animal
Qui ait un corps fait d’un rond pas tout à fait clos
Finissant par un trait plutot droit
—Moi ! Moi ! cria alors Aignan
L’•nimal biscornu prit un air assombri.
—Tu crois ?
—Mais oui, dit Aignan.
—Alors tu dois avoir raison, fit l’animal d’un
ton chagrin.
Un long instant, aucun n’ajouta un mot.
L’Aquilon souf3lait dans l’azur tarlatan.
—J’avais toujours dit qu’un gamin m’allait
un jour abasourdir, soupira, plaintif, l’animal.
Il y avait un gros sanglot dans sa voix.
—Allons, Sphinx, finissons, dit Aignan, bougon.
Dans son for, il allait jusqu’à avoir compassion
pour l’animal. Mais il ajouta: si j’avais mal
su, j’aurais fini dans ton jabot stomacal. J’ai su,
j’ai vaincu; suivant la Loi, tu dois mourir.
Il brandit un doigt intimidant.
—Fais donc un saut dans l’à-pic, vilain
Sphinx.
—Oh, murmura l’animal, mais tu voudrais
ma mort !
—That’s right ! hurla tout à coup Aignan sans
trop savoir pourquoi il utilisait l’anglais.
Il prit un bâton, il assomma l’animal qui, paumant
son aplomb, disparut dans l’à-pic dans un
tourbillon sans fin. Un cri horripilant, où il y
avait tout à la fois un lion qui rugissait, un chat
qui miaulait, un milan qui huissait, un humain
qui souffrait, vibra dans l’air ambiant durant dixhuit
jours…
Au sortir d’un fabliau aussi clair, la fiction,
l’affabulation s’imposait ipso facto: Aignan parcourait
son pays, allait par monts, mais aussi par
vaux, gagnait, au soir, d’obscurs bourgs; il proposait
son bras aux charrons, aux paysans, aux
sacristains. On lui donnait du lard, ou un quignon
qu’il frottait d’•l. Il avait faim. Il avait soif.
Il vivait.
Au fur qu’il grandissait, Aignan s’adaptait,
s’affinait, approfondissait son savoir, fortifiait sa
vision, son Anschauung. Il croisait d’intrigants
individus. Chacun participait à sa transformation,
lui offrant tour à tour du travail, un logis, un
horizon. Un maquignon lui apprit son art. Il fut
maçon, il construisit sa maison; il fut typo, il
fonda un journal.
Puis sa vocation s’amplifiait. Il lui arrivait alors
tout un brouillamini d’obscurs avatars qui simu

lait, mot pour mot, trait pour trait, sauf dans sa
conclusion, la Saga aux profonds chaînons, l’amusant,
mais pourtant moral, pourtant touchant roman
qui avait jadis nourri la Chanson d’un troubadour
du nom d’Hartmann, puis qu’un Thomas
Mann à son tour avait suivi, y puisant par trois
fois son inspiration.
Or donc Aignan apprit d’abord qu’il avait pour
papa un grand Roi qui avait nom Willigis (dit
Willo). Sibylla aimait Willigis d’un amour si sororal
qu’il finit consanguin (nonobstant la mort d’un
Danois qui hurlait au bas du lit). Huit mois vingthuit
jours plus tard naissait Aignan.
Son forfait accompli, Willigis, dit Willo, s’alla
punir, courant sus aux Sarrasins où il trouva sans
mal la mort qu’il voulait.
Ouant au Dauphin, Aignan, qui portait dans
son sang un trop immoral plasma, sa maman,
Sibylla, l’abandonna dans un canot qui flotta jusqu’au
nord du pays dans un coin pourri d’agacants
marigots, d’avortons assassins mais par surcroît
idiots (car la consommation d’alcool par
habitant avoisinait, dit-on, cinq muids par an),
d’animaux inconnus, mais à coup sûr mauvais:
on parlait d’un dragon a qui s’aurait farci tout un
bataillon », ainsi qu’on disait dans un patois charmant
à l’assommoir local où chacun, son boulot
fini, allait au soir s’offrir un pot. N’ajoutons pas
qu’il faisait toujours nuit, ni qu’il tombait sans fin
un crachin dru, pointu, glacial. On conçoit sans
mal qu’il fallut un hasard tout à fait hors du commun
(d’aucuns y ont vu aussitôt l’infini doigt du
Tout-Puissant: à coup sûr, ils n’ont pas tort,
mais la Narration contraint à offrir, au moins,
l’illusion du pas tout à fait fatal; sinon à quoi
bon discourir ? ) tout à fait hors du commun, donc,
pour qu’Aignan, sous un climat aussi cordial, soit
toujours vivant dix-huit ans plus tard. Mais n’anticipons
pas…
Or, dix-huit ans plus tard, grosso modo,
Sibylla, dans son palais brabançon ou flamand,
n’oubliait toujours pas son si joli frangin, donc
fuyait tout convol. Un puissant Archiduc, un
Bourguignon qui la trouvait à son goût, la voulut
pour son lit. Sibylla fit non. « Quoi ! » fit
l’Archiduc grondant d’un courroux flamboyant.
Il brûla un bon quart du Hainaut, puis marcha
sur Cambrai.
Lors arriva à Cambrai, tagadac, tagadac, montant
un pur-sang anglo-normand au poil bIanc, à
la souris bai brun, qui avait nom Sturmi, un paladin
au frais minois. Il fut introduit au Palais. Il
plut tout à fait à Sibylla qui lui donna pour mission
d’aplatir l’Archiduc. Sitôt dit sitôt fait, dit
l’aussitôt vassal, baisant la main qu’on lui offrait.
46 Montant Sturmi qui avait un flançois safran
sous un caparaçon indigo, portant un harnois d’or
aux incrustations d’opalin, camail, cuissard, brassard,
plastron, l’Adonis parut sous l’oblong champ
clos. Un poisson blasonnait son gonfanon. L’ova

tion du clan brabançon couvrit au moins vingt
fois l’insultant charivari bourguignon.
Ça fit un sanglant tournoi; l’assaut fut dur;
on luttait corps à corps. On s’attaquait au bourdon
ou au fauchard, au harpon ou au pilum. Ça
dura tout un jour. Puis, s’aidant d’un subtil calcul,
l’hardi champion brabançon captura son rival:
ainsi fut battu, archibattu l’Archiduc.
L’on conclut la paix. L’on dansa dans tous
caboulots au son du hautbois, du biniou, du tambour.
L’on acclama à grands cris l’imaginatif paladin.
On l’adouba. Il fut fait Grand Amiral. Il vint
au Palais voir Sibylla. Sibylla lui plaisait. Il troublait
Sibylla.
O, toi qui nous lis, il nous faut sans plus faillir
t’affranchir, quoiqu’à coup sûr tu as compris aussitôt
qui Sturmi portait sur son caparaçon: oui,
tu avais raison, il s’agissait d’Aignan.
Or Aignan ignorait qu’à l’instar d’Oidipos
Sibylla fût sa maman. Or Sibylla ignorait qu’Aignan
fût son fils. Or Sibylla conçut un fol amour
pour Aignan. Or Aignan conçut un fol amour
pour Sibylla. Or Aignan connut Sibylla. Or
Sibylla connut Aignan.
Un hasard maudit annonça aux amants la filiation
qui unissait Aignan à Sibylla.
Sibylla fit oraison, construisit un hôpital où
l’on lavait l’asphyxiant panard du vagabond, où
l’on soignait gratis.
Aignan s’habilla du haillon d’un clochard, d’un
tricot fait d’un crin dru qu’il portait par mortification,
il prit un bâton, mais ni bissac, ni quart
d’aluminium. Ainsi quitta-t-il, un soir, un palais 47
48
où il avait connu la paix. Il partit au loin. Il
voulait s’avilir. Il voulait subir la condamnation
du Tout-Puissant. Il dormit la nuit dans un bois.
Il avait faim. Il arriva, au bout d’un dur parcours
qui lui prit au moins trois jours, au bord d’un lac.
Il frappa à la maison d’un paysan. On lui ouvrit.
—Y a-t-il par ici, voulut-il savoir, un Locus
Solus où Il pourrait punir à tout jamais mon
Forfait inouï ?
—Il y a, dit l’obtus paysan, au mitan du ]ac,
un îlot, non, plutôt un roc, un pic, abrupt à souhait,
où tu pourras croupir tout ton saoul dans
ton dam lancinant !
—M’y conduiras-tu ? implora Aignan.
—Soit, dit-il, surpris, mais tu y pourriras jusqu’à
la Fin.
—Qu’il soit fait ainsi qu’Il l’a toujours voulu,
psalmodia Aignan.
—Ainsi soit-il, l’accompagna-t-on.
Il l’y conduisit donc, sur l’Ilot du Grand Pardon.
Il l’attacha au cou d’un licol, sinon d’un garrot.
Aignan s’adonna à la contrition. Un humus
nourrissant qui suintait la nuit d’un trou du roc
constitua à jamais son pain diurnal. Il fut soumis
aux ouragans, aux aquilons, au mistral glacial,
au brûlant khamsin, au tourbillonnant sirocco.
Il fut soumis aux raz, aux typhons. Puis son

haillon pourrit ainsi qu’un amadou racorni. Il fut
nu. Il avait froid, il avait chaud; il glaçait, il
rôtissait.
Puis, sous-nutri, mal nutri, nonobstant l’amical
humus qu’Il lui donnait dans Sa compassion,
il finit par maigrir: il maigrit, il continua à maigrir.
Il fut maigrichon. Il s’obstina à maigrir. Il
maigrit tant qu’il diminua, qu’il raccourcit. Il
s’amoindrit; d’abord il fut moins haut qu’un
nain, puis, à la fin, un vrai homunculus, un diminutif,
un humain pas plus gros qu’un oursin…
Or il arriva, dix-huit ans plus tard, qu’un Paul
Six d’alors soit tout à fait mourant. Au Vatican
ça fit un joli ramdam: il fallait garantir la filiation,
choisir un suivant. On fit au moins huit
scrutins: ici on nomma un idiot, là un bouffi;
ici un schizo, là un fada. Au Palais Consistorial,
la corruption allait bon train: l’on offrait du pontificat
pour un million. Ça allait mal. La foi vagissait.
Nul n’adorait plus son Saint-Patron.
Alors un courroux divin obscurcit l’azur. Puis,
un jour, Il visita un Cardinal; Il apparut ainsi
qu’un Mouton sanglant; un lit d’odorants boutons
d’or L’accompagnait.
—O, Cardinal, dit Sa voix, ouïs-moi: tu as
un Papa. J’ai fait mon choix. Il a nom Aignan.
Nous l’avons choisi car il croupit voici tantôt
dix-huit ans sur un roc battu par Mon flot.
—O, divin Mouton, O Tout-Puissant, balbutia
l’adorant Cardinal, qu’il soit fait suivant Ton
bon vouloir !
L’on alla partout s’informant d’un Aignan
croupissant sur un roc. L’on finit, non sans mal,
par aboutir au bord du lac; l’on frappa à la rnaison
du paysan qui, dix-huit ans plus tôt, avait
conduit Aignan sur l’ilot. Mais d’abord, il bouda
:
—Aignan connais pas, disait-il. Ilot connais
pas. Y’a pas d’ilot par ici.
Puis, l’appât. du gain aidant, l’on finit par tout
savoir: l’on navigua jusqu’à l’îlot; l’on s’y hissa
non sans grand mal. Mais, là-haut, au grand dam
du cardinal dont lors la foi vacilla, nonobstant
l’affirmation du Divin Mouton, il n’y avait nul
Aignan. Il avait tout à fait disparu, prouvant ainsi
qu’il n’avait pas connu jusqu’au bout la Compas
sion du Tout-Puissant…
Nonobstant Thomas Mann, ma conclusion
s’imposait, confia Anton Voyl quand il mit un
point final à son roman; à son brouillon disons
plutôt, sinon à son synopsis, car s’il imagina
à foison sa narration, il n’arriva jamais à
l’instant crucial du Discours: son propos n’aboutit
qu’à vingt-cinq ou vingt-six notations: il broda
sur cinq ou six points: il fit un portrait plutôt
fin d’Aignan; il campa à grands traits un
Archiduc tout à fait saisissant (« un grand voyou,
au poil ras, aux longs favoris roux »: on voit
qu’il s’inspirait du toubib qui l’avait pourtant
ragaillardi); il fignola, mais un trop court instant,

l’amusant patois du paysan finaud qui conduisit
Aignan sur son ilot (« Fouchtra pour la Catarina !
Boudiou ! Vlà un roussin qu’ira plus fraîchir son
paturin au fournil, Jarnicoton ! »); il donna du
tournoi un raccourci d’un burin si subtil qu’à coup
sûr un Paul Morand, un Giraudoux ou un Maupassant
aurait pu, sans modification, l’offrir à son
public sans rougir. Mais il n’avança pas plus:
dans son journal, il s’autojustifia par un inouï
baralipton: si, postulait-il a priori, mon roman
pouvait s’accomplir, il faudrait l’accomplir; mais,
poursuivait-il, s’il s’accomplissait, n’ouvrirait-il
pas sur un savoir si clair, si pur, si dur, qu’aucun
parmi nous l’ayant lu, n’y survivrait un instant ?
Car, poursuivait-il, la fiction a toujours voulu
qu’il n’y ait qu’un Aignan pour s’affranchir du
Sphinx. Aignan disparu, nul Logos triomphant
n’offrira plus jamais son consolant pouvoir. Donc,
concluait-il, nul discours jamais n’abolira l’hasard.
Pourtant, ajoutait-il plus bas, nous n’avons
aucun choix: il nous faut savoir, à tout prix,
qu à tout instant un Sphinx pourrait nous assaillir;
il nous faut savoir, l’avons-nous jamais su,
qu à tout instant il nous suffira d’un mot, d’un
son, d’un oui, d’un non, pour aussitôt l’avoir
vaincu. Car—ainsi l’a dit Zarathoustra—nul
Sphinx n a jamais fait son nid hors du Palais humain…
Où, nonobstant un • Vol du BourdonJ>,
I’on n’a pas fait d’allusion à Nicolas
Rimski-Korsakov
Anton Voyl disparut à la Toussaint.
Trois jours plus tôt, il avait lu, dans un journal
du soir, un rapport qui l’alarma fort:
Un individu, dont on craignait tant l’obscur
pouvoir qu’on gardait son incognito, s’introduisant
à la nuit dans un local du Commissariat Principal,
y avait ravi un pli qu’on disait capital car
on y divulguait la compromission du trio d’argousins
qui commandait à la Maison Poulaga. Il fallait,
pour assainir la situation, ravoir au plus tot
l’inopportun manuscrit, sinon l’hardi fripon saurait
à qui l’offrir. Mais, quoiqu’on fût sûr qu’il
l’avait tapi dans sa maison qu’on fouilla au moins
vingt fois, on n’arriva pas à l’avoir.
Jouant son va-tout, un Commandant, Romain
Didot, qu’accompagnait son adjudant favori, Garamond,
alla voir Dupin, dont on vantait l’infailli
flair.
—A priori, lui dit-il, nous n’aurions pas du
tant pâtir du vol; pour tout pli disons normal, si
l’on nous avait ravi un x ou un y, ça nous aurait
fait un faux bond minimal. Mais ici, il a pour
filiation un bourdon trop important…
—Un bourdon ? s’intrigua Dupin qui, à coup
sûr, ignorait la signification du mot.
—Pardon du jargon, sourit Didot: disons
qu’il nous paraît s’agir d’un vol pour nous vital
car il abolit, il fait vain, il fait caduc tout souci
d’organisation: il affaiblit nos pouvoirs dans la

proportion d’au moins un sur cinq !
—Or donc, voulut savoir Dupin, l’on a vingt
fois soumis la maison du filou à l’inquisition ?
—Oui, admit Didot, mais l’on fit chou blanc
à tous coups. L’on farfouilla pourtant partout.
—Voilà qui m’apparait fort clair, affirma Dupin:
tu fourgonnas partout, tu sondas murs ou
plafonds, mais sans aucun fruit, car tu as un
cristallin mais tu n’y vois pas: n’as-tu pas compris,
gros ballot, qu’à coup sûr ton gars avait fait
choix d’un abri plus subtil: à savoir, qu’il n’avait
pas tapi son larcin, qu’il l’avait tout au plus sali
ou racorni ainsi qu’on fait d’un mot banal, puis
blotti dans un sous-marin où tu l’as pris au moins
dix fois, san, savoir, sans vouloir ni pouvoir
savoir qu’il s’agissait non d’un chiffon trivial,
mais du pli si primordial !
—Mais, objurgua Didot, il n’y a•rait aucun
sous-main !
—Allons donc, ironisa Dupin.
Il mit son mackintosh, prit son riflard, sortit,
affirmant:
—J’y vais. Dans un instant, tu auras ton papyrus.
Mais quoiqu’il ait raison, du moins dans son
calcul, il manqua son coup.
—Jadis, au moins, j’avais du Pot, murmura-
t-il.
Puis, par consolation, il s’occupa, laissant Ia
P.J. à son tracas, d’un orang-outang qui avait
commis trois assassinats.
Si Dupin n’a pas su, quoiqu’il ait d’instinct
tout compris d’a à z, il n’y aura pas pour moi
d’absolution, nota Anton Voyl dans son Journal.
Il mit un mot aux amis qu’il avait. Il y disait:
« J’aurais tant voulu dormir tout mon saoul.
J’aurais tant voulu m’offrir un bon roupillon.
Mais il a disparu ! Qui ? Ouoi ? Va savoir ! Ça
a disparu. A mon tour, aujourd’hui, j’irai jusqu’à
la mort, jusqu’au grand oubli blanc, jusqu’à
l’omission. It is a must Pardon. J’aurais tant
voulu savoir. Un mal torturant m’a tordu. Ma
voix a tout d’un chuchotis bancal. O ma mort,
sois la rançon du transport fou qui m’habita. Anton
Voyl ».
Il y avait un post-scriptum, un post-scriptum
ahurissant qui montrait qu’Anton Voyl n’avait
plus sa raison: « Portons dix bons whiskys à
l’avocat goujat qui fumait au zoo •>.
Il y avait, pour finir, paraphant, trois traits
horizontaux (dont l’un au moins paraissait plus
court) qu’un gribouillis confus barrait.
Suicida-t-il ? Appuya-t-il un canon sur son zygo
ma ? S’ouvrit-il au rasoir dans un bain chaud ?
Avala-t-il un bol d’acqua-toffana ? Lanca-t-il son
auto dans un trou sans fond tourbillonnant sans
fin jusqu’au soir du Grand Jour, jusqu’au jour
du Grand Soir ? Ouvrit-il son gaz ? Fit-il harakiri
? S’arrosa-t-il au napalm ? Bascula-t-il du
haut d’un pont dans un flot noir qui l’absorba ?
Nul n’a jamais su s’il avait choisi sa fin, s’il

avait connu la mort.
Mais, quand, trois jours plus tard, un ami,
qu’alarmait l’incongru mot d’Anton, vint lui offrir
son concours, il trouva la villa sans habitants.
L’auto croupissait dans son hangar. Il n’y avait
aucun habit manquant dans son placard. L’on
n’avait pris aucun sac. Aucun sang n’avait jailli.
Mais Anton Voyl avait disparu.
Faux Sursis pour Anton Voyl
un Japon sans kimono,
un boa fumant jouant au curling,
un flamboyant noir,
un cri aigu tout nu dans un plain-chant,
un doux scorpson,
dix marchands faillis crachant sur un amas d’or,
un chagrin triom phal,
un simoun lans un lon• couloir finlandais,
un profond mouchoir:
voilà qui pourrait affranchir l’horizon d’Anton Voyl…
un cardinal hippy hurlant un slogan anti-romain,
un rasoir pour limons frais,
trois bandits anglais mis à sac par un train post•l,
un droit pourtour,
un nombril masculin disposant d’un jaillissant volcan,
un pays natal d’adoption,
un fou manchot s’accoudant au balcon du soir,
un crucifix sans christ,
un sisal pissant du vin doux pour baladins sans
rcamail;
voilà qui aurait suffi au sursis d’Anton Voyl…
un amphigouri sans galimatias,
s•n miroir amati par un poisson polisson sans
{piquants,
un brout automnal,
cinq doigts d’alcool pour un passant simulant la fin,
un amour d’assassin,
maints brisants coulant à pic au cap-du-bon-roulis,
un fusil loyal,
un blanc br•lis, un corps sans corps, la paix,
un faux oubl•,
voil• qui bannirait la mort d’Anton Voyl…
mais où batir tout ca au pis d’un minuit où nait la
•Disparition •
Qui, au sortir d’un corpus compilant, not•s
conduira tout droit as• •.oo
L’an•i d’Anton Voyl avait pour nom Amaury
Conson.
Il avait six fils. Son plus grand, qui, par un
hasard coïncidant, avait pour nom Aignan, avait
disparu, au moins vingt-huit ans auparavant, à
Oxford, au cours d’un Symposium qu’organisait
la Fondation Martial Cantaral, non sans la participation
du grand savant anglais Lord Gadsby V.
Wright. Son fils suivant, Adam, avait, quant à lui,
connu la mort dans un sanatorium où, n’arrivant
plus à avoir faim, il tombait d’inanition. Puis, par
trois fois, avait surgi la mort: A Zanzibar, un gros

poisson avalait Ivan; à Milan, Odilon, qui assistait
Lucchino Visconti, succombait, un os trop
pointu s’incrustant dans son pharynx. A Honolulu,
Urbain mourait d’hirudination: un lombric
colossal lui mçait tout son sang, on lui faisait,
mais trop tard, vingt transfusions. Amaury n’avait
donc plus qu’un fils survivant, Yvon; mais il
aimait moins Yvon car Yvon, vivant au loin,
voyait son papa trais fois l’an, jamais plus.
Amaury Conson fouilla à fond la villa d’Anton
Voyl. Il vit con voisin qui lui raconta l’ablation
du sinus. Il s’informa partout où il put.
Anton Voyl vivait dans un local obscur, sans
aucun apparat, sans aucun attrait, sans souci du
standing: murs blanchis à la chaux, tapis salis
faits d’un mauvais coton qui partait par flocons.
Il y avait un salon rabougri, living-room à l’abandon
où un sofa moisi qui montrait son crin
jouxtait un bahut puant l’oignon pourri. Un sparadrap
fixait trois horrifiants chromos aux battants
d’un placard branlant. La bow-window au
vitrail opalin donnait un jour gris, blafard. Il y
avait pour lit un châlit monacal, un mauvais
grabat aux coussins avachis, aux draps pas ragoûtants.
Il n’y avait pour lavabo qu’un cagibi noir,
un broc, un pot, un bol, un rasoir, un torchon
dont un mulot avait fait son lunch.
Amaury ouvrit, un à un, un amas d’in-octavos
aux dos salis, aux plats avachis, qui s’accumulait
sur trois rayons branlants. Chacun portait tout un
tas d’annotations, marginalia qu’il parcourut mais
qu’il comprit fort mal. Il distingua pourtant cinq
ou six bouquins qu’Anton Voyl paraissait avoir
soumis à un travail plus approfondi: Art and Illusion.
par Gombrich, Cosmos, par Witold Gombrowicz,
I’Opoponax, par Monica Wittig, Doktor
Faustus, par Thomas Mann, Noam Chomsky,
Roman Jakobson, Blanc ou l’Oubli d’AragGn.
Puis Amaury mit la main sur un fort carton
qu’il ouvrit. Il y trouva maints manuscrits prouvant
qu’Anton avait du goût pour l’instruction car
il y gardait non sans un soin tatillon l’acquis qu’on
lui inculqua jadis. Ainsi, lisant mot à mot, Amaury
put-il parcourir l’instructif curriculum studiorum
d’Anton.
Il y avait d’abord du français:
Là où nous vivions jadis, il n’y avait ni
autos, ni taxis, ni autobus; nous allions
parfois, mon cousin m’accompagnait, voir
Linda qui habitait lans un canton 1•oisin.
Mais, n’ayant pas d’auto, il nous fallait
courir tout as• long du parcours; sinon
nous arrivions trop tard: Lsnda avait disparl•.
Un jour vint pourtant os• Lsnda partit
pour tos•jours. Nos•s aurions d• la bannir
à jamais; mais voilà, nous l’aimions. Nous
aimions tant son parfs•m, son air rayonnant,
son blouson, son pantalon brun trop

long; nous aimions tout.
Mais voilà, tout finit: trois ans plus
tard, Linda mourut; nous l’avons appris
par hasard, scn soir, au cours d’un lunch.
Puis l’on passait à la philo:
Kant, analysant l’ints•ition a prsori, douta
un instant ds• Cogito, sachant qu’il occul
tait h sit•ation dont un Divin, phantasmant
l’Un, aurait pu nantir s•n Moi agrandi.
« Aimi, dit•l, Spinoza aurait donc accompli
la mutation abolissant son nom,
pour d’obscs•rs sons • Julassant Bars•ch !
Pansas-tu • Natura • Ia suts•rant (la saturant),
offs•sqs•ant tout trou, d’un Siv accomplissant
s•n souhait d’lnfini ! • •lors Kant,
platonisant par anticipation, mais à tort,
mit Spinoza dans la filiation d’s•n Surmoi
ass•ssin, toscjours. Car, fort loin avant,
Platon, parriculant tos•t archassant, avait
vu qu’aucs•n participant n’avait fin, s’originant
dans l’Un.
L’Arc primitif ainsi trouva sa triangulation,
accomplissant son trait jusqu’au
bout sinusoidal, dardant son psc pointu
au front du philosophant, qui mo•t
d’avoir un instant crt• au Cogito sans Un.
A•LY Maths:
On Groups.
(Traduction d’un travail du à Marshall
Hall jr Ll.T. 28, folios 5 à 18 inclus)
La notion-là, qui la conquit, qui la trouva,
q•i la fo•rnit ? Gauss ou Galois ,’
L’on n’a jamais .•u. Aujourd’hui, to•t un
chacun connait ça. Pourtant, on dit qu’au
fin fond du noir, avant sa mort, dans la
nt•it, Galois grava sur son pad (Marshall
Hall jr, op. Cit. fol. 8) un long chaînon
à sa facon. Voici:
aa-l = bb-J = cc-J = dd-J = ffl =
gg-J = hh-J = i•J = jj-J = kk-J =
ll-• = mm-J = nn—l = oo-J = p• =
qq~’ = rr-’ = ss~’ = tt-’ = uu-J =
vv—I = •w—I = xx—J = yy—J = zz—J =
Mais nul n’a jamais pu savoir la conclusion
à quoi Galois comptait aboutir dans
son manuscrit non fini.
Cantor, Douady, Bourbaki, ont cru, par
un, par dix biais (du corps parfait aux
topos, du local ring aux c5ar• du K-f•nctor
qu’on doit à Shih aux Cl s du grand
Thom, n’oubliant ni distributions, ni involutions,
ni convolutions, Schwartz ni
Koszul ni Cartan ni Giorgiutti) saisir
un vrai fil sur pour franchir l’abrupt
hiatus. Tout fut vain.
Pontryagin y passa vingt ans, finissant
par n y plus votr du tout.
Or voici qu’il y a huit mois Kan, travaillant
sur un adjoint à lJ•i (voir D. Kan
Adjoint Punctors Transactions, V, 3, 18J

montra par induction, croit-on, (il raisonnait—
a-t-il dit à laulin—ss•r un grand
cardinal, par • forcing » pour part) la
Proposition Soit G soit H soit K (H c G,
G • K) trois magm•s (nos•s suwon•
K•rosh) où l’on a a(bc) = (ab) c; o•,
pour to•ta, x • xa,x • axsont « s•rs•,
sont monos, alors on a G • HxK, si G =
H U K; si H, si K sont invariants; si H,
K n’ont qu’un individu commun H n K =
Las ! Kan mourut avant d’avoir fini son
job. Donc, à la fin, l’on n’a toujours pas
la sol•tion (lJ.
A l’anglais:
rt is a story about a small town. It is
not a gossipy yarn; nor is it a dry, monotonous
account, full of such customary
« fill-ins », as • romantic moonlight casting
murky shadows down a long, winding
country road •. Nor will it say anything
about tinkling lulling distant folds, robins
caroling at twilight nor any « warm glow
of lamplight » from a cabin window. No…
Poursuivant son inquisition, Amaury Conson
vit qu’Anton Voyl s’attachait aussi aux us primitifs:
Un jour, à Gogni (Tchad), un Sokoto
mit SOQ boubou, à la façon d’un simili
raglan qu’il aurait acquis d’un Francais
snob à safari. Puis il alla à Mokulu, où
vivait son fils qu’un rapport conjugal,
inoui jusqu’à aujourd’hui, contraint à un
joug paradoxal, car uxorilocal. Jamais il
n’aurait dû fournit un garçon aux Diongor
ultramontains, sortant ainsi du circuit
normal, dont l’articulation fait un subtil
tissu, clair, distinct, disons: swctural.
S•n ou Margina, Uti ou Kaakil, Longai
ou Zori, O puissants adjuvants pour
(I) 11 paraltrait, diton, qu’Ibn Abbou (son cousin plutôt)
aurait la solution, rnais s’il la connait, à coup sûr il
la tait I
la pluvation, nous vous prions. Nous aspirons
à l’oubli apaisant pour un cas non dirimant,
nonobstant l’affliction qu’il nous
causa. Sinon, faudra-t-il donc qu’un fautif
distrait soit occis ?
Compromis final (maximin ou minimax
!): l’individu consulta un voyant qui
lui fi• un gara; il propitia alors son S•n,
lui sacrifiant un cabri blanc, puis un coq
noir, afin d’avoir du mil pour la saison.
Aux animaux:
L’ovibos, un animal mi-mouton, mibouvillon,
vit sans mal dans la toundra.
Sa chair, qu’on ramollit si on la bat, a un
fort goût d’anis. Pour saisir l’animal, il

faut choisir l’occasion, s’aplatir au sol
quand il court sur vous, bondir dans l’instant
où son sabot vous apparaît, grossi,
intimidant.
Sitôt vos mains sont sur son cou, tout
autour, il vous voit, il mugit, puis, à son
tour, il s’aplatit tout du long pour, joint
à vous, dormir.
Son corps fumant au parfum d’acacia,
d’alfa, d’aconit, d’ail, d’orpin, d’origan,
d’upas, d’union, a un conta« doux.
L’ums soit un auroch, un bison qui vit
dans nos pays, n’apparaît pas dans nos
zoos. On croit qu’on pourrait voir, avancant
dans la nuit, un urus profilant son
dos bossu. Pas du tout: il n’apparaît pas
arrondi, son dos. Il n’a pas un trou non
plus. Il s’agit d’un dos normal, quoi A
quoi bon discourir sur l’urus, alors.
Aux conflits sociaux:
Ça arriva un trois mai. • Agitation au
Boul’Mich », titra un journal du soir. Sur
l’injonction *un mandarin pas malin, un
adjudant lanca son bataillon à l’assaut
d’un tas d’anars, cocos ou J.CR qui, à
bon droi,t, voulait un patdon total pour
cinq copains foutus au trou. Un gros caillou
pris dans la cour vola sur un grand
camion noir garni d’orang-outangs vachards.
Un tumulus apparut au mitan d’un
trottoir; on y voyait un tronc abattu dans
un fatras non concis d’autos qu’on brûlait
Gaignant un mauvais parti, Grirnaud ordonna
son pogrom: l’argousin s’affaira,
matraquant, asphyxiant, s’acharnant sur
maint moribond k Q
L’opinion s’alarma Un million d’individus
parcourut Paris, brandissant qui son
chiffon noir, qui son chiffon cramoisi, hurlant
vingt slogans antidictatoriaux: • Dix
ans ca suffit • Charlot nos Sous •,
• Pouvoir au Populo •.
Un syndicat, groupant la populadon au
travail, obtint qu’on stoppât la production.
On occupa tout: Transports, Ba•
sins à charbon, Studios, Magasins, Facs,
Moulins, Docks. Du carburant manquait
aux stations…
Au• patois sarrois:
Man sagt dir, komm doch mal ins Landhaus.
Man sagt dir, Stadtvollc muss aufs
Land, muss zuruck zur Natur. Man sagt
dir, komm bald, moglichst am Sonntag.
Du brummst also los, ni,cht zu fr•h am
Tag, das will man nicht. Am Nachmittag
fahrst du durchs Dorf, in Richtung Sportplatz.
Vorm Sportplatz fahrst du ab. Kun
darauf bist du da. Du halst am Tor, durch
das du nicht hindurchkannst, parkst das

Auto und blickst dich um. Du glaubst,
nun taucht vor dir das Haus auf, doch du
irrst dich, da ist das Dach. Ringsum Wald,
dickichtartig, Wildnis fast. Wald, wohin
du schaust. Baum und Strauch sind stark
im Wuchs. Am Pfad wachst Minzkraut
auch Gras, frisch, saftig und grun. Ins
Haus, wovon du nur das Dach sahst. Du
traumst, dass das Haus, wovon du nur
das Dach sahst, laubumrankt, gross und
machtig ist Mit Komfort naturlich, Klo
und Bad und Bild im Flur. Dazu Mann
und Frau stolz vorm Kamin. Traumst du,
doch das Tor ist zu und ins Haus, wovon
du nur das Dach sahst, kannst du nicht.
Nachts, auch das traumst du noch, loscht
man das Licht und dann gluht rot und
idyllisch das Holz im Karnin. So traumst
du vor dich hin, doch man macht das
Tor nicht auf, obwohl Sonntag ist. Da
sagt man dir also, komm doch mal ins
Landhaus und dann kommst du wirklich
zum Landhaus und bist vorm Landhaus
und kommst doch nicht ins Landhaus und
warst umsonst am Landhaus und fahrst
vom Landhaus aus zuriick nach Haus…
Puis, tout à la fin, sur un sous-main qui imitait
l’or jauni du simili-cuir, Amaury Conson
trouva l’album dont Anton Voyl avait fait son
journal. I1 l’ouvrit. I1 lut jusqu’au soir. Puis il
sortit. Il faisait nuit. I1 fit un signal à un taxi qui
maraudait.
—A la P.J. prompto, dit-il, s’affalant, fourbu,
sur l’avachi coussin du taxi.
A la P.J. Amaury crut qu’il finirait fou.
D’abord, il poirota jusqu’à minuit au moins, puis
l’individu qu’il parvint à voir avait un air abruti
qui n’inspirait pas. Il mastiquait ou parfois suçotait,
non sans un bruit tout à fait horripilant,
un colossal sandvich au jambon d’York, l’arrosant
d’un vin blanc tout à fait commun qu’il
buvait au flacon. Par instants, d’un doigt impartial,
il curait son conduit auditif ou son tarin
plus camard qu’aquilin.
—Mais voyons, marmonnait-il parfois, s’il
a dit qu’il suicidait, il l’a fait. Sinon, il l’aurait pas
dit, pas vrai ?
—Mais mon adjudant, plaidait Amaury, j’ai
vu son Journal, j’ai vu sa villa ! Par surcroît, il
n’a jamais dit qu’il suicidait, mais qu’il craignait
la mort. Il a disparu ! Il s’agit d’un kidnapping,
d un rapt !
—Un rapt ! Mais pourquoi donc ? ironisait,
balourd, l’adjudant, on n’a jamais vu ça par ici
Amaury Conson finit par avoir au bout du fil
un ami à lui qui, adjoint au Quai d’Orsay,
convainquit à son tour un amiral qui toucha un
commandant qui gronda l’adjudant puis mit à
la disposition d’Amaury un flic, un Bastiannais
du nom d’Ottavio Ottaviani.

Amaury al•a voir Ottaviani. Il habitait un garni
à la Station Sablons, à Maillot, non loin du
Jardin d’Accl;matation. Il avait l’air d’un gros
ruffian. Assis dans un rocking-chair rococo garni
d’un coussin à capitons fait d’un kapok trop mou
mais qu’un joli cuir à cordon galonnait, il s’offrait
pour l’instant un imposant roll-mops au vin blanc
qu’il noyait dans un grand bocal à cornichons.
—Bon, dit-il, illico tutoyant Amaury, on m’a
mis à ta disposition. Affranchis-moi grosso modo.
—Voilà, dit Amaury, Anton Voyl a disparu.
Trois jours avant sa disparition, il m’a mis un mot
m’annonçant qu’il lui fallait partir à son tour.
Mais, à mon avis, il s’agit d’un kidnapping. 6
—Pourquoi un kidnapping ? fit, poli mais
plutôt obtus, Ottaviani.
—Anton Voyl savait, fit, sibyllin, Amaury.
—Il savait quoi ?
—Nul n’a jamais su…
—Alors ?
—Il y a dans son Journal cinq ou six indications
qu’il nous faut approfondir. Voyl y disait à
la fois qu’il ignorait mais qu’il savait, ou qu’il savait
mais qu’il ignorait…
—On a vu plus clair.
—Dans son mot, continua Amaury Conson, il
y a un post-scriptum tout à fait saisissant. Il dit
« Portons dix bons whiskys à l’avocat goujat qui
fumait au zoo ». A coup sûr, il voulait par là nous
fournir un jalon. A mon avis, on pourrait d’abord
voir ça. Puis nous lirons son Journal d’où,
croyons-nous, il y a moult informations à sortir…
—Ouais, dit Ottavio Ottaviani, pas convaincu
du tout, tout ça m’a l’air plutôt confus…
—D’abord, poursuivit Amaury Conson, ignorant
la suspicion du flic, on pourrait s’offrir un
tour au zoo.
—Au zoo ? fit Ottaviani abasourdi, pourquoi
irions-nous au zoo alors qu’il y a un Jardin d’Acclimatation
à trois pas d’ici !
—Voyons, Ottaviani: « L’avocat goujat qui
fumait au zoo » !
—Bon, fit Ottaviani, confondu, tu vas au zoo,
d’accord, moi j’allions aux hôpitaux voir si, par
hasard, Anton Voyl n’y a pas abouti.
— O.K., dit Amaury, voyons-nous plus tard.
Disons minuit au Balzar, ça va ?
—Disons plutôt Lipp.
—D’accord pour Lipp.
Amaury alla donc au zoo. Il vit un lion du
Sahara. Un ouistiti lui lança un truc, il lui donna
du chocolat. Pumas. Couguars. Chamois, isards,
daims. Lynx. Orignals. Puis soudain:
—Vous ici ! O jouissif hasard ! L’on vous
croyait au zoo ! Il s’agissait d’Olga, la bru du
Consul du Canada à Francfort. L’on savait sa
passion pour Anton.
—Ah, Arnaury, mon ami, crois-tu qu’il soit
mort ? sanglota Olga.
—Non, Olga, non, mais à coup sûr, il a disparu

,

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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23 Réponses à “Georges Perec La disparition”

  1. Artisans de l'ombre Dit :

    —T’a-t-il mis aussi un mot t’annoncant qu’il
    lui fallait partir à jamais ?
    —Oui. T’a-t-il mis un post-scriptum parlant
    d’un avocat qui fumait dans un zoo ?
    —Oui, mais il n’y a ici aucun avocat.
    Qui sait ? murmura Amaury.
    Il vit alors, non loin d’un bassin qui simulait,
    non sans un goût parfait, un mini-Kamtchatka,
    bassin où s’amusait un tas d’animaux marinspingouins,
    cormorans, manchots, albatros, ror
    quals, cachalots, marsouins, dauphins, dugongs,
    narvals, lamantins, il vit alors, donc, un individu
    à l’air plutôt franc qui allumait un cigarillo. Il
    s’approcha.
    —Bonjour, dit l’individu.
    —Dis-moi l’ami, fit, tout à trac, Amaury,
    connaîtrais-tu par ici un avocat ?
    —Oui, dit, sans facons, l’individu, il y a par
    ici un avocat: moi.
    —Chut, fit Amaury, parlons bas; dis-moi:
    connais-tu Anton Voyl ?
    —Il m’a parfois fourni du travail.
    —Crois-tu qu’il soit mort ?
    Qui sait ?
    Ton nom ?
    —Hassan Ibn Abbou, Avocat à la Cour,
    vingt-huit Quai Branly, Alma 18-23.
    —As-tu toi aussi l’obscur pli qu’Anton nous
    posta à tous avant sa disparition ?
    —C•ui.
    —Connais-tu la signification du post-scriptum
    ?
    —Non. Ou plutôt j’ai cru saisir qu’Anton faisait
    allusion à moi quand il parlait d’un avocat
    qui fumait. Voilà pourquoi j’accours à tous instants
    au zoo. Quant aux dix whiskys, j’ignorais
    jusqu’à aujourd’hui à quoi ça faisait allusion
    quand j’ai lu dans un journal qu’on allait courir
    un Prix important dans trois jours à Longchamp.
    —Mais ça n’a aucun rapport, coupa Amaury.
    —Mais si ! Il y a trois grands favoris: Scribouillard
    III, Whisky Dix, Capharnaum.
    —Tu crois qu’il y a un filon par là ? dit Olga
    qui, jusqu’alors, n’avait pas dit un mot.
    —Qui sait ? Il nous faut nous garantir partout.
    Nous irons à Longchamp lundi prochain,
    dit Amaury.
    —A propos, poursuivit Hassan Ibn Abbou,
    Anton Voyl nous confia, voici moins d’un mois,
    vingt-six cartons constituant, grosso modo, la
    conclusion d’obscurs mais fort ardus travaux qu’il
    poursuivait dans son coin. Il n’a ni conjoint survivant,
    ni ayants droit consanguins, putatifs, optatifs
    ou subjonctifs. Il m’apparaît donc normal
    qu’un travail si instructif vous soit soumis, d’autant
    plus, conclut-il, qu’on pourra y saisir maints
    jalons qui aplaniront à coup sûr nos tracas.
    —Quand pourrons-nous voir tout ça ? dit
    Amaury.
    —Pas avant trois jours, car j’ai à partir à l’instant
    pour Aillant-sur-Tholon. J’aurai fini lundi
    matin. Voyons-nous lundi soir. Nous saurons alors

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  2. Artisans de l'ombre Dit :

    à quoi faisait allusion Anton Voyl quand il disait
    dix bons whiskys ».
    —J’irai jusqu’à offrir dix francs sur lui, ricana
    Amaury.
    —Moi aussi, fit Olga.
    —Bon, dit Hassan Ibn Abbou, consultant
    son chrono, mon train part à moins dix. Salut !
    A lundi soir !
    —La Paix soit sur toi, dit Olga.
    —Ciao, fit Amaury.
    Hassan partit à grands pas. Amaury, qu’Olga
    suivait, visita, tatillon, son zoo. Il n’y trouva pas
    plus d’indication. Il invita donc Olga pour un
    lunch qui fut tout à fait satisfaisant.
    Tandis qu’Amaury allait au zoo, Ottavio Ottaviani
    visitait Broca, Foch, Saint-Louis, Rothschild.
    Puis il s’informa dans huit ou dix commissariats.
    L’on n’y avait pas vu d’Anton Voyl.
    A minuit, s’autopropulsant d’un pas hâtif, il
    gagnait Lipp quand, non loin du rond-point Vavin-
    Raspail, il croisa Amaury qui vint à lui, chuchotant:
    —N’y allons pas, on a pourri Lipp d’argousins
    !
    —Il doit y avoir pas loin d’ici, fit Ottaviani
    qui, flic, savait parfois trahir un tapinois qu’ignorait
    tout un chacun, il doit y avoir pas loin d’ici
    un individu dont on voudrait la disparition.
    —La disparition ? sursauta Amaury, flairant
    un tuyau.
    —Hum hum, fit Ottaviani qui craignit illico
    d’avoir affranchi un inconnu.
    —Allons, Ottaviani, autour du pot n’y tournons
    plus ! Voyl lui aussi a disparu !
    —Aucun rapport, affirma Ottaviani.
    —Qui sait ? dit Amaury; il ajouta d’un ton 7
    dur: Qui voudrait-on ravir là-bas ?
    —Un Marocain, avoua Ottaviani.
    —Un Marocain ! cria Amaury.
    —Chut, dit Ottaviani, oui, un Marocain, un
    avocat marocain
    —Hassan Ibn Abbou ! hurla Amaury.
    Où l’on para• vouloir d• mal a•x a•oca•s
    marocains
    —Non, fit, non sans sang-froid, Ottaviani, il
    a nom Ibn Barka.
    —Ah bon, dit Amaury, soufflant un bon
    coup, car, sans trop savoir pourquoi, il avait
    soudain craint pour Hassan Ibn Abbou, puis, un
    court instant, pour lui: car si l’on avait ravi Anton
    Voyl, qui pouvait garantir qu’on n’allait pas
    aussi courir sus aux amis qu’il avait: Olga, Hassan,
    lui ?
    Il alla, suivi d’Ottaviani, au Harry’s Bar. Il s’attabla
    au fond. Un garçon s’approcha. Il lui commanda
    un Chivas sans glaçons. Ottaviani voulait
    un Baron sans faux-col. On lui donna à choisir
    Munich ou stout ? Il barguigna un court laps

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  3. Artisans de l'ombre Dit :

    « Va pour la Munich », dit-il pour finir au gar
    çon qui sifflotait d’un air narquois.
    Ottaviani traça à grands traits l’obscur imbroglio
    qui avait suivi la disparition d’Ibn Barka. Il
    paraissait qu’on avait commis cinq ou six impairs.
    Un journal du soir publia, non sans fracas,
    pas mal d’on-dit. L’opinion s’indigna. Ca fit du
    foin au Quai d’Orsay. Papon niait d’un bloc. Mais
    Souchon avouait tout; puis Voitot. La divulgation
    d’un soi-disant journal où Figon accusait un
    haut magistrat suscita à Matignon un profond
    chagrin. L’on prouva, non sans mal, qu’il s’agissait
    d’un faux. Oufkir produisit un alibi bouffon.
    Puis l’on suicida Figon, tandis qu’à l’instruction
    ça n’avançait pas; l’opposition cloua au moins
    vingt-huit fois au pilori un Pouvoir qui autorisait
    un forfait aussi vil. On alla jusqu’à saisir un
    canard qui soulignait l’ambigu rapport unissant
    la disparition d’Ibn Barka au kidnapping d’Argoud
    six mois plus tôt à Zurich: la maison poulaga
    aurait fourni un contrat à un commando d’assassins,
    d’indics, d’hors-la-loi, compromis par pas
    mal d’hold-up, mais blanchi pour sa participation
    à cinq ou six coups fumants: un opposant
    à Bourguiba abattu à Francfort, un militant africain
    à Saint-Moritz, Yazid à Louvain, un consul
    gabonais à Madrid ! Ainsi, pour garantir la position
    d’un tyran impuissant qui appuyait son pouvoir
    sur l’infamant bakchich du Capital Français,
    Foccard associait son bataillon d’orang-outangs à
    un ramassis d’oustachis, truands à la noix, traficants
    d’or ou d’haschich. On travaillait la main
    dans la main ! Tout ça baignait dans un climat
    malsain. On plaida à huis clos. On cria haro sur
    un figurant qui n’y pouvait mais, un connard qui
    n’avait pas compris; quant aux gros, aux puissants,
    aux politicards, on n’y toucha pas…
    —Oui, dit pour finir Ottaviani, lampant d’un
    coup sa Munich, tout ça n’a pas l’air jolijoli.
    Il n’ajouta plus un mot. Amaury soupirait. La
    disparition d’Anton Voyl paraissait loin ! Il
    raconta pourtant à Ottaviani qu’au zoo il avait
    vu Olga, puis Hassan Ibn Abbou, qu’il n’avait
    jamais vu auparavant. Ah ah, ricana Ottaviani,
    ainsi donc Voyl avait un ami qu’Amaury ignorait
    ? Oui, fit Amaury. Plus tard, ca lui parut
    troublant.
    —Voyons, raisonnait-il, nous avons vu Hassan
    Ibn Abbou au zoo. Or, qu’avait dit Anton
    Voyl: <• Un avocat goujat qui fumait au zoo •.
    L'on va au zoo. Qu'y voit-on ? Un avocat fumant.
    Bon. Mais si l'avocat n'avait couru au zoo qu'afin
    d'y accomplir la sommation d'Anton, supposant
    qu'ainsi il pourrait, lui aussi, voir au moins un
    ami d'Anton ?
    —Ainsi, conclut Ottaviani, tout ça n'aurait
    trait qu'au pur hasard ?
    —Hasard ou machination, qui sait ? Mais
    nous saurons lundi à Longchamp s'il y a du vrai
    dans l'allusion d'Anton aux dix bons vhiskys.
    Mais auparavant, on pourrait approfondir un

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  4. Artisans de l'ombre Dit :

    point moins capital mais pourtant fort important.
    Voilà: tu connais Karamazov ?
    —Çui qu’a un frangin qu’on dit bath ?
    —Non, son cousin, Arnaud Karamazov. Il a
    un taxi à Clignancourt. Il bricolait parfois pour
    Voyl ou pour moi. Il faudrait savoir s’il a lui
    aussi appris la disparition d’Anton. Fais ça pour
    moi lundi matin, avant Longchamp.
    —O.K, boss, fit Ottaviani, qui somnolait sur
    son bock.
    Il faisait un froid suffocant. Un canard n’aurait
    pas pu sortir, ni un loup. Pourtant Ottavio Ottaviani
    marchait d’un bon pas, supportant sans trop
    souffrir, paraissait-il, l’insinuant brouillard. Il arriva
    à l’Alma; il prit un autobus qu’il abandonna
    au Quai d’Orsay. Il souffla un instant; puis il
    consulta son oignon: midi moins vingt; il avait
    un grand laps avant Longchamp.
    —Allons, dit-il à mi-voix, il n’y a pas à choisir:
    il faut savoir pourquoi Voyl a muni sa Fiat
    d’un dispositif anti-vol.
    Non loin du quai, à trois pas du Consulat
    d’Iran, il y avait un snack-bar qu’Ottaviani connaissait
    pour s’y offrir parfois un sandwich au
    jambon ou au saucisson à l’ail. I1 s’y introduisit,
    las, poussif, fourbu. I1 y avait tout un tas d’indi-
    VI•US au bar.
    —Salut, dit-il.
    —Bonjour, fit Romuald, un barman actif,
    mais toujours souriant, un froid glacial, pas vrai ?
    —Ah là là, fit Ottaviani, brrr…
    —Pourtant, fit Romuald, il fait moins un;
    on a connu plus froid.
    —Oui, mais il y a l’Aquilon sifflant qui mugit,
    fit Ottaviani, citant, à son insu, Saint-Marc
    Girardin.
    —On vous fait un sandwich ? proposa Romuald:
    jambon cru, jambon d’York, saucisson,
    bacon, boudin, chipolata, rôti froid, livarot, cantal,
    port-salut, gorgonzola, hot-dog ?
    —Non, dit Ottaviani, fais-moi plutôt un grog.
    Il ajouta: j’ai pris froid.
    —Un grog, un ! hurla Romuald à un marmiton
    qui s’affairait à la cuisson du plat du jour:
    un osso bucco garni d’artichauts au romarin.
    —Voilà, voilà, ça bout ! cria-t-on.
    La boisson arriva un instant plus tard.
    —Un bon grog bouillant, annonça Romuald,
    nul coryza n’y survivrait !
    Ottaviani goûta son grog.
    —Hmm, dit-il, parfait.
    —Du citron ?
    —Non, ça va tout à fait ainsi.
    —Ça fait trois francs vingt, tout compris.
    —Voilà.
    —Thank you, fit Romuald, poli.
    Ottaviani vit, au fond du bar, Aloysius Swann,
    son patron, qui finissait un fruit. Il prit son grog,
    s’avança, non sans mal, dans l’afflux humain,
    s’assit, soufflant, vis-à-vis d’Aloysius.
    —Salut, patron, dit-il.
    —Salut Ottaviani, fit Swann, ça va ?

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  5. Artisans de l'ombre Dit :

    —Couci-couça. J’ai pris froid.
    —Un yoghourt 7
    —Non, j’ai pas faim du tout.
    —Alors ?
    —Alors quoi ?
    —Amaury Conson ?
    —Il a l’air sûr qu’il s’agit d’un kidnapping.
    —Il doit avoir raison, murmura Swann.
    —Tu crois toi aussi, mais pourquoi ?
    Sans un mot, Swann tira d’un sac un pli qu’il
    fit voir à son adjoint.
    —Bon sang, jura Ottaviani mais ça sort tout
    droit du grand Q.G. !
    Puis il lut:
    Rapport du Consul Alain Gu. rin
    au Royal G-P.R.C.
    (Di•usion SACLANT « cosmic •
    NATO-SAG-G/PRC-3.28.23)
    Il y a un mois, un rapport du Commandant du
    QG-NATO d’Orrouy joint à un avis du HCI d’Andilly,
    qu’avait soustrait pour confirmation l’aspirant
    3/6.26 du « straggling group » du Cap Horn,
    nous avisait du sort promis à Anton Voyl. Par
    Mission « NATO- cosmic » S/28 Z. 5, fut aussitôt
    mis à jour un a K. Count » du mois. Anton
    Voyl n’y figurait pas. Aussi, par Mission « off
    days » 8/28-Z.5, instruction L 18, ainsi qu’avis
    a cosmic un bis », un plan anti-rapt fut-il transmis
    à tous GCR, tous adjoints SR, tous assistants
    SM, tous HCI, tous ONI, tous CIC, tous « G 3 »
    tous BND, tous SID, tous « Prima Bis », sabf Mi
    5, mais y compris impulsions aux Commandos
    hors statuts.
    Sans vouloir amoindrir la cotation d’informations
    valant A. 3 ou B. 1, on doit voir qu’il y a
    dix-huit jours qu’on a mis nos dispositifs au
    point « 3 » pour un profit nul. La raison d’un
    aussi clair fiasco ? L’HCI d’Arlington dit la savoir:
    infiltrations CIA ? mais aussi SIS dans nos
    « staffs » sous juridiction NATO. Par surcroit, on
    croit savoir qu’un adjoint du SR albanais a compromis
    un Barbu d’Ankara, contrôlant ainsi son
    organisation.
    Nous nous trouvons donc dans la situation
    d’avoir à choisir ou l’abandon d’Anton Voyl à
    son sort ou un casus, sinon violationis du moins
    damni: un cas aussi anormal doit, croyons-nous
    n’avoir sa solution qu’au Palais. D’où mon choix
    d’un rapport hors SR VOUS avisant non plus pour
    consultation mais pour avis global ainsi qu’instructions.
    —Tout ça m’a l’air plutôt obscur, dit Swann.
    Qu’a dit Hassan Ibn Abbou ?
    —Il n’a pas voulu l’ouvrir; mais nous l’allons
    voir aujourd’hui à minuit: il pourrait y
    avoir du nanan. Quant à Olga, allons-y mollo:
    la nana a plus d’un tour dans son sac !
    —Tu crois ?
    —Sûr. A propos, j’ai vu Karamazov.
    —Alors ?

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  6. Artisans de l'ombre Dit :

    —Il a vu Voyl trois fois il y a un mois: un
    soir il l’a conduit à Aulnay-sous-Bois, dans un
    bungalow qui paraissait à l’abandon; trois jours
    plus tard, ils ont fait un whist au Club Augustin
    Lippmann: Karamazov a battu Voyl d’au moins
    vingt points. Mais il y a plus important: il y a
    vingt jours, Karamazov a muni la Fiat d’Anton
    Voyl d’un dispositif anti-vol.
    —Il a muni sa Fiat d’un dispositif anti-vol !
    —Oui.
    —Ça alors ! Mais pourquoi ?
    Ottaviani l’ignorait. Il avait cru qu’Aloysius
    Swann qui avait, disait-on, un flair d’Iroquois,
    saurait lui fournir la raison. Mais Aloysius Swann
    n’avait pas l’air dans un bon jour. Il manquait
    d’inspiration.
    —Pourquoi a-t-il mis un dispositif anti-vol
    à son auto ? marmonnait-il. Il ajouta, bougon:
    il y avait pourtant cinq ou six trucs qu’on croyait
    avoir compris plus ou moins…
    Il soupira.
    —Tout ça fait un fichu mic-mac, d’autant
    plus qu’on n’a jamais su qui cachait Anton Voyl.
    Il brandit la main, claqua du doigt. Romuald
    arriva:
    —Un moka ? Un capuccino ? proposa-t-il.
    —Non, l’addition s’il vous plaît.
    —Voilà, on vous la fait à l’instant.
    I1 sortit un crayon, murmura, griffonnant:
    —Un thon, un plat du jour, un livarot, un
    fruit, un quart… ça fait dix-huit francs, tout compris.
    —Dix-huit francs ! clama Aloysius Swann,
    ça m’a l’air plutôt colossal !
    Romuald accusa la T.V.A.; Aloysius lui dit
    qu’il avait tout du filou. Ça faillit finir par un
    pugilat, mais Ottaviani parvint à adoucir Aloysius
    qui, furibard mais soumis, sinon convaincu, paya
    son addition.
    Aloysius allait sortir quand, pris dans un fort
    courant d’air, il lança un atchoum tonitruant:
    —A vos souhaits, fit Romuald, jovial, vous
    voilà puni: il vous a transmis son coryza !
    Quittant Aloysius Swann qui allait à la P.J.,
    Ottavio Ottaviani gagna Longchamp où, nonobstant
    l’inamical climat, l’on courait l’important
    Grand Prix du Touring Club qui finissait la saison.
    Il s’agissait d’un handicap ardu qu’un nabab
    dotait d’un prix qu’on disait mirobolant (on murmurait
    qu’il offrait un million au gagnant). Aussi,
    Tout-Paris paradait-il au paddock.
    On pouvait voir Amanda Von Comodoro-Rivadavia,
    la star à qui la Columbia avait garanti
    par contrat un milliard pour trois films. Amanda
    portait—sancta simplicitas—un pantalon bouffant
    d’ottoman incarnat, un ras du cou corail, un
    caraco purpurin, un obi colcotar, un foulard carmin,
    un vison nacarat; bas rubis, gants cramoisis,
    botillons minium à hauts talons zinzolin. Urbain
    d’Agostino, son soupirant du mois, l’accompagnait:
    jabot au point du Puy, frac d’Ungaro à
    col Mao, gibus, Grand Sautoir. On montrait du

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  7. Artisans de l'ombre Dit :

    doigt Maharadjahs, PDG, Kronprinz, Paladins,
    Hospodars; chacun avait son nom au Gotha ou,
    au moins, au Bottin Mondain. Ça froufroutait
    dans un grand tralala.
    L’on voyait circulant grooms, maquignons,
    lads. Un marchand ambulant criait Paris-Turf.
    Un book proposait d’approximatifs tuyaux. L’on
    poirotait aux portillons du PMU.
    Ottaviani trouva, non sans mal, Amaury
    Conson, assis sur un gradin du haut. Olga, tout à
    fait chic dans sa gandourah smaragdin, l’accompagnait.
    Muni d’un lorgnon grossissant, Amaury
    scrutait pas à pas l’humus du parcours.
    —Voilà un sol qui m’a l’air trop lourd, dit-il.
    Un voisin lui affirma qu’il s’y connaissait plutôt
    mal. Amaury rou•it mais n’osa garantir: au
    vrai, jamais l’on n’avait vu à Longchamp un sol
    si glacial, partant si volatil. I1 n’avait pas plu
    voici tantôt un mois; il n’y avait plus aucun
    brouillard: mais un froid vif, profond, avait tout
    durci.
    —As-tu vu Whisky dix ? voulut savoir Ottaviani.
    —Il a fait forfait il y a un instant, on nous a
    dit ca au micro.
    —Pourquoi ?
    —Nous l’ignorons.
    —Alors nous pouvons partir, murmura Ottaviani,
    abattu.
    —Non, Olga voudrait voir la fin du parcours.
    —Oui, dit Olga, j’ai mis ving-cinq francs sur
    Scribouillard.
    Il y avait vingt-six inscrits, donc vingt-cinq
    partants, Whisky Dix, qui avait un a Cinq » sur
    son dossard, ayant fait forfait. Whisky Dix passait
    pour favori, quoiqu’il cotât dix-huit pour un.
    Lui manquant, on donnait gagnants Scribouillard
    III, Schola Cantorum, un Trois-ans anglonormand
    fils d’Assurbanipal, Scapin, un pur-sang
    rouan qui, fin mars, avait vaincu à Chantilly lors
    du Grand Prix Brillat-Savarin, Scarborough, un
    vrai crack au poil zain qui, par trois fois, triompha
    à Ascot, Caphamaum, un rubican qu’on disait
    pourtant brassicourt, Divin Marquis, pour finir,
    favori aussi soudain qu’hâtif, un canasson parfois
    morfondu, mais dont on disait qu’il allait fortissimo.
    Saint-Martin montait Scribouillard. Il partit,
    magistral, sous l’acclamation du public conquis.
    Mais, au tournant du Moulin, Saint-Martin ramassa
    un gadin colossal. Capharnaum gagna, suivi à
    moins d’un poitrail par Divin Marquis.
    —Hassan Ibn Abbou m’a l’air d’un fichu
    rigolo, dit Amaury un instant plus tard. Qu’avonsnous
    appris à Longchamp ?
    Abandonnant Longchamp aux fanas du turf,
    aux zinzins du dada, on prit un autobus qui allait
    à Paris.
    —Pourtant, murmurait Amaury, ca pourrait
    avoir l’air clair: il y avait il y a trois jours trois

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  8. Artisans de l'ombre Dit :

    favoris: or, Whisky Dix fait forfait, donc Scribouillard
    s’abat, d’où pour gagnant Capharnaum
    !
    —On dirait du Lupin, dit Olga.
    —Non, dit Amaury, on dirait un mauvais
    canulard.
    —Non, dit Ottaviani, on dirait un mauvais
    roman !
    On alla dans un bar s’offrir cinq à six cocktails.
    Il y avait dans l’air ambiant un parfum captivant
    d’amaryllis qui vous alanguissait. A mivoix,
    Olga confiait son chagrin à son compagnon:
    —Si j’avais su, murmurait Olga, mais pouvaiton
    savoir ? Il n’avait pas l’air normal, mais, quand
    il parlait, j’avais du mal à saisir. Il disait parfois
    qu’il y avait trois mois qu’il n’avait pas dormi.
    Il souffrait, mais qui pouvait adoucir son
    sort ? I1 paraissait tordu, mordu par un mal inconnu…
    Un sanglot aussi long qu’un violon automnal
    brisa la voix d’Olga.
    —Olga, carissima, dit Amaury, lui dorlotant
    •2 la main d’un câlinou plus qu’amical, si Anton
    n’a pas tout à fait disparu, nous n’aurons fin
    qu’il n’ait dormi tout son saoul !
    —Lo Juro ! fit, martial, Ottavio Ottaviani,
    imitant Don Ottavio.
    —S’il vous plaît ! pria Olga, battant du cil.
    Ottaviani pourtant poussa un gros soupir.
    —Ça fait trois jours qu’on fait du boulot pour
    pas lourd, dit-il pour finir.
    —Allons plutôt voir Hassan Ibn Abbou, proposa
    Amaury. Il doit avoir du cousu main à nous
    offrir.
    Hassan Ibn Abbou habitait, quai Branly, un
    charmant pavillon fin Louis Dix-huit. L’on sonna.
    Un laquais vint ouvrir, qui introduisit Amaury,
    qu’Ottaviani flanquait, (Olga, qui broyait du
    noir, avait couru à son lit) dans un grand salon
    d’apparat.
    —Nous voudrions voir l’avocat, dit Amaury.
    —L’avocat va vous voir dans un instant, dit
    l’arbin.
    Un boy, qui portait un habit garni d’oblongs
    galons d’or, survint, proposant un alcool aux
    amis d’Anton: Amaury prit un Whisky and Soda,
    Ottaviani un Armagnac. L’on but.
    Tout à coup d’un salon voisin, fusa un boucan
    assourdissant, suivi d’un brouhaha confus: fracas
    d’un miroir, combat corps-à-corps, bruits assourdis.
    —Non Non ! Aaaaaaaih ! cria soudain l’avocat.
    Amaury sursauta. Un court, trop court instant,
    nul bruit. Puis, l’avocat tomba, poussant un cri
    tonitruant.
    L’on accourut. Hassan Ibn Abbou vagissait,
    sanglots plaintifs d’agonisant. Puis tout fut fini.
    Dan• 60n dos charnu s’lmplantait un polgnard
    qu’un bras assassin avait soumis à l’action d’un
    produit curarisant: la mort avait suivi dans l’instant.
    L’on n’arriva jamais à savoir par où avait fui
    I assassin…
    Un instant plus tard, Amaury, qu’alarmait la
    situation, fouillait la maison. Dans un bahut à
    combinaison qu’il força non sans mal, il trouva
    pour finir l’important stock manuscrit qu’Anton
    avait fourni à Ibn Abbou un mois auparavant. Il
    aurait dû y avoir vingt-six cartons. Il compta au
    moins dix fois: il manquait un carton. Qui nous
    lit l’a aussitôt compris: si l’on avait pris pari
    qu’il s’agissait du « C•NQ », l’on aurait vaincu !
    Ainsi allait, coagulant, l’obscur: « l’avocat qui
    fumait au zoo » (mais l’on n’avait jamais garanti
    qu’il fût aussi un goujat) mourait; Anton Voyl
    n’avait pas rapparu.
    Tard dans la nuit, Amaury Conson gagna son
    studio du quai d’Anjou. Jusqu’au chant du coq,
    au point du jour, au saut du lit, voulant à tout
    prix saisir un fil indicatif, il lut l’album dont Voyl
    avait fait son journal…
    0• i’on dira trois mots d’J•n t•m• s où
    Trajan s’ill•stra
    JOURNAL D •NION VOYL
    Un lundi.
    Oui, il y a aussi Isma-sl, Achab, Moby Dick.
    Toi, Ismail, pion tubar, glouton d’obscurs manuscrits,
    scribouillard avorton qu’un cafard sans
    nom gagnait, toi qui partis, fourrant un sarrau,
    trois maillots, six mouchoirs au fond d’un sac,
    courant à ton salut, à ta mort, toi qui, dans la
    nuit, voyais surgir l’animal abyssal, I’immaculation
    du grand Cachalot blanc, ainsi qu’un volcan
    lilial dans l’azur froid !
    Ils sont partis trois ans, ils ont couru trois ans,
    bravant tourbillons, ouragans ou typhons, du Labrador
    aux Fidji, du Cap Horn à l’Alaska, d’Hawaii
    au Kamtchatka.
    A minuit, au gaillard d’avant, il y avait Starbuck,
    Daggoo, Flask, Stubb, du Cap-Cod, Dough-
    Boy. Pip jouait du tambourin. On chantait:
    Oh yo Oh yo
    Pour un flacon d’Alcool !
    Un marin nantuckais immortalisait un combat
    colossal qui, par trois fois, opposait Achab au
    grand Cachalot blanc, à Moby Dick. Moby Dick !
    Son nom glacait jusqu’aux plus forts, un frisson
    convulsif parcourait l’octogonal tillac. Moby
    Dick ! L’animal d’Astaroth, I’animal du Malin.
    Son grand corps blanc qu’un vol d’albatros partout,
    toujours, accompagnait, faisait, aurait-on
    dit, un trou au mitan du flot, un noyau blanc sur l’horizon azur, qui vous fascinait, qui vous attirait,
    qui vous horrifiait, trou sans fond, ravin
    blanc, sillon fulgurant d’un courroux virginal,
    couloir qui conduisait à la mort, puits vacant,
    profond, lacunal, vous aspirant jusqu’à l’hallucination,
    jusqu’au tournis ! Huis blanc d’un Styx
    plus noir qu’aucun goudron, tourbillon blafard
    du Malstrom ! Moby Dick ! On n’y faisait allusion
    qu’à mi-voix. Signons-nous, disait parfois
    un bosco palissant. L’on voyait plus d’un marin
    murmurant tout bas un dominus vobiscum.
    Alors apparaissait Achab. Un sillon profond,
    d’un blanc blafard, traçait son cours parmi son
    poil gris, striait son front, zigzaguait, disparaissait
    sous son col. Bancal, il s’appuyait sur un
    pilon ivoirin, moignon royal qu’on faconna jadis
    dans l’os palatin d’un grand rorqual.
    Il surgissait, tonnant, hagard, maudissant l’animal
    qu’il pourcbassait voici dix-huit ans, il lui
    lançait d’insultants jurons.
    Puis, au haut du grand matJ il plantait, il
    clouait un doublon d’or, I’offrant à qui saurait
    voir avant tous l’animal.
    Nuit sur nuit, jour sur jour, à l’avant du galion,
    transi, raidi dans son surolt, plus dur qu’un roc,
    plus droit qu’un matJ plus sourd qu’un pot, sans
    un mot, sans un clin, plus froid qu’un mort, mais
    bouillonnant dans son for d’un courroux surhu-
    86 main, volcan grondant ainsi qu’un bloc raidi chu
    d’un ouragan obscur, Achab scruta l’horizon noir.
    La Croix du Sud brillait dans la nuit. Au haut du
    grand matJ ainsi qu’un point sur un i, I’halo gris
    baignait d’un clair-obscur palissant l’or maudit
    du doublon.
    Trois ans dura la circumnavigation. Trois ans
    durant cingla l’hardi galion, louvoyant du nord au
    sud, roulant, tanguant dans l’inouï tohu-bohu du
    jusant, bourlinguant sous l’ao•t brulant, sous
    l’avril glacial.
    Il vit Moby Dick avant tous, un matin. Il faisait
    clair; nul courant, nul mouton; I’aplani
    flot paraissait un tapis, un miroir. Blanc sur l’horizon
    lapis-lazuli, Moby Dick soufflait. Son dos
    faisait un mont nivial, brouillard blanc qu’un vol
    d’albatros nimbait.
    Un court instant, tout parut s’adoucir. A dix
    furlongs du galion, Moby Dick glissait, animal
    divin, paix avant l’ouragan final. Il y avait dans
    l’air ambiant un parfum saisissant d’absolu, d’infini.
    Du flot cristallin sourdait, montant, un halo
    lust•al qui donnait à tout un air virginal. Nul
    bruit, nul courroux. Chacun s’immobilisait,
    contraignant son inspiration, saisi par la paix qui
    soudain rayonnait, s’irradiait, alangui par l’amour
    inouï qui montait du flot calmi, du jour blanchissant.
    O, instant amical, unisson parfait, absolution !
    Avant la mort qui rodait, I’himalaya lilial du grand
    Cachalot blanc donnait à tous son grand pardon,
    à Starbuck, à Pip, à Ismall, à Achab.Achab ! Front brulant, tordu, horrifiant, bossu.
    Un long instant, sans un mot, il fixa l’horizon.
    Un profond sanglot agita son poitrail puissant.
    —Moby Dick, Moby Dick! hurla-t-il à la
    fin, tonitruant. Allons, tous aux canots !
    Sur son jambart au cuir crissant, Daggoo aff•ta
    son harpon au morfil plus aigu qu’un rasoir.
    L’assaut dura trois jours, trois jours d’affronts
    inouïs, chocs obscurs, corps à corps, vingt-six marins
    unis dans un combat colossal, assaillant dix
    fois, vingt fois, I’invaincu Titan du Flot. Dix fois,
    vingt fois, un harpon plus tranchant qu’un bistouri
    s’implanta jusqu’aux quillons, jusqu’aux
    croisillons dans l’animal qui rugissait, bondissait,
    mais qui, nonobstant d’aigus barbillons labourant
    au plus profond sa chair, d’agrippants crocs
    tailladant, arrachant à vtf, traçant sur son dos
    blanc d’avivants sillons sanglants, faisait front,
    s’attaquait aux canots qu’il culbutait, qu’il coulait,
    puis disparaissait tout à coup au plus profond
    du flo•.
    Puis, un soir, s’attaquant soudain a• trois-mats,
    Moby Dick l’ouvrit d’•n coup. L’avant du galion
    bascula. Dans un sursaut final, Achab lan•a son
    harpon, mais son fil tortilla. Moby Dick, tournoyant,
    fonca sur lui.
    —Jusqu’au bout, j’irai voulant ta mort, hurlait
    Achab, du fond du Styx j’irai t’assaillir. Dans
    l’abomination, j’irai crachant sur toi ! Sois maudit,
    Cachalot, sois maudit à jamais !
    Il tomba, ravi par l’harpon qui filait. Moby
    Dick, bondissant, cloua Achab s•r son dos blanc,
    puis piqua au fond du flot.
    L’on vit un ravin blafard, canyon colossal, s’ouvrir
    au mitan du flot, tourbillon blanc dont la
    succion aspira un à un marins morts, harpons
    vains, canots fous, galion maudit dont la damna-
    •8 tion avait fait un corbillard flottant…
    Apocalypsis cum figuris: il y aura po- rtant, il
    y aura toujours un survivant, Jonas qui dira qu’il
    a vu un jour sa damnation, sa mort, dans l’iris
    blanc d’un rorqual blanc, blanc, blanc, blanc jusqu’au
    nul, jusqu’à l’omission !
    Ah Moby Dick ! Ah maudit Bic !
    L’on vit pas mal d’individus compatir à la mort
    d’Hassan Ibn Abbou. Ça afflua autour du corbillard.
    Ça faisait quasi un cordon du quai Branly
    au Faubourg Saint-Martin. Tout-Paris accompagnait
    l’avocat à son abri final. L’on montrait du
    doigt Amanda Von Comodoro-Rivadavia, l’Archiduc
    Urbain d’Agostino. Olga sanglotait. Ottaviani
    avait son air bourru. Amaury Conson, qui s’attachait
    à saisir la signification du a Moby Dick »
    d’Anton Voyl, avait un air tout abasourdi.

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  9. Artisans de l'ombre Dit :

    L’on inhumait Hassan Ibn Abbou dans un
    columbarium à Antony. On lui avait construit un
    mastabas tout à fait joli. Un quartz cornalin y
    jouxtait un onyx plus pur qu’un diamant du
    Transvaal; un bloc d’airain aux incrustations
    d’iridium portait rubans, croix, cordons ou grands
    sautoirs, par quoi plus d’un roi, plus d’un maharadjah
    avait voulu garantir l’infini prix qu’il attachait
    à l’avocat: la Goix du Combattant, la Victoria
    Cross, la Nichan Iftikhar, l’Ours royal du
    Labrador, la Grand’Croix du Python Pont•fical.
    L’on fit six discours. D’abord Francois-Armand
    d’Arsonval parla au nom du Tribunal Administratif
    dont Hassan avait conçu, d’A à Z, l’organisation.
    Puis Victor, duc d’Aiguillon, pour l’Angl•
    Iranian Bank qu’il administrait: Ibn Abbou, plus
    qu’un factotum, fut, vingt ans durant, son plus
    loyal bras droit; puis l’Iman d’Agadir qui dit
    l’amour qu’Hassan avait pour son pays natal;
    pUlS, dans un anglais choisi, Lord Gadsby
    V. Wright, dont Hassan fut l’assistant à Oxford,
    puis dont il assura la nomination d’Auctor Honoris
    Causa, traça un brillant curriculum studiorum
    du grand disparu. Puis Raymond Quinault
    qui souligna l’inconstant mais toujours positif
    rapport qui avait uni l’avocat à l’Ouvroir.
    A la fin parut Carcopino. Il parlait au nom du
    Quai Conti. Il y a six ans, dit-il, au cours d’un
    scrutin uninominal à trois tours, qui fit alors
    grand bruit, par vingt-cinq voix sur vingt-six,
    I’Institut s’attachait Hassan Ibn Abbou qu’il
    nommait à Ia sous-commission du Corpus patrimonial
    d’Inscriptions du Haut-Atlas Marocain,
    strapontin (sinon distinction) qu’avait valu à
    l’avocat son travail magistral sur un tumulus mal
    connu, mais surtout mal compris, d’un oppidum
    civi#m romanorum qu’un savant munichois, juif
    qui fuyait l’Anschluss, fouillait, non sans profit,
    à Thugga (aujourd’hui Dougga). Jugurtha l’aurait
    assailli trois fois. Juba l’Africain y aurait dormi
    (Titus Livius dixit); Trajan y aurait fait bâtir
    un palais pour son fils adoptif, Adrianus.
    Pourtant Carcopino, s’appuyant sur Piganiol,
    affirma qu’il s’agissait d’un on-dit.
    Tout ça n’avait pas grand rapport à la mort
    d’Hassan Ibn Abbou. L’on vit pourtant d’aucuns
    applaudir. Car, quoiqu’il parlât à mi-voix, Carcopino
    savait offrir à son public un discours captivant.
    Puis, improvisant à grands traits, Carcopino
    traça un vibrant portrait du compagnon, du sago
    vant dont la mort privait non solum l’Institut
    mais aussi la Nation d’un savoir capital, d’un acquis
    vital. Car nul, plus qu’Hassan Ibn Abbou,
    n’avait su saisir la signification du rapport ambigu
    qui unit la romantisation à la barbarisation,
    constituant ainsi, instituant ainsi un savoir qui,
    pour vagissant qu’il fût aujourd’hui, voit s’ouvrir à lui, par l’important sinon capital saut qu’Hassan
    Ibn Abbou lui a fait franchir, voit s’ouvrir à lui
    un futur saisissant. Ayons foi dans l’obscur grain
    qu’Hassan Ibn Abbou planta, la moisson qu’il
    nous vaudra saura nous nourrir à jamais, dit pour
    finir Carcopino d’un ton rompu par l’affliction.
    L’on participa à son chagrin, l’on fut conquis,
    l’on n’osa applaudir, l’on sanglota parfois.
    Pourtant, Amaury Conson vit, à trois pas, un
    individu qui souriait. Il avait un air franc, plutôt
    jovial, disons sympa, qui lui plut aussitôt.
    Grand, pas mal bati, il portait un raglan copurchic
    qui sortait à coup sûr d’un artisan anglais.
    Amaury s’approcha.
    —Dis-moi, lui-dit-il à blanc-pourpoint, pourquoi
    souris-tu ?
    —Il y a, fit l’inconnu, dans son discours un
    oubli qui m’apparaît fort significatif.
    —Un oubli ? chuchota Amaury maîtrisant
    mal son agitation.
    —Voici grosso modo si• mois, Hassan Ibn
    Abbou proposa, pour son doctorat à la Commission
    ad hoc du CNRS, un rapport succinct mais
    plutôt pas mal foutu, du moins à mon avis, traitant
    du jus latinum, du droit latin quoi, qu’il
    connaissait jusqu’au bi du bout du doigt. Il discourait
    surtout sur un point jusqu’ici obscur qui
    avait fait pâlir maints savants pourtant trapus: y
    avait-il ou non obligation pour un pagus ou pour
    un oppidum d’offrir à sa population (paysans ou
    parfois marchands) un statut ignorant la distinction
    qui faisait ipso facto du Romain un individu
    plus important qu’un habitant du Sahara ? Quoiqu’insuffisant,
    surtout dans sa conclusion, son
    travail, confirmant l’intuition d’un Marc Bloch
    quant au rapport Donjon-Vassal, d’un Mauss sur
    l’union Chaman-Tribu, d’un Chomsky sur la jonction
    Insignifiant-Signifiant, prouvait qu’il n’y
    avait pas obligation (il s’agissait tout au plus d’un
    choix facultatif), montrant ainsi qu’on s’abusait
    quand on analysait, à partir d’un Droit soi-disant
    positif, un substratum d’où l’on croyait saisir la
    Colonisation, la Romanisation ou la Barbarisation.
    Ça signifiait donc qu’il fallait à tout prix
    fuir l’a priori pour saisir, avant tout, l’infrastructural.
    Tu vois la situation: Karl Marx à l’Institut !
    On n’avait jamais vu ça. Pourtant la plupart du
    Jury fut d’accord, sauf Carcopino (dit Cocopinar),
    qui, diton, aurait rugi: « Idiot ! Idiot !
    Idiot ! •
    —Mais il a pourtant fait son oraison, murmura
    Amaury.
    —Oui, adrnit l’inconnu, ça m’a surpris; j’aurais
    cru qu’au moins il s’offrirait cinq ou six
    allusions. Mais non !
    —Chut, fit Olga qui assistait a la discussion,
    VOlCl 1 instant final.
    L’on ôta, qui son panama, qui son schako. Un
    amiral salua, bancal au clair. Furtif, Ottavio Ottaviani
    sortit son mouchoir blanc. Plus d’un larmoyait.
    Un paparazzi mitraillait Amanda Von
    Comodoro-Rivadavia qui fondait, ru lacrymal, sur l’acromion d’Urbain d’Agostino, son soupirant
    favori.
    L’on vit d’abord surgir un sacristain au camail
    citron agitant un goupillon d’or massif, puis trois
    ratichons brandissant sous un baldaquin à galons
    froufroutants un crucifix plutôt con, puis cinq
    borniols hissant un sapin d’acajou aux portants
    d’airain. L’un fit un faux pas: l’oblong sapin glissa,
    tomba, s’ouvrit: damnation ! Hassan Ibn Abbou
    avait disparu !
    Pour un joli ramdan, •ca fit un joli ramdam !
    Au Quay d’Orsay on accusa la P.J.; à la P.J.
    l’on accusa Matignon; à Matignon la Maison
    Roblot qui accusa la Maison Borniol qui accusa—
    va savoir pourquoi—l’Hôpital Foch qui accusa
    l’Institut qui accusa l’Anglo-Iranian Bank qui raccusa
    Pompidou qui compromit Giscard qui
    condamna Papon qui montra du doigt Foccard…
    —Ah non, fit Ottavio Ottaviani, il nous suffit
    d’un Ibn Barka par an !
    Ça prit cinq ou six jours, mais, pour finir, l’on
    tint coi l’obscur fourbi. On ignorait la disparition—
    si disparition il y avait—d’Anton Voyl;
    on ignora la disparition d’Hassan Ibn Abbou.
    Douglas Haig Clifford
    0ù un baryton naïf connatt un sort
    fulgurant
    Trois jours plus tard, suivi du quidam qu’il
    avait vu à l’inhumation d’Hassan Ibn Abbou,
    Amaury Conson alla voir Olga qui, souffrant
    d’un coryza cramponnant assorti d’un lumbago
    brutal, avait fui dans son manoir campagnard,
    à Azincourt, non loin d’Arras.
    On prit un train.
    Jadis, dit l’inconnu sur un ton nostalgical,
    quand on voulait partir pour Dinard ou pour Pornic,
    pour Arras ou pour Cambrai, on n’avait pas
    grand choix: on montait dans la mail-coach, un
    vrai guimbard. Il fallait au moins trois jours, parfois
    jusqu’à cinq. Tout au long du parcours, on
    causait au postillon, on offrait du vin, on lisait un
    journal, on disait son opinion sur la situation,
    on causait chiffons; on racontait un roman
    d’amour; on parlait d’un assassinat qui avait fait
    courir tout un chacun au tribunal: tantôt on
    sttaquait l’avocat, pourtant fort connu, qui, faisant
    fi du rapport d’instruction, niait l’accusation,
    d’un bloc, voulant à tout prix noircir l’insignifiant
    potard qui aurait fourni du poison, du
    laudanum, à l’assassin; tantôt on critiquait la
    composition du jury; quant au substitut, il n’apparaissait
    pas non plus à l’abri du soupçon. Plus
    tard, on ironisait sur l’administration; l’on prou.
    vait la corruption d’un Du Paty du Clam, d’un
    Cassagnac, d’un Drumont, d’un Mac-Mahon. Puis
    l’on chantait la Chanson du Tourlourou qu’un
    Paulin ou qu’un Bach immortalisait au Chat Noir,
    à l’Ambigu; l’on pâmait d’admiration pour Cyrano, pour Sarah jouant l’Aiglon; puis chacun y
    allait d’un propos grivois, l’on rigolait un bon
    coup tandis qu’au trot la mail-coach courait jusqu’à
    la fin du jour. A la nuit on dinait dans un
    charmant caboulot. On avait pour six francs un
    bon vin d’Anjou, ou un Latour-Marcillac, un Musigny
    ou un Pommard qu’un poisson ou un homard,
    un gigot ou un dindon accompagnait. On
    gogaillait, on ripaillait, on bombancait, on ribotait
    jusqu’à plus soif ! Puis l’on faisait un grand
    tour: jardins publics aux gazons chagrins, aux
    ifs chafouins, aux boulingrins languissants, mail
    aux acacias maigrichons, aux pawlonias rabougris;
    on allait s’offrir un curaçao, un marasquin
    ou un bon vin chaud; on faisait un whist ou un
    pharaon; on jouait parfois au billard, on aplatissait
    un champion du coin. Puis on allait au bobinard,
    on passait un instant au salon; l’on offrait
    un chocolat au kirsch, un joli ruban, un mignon
    carafon d’Armagnac; l’on suivait jusqu’au lit un
    jupon qui vous plaisait; puis l’on allait dormir,
    satisfait.
    —Oui, soupira Amaury, aujourd’hui nous
    avons la SNCF’, mais sa n’a plus aucun chic.
    L’inconnu opina. Puis il sortit d’un sac qu’il
    avait à la main un carton au format original garni
    d’oblongs cigarillos.
    —Un brazza ? fit-il.
    —Non sans un vif plaisir, fit Amaury; mais,
    à propos, l’on voudrait savoir ton nom.
    —J’ai pour nom, fit l’inconnu, Arthur Wil-
    •8 burg Savorgnan.
    —Ah bon, fit Amaury surpris, qui Pjouta aussitôt:
    quant à moi, Amaury Conson.
    —Amaury Conson ! N’avais-tu pas un fils
    —J’avais six fils, coupa Amaursr, ils sont tous
    morts sauf un.
    —Yvon ?
    —Oui ! clama Amaury, mais où l’as-tu ap-
    —Tu connaltras un jour mon roman, dit,
    souriant, Arthur Wilburg Savorgnan. J’avais, moi
    aussi, pour ami Anton Voyl; mais, anglais, vivant
    à Oakwood, non loin d’Oxford, nous nous
    voyions au plus cinq ou six fois par an. Il m’a
    pourtant fait part du mal dont il souffrait: il
    m annonça, ainsi qu’à vous tous, qu’il courait à
    la mort. Aucun parmi nous n’y a cru, ni Olga, ni
    Hassan, ni toi, ni moi. Hassan, pourtant, il y a
    huit iours, parvint à m’avoir au bout du fil. L’on
    convint d’avoir la discussion qui s’imposait. Mais
    quand j’arrivai à Paris, j’appris sa mort…
    —Mais as-tu compris, toi, la signification du
    post-scriptum ?
    —Non, mais, à mon avis, nous avions tort
    d’y vouloir voir un signal mot pour mot. « L’avocat
    goujat qui fumait au zoo » signifiait-il Hassan
    Ibn Abbou ? Non, pour au moins trois raisons:
    Voyl ignorait qu’Hassan fût avocat, la
    qualification d’avocat goujat allait mal à Hassan,
    Hassan fumait tout au plus trois habanas par an.

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  10. Artisans de l'ombre Dit :

    —Il y a du vrai dans tout ça, d’autant plus
    ajouta Amaury, qu’Hassan adorant la boukha faisait
    fi du whisky.
    —Oui. Par surcroît, il n’allait jamais au zoo;
    il aimait trop son Jardin d’Acclimatation.
    —Mais alors, pourquoi son post-scriptum ?
    —J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un faux.
    Aujourd’hui, j’ai l’intuition qu’Anton n’avait a•-
    cun choix: il lui fallait un point final. S’il avait
    pu, il aurait fini sur un signal plus sûr: mais il
    n’avait pas plus clair à sa disposition…
    —Il n’y a pas plus obscur qu’un blanc, murmura
    Amaury.
    —Pourquoi dis-tu ça ? sursauta Arthur Wilburg
    Savorgnan.
    —J’ai lu ça dans son Journal. Ou plutôt, j’ai
    fini par saisir qu’il l’avait toujours dit. Voilà
    pourquoi, ajouta-t-il au bout d’un court instant,
    nous allons à Azincourt voir Olga.
    L’on n’ajouta plus un mot jusqu’à la fin du
    parcours. Savorgnan tirait sur son braza. Amaury
    lisait un gros roman qui narrait la liquidation,
    l’infamant krach, l’hypocrisif banco-rotto d’un
    tas d’importants BOF, ignorant qu’il y avait, là
    aussi, noir sur blanc, la solution du tracas qui l’habitait,
    qui l’agitait…
    La loco allait bon train, suscitant l’oscillation
    du wagon d’aluminium. L’on voyait fuir l’ondulant
    panorama rural. Un paysan allait aux champs
    sur son McCormick rutilant. Puis la loco faiblit.
    L’on arrivait. L’on vit un faubourg pourri, puis
    un quai, cinq à six hangars, un autobus, un rondpoint.
    L’on prit un omnibus d’Arras à Aubigny, un
    tortillard qui faisait du vingt tout au plus. Puis
    l’on marcha sur Azincourt (jadis Agincourt; l’Anglais
    nous y archibattit).
    Un charmant vallon, profond, ravissant, souriant
    d’un parfum tout automnal qui flattait l’odorat,
    parfums agaçants, capricants du myosotis palustris,
    du bois mort, du champignon gris, du
    pourrissant humus, cachait la maison, un joli
    l
    manoir qu’avait fait bâtir François Daunou à la fin
    du Consulat. Laissant aux maçons couards l’inspiration
    du Grand Trianon d’Hardouin-Mansard qui
    constituait alors un parangon non plus ultra, Soufflot,
    qui inaugurait ici un brillant futur, proposa
    à Daunou, franchissant, non sans un aplomb hardi,
    non sans un sang-froid inoui, cinq ou six Rubicons,
    Soufflot, donc, proposa un corps principal
    d’inspiration rococo—portail à arcs-boutants,
    fronton à la Tudor, balcons sans avant-corps, tympans
    à mascarons—qu’il flanquait—là gisait
    l’innovation—d’un pavillon flamboyant à parvis
    ogival, aux mâchicoulis à modillons. François Daunou
    loucha trois jours durant sur l’original lavis.
    —Hum, dit-il pour finir à Soufflot, ça n’a
    pas l’air banal… Puis il lui flanqua son godillot au cuI, lui garantissant pour un futur proximal
    l’incisif rasoir du grand Guillotin. Mais Soufflot,
    s’attifant du sarrau blanc d’un marmiton,
    parvint à fuir à Lyon.
    Daunou, abattu, consulta Chalgrin, Vignon,
    Potain, Hittorf. Chacun s’abstint. Pour finir, il
    tomba sur un Hollandais alors plutôt obscur,
    qui avait nom François Tilman Suys. Il lui donna
    carta blanca, laissant à sa disposition d’importants
    fonds. On sait qu’il n’y a pas plus filou qu’un
    Hollandais: quand François Tilman Suys finit sa
    construction, un pavillon colonial au toit rhomboidal
    dont l’arc d’appui s’incrustait d’ultramontains
    godrons sinon laids du moins tout à fait
    triviaux, Daunou n’avait plus un sou vaillant;
    trois mois plus tard, il fourguait sa maison au plus
    offrant: un maquignon d’Audruicq l’acquit pour
    vingt picaillons; il y monta d’abord un haras,
    puis, dans l’inoui transport qui suivit Wagram,
    il y installa un Casino où l’on vit jouant au boston
    ou au baccara McDonald, Soult, Duroc, Victor, lo
    Caulaincourt, Savary, Junot, Oudinot. Il y gagna,
    dit-on, plus d’un million. Puis la maison tomba
    dans la main d’un flic Louis-Philippard qui y traitait
    son quatuor d’indics, dont l’un, sac à vin,
    l’assassina au surin au sortir d’un larigot où chacun
    avait trop bu. Il n’avait pas d’ayants droit:
    la maison tomba à l’abandon. On la pilla, puis
    l’on y vit aboutir dochards, truands, vagabonds,
    voyous.
    Un jour d’avril dix-huit, un commandant anglais,
    Augustus B. Clifford, qui passait par là
    conduisant son bataillon au combat, y installa son
    Q.G. pour la nuit. La maison lui plut. Huit ans
    plus tard, quand on lui confia l’administration du
    consulat du Canada à Francfort, il fit d’Azincourt
    son logis familial, y habitant au minimum
    six mois par an. Son soin, s’ajoutant à son bon
    goût, garantit l’organisation du pavillon: on ravala;
    on fit un toit, on lava partout, on substitua
    l’islandais mæout au salissant charbon, on construisit
    un grand parc

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  11. Artisans de l'ombre Dit :

    ————————-02
    Augustus B. Cli•ord avait un fils. Il lui donna
    pour nom Douglas Haig, voulant ainsi offrir sa
    contribution à l’immortalisation du Grand Soldat
    sous qui il avait combattu à Douaumont.
    Bambin charmant, Douglas Haig, ou plutôt
    Haig tout court, car toujours ainsi l’invoquait
    son papa, grandit à Azincourt. La maison vibrait
    du cri plaisant qu’il poussait quand il jouait à
    colin-maillard sur l’ouatant gazon du parc, quand
    il grimpait à l’acacia, quand il nourrissait l’insinuant
    cyprin du bassin, un carpillon qu’il apprivoisa
    non sans mal, lui offrant du pain, un lombric, un taon, un bourdon ou parfois un crocus,
    mais qui surgissait quand il s’approchait du bassin
    murmurant ou sifflotant son nom: Jonas.
    Haig avait tout un tas d’amis, pour la plupart
    vivant au bourg. On faisait du sport; on jouait
    au football, au rugby. On organisait d’•musants
    tournois au tir à l’arc. On randonnait tout autour
    du pays. Puis la nounou mijotait un bon chocolat
    chaud, cuisait un kouglof ou un clafoutis aux
    fruits. Chacun savourait. La maison d’Augustus
    connaissait la paix. On y batifolait. On aurait dit
    un paradis.
    A dix-huit ans, Haig passa son bachot. Puis il
    trouva sa vocation: baryton. Il chantait plutôt
    mal, mais il adorait ça. Par surcroit, il avait la
    voix qu’il fallait. Il travailla dur, puis s’inscrivit
    à la Schola Cantorum où il apprit la composition,
    approfondissant ainsi son savoir naissant Puis
    Fricsay l’initia au plain-chant, Solti au canon, Von
    Karajan au tutti, Krips à l’unisson. Sir Adrian
    Boult assista à l’audition qu’il donna, un an plus.
    tard, à Turin, au Carignano. Haig chanta d’abord
    Unto us a Child is born », puis un madrigal
    d’Ottavio Rinuccinni, puis, pour finir, trois
    grands airs d’Aida. L’approbation du grand
    Adrian Boult, tout à fait convaincu, valut au
    baryton un mot d’introduction pour Karl Bohm
    qui montait Il dissoluto punito ossia Il Don
    Giovanni au Mai Musical d’Urbino. Karl Bohm
    convoqua Haig, trouva sa voix au point, quoiqu’il
    donnât parfois du flou dans son aigu; il lui
    offrit la partition du Commandant, lui garantissant
    un protagon dans un futur plus ou moins
    lointain.
    Conduit par Karl Bohm d’un bras sûr mais
    amical, Haig avança à grands pas. « Ton fortissimo
    parait plutôt languido », lui disait parfois 103
    Karl Bohm, ou « Ouand tu dis Altra brama quaggiu
    mi guido, sois plus strict: parfois tu mugis,
    parfois tu rugis: ça doit jaillir sans faiblir ».
    Mais, grosso modo, Bohm paraissait tout à fait
    satisfait du baryton.
    Un jour qu’il sortait du Palais ducal d’Urbino,
    où, un matin sur trois, il vocalisait tout à loisir à
    l’instar du grand Caruso, Haig croisa dans un corridor
    Olga Mavrokhordatos, la soprano qui jouait
    Donna Anna. Il conçut illico pour la Diva un
    amour fou; on l’aima au moins tout autant:
    trois jours plus tard, à San Marino, où il obtint
    sans mal l’autorisation du convol, Haig s’unissait
    à Olga. Un adjoint municipal prononçait, bâillant,
    car on allait sur minuit, un discours nuptial qui
    n’avait aucun piquant. Mais—consolation—
    dans la nuit indigo, sur l’imposant parvis du rondpoint
    principal, l’on put ouïr jusqu’au matin I
    virtuosi di Roma offrant aux conjoints rigaudons
    ou madrigaux, arias, chansons, rondos ou sinfonias.
    O, instant ravissant ! O, Paix ! Un violon
    chantait dans la mlit, plus pur qu’un rossignol,

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  12. Artisans de l'ombre Dit :

    puis un alto, puis l’incisif clairon d’un Wobisch !
    Haig s’avançait, gardant dans sa main la main
    d’Olga.
    Oui, ami qui nous lis tu voudrais, toi aussi,
    qu’ici tout soit fini. Douglas Haig Clifford s’unit
    à Olga Mavrokhordatos; ils colmaItront l’amour,
    la paix, l’amical unisson. Ils auront vingt-six
    bambins, tous survivront.
    Las, non ! souhait trop hardi ! il n’y aura pas
    d’absolution. Nul Tout-Puissant n’offrira son
    pardon à Douglas Haig. La Damnation qui partout,
    qui toujours, parcourt l’obscur signal qu’à
    l’infini ma main voudrait approfondir, accomplira
    104 ici aussi son fatum. La mort qui, trois jours plus
    tard, faisait son irruption à Urbino, annonçait,
    vingt ans plus tard, la disparition d’Anton Voyl
    la disparition d’Hassan Ibn Abbou…
    Statufiant l’occis Commandant qui paralt, Uomo
    di Sasso, Uomo bianco, à la fin du Dramma
    giocoso, Karl Bohm habilla, ou plutôt moula Haig
    dans un stuc, carcan blanc, brillant, dur, qui l’autorisait
    tout au plus à accomplir cinq ou six pas.
    On y pratiqua un fort trou qui, sans tout à fait
    l’assourdir, donnait à la voix un ton profond qui
    plaisait à Bohm: « Au vrai, disait-il, on croirait
    ouïr la voix d’un mort nous maudissant du soussol
    où il pourrit ». I1 avait raison. Il ignorait qu’il
    avait trop raison. Car, pour un motif inconnu,
    quand on installa Haig dans son carcan, qu’on
    boucla, qu’on plâtra, murant tout à fait l’ivoirin
    baryton, l’on vit qu’on avait omis tout jour pour
    la vision ou pour l’audition. L’on s’affola, mais
    trop tard. On arrivait à l’instant où Don Giovanni
    contraint son larbin à offrir un lunch au Commandant.
    On hissa Haig sur son support. Ça n’alla
    pas trop mal. Mais plus tard s’acharna un mauvais
    hasard.
    On connait la filiation annonçant la fin du
    Don Juan:
    —… Grido indiavolato…, hurla Giovanni.
    Alors son larbin:
    —Ah signor… L’uom di Sasso… L’uomo bianco…
    Ah padron… Tatata…
    On avait conclu qu’Haig partirait là, s’avançant
    d’au moins huit pas; qu’il apparaîtrait alors
    qu’aux violons on introduit l’accord final, qu’il
    dirait son si connu Don Giovanni… m’invitasti
    puis franchirait cinq ou six pas afin d’offrir à tout
    son public l’imposant gabarit du Commandant.
    Mais Haig partit un instant trop tard. Quand
    106
    il arriva sur Don Juan, l’arbin balbùtiait: Ah
    Padron… Siam tutti morti… Haig s’affola. I1 apparut.
    On aurait dit qu’il n’avait plus sa raison.
    Il allait au hasard, tournoyant, oscillant à l’instar
    d’un robot ou d’un mutant inhumain. Soudain il
    poussa un mi tonitruant. Puis sa voix cassa tout
    d’un coup, il cogna un portant, fit un faut pas, bascula,
    plus droit qu’un mât, ainsi qu’un baobab
    qu’on abat. Ça fit un bruit sourd, cassant. Du
    balcon aux gradins, du paradis aux loggias, l’on poussa un cri assourdissant. L’inouï choc fut si
    brutal qu’à l’instar d’Humpty-Dumpty chutant
    du haut du mur on vit s’ouvrir l’ivoirin carcan.
    Un sillon profond, d’un blanc blafard, parcourut,
    zigzaguant du talon à l’occiput, l’intrados du
    gabarit qui moulait l’infortun baryton, fissurant
    d’incisifs rayons l’hourdis chaulin. Puis l’on vit
    rougir l’immaculation du staff. Un sang purpurin
    gida.
    Ouand on parvint, s’aidant d’un burin, d’un
    coin, d’un cric, à sortir Haig, noyau moribond
    d’un fruit inhumain, on vit d’abord qu’il portait,
    lui aussi, du talon à l’occiput l’infamant sillon
    blafard. On aurait dit la fulguration, la fulmination
    d’un Jupin foudroyant. Plus tard, l’on autopsia.
    L’on n’arriva jamais à tout à fait saisir la
    raison q•u provoqua la mort…
    Augustus B. Clifford assistait, incognito, on
    saura plus tard pourquoi, au Mai Musical d’Urbino.
    Dans la nuit qui suivit, il s’introduisit dans
    l’hôpital où l’on avait mis son fils. Il vola son
    corps qu’un drap blanc couvrait. Puis il sortit son
    Hispano-Suiza Grand Sport. Conduisant du matin
    au soir, du soir au matin, s’abrutissant sur son
    volant ainsi qu’un fou sur son dada, il gagna Azincourt.
    On a dit parfois qu’il y brûla son fils; il
    paraIt plus sûr qu’il l’inhuma dans un coin du
    parc où, dit-on, poussa alors, dru, un gæon blanc
    figurant grosso modo un croquis aux contours
    intrigants: harpon à trois dards, ou main à trois
    doigts, signal maudit du Malin paraphant au bas
    d’un manus«it qu’un Faustillon noircit.
    Augustus s’isola dans sa maison d’Azincourt.
    Au bourg, on murmurait qu’il avait un grain. Il
    chassait au caillou tout gamin qui rôdait, tout
    importun qui sonnait au portail, tout vagabont
    qui passait implorant un quignon, un lit pour la
    nuit. Il construisit un haut mur tout autour du
    grand parc. On disait qu’à la nuit il barricadait
    tout. Il n’allait plus jamais au bourg; tout au plus
    y voyait-on parfois la nounou qui faisait l’achat
    d’un jambon ou d’un dindon. Mais la nounou
    parlait un fort mauvais français. « Alors, la
    Squaw •, lui disait-on, car la nounou ayant du
    sang iroquois on la surnommait la Squaw, • Alors,
    la Squaw, ton patron, toujours aussi zinzin ? »
    —You son of a bitch, trou du cul, faisait la
    Squaw qui aimait offrir aux bousins locaux son
    juron favori.
    On n’insistait pas trop, car la Squaw avait appris
    l’art subtil du judo. Alors parfois la Squaw
    souriait, ajoutant:
    —Tant qu’il nourrit Jonas, ça vn.
    Car, savait-on, Augustus continuait la mission
    qu’accomplissait jadis Haig. A midi tapant, il s’approchait
    du bassin, murmurant « Jonas, Jonas ! »
    Jonas avait grandi, mais il apparaissait toujours.
    Alors Augustus lui lançait du pain qu’il avalait
    non sans satisfaction.
    Il fallut six ans à Olga pour savoir où avait disparu Augustus. Quand Olga arriva à Azincourt,
    Augustus d’abord (qui n’avait jamais w sa bru
    qu’un court instant) s’opposa à son admission
    dans la maison. Plus tard, pourtant, il s’adoucit.
    Il voulut voir la prima donna pour qui son fils
    avait concu un amour si fort. Plus tard, il prit du
    plaisir à voir Olga, à l’ouïr discourir; Olga, lui
    racontant son conjungo trop tôt rompu, lui disait
    sa passion pour Douglas Haig. Augustus lui parlait
    du charmant bambin qui nourrissait Jonas,
    qui grimpait à l’acacia du parc, qui jouait à colinmaillard.
    Olga s’habitua à Azincourt, y trouvant la paix
    qu’il lui fallait, alors qu’à Paris son travail la
    tracassait, l’accablait. Aussi Olga vint à Azincourt
    trois fois par mois, passant cinq à six jours
    vis-à-vis d’Augustus: on faisait un grand tour du
    parc, on buvait du sirop dans un salon d’apparat
    qu’Augustus ouvrait, honorant ainsi sa bru. L’on
    soupait, puis Olga, s’affalant dans un charmant
    vis-à-vis d’acajou (anobli par l’amour qu’y avait
    jadis concu un Boyard pour la Grisi) qu’Augustus
    avait, vingt ans auparavant, acquis à prix d’or
    à Drouot, Olga donc, brodait un joli bourdon sur
    un grand drap blanc fait du plus fin linon, tandis
    qu’Augustus, non loin, jouait, sur un virginal dont
    l’aubour subtil s’ornait d’incrustations d’os, un
    air d’Albinoni, d’Haydn ou d’Auric. Olga, parfois,
    chantait du Schumann. Sa voix vibrait dans
    l’air du soir.
    Qui, souhaifons-nousJ plaira aux fanas pindarisants

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  13. Artisans de l'ombre Dit :

    Amaury sonna au portail. Au loin, un danois,
    ou un sloughi, aboya. Puis la nounou vint ouvrir.
    —Bonjour, la Squaw, dit Amaury qui trouvait
    joli son surnom.
    —Good day to you, Sir Amaury, dit la
    Squaw, and good day to you too, Sir Savorgnan.
    Amaury, surpris, loucha sur Savorgnan.
    —Quoi, lui dit-il, tu connais aussi la Squaw ?
    —N’avais-tu pas compris ?
    —Ma foi, non, avoua Amaury.
    —J’ai dit, il y a un instant, tandis qu’à bon
    train nous arrivions aux faubourgs d’Arras,
    j’ai dit qu’un jour tu connaîtrais tout mon roman.
    Tu sauras alors jusqu’où nos curricula sont concordants:
    un hasard continu nous a unis, nous unit
    aujourd’hui, nous unira toujours. Tous nos amis
    nous sont communs, communs nos savoirs, communs
    nos pouvoirs, commun l’obscur propos qui
    nous fait courir aux vingt-huit azimuths…
    —Similia similibus curantur, condut, finaud,
    Amaury.
    —Contraria contrariis curantur, 1ui opposa,
    narquois, Savorgnan.
    —Lady Olga is waiting for you, fit la Squaw,
    montrant la maison.L’on s’approcha. L’on fut introduit dans un
    living-room d’un goût ultra-innovant: tapis au
    nylon lilial, club ovoidal, lampion qui aurait fait
    d’un Noguchi un primitif, divans aux gros coussins
    faits d’un caoutchouc qu’on gonflait. On avait
    garni tout un mur d’un vitrail op dû au crayon
    mordant du grand Sartinuloc.
    Olga somnolait dans un hamac. Amaury lui
    baisa la main, puis Savorgnan.
    —Cari amici, dit Olga, nous vous savions
    loyaux. Augustus voudrait vous voir. Sonnons du
    gong !
    Amaury saisit un gong d’aluminium qu’il frappa
    par trois fois d’un maillotin d’iridium, produisant
    un son pas tout à fait cristallin qui flotta
    un long instant dans l’air.
    Alors parut Augustus B. Clifford, barbon
    Uanchi, caduc, sourd, affaibli. Il vint à Savorgnan
    qu’il accola:
    —Wilburg, my oll chap, how do you do
    Iuu dit-il.
    How do you do • fit Savorgnan, toujours
    poli.

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  14. Artisans de l'ombre Dit :

    - How was your trip ? fit Augustus.
    —It wa•n•t bad, dit Savorgnan.
    —•as mauvais du tout, ajouta Amaury, montrant
    par là qu’il avait compris l’anglais du
    Consul.
    L’on s’assit. Olga proposa fruits au sirop, fruits
    rafraichis, fruits confits. L’on savoura sans bruit.
    Nul n’ajoutait mot. L’on toussota. L’on souplra.
    —Il nous faut aujourd’hui, dit pour finir
    Olga, approfondir dans un savoir commun l’obscur
    imbroglio où nous nous noyons tous. Trop
    d’avaros troublants, trop d’affolants coups du
    sort ont, au cours du mois qui finit aujourd’hui,
    assailli nos amis. Or, hormis cinq à six brimborions,
    nous n’avons pas d’informations sur la
    situation qui accompagna la disparition d’Anton,
    la mort d’Hassan. Mais nous savons, ou croyons
    savoir qu’il y a, sous tout ca, un propos sibyllin
    dont nous voudrions saisir la signification. Avant
    tout, il nous faut nous unir: joignons nos informations,
    puis coordonnons nos actions !
    —Voilà proposition qui vaut son poids d’or,
    fit Augustus.
    —Oui, approuva Arthur Wilburg Savorgnan,
    à coup sûr chacun parmi nous a au moins appris
    un truc qu’ignorait son voisin. D’un contact plus
    jointif jaillira l’intuition qui nous ouvrira l’horizon
    !
    —Bravo ! fit Amaury.
    —Hip hip hip hurrah ! dit la Squaw apparaissant
    alors apportant sur un plat rond moult
    flacons d’alcool.Amaury voulut offrir d’abord sa contribution,
    car, disait-il, a priori, son propos lui paraissait
    important. L’on fut surpris, mais l’on autorisa
    Amaury à discourir avant tous.
    —Or donc, attaqua Amaury Conson un instant
    plus tard, j’ai lu un bon bout, sinon la plupart
    du Journal d’Anton Voyl. Il y fait cinq ou
    six fois allusion à un roman qui, dit-il, fournirait
    la solution. Il y a, par-ci, par-là, tout un tas d’indications
    qui, croyons-nous, ont pour but d’approfondir
    la signification du roman, sans pourtant
    nous affranchir tout à fait.
    —Oui, fit Savorgnan, disons qu’Anton tout
    à la fois montrait mais taisait, signifiait mais
    masquait.
    —Larvati ibant obscuri sola sub nocta, murmura
    Olga qui n’avait jamais su son latin.
    —Ainsi, p•u•sulvit Amaury, il s’agit pa*ois
    du Mo•y Dick, parfois d’un roman qu’aurait fait
    sur la fin Thomas Mann, parfois d’un roman
    d’Isidro Parodi paru il y a dix ans à la Croix du
    Sud. Mais Voyl citait aussi Kafka, puis parlait du
    « vol du bourdon », puis d’un Roi blanc, ou parfois
    d’Arthur Rimbaud. Dans tout ça, il y a toujours
    un point commun: l’apparition, ou la disparition
    du Blanc.
    —Du Blanc ! clama Augustus B. Clifford
    laissant choir son hanap d’akvavit qui macula
    son blanc tapis.
    —Du Blanc ! cria Olga fracassant dans sa
    commotion un lampion.
    —Du Blanc ! hurla Arthur Wilburg Savorgnan
    avalant plus qu’au quart son cigarillo.
    —Du Blanc ! brailla la Squaw d’un ton
    suraigu qui brisa trois miroirs.
    —Du Blanc, oui du Blanc, raffirma Amaury:
    tout tournait autour du Blanc. Mais quand Anton
    Voyl dit « Blanc » à quoi fait-il allusion ?
    Augustus B. Clifford alla à un bahut, ouvrit
    un tiroir dont il sortit un album format grand
    raisin qu’un joli galuchat gaînait.
    —Voici, dit-il, l’album qu’Anton nous posta
    il y a un mois, jour pour jour.
    —Trois jours avant sa disparition, donc, calcula
    Amaury.
    —Oui. Mais il n’y a pas un mot dans l’album,
    sinon un placard qu’Anton, croyons-nous, trouva
    dans un journal, puis qu’il colIa.
    On s’approcha d’Amaury qui parcourait l’album.
    Il comportait vingt-six folios, tous blancs,
    sauf, au folio cinq, un placard oblong, sans illustrations,
    qu’Amaury lut à mi-voix:
    A B•S LJOBSCUR
    (Homo blanchit tout.. J
    TOUT paraitra plul blanc, car ll blanchi•
    TOUT: V01 .lips, VOI bal, V01 maillotl, VOI
    larraS•I, V01 triC0tl, VOI cotom, VOI burnous.TOUT: VOI draps (pur coton), vos pantalom
    pour marim (vrai basin uni),
    mail aUlli VOI bois, VOI boudim, VOI
    •raisins,
    VOI vim, VOI maim, VOI maux
    VOI lombricl, VOI poignarll
    VOI grOI pOillOnl, VOI moim grol poillons
    VOI tifl, VOI charbom
    VOI nuits sam roupillon, vol conjungos
    [sam co•t
    VOI mignom cailloux pour bom jo•rs, vos
    [Icazom,
    VOI flots, vos loupl trop connus, VOI lim
    [sam lupus,
    vos omilsiom, vos trous, V01 bourdons
    VOI manUlCritl
    VOI bUtl aUllitOt mil, VOI lailom dam un
    Grand Magalin, vol notatiom pour hautboil,
    vos abominatiom pour Tarzan, vos
    zincl à blanchir, à l’infini, du Blanc, du
    [Blanc, du Blanc !
    A B•S L’OBSCUR
    —Il nous faudrait un Champollion, murmura,
    abattu, Amaury.
    —A mon tour, dit Savorgnan, apportant sa
    contribution au travail commun. A nous aussi,
    il y a un mois, nous parvint un colis postal. Il
    n’y avait aucun signal distinctif m’autorisant à
    savoir qui nous l’offrait, mais j’ai compris aussitôt
    qu’il avait rapport à Anton Voyl quoiqu’ajouta-t-il, nous ignorions toujours pourquoi Voyl voulait
    ainsi garantir son incognito…
    —Qu’y avait-il dans ton colis ? coupa Amaury
    qui bouillait.
    —J’y arrivais. Voici:
    Il ouvrit son sac, y farfouilla un instant, puis
    sortit un carton qu’il montra au trio.
    Il s’agissait d’un carton à kaolin, noirci à
    l’indian ink, qu’un artisan tatillon avait blanchi
    au grattoir (ou plutôt au vaccino-stylo) s’inspirant
    à coup sûr du truc mis au point par l’imaginatif
    Jarjack qlland il imita à foison l’abattu
    Clo•vn blanc qu’avant lui immortalisa un grand
    rival d’Oudry. On avait ainsi produit, par disparition
    du noir, un croquis au fini parfait qui
    imitait l’inscription au bambou qu’on voit parfois
    au bas d un lavis iaponais.
    —Du japonais ? voulut savoir Olga.
    —Oui, du japonais. Illico j’allai voir mon
    patron, poursuivit Savorgnan, à savoir Gadsby
    V. Wright, qui m’accompagna à Oxford où Parsifal
    Ogdan nous lut l’inscription: voici la transcription
    qu’on nota:
    Kt•raki yori
    Kuraki michi ni zo Usuzumi ni
    Kaku tamazusa to
    Kari miyura kana
    —Joli, fit Augustus.
    —Il s’agit, poursuivit Savorgnan, d’un haikaï,
    ou plutôt d’un tanka, non du grand Narihira,
    mais, soit d’Izumi Shikibu (on dit qu’il fut son
    opus final), soit du moins connu Tsumori Kuni
    moto. Il aurait paru dans la Go shu i shu, compilation
    qu’on of•rit au Mikado. Parsifal Ogdan
    nous donna du tanka la traduction mot à mot
    •l•n.c un français dont la distinction nous surprit
    d’autant plus qu’on savait, par un ami japonais
    qu’Anton Voy1 avait connu jadis à la National
    Library, qu’un tanka a toujours trois, cinq, six ou
    parfois jusqu’à huit significations. Mais, nous
    montra Parsifal, l’approximation, qui fournit un
    apport vital à l’art nippon, n’aurait, pour un
    Français, pour un Anglais, aucun piquant: l’obscur,
    l’incongru, l’approchant, l’indistinct n’auront
    jamais raison ici. Il faut qu’un tanka soit clair,
    concis, incisif, franc, succinct, fait d’un trait,
    fût-il traduit ou transcrit au prix d’abandons parfois
    importants. Voici donc la traduction qu’Ogdan
    nous proposa parmi cinq ou six qu’il aurait pu
    tout autant choisir:
    Hors d7• noir
    D•ns s•n parcot•rs noir
    D’?•n crayon si fin
    Un si•nal blanc s’inscrit:
    O, vois dam l’air l’albatros
    —Tout à fait charmant, fit Amaury, mais l’on
    aurait voulu plus illuminant.
    —Craignons qu’à mon tour ma contribution
    n’ait aucun pouvoir, fit, au bout d’un long instant
    où chacun n’osa l’ouvrir tant il y avait dans l’air
    ambiant un inconfort grandissant, Olga. Gaignons,
    car au moins y avait-il dans vos journaux,
    placards ou tankas, allusion à un point connu, à
    un point commun: au Blanc. Mais, dans mon cas,
    tout parait dos à dos: autant vos manuscrits sont
    obscurs, pourris d’allusions, ardus à saisir, autant
    mon manuscrit parait clair, positif, admis…
    —Mais, proposa Amaury, s’il constituait, par
    là, la solution…
    —Mais non, coupa Olga, tu n’as pas compris. 115
    Il n’y a, dans mon cas, ni allusion, ni signal.
    Car il s’agit, non d’un travail original, mais d’un
    corpus compilant cinq ou six travaux d’autrui,
    travaux qui, fort connus, n’ont pour nous aucun
    attrait significatif…
    —Si tu racontais ab ovo, l’on pourrait y voir
    plus clair, fit Augustus.
    —Soit, fit Olga. Huit jours avant l’incongru
    pli assorti d’un si fascinant post-scriptum annonçant
    qu’il allait au plus mal, Anton Voyl nous
    posta, à nous aussi, un colis. J’ouvris aussitôt.
    J’y trouvai:a) Un court roman d’un soi-disant Arago, s’intitulant
    « L’intrigant parcours français •, un charmant
    in-octavo dont j’admirai l’arabisant maroquin,
    qui s’ornait d’amasquins à l’or fin amati.
    Mais, pour un roman, il m’apparut plutôt faiblard;
    b) Six madri•aux archi-connus, qu’on a tous
    lus dans un Michard ou dans un Pompidou,
    qu’on a tous appris quand on avait dLx ans. Six
    madrigaux transcrits, mot à mot, sans aucun marginalia,
    par la main d’Anton:
    —Bris marin, par Mallarmus
    —Booz assoupi, d’Hu•o Victor
    —Trois Chansons du fils adoptif du Commandant
    Aupick.
    —Vocalisations, d’Arthur Rimbaud.
    Par-ci par-là, cinq ou six scazons font altusion
    aux dadas favoris d’Anton: l’obscur, l’immaculation,
    la disparition, la damnation. Mais nous
    savons qu’il s’agit là d’un pur hasard…
    —Pourtant, af•irma Amaury, nous n’avons
    pas grand choix: si Anton a cru bon d’accomplir
    116 la transcription, il nous faut y voir un jalon !
    —Lisons donc, proposa Arthur Wilburg
    Savorgnan. D’abord, ils sont tout à fait jolis; puis
    qui sait si l’on n’y saisira pas un chaînon qu’Ol•a
    n’aurait point vu ?
    On lut donc:
    BOOZ ASSOUPI

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  15. Artisans de l'ombre Dit :

    BRIS MARIN
    Las, la chair s’attristait. J’avais lu tot•s folios.
    F•ir! Là-bas f•ir! J’ai vs• tit•bant l’albatro
    D’avoir co•rs• a?•X flots inConnUI, à l’azs•r !
    Ns•l, ni nos noirs jardim dam ton voir a•wli p?•r
    N’aslouvira mon flanc qui, marin, I’y baignait.
    O, Nuits ! Ni l’abatjotw imolant qsci brûlait
    Ss•r un vain papyrul aboli par son Blanc
    Ni la bru q•i donnait du lait à son Infant.
    Partirai! O tramat balançant ton grand foc,
    Sors du port ! Cinglom s•r l’ino•u lointain du roc.
    Un chagrin abattK par nos so•haits d’s•n soir
    Croit toujos•rs as• sals•t qui finit as• mouchoir.
    Mais parfois s•n d•r mat invitant l’Os•ragan
    Fait il qsf’s•n Aq?•ilon l’ait mis s•r U# brisant
    Omis, sans mats, sans mats, ni productifi tlots.
    M•ss os•ss nos marins chantant a•x apparaux !

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  16. Artisans de l'ombre Dit :

    MALLARMUS
    Booz s’assos•pislait; son labour l’accablait;Il avait dans son champ accompli son travail,
    Ps•is avait fait son lit dans r•n coin familial;
    Booz dormait non loin ds• •rain qu’on amassait.
    Il avait son poids d’ans, il avait mil sillons;
    Q•oiq•il f•t COJ•IU d’or, il aimait l’impartial;
    Dans son mos•lin fluvial, il n’avait nul limon,
    Il n’avait pas Satan lans son fos•r domanial.
    Son poil avait ls• Blanc aimi qs•s•n ru d’avril.
    Ni rapiat ni rival sa moisson n’inspsrait;
    Q•and il voyait patir s•n croqs•ant qsfi glanait:
    l•sssons-ls•i à propos choir ds• grain, lisait il.
    Toujo•rs il marchait lroit loin ds• layon tournant
    Portant s•r son los pscr compassion a• lin blanc;
    Tos•jours as•x appa•vris il ouvrait son blutoir;
    Son grain coulait a flots l’s•n consolant pos•voir.
    Si Booz, bon cos•sin, si Booz, grand Patron
    Paisait provisior l’or, il lonnait a• vassal;
    On admirait Booz pl•s qs•’s•n frais Apollon
    Car Apollon n’a pas l’attrait patriarcal.
    Son front tos•t grisonnant va as• flux as•gs•ral,
    S’introd•it a•c l os•jo•rs, quittant •n jos•r mos•vant.
    L’on voit brandons brs•lants à l’iris l’un infant:
    Un cristallin caduc saisit l’lnaug•ral.
    Donc, Booz lans la nuit lormait parmi son •rain
    Non loin du ha•t mulon qui paraissait un ms•r.
    Trois paysans blottis ont l’air l’un corps obscur;
    Or tos•t ca arrivait dans s•n antan lointain.
    La Tribu d’Abraham avait pour roi Dayan.
    Son sol, dont un Titan avait vu l’impulsion,
    Portait dans son limon, mol humus pourrissant
    L’inoubli torturant du Flot inondant Sion.
    Ainsi dormait Jacob, aimi dormait Judith.
    Booz, tout à sa ns•it, gisait IOUI un buisson;
    Or, un vantail divin ouvrant son portillon
    SA•r son front rayonnant, la Vision s’imcrivit.
    Ainsi fs•t la vilion: Booz vit un grand tronc
    Qui, sorti du nombril, allait jusqu’à l’azur;
    Un sang vrai y montait aimi qu’un lon• chainon;
    Un roi chantait au bas; là-haut mourait un pur.
    Or Booz murmurait tout à son orailon:
    < Qui pourrait m'impartir lon si mirobolant •
    Voici trois foil vingt am, j'avais alors vingt ans;
    L'on m'a ravi l•amour avant l'avoir garcon.
    Son corps qui, nuit sur nuit, à mon corps fut fondu,
    O, Tout-Puislant, a fs•i mon •rabat pour ton lit.
    Nous vivons ,zujourd'hui plus qu'à mi-confondu
    Car ma mort au futur suit sa mort du jadis.
    Un sang bouillant naitrait par moi ! Qui l'aurait cru .Qsfi croirait qu'aujourd'hui Booz aurait infants •
    A vingt am, nous aviom nos matins triomphants:
    Jour qui quitt•it la nuit aami qu'un invaincu;
    Mais, cals•c, on a froid, ainsi qu'aux frimas l•if.
    J'ai connu l'abandon, sur moi chut l'obscur soir.
    J'accroupil, O mon Roi, mon front sur un drap noir
    Bouvillon tariSIant sa soif au courant vif •.
    Ainsi parlait Booz, à l•amour, à la nuit
    Offrant au Tout-Puilsant son iril assoups;
    Un tallipot sait-il qu'à son tronc croit un brout ,'
    Booz ignorait-il qs•'à son flanc gisait Ruth •'
    Tandis qu'il somnolait, Ruth, qui du Moab vint
    Non loin du grand Booz alangu t son dos ns•
    S'in3a•inant, louriant, un rayon inconnu
    Quand la nuit blanchirait jusqs•'au matin soudain.
    Or Booz l'i•norait: mail Ruth lan•;uislait là,
    Pourtant Ruth savait mal qu'll la voulait pour Is•i
    Un frais parfum sortait d'un viridifiant buis;
    Un nocturnal Khamsin flottait sur Galgala
    L'obscur planait nuptial, infini, imposant.
    N'y palpitait-il pas, inco•nito, un Pur
    Car on voyait vibrant dam la nuit par imtant
    Simulation d'un vol, un flou frislon d'azur.
    L'impiration • pur Booz qui somnolait
    S's•nislait au bruit sourd du ru qui murmurait
    La nuit s'a•loucillait dam un ao•t finislant,
    Il y avait un Iyl au flanc du vallon Blanc.
    Rs•th souriait; Booz dorma t: I'air parait gris
    Au loin, un sourd troupiau va tintinnabulant.
    Un coloslal *ardon tombait du Paradis;
    L'imtant lOUVi sonnait OU un lion va buvant.
    Tout somnolait dam Ur, tout dormait dam Ganaith,
    Orion papillotait au plus profond du noir;
    L'a;gs• croislant si clair parmi l'halo du soir
    Scintillait au •onant; lors Ruth s'imaginait
    S'alanguislant, os•want un cil IOUI son Sindon,
    Qu'un divin paysan du toujourl automnal
    Avait, partant au loin, dam un mol abandon,
    Conds•it son chariot d'or sur son sillon astral.

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  17. Artisans de l'ombre Dit :

    VlCrOR HUGO
    TROIS CHANSONS
    par un fils adoptif du ColTlmandant Aupick
    SOIS SOUMIS, MON CHAGRIN
    Sois loumis, mon chagrin, pUil dam ton coin lois sourd
    Tu la voulais la nuit, la voilà, la voici
    Un air tout obscurci a chu sur nos faubourgs
    Ici portant la paix, la bas donnant lOUCi.
    Tandis qu’un vil magma d’humain* oh, trop banals,
    Soul l’aiguillon Plaisir, guillotin sam amour,
    Va puisant son poison aux puants carnavals,Mon chagrin, Saisil-moi la main; là, pour toujours
    Loin d’ici. Vois s’offrir sur s•n balcon d’oubli,
    Aux habits pourrislantl, nos am qui sont partis;
    Surgir du fond marin s•n guignon sot•riant;
    Apollon moribond s’assoupir sous un arc
    Puis ainsi qu’un drap noir trainant au clair ponant
    Ou•s, Amour, o•is la Nuit qui so•rl d• parc.
    ACCORDS
    Sois, Cosmos, un palais où un vivant support
    A parfois fait sortir un propos toKt abscons
    Un passant y croisait la Symbolilation
    Qui voyait dam un bois un son au fond du cor.
    Ainsi qu’un long tambour qui au loin s’y confond
    Dans un profond magma obscurci mais global,
    Massif oi• la nuit voit l’attrait d’un abyssal
    Jouxtant irisations, parfums cors•scants, sons.
    Il y a un parfs•m mimant la chair du faon,
    Doux ainsi qu’un hautbois, clair ainsi qs•’un gazon
    Puis l’air d’un corrompu, d’un pourri triomphant
    Ayant l’impulsion d’un tissu d’infini
    Ainsi qu’un romarin, un iris, un jasmin
    Qui cbantait nor transports dans l’Amour ou l’Instinct.
    NOS CHATS
    •mants br•lants d’amour, savants aux pouls glaciaux,
    Nous aimons tout autant dans nos saisons du jour
    Nos chats pUiSSantl, mais doux, honorant nos tripots
    Qui sans nous ont trop froid, nonobstant nos amours.
    Amis du Gai Savoir, amis du doux plaisir,
    Un chat va sans un bruit dans un coin tout obscur.
    O, Styx, tu l’aurais pris pour ton poulain futur
    Si tu aVail, Pluton, aux sclavons pu l’offrir.
    Il a, tout vacillant, la station d’un hautain
    Mais grand Sphtnx somnolant au fond du Sahara
    Qui parait s’assoupir dans un Oubli sans fin:
    Son dos frolant produit un influx angora
    Aimi qu’un diamant pur, I’or surg t, Icintillant
    Dans son voir nictitant divin, puis triomphant.
     »VOCALISAIlO•S
    A noir (Un blanc), I ro•4x, U safran, O azur:
    Nous saurons au jour dit ta vocalisation:
    •, noir carcan poilu d’un scintillant morpion
    Qui bombinait autour d’un nidoral impur,
    Caps obscurs; qui, cristd du brouillard ou du Khan,
    Harpons lu fjord hautain, Rois Blancs, frissons d’anis•
    I, carmins, sang vomi, riant ainsi qu’un lis
    Dans un courroux ou dans un alcool mortifiant;
    U, scintillatiom, ronds divim du flot m•n,Paix lu patis tissu d’animaux, paix du fin
    Sillon qu’un fol savoir aux grands fronts imprsma;
    O, finitif clairon aux accords d’aiguisoir,
    Soupirs ahurissant Nadir ou Nirvdna:
    O I’omicron, rayon violin dans son Voir !

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  18. Artisans de l'ombre Dit :

    ARTHUR RIMB•JD
    Dont la fin aura pour fonction d’amollir un
    Grand Mani•ot•
    Ayant lu, Olga scruta tour à tour Amaury,
    Savorgnan, Augustus, la Squaw, puis poussa un
    profond soupir. Nul n’ajoutait mot. On n’y voyait
    pas clair. Chacun savourait son madrigal, tâchant
    d’y saisir un fil, un jalon.
    —J’ai dit il y a un instant qu’il nous faudrait
    un Champollion. Mais un Champollion n’y suffirait
    plus, dit, abasourdi, Augustus, il nous faudrait
    aussi un Chomsky.
    —Ou plutôt un Roman Jakobson qui nous
    dirait son structural avis sur « Nos chats » qu’il
    analysa jadis !
    —Pourquoi pas un Bourbaki !
    —Pourquoi pas un Oulipo ?
    —Confondant, tout à fait confondant, marmonnait
    nonobstant dans son coin Amaury.
    —Quoi ? fit Arthur Wilburg Savorgnan.
    —L’A noir Un blanc d’Arthur Rimbaud: l’on
    voudrait y voir un signal !
    —Pourquoi pas ? On sait trop qu’ici pas un
    mot n’a dû son apparition au hasard. Mais il
    s’agit d’Arthur Rimbaud, non d’Anton Voyl !
    —Qui sait ? murmura tout un chacun.
    L’imagination d’Augustus B. Clifford vaquait.
    Il parlait à mi-voix. Chacun suivait son propos 127
    qui, pour confus qu’il fût, paraissait parcouru par
    1 insp•ration:
    A noir, Un blanc, disait-il. Un clair-obscur:
    attribut proximal d’un « a contrario »: à l’instar
    du signifiant signalant ipso facto qu’il a fallu,
    pour qu’il soit, trahir tout son autour (l’actualisation
    niant, donc montrant la virtualisation, il
    fallait, pour saisir l’immaculation du blanc, garantir
    d’abord sa distinction, son « idiosunkrasis •
    original, son opposition au noir, au rubis, au safran,
    à l’azur), 1′ « Un blanc » n’ouvrait-il pas
    motu proprio sur sa contradiction, blanc signal du
    non-blanc, blanc d’un album où courut un stylo
    noircissant l’inscription où s’accomplira sa mort:
    ô, vain papyrus aboli par son Blanc; discours d’un
    non-discours, discours maudit montrant du doigt
    l’oubli blotti croupissant au mitan du Logos,
    noyau pourri, scission, distraction, omission affichant
    ou masquant tour à tour son pouvoir,
    canyon du Non-Colorado, corridor qu’aucun pas
    n’allait parcourir, qu’aucun savoir n’allait franchir,
    champ mort où tout parlant trouvait aussitôt,
    mis à nu, l’affolant trou où sombrait son discours,
    brulôt flamboyant qu’aucun n’approchait sans s’y rôtir à tout jamais, puits tari, champ tabou d’un
    mot nu, d’un mot nul, toujours plus lointain,
    toujours plus distant, qu’aucun balbutiant, qu’aucun
    bafouillant n’assouvira jamais, mot mutilant,
    mot impuissant, improductif, mot vacant, attribut
    insultant d’un trop-signifiant où va triomphant la
    suspicion, la privation, l’illusion, sillon lacunal,
    canal vacant, ravin lacanial, vacuum à l’abandon
    où nous sombrons sans fin dans la soif d’un
    non-dit, dans l’aiguillon vain d’un cri qui toujours
    nous agira, pli fondu au flanc d’un discours qui
    toujours nous obscurcit, nous trahit, inhibant nos
    28 instinrts, nos pulsions, nos options, n•us. condamnant
    à l’oubli, au faux jour, à la raison, aux froids
    parcours, aux faux-fuyants, mais aussi pouvoir
    fou, attrait d’un absolu disant tout à la fois la
    passion, la faim, l’amour, substruction d’un vrai
    savoir, d’un chuchotis moins vain, voix d’un moi
    au plus profond, voix d’un voyant plus clair,
    d’un rapport plus vrai, d’un vivant moins mort.
    Oui. Au plus fort du Logos, il y a un champ
    proscrit, tabou zonal dont aucun n’approchait,
    qu’aucun soupçon n’indiquait: un Trou, un Blanc,
    signal omis qui, jour sur jour, prohibait tout
    discours, laissait tout mot vain, brouillait la diction,
    abolissait la voix dans la maldiction d’un
    gargouillis strangulant. Blanc qui, à tout jamais,
    nous taira vis-à-vis du Sphinx, Blanc à l’instar du
    grand Cachalot blanc qu’Achab pourchassa trois
    ans durant, Blanc où nous disparaîtrons un à un…
    Augustus B. Clifford s’assit, l’air assombri,
    abattu. Chacun laissait courir son imagination…
    • Oui, Anton Voyl a disparu, dit pour finir
    Amaury.
    —Hassan Ibn Abbou a disparu, ajouta Savorgnan.
    _ Douglas Haig Clifford a disparu voici vingt
    ans, son corps parcouru par un sillon blafard,
    murmura Augustus.
    —Il portait un carcan blanc, il jouait l’Uomo
    Bianco dans Don Juan, sanglota Olga.
    —Allons, fit Savorgnan, n’ayons pas l’air si
    abattus. « Nonobstant nos chagrins, il nous faut
    nous unir », ainsi chantait jadis Francois Danican
    Philidor. Oublions un instant nos morts, nos
    amis disparus, mais tâchons aujourd’hui d’y voir
    plus clair, toujours plus clair, afin d’amoindrir
    la damnation qui fond sur nous, afin d’affranchir
    du soupçon nos futurs !
    —Mais nous n’aurons jamais fini ! cria alors l2g
    Olga. Plus nous approfondirons, plus ira durcissant
    l’inconnu, jusqu’au noyau final où nous
    nous avachirons. Pourquoi vouloir courir à la
    mort ? Pourquoi choisir l’infamant sort qu’Haig,
    qu’Anton, qu’Hassan avant nous ont connu ?
    Chacun s’opposa d’un ton vif au propos trop
    soumis ou trop craintif d’Olga.
    Augustus mit fin au brouhaha naissant d’un
    doigt haut brandi.
    —Amis, amis, harangua-t-il d’un ton sourd qui
    cachait mal son noir souci, taisons-nous, taisons
    nos chagrins, taisons nos sanglots, nos courroux,
    nos tracas. Quant à nous, nous suivrons jusqu’au bout la proposition d’Arthur Wilburg Savorgnan,
    car, a dit jadis Malcolm Lowry, « Qui toujours
    sans faiblir voudrait courir plus loin, çui-là nous
    pourrons l’affranchir ». Mais poursuivit Augustus
    consultant son oignon, l’on va sur minuit, nous
    avons faim, nous avons soif, offrons-nous auparavant
    l’amical loisir d’un lunch qu’on improvisa
    tantôt, connaissant vos palais subtils.
    —Miam miam, fit, gourmand, Savorgnan.
    —Y’a bon banania, ajouta, rigolo, Amaury.
    La Squaw, qu’on n’avait pas vu sortir, parut
    alors, annonçant:
    —La collation du so;r morfond dans l’apparat
    du Grand Salon.
    L’on applaudit.
    —Habillons-nous d’abord, proposa Olga non
    sans sophistication.
    Chacun gagna son local privatif, puis rapparut,
    un instant plus tard, mis sur son vingt-huit plus
    trois.
    Olga, tout à fait « in », avait choisi un pyjama
    du soir bâti par un Christian Dior dans un satin
    chatoyant, irisant, garni d’un flot bouillonnant
    d’attifiaux charmants: rubans, galons, bourdalous,
    catogans, volants à falbalas, capuchons, crinolins.
    Un lourd bijou soudanais, figurant un
    aspic, lovait son insinuation d’or sur son avantbras
    droit.
    Muscadin, Amaury s’affublait d’un frac tout à
    fait strict.
    Savorgnan, gandin, sinon zazou, avait mis un
    smoking gris souris, un jabot citron, un papillon
    chamois. Amaury, un brin jaloux, siffla d’admiration.
    —My tailor is rich, dit Savorgnan, plutôt
    satisfait.
    Quant à Augustus B. Clifford, qui avait acquis
    dans son Consulat un chic non plus ultra, il portait
    l’habit. Ça lui donnait l’air d’un colonial anglais
    racontant à Victoria la mission qu’il accomplit
    à Haidarabad pour adoucir l’adroit Tippoo Sahib.
    L’on gagna, non sans tralalas, chichis ou salutations,
    l’imposant salon où la Squaw avait pourvu
    à tout. Amaury donnait la main à Olga; suivait
    Augustus, puis Savorgnan. On admira fort un
    bahut Louis X, un lutrin bourguignon au stampillon
    d’Hugo Sambin, un sopha à motifs floraux
    qu’un Ruhlmann signa, puis, surtout, un lit-divan
    à baldaquin dont l’attribution à Grinling Gibbons
    scandalisa, voici vingt cinq ans, plus d’un
    qui s y connaissait, quoiqu’il portât son poinçon.
    —Sais-tu, dit Augustus à Savorgnan, qu’à
    l’occasion Gombrich publia dans la « Warburg
    and Courtauld » un discours fort important où il
    attaquait Irwin Panofsky ?
    —You don’t say ! clama Savorgnan, ahuri.
    —Mais si ! Ça faillit mal finir. Gombrich
    avoua, plus tard, qu’il trouva dans la discussion
    cinq ou six points originaux dont la filiation
    constitua l’initial parcours d’Art and Illusion.—Voilà qui, à coup sûr, garantira tout son
    prix à ton lit, fût-il dû ou non au tarabiscot du
    grand Gibbons !
    Puis l’on s’attabla.
    Augustus offrait aux trois amis non un lunch
    frugal, mais un vrai balthazar. Il y avait pour
    plat introductif un chaud-froid d’ortolans à la
    Souvaroff. Aucun poisson, mais un homard au
    cumin pour qui l’on ouvrit un Mouton-Rothschild
    Vingt-huit. Suivait un gigot cuit dans un
    jus d’oignon qu’haussait un savant soupçon d’anis.
    Suivant la tradition qu’on pratiquait toujours
    dans la Maison Clifford, un carri subtil l’accompagnait.
    Puis l’on proposa un balkan au paprika
    où l’on avait mis salsifis, cardons, artichauts,
    haricots blancs, radis noirs. S’inspirant du trou
    normand, l’on donna à chacun un magistral calvados.
    Puis l’on offrit, pour finir, un parfait au
    cassis qu’accompagnait un Sigalas-Rabaud blanc
    qui aurait fait faillir Curnonsky.
    Augustus B. Clifford porta un toast où il
    forma tout son souhait pour qu’à partir du travail
    qu’il allait fournir l’amical quatuor vît un
    jour la solution au tracas qui l’habitait, à l’ardu
    brouillamini qu’il traquait sans fruit voici tantôt
    un mois.
    L’on trinqua. L’on buvait coup sur coup. L’on
    fut plutôt fin rond.
    On s’attardait. Un galant oaristys unissait
    Amaury à Olga: lui baisant la main, il lui sus
    surait un mot doux. Plus tard coula à flots un
    divin Armagnac qu’on buvait à ras bords dans
    d’opalins ballons.
    La nuit blanchissait. Au loin, un coq chanta
    trois fois. On apporta du caviar d’Iran.
    S’appuyant sur Amaury, Olga somnolait;
    Augustus racontait à Savorgnan sa participation
    à un championnat local d’aviron, sport tout à fait
    inconnu à Azincourt, mais qu’il paraissait vouloir
    à tout prix promouvcir, suscitant un Ro•ring-
    Club, allant jusqu’à lui offrir un skiff, puis habillant
    trois gamins du bourg d’indigo maillots portant
    blasons à l’instar d’Oxford pour qui il avait
    ladiS couru
    Il faisait grand jour quand on alla dormir.
    Midi sonna au carillon. Un bourdon au son
    lourd, glas ou tocsin, brimbala au loin. Augustus
    B. Clifford ouvrit un cil. Il avait mal dormi. Il
    rabâchait sans fin un mot idiot qu’il n’arrivait
    jamais à saisir: voilà, ou vois-la ou Voyou ou
    Voyal ? qui, par associations, provoquait un
    amas, un magma incongru: substantifs, locutions,
    slogans, dictons, tout un discours confus, brouillon,
    dont il croyait à tout instant sortir, mais
    qui insistait, imposant l’agaçant tourbillon d’un
    fil vingt fois rompu, vingt fois cousu, mots sans
    filiation, où tout lui manquait, la prononciation,
    la transcription, la signi•cation, mais tissant pourtant
    un flux, un flot continu, compact, clair:
    impact sûr, intuition, savoir s’incarnant soudain dans un frisson vacillant, dans un flou qu’habitait
    tout à coup un signal plus sûr, mais qui
    n’apparaissait qu’un instant pour aussitôt s’abolir.
    —How was it ? marmonna-t-il (il parlait toujours
    anglais dans son for). It was. Was it • It
    was. Solution (ou pardon, ou compassion) s’offrant
    un court laps, mais qu’aucun mot, qu’aucun
    discours jamais n’ouvrirait à un savoir plus global.
    Puis, sans savoir pourquoi un fait si insignifiant
    s’imposait à lui, il lui souvint tout à coup
    qu’il n’avait pas nourri Jonas, son cyprin, oubli
    trivial mais soudain si lancinant qu’il lui cuisit prou. Il s’habilla, bafouillant un charabia indistinct.
    Tout dormait dans la maison. Il alla à un
    bahut, il y prit du grain, plat favori du cyprin.
    Il allait sortir quand, soudain, il vit, dans un coin
    du salon, sur un piano droit, l’obscur carton à
    kaolin noirci à l’indian ink sur quoi, suivant
    Savorgnan, Voyl avait fait blanchir par un artisan
    hors pair un tanka japonais. Ça lui parut
    fascinant. Il s’approcha. Il prit dans sa main
    l’oblong carton, suivant du doigt l’insinuant parcours
    du subtil signal nippon.
    Soudain, il poussa un cri affolant, inhumain:
    —Ai ! Ai ! Un Zahir ! Là, là, un Zahir !
    Sa main battit l’air. Il tomba, mort.
    Chacun dans la maison sursauta, bondit, accourut,
    bousculant tout, s’affolant, pâlissant, ahuris,
    hagards, poltrons, l’air transi. Amaury arriva
    d’abord, puis Olga, Savorgnan, la Squaw.
    Augustus gisait sur un grand tapis octogonal
    à motifs chinois. Un rictus horrifiant crispait son
    minois. Dans un sursaut final, sa main avait
    racorni un bon quart du carton à kaolin. Tout
    autour, il y avait du grain.
    —Pourquoi du grain ? voulut savoir Amaury,
    surpris.
    —Il s’agit du grain dont il nourrissait Jonas,
    son cyprin, affirma Olga qui avait compris illico.
    —Oui, ajouta la Squaw, voici trois jours
    qu’il n’avait pas nourri Jonas. Il lui souvint à
    coup sûr aujourd’hui qu’il y avait là oUigation
    qu’il avait omis d’accomplir.
    —Or, croyons-nous, poursuivit Olga, choisissant
    du grain, plat favori du cyprin, il fut pris
    d’un mal aussi subit qu’assassin, un trauma, un
    134 choc, un infarctus qui sait ?
    —Oui, mais, supposa Savorgnan, l’assaut qu’il
    subit a-t-il ou non rapport au carton à tanka
    qu’il froissa dans sa main dans son final soupir ?
    —Il roussa alors un cri, dit à son tour Amaury,
    mais qu’a-t-il dit ? Nous n’avons pas compris.
    —Moi, j’ai ouï: « Trahir, trahir ! » dit Olga.
    —Moi, Pamir, ou Salir, dit Savorgnan.
    —Non, dit la Squaw, il a dit « Un Zahir, là,
    là, un Zahir ! »
    —Un Zahir, cria-t-on, what is it • • ?
    —It is a long, long story, murmura la Squaw d un ton fourbu.
    —Mais nous voulons savoir, implora-t-on partout.
    —Soit, nous dirons tout, admit la Squaw,
    mais auparavant, tâchons d’avoir au bout du
    fil Aloysius Swann ou Ottavio Ottaviani, car,
    voici trois jours, Swann câbla à Augustus un sansfil
    qui disait: « Nous suivons la situation. Tout
    va mal. Nous craignons un coup bas. Tous nos
    soupçons vont confluant sur Azincourt. Soyons
    vigilants. Nous voulons savoir au plus tôt si vos
    inquisitions ont abouti car, plus tôt mis au courant,
    plus tôt nous pourrons agir ». Il y a dix
    ans au moins, poursuivit la Squaw, qu’Aloysius
    Swann connaît Clifford. Il savait qu’il y avait un
    Zahir. Il doit pouvoir nous offrir un concours
    sans prix car ça fait un bail qu’il suit tout ça.
    Amaury s’occupa d’avoir la communication. A
    la P.J. on lui apprit d’abord qu’Aloysius Swann
    n’avait pas paru à son local, puis on lui passa
    Ottaviani.
    —Allô allô, fit Ottavio Ottaviani, ici Ottavio
    Ottaviani au bout du fil.
    —Allô allô, fit Amaury Conson, ici Amaury
    Conson.
    —Amaury ? Ça va ?
    136
    —Plutôt pas I
    —Qu’y a-t-il ?
    —Il y a qu’Augustus B. Clifford a raccourci
    son chibouk il y a un instant !
    —Crocus and Plum-Pudding ! hurla l’argousin,
    Augustus ! mort !
    —Tout à fait mort, admit Amaury.
    —Un assassinat ?
    —Non, nous croyons plutôt à un infarctus.
    —N.d.D. ! jura Ottaviani, nous accourons.
    Il raccrocha. Amaury itou.
    —Il accourt, dit-il à Olga qui n’avait pas
    suivi la discussion.
    L’on transporta Augustus B. Clifford dans un
    salon contigu. On l’installa sur un lit bas, puis
    l’on couvrit son corps d’un drap.
    La Squaw invita chacun à s’accroupir autour
    du tapis rond à motifs iroquois, puis sortit tout
    un fourbi d’abasourdissants gris-gris.
    —La Squaw, murmura à mi-voix Olga, n’a
    jamais discouru sans auparavant adoucir tout
    courroux divin par un psalmodiant pardon qu’aucun
    Grand Manitou n’oirrait si l’on n’accompagnait
    pas son imploration, son invocation, d’un
    apparat fort strict dont, à la fondation du aan,
    il y a vingt-huit fois vingt-huit ans, l’initial Grand
    Satchmo codifia la ritualisation, formulant un
    canon oral qui, passant du papa au fiston, fut
    transmis jusqu’à nos jours.
    Parlant un iargon plutôt dur à saisir, la Squaw
    clamait l’oral canon du grand Satchmo, annonçant
    un à un l’instruction à accomplir puis, joignant
    l’action au discours, la faisant, non sans un soin vigilant qui faisait plaisir à voir.
    —O, Grand Satchmo, il y a vingt-huit fois
    vingt-huit ans, tu nous as appris l’art subti]
    d’adoucir l’horrifiant courroux du Grand Manitou.
    J’agirai aujourd’hui à ton instar. D’abord,
    tu t’introduisis dans ton wigwam obscur. Tu posas
    ton sac, tu l’ouvris, tu sortis ton noir tomahawk.
    Puis, sur un tapis rond, tu disposas trois sacs
    à savoir, six brins blancs d’alfa jadis noircis au
    crayon •aponais, trois pots d’où tu tiras du tabac,
    un bout d’amadou, un long tuyau. Puis, ouvrant
    ton carquois qui gisait sur un rayon axial du
    tapis, tu aiguisas un à un d’incisifs dards aux
    barbillons pointus. Plus tard, tu troquas ton gtimpant
    citadin pour un campagnard falzar, puis
    tu fis trois ablutions. Alors tu pus, t’accroupissant
    non loin du tapis, faisant la paix dans ton
    for, offrir au Grand Manitou un adoucissant discours:
    ô, Grand Manitou, tu n’y vois pas, mais
    tu sais tout. Nous connaissons ton pouvoir- il
    va du hibou au tatou, du gavial à l’urubu, du
    faucon au vison, du daim au wapiti, du chacal au
    xiphidion, du bison au yack, du noir agami au
    vol lourd au zorilla dont la chair n’a aucun goût.
    Aujourd’hui, nous allons partir, car avant nous
    un million sont partis, courant à un savoir qui
    tomba dans l’oubli, bâtir, dans nos pouls, dans
    nos chairs, l’initial cri d’où naîtront nos tribus.
    Grand Manitou, caduc Artisan, sois vigilant, aujourd’hui,
    à jamais !
    Où un bijou ombilical suffit à l’anglicisation
    d’un bdtard
    La Squaw tomba à plat, front au sol, bras raidis,
    puis, faisant un saut vif, tourbillonna par
    trois fois.
    —Voilà, dit Olga, la Squaw a fini son invocation.
    Son Grand Manitou lui a souri. Nous
    allons savoir la signification du Zahir.
    A Masulipatam, un jaguar fut Zahir; à Java,
    un fakir albinos d’un hôpital à Surakarta, qu’on
    lapida; à Shiraz, un octant qu’Ibnadir Shah lança
    au fond du flot; dans la prison du Mahdi, un
    compas qu’on cacha dans l’haillon d’un paria
    qu’Oswald Carl von Slatim toucha; dans l’Alhambra
    d’Abdou Abdallah, à Granada, suivant
    Zotanburg, un filon dans l’ony• d’un fronton;
    dans la Kasbah d’Hammam-Lif, l’obscur fond
    d’un puits; à Bahia Bianca, un coin d’un sou où
    s’ablma, dit-on, Borgias.
    Pour tout savoir du Zahir, il faut s’abolir dans
    un in-octavo colossal qu’Iulius Barlach publia à
    Danzig, à la fin du Kulturkampf d’Otto von Bismarck,
    y transcrivant tout un amas d’informations
    s’appliquant au Zahir, y compris un manuscrit
    original du rapport d’Arthur Philip Taylor.
    La foi au Zahir naquit dans l’Islam à la fin du conflit austro-ottoman. a Zahir •, dans un patois
    arabisant, signifiait a clair », « positif »; on dit
    aussi qu’il y a vingt-six noms pour anoblir Allah,
    dont a Zahir ».
    Un Zahir a d’abord un air normal, banal: il
    pourra s’agir d’un individu qui paraitrait plutat
    falot, ou d’un produit commun: un caillou, un
    doublon, un bourdon, un cadratin. Mais ils ont
    tous un pouvoir horrifiant: qui a w un jour un
    Zahir, jamais plus n’y connaitra l’oubli, lors finira
    hagard, divaguant.
    Avant tous, un fakir d’Ispahan parla du Zahir.
    Il raconta qu’un jour on trouva à Shiraz, dans un
    fondouk, un octant d’airain « ainsi construit qu’il
    fascinait pour toujours qui l’avait vu ». Ouant
    à Arthur Philip Taylor, il nous dit dans son long
    rapport qu’il apprit à Bhuj, dans un faubourg
    d’Haidarabad, un dicton confondant « Avoir w
    un Jaguar », qui, parlant d’un individu, signifiait
    fou ou saint. On lui dit qu’on faisait ainsi allusion
    à un Jaguar hallucinant qui frappait qui l’avait w,
    car il continuait à l’assaillir, à jamais, jusqu’à la
    mort. On lui dit aussi qu’il y a toujours un Zahir;
    dans un jadis ignorant, il fut un talisman qu’on
    nommait Yaùq, puis un Voyant d’Irraouaddi qui
    portait un sindon s’incrustant d’impurs joyaux
    ou un loup fait d’un fin ruban d’or. Il dit aussi:
    nul jamais n’ira au fond d’Allah.
    A Azincourt, un chaton d’opalin corindon fut
    Zahir, un chaton ovoïdal, pas plus grand qu’un
    lotus, comportant trois poinçons distincts: au
    haut, on aurait dit la Main à trois doigts d’un
    Astaroth; au mitan, un huit horizontal à coup
    sûr signalant l’Infini; au bas, un rond pas tout
    à fait clos finissant par un trait plutôt droit.
    L’apparition du Zahir s’accompagna d’un falt
    troublant. Un soir d’avril vingt-huit, un individu
    sonna au portail. J’allai ouvrir. Il avait l’air d’un
    gars courtaud, lippu, un brin voyou. Il portait
    un sarrau blanc, plutôt crado, qui constituait à
    coup sûr tout son saint-frusquin.
    —J’ai fait un long trimard, dit-il d’abord,
    j’ai faim, j’ai soif.
    —Fous-moi ton camp, vagabond, j’y dis.
    Il nous toisa un long instant. J’allais saisir un
    gourdin, quand, tout à trac, il nous dit:
    —Non. J’ai un truc pour Clifford.
    —Fais voir !
    —Non, insista-t-il, pour lui, pas pour tol.
    —Allons, j’ai fait, suis-moi, nous allons voir.
    J’allai dans l’iving-room où Augustus finissait
    sur un fruit sa collation du soir.
    —Il y a là un smigard qui voudrait vous voir
    un instant.
    —Il t’a dit son nom ?
    —Non, il n’a pas voulu. Mais il dit qu’il a
    un truc pour vous.
    —Il a l’air d’un filou ?
    —Non, plutôt d’un vagabond.
    —Il connaît mon nom ?
    —Oui.
    —Bon. Alors, ouvrons-lui.
    L’individu apparut. Il scruta Augustus d’un
    air plus surpris qu’impoli.
    —Augustus B. Clifford ?
    —Oui. Pourrait-on savoir ton nom ?
    —Nous n’avons aucun nom, n’ayant jamais
    connu fonts baptismaux. Mais j’ai un surnom plaisant
    quoiqu’incongru: Tryphiodorus. Il vous
    plaIt ?
    —Va pour Tryphiodorus, admit Augustu•
    confondu.

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  19. Artisans de l'ombre Dit :

    —Or, donc, continua Tryphiodorus, il y a trois
    jours, à Arras, un cardinal à l’air contrit m’accosta:
    « Va illico, dit-il, voir Augustus B. Clifford à
    Azincourt. Dis-lui qu’il a un fils qui vagit à
    l’Hôpital civil ».
    —Un fils ! glapit Augustus, tombant quasi
    sur son bas du dos (son cul, son popotin, son
    croupion, son nazin, son troufignon), mais, nom
    d’un Toutou ! qui donc lui donna jour ?
    —Las ! soupira Tryphiodorus, la maman
    trouva la mort alors qu’un fils lui naissait. L’on
    ignorait son nom. Mais on trouva dans son sac
    un visa notarial portant confirmation du commissariat
    local, affirmant la filiation Clifford du poupon,
    fruit d’un fugitif amour qui aurait uni un
    soir, huit mois plus tôt, à Saint-Agil, Augustus
    B. Clifford à la maman.
    —Quoi ? s’asphyxia Augustus, il n’y a pas
    un mot vrai dans tout ça !
    —Motus ! fit Tryphiodorus, soudain intimidant:
    voici la procuration du substitut vous ordonnant,
    ipso facto, d’avoir soin du bambin.
    - Un bâtard ! s’accabla Augustus.
    - Mais aussi un Anglais, ajouta Tryphiodo

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    Répondre

  20. Artisans de l'ombre Dit :

    Augustus voulait d’abord voir son avocat. Mais
    Tryphiodorus insista tant qu’il finit par partir
    pour Arras, soumis sinon convaincu. Il alla à
    l’Hôpital civil où on lui confia un poupon qu’habillait
    un maillot blanc fait du plus fin linon,
    mais trop grand pour lui. Alors, ignorant qu’il
    allait, vingt ans plus tard, accomplir un transport
    quasi kif-kif, sauf qu’il allait s’agir, non d’un
    poupard au maillot, mais d’un mort au drap
    blanc, il mit son fils dans son Hispano-Suiza
    grand Sport, puis, dans la nuit, gagna Azincourt.
    Il sonna. J’accourus, j’ouvris. II portait l’infant
    sous son bras. Il paraissait furibard. Un rictus
    mauvais tordait son groin. Un tic convulsif l’agitait.
    —I will kill him, I will kill him ! hurlait-il
    d’un ton criard. I1 m’alarma. Mon sang glaçait.
    —Suis-mo, dit-il.Il passa dans un salon où il y avait un grand
    billard; il y lança l’infant qui n’y pouvait mais;
    il lui ôta son maillot, puis, saisissant un hacnoir,
    il s’approcha, bras haut brandi. J’aurais voulu n’y
    plus voir. Il allait accomplir son inhumain forfait
    quand, tout a coup, il stoppa, l’air ahuri.
    —Oh ! dit-il.
    M’approchant, j’ai vu à mon tour: un bijou
    ovoïdal, pas plus gros qu’un chaton, portant trois
    inscriptions, s’incrustait au mitan du nombril du
    poupon. On aurait dit qu’on l’avait blotti dans
    un tortillon du cordon ombilical.
    Sourd aux sanglots nourris du marmot, Augustus
    arracha, non sans mal, l’ovoïdal joyau qu’il
    scruta, sans un mot, un long instant. Puis un profond
    soupir, un vrai sanglot, un gargouillis lourd,
    suffocant, avachit son poitrail.
    —Soit, dit-il pour finir, j’abâtardirai mon
    nom; puisqu’il faut qu’il soit mon fils, ainsi soitil.
    Il aura pour nom Douglas Haig, immortalisant
    ainsi à tout instant l’hardi Commandant sous qui
    j’ai combattu à Douaumont. J’aurai pour lui un
    soin constant. Nous lui tairons qu’il fut bâtard,
    qu’il fut champi. Il aura pour moi un amour filial.
    Ainsi Augustus B. Clifford trouva-t-il son Zahir
    sur son fils. Il fut pour son fiston un papa magistral,
    conciliant, subtil, clairvoyant. Quant au
    Zahir, il l’incrusta dans un fil d’or qu’il passa à
    son doigt.

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  21. Artisans de l'ombre Dit :

    Douglas Haig grandissait. La paix s’installa
    dans la maison. Six ans durant, l’on n’y connut
    qu’amicaux plaisirs.
    Aux frondaisons du parc, la coruscation d’un
    automnal purpurin, chatoyant, mordorait d’un
    brun chaud l’azur frissonnant sous l’in•ux coulis
    du noroît…

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  22. Artisans de l'ombre Dit :

    Du pouvoir •nou• •u’un •horal d’A•nton
    Dvorak para•t avoir s?•r s•n billard
    Il faut, pour saisir la filiation du mauvais sort
    qui, plus tard, nous accabla tous, accomplir un
    important flash-back.
    A dix-huit ans, Augustus avait, pour un motif
    qu’il nous masqua toujours, connu l’agitation
    d’un aria moral qui alarma tant son cousin l’Arniral
    qu’il lui imposa, craignant qu’il suicidât dans
    un instant d’abandon, d’oubli ou d’illumination,
    un volontariat d’au moins un an sur son troismâts
    l’Hollandais Volant où il lui apprit l’art
    ingrat du moussaillon.
    Au sortir d’un si profond tracas qu’à coup sûr
    la circumnavigation n’avait pas tout à fait aboli,
    Augustus subit la fascination d’un quasi-charlatan, Othon Lippman, qui passait pour un yogi
    pourvu d’un pouvoir saisissant qui fanatisait tout
    un chacun.
    Ayant aussitôt convaincu Augustus qu’il connaissait
    l’arcan du savoir qui conduit au Nirvâna,
    au grand oubli blanc, l’adroit Othon Lippmann
    allait, sans languir, agir sur l’irnagination sans
    aplomb du naif moussaillon qu’il poussa d’abord
    à l’abjuration, puis à qui il imposa sa foi, salmigondis
    d’apostat qui adorait à la fois Vichnou,Brahma, Bouddha, Adonai, mais dont l’initiation
    contraignait a approfondir au moins dix compilations,
    fatras brouillon, pot-pourri confondant
    qu’Othon avait pondu à partir du Vasavadatta,
    du Mantic Uttaïr, du Kalpasoutra, du Gîta-Govinda,
    du Tso-Tchouan, du Zohar, mais où il
    citait aussi, à tort ou à raison, saint Marc, saint
    Jus.tin, Montanus, Arius, Gottschalk, Valdo,
    William Bootk, John Darby, la Haggada, un bon
    bout du Shulhan Azoukh, la Sunna, Ghôlan
    Ahmad, la (•:ruti, cinq Upanishads, trois Purânas,
    la Tao-to-King, vingt-trois chants du grand Li-
    Po, la (•atapathabrâhmana.
    La foi d’Othon s’accompagnait surtout d’un
    Canon à la Dracon, qui imposait à qui la pratiquait
    tout un tas d’implorations, d’invocations,
    d’oraisons ou d’onctions.
    Il y avait ainsi trois purifications par jour
    (au chant du coq, à midi, à minuit). La purification
    du matin s’ordonnait suivant un art tout à
    fait original. Il s’agissait d’un bain lustral, où
    l’on utilisait l’aiguail qui s’accumulait durant la
    nuit dans vingt-cinq bacs lotis tout autour du
    parc, puis qu’un dispositif distinctif canalisait
    jusqu’à un tub profond fait d’un monobloc d’antico
    rosato, un quartz cristallin si dur qu’il l’avait
    fallu polir au diamant brut.
    Afin qu’Augustus n’ait pas à souffrir d’un surplus
    d’irroration qui aurait pu avoir un pouvoir
    malfaisant sur sa constitution, on avait sournis
    l’admission d’aiguail à un circuit d’automatisation
    qui contrôlait la fluctuation du courant, agissant
    sur l’isolibration du flot par un hydro-palan
    à sas communicants dont l’oscillation provoquait,
    par l’adroit canal d’un piston à volants s’articu-
    46 lant autour d’un point d’appui à vis sans fin
    commandant l’induction d’un tiroir d’input-output
    à transistors, la constriction du dispositif.
    Ainsi, jour sur jour, Augustus trouvait-il au
    saut du lit un bain dont la disposition n’amplifiait
    ni n’amoindrissait jamais.
    Mais, pour accomplir suivant la loi son bain
    lustral, Augustus y ajoutait d’abord trois produits
    qu’Othon Lippmann lui fournissait à prix

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  23. mincir Dit :

    De fait cet avec beaucoup touchant à joie le fait que j’ai decouvert tout ceci website. Votre entière article est effectivement tres interessant. tout ceci que vous dite est sincère, mais comme chaqu’un connaît son avis et que tout le monde ne peut pas songer aux de la meme maniere, nous-mêmes vous conseillerai touchant à nuancer votre choix a propos touchant à tout ceci sujtet. Votre entière site est correctement et on perçois des aarticles effectivement tres educatif. Je vais sauvegarder le nouveau magasin site et nous-mêmes le conseillerai de plus a mes plus vielles copines.Je vous souhaite beaucoup de courage et continuer le excellent ouvrage.

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