Il se dégage nettement, à la lecture de ce rapport, que le système colonial n’était pas là pour apporter le bonheur ou la sérénité aux peuples colonisés. Plusieurs événements de l’histoire coloniale peuvent étayer cette thèse. Pour le cas de l’Algérie, les événements de mai 1945 sont là pour nous rappeler la domination effrénée des colonialistes. Toutefois, la participation des colonisés à la chute du nazisme, lors de la Seconde Guerre mondiale, a laissé entrevoir une brèche de liberté. Bien que la brutalité du système colonial ne soit pas très éloignée de celle du système nazi, le parti pris des colonisés pour celui-là les a induits en erreur en pensant à l’imminence de leur libération.
Malgré un effort de guerre énorme des Algériens, les autorités coloniales n’ont pas épargné leurs familles. En effet, sur 173.000 Algériens ayant pris part à la guerre aux côtés des alliés entre 1943 et 1945, 85.000 étaient des engagés. Hélas, à leur retour au pays, ceux qui ont participé à la campagne d’Italie, de France et d’Allemagne ont constaté que la situation de leurs coreligionnaires ne s’est pas améliorée. Au contraire, la victoire des alliés a revigoré le système colonial abhorré. Et la recommandation parisienne a été la suivante : écraser toute manifestation des «indigènes» voulant s’affranchir du giron colonial. Or, en ce jour symbole de la liberté, était-il possible, s’interroge pour sa part Jean-Louis Planche, «d’exalter la passion nationaliste des uns et refréner celle des autres ?».
Le mouvement national qui tirait à hue et à dia a pu s’entendre sur un programme commun. La création des AML (Amis du Manifeste et de la Liberté), le 14 mars 1944, avait réalisé ses desiderata : l’union des trois partis nationalistes musulmans, le PPA de Messali Hadj, les élus ou les partisans de Ferhat Abbas et les ulémas d’Ibrahimi. La revendication des AML pour un Etat autonome fédéré à la France, au début de ses assises, a été mise au placard au profit de la création d’un Etat séparé de la France. Leur combat désormais avait pour but de doter le pays d’une assemblée constituante élue au suffrage universel, et ce par tous les habitants de l’Algérie. Pour ce faire, les AML devaient d’abord faire connaître le problème algérien aux principales puissances alliées, notamment les USA et les Britanniques. Cependant, bien que la France ait décidé de garder les départements algériens attachés à elle, les nationalistes savaient que les résolutions des trois précédentes conférences internationales jouaient en leur faveur. Il y avait d’abord la conférence de l’Atlantique, du 14 août 1941, qui proclamait «le droit pour chaque peuple de choisir la forme du gouvernement sous lequel il doit vivre» ; ensuite, il y avait la conférence de San Francisco qui soutenait « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes», ainsi que l’engagement de cette dernière à «tenir compte des aspirations des populations et à les aider dans le développement progressif de leurs libres institutions politiques»; et enfin, la conférence d’Héliopolis, au Caire, ayant donné naissance à la «Ligue arabe» en mars 1945. Ainsi, en prenant l’opinion internationale à témoin, les AML ont décidé d’utiliser une seule arme: le drapeau vert et blanc.
Une nation ne peut être considérée comme telle que si elle possède certains critères : son territoire, ses institutions, son emblème, etc. l’Algérie des années quarante ne possédait pas tout ça d’une façon tangible ; mais dans l’esprit des nationalistes, il ne s’agissait que d’une question de temps. Le respect que vouaient les Algériens à leur emblème était la preuve de leur désir de vivre dans une Algérie indépendante séparée de la France. Ainsi, lorsque le commissaire Lucien Olivieri a intimé l’ordre, le 8 mai 1945 à Sétif, au porte-drapeau de jeter son emblème, ce dernier a répondu : «Le drapeau étant sacré, il est impossible de le remiser une fois sorti.» A Alger, le comité directeur des AML a décidé d’organiser, à l’occasion de la fête du Travail, des manifestations autour du drapeau algérien. Hélas, le préfet Perillier, à qui les dirigeants des AML ont demandé l’autorisation de défiler, avait déjà préparé son plan. Selon l’auteur des massacres coloniaux, Yves Benot, «En avril 1945, le préfet d’Alger, Perillier, crée des incidents à Reibell où est assigné à résidence Messali Hadj, et en prend prétexte pour faire déporter le dirigeant nationaliste, le 23 avril, d’abord dans le Sud, à El-Goléa, puis en AEF (Afrique de l’Est française)».
Le 1er mai, à 17 heures 30, un cortège de près de 20.000 Algériens s’est ébranlé de la rue d’Isly. Dès l’apparition du drapeau vert et blanc, des soldats français, qui étaient sur leur passage, ont ouvert le feu sur les manifestants brandissant le drapeau algérien. Les témoins de la fusillade ont raconté que lorsque Mohamed El-Haffaf a été mortellement atteint d’une balle, il avait tout de même eu le courage de dire à son voisin: «Je suis touché, reprends le drapeau.»
Ce jour-là, trois autres militants du PPA, Abdelkader Ziar, Mohamed Laïmèche et Ahmed Boughalmalah, ont été tués sur le coup. Les sept autres ont succombé quelques jours plus tard à leurs blessures. Le lendemain, les funérailles de Mohamed El-Haffaf ont réuni un monde fou. C’était aussi une occasion, pour le comité directeur, de faire le bilan des dégâts de la veille. Les dirigeants de la capitale ont appris les incidents qui ont eu lieu à Bougie, Guelma et Oran. Dans la capitale de l’Ouest algérien, le bilan a été d’un mort et de plusieurs blessés.
Par ailleurs, bien que les autorités coloniales aient décidé d’utiliser tous les moyens pour que le drapeau algérien n’apparaisse pas dans les défilés, la direction des AML a décidé de laisser l’initiative aux directions locales. Les sections d’Alger et d’Oran étant décimées par les arrestations, ces deux grandes métropoles n’ayant pas connu de manifestations le 8 mai 1945. En revanche, dans les petites et moyennes villes du pays, la mobilisation a été au rendez-vous. A nouveau, la bataille autour du drapeau a repris de plus belle. A Sétif, les organisateurs ont harangué la foule avant le départ du cortège. Ils ont insisté sur le caractère pacifique de la manifestation. Mais, pour ces derniers, il ne fallait pas qu’ils subissent des humiliations, surtout si le symbole était visé. Arrivés à la hauteur du café de France, les manifestants ont été arrêtés par le commissaire Olivieri et les inspecteurs Laffont et Haas. Ils les ont sommés de jeter le drapeau et les pancartes où les principaux slogans étaient «L’indépendance de l’Algérie et la libération de Messali». Pour J.L. Planche, c’est à ce moment-là que le dérapage a eu lieu. Un des inspecteurs, fou de rage, a dégainé son arme. Il a abattu le porte-drapeau. La panique a saisi ensuite toute la ville.
A Guelma, les militants des AML ont célébré l’armistice à 17 heures de l’après-midi. Bien que les drapeaux des alliés aient été fortement présents, les manifestants n’ont pas remisé le leur. Il ne restait que 500 mètres aux marcheurs pour déposer la gerbe de fleurs. Soudain, le sous-préfet Achiary a surgi. «Jetez vos drapeaux et pancartes», a-t-il intimé l’ordre aux manifestants. Au refus d’obéissance à cette injonction, note J.L. Planche, «comme sous un coup de fouet, Achiary saisit le revolver dont il s’est armé, entre dans la foule droit sur le porte-drapeau et tire. Son escorte ouvre le feu sur le cortège qui s’enfuit, découvrant dans son reflux le corps du jeune Boumaza». Pour conclure, la bataille, menée à mains nues par les Algériens autour du drapeau, a permis de connaître le vrai visage de la colonisation. Avec un arsenal de guerre impressionnant, les colonialistes étaient prêts à éteindre toutes les voies appelant à l’indépendance. Bien que les Algériens n’aient pas été organisés à l’échelle nationale – jusque-là, c’était des révoltes localisées, à l’exception de celle de l’Emir Abdelkader -, les animateurs du mouvement national avaient pris conscience de la nécessité impérieuse d’une lutte unifiée.
L’enseignement de cette semaine sanglante était que face au système violent incarné par le colonisateur, il fallait développer une violence plus grande en intensité pour le vaincre. Le chemin pour la guerre d’Algérie a été ainsi amorcé à Sétif et à Guelma.
par Ammar Koroghli *
Du pouvoir illégitime des baïonnettes qui, chemin faisant, ont propulsé la France coloniale au faîte des bourreaux nazis, légitimement combattus.
En ce mois de mai, je traîne avec moi mes années de douleur. Frustrations et refoulements, entrelacs complexe. Enchevêtrement annonciateur d’orages impromptus. Ma vie devint une chronique faisant fi de la linéarité. Que de chagrins amoncelés depuis ce jour-là. Gâchis considérable de nos ressources. Réduit à un état d’aliénation par la quotidienneté où l’amertume le disputait à la révolte.
En ce monde où règne encore au grand jour la barbarie, sanguinaires sont les princes d’alors qui nous ont gouvernés. Princes en quête d’une improbable légitimité. La force de l’oubli peut-elle ménager la conscience déjà meurtrie ? L’indignation, et encore de l’indignation. Relancer l’effort de recherche sur mai 45 dans l’Est algérien car louable est notre résistance à l’oppression organisée par nos bourreaux d’alors. Nos plumes et nos langues pourront-elles un jour se libérer de ce macabre épisode ?
Lancinante douleur donc que la mienne. Compression de la pensée qui nage entre mémoire et conscience. Hommage suprême aux gamins de Sétif, Guelma et Kherrata qui ont permis à la peur de s’éloigner. Identité bafouée. Histoire emportant tout sur son passage. Point d’écluses, ni de digues. Le pardon à ces maîtres incontestés de la répression au service de la politique coloniale ?
Au commencement, était le verbe à Sétif pour crier sa volonté de s’émanciper. Foin d’éloge des princes et des seigneurs d’alors. La sentence à cette pacifique manifestation fut terrible : la réduction au silence des enfants de mon pays (dont Saâl Bouzid fut la première victime face au Café de France) au moyen des armes. La raison du plus fort est toujours la meilleure ?
Marche forcée vers les ténèbres, avec pour seule lumière le poème. Bougie aux vertus incommensurables. Mais aussi mèche prête à l’explosion. Ce qui eut lieu ce jour-là est mémorable et digne d’évocation. Notre mémoire doit être fertile et irriguée par ces douloureux souvenirs. Plus fertile que celles de nos aînés. Mai en plein jour. Adolescents aux aguets. Décimés à la fleur de l’âge de leur printemps pour avoir eu l’audace de réclamer liberté et justice. Châtiés pour leur témérité. Procès expéditifs. Despotisme occidental ? Nos princes d’alors étaient imbus de leur victoire sur le nazisme mais incapables de comprendre la douleur des autres. Pour avoir voulu fêter mai à leur manière, pour avoir voulu rappeler l’exigence de l’indépendance avant l’heure et crier à pleins poumons «Tahia el-Djazaïr», les balles pleuvaient sous le soleil. Crépitements sourds aux revendications. Incrédulité des badauds. Je mourus ce jour-là. Depuis, je meurs chaque jour un peu plus. Cupidité des blindés enragés. Mon sang ruisselle goutte à goutte. Patrie aux vertus insondables, n’as-tu pas été assez irriguée ? Mémoires courtes. Mes princes, avez-vous oublié le 8 mai 45 ? Avez-vous à ce point muselé votre mémoire ? Quel mépris pour ses frères d’hier, tombés au champ d’honneur ! Conscience inconsciente jusqu’à annihiler toute lucidité. Folie meurtrière. En ce temps-là aussi, les balles pleuvaient. Sous le soleil. Ironie du sort ? Indescriptible effroi. Cris. Larmes. Débandade. Corps jonchant le sol. Sang de chouhada de mai. Ruisseaux de sacrifice. Spectacle indescriptible. Renouvelé ailleurs, à Kherrata et à Guelma. Répétition de la Bataille d’Alger ? De Novembre 54 ? La foule scandait des mots d’ordre pour l’indépendance. Ce jour-là, les rues étaient investies par le peuple.
Manifestation pacifique. Banderoles livrées au vent. Ecriture gauche. Revendications fermes. Les bras enlacés pour former une ceinture solide. Pas cadencés. Folie meurtrière. L’artère principale de Sétif était noire de monde. Hommes démunis d’illusions, mais armés de leurs convictions. Yeux emplis d’une curiosité sans fin aux fenêtres. Corps devenus cadavres. Martyrs. Décompression urgente.
La mystification à outrance ne joue plus. Le compte à rebours commence. La saison de l’attentisme est (dé) passée. Tempête soufflant sur toutes les idées reçues sans discernement. Images singulières d’une révolte juvénile. Les tribunes officielles sont balayées. Signe du caractère indicible des jeunes. «Tahia el-Djazaïr». 8 mai 45, c’était hier. C’est encore aujourd’hui. Plus de place aux textes ésotériques, ni aux dédales bureaucratiques. Labyrinthes aux lianes inextricables. Freins au foisonnement d’énergie. L’heure est aux comptes arrêtés jusqu’ici par la répression aveugle. Oppression inouïe d’un peuple ayant rompu son lien ombilical d’avec la métropole. Répression incompréhensible au sein de la patrie de plus d’un million de martyrs. Une foule menaçante. Cris stridents. Dents aiguisées à l’endroit d’une colonisation parvenue… au sommet de l’indécence. Manipulation sanguinaire d’une jeunesse vouée au dépérissement ? Génération sacrifiée ? «Plus d’un siècle, ça suffit !». Le colonialisme hors de chez nous ! Eté 1962. Nous étions par vagues entières à l’âge de la scolarisation, parqués dans des camions. Déversés dans la rue pour grossir les rangs des manifestants. Joie indicible pour nous. Enfin la fraternité retrouvée… «Tahia el-Djazaïr! Tahia el-Djazaïr !». L’été de l’indépendance. Chaleur de l’enfance. Soleil de tous les espoirs. Fin de tous les interdits. Annonce de la huitième merveille du monde. Nous suffoquions dans l’habit étroit d’hier. L’espoir est toujours là. Ce jour-là, ils étaient nombreux. La rue, leur royaume. Le vote des pieds. Voix d’acier. Descendus de leurs quartiers périphériques, comme le firent plus tard, en novembre 54, les Chaouias des montagnes de l’Aurès. Nos parents montèrent à l’assaut d’une ville en proie à l’euphorie de la liberté (on célébrait tout de même la fin du nazisme). Cette aube-là vire au rouge sang. Rue de Constantine, musique des rafales. Le bâillon de la répression s’abat sur la ville. Assiduité de l’oppression. La matraque ne fait pas l’école buissonnière. Elle est toujours et plus que jamais au rendez-vous. Caves de villas aménagées à l’effet de torturer. Mai marqua la naissance de l’ire de l’occupant. Mai sans cesse renouvelé…
Mais que pèsent mes mots devant les tragédies de pans entiers de la société vouée à l’illettrisme ? Que faire contre le temps qui passe ? Impuissance indescriptible. Destruction explicite de l’instant. Exil reconduit. Analphabétisme incessant. Vécu voué aux gémonies. Morte la bête, mort le venin ? L’Histoire se répète t-elle avec d’autres acteurs ? Le bourreau n’est plus le même. Il porte toujours pourtant l’uniforme du pouvoir. Le fusil a changé d’épaule… Algérie libre et née du baptême du feu. Chaque génération a le droit de s’en réclamer pour défendre nos intérêts livrés aux appétits de nos Gargantua locaux.
* Auteur algérien (né à Sétif), avocat à Paris














12 mai 2012
Contribution