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Mohammed Dib, un écrivain universel par Mohamed Ghriss

12 mai 2012

Mohammed Dib

Né le 21 juillet 1920 à Tlemcen, Mohammed Dib a effectué ses études primaires et secondaires à Tlemcen, et un passage à l’Ecole normale supérieure d’Oran avant de devenir instituteur à Zoudj Beghal en 1939 et, entre autres, interprète anglais-français auprès des bureaux des armées alliées à Alger durant 1943-44. 

Recruté par Alger Républicain en 1950, il se distingue par ses reportages sociaux et publication de textes poétiques et chroniques littéraires et artistiques. Publie son premier roman La grande maison aux éditions du Seuil en 1952, juste une année après son mariage avec Colette Bellissant. Les allusions qu’il suscite dans ses écrits à propos de la question nationale, surtout après la publication du roman L’incendie, en 1954, coïncidant avec l’année du déclenchement de la Révolution algérienne, sont sous l’œil des services des autorités coloniales. Et aux lendemains de la publication de Un été africain, paru en 1959, au paroxysme de la guerre de libération nationale, Mohammed Dib est expulsé d’Algérie et se voit contraint de se réfugier chez ses beaux-parents ,dans les Alpes Maritimes, en France. Il entreprend par la suite plusieurs voyages, notamment dans les pays de l’Est, sensible à un certain idéal social et anti- impérialiste, prôné par l’internationalisme prolétarien en cette époque particulière des empires coloniaux. Dans «Qui se souvient de la mer», roman publié en 1962, Dib dresse un sombre tableau de la nuit coloniale.

Après l’indépendance, et avec Cours sur la rive sauvage (1964), l’écrivain amorce une autre étape littéraire, empreinte d’une nouvelle esthétique qui rompt avec le style descriptif – narrataire classique , se confirmant , après son installation dans la région parisienne, avec La danse du roi, paru en 1968, suivi de Dieu en Barbarie (1970), Le maître de chasse (1973), et des recueils de poèmes «Formulaires» (1970); «Omnéros» (1975), qui lui valent d’accéder nettement la dimension universelle : l’Algérie n’est plus le pole d’intérêt privilégié de l’auteur qui déterritorialise sa thématique vers d’autres espaces de l’humaine condition, que ce soit en France, en Finlande, ou ailleurs, sans pour autant exclure le regard indispensable sur le rétroviseur de la mémoire., les recoupements des croisements Orient -Occident, etc. Ainsi Sa trilogie nordique, dans les années quatre-vingt, composée de : Les terrasses d’Orsol, Le sommeil d’Eve et Neiges de marbre, ou des procédés stylistiques puisant dans le patrimoine ésotérique Soufi insufflant à l’œuvre une dimension ontologique, selon le critique Bachir Adjil, (Espace et écriture chez Mohammed Dib, L’Harmattan, Paris 1995), participent de l’affirmation d’une originalité typiquement Dibienne. Particularité faisant cas, convient-il de préciser, de l’errance identitaire, qui s’accentuera avec L’Infante maure (1994), notamment, à travers les chemins de l’exil et de l’éloignement mais aussi des heureux croisements, à l’image de la petite fille Lily Belle issue d’un couple mixte franco-mauritanienne, ou encore la jonction métaphorique des espaces sable-neige, symbolisant, en quelque sorte , une reconstruction identitaire qui transite du clos autocentré à l’ouvert de la modernité universelle charriante de toutes odeurs et couleurs des particularités locales raccordées au grandiose tout humanitaire mosaical.

Recevant en 1994 le grand prix de la Francophonie, haute distinction de l’Académie française, Mohammed Dib avait tenu à préciser qu’il a été distingué en tant qu’auteur étranger écrivant en français, demeurant toujours Algérien, n’ayant pas pris la nationalité française. En 1995, alors que l’Algérie est plongée dans une sanglante tragédie, Mohammed Dib fort préoccupé par ce qui déchire son pays natal, l’Algérie toujours au coeur, publie La nuit sauvage, ou il témoigne, à un autre niveau de l’évolution de l’histoire, de ce qui l’a caractérisé lors de ces premiers pas de romancier : un certain engagement, consistant à ne pas disjoindre «écriture et responsabilité», comme il l’écrit en post-face de son ouvrage. Ce dernier sera suivi par d’autres ouvrages ,entre autres les romans Si diable veut (1998); Comme le bourdonnement d’une abeille (2001), qui reprennent la thématique humaniste d’ordre général, alors que l’auteur se distingue également par une production prolifique de nouvelles, poésies, contes et notamment d’œuvres théâtrales (Les fiancées du printemps, 1963; Mille hourras pour une gueuse, 1979…) et autres écrits monographiques sur la ville de Tlemcen, articles de presse, etc., autant de textures variées qui font que Mohamed Dib a été un véritable miroir – témoin de la succession et entrecroisement de plusieurs générations, des deux cotés des rives de la Méditerranée. Le 2 mai 2003, l’écrivain tire sa révérence mais l’abondance de ses écrits épars, a surpris agréablement son vaste lectorat cosmopolite par une œuvre posthume : «Laezza», sa dernière création publiée aux éditions Albin Michel, Paris mars 2006, comprenant les parties «Laezza»; «El Condor pasa»; «Autoportrait»; «Rencontres» : termes en exergue profondément significatifs de par leur référence aux connotations allusives subrepticement aux curieux rapports entre cultures et civilisations du monde, en général, les mots Laezza et El Condor, par exemple, n’ayant rien à voir avec le latin, le français ou l’arabe, de l’avis clarificateur de l’écrivain lui-même, répercuté par les échos de presse, mais qui dérivent tout simplement du parler finnois, de l’espagnol, etc., et se rapportant à des significations contextuelles. Et c’est à juste titre qu’on a pu dire que Laezza est le texte des proximités de Mohammed Dib (dixit l’écrivain -critique Wacinny Laaredj). Et beaucoup plus que cela, la texture Dibienne approfondissant l’option stylistique amorcée auparavant d’un renouvellement net puisant dans le ressourcement et l’altérité, semble avoir opéré, cette fois, un bond qualitatif de l’écrivain aspirant de son vivant, vraisemblablement, à un au-delà d’une rare esthétique transnationale- universaliste, typique, tendant à transcender la dimension contraignante de la dualité binaire limitative : «latinité moderniste occidentale / cyrillité – traditionaliste – orientale». Cette dernière rendant compte mal de la pensée fluide et complexe de l’écrivain, véritablement internationaliste, et qui en est arrivé ,après un long et riche parcours d’intellectuel constamment à l’écoute des métamorphoses de l’Histoire et péripéties des êtres, proches et lointains, à appréhender le monde sous des yeux neufs : l’esprit de son écriture cosmopolite, concourant, in fine, à restituer lucidement le fin fond de l’unité et multiplicité de l’orange bleue terrestre et ses morceaux épars constitutifs, ou parties prenantes indissociables d’une même et indivisible espèce Humaine.

Mais n’est-ce pas là l’expression naturelle inhérente à la nature spécifique du discours esthético – artistique -émotionnel relevant de la quintessence humaniste et spirituelle de la littérature proprement dite ?

L’œuvre impressionnante du grand maître Mohammed Dib est aujourd’hui enseignée dans les plus grandes universités du monde, et de l’avis d’observateurs aguerris qui connaissent le parcours littéraire prodigieux de Mohammed Dib couvrant toute une vie de résistance-combat, allant de l’exaltation d’un idéal patriotique anticolonial, à celui de l’insertion dans une dimension humaniste mondialiste, en passant par ces écrits provençaux, dirait-on, du droit de cité des cultures négligées des autres, allant jusqu’à déterrer ce qui relève de l’Abrahamisme des trois religions universelles et les tréfonds,entre autres ,de la méditérranéité et une certaine africanité ancestrale. Autant de carrefours de richesses plongeant le lecteur dans le labyrinthe d’une authentique culture universaliste, avec ces marques de repères et signes particuliers d’un écrivain complet, assurément, et qui, n’était ce certaines considérations extralittéraires de surcroît, aurait amplement mérité le Nobel couronnant une carrière époustouflante rarement égalée. C’est l’ex ministre Algérien de la culture, M. Rahabi, qui lui a rendu un des plus grands hommages qu’on puisse faire à un écrivain, en déclarant notamment, à l’annonce de sa disparition, que Mohammed Dib resterait toujours vivant dans la mémoire des Algériens Libres : «Il a initié, par ses écrits, les hommes de son temps à l’idéal patriotique de liberté».

Flash-back, on est en 1952, Mohammed Dib publie «La grande maison», quelque part, en parcourant l’ouvrage, on peut lire, entre autres, ce passage :

«(…) Omar pensait au goût du pain dans sa bouche : le maître, près de lui, réimposait l’ordre. Une perpétuelle lutte soulevait la force animée et liquide de l’enfance contre la force statique et rectiligne de la discipline. M. Hassan ouvrit la leçon.

- La patrie est la terre des pères. Le pays où l’on est fixé depuis plusieurs générations.

Il s’étendit là-dessus, développa, expliqua. Les enfants, dont les velléités d’agitation avaient été fortement endiguées, enregistraient.

- La patrie n’est pas seulement le sol sur lequel on vit mais aussi l’ensemble de ses habitants et tout ce qui s’y trouve.

Impossible de penser tout le temps au pain. Omar laisserait sa part de demain à Veste- de- kaki. Veste – de- kaki était il compris dans la patrie? Puisque le maître disait…

Ce serait quand même drôle que Veste – de – kaki… Et sa mère, et Aouicha, et Mériem, et les habitants de Dar-Sbitar? Comptaient- ils tous dans la patrie? Hamid saraj aussi?

- Quand de l’extérieur viennent des étrangers qui prétendent être les maîtres, la patrie est en danger. Ces étrangers sont des ennemis contre lesquels toute la population doit défendre la patrie menacée. Il est alors question de guerre. Les habitants doivent défendre la patrie au prix de leur existence.

Que était son pays? Omar eut aimé que le maître le dit, pour savoir. Ou étaient ces méchants qui si déclaraient les maîtres? Quels étaient les ennemis de son pays, de sa patrie ? Omar n’osait pas ouvrir la bouche pour poser ces questions à cause du goût du pain.

- Ceux qui aiment particulièrement leur patrie et agissent pour son bien, dans on intérêt s’appellent des patriotes.

La voix du maître prenait des accents solennels qui faisaient résonner la salle.

Il allait et venait.

M. Hassan était il patriote? Hamid Saraj était- il patriote aussi? Comment se pouvait- il qu’ils le fussent tous les deux? Le maître était pour ainsi dire un notable; hamid saraj, un homme que la police recherchait souvent. Des deux, qui le patriote alors ? La question restait en suspens. (…)» (Mohammed Dib, La grande maison, paris, Le seuil, 1952 p 19-23).

Ainsi Mohammed Dib, combattait l’oppression coloniale bien avant la révolution de 1954, et une fois l’indépendance acquise, ne s’était point tu face à la bêtise humaine, ni qu’il a abdiqué, une fois installé ailleurs en exil : ses écrits ont simplement accédé à d’autres formes esthétiques de combat pour la dignité et liberté humaines , incluant une dimension universelle, comme indiqué ci-dessus., et aux dernières nouvelles, ce sont les départements littératures des universités américaines qui le redécouvrent avec émotion, non sans rappeler, à certains égards, à bien des esprits l’écrivain John Steinbeck des jours fastes, répercutant aux lointains la parole des humbles. Ceux -là mêmes qui, disséminés partout à travers le globe, se reconnaissent dans les jets de ces plumes si familières. Quoique trempées dans des encriers des quatre coins du monde. Mais désormais grand village, en fait, avec lequel Mohammed Dib avait été parmi les premiers à s’y accoutumer avec ses diversités. La preuve : il est lu aujourd’hui en plusieurs langues, et apprécié autant par les jeunes que les adultes de toutes contrées, figurant même dans plusieurs programmes d’enseignements. L’ex ministre Algérien de la culture avait raison : Mohammed Dib fait retentir le nom de l’Algérie mieux qu’un homme politique aguerri , et mieux encore, il a contribué à jeter tôt ces passerelles entre l’Orient et l’Occident, ou ce qu’on appelle aujourd’hui le dialogue des cultures et civilisations. Et c’est ça son Nobel, à lui, l’Algérien Mohammed Dib, dont rares peuvent se targuer de toucher le coeur des humains des diverses provinces du monde comme il le fait lui. Avec ses touches particulières et cette intensité saisissante que traduisent les mots innocents du petit Omar qui, depuis son berceau de Tlemcen aux tréteaux jouxtant la place publique de l’Unesco, est devenu bien grand, très grand même au point d’être considéré aujourd’hui, à juste titre comme un géant immortel de la littérature mondiale.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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