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ESSAI SUR LA LITTÉRATURE DES BERBÈRES D’HENRI BASSET Une littérature pour les âmes oublieuses

16 mai 2012

Kaddour M'Hamsadji

Mercredi 16 Mai 2012

Par Kaddour M’HAMSADJI

Une littérature pour les âmes oublieuses

certains diraient que c’est pour la mémoire de la jeune génération que cela doit absolument exister; au vrai, indispensablement, c’est pour la remémoration d’une existence oubliée…

Il est des livres qui apprennent quelque chose à celui qui veut apprendre; c’est le cas de Essai sur la littérature des Berbères (*) d’Henri Basset, paru pourtant en 1920, réédité heureusement par Ibis Press-Awal, Paris, 2001, avec une préface pertinente rédigée par Ahmed Boukous à l’intention du lecteur d’aujourd’hui peu ou mal informé. Linguiste et sociologue amazigh marocain, actuellement doyen de l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM) à Rabat, le préfacier justifie la réédition de ce «classique des études littéraires amazighes», en ces termes: «d’une part, parce qu’elle constitue encore de nos jours l’unique introduction d’envergure à la littérature d’expression berbère et, d’autre part, parce qu’elle représente bien une étape de l’histoire de la connaissance de la culture du Maghreb.»
Dans la même préface, une autre explication se veut définitive en se fondant sur le fait que «la fin du XIXe siècle et le début du XXe furent la période du colonialisme triomphant: les missions scientifiques, destinées à reconnaître les espaces et les peuples à coloniser étaient le prélude à la conquête militaire, c’est ce qui explique le foisonnement des études sur les langues et les littératures des peuples d’outre-mer. Dans cette entreprise, les institutions, les moyens logistiques et les cadres ne faisaient pas défaut; parmi les maîtres d’oeuvre de la science coloniale, il y avait des officiers interprètes, des missionnaires et surtout des savants chevronnés. H. Basset (1892-1926) fut l’un de ceux à qui la berbérologie doit tant. Issu d’une famille d’origine lorraine, il fut – avec son père René et son frère André – un fin connaisseur du Maghreb. Chercheur, enseignant à la Faculté des Lettres d’Alger, directeur adjoint de l’École Supérieure de Langue Arabe et de dialectes Berbères de Rabat, il se mit avec une ardeur à l’étude ethnographique de la culture locale arabe et berbère.»
Par parenthèse, reconnaissons – quoi qu’il nous plonge a posteriori dans la «perplexité» la plus totale – l’intérêt «documentaire et pédagogique» de ce genre de travail accompli par ce type de chercheur qui ne répugne pas à étudier une culture et, tout compte fait, une littérature d’expression identitaire à laquelle nous seuls étions directement intéressés. Mais, aveuglés, épuisés par une formation sélective et lourde imposée par le système éducatif colonial dans tout le Maghreb et spécialement en Algérie (notre pays était divisé en départements français), nous avons négligé trop souvent jusqu’aujourd’hui l’étude de nos valeurs culturelles nationales. Or nous savons que toute action humaine, et certainement beaucoup plus dans le domaine de la culture, est consciente, c’est-à-dire pleinement engagée. Et ici, l’étude menée par Henri Basset, et quelque vrai et sincère que cet intellectuel avait pu être, avait sans aucun doute servi à la politique de la France qui avait été, tour à tour, conquérante, colonisatrice, pacificatrice, répressive, notamment en Algérie. Cependant, dans l’oeuvre de recherche d’Henri Basset se dégage une «synthèse claire et suggestive de l’état d’une littérature alors peu connue.» Nous devons donc souligner «l’effort de théorisation de l’esthétique littéraire berbère» et la qualité de l’analyse des textes recueillis et étudiés.
De fait, dans son Essai sur la littérature des Berbères, H.Basset, après avoir rappelé dans une substantielle «Introduction», ce qu’est «cette langue berbère», «d’où vient-elle?» et sur quelle aire géographique «plusieurs millions d’êtres humains» la parlent, nous propose trois types de production: la littérature écrite, la littérature juridique et la littérature orale. Il aura montré «ce que sa langue représente pour le berbère», «l’aptitude des Berbères à apprendre la langue d’autrui» et «l’importance de la pratique du bilinguisme des Berbères». On notera cette «étrange» réflexion du chercheur, sans la commenter: «Ainsi qu’il est naturel, la résistance à l’arabisation est, d’une manière générale, en rapport avec la cohésion des groupements berbérophones.» Cette idée suivra longtemps son chemin, laissant croire que le français a pris le relais de l’arabe grâce «aux nouvelles conditions économiques» puisque «Les Berbères sont en contact de plus en plus fréquent avec les Français: ceux-ci arrivent nombreux, pénètrent chaque jour plus loin dans le pays, officiers, fonctionnaires, et surtout colons; nos chantiers, dirigés par des contremaîtres européens, emploient en grand nombre des travailleurs berbères. La guerre elle-même a eu une profonde répercussion. C’est par milliers que les Berbères sont allés en France, soldats et ouvriers; ils y ont séjourné plusieurs mois, voire plusieurs années. Le mouvement, s’il se ralentit, ne s’arrêtera plus désormais: on aura de plus en plus besoin de main-d’oeuvre en France, et l’Afrique du Nord en fournira beaucoup. N’est-il pas permis de supposer que le bilinguisme des Berbères évoluera qu’au lieu de parler berbère et arabe, ils parleront berbère et français, cette langue remplaçant l’arabe comme l’arabe avait remplacé le latin?»
Dans l’Essai…, le chapitre «La littérature écrite» porte essentiellement sur la diffusion de l’islâm en en faisant connaître les illustres adeptes. On compte aussi quelques rares manuscrits (traités, pièces en vers, divers ouvrages religieux, tel El Haoudh, Le Réservoir de Mohammed Ou Ali,..), le tout translaté du berbère en arabe. Cette forte demande de littérature écrite a créé le métier de traducteur et de transcripteur du berbère oral vers l’arabe écrit et inversement. Quant au chapitre de «la littérature juridique», il recueille toutes les coutumes ancestrales qui font l’histoire des lois berbères. Il semble même que dans le domaine du droit coutumier, l’évolution psychologique et sociale des Berbères s’est accomplie en fonction de la disposition d’esprit du Conseil, la Djemâ’a, qui applique le qânoûn. Par contre, le long chapitre traitant de «La littérature orale berbère» est incontestablement le plus attachant, car il est riche en information de toute sorte; y sont présentés et analysés d’une part, les contes et légendes (contes merveilleux, contes plaisants ou à rire, contes d’animaux et légendes), d’autre part, la poésie récitée et chantée (sa prosodie complexe, celle des Berbères marocains, celle des Touaregs, celle des Kabyles). L’accent est mis particulièrement sur le caractère magique des contes, leur structure, leurs thèmes si divers, leurs personnages populaires et la façon de les raconter. Les légendes historiques (actions et héroïsme des hommes, présence des génies, phénomènes surnaturels ou religieux, rôle du Prophète…), les légendes hagiographiques produites par le pieux tâleb de la zaouïa, les légendes explicatives aux phénomènes naturels ou surnaturels, constituent un large et profond panorama de l’imaginaire des Berbères. Mais c’est la poésie qui semble le genre littéraire le plus ancien chez les Berbères comme en témoignent des récits très anciens et aussi Ibn Khaldoûn: «Chez les Zenâta, une des nations du Maghreb, le poète marche devant les rangs et chante: son chant animerait les montagnes solides; il envoie chercher la mort ceux qui n’y songeraient pas.» Cette poésie est développée par une musique constante et elle est soutenue le plus souvent par un instrument à percussion. Elle existe en tant que chant rituel et chant de travail, chant d’amour et chant de combat,… Néanmoins, la poésie kabyle des temps immémoriaux, «tout en possédant ses caractères particuliers, apparaît bien de la même famille que la poésie des autres groupes berbères», affirme H. Basset. Les grands poètes Kabyles d’aujourd’hui en ont pris certainement des images, des figures de style, des accents et des sons, sans doute aussi des thèmes sociaux, tant il est vrai que toute société n’est éternelle que par la continuité de ses paroles et ses actes… Essai sur la littérature des Berbères d’Henri Basset est donc un ouvrage précieux «bien que marqué par son époque». Il reste encore et toujours à poursuivre l’uvre essentielle, la redécouverte de soi dans un pays à soi, en dépit de tous les affrontements culturels provoqués dans l’Algérie coloniale. On pense aux travaux récents des chercheurs et auteurs algériens, par exemple, Mammeri, Chaker, Bounfour, Talbi, Abrous, Mettouchi,…
Je termine cette présentation générale de l’Essai… de Basset, en rappelant la nécessité d’apprendre une langue par les signes et les sons. Rien n’est aussi efficace et agréable que de lire dans la langue source, «en son premier état». Plus haut, a été évoqué le métier de traducteur, celui qui ne se trompe pas d’aller traduire le berbère vers le français quand il est plus urgent de promouvoir l’apprentissage du tamazight. Posez la question au pédagogue de bon sens: «Comment apprend-on une langue?» Il vous répondra de tout son calme affiché: «Par les grands auteurs, non autrement.» On apprend la langue en apprenant à lire dans le texte même, c’est donc une activité intellectuelle naturelle qui ouvre graduellement l’esprit de l’apprenant aux vrais trésors hérités de ses ancêtres…
(*) Essai sur la littérature des Berbères d’Henri Basset, Éditions Ibis Press Awal, Paris, 2001, 259 pages.

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À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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