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Na Sadia, centenaire : «J’ai peur de survivre à ceux que j’aime» Par Karima

19 mai 2012

Contribution

Soirmagazine : C’EST MA VIE

G. Au bras décharné de na Sadia, on s’invite à un voyage entre hier et aujourd’hui avec une empreinte de douce nostalgie trempée de désolation. Cette centenaire nous esquisse un reflet de sa mémoire à travers des contes et des réalités mythiques pour des générations ultérieures déracinées. Une évolution contrastée par une véritable fresque-mémoire.
Du haut de ses 104 ans largement consommés le 23 mars dernier, Guemroud Sadia, Nanouchette pour les intimes, observe, incrédule, cette génération de jeunes Kabyles qui s’agrippent désespérément aux flancs du mont du Djurdjura qui l’a vu naître un jour de printemps 1908. Déracinée, l’est-elle cette jeunesse que laisse entrevoir un quotidien morose auquel na Sadia ne comprend plus rien ? Sans cesse écartelés entre vie (in)active, traditions, fêtes et rites, tendances diffusions, les jeunes constituent un puzzle pour notre gardienne de mémoire. Na Sadia raconte puis s’interrompt pour mentionner «ces choses que l’on ne fait ou que l’on ne voit plus de nos jours», ces choses qui ne manquent pas seulement à ceux qui les ont vécues, c’est le retour sur une identité génétique émiettée à travers les générations. Par la vie mais aussi par la médiation de la mémoire, Na Sadia, mère, grand-mère et arrière-grand-mère, a traversé l’avant, la guerre et l’après-guerre sans sourciller. Tant est que les yeux rivés sur le temps, elle nous en donne une explication et un bref résumé de ce qui, pour nous qui évoluons dans notre petite bulle, transcende et estompe notre souvenir.
«Du temps où nous étions pauvres et heureux»
Remontant le temps en laissant entrevoir un sourire difficilement réprimé, na Sadia raconte : «…Nous étions trois frères et sœurs. Nous logions bien sûr avec nos parents, grands-parents, nous avions très peu pour nos enfants, la rente agricole étant notre seule et ingrate source de survie. Une figue séchée, un gland ou un peu de semoule mouillée étaient pour nous des aliments très prisés. Pourtant, nos corps ainsi que nos âmes étaient gavés d’une satisfaction que nous ne reconnaissons pas dans les yeux des jeunes femmes et hommes des temps présents. Nous nous levions très tôt et, avec presque rien au ventre, nous allions labourer les lopins de terre tellement escarpés qu’ils donnent le vertige. Nous travaillions les champs, cueillions et fauchions avec des faucilles délavées. L’ombre ample par endroits, il fallait la chercher souvent sous les rochers lorsque le soleil est au zénith. Et là était notre dure raison de vivre et de survivre. Mais en même temps toutes nos joies découlaient de nos peines et toutes ces peines étaient tournées en dérision et nous nous en amusions beaucoup. L’humour, dans les champs habités par les chants des oiseaux, prenait un sens qu’il n’y a pas dans les maisons collées les unes aux autres. Inénarrables étaient ces moments passés ensemble dans l’intimité des champs et des montagnes qui résonnaient de nos chants et de nos rires.
Une fois remise des rhumatismes contractés durant les neiges de février, elle renouera avec les champs et ses promesses d’agricultrice pour retourner une motte de terre, la dégager de certaines herbes indésirables, ou cueillir les fruits des quelques arbres qui ont résisté à la tempête.
Marquant alors une pause, na Sadia, dans une philosophie forgée par les ans, la misère et les défis, se livre à une véritable analyse et à un constat des temps actuels que seuls ses yeux et ses oreilles sont arrivés à cerner : «Les jeunes d’aujourd’hui ont conquis des parties du monde que nous ne connaissions pas, ils ont eu le goût de la découverte et ils veulent encore découvrir plus. Mais dans leur quête perpétuelle de l’inconnu, ils en viennent à oublier l’essentiel : il faut d’abord se connaître pour connaître ce qui nous entoure.» Na Sadia nous fait remarquer que peu de gens, surtout ceux parmi les moins de quarante ans ont mis aux oubliettes les rites et traditions célébrés par les aïeux. «Il n’y a aucune empreinte de ce que nous avons vécu ou de ce pour lequel beaucoup de nobles gens se sont sacrifiés pour le perpétuer : notre identité qui est aussi notre âme» (un concept retenu comme translation d’un mot kabyle qui a résonné du fond de l’âme de la sage centenaire).
«Les valeurs ont basculé»
«Les valeurs humaines ont vraiment basculé», tonne na Sadia. Oui, elle l’affirme arguments à l’appui : les jeunes d’aujourd’hui sombrent dans l’alcool et la décadence. Avant, il était inconcevable qu’un fils rentre saoul chez lui. Tout simplement parce qu’ils ne buvaient pas. Aujourd’hui, ce sont des pères de famille, tenant à peine debout, que leurs enfants ramassent dans la rue pour les conduire à la maison. Tableau décadent et horrible, se chagrine na Sadia outrée. Evidemment, les enfants ne peuvent que suivre l’exemple du père. Résultat, des buvettes essaiment certains villages. Reconnaissante, la famille a fêté le 23 mars dernier l’anniversaire de na Sadia. Un 104e anniversaire célébré dans la joie et l’allégresse. Cadeaux et gâteaux ont été au rendez-vous pour honorer cette dame radieuse et à l’humour ardent. Tout a été organisé par son fils aîné de… 87 ans ! Mais la fête fut aussi celle de toute la famille et du village. La doyenne du village Agouni-Arous (Aït-Mahmoud) est aussi celle anonyme de sa daïra, Beni-Douala. Les hommages ont plu pour cette dame qui, dans un hymne à la vie, a spectaculairement honoré la région par son exemple, sa sagesse et sa bonhomie. Témoin de plusieurs générations, elle a tout vécu, tout vu et entendu. De sa mémoire infaillible, les souvenirs jaillissent en un torrent impétueux. Et les gens auront tort de ne pas fixer pour la postérité tous ces trésors qui sortent de la bouche de l’héroïne des temps qui passent. La légende vivante des Ath-Douala qu’est Nanouchette ne laisse personne indifférent. Aujourd’hui, elle se dit heureuse d’être parmi ceux qu’elle aime. Ceux qu’elle aime ? Quel parjure ! Na Sadia aime tout le monde et tout le monde l’aime. Son sourire honnête irradie sur tout et sur tous. Bien que ployant sous le poids de l’âge, Nanouchette est habitée par une force intérieure qui interagit sur tout son être. Et des profondeurs de son âme jaillit alors une mystérieuse force au moment où l’on s’y attend le moins. Et sort alors une philosophie propre à na Sadia : vivre longtemps pourquoi pas, mais le plus noblement possible. De sa philosophie elle en fait une réalité. Une longue vie noblement vécue, comme toujours elle l’a souhaité : dans l’amour des siens et de tout autre créature que la terre eut porté.
Vivre longtemps, pourquoi pas, mais le plus noblement possible. De sa philosophie, na Sadia en fait une réalité. Une longue vie noblement vécue, comme toujours elle l’a souhaité : dans l’amour des siens et de tout autre créature que la terre eut portée.
Dans l’amour des valeurs pures et dans le respect intégral du langage du monde et des cieux. Elle entretient depuis plus d’un siècle une relation complice avec la nature. Il y a encore quelques mois, Nanouchette arpentait seule, car elle n’aime pas être aidée, toute la longueur de son village Agouni Arous pour rejoindre les champs. Planter quelques légumes et arracher les mauvaises herbes est son fervent passe-temps. Tombée gravement malade durant les grandes neiges de février dernier, elle a pu survivre, robuste et tenace qu’elle est. Ayant repris quelques forces depuis, elle s’abstient tout de même, ou plutôt on le lui proscrit, de rejoindre son labeur viscéral. «Une question de temps, nous dira-elle, juste le temps que je fasse le plein d’énergie. Avec la nature on s’est donné une promesse : on ne se quittera jamais.» Paroles illustrées par son regard gai et assuré sillonnant les collines voisines. Chaque jour que Dieu fait, elle vaquait à ses occupations de promeneuse curieuse de tout, canne à la main et d’une démarche incertaine mais jamais dissuadée. Malgré son âge très avancé, elle ne tient pas dans une place. Une fois remise des rhumatismes contractés durant le froid exceptionnel de février, elle renouera avec les champs et ses promesses d’agricultrice pour retourner une motte de terre, la dégager de certaines herbes indésirables, ou cueillir les fruits des quelques arbres qui ont résisté à la tempête. Tantôt elle ira rejoindre ces espaces villageois discrets pour échanger et papoter avec les vieilles femmes du village dans ces endroits où les femmes âgées aiment à se rencontrer et ressasser le passé sous le doux soleil du printemps. «Le passé où il faisait bon vivre», comme elle se plaît à le répéter souvent désappointée, «dans un présent où le présent ne dit rien aux gens qui le vivent car ils sont tout le temps pressés, dérangés, se chamaillant entre espoir en un avenir incertain». Les gens ont vraiment perdu la vraie notion de la vie, rumine-t-elle dans une moue. Cependant, na Sadia, malgré les contentieux, aime la vie et elle le dit, parce qu’elle l’a vécue. Même si celle-ci fut souvent amère, elle lui avait offert l’opportunité de la vivre loin de la maladie, et le courage d’en surmonter les durs aléas. «J’ai vécu la guerre comme mes aînés et mes cadets. Au village, nous avions peur nuit et jour. Nous nous battions chacun à sa façon. J’ai survécu et je leur ai survécu. Mais j’avoue que je ne m’en remets toujours pas de ses dures tribulations et de ses horreurs.» Après un long silence, elle nous dira enfin : «J’ai un espoir, celui que les vraies valeurs refassent un jour surface. Un regret : le bon temps et une identité émiettée à travers les générations. Une peur : celle de survivre à ceux que j’aime.» Alors un conseil de matriarche ? Elle esquisse un sourire timide puis lance : «Avoir une issue et un objectif mais ne jamais perdre de vue le moment présent car il est le temps et son sens lui-même. Alors, vivez le présent intensément comme si la vie avait besoin de vous pour se perpétuer.»

Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2012/05/19/article.php?sid=134339&cid=52

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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