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Jules Ferry versus Georges Clemenceau : de la continuité républicaine ?* Par Salah Guemriche

20 mai 2012

Contribution

Voxpopuli

Que n’a-t-on chanté la continuité républicaine, le 8 mai, en voyant Nicolas Sarkozy et François Hollande côte à côte devant la flamme du Soldat inconnu !
Une semaine après, le 15 mai, le nouveau président de la République française délivrait un autre signe symbolique en rendant hommage à la mémoire de Jules Ferry (et de Marie Curie). Pourquoi, donc, et en quoi Jules Ferry constituerait- il un symbole de continuité républicaine ? Parce que le fondateur de l’école «gratuite, obligatoire, laïque», invoqué et revendiqué par la droite comme par la gauche, est celui-là même qui inspira à Nicolas Sarkozy son envolée sur «le drame de l’homme africain (qui) n’est pas assez entré dans l’histoire», et à Glaude Guéant sa profession de foi : celle d’une hiérarchie des civilisations, martelée le 4 février dernier à l’Assemblée nationale, devant un parterre d’étudiants de l’UNI (Union nationale interuniversitaire, proche de la branche «extrême» de l’UMP). Pour être précis, Claude Guéant avait déclaré : «Contrairement aux socialistes, je pense que toutes les civilisations ne se valent pas !» De là à donner raison à ceux pour qui Jules Ferry était loin d’être socialiste, il n’y a qu’un pas, franchissable à souhait, si l’on se réfère au fameux discours prononcé le 28 juillet 1885 à la tribune de la Chambre des députés, attribuant avant l’heure un «rôle positif (à) la colonisation», discours que d’autres, 120 ans plus tard, considéreront comme la première leçon du droit d’ingérence : «Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-àvis des races inférieures (…) qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures.» Tel est le lien instauré, comme par inadvertance, entre l’ancienne présidence de la République et la nouvelle : Jules Ferry, symbole de la continuité républicaine. Quand on sait ce que Charles-André Julien disait de ce discours («le premier manifeste impérialiste qui ait été porté à la Tribune !»), il y a en effet de quoi s’émouvoir devant cet hommage que le deuxième président socialiste de la Ve République a, le jour même de son investiture, rendu à Jules Ferry. Evidemment, ce que l’école de la République doit à l’homme reste un inestimable acquis historique, mais je n’arrive pas à me défaire de cette référence : Ferry me fait penser à Voltaire, sempiternellement encensé pour sa «tolérance» par les démocrates de tout poil, faisant ainsi l’impasse sur sa passion antijudaïque qui l’amène à avouer que, même pour taper sur les Juifs, c’est «à regret (qu’il) parle des Juifs»… L’autre hommage, à Marie Curie, s’explique plus aisément : symbole de l’«immigration positive », la Nobel de physique (1903) puis de chimie (1911) est l’une des deux seules femmes, nous rappelle l’historien de l’éducation, Claude Lelièvre, figurant sur la «liste des 22 personnages considérés comme» constitutifs d’une culture et d’une conscience nationales, «cités dans les programmes de 1995 pour l’école élémentaire», liste élaborée par le ministre de l’Education nationale de l’époque, un certain François Bayrou. La deuxième femme n’est autre que… Jeanne d’Arc. Autrement dit une figure de légende, un personnage formaté du roman national pour (é)lecteurs en mal d’identité. Mais pourquoi Jules Ferry ? Et pourquoi pas, malgré tout, Georges Clemenceau, lui qui, deux jours après le fameux discours du premier théoricien du droit d’ingérence à l’Assemblée nationale, donnera cette réplique cinglante, à la même tribune : «Voilà, en propres termes, la thèse de M. Ferry, et l’on voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation. Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure !…» C’est ce qu’aurait dû faire exactement Claude Guéant, le 4 février 2012 : «regarder à deux fois avant de (se) retourner» vers son auditoire de la même Assemblée nationale, et de décréter que «toutes les civilisations ne se valent pas»… Jules Ferry versus Georges Clemenceau. Les mots du premier figurèrent longtemps dans les manuels scolaires ; les mots du second, eux, furent jugés par les historiens institutionnels nuls et non avenus. Pourtant, celui qui les prononça fut président du Conseil, et même, 105 ans avant Claude Guéant, ministre de l’Intérieur. On le surnommait le tombeur de ministères, celui notamment de Jules Ferry, mais pour l’histoire, il restera le Tigre. Et si la «mémoire ouvrière » a retenu de lui la répression féroce d’une grève de mineurs dans le Pas-de-Calais, on a tendance à oublier qu’il fut aussi un des plus sûrs défenseurs de Dreyfus et un farouche adversaire de la censure. Quant à la violence et aux crimes, dénoncés par Clemenceau et que la loi du 23 février 2005 tentera, mais en vain, de faire passer en pertes et profits sur le compte des «bienfaits de la colonisation», voici le conseil délivré le même jour par le Tigre à l’adresse des députés partisans de Jules Ferry : «Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé… ! Voilà l’histoire de votre civilisation ! (…) Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l’Homme ! Je ne comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes ici à nous lever d’un seul bond pour protester violemment contre vos paroles…» 127 ans après, d’autres citoyens, ayant voté pour François Hollande, n’auront pas compris non plus que le 15 mai 2012 soit honorée la mémoire de celui qui aura inspiré le retour en grâce de la thèse de l’inégalité des civilisations. Inégalité qu’un autre Ferry, piètre coïncidence patronymique, confirmera du haut de sa chaire virtuelle, se disant, bravache, «prêt à parier qu’en leur for intérieur, nos éléphants du PS pensent exactement la même chose !» ( Le Figaro, 8-2- 12). Avant le jour de l’investiture, il restait à espérer qu’au moment de prononcer l’éloge de Jules Ferry, le président de la République française, François Hollande, aura une pensée, voire un mot, pour le «tombeur de ministères». Cela fut le cas : après avoir évoqué Clemenceau et sa furieuse opposition au volontarisme colonial de Jules Ferry, le chef de l’Etat a rassuré son monde en qualifiant ce volontarisme de «faute morale et politique». Dont acte.
S. G.
Salah Guemriche est l’auteur de Alger la Blanche, biographies d’une ville(Perrin), Dictionnaire des mots français d’origine arabe, (Points-Seuil), 2012
· Texte paru dans Le Monde Idéesdu 17.05.2012

     Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2012/05/20/article.php?sid=134379&cid=49

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À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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