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Sidi Afif de Terny par Omar Dib

7 juillet 2012

Non classé

Lorsque des amis nous avaient demandé de parler de Afif Din de Terny, nous avions décidé de partir sur les traces de ce savant.

Nous ne savions pas qu’il nous fallait entamer une compilation vaste et passionnante, destinée à consulter le plus grand nombre de textes, les réunir pour finir par les organiser de manière à offrir au lecteur un tout cohérent qui pourrait éveiller son intérêt. Pour découvrir et comprendre ce personnage fascinant, ensemble, remontons le cours de l’histoire : 

Au début du XIIIème siècle, on assista à une recrudescence du mouvement des intellectuels andalous et maghrébins vers l’Orient. Au facteur traditionnel – le pèlerinage – venaient se greffer les conséquences de la reconquista aggravées par la défaite des troupes almohades en 1212 (à la suite des revers subis à la bataille de Las Navas de Tolosa).

A vrai dire, ils furent nombreux ceux qui, ne voulant plus retourner vers leur patrie d’origine, se fixèrent pour la plupart en Egypte plus précisément à Alexandrie «où tous les moyens étaient mis en oeuvre afin de faciliter leur accueil et leur installation». En réalité, «ce furent les écoles et les couvents fondés par les gens d’études et de piété» qui attirèrent les migrants venus des contrées les plus lointaines. Encouragés et protégés, un certain nombre d’entre eux, hommes de lettres et de science, vont s’illustrer dans différentes disciplines. Cependant, leur présence fut assurément plus perceptible dans les milieux soufis. A titre indicatif, rappelons que sur les 155 chaykh mentionnés dans l’ouvrage consacré à cette question par Safi al-Din, 33 sont Maghrébins et 27 Andalous, disciples d’Abû Madyan, d’Abû Yâza, d’Abû Saydabûn, d’Abû el Hassan Ech Chadhily, entre autres, lesquels contribueront largement à l’essor du soufisme oriental !

Qui est Afif Din Tilimsâni ?

Issu d’une famille d’auguste lignée, les grandes maisons des Béni-Ournid, protecteurs de Tlemcen, – lesquels furent, avec leurs cousins les Béni-Snouss, les Béni-Ouacine, les Koumia, ainsi que leurs alliés les Oulhaça, des fondateurs d’empires, il est né en 1213 dans les environs immédiats de l’antique cité médiévale au soir de la dynastie almohade.

A cette époque déjà, les mosquées pr incipales de Tlemcen, notamment celle d’Agadir comme celle de Djamaâ el Kebir, étaient des centres de rayonnement scientifique et culturel réputés à travers le Maghreb musulman. Ses études primaires traditionnelles sitôt achevées, le jeune Afif dut suivre les cours des maîtres qui enseignaient dans ces deux prestigieuses institutions.

A cette occasion, il aurait, sans nulle doute, tiré avantage des leçons dispensées par les disciples du grand imam Ibn el Maraâ, qui professa durant deux ans la théologie scolastique à la Grande Mosquée. Toujours est-il que l’adolescence à peine entamée, cet esprit précoce décida d’entreprendre une fabuleuse siyahâ ! Celle-ci, sorte d’épreuve sans cesse renouvelée, consistait pour le soufi, autant en celui de découvrir qu’en celui de connaître : c’étaient de longues «pérégrinations pour parcourir la terre afin de méditer sur le spectacle des vestiges des siècles et des nations passés» (Ibn Arabi, Futuhat II, p.35 ). Ces voyages «avaient également pour but de rencontrer les Aouliya de son époque, de profiter de leur baraka et de leur science, de connaître les différentes catégories d’hommes spirituels qu’il rencontrera…».

Ce fut tout naturellement qu’on trouva le jeune Afif en Egypte, où il fréquenta les mosquées et les médersas, cherchant la compagnie de professeurs et d’enseignants en mesure de satisfaire sa soif de connaissance et de savoir. A l’évidence, son périple à travers l’Orient l’amena à visiter plusieurs pays, se fixant pour quelque temps dans les villes où il pouvait trouver grand profit dans les cours de ses maîtres, «d’affermir sa personnalité en trempant son âme dans les épreuves !».

Il se dirigea ensuite vers le nord pour finir de rejoindre la Syrie, qu’il ne tardera pas du reste à quitter. En effet, ce sera en Anatolie, plus exactement à Konya, où il séjournera le plus longtemps puisque, nous dit-on, il y effectuera plus de quarante kheloua – ou retraites mystiques prescrites par l’Envoyé de Dieu !

Durant cette période de sa vie, Afif Din accomplira, comme il convient, le devoir du mourid : il «ornera son être extérieur des connaissances et de la vertu» tandis que « son être intérieur approchera les secrets de la réalité et la modalité pour suivre la Voie» grâce à la «guidance et à la bonne direction» des chaykh !..

D’après les indications que nous avons relevées, Tilimsâni avait un goût prononcé pour les voyages : il se déplaçait sans cesse de Konya à Malatya, en Anatolie, de Syrie en Irak ou en Egypte… De la sorte, il se forgea de solides relations non seulement avec les milieux soufis, dont il recevait l’héritage spirituel, mais également les udabâ avec lesquels il pouvait partager certaines affinités pour sa propre érudition littéraire. Rien de surprenant à cela puisque, d’une part, il venait d’un pays paradisiaque prédestiné à la beauté (les Romains l’avaient appelé Pomaria, puis les Almoravides en firent le boulevard de leur empire) et d’autre part, nombre de soufis de l’Occident musulman s’adonnaient à l’adab, tel Abû Madian dont l’oeuvre poétique retrouve, avec chaque génération, une nouvelle jeunesse ! Et dans ce domaine Afif Din excellera ; au demeurant, la plupart de ses biographes louent la valeur de sa poésie mystique jusqu’à ses adversaires qui lui reconnaissent ses immenses talents poétiques !

En Anatolie, à Konya, Afif se liera d’amitié avec un jeune homme de son âge, Sadr al Din Qûnawi, dont la noble affection et le long compagnonnage auront des conséquences décisives sur ses orientations et son développement. Manifestement, il furent très proches jusqu’à vouer l’un à l’autre une estime indestructible ; nous y reviendrons par la suite, pour l’heure, nous essayerons de voir comment ces deux jeunes gens s’étaient trouvés au coeur d’événements que l’histoire ne réserve qu’à des êtres d’exception !

Cela étant, revenons quelque temps en arrière afin d’apprécier les lois immuables de la vie et leur corollaire sur le devenir des personnes : en 1204, à la Mecque, une solide amitié prit naissance entre Majd al Din Ishâq al Rûmi l’Iranien, représentant d’une famille aristocratique, et l’Andalou Muhyeddin Ibn Arabi chaykh al akbar ! Ce lien revêtait une importance singulière dans la mesure où il semblait régler d’avance la destiné – c’est-à-dire la suite et l’enchevêtrement d’événements importants dans l’existence de deux êtres : Qûnawi, le fils de Majd al Din et Tilimsâni, poète mystique et modèle de dévot dans la hiérarchie initiatique du Tasawwuf !

Madj al Din fut, avant tout, un homme d’une grande piété, avant d’être un haut dignitaire du royaume Seljukide d’Anatolie (partie orientale de la Turquie). Bien évidemment, sur l’invitation de son ami, chaykh al akbar séjournera à Malatya et à Konya entre 615 et 618 H.

«Après la mort de Majd al Din nous savons qu’Ibn Arabi épousera sa veuve et deviendra ainsi le père adoptif du jeune Sadr al Din Qûnawi (né en 1211), qu’il couvrit de sa bienveillance et de son affection jusqu’à en faire, le moment venu, son disciple de prédilection». En plus de l’attention que lui accordait chaykh al akbar, ainsi que la formation qu’il reçut dans le contexte religieux et historique de l’époque, Qûnawi fut également lié – sur recommandation de son maître et tuteur – à Awhad al Din Kirmani (mort en 1238) ainsi qu’à Djalal al Din Rûmi (mort en 1273) dont il subira l’influence.

Il est intéressant de noter que la plupart des spécialistes du soufisme s’accordent à dire que Qûnawi fut non seulement un théoricien et un interprète de la doctrine akbarienne mais également un maître spirituel, un «héritier akbarien» qui « occupera la place principale de transmetteur de la doctrine du chaykh al akbar ». Ecrivain prolifique, il sera l’auteur de vingt-cinq ouvrages «et son oeuvre marquera d’une empreinte indélébile tout le développement ultérieur de l’école d’Ibn Arabi» !

Son compagnon et disciple Afif Tilimsâni alors qu’il était âgé de vingt-quatre ans, allait vivre, en 1237, un événement d’importance capitale «dans la progression de son accomplissement spirituel». En effet, il fut invité à se joindre à Qûnawi afin d’assister à une audience des Futûhâts d’Ibn Arabi (sama’ N°12 des Futûhâts) en présence des grands noms du Tasawwuf à Damas dans la demeure du Chaykh al Akbar (Dans cette même maison, six siècles plus tard Mahieddin El Djazaïri, l’Emir Abdelkader habitera ; il y consacra une partie de son oeuvre à Ibn Arabi son maître spirituel).

Par ailleurs, si l’on s’appuyait sur les témoignages de ses contemporains, on saisit aisément pourquoi Afif Din Tilimsâni jouissait d’une certaine considération dans les milieux soufis. «Doué d’une grande intelligence il faisait preuve de clairvoyance et de lucidité». Sa pénétration d’esprit lui permettait de « voir l’essentiel, de saisir profondément, de ne pas s’arrêter à la surface, à l’apparence des choses». De surcroît, son adhésion à la Voie «ajouta à sa faculté de concevoir ce qui semblait obscur et caché, de connaître la vérité en dépit des obstacles et quelques précautions qu’on ait prévu pour la soustraire aux regards… Il possédait au plus haut point la capacité d’examiner de réfléchir et de comparer, rien ne pouvait échapper à son subtil entendement, de sorte que ses brillantes qualités plaisaient plus qu’elles n’étonnaient !».

Aussi, rien de surprenant qu’il finisse d’occuper une place prépondérante parmi l’élite intellectuelle arabe. De Sadr al Din Qûnawi, dont il devint l’ami et le disciple il était un compagnon inséparable avec lequel il partageait son temps, surtout depuis la mort d’Ibn Arabi en 1240. A travers plusieurs pays qu’ils visitèrent ensemble, Tilimsâni nouera des relations ou forgera des amitiés avec les grands chaykh du Tasawwuf. Ce fut ainsi, qu’au milieu du XIIIème siècle, il allait faire une rencontre décisive à la suite de laquelle «il s’engagea dans un choix catégorique résultant d’une détermination réfléchie et ferme !».

«Lorsque chaykh Qûnawi accompagné de son disciple Tilimsâni arrivèrent en mission (rasûlan) en Egypte, ils rencontrèrent Ibn Sab’in qui venait du Maghreb.

On demanda par la suite à Ibn Sab’in:

- Comment as-tu trouvé Qûnawi ?

- Il est d’entre les hommes de réalisation spirituelle (min al muhaqqiqîn) mais il y a avec lui un jeune homme plus sagace que lui !».

Cette entrevue eut lieu en 1251, date à laquelle Ibn Sab’in entra en Egypte ; il partira ensuite définitivement pour la Mecque en 1254. Il y aura bien entendu d’autres rencontres entre Afif Din et Ibn Sab’in, soit durant le séjour de ce dernier au Caire, soit à la Mecque puisque Tilimsâni deviendra le disciple puis le gendre d’Ibn Sab’in.

Ouvrons ici une parenthèse ; le soufisme en Occident musulman – Maghreb et Andalousie – s’est développé à partir de trois courants :

- Le premier, certainement le plus ancien, fut inspiré par trois chaykh remarquables, Ibn Baradja Abû Al Hakam Abd Al Salam, enseignait à Séville ; il fut accusé par les clercs Almoravides de prétendre à l’imama ; emmené en captivité à Marrakech, il mourra assassiné en 1141.

Son ami Ibn El Arif convoqué également par le sultan Ali Ben Youcef Ben Tachfin sortit indemne de l’entrevue avec les Fouqaha du prince, mais trouva mystérieusement la mort quelques jours plus tard.-

Ensuite, un autre soufi Ibn El Kissi était assassiné en 1151.

De ces maîtres que nous venons de citer ce fut incontestablement Ibn El Arif qui influença le jeune Ibn Arabi, grâce à son disciple Abdellah el Kalafat, de Malaga, que fréquenta Chaykh al Akbar entre 1193 et 1198.

- Le second, inspiré par Abû Yaza’ – mort en 1177 – puis par Ibn Hirzehem – mort en 1165 – ensuite par leur brillant disciple Abû Madyan – mort en 1197 – et finalement illustré par Ibn Arabi – mort en 124O -

- Le troisième courant, plus marginal en apparence, est représenté par Bou Abdellah Echoudhy el Achebily (Sidi Haloui), mort assassiné à Tlemcen au début du XIIIème siècle.

-Intéressons-nous à ce dernier courant : Sidi Haloui fut un savant hors du commun qui compte parmi les saints les plus vénérés du Maghreb. Il eut pour disciple l’Imam Abû Ishâq Ibrahim Ben Dahâne El Aoussi, plus connu sous le nom d’Ibn El Maraâ. Celui-ci, illustre dévot, après avoir longtemps voyagé se rendit à Fès où il suivit les leçons d’Abû Hacen Ben Djoubeïr et surtout du fameux chaykh Ibn Hirzehem. Venu à Tlemcen Ibn El Maraâ rencontra Sidi Haloui qui était, dira-t-il à son propos : «Le coryphée des contemplatifs, la couronne des réels amis de Dieu, le prince des hommes vertueux et l’un des plus grands dévots mystiques».

-Il allait vivre aux côtés de son maître pendant deux ans, durant lesquels il recevra toute la science qu’il enseignera par la suite ; du reste, il aimait souvent répéter à ses disciples : «Oui, toutes les choses que vous m’entendez dire quand je traite une question quelconque sont le fruit de mon assiduité auprès du chaykh (Haloui)».

Il professa à Murcie, ainsi qu’à Fès et à Tlemcen où il donna des cours à la Grande Mosquée sur la théologie scolastique. Ibn El Maraâ forma un grand nombre de professeurs lesquels, à leur tour, se chargeront de transmettre l’héritage de Sidi Haloui aux générations suivantes.

- La continuité de ce troisième courant du Tasawwuf allait être brillamment assurée par Ibn Sab’in et ses disciples notamment Afif Din Tilimsâni.

- Manifestement, les spécialistes du Tasawwuf estiment qu’Ibn Sab’in est le maître le plus illustre de l’école dite de «l’unité absolue (al wahda el mutlaqâ)» un maillon important entre le soufisme de l’Occident musulman et celui du Moyen-Orient. Fermons notre parenthèse !

- Abû Mohammed Abdellah Ben Ibrahim dit Ibn Sab’in est né en 1217 à Murcie. Ses ancêtres, les Banû Sab’in, étaient d’origine maghrébine de vieille souche. Il étudia la langue et la littérature arabes en Andalousie avant de se rendre à Sebta (Cueta) où il finit d’entrer dans la Voie ! Ses audiences, ses écrits comme les cours qu’il dispensa montrèrent une sagesse dont le sens net et précis laissèrent une forte impression sur ses auditoires.

- Sur la route qui le menait du Maghrib vers l’Orient, il s’arrêta à Bougie où il fit de nombreux adeptes grâce à l’étendue de son savoir et l’immensité de sa culture. Par l’élégance de son discours, la distinction de son style, partout où il vécut, les gens s’appliquaient à suivre sa conduite exemplaire et à respecter scrupuleusement ses recommandations dans la vie. Versé dans les sciences rationnelles, il eut pour maîtres les disciples de l’Imam Abû Ishâq Ben Dahâne el Aoussi (Ibn el Maraâ) auquel il demeura fidèle ! Il visita les pays d’Islam pour habiter, à partir de 1251, quelque temps au Caire, puis finit par se fixer définitivement à la Mecque dès 1254. Il accomplira plusieurs fois le Hajj. Sa notoriété ne cessa de s’étendre. Le nombre de ses prosélytes devint très vite considérable.

- L’école d’Ibn Sab’in était une réalité en même titre que celle de Chaykh al Akbar Ibn Arabi. Son importance fut telle que l’Emir de la Mecque compta parmi ceux qui adoptèrent ses idées et adhérèrent à sa doctrine !

- Au nombre des ouvrages qu’il écrivit nous retenons les titres suivants : Dardj – Safar – El Abûba al Yacubiya – El Qad – Al Ihata – El Feth al Mûchtaraq – ainsi que des correspondances ou épîtres sur différents thèmes et, bien évidemment, de nombreux poèmes. Les populations du Maghreb ont la réputation d’être diligents et prompts dans leur attachement au triomphe de la vérité, c’est-à-dire à la religion (selon un hadith du Prophète) ! Ibn Sab’in fut protégé de Dieu depuis sa plus jeune enfance ; à preuve, il publia son premier livre «Bud’ al ‘Arif» à l’âge de quinze ans ! Son audience parvint partout en terre d’Islam.

- C’était un être d’une grande rectitude morale, exemplaire dans la droiture et patient devant l’adversité. Ce champion de la foi défiait l’ordre établi quand celui-ci s’écartait de la loi divine. Homme de partage et d’amour, il ne connaissait ni animosité ni ressentiment contre ceux qui cherchaient à lui nuire et encore moins de la haine envers ceux qui lui voulaient du mal jusqu’à l’accabler de tous les maux !

- Il est mort à la Mecque en 127I, âgé nous dit-on de 54 ans ; il était au service des pauvres, des gens de Dieu ; généreux, il possédait de l’élévation et de la noblesse dans ses pensées. Ainsi, riche de l’héritage mohammadien qu’il reçut par la grâce de Dieu, il rejoignit la demeure éternelle le Jeudi 9 Choual de l’an 669 H. A son gendre, il laissa son savoir et ses qualités !

- Après la mort de son maître et beau-père, Ibn Sab’in, le chaykh Afif Din Tilimsâni finit de s’installer définitivement à Damas où il résidait déjà depuis 1262. (Précisons qu’Afif rendit souvent visite à son maître dans la Ville bénie. Vraisemblablement, il ne devint son gendre que vers 1257).

- Assurément, ce qui fut admirable chez les soufis c’était ce refus d’approcher de près comme de loin les hommes du pouvoir ; et Tilimsâni ne contrevint jamais à cette règle. Cependant, il continuera de fréquenter les medersas proches du Tasawwuf, à participer parfois aux samaâ, ces assemblées réservées à la lecture de poèmes mystiques ou au dikr !

- A la suite de la disparition de Qûnawi, en 1274, Afif Din se consacra exclusivement à diffuser la doctrine de l’école des Ittihâdiyyûn par la publication de ses ouvrages philosophiques, ses pièces poétiques mystiques qui assurèrent sa célébrité, et par son prestige auprès des chaykh du soufisme ; il entretenait d’étroites et bonnes relations avec les personnalités éminentes du Tasawwuf ainsi qu’avec les fuqahâ les plus réputés de Syrie qui lui témoignaient bienveillance et respect.

-A vrai dire, la mort d’Ibn Arabi, puis d’Ibn Sab’in suivie de celle de Qûnawi firent qu’Afif Din Tilimsâni se trouva dans la situation de celui qui bénéficiait d’un legs spirituel de toute évidence lourd à assumer ! Ce fut pour cela qu’il sera – même après sa mort – la cible privilégiée des fuqahâ et des polémistes obstinés qui persistaient à contredire, contre toute raison, par esprit d’opposition l’univers des soufis !

-Qui ne connaissait pas l’intransigeante aversion que «ces chasseurs de sorcières» avaient eue à l’égard d’Ibn Arabi, et les mots très durs que certains d’entre eux réservèrent à Afif Din Tilimsâni – notamment Taqi Eddin Abû el Abbès Ibn Taymiyya (né en 1263 mort en 1328 à Damas) ; quelques-uns parmi ceux-là, perdant toute retenue allèrent jusqu’à écrire que : «Afif Din restera de tous les Ittihadiyyûn le plus honni et le plus excessif dans son impiété !». Ce jugement passionné que portèrent Ibn Taymiyya et les fuqahâ du Moyen-Orient sur les soufis de l’Occident musulman en général, résultait de tensions et de malentendus – plus, nous semble-t-il, – que d’une absence de rigueur et d’honnêteté intellectuelles ! Malheureusement, à lire ces poncifs des idées raides et immuables, nous retenons l’impression qu’ils furent – tout compte fait – «des apprentis inquisiteurs rêvant sans doute d’allumer, en place publique, des bûchers pour les chaykh soufis et des autodafés pour leurs ouvrages !».

-Au demeurant, les hommes de culture et de savoir du Maghreb ne manquèrent pas l’occasion de juger Ibn Taymiyya, chaykh Qûsi et Izz al Din, entre autres, à leur juste valeur. A cet effet, reproduisons, à titre d’illustration, quelques témoignages significatifs :

– Mohammed Ben Ibrahim Ben Ahmed el Abdery, plus connu sous le nom d’El Abouly, est né le 11 avril 1282 à Tlemcen – mort le 5 janvier 1352 à Fès. Il avait suivi les leçons d’Abû l’Hacène Tenessy et de Abû Mûsa Ibn el Imam, il fut le maître d’Ibn Khaldoun et de Maqqary. C’était un imam incomparable ; voyageur infatigable, il visita l’Egypte, la Syrie, le Hidjaz et l’Irak «puis retourna dans sa ville natale ou des étudiants de tous les pays vinrent suivre son enseignement»…

-Un jour qu’un savant de ses amis avait dit au maître avoir entendu à Damas Ibn Taymiyya déclamer des vers de sa composition, El Abouly, qui tenait à la main une baguette, s’écria :

– Par Dieu, si j’avais connu cet Ibn Taymiyya je l’aurais frappé avec cette verge ! Et joignant le geste à la parole il leva et abaissa sa baguette !».

-Par ailleurs, Maqqary rapporte que lorsque les deux fils de l’Imam partirent en Orient en 1230, ils eurent de nombreuses rencontres avec les savants de ces contrées : – «Ils entendirent Hidjazi expliquer el Boukhary». Et Maqqary d’ajouter : «J’ai moi-même écouté expliquer cet auteur par nos deux légistes… du reste, ils discutèrent à cette occasion avec Taqi Eddin Ibn Taymiyya et finirent par triompher de lui ; ce fut là l’une des causes de l’infortune de celui-ci ; il avait des opinions détestables !».

-De son côté, le voyageur Ibn Batouta, 1304 – 1377, racontait «qu’Ibn Taymiyya discutait sur les différentes sciences mais qu’il avait, dans son cerveau, quelque chose de dérangée !».

-Vers la fin de sa vie, Afif Din Tilimsâni fut entouré de respect et d’admiration. Son audience dans le milieu des Ittihadiyyûn était remarquable ; elle atteignit une grande réputation. Ses relations avec toutes les tendances du soufisme, notamment avec les Akbariens, furent excellentes. Ajoutés à cela, ses vertus, «son respect pour tout ce qui était respectable aux yeux d’Allah, l’extrême pureté de sa conscience ainsi que le soin qu’il prenait d’éviter tout ce qui peut offenser Dieu» augmentèrent sa gloire.

-En un mot, sa renommée fut brillante et méritée pour ses talents également et surtout pour ses écrits à la fois religieux, littéraires et poétiques. Il laissa un ensemble d’ouvrages autrement remarquables : un commentaire sur Manâzil al-Dâ’irîn du chaykh al Harawi, ainsi qu’un imposant commentaire philosophique du Livre des stations (Charh Mawaqîf al Niffarî), récemment édité en Iran (Editions Mazûqi – Markaz Mahrûsa, 1997) – Le chaykh Mohammed Ibn Abû el Djebbar al Niffarî – Xème siècle – a marqué de son influence doctrinale Ibn Arbi et son école.

-Toutefois, Afif Din donna toute la mesure de son génie à travers sa poésie mystique. Son Diwan existerait en manuscrit dans plusieurs bibliothèques notamment à Berlin, au British Museum et à l’Escurial.

- Au reste, il suffirait de consulter le fameux Unwân d’Ibn Saïd el Maghribi (Commencé par un ancêtre de l’auteur en 1135, cet ouvrage, achevé 115 ans plus tard, fut écrit par cinq générations successives d’hommes de lettres) afin de mesurer la réputation de Afif Din Tilimsâni dans les milieux littéraires et la place qu’il continue de tenir depuis des siècles dans le gotha des poètes de langue arabe ! A titre d’illustration, voici de lui ces vers célèbres :

-«- Ils partirent ! Hélas ! Que la vallée semble déserte depuis leur départ ! Que les rameaux, que les collines surtout sont tristes !» (Basit).

-De lui encore (khafif) :

-«- Parle-moi à nouveau de ma bien-aimée. A t’écouter, ma folle passion s’exalte au souvenir de ces perles éparpillées.

-Puis décris-moi cette mèche folle et longue, aussi noire que la nuit de l’amant abandonné !».

-(Unwân, d’Ibn Saïd el Maghribi, 1214-1286, – Texte arabe et traduction par Abdelkader Mahdad-Carbonnel, Alger, 1949).

-Il ne faudrait pas s’étonner de l’utilisation de certaines expressions habituellement réservées à glorifier – dans la poésie profane – l’amour et le vin par exemple ; ces termes, dans la poésie mystique, deviennent des formulations allusives de vin mystique et d’amour transmutés en prières».

-A l’instar de tous les grands poètes mystiques, tels Abû Madyan ou Abû Yâzid el Fizâzi de Tlemcen – ami et compagnon d’Ibn Arabi – Afif Din Tilimsâni «s’efforcera de placer la perfection dans une sorte de contemplation et d’extase qui élève l’homme, dès cette existence, à une union mystique avec Dieu».

-Pour les maîtres du Tasawwuf, «la poésie en tant qu’instrument adéquat pour transmettre certaines vérités essentielles constitue, à n’en point douter, un excellent outil pédagogique !».

-Sidi Afif avait pratiquement vécu le XIIIème siècle dans son intégralité ; il garda de sa jeunesse le souvenir des années consacrées aux études auprès des maîtres célèbres à Djamaâ el Kebir de la grande métropole du Maghreb el Awsat. Ensuite, – parce que la recherche du savoir et le devoir religieux l’imposèrent à son esprit et à sa conscience il entama sa formidable siyahâ qui le conduira au Moyen-Orient. Il participa, dès lors, aux côtés des grands du Tasawwuf comme Ibn Arabi, Qûnawi ainsi qu’Ibn Sab’in à ce que les historiens ont appelé l’époque de Chaykh al Akbar ou le début d’une ère nouvelle, laquelle «voit apparaître les formulations théoriques et les institutions qui orienteront tous les développements ultérieurs de la mystique islamique jusqu’à nos jours».

-Ce fut, indubitablement, une période charnière au plan de l’histoire politique de la communauté des croyants tant en Occident qu’en Orient musulmans. (Nous reproduisons, en annexe, un tableau des événements importants de ce siècle).

-Toutefois, cette époque restera également – et ce ne fut pas un hasard – celle où s’effectua pour le soufisme «le passage de l’implicite à l’explicite en matière doctrinale et, sociologiquement, une mutation qui le conduira de l’informel au formel, de la fluidité à l’organisation».

-De là, les Turûq (ou confréries) vont naître pour finir par se développer «en codifiant, en règles et en méthodes, les pratiques dont seront héritières, par exemple, la poésie mystique et les oraisons» lesquelles resteront, à vrai dire, «l’expression de la dévotion communautaire au Prophète, que le salut soit sur Lui !».

-Oui, Afif Din Tilimsâni Bensliman Benali, le berbère de Terny oû il est né en 1213, poète mystique, le moniste, un des chefs de file du Tasawwuf tendance Ittihadiyyûn, compte parmi les représentants les plus éminents du monde littéraire arabe. Il est mort en 1291.

-Le mausolée de Sidi Afif :

- La route reliant Terny à Mefrouch longe de temps à autre Oued Nachef ; le chemin, bien entretenu, bifurque à main droite pour finir par déboucher sur un vaste parking. Le voyageur qui arrive à Sidi Afif «eut aperçu de loin le mausolée du saint homme pointant les faîtages de ses toits, couverts de vieilles tuiles, sur le ciel au milieu des arbres, l’eut jugé une mosquée austère mais, en approchant, son avis se fut modifié : les lieux accueillants et tranquilles, respirent la quiétude et la sérénité simple des jours et des saisons ! ».

-Une source cristalline, vive et gaie, agrémente ce paysage rustique de fraîcheur bucolique ; la séguia traverse une cour plantée d’arbres au bout de laquelle une porte basse donne sur une pièce couverte de moquettes et de tapis. Ensuite, un étroit couloir s’ouvre sur un espace de prières et de recueillement. A notre gauche au milieu d’un réduit funéraire, aux murs aveugles, trône un cénotaphe recouvert d’un dais en velours vert, orné d’inscriptions religieuses brodées en fils d’or et d’argent !

-Lorsque le visiteur, accomplissant sa Ziara rituelle, passe un instant dans ces endroits privilégiés, il y découvre une nature pure et spontanée ; tout lui apparaît épanoui et inondé de clarté ! Et comme un bonheur nouveau finit d’envahir son coeur et son âme.

-De toute évidence, dans ce paisible mausolée édifié il y a des lustres par les gens du pays à la mémoire de l’un des leurs, l’histoire a donné rendez-vous à des événements extraordinaires qui traduisent la grâce qu’Allah a octroyé au Saint Ouali essalih qui réunissait toutes les qualités, Sidi Afif Din Tilimsâni, homme de savoir et de science sur lequel s’est étendue la Karama divine.

Annexe :

- Le début du XIIIème siècle annonce, en Occident musulman, l’effritement puis la fin de l’empire des Almohades édifié par «le brillant flambeau», le Mehdi Abdelmoumène Benali, le berbère de Tadjera.

- 1229 : Les Hafsides rejettent l’obéissance aux Almohades et deviennent maîtres de l’Ifriqîya

(l’actuelle Tunisie).

- 1235 : Fondation de l’empire Zianide ayant Tlemcen pour capitale.

- 1269 : Les Mérinides éliminent les Almohades de Marrakech.

Au Moyen-Orient, la prise de Baghdad par les Mongols et l’effondrement du califat abbasside symbolisent l’aspect le plus dramatique de ce pan de l’histoire :

- 1243 : Les Mongols défont les Seljukides de Rûm et établissent leur domination en Anatolie.

- 1244 : Les Turcs libèrent Jérusalem : la 7° croisade tente sans succès de la reprendre.

- 1248-50 : Les croisés de Louis IX s’emparent de Damiette ; leur roi fait prisonnier à Mansourah est libéré contre la restitution de Damiette.

- 1250 : Les Mameluks (esclaves) renversent la dynastie Ayyubide et s’emparent du pouvoir en Egypte.

- 1256-65 : Conquête de l’Iran par les Mongols.

- 1261 : Rétablissement de l’empire Byzantin à Constantinople.

- 1290 : Formation d’un royaume indépendant à l’ouest de l’Asie mineure par Osman 1er fondateur de la dynastie Ottomane.

- 1291 : Prise de St Jean d’Acre par les Mameluks. Fin de la présence des croisés européens en Palestine.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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