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Arezki Metref, journaliste, écrivain et poète “L’indépendance ? Quelque chose de magique !” Par : Hafida Ameyar

14 juillet 2012

Arezki Metref

 

Arezki Metref, journaliste, écrivain et poète   “L'indépendance ? Quelque chose de magique !”  Par : Hafida Ameyar dans Arezki Metref 11_200_150

J’avais dix ans, en juillet 1962. J’habitais dans la banlieue d’Alger, entre El-Harrach et Hussein Dey. Ma famille était arrivée en plein milieu de la guerre, dans cette cité construite en 1958, qui répondait au nom sylvestre de cité des Eucalyptus. J’ai donc grandi entre barbelés et chevaux de frises. C’est dans le huis clos de ce quartier où les seuls “Européens”  étaient les paras et certains  instituteurs, les habitants étant exclusivement “indigènes”, que j’allais vivre les derniers soubresauts de la colonisation.
À dix ans, on ne comprend pas tout, mais on n’ignore pas tout non plus. Tout le monde ne pouvait pas être le petit Omar, mort avec Ali la Pointe, dans ce réduit de la Casbah, durant la bataille d’Alger. Héroïsme précoce.
Pour ma part, la situation coloniale, je l’avais intégrée. À l’instar de mes petits camarades, il suffisait de constater qu’à l’école, le rez-de-chaussée était occupé par des militaires français, qui patrouillaient dans le quartier et, à l’occasion, réprimaient méchamment les manifestations, pour saisir le rapport de domination.
Non, à l’évidence, ils n’étaient pas en villégiature!  Et puis, que dire du couvre-feu, de l’irruption des militaires, la nuit, dans les appartements pour vérifier s’il n’y avait pas de “fellaghas” (sinistre mot qui écorchait nos jeunes oreilles nationalistes) tapis dans le pullulement et la promiscuité qui nous servait d’habitat ? Sans compter cette conscience des enjeux instillés par quasi- capillarité par nos parents dont les propos, comme les attitudes, traduisaient une résistance au colonialisme. Tout cela était de l’ordre de l’intuitif et prouvait que, chez nous, nous n’étions pas maîtres.
Les maîtres étaient indiscutablement les Français. Ils l’étaient dans notre périmètre de vie. Le maître à l’école était un Français. Les soldats étaient des Français.
Les gendarmes étaient  encore et toujours des Français. Et puis, on voyait bien qu’il y avait la guerre, les morts, les disparitions, les arrestations et cela, même pour un gamin, traduisait un dysfonctionnement.
Un état de violence permanent était infligé aux enfants que nous étions. Nous avions compris, grâce à une syntaxe complexe et diffuse, que cette violence était la seule arme possible pour conquérir l’indépendance, la liberté.
De cette période, deux mots subsistent dans ma mémoire: “istiqal”(indépendance), et “houria”(liberté). Je revois assez distinctement le désarroi des ultras – j’étais alors loin de penser qu’on les appelait ainsi -, après la signature du cessez-le-feu, en mars 1962. Cela nous a valu quelques raids de l’OAS dans notre quartier, ce qui pour eux n’était pas une sinécure, notre cité étant exclusivement comme je l’ai dit “indigène”, donc FLN. C’est pourquoi l’indépendance a été pour nous à la fois un soulagement et une renaissance.

Libéré, le verbe des sacrifices !
Si le 5 juillet 1962 fut un jour éclairé, par la liesse de l’indépendance, ce fut aussi un jour noir dans un calendrier marqué par les luttes intestines entre les courants du FLN, qui avait ajouté aux deux mots indépendance et liberté, une phrase expectorée par le peuple : “7 ans, ça suffit!”. C’est avec tout cela donc, grisés et déjà dégrisés, que nous avons, nous les gosses de mon quartier, dansé l’indépendance.
Un jour de fête, de liesse, de folie, de décompression, de dépressurisation, une sorte d’exutoire par lequel ont été évacuées les tensions de décennies et de décennies de domination, d’humiliations, d’atteintes à la dignité.
Enfants, nous ne savions pas tout cela, mais nous devinions l’exception du moment, rien qu’à voir nos vieux, habituellement figés dans leur réserve naturelle, abandonner celle-ci pour s’adonner à l’expression gestuelle et sonore du bonheur. Du jamais vu !
Ce 5 juillet, j’étais noyé dans la foule en délire qui sillonnait Alger reconquise, habillée aux couleurs du drapeau algérien, oublieuse le temps d’une transe des blessures encore béantes et des nuages accumulés au-dessus de la baie. Habits  aux couleurs du drapeau. Chapeaux aux couleurs du drapeau. Cœurs aux couleurs du drapeau.
Que représente cette date pour moi? À l’époque, sensible au lyrisme nationaliste, c’était une renaissance, l’éclosion d’une fleur jusqu’alors comprimée qui, désormais, offrait ses pétales au soleil libéré. Libéré, le verbe des sacrifices!
Aujourd’hui avec le recul du temps et le spectacle de l’usage qui a été fait de cette indépendance, à la lumière de la connaissance que j’ai acquise du mouvement national, des guerres intestines au FLN, des liquidations et des règlements de comptes, des révélations (je pense à la dernière en date, celle de la séquestration des dépouilles du colonel Amirouche et Si Houas dans les caves de la Gendarmerie nationale par Boumediene), je vois cette date d’un autre regard. Ça aussi, c’est l’indépendance. Force est de constater que c’était le coup d’envoi d’une longue duperie. Les uns la chantaient, les autres la dévoraient crue. Pourtant, même dans ce rétroviseur embrumé de corruption, l’indépendance  conserve quelque chose de magique, car dans l’adulte désabusé subsiste, ébloui, l’enfant.
C’est une évidence, l’indépendance n’a pas tenu ses promesses.  L’indépendance. Une personne? Oui, on le croyait ! Mais l’indépendance n’est qu’un mot, et les personnes sont celles qui l’ont fait se dédire. Cinquante ans après, les enfants des libérateurs bravent le danger pour – harraga -  rallier les côtes des ex-colonisateurs. Amère victoire ! Passe encore sur les promesses sociales et économiques de réparation des injustices subies par les Algériens sous la colonisation.
Ce qui m’afflige, en revanche, c’est de constater qu’aujourd’hui encore, l’un des ressorts de la lutte anticoloniale, les atteintes à la dignité, sont aussi courantes qu’autrefois. S’il suffit d’ouvrir les yeux sur la réalité sociale pour dresser ce constat, il ne faut pas pour autant l’associer à une quelconque remise en cause de la pertinence historique et de la noblesse du combat anticolonial, ainsi que de l’indépendance.

Un rapport toujours marqué par l’ambiguïté
Bien entendu, les défenseurs du système de la rente ne reconnaîtront jamais ce qui, pour la majorité des Algériens, est dans le champ de l’évidence. Face à cette réalité, ils brandissent le pathos du nationalisme sonore et voient, au besoin,  dans leur propre peuple un ennemi.
Que l’indépendance ait été confisquée par des clans qui ont réduit la grande majorité des Algériens à un état de subordination, fait partie hélas de ces bilans que la plupart des vrais moudjahidine, encore en vie, dressent immanquablement. Je pense en particulier à Abdelhafidh Yaha, dont je viens de lire le récit de son engagement dans les maquis de la wilaya III, de 1954 à 1962. Ce moudjahid de la première heure, qui a tout vécu, y compris le maquis du FFS en 1963, a donné sa vie entière à l’Algérie. Pourtant, s’il déplore le  résultat, son patriotisme reste entier. La lecture de son livre Ma guerre d’Algérie(Riveneuve) est roborative.  Pour ma part, je ne suis pas loin de partager cet avis. J’ajouterai cependant que si des forces organisées sont parvenues à avoir la haute main sur un pays censé être de résistants, c’est qu’il s’est laissé faire. Sans doute les luttes pour les intérêts des masses populaires, pour les libertés démocratiques, pour l’intégrité et l’honnêteté dans l’exercice des responsabilités, n’ont pas été suffisamment déterminantes. Elles ont manqué de punch ! C’est probablement ce retard que le pays mettra un certain temps à rattraper.
Cinquante ans après, nous présentons, à défaut d’autre chose, nos médias comme une victoire.
Une remarque concernant la presse et les médias. J’ai commencé ma carrière de journaliste 10 ans après l’indépendance, en 1972.
C’est dire que j’ai connu les différentes étapes de la presse de cette époque. Tout comme aujourd’hui, à la lumière d’autres éclairages, le rapport du pouvoir à la presse est marqué par l’ambivalence, voire l’ambiguïté.
En ce temps-là, il n’était même pas nécessaire d’installer des mécanismes de censure, il suffisait de rôder les réflexes d’autocensure, lesquels faisaient le travail de régulation. Cinquante ans après l’indépendance, il est indéniable que la presse catalyse tous les désirs de liberté muselée dans tous les autres secteurs de la vie sociale et politique. C’est pourquoi, ajouté au fait que les médias sont le fruit historicisé d’une société, on éprouve un certain malaise vis-à-vis de la presse. On voudrait que celle-ci soit plus libre que la société elle-même.
Au fond, comme tous les enfants de l’indépendance, j’entretiens avec l’Algérie des relations tumultueuses de vieille fréquentation. En 50 ans de vie commune, il est impossible qu’il n’y ait pas eu de part et d’autre des motifs de déconvenue. Mais les mouvements d’humeur n’entament pas le lien profond et ombilical que des fonctionnaires du nationalisme tarifé, et des illuminés de Dieu, plus ou moins vénaux, ont cru en leur pouvoir de sectionner. Non, rien ni personne ne peut commander les relations d’un fils avec sa mère. Pas même cette dernière.

 
H. A

11_200_150 dans Arezki Metref

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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Une réponse à “Arezki Metref, journaliste, écrivain et poète “L’indépendance ? Quelque chose de magique !” Par : Hafida Ameyar”

  1. daniele Belbahri Dit :

    J’ai rencontré Arezkiz à Douarnenez quelque mois après son arrivée en France et nous avons beaucoup parlé de cette Algérie en souffrance. Lorsque je suis allée sur la terre de mes ancêtres Algériens, il était là à Alger pour nous accueillir et nous faire découvrir son Alger. J’ai lu quelques uns de ses livres et de temps en temps ses chroniques. Cet homme est un grand journaliste, un grand poète et un grand humaniste. Sa parole est précieuse

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